A Suse

Part 17

Chapter 173,675 wordsPublic domain

Cette pièce remise entre les mains de Marcel, nous avons suivi Lazem, chargé par son auguste père de nous promener dans le canal desséché qui divise les tentes de la tribu. Les brunes habitations des nomades se vident. Hommes, femmes, enfants curieux et indisciplinés se précipitent vers nous. Tous parlent ensemble, crient à tue-tête, dans l'espoir de se faire mieux comprendre; le soleil rougit l'horizon et nous n'avons encore pu nous débarrasser de notre escorte.

Un dernier fils de M'sban, à peine âgé de sept ans, la peau brune, les cheveux indociles, le cou paré d'un cercle d'argent aux grosses pierres rouges, l'oreille gauche chargée d'un pendant en forme de huit, persiste à nous suivre et bondit comme un jeune faon. Mais... je reconnais la batiste cachée entre la chemise de Betman et sa petite poitrine! Je saisis brusquement la pointe accusatrice. L'enfant allonge ses griffes pour la retenir: force reste à la loi et je reconquiers mon propre mouchoir. Les curieux prennent la fuite à tire-d'aile. Inspectons nos poches; c'est un peu tard: elles ont été scrupuleusement vidées. Couteaux, mouchoirs, menue monnaie se sont envolés avec les larrons. Nous rentrons; M'sban est radieux. Tout en se cachant de nous, Betman étale devant un père émerveillé le mouchoir que, de guerre lasse, je lui ai abandonné et divers objets prélevés sur les explorateurs de nos poches. «Tu es bien le digne rejeton de ma race, disent les yeux humides du vieillard reportés sur l'enfant: bon sang ne ment jamais!»

Le jour tombe, des racines noueuses sont posées sur quelques charbons conservés dans la cendre, et bientôt une flamme claire, jaillissant sous le souffle d'un serviteur, dessine de sa lueur brutale les profils des Arabes groupés autour d'elle. L'assistance devient plus nombreuse dès la rentrée des troupeaux; elle n'en est pas plus bruyante. Ce silence contemplatif présage son grave événement. Voici le pilau destiné aux chrétiens! L'adresse des Faranguis jonglant, sans se blesser, avec des pointes de métal, a seule été capable de provoquer quelques témoignages d'admiration. Enfin arrive la montagne de riz réservée aux musulmans; les yeux s'allument. M'sban plonge la main dans la pyramide, ramène les extrémités de plusieurs manches de gigot, enlève la chair et, avec une générosité sans égale, lance les os décharnés vers ses plus fidèles sujets, dressés à les saisir au passage comme des chiens de mauvaise compagnie. Le cheikh, rassasié, repousse le vaste plateau et l'abandonne à la gloutonnerie de ses clients. Une sébile d'eau passe de main en main, de bouche en bouche, puis les dîneurs, à l'exemple de M'sban, se lèvent et se retirent sous les tentes des femmes. C'est le signal du couvre-feu.

Les Faranguis s'enroulent dans leur couverture, appuient la tête sur les sacoches des selles métamorphosées en oreiller, et s'étendent autour du piquet porte-fusil qu'éclairent par instants les dernières lueurs d'une flamme mourante.

De la nuit je n'ai entendu autre bruit que les aboiements des chiens, les voix plaintives des chacals, le sifflement du vent sous les pans agités de la tente et les coups des pilons retentissant réguliers, dans les mortiers de fer où les femmes décortiquent le riz longtemps avant le jour.

