A Suse

Part 16

Chapter 163,772 wordsPublic domain

«Que viennent donc faire les Français? disaient derrière nous quelques gros turbans, tout en fumant le narghileh dans les cafés de Bassorah. Vont-ils nous débarrasser des _barbes rouges_?»

Tels ne sauraient être les desseins de pacifiques archéologues. Nos pensées sont concentrées sur Darius et Xerxès; notre diplomatie s'emploiera à faire des grands rois les fidèles alliés de la France. Ce sont là des menées souterraines qui, je l'espère, ne troubleront pas la paix du monde.

20 novembre. _Amarah._--Un bateau s'apprêtait à remonter le Tigre jusqu'à Bagdad; il fallait dire adieu à nos compatriotes et gagner cette petite ville d'Amarah où nous éprouvâmes, il y a cinq mois, une si cruelle déception.

Divers motifs ont engagé mon mari à suivre, une troisième fois, un itinéraire si difficile. Il désire rester autant que possible en communication avec la légation de France; il veut cependant marcher de l'avant et se porter sur le point de la frontière persane le plus rapproché du tombeau de Daniel, afin d'indiquer ses intentions et d'imposer une réponse qu'on lui ferait peut-être attendre assez longtemps pour rendre impossible la reprise des travaux. Cette solution probable des difficultés pendantes doit être prévue et déjouée. Quoi qu'il advienne, nous partirons pour Suse avant la fin du mois. Le lion à la jaune crinière m'a donné rendez-vous; il m'attend; je tiendrai la parole que je donnai l'été dernier au roi des animaux.

Dès l'arrivée nous avons couru aux informations. Un soleil de feu a brûlé le _hor_, mais les premières pluies d'hiver vont alimenter les marais desséchés. Les caravanes de Dizfoul, dont le trafic est interrompu depuis six mois faute d'eau pour abreuver bêtes et gens le long du chemin, s'ébranleront bientôt et amèneront à Amarah les muletiers trop heureux de trouver un chargement de retour. La mission atteindra ainsi sans tambour ni musique les domaines du prophète.

En attendant cet heureux jour, nous avons tout le loisir de revoir les sites et les gens d'Amarah.

Le chef des douaniers, ma bête noire, est devenu un ami fidèle. J'ai trouvé le digne homme fort maigri: il paraissait avoir supporté de grandes privations et un jeûne trop rigoureux. Peu après notre départ, cette perle rare, ce bijou de fonctionnaire fut convaincu de vol, arrêté, emprisonné et enchaîné. Depuis une quinzaine de jours il respire de nouveau l'air pur de la liberté, mais ce délai n'a pas suffi pour faire refleurir sur ses joues les roses étiolées à l'ombre humide des cachots.

Poussé par le vieil homme, il a sauté, dès notre débarquement, sur un ballot de tapis que MM. Babin et Houssay avaient acquis pendant leur voyage; réflexion faite, il s'est montré bon diable et n'a exigé, en retour de son obligeance, qu'une lorgnette de spectacle et la photographie de sa malhonnête figure.

Vivent les fonctionnaires qui sortent de prison! ils sont accoutumés aux privations et savent se contenter de peu.

26 novembre.--Amarah a l'heur de nous posséder depuis une grande semaine. De hautes murailles entourent l'étroite cour de notre maison; c'est à se croire tombé dans la fosse aux ours.

Les journées paraissent d'une longueur inusitée, la vie d'une monotonie désespérante.

A notre arrivée, le soleil brûlait encore de ses rayons de feu les jaunes plaines de Chaldée. Nous attendions le soir pour suivre l'étroit sentier qui longe la rive gauche du Tigre. Cette terre plate, condamnée par la nonchalance de ses habitants à une triste stérilité, revêtait alors une incomparable parure. Le fleuve coulait lent, doré comme le ciel qui se réfléchissait sur les ondes tranquilles; on n'eût pas distingué les eaux de l'atmosphère infinie sans les embarcations apparaissant inattendues au coude du fleuve, sans les panaches des vapeurs qui s'approchaient du port.

