A Suse

Part 15

Chapter 153,643 wordsPublic domain

Bien que sujette d'Ormuzd, Mascate était déjà une place importante quand le grand capitaine s'en empara (1507). Les Arabes, marins habiles, soldats courageux, se défendirent longtemps contre l'ennemi de la patrie et ne se soumirent qu'après avoir fomenté une insurrection éteinte dans leur sang. Plus heureuse qu'Ormuzd, Mascate échappa aux convoitises de Chah Abbas, profita de la destruction de la grande colonie portugaise, tombée entre les mains du roi de Perse, accapara le mouvement commercial établi entre les Indes et l'est de l'Arabie et s'enrichit des dépouilles des vaincus.

Les Portugais possédèrent Mascate jusqu'en 1648. A leur sollicitude sont dues les fortifications qui défendent la ville contre toute attaque venant de terre ou de mer, les chemins couverts creusés entre les différents ouvrages, et, dans un ordre d'idées pacifiques, ces églises, ces édifices publics, ces palais de pierre, délabrés aujourd'hui, mais encore pourvus d'huisseries dont les sculptures et les garnitures de clous ciselés semblent venir de Grenade ou de Tolède.

La domination portugaise devint dure dès que la métropole cessa d'être puissante. Il faut être fort pour se montrer doux. Zeus est le maître sage et bon qu'adora l'Olympe lorsqu'il eut soumis les dieux à ses lois et réprimé avec rigueur toute tentative de résistance, eût-elle, comme celle de Prométhée, les plus nobles mobiles[5].

[Note 5: Henri Weil, _Prométhée_.]

Les indigènes, maltraités, mécontents, se révoltèrent, battirent l'oppresseur et l'obligèrent à remonter sur ses bateaux. Plusieurs tentatives dirigées contre la ville demeurèrent infructueuses; les Portugais échouèrent devant les défenses élevées de leurs propres mains.

Devenus maîtres de leurs destinées, les Arabes de Mascate parcoururent durant quelques années une glorieuse carrière. Hardis, adroits, dès longtemps aguerris, ils contre-balancèrent bientôt les forces navales de leurs voisins et celles des marines européennes. Dès 1694, ils régentaient Gombroun, les divers ports du golfe Persique, et ne se contentaient plus d'attirer dans leur repaire les navires chargés des marchandises de l'Inde, mais inauguraient la course sur la mer d'Oman.

Le mal naît de l'excès du bien. La piraterie nuisit à la prospérité de Mascate. Pendant que les capitaines s'enrichissaient des dépouilles opimes de leurs victimes, la péninsule s'appauvrissait, faute de pouvoir écouler des denrées trop abondantes eu égard à la population qu'elle devait nourrir.

Vers 1730 l'imamat, constitué en gouvernement indépendant, remplaça l'oligarchie des capitaines et des pirates arabes. Dès lors Mascate releva haut et fier le rouge étendard. N'était la répression des querelles religieuses suscitées par le schisme wahabite, l'intervention de l'Angleterre, dont l'Imam eut la malencontreuse idée de solliciter l'appui contre ses sujets, l'État de Mascate n'aurait connu depuis un siècle que des jours paisibles, et jouirait d'une indépendance inconnue de ses pareils.

Le sultan Seïd-Saïd, père de l'Imam actuel, réclamait en Asie le sud-ouest de la côte arabique depuis Aden jusqu'à Raz-el-Had, les territoires d'Oman, les rivages et les îles du golfe Persique, y compris les îles Bahreïn. En Afrique, il se déclarait roi de la côte depuis le cap Delgado jusqu'au cap Gardafui, souverain des ports de Mengallaw, Lindî, Quiloa, Mélinde, Lamou, Brava, Magadoxo et des îles importantes de Mafia, Zanzibar, Pemba, Socotra. A lui encore la longue et étroite zone persane formée par le Laristan, les îles d'Ormuzd et de Kichm.

Il mourut.

Ses deux fils se partagèrent l'empire. L'un est aujourd'hui sultan de Zanzibar et gouverne les îles et la côte d'Afrique; l'autre, sultan de Mascate, règne d'une manière toute platonique sur les provinces d'Asie. Bahreïn et ses anciennes possessions persanes ont reconquis leur indépendance ou sont passées sous le fouet d'un nouveau maître.

Aujourd'hui l'Imam ne saurait compter que sur les territoires arabes du continent. Encore est-ce bien certain? L'empire britannique, ce Briarée dont les bras innombrables enserrent l'univers, entretient auprès de lui un mentor diplomatique placé sous l'intelligente direction du colonel Ross, et dans le port, devant le palais, un stationnaire toujours à l'ancre.

L'agent consulaire cherche une distraction dans le commerce du charbon et le change ultra-avantageux de la roupie anglaise acceptée des populations côtières de la mer des Indes et du golfe Persique; mais les officiers de marine, commis à ces fonctions de geôliers, trouvent souvent les heures bien longues: les inscriptions rupestres gravées sur les falaises, en caractères monumentaux, témoignent de leur oisiveté.