Rudes habitudes de la vie nomade, hélas! je vous ai perdues; un horrible torticolis me condamne à l'immobilité. Quand les étoiles pâlissantes s'éclipsent à l'orient devant l'aube laiteuse et qu'un Arabe, chargé de bois, rallume le foyer éteint, mon corps semble rivé à la couche douloureuse qui l'a meurtri. Le premier réveil après une nuit d'hiver passée sur la dure est un glacial avant-goût du tombeau; mais vienne l'étincelle brillante, parcelle arrachée par Prométhée au divin Phébus, et cette froidure se transforme en une sensation de bien-être, en un extatique retour à la vie. Encore un instant, la terre s'illumine aux rayons du dieu lui-même. Cours, ô mon être, va respirer la brise salubre du matin, laisse planer tes yeux sur cette plaine immense, plus vaste que l'Océan, plus irisée que la nacre; sur ces montagnes, ruban de moire bleue et pourpre, lointain et dernier rideau d'un sublime décor. Suis ces longs troupeaux qui s'enfoncent dans le désert, ces agneaux bondissants, ces chevreaux qui s'essayent déjà front contre front aux luttes de la vie. Considère ces grandes silhouettes des chameaux et ces buffles aux cornes basses s'estompant dans les vapeurs agitées en vagues énormes, telles que les fumées de l'encens montant vers le ciel, et loue ton Maître suprême, de quelque nom qu'il plaise à l'homme de le nommer.

Est-il un hommage plus digne de la Divinité que l'admiration muette provoquée par la contemplation de ses œuvres? On ne communique pas avec le Créateur quand on voit le ciel entre de hautes murailles. Laborieuse tâche que de ramener vers des régions sereines la pensée égarée comme ces jeunes poulains échappés à la main des nomades, quand on vit sous un jour pâle et parcimonieusement distribué, écrasé sous un toit qui cache les espaces infinis! Au désert, la bouche demeure silencieuse, mais du cœur s'élance, spontané, un hymne d'enthousiasme et de reconnaissance.

Vous qui doutez de tout et de vous-même, ne cherchez point la paix dans les raisonnements des philosophes, les théories d'école, les écrits des penseurs ou des théologiens. Éloignez-vous plutôt de vos semblables, oubliez-les, afin que l'œuvre divine ne vous apparaisse point amoindrie, venez vivre dans la solitude de la montagne, dans les plaines désertes. L'admirable beauté de la nature, sa majestueuse éloquence parleront mieux à votre âme que les affirmations des uns, que les négations des autres.

«Parmi ces hardis faucons, les uns ont les yeux cousus, les autres les yeux ouverts, mais ils se brûlent les ailes. Nul n'a pénétré jusqu'au trésor de Karoun, ou si quelqu'un est arrivé jusque-là, on ne l'a plus revu.»

Derniers adieux du cheikh des Beni-Laam:

«Le mulet qui portait vos couvertures s'est entravé malencontreusement cette nuit; je vais vous prêter une autre bête.

--Merci.

--Auparavant donnez-moi deux krans pour sa location.

--Mahmoud, deux krans au cheikh.

--Sont-ils en bon argent? Ta bourse est ronde, petit cuisinier: ajoute encore deux krans pour le conducteur..., puis... deux krans pour la journée de retour de la bête,... deux krans pour la journée de retour du conducteur,... deux krans pour le bakhchich de l'homme et de la bête. Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix. Le compte y est.»

Ce n'est pas payer trop cher le mulet d'un homme qui possède une fortune de vingt millions et touche, indépendamment du _malyat_ ou capitation d'un kran payée par toute barbe poussant sur un menton beni-laam, le _ouady_, contribution deux fois plus lourde, destinée à parer aux frais éventuels de guerre et, en cas de meurtre, aux indemnités exigées par les tribus voisines.

1er décembre.--«Monsieur! monsieur! s'écrie le charpentier Jean-Marie, gardien fidèle du trésor, les dépêches que vous attendiez avec tant d'impatience sont arrivées peu d'instants après votre départ pour Nahar Çaat.»

Le léger escalier gémit et s'ébranle, la terrasse tremble; pleins d'impatience, nous nous élançons à l'assaut des nouvelles. «De Suse les chemins sont ouverts!» disent, sous une forme à peu près identique, deux télégrammes signés du docteur Tholozan et de M. de Balloy, ministre de France à Téhéran. Enfin!...

«Mahmoud, Abdallah, Reza, alerte, courez! Des chameaux, des mulets! Nous partons demain. Comment, drôles, vous jouez encore aux mouches?»

Cette avalanche de paroles, si peu en harmonie avec le laconisme de leur maître, galvanise nos trois serviteurs; quittant la partie engagée, ils s'envolent à tire-d'aile vers le bazar.

Le jeu des mouches est fort goûté des Persans; il ne demande ni effort intellectuel, ni fatigue corporelle, ni matériel compliqué. Voici la recette. Inutile de l'importer au pôle Nord.