Puis les plis vermeils du grand manteau endossé le soir par la nature frileuse prenaient des tons plus intenses et se perdaient dans une gamme violente; à mesure que le soleil lançait des rayons plus obliques, la transition s'accentuait. Les perles de Golconde se mêlaient aux saphirs d'un bleu céleste, à la jaune topaze, à l'escarboucle flamboyante, à la belle émeraude, arc-en-ciel descendu de l'Olympe pour compléter la parure de la nuit prête à franchir le seuil de ses palais. Un brusque changement atmosphérique nous interdit désormais la promenade.

En moins d'une demi-semaine nous avons été transportés des régions vouées à l'implacable été dans une terre sombre et brumeuse. Le ciel, abaissé, se fond en pluie ininterrompue. Phébus, anémié, lutte avec les brouillards qui agrandissent son énorme face. La ville est transformée en cloaque; on ne saurait s'aventurer hors de la maison sans enfoncer jusqu'aux genoux dans une fange fétide.

Causer avec une vieille mendiante installée sur le pas de la porte, suivre du regard les remous du fleuve, observer les tortues endormies au pied des berges, atteindre un jardin planté de beaux palmiers, sont désormais nos seules distractions.

Et pourtant, nous bénissons l'arrivée de la saison hivernale! la plaine de Suse va se rassasier d'eau, les caravanes apporteront aux négociants de Bagdad indigo, laines et tapis. Notre délivrance approche. Anne, ma sœur Anne, interroge le chemin du télégraphe! Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir? «Téhéran se tait.»

27 novembre.--Allah Kérim! la maison est pleine de Dizfoulis. Ils nous eussent lapidés l'année dernière: ils nous traitent aujourd'hui comme un quatuor de Messies. A peine la caravane persane entrait-elle au bazar, qu'on lui annonçait l'arrivée des Européens. Le tcharvadar bachy courait nous présenter ses devoirs, et bientôt il était suivi de tous les voyageurs.

C'est à qui s'intitulera le serviteur de _Saheb_ et de _Khanoum_ et voudra entrer à leur service sous n'importe quel prétexte, dans l'espoir de goûter le plus longtemps possible au pilau des Faranguis. Nous avons interrogé avec anxiété ces amis de fraîche date. Depuis quinze grands jours le bruit vague de notre prochain retour circule dans le bazar de Dizfoul: nomades et citadins emmanchent pelles et pioches demeurées inactives, et se tiennent prêts à reprendre les tranchées interrompues il y a six mois. La récolte a été mauvaise, le pain est horriblement cher (35 centimes les 7 kilogrammes): nous aurons autant d'ouvriers que nous en voudrons occuper.

Nos inquiétudes calmées, je m'informe de tous et de chacun. Mçaoud, placé sous la protection de Cheikh Taher, et commis à la garde du matériel de la mission, a bien employé ses vacances. Il possède aujourd'hui quatre femmes légitimes; Ali Achpaz, le cuisinier, promu aux suprêmes honneurs, assaisonne de ses cheveux les pilaus du naïeb el houkoumet; la maison de Suse a supporté, sans infortunes sensibles, la solitude et l'assaut des nomades. J'avais prédit que les Arabes incendieraient le toit, difficile à remplacer: ils se sont contentés de démolir des murs intérieurs, dans l'espoir bien légitime d'y trouver un trésor monnayé. Notre palais sera vivement réparé; des portes solides, d'épaisses murailles mettront les finances de la mission à l'abri d'une razzia. Bonne nouvelle pour des comptables dont les coffres-forts se confondent avec des caisses d'habits.

Marcel s'est empressé de télégraphier ces nouvelles au docteur Tholozan et l'a prié de faire lever l'interdit mis par la légation, d'accord avec le gouvernement persan, sur notre expédition en Susiane. Les jours perdus sont si précieux! Un dernier retard quadruplerait les difficultés à vaincre pour atteindre le tombeau de Daniel. Dans un désert sans route, les voyages ne sont possibles que durant un laps de temps fort court. Depuis six mois les caravanes ne pouvaient, faute d'eau, circuler entre Dizfoul et Amarah: viennent des pluies abondantes et nous nous heurterons à des rivières hivernales infranchissables, à la terrible Kerkha, si large et si rapide. Je sais bien que la détresse des naufragés laisse souriants les puissants personnages que leur grandeur attache au rivage!