Malgré son état de sujétion, l'Imam est un souverain heureux. Ses revenus excèdent ses dépenses, son harem se contente de privations et d'un maigre pilau; il n'a même pas à redouter les lubies révolutionnaires de ses sujets, que l'Angleterre s'empresserait de mettre au pas s'il était nécessaire. Une armée peu nombreuse, une police payée par les négociants, suffisent à maintenir le pays et la ville dans le calme le plus parfait. Mascate est une des rares cités de l'Orient où l'on jouisse d'une sécurité complète et que l'on puisse parcourir sans danger à toute heure de jour et de nuit.

Le sultan mène de front affaires et plaisirs. Sa Majesté trafique, brocante, charge ses nombreux navires de denrées d'un écoulement facile, achète aux Indes les marchandises utiles à ses sujets et fait noblement concurrence aux négociants banians, obligés d'acquitter les droits de douane dont s'exonère leur rival.

Comme son propriétaire, la résidence a deux aspects: par la simplicité des façades et par son étendue elle ne diffère guère d'une habitation privée; mais la demeure souveraine se décèle dès la porte, cette partie si essentielle des palais orientaux qu'elle paraît en résumer l'activité et l'influence. La baie monumentale, entourée d'une élégante archivolte de pierre sculptée, est fermée par des battants massifs; une foule bariolée de gardes et de clients encombre les abords; des lions bien vivants frappent de leur queue frémissante les barreaux de cages ménagées derrière les huisseries.

La tradition a les reins solides dans le pays du soleil! Cette porte qui nous surprend par son aspect solennel n'est-elle pas la copie des entrées de Dour Sarioukin et des grandes villes assyriennes ou juives? Sous ces voûtes épaisses s'assemblaient les vieillards qui rendaient la justice, les agriculteurs partant pour les champs, les soldats revenant de la guerre, oisifs et curieux aussi fiers de conter leurs exploits que d'écouter les nouvelles et les cancans. Les anges de Sodome y trouvèrent Loth; Mardochée y apprit le complot de Bagathan et de Tharis contre la vie du roi.

Et ces lions, comme ils me rappellent bien les fauves conservés, pour les chasses royales, dans les palais d'Assour-banipal! Comme elles paraissent vécues, les aventures extraordinaires de Daniel!

L'Imam accueille avec affabilité les étrangers. Dès leur entrée, les hôtes sont aspergés d'eau de rose avec une telle prodigalité, qu'ils ne sauraient échapper aux mains des serviteurs chargés de ce soin sans contracter une migraine de huit jours. L'état-major est gratifié de sorbets et de _halwa_, sorte de confiture analogue au _rahat-loukoum_ des Turcs, tandis que l'équipage du navire reçoit, de la part du sultan, des moutons exquis, deux charges de cucurbitacées et enfin des gousses, semblables à celles du haricot vert, produites par un arbre indigène. Le quinquina paraît sucré auprès de ce légume rafraîchissant.

L'Imam habite Mascate pendant les mois d'hiver; il n'y fait jamais un long séjour. Son harem, étroitement installé, préfère à une demeure insuffisante les bois de palmiers qui s'étendent au-dessus du port de Mattrah. Moins bien abrité que la capitale contre les vents de mer, mais pourvu d'une rade très vaste, ce port se prête au va-et-vient des barques indigènes et à l'installation de chantiers maritimes. Un bon chemin... arabe met en communication les deux villes, distantes de quelques lieues.

La population de Mattrah est composée de sémites musulmans; celle de Mascate est formée d'éléments si divers, qu'il serait malaisé de trier les différentes races qui pullulent dans les bazars, les rues ou les huttes de feuillage voisines de l'enceinte. Les négociants banians ont seuls un type bien caractérisé. Vigoureux quoique menus de formes, de taille moyenne, habillés d'une peau olivâtre, dotés d'yeux noirs démesurément fendus, de cheveux plats et soyeux, ils ne sauraient être confondus avec les Arabes, superbes de constitution, blancs de peau, coiffés de cheveux bouclés, avec les métis formés d'Arabes, de Persans, de Béloutchs, ou avec les Juifs, purs de race, mais malingres et chétifs.

Aux parsis sont réservés les vêtements de lin et l'horrible tiare de toile cirée; aux musulmans indigènes, la gandourah de laine blanche, la veste brodée et le turban de soie ou d'indienne bariolée de couleurs éclatantes. Les israélites revêtent une longue chemise et coiffent leur crâne rasé d'un petit rond de paille; sur les tempes pendent de longues boucles rougies au henné. Qu'il y ait bataille entre musulmans et juifs, et les malheureuses papillotes deviennent l'objectif des opérations militaires de l'ennemi.

Il aura un réel mérite, l'auteur d'un long chapitre sur les dames de Mascate. L'élément européen est uniquement représenté par la femme de l'agent consulaire anglais. Condamnés à célébrer leurs rites au plus profond de leur cœur, les Indiens traversent l'imamat en voyageurs et n'amènent point leur famille; le harem du sultan, enfermé derrière des murs élevés ou retiré à Mattrah, est d'autant mieux clos que les étrangers sont plus nombreux. Seules les femmes de basse condition, sans jeunesse ni beauté, fréquentent les rues de la ville. Elles portent une chemise courte retombant sur un pantalon collant et cachent leur visage sous un loup qui laisse paraître les yeux et le menton. Un voile enroulé autour de la tête et du cou raccorde le masque avec la coiffure.

Mieux pourvu de marchandises que de jolies acheteuses, le bazar reçoit en abondance les produits que lui apportent les navires de toutes