En été, étendez un tapis sous un _konar_ touffu, asseyez-vous confortablement vis-à-vis de votre partenaire, que chacun de vous jette un kran d'argent devant lui.

Bientôt une mouche, dix mouches, un nuage de mouches, s'approchent en sifflant. Les voilà d'abord posées sur le nez, sur la barbe. Ces prémices d'une prochaine victoire doivent faire supporter sans colère ces familiarités; le moindre mouvement éloignerait les insectes et les pousserait dans la direction de votre adversaire. Patientez et laissez-vous dévorer.

Rassasiée, mais toujours curieuse, la mouche, installée sur le promontoire qui vous sert de nez, examine la plaine. Soudain elle aperçoit les pièces d'argent et demeure immobile, étonnée.

«Serait-ce l'image de la lune en plein jour? Un ver luisant aurait-il égaré sa montre et allumé trop tôt son fanal? dit-elle en son étroite cervelle. Vite, courons aux renseignements. Demain je publierai la nouvelle dans la gazette des diptères! Un coup de patte à la lune oublieuse de ses devoirs, une volée de bois vert au lampyre qui scandalise l'univers par ses promenades au grand soleil! Voici matière à un article retentissant. Quelle joie vont éprouver mes abonnées! D'ailleurs, quand il s'agit de les satisfaire, rien ne saurait me rebuter. Je ne puis, comme l'araignée, tisser de longues trames, mais je cours, je trotte, je vole, j'interroge; tout m'est bon: serviteurs, portiers et balayeurs, pour avoir des renseignements exacts.

«Au demeurant bonne princesse et vertueuse, je défends avec une ardeur sans égale la morale, dont j'ai ouï parler dans mon jeune âge, et me contente de peler doucement les égarés, laissant aux grosses volucelles les plus vilaines besognes du métier de mouche. En route.»

L'insecte s'envole. Il hésite. Sur lequel des deux krans se posera-t-il? Surveillez-le, ne le perdez pas de vue, l'instant est solennel. _Ze,... ze,... ze_... Il a jeté son dévolu! A vous la victoire, avec l'enjeu de votre adversaire!

Quant à la mouche, elle reste confondue.... Pas le moindre rayon de lune sur le tapis, pas même un pauvre petit ver de terre, mais un métal dur, insensible, bon tout au plus à user ses pattes.

Croirait-on que le jeu des mouches, livré en apparence aux fantaisies de l'être le plus insupportable de la création, donne encore lieu à des tricheries? L'un des joueurs enduira sa pièce d'un sirop parfumé; l'autre posera la sienne auprès d'une tache graisseuse à peu près invisible, mais dont l'odeur attirera les insectes à jeun. Machiavéliques adeptes du whist ou de l'écarté, soyez modestes: vous seriez battus au _magazèbaz_.

Mais voici nos larbins de retour. Un Arabe les accompagne; ses traits ne me sont point inconnus; où ai-je donc vu cette figure? Le nouveau venu propose des chevaux excellents, des chameaux et des mulets vigoureux. M. Babin marchande pour la forme, car nous passerions sous les fourches caudines, pourvu que le départ soit prochain. Bêtes et gens s'ébranleront dès demain.

2 décembre.--Nous sommes tombés dans un piège, il est humiliant d'en convenir. Le muletier était un faux muletier, un émissaire de M'sban. Il se présenta, reçut notre parole, et courut chez Attar, le chef de la caravane dizfoulie: «Combien m'achètes-tu les Faranguis? J'ai le droit de les transporter, je te le cède. Sois raisonnable; il t'en coûterait gros de perdre la protection du cheikh.»

Attar s'est exécuté. M'sban, sans bourse délier, sans aventurer un mulet ou une corde, a reçu une prime bien supérieure au prix normal de la location. La tonte des brebis est une opération essentiellement pastorale.

XIV

En route.--Pluies diluviennes.--Patriarches contemporains.--Arrivée inespérée de pèlerins persans.--Fellahyé.