Admettons d'autre part que le Chah, sans autorité dans cette province éloignée, abandonne à leur étoile les envoyés d'une nation amie, et que notre vie soit l'enjeu de l'entreprise; encore vaudrait-il mieux la risquer d'une manière opportune. Nul n'est plus intéressé que nous dans cette question, et nul, je puis l'affirmer, ne la connaît mieux.

Si mon mari, en sa qualité de chef de mission, ne craignait d'assumer une trop lourde responsabilité; si, comme il y a quatre ans, nous venions seuls à Suse, nous camperions déjà sur les tumulus; la pioche retentissante et la pelle active auraient repris leur œuvre révélatrice.

28 novembre.--Les Dizfoulis sont prêts à bien accueillir la mission; la traversée du désert n'en reste pas moins une opération périlleuse. La plaine située entre le Tigre et la Kerkha est la patrie d'option de nomades intraitables. La caravane persane a dû, pour échapper au pillage, satisfaire les exigences des Beni-Laam. Marcel est fort préoccupé du sort de ses krans. A qui aurait-il recours si les Arabes, instruits du contenu de nos cantines, nous attaquaient en masse et s'emparaient du convoi? Faudrait-il demander justice au Commandeur des Croyants ou au Chahîn-Chah? L'un et l'autre sont bafoués en ce pays.

Soucieux de prévenir un événement dont les conséquences pourraient être si graves, mon mari s'est décidé à aller voir M'sban, chef suprême des Beni-Laam, campé non loin d'Amarah.

La nouvelle de nos bonnes relations avec ce grand personnage volera au-devant de nous et assurera à nos finances le respect qu'elles méritent.

30 novembre.--Montés sur les chevaux loués aux Dizfoulis, nous nous dirigeâmes vers les tentes de M'sban. Au delà du canal qui forme vers le nord la limite de la ville se présente une plaine inculte, où poussent, dès les premières pluies, des herbes rares que dessèchent en mars les précoces ardeurs du soleil. A l'extrême horizon, la chaîne des Bakhthyaris porte avec fierté sa virginale couronne de neiges; mais, dans l'immense contrée qui s'étend des rives du Tigre aux premiers soulèvements, l'œil le plus exercé ne saurait découvrir un arbre ou une habitation stable. Seule la ligne télégraphique contraste, par les pensées que sa présence éveille, avec la solitude de ce désert. De distance en distance, cinq ou six poteaux renversés sur le sol laissent traîner leurs isolateurs dans la poussière. Les communications entre Amarah et Hamadan se font d'autant mieux.

Ces accidents sont le fait des innombrables animaux promenés dans la plaine par les pâtres de M'sban; nous avons pu le constater. Un chameau vigoureux, devançant un troupeau de plus de cent bêtes, s'approche d'un poteau, frotte sa grosse épaule et son cou, peuplés de parasites, contre le bois desséché, et le secoue si bien qu'il l'abat. Au bruit des isolateurs se brisant sur le sol, l'animal prend peur; il veut fuir; il s'empêtre dans les fils, tire violemment pour se dégager, occasionne ainsi la chute d'une série de supports, et quand, tout affolé, il a reconquis la liberté, ses compagnons--les chameaux se suivent comme des moutons--accourent et commettent de nouveaux dégâts, malgré les efforts des gardiens, impuissants à modérer leur course.

Au pied de cette ligne, témoignage de la civilisation humaine élevée à son apogée, court un humble sentier; il est l'œuvre des animaux et des piétons, toujours en mouvement entre Amarah et Nahar Çaat, campement actuel de la tribu.

A deux heures de la ville le télégraphe et le sentier divorcent: l'un continue sa course en ligne droite, l'autre prend à gauche. Quelques traces de culture se montrent sous la forme de minces sillons, et bientôt apparaît, dressé sur un point culminant, un énorme campement symétriquement disposé, séparé en deux parties par un ancien canal desséché dont le lit sert de grand'route.

La tente du cheikh domine ses voisines; elle est entourée d'une enceinte rectangulaire formée d'épaisses broussailles et rappelle, dans de plus vastes proportions, la demeure de Kérim Khan. Le mobilier du cheikh n'est pas plus luxueux que «celui de mon cher oncle»: les richesses d'un nomade se mesurant à ses troupeaux, tout meuble, tout objet d'un transport difficile constitue une gêne, un embarras.

_Lazem_, fils aîné du cheikh, nous introduit sous la tente paternelle. Le sol, mal nivelé, se montre partout à découvert. Pauvres gens! ils ne peuvent même pas se procurer ces nattes que l'on trouve dans les maisons les plus misérables. Cependant un mauvais tapis est étendu dans l'angle le mieux abrité de l'air, souverain maître de céans. Sur ce tapis s'empilent des couvertures, d'énormes oreillers calant un grand vieillard à barbe blanche, au nez crochu, qui tousse, crache, souffle, se mouche du bout des doigts et lance, sans souci des voisins, les reliques de son nez et de sa bouche. La robe du cheikh, de M'sban en personne, est sale, déchirée, sordide, comme celle d'un gueux. Qui soupçonnerait sous ces haillons l'homme le plus riche de la contrée, le chef de la puissante tribu des Beni-Laam, l'arbitre qui du plissement de son large front fait trembler le valy de Bagdad et tous les cheikhs auxquels il impose des tributs? Depuis les territoires de Cheikh M'sel jusqu'à Ctésiphon, depuis le Tigre jusqu'aux montagnes des Bakhthyaris, M'sban est roi, roi redouté et chéri à la fois.

XIII

«Gare! Je vous le dis une fois, je vous le dis deux fois.»--Le jeu des mouches.

Que deviendrait la Moutessarrefieh (sous-préfecture) d'Amarah sans les impôts que M'sban consent à payer comme locataire des plaines où paissent ses innombrables troupeaux? Il y a quelques années, le moutessarref se mit en tête de traire sa vache à lait un peu plus que de raison. M'sban, indigné, fit charger sur des chameaux trois millions d'or sa menue monnaie, ses femmes, ses tentes; puis, suivi des bêtes à poil, à laine, à cornes ou à bosses, dont la valeur dépasse dix millions, il prit le chemin de la Perse, franchit la Kerkha et, sans autre formalité, s'installa en terre iranienne. Instruit de ce fait et désolé d'une résolution qui le privait de tous les contribuables du district, le moutessarref n'hésita pas à négocier le retour du fugitif. Le vieux cheikh fit la sourde oreille: les herbages de Perse étaient sans pareils, prétendait-il; sa famille se plaisait dans sa nouvelle patrie. Bref, il ne consentit à reprendre le chemin de la Mésopotamie qu'après avoir obtenu une diminution d'impôts et reçu vingt mille francs comme bakhchich de réconciliation. Depuis cette coûteuse expérience, le gouverneur d'Amarah se montre moins âpre, M'sban de plus en plus récalcitrant, et comme le Turc n'a pas plus envie de voir partir l'Arabe que celui-ci de quitter les terres occupées depuis des siècles par ses ancêtres, ils passent leur vie à discuter et à transiger.

L'hiver dernier, leurs relations atteignirent un degré d'intimité inquiétant. Un beau matin le moutessarref fit annoncer sa venue à son puissant administré. Le cheikh ne pouvait se dispenser d'accueillir un fonctionnaire de la Sublime-Porte; il le reçut avec magnificence et lui servit, entre autres plats, une sauce relevée où nageaient six beaux concombres d'or; le sous-préfet trouva le mets à son goût. En quittant les tentes, il pria son amphitryon de venir lui rendre visite.

Les jours, les semaines, les mois passaient; le moutessarref attendait son invité, lui faisait à tout instant rappeler sa promesse et, sous des prétextes plus ou moins plausibles, M'sban s'obstinait à rester dans sa tribu. Sans l'avouer, il redoutait le coup de poignard ou la tasse de café qui facilitent l'entrée de l'autre monde. Le sort de plusieurs grands vassaux, ses voisins, le rendait méfiant.