3 décembre.--La caravane est en route, mais elle ne marche pas. Vendredi soir, Attar nous embarqua sur six _belems_, qui descendirent lentement le canal Mahmoudieh. Quatre heures plus tard, les barques s'arrêtaient vis-à-vis des palmiers de Saf-Saf. Buvons à longs traits: l'eau du Tigre nous fera désormais défaut.

Les tentes de la mission sont restées au Gabré Danial; nous avons dû nous contenter de celle des muletiers, dont la moitié nous a été louée par contrat. Quatre lés d'une étoffe de poil de chèvre à carreaux blancs et gris sont cousus les uns aux autres: c'est le toit. On le pose sur les bagages amoncelés en forme de mur divisoire; sous les pans de la draperie, raidie par des haubans, s'installent les voyageurs. L'un des auvents est réservé aux chrétiens, l'autre abrite les musulmans. La maison d'Éole et notre domicile font la paire,

Les tcharvadars, venus à pied, étaient installés quand nous avons pris terre; ils nous ont généreusement introduits dans le compartiment exposé au mauvais temps. Vers minuit une pluie abondante, fouettée par des rafales impétueuses, faisait une entrée souveraine dans cet asile aussi modeste que malsain. Nous avons tiré le toit à nous; hélas! il était déjà trop tard.

Le brouillard et les ondées, phénomènes météorologiques également humides, se sont relayés durant vingt-quatre heures.

Pareil temps, pareille nuit devaient laisser un souvenir parmi nous. M. Babin étrenne avec un gros accès de fièvre. Il n'accuse point l'adverse fortune, sachant bien que chacun de nous payera son tribut à la fée des marais. D'ailleurs, à tous les maux s'offrent des consolations; une belle négresse, venue d'un campement voisin vendre du beurre aux muletiers, parut s'intéresser au sort du malade et lui prouva sa sympathie en se bourrant consciencieusement le nez et les oreilles d'une peau d'orange qu'il avait épluchée. Puis, noble et majestueuse, parée de ce trophée, elle reprit la route de sa tribu.

A la noire laitière succèdent des troupeaux de buffles conduits par des pâtres demi-nus; l'un d'eux, armé du trident, comme Poséidon, le maître des ondes, nous offre un énorme poisson piqué dans les eaux fraîches du canal. Enfin, sur le soir, se présentent deux cavaliers. Ils comptent les bêtes de somme et réclament le tribut que toute caravane soucieuse de sa sécurité doit au cheikh des Beni-Laam. Cris, hurlements, pleurs, menaces, roulement d'yeux des victimes restent sans effet. Le péage perçu, les collecteurs se sont éloignés.

«Voici ces fils du diable sur le chemin de l'enfer qui les a vomis, m'a dit le fils d'Attar; je vais avertir mon père. Nous avons été dupes de M'sban, nous lui rendrons la chienne et ses petits.

--Depuis quand les louveteaux de votre taille dévorent-ils des lions?

--Je m'entends.

--Tu es malin.»

5 décembre.--Notre sort est pitoyable. Avant-hier matin, nous quittâmes le campement de Saf-Saf avec la moitié des bagages--Attar n'avait pu rassembler toutes les bêtes--et nous marchâmes jusqu'à deux heures à travers la lande déserte. Puis nous entrâmes dans le _hor_ desséché, couvert d'une inextricable forêt de ginériums. La caravane traversait la partie la plus basse du marécage; sa marche était lente, la pluie de la veille avait détrempé la surface glaiseuse du sol. Les mulets glissaient, tombaient, se blessaient; les hommes, en les rechargeant, laissaient échapper les fardeaux souillés de boue, s'écrasaient les pieds, se déchiraient les jambes; les nuées accouraient semblables à des torrents de bitume; derrière elles s'avançaient les ténèbres et l'orage; les insectes volaient près de terre, poursuivis par les oiseaux qui, rapides, frôlaient le sol de la pointe de l'aile: un déluge semblait imminent.

Au sortir d'un épais fourré, nous débouchâmes sur une clairière qu'occupaient les tentes d'une pauvre tribu. Nous n'étions pas à cheval depuis quatre heures, et cependant les muletiers déclarèrent qu'il serait dangereux de prolonger l'étape. Mieux valait camper auprès des nomades, attendre le chef de la caravane et laisser passer l'ouragan. Le conseil était sage. Depuis deux jours les vents du nord et du midi luttent avec rage et ébranlent l'air de leurs grondements furieux, les nuages se précipitent contre les nuages, de leurs chocs jaillissent d'éblouissantes gerbes de feu qui jettent sur la nature très sombre de fugitives et aveuglantes clartés; on ne sait dans quelle région du ciel se livre plus acharnée la bataille des éléments. La voûte éternelle semble prête à s'abîmer, puis les éclusiers divins ouvrent toutes grandes les vannes célestes et, sous l'action dissolvante des eaux, la terre elle-même se liquéfie.

Instruits par l'expérience de Saf-Saf, nous avons présidé à l'installation du toit protecteur. Comme on fait son lit, on se couche. Les gros bagages forment le mur de refend; les petits, disposés en cloisons longitudinales, reçoivent la retombée de la tente et barrent le passage au vent et à la pluie. A part quelques gouttières, nous sommes au sec dans notre palais de poil de chèvre; mais les eaux tombées sur la plaine se sont précipitées vers le _hor_, où les conduit la pente naturelle du terrain, et ont si bien détrempé un sol couvert de vase desséchée qu'on ne peut s'aventurer au dehors sans enfoncer jusqu'à la cheville dans une boue empestée.

Sur le soir arrivent Attar et la seconde partie du convoi. Les retardataires sont exténués. Néanmoins nous partirons demain. Le campement est placé dans une cuvette; si la pluie persiste, les eaux envahiront ce bassin, concédé à la fièvre paludéenne par l'incurie des hommes, et couvriront d'une nappe liquide, infranchissable pour des bêtes chargées, les glaises déposées sur le _hor_ depuis des siècles. Vaille que vaille, voyageurs et nomades doivent gagner au plus tôt les plateaux supérieurs.

6 décembre.--Elle est passée la pluie d'orage. Ce matin l'air est doux et parfumé; le ciel apparaît par instants à travers les buées amincies; les roseaux s'agitent au souffle d'un léger zéphir et mêlent leurs indiscrètes chansons à celles de la brise qui passe. Depuis l'aurore, les tcharvadars parlent du départ: il est neuf heures, et les mulets ne sont pas encore chargés. Enfin nous nous ébranlons, abandonnant, comme avant-hier, la moitié des bagages. J'ai démêlé la machiavélique combinaison d'Attar. Elle est fort ingénieuse, mais nous sommes les premières victimes de l'industrie que déploie notre chef muletier pour frustrer M'sban du péage perçu sur chaque bête de somme.

Voici le procédé. La caravane se divise en deux groupes. Le premier, placé sous notre protection et comprenant les mulets et les voyageurs, gagne de l'avant, tandis qu'Attar, aidé de quelques compagnons courageux, garde les charges laissées en arrière. Le convoi marche quatre heures durant, puis s'arrête. Les animaux mangent, rétrogradent à la nuit jusqu'au campement précédent, reçoivent les derniers colis, reviennent, se reposent et repartent avec nous. Ils continueront ce manège jusqu'à Suse, si d'ici là il reste encore une ombre de tcharvadar pour fouetter une ombre de mulet. A pareil train atteindrons-nous jamais les bords de la Kerkha?

10 décembre.--Au delà du _hor_, la caravane traversa une plaine ondulée. Puis elle atteignait un gros campement beni-laam, placé sous l'autorité du cheikh Menchet.

«Nous ne planterons pas la tente ce soir, me dit Baker, fils d'Attar: ce serait de la dernière imprudence. Entrez résolument chez le cheikh, saluez-le, asseyez-vous à ses côtés et entourez-vous des petits colis, tandis que nous empilerons les gros bagages devant l'ouverture de la tente, de façon que vous ne les perdiez pas de vue. Menchet est un brigand, un voleur, un assassin, chez lequel on ne saurait passer sans laisser poil ou plume, mais si vous l'obligez à vous recevoir, il n'osera enfreindre les lois de l'hospitalité.»