Et le bon Turc insistait de plus belle: «Il voulait réjouir ses yeux de la vue du plus parfait des amis, traiter dans l'intimité les affaires délicates qu'un intermédiaire prendrait plaisir à compliquer.» M'sban se décide enfin à quitter son campement. Il enfourche péniblement une merveilleuse jument, dit un adieu solennel à ses femmes, adresse à ses fils désolés ses recommandations dernières et, appuyé sur deux serviteurs, prend en gémissant le chemin de la ville. Après quatre heures d'une marche lente et solennelle, le cheikh et son escorte pénètrent dans la cour du palais. M'sban, défaillant, s'abat entre les mains des zaptiés accourus pour lui tenir l'étrier; il roule de la banquette où on l'allonge, se pâme dans une convulsion--la dernière peut-être--et, les dents serrées, rejette les cherbets les plus réconfortants.

Informé de cette singulière aventure, le moutessarref accourt épouvanté; il voit déjà la tribu vengeresse des Beni-Laam massée aux portes de la ville; on le rendra responsable de la mort du vieillard, on lui infligera la peine du talion. Que faire? Envoyer le moribond trépasser ailleurs.

Des ordres sont donnés: «L'air de Nahar Çaat sera salutaire au malade.» M'sban, remis en selle malgré ses plaintes, quitte le palais une heure après y être entré.

Cependant le cheikh à demi évanoui et son escorte désolée traversent le canal. Mais à peine le Beni-Laam a-t-il perdu de vue les maisons de la ville, qu'il revient à la vie. «Fils de chiens, voulez-vous bien me débarrasser de vos bras! vous m'étouffez!» s'écrie-t-il en écartant les cavaliers chargés de le soutenir. Et, d'un seul galop, il franchit la distance qui le sépare de son campement.

Depuis lors M'sban a toujours évité de revoir Amarah. Lorsque le moutessarref le menace d'augmenter l'impôt: «Libre à vous, répond-il; je suis vieux; choisissez un autre cheikh plus habile.»

Le gouverneur se garderait d'entrer dans cette voie: quel homme en son bon sens oserait affronter la colère de M'sban ou de ses héritiers? Il ne verrait pas briller demain le soleil qui s'efface ce soir.

Pourtant les tribus ont vécu leurs beaux jours. Jadis Amarah n'existait pas; la contrée, dévolue aux nomades, était préservée de toute incursion étrangère par le _hor_ infranchissable; cinq cents livres turques satisfaisaient le valy de Bagdad; mais, _depuis l'arrivée des exécrables bonnets rouges, l'ouverture d'un service de bateaux à vapeur et l'installation du télégraphe diabolique, la nourriture du cheikh des Beni-Laam n'est plus qu'un horrible mélange d'épines et de venin de serpent_.

A la vue des casques blancs, M'sban se lève, esquisse entre deux quintes de toux un salut bienveillant, et, par l'intermédiaire d'un interprète turc, souhaite la bienvenue à ses hôtes. Puis il se rassied et s'informe des titres et qualités de chacun de nous. A mon tour:

«Vraiment, c'est Khanoum! J'ai beaucoup entendu parler d'elle l'été dernier. Je suis content de la voir. M'apporte-t-elle un cadeau? Je reçus il y a quelques années la visite d'une grande dame du Faranguistan[6] qui me laissa un superbe présent.

[Note 6: Lady Anne Blunt.]

--Y pensez-vous! Khanoum ne saurait déroger, répond imperturbablement notre guide Naoum Effendi. Ces Français sont gens de grande science, des _mollahs_ fort connus dans leur pays. Votre renommée, votre réputation de chef puissant et de justicier intègre les ont engagés à vous rendre visite, mais... vous devez considérer cette démarche comme un honneur insigne.

--J'espère que mes hôtes voudront bien passer la nuit sous ma tente et accepter le pilau arabe. Ont-ils des remèdes?

--L'un d'eux est médecin.

--Que le ciel le protège et m'accorde de sa main une prompte guérison! Qu'il s'approche.»

M. Houssay, reprenant possession de ses fonctions de hakim bachy, quitte notre tapis pour celui de M'sban, applique avec courage une oreille solennelle contre les guenilles de son client, et entreprend un long interrogatoire. M'sban est âgé de plus de quatre-vingts ans; malgré l'apparente vigueur de son grand corps couronné d'une tête encore puissante, il n'a point échappé au catarrhe des vieillards. Quelques tisanes composent l'ordonnance.

«De l'eau chaude, le beau remède! D'ailleurs tousser, cracher, n'est point ce qui me peine!»