Les yeux perçants de Menchet, son nez crochu, sa figure d'oiseau de proie ne démentaient pas les paroles de Baker; pourtant nous fûmes bien accueillis tout d'abord. Les charbons du foyer sont ranimés; les grains de moka sautent sur une plaque rougie et s'écrasent à notre intention dans le mortier de fer; Menchet prépare de ses nobles mains un café délicieux. Ces premiers devoirs remplis, notre hôte nous fait subir l'invariable interrogatoire:

«Comment t'appelles-tu? D'où viens-tu? Où vas-tu? Quelle est ta religion? Combien as-tu d'enfants? Combien as-tu de femmes? Dans ton pays vis-tu sous la tente? Avais-tu déjà vu des chevaux et des moutons? Les buffles sont-ils aussi beaux chez toi que dans l'Arabistan? Que portes-tu dans ces malles noires? (Nos cantines!) Pourquoi sont-elles si lourdes?

--Elles sont pleines de cartouches.»

La curiosité de Menchet paraît satisfaite. Marcel demande l'autorisation de visiter le campement. Sacoches, selles, petites caisses empilées dans un angle de la tente sont confiées à la garde de Jean-Marie. Le fusil sur l'épaule, nous sortons. Plus de cent tentes s'alignent de chaque côté d'une large rue. Hommes, femmes, enfants, vêtus de beaux _abas_ de laine brune, sont nonchalamment accroupis sur des tapis gris égayés de pompons et de longues franges aux vives couleurs. Ici on abat un jeune buffle pour le repas du soir, là on dépouille de leur peau laineuse des moutons chargés de graisse; sous chaque toit murmure la marmite à pilau. Cette tribu de voleurs brevetés ne sème pas un grain de riz, ne récolte pas un épi de blé: aussi vit-elle dans une abondance inconnue des nomades plus laborieux. Je dois ajouter qu'elle paraît jouir sans remords du produit de ses razzias. Les Arabes ont sur l'honneur des idées que ne renieraient pas certains Occidentaux: la violence et la conquête justifient toujours la possession.

A la nuit nous rentrions chez le cheikh en même temps que deux hommes entravés dans une chaîne de fer.

«Quel est le crime de ces malheureux? ai-je demandé à Menchet qui, d'un signe, avait invité les prisonniers à s'asseoir auprès du feu.

--Ils ont tué trois pèlerins persans. Sur la demande du gouverneur de Dizfoul, je leur ai infligé deux mois de chaîne. Ils se promènent le jour et regagnent les tentes dès le coucher du soleil.

--Le Koran ne recommande-t-il pas de châtier les assassins?

--D'accord; mais pourquoi les Persans se sont-ils défendus? Et puis, qu'aurais-je gagné à tuer des gens aussi pauvres?»

Ah! le grand justicier que Menchet!

Peu habitué aux mœurs du pays, Jean-Marie s'éloigne instinctivement de ses deux voisins.

«Ils n'ont pas plus mauvaise figure que le cheikh, lui ai-je dit.

--Oh! madame, a repris notre brave Toulonnais, nous sommes tombés dans un repaire de bandits. Voyez-vous ce petit drôle encore à la mamelle? Ne s'était-il pas glissé sous une selle pour détacher la sangle et la voler? Peut-on se méfier d'un enfant de cet âge? J'ai voulu taper sur les doigts du bambin: le vieux cheikh a failli me dévorer. Quelles gens! Ils disaient tout à l'heure en me regardant: «Celui-ci est Arabe; il fait mine d'ignorer notre langue, mais il nous entend à merveille.» Sûrement ils grillent de nous tordre le cou et de s'approprier nos bagages.»

Depuis quand Jean-Marie comprend-il l'arabe des Arabes? Mystère! En tout cas, il juge sainement de la probité du cheikh et de son entourage.

«N'avez-vous aucune crainte chez les nomades? nous a dit Menchet après dîner.

--Que craindrions-nous? Ne sommes-nous point sous votre tente?

--Vous êtes plus courageux que moi. Les malfaiteurs courent la plaine; j'ai peur d'être attaqué cette nuit; mais je dormirais tranquille si vous me prêtiez vos carabines et des balles.

--Dans quel pays un soldat abandonne-t-il ses armes? En cas d'alerte, avertissez-nous; vous verrez que les Faranguis reçoivent gentiment leurs ennemis.»