Et s'animant, les yeux clairs, le geste rapide, il demande, il ordonne qu'on lui rende... la vie et la jeunesse. Faust a regardé Marguerite; il est en quête d'un Méphistophélès.

La vie des peuples pasteurs s'écoule dans des rives si uniformes, les années amènent avec elles si peu d'incidents nouveaux, le nomade, à part quelques envolées vers les sphères infinies, est si mal préparé aux nobles élans de l'âme, qu'une femme et un beau cheval, instruments d'amour et de guerre, résument son ambition et ses désirs. Ni l'âge ni la maladie n'éteignent l'ardeur qui brûle non le cœur, mais le corps de l'Arabe.

Ne cherchez point sous ces tentes brunes une belle aux blondes tresses, en robe blanche et l'aumônière au côté; on n'effeuille pas les fleurs au désert de Chaldée, on n'y file point au rouet, nul n'y connaît la chanson du roi de Thulé; on va droit au but. Si la fillette aux quatorze printemps qui tente les yeux du vieux cheikh songe un jour à se faire entendre des nuages qui passent et des oiseaux étonnés, elle dira peut-être comme la fiancée du _Cantique des Cantiques_: «Je suis noire, mais je suis belle, filles de Jérusalem, comme les tentes de Cédron, comme les pavillons de Salomon. Ne me dédaignez pas: si je suis un peu noire, c'est que le soleil m'a brûlée.»

Mais elle ne trouvera pas un amoureux qui lui réponde: «Oui, tu es belle, mon amie; oui, tu es belle! Tes yeux sont des yeux de colombe sous les plis de ton voile. Tes cheveux sont comme un troupeau de chèvres suspendues au flanc de Galaad. Tes dents sont comme un troupeau de brebis tondues qui sortent du bain. Tes lèvres sont comme un fil de pourpre et ta bouche est charmante. Ta joue est comme une moitié de grenade sous les plis de ton voile!»

Ce sont là jeux de poètes raffinés, de poètes comme il s'en trouve en germe chez les contemplateurs de l'infini, mais dont la tête seule travaille sans que le cœur s'engage jamais.

«Gardez-vous de montrer le moindre objet capable de tenter la cupidité du cheikh, avait dit Naoum Effendi avant de pénétrer dans le campement de Nahar Çaat: il vous le demanderait avec une insistance d'enfant mal élevé, et, si vous répondiez à ses désirs, il ne me gratifierait même pas d'une étrenne, tant il est avare.»

Ce conseil prudent, la tenue sordide du vieillard, l'installation mesquine d'un homme aussi riche et aussi puissant, nous ont inspiré de sages réflexions. Divulguer le passage d'un convoi d'argent sur les terres de la tribu serait plus dangereux que de traverser le désert à nos risques et périls. Mon mari avait cru trouver à la tête des Beni-Laam un nouveau cheikh M'sel, il est en présence d'un rapace chef de bande. La difficulté a été heureusement tournée.

Le printemps dernier, un courrier expédié d'Amarah à Suse fut saisi par les Beni-Laam, maltraité et dépouillé de ses dépêches. Puis un cavalier vint aux tentes, raconta que son frère avait trouvé sur les bords de la Kerkha un paquet de papiers scellé d'un grand cachet et qu'il était prêt à nous l'apporter contre une rémunération honnête. Privés depuis six mois des nouvelles de France, nous ne résistâmes pas à la tentation d'acquérir nos lettres à chers deniers.

S'appuyant sur un aussi bon prétexte, Marcel a prié le cheikh de lui donner un sauf-conduit, afin que pareil fait ne se renouvelât plus.

«Les Beni-Laam ne savent pas lire.

--Ils reconnaîtront votre cachet.

--Pourquoi tenez-vous aux chiffons de papier qu'on vous expédie du Faranguistan? Les seules lettres que je reçoive, les lettres du moutessarref, contiennent invariablement des demandes d'argent.

--Ils nous portent des nouvelles de nos familles.

--Mirza, écris: «Gare! je vous le dis une fois, je vous le dis deux fois. Que personne ne frôle les porteurs de ce sauf-conduit et n'arrête les lettres adressées à ces Français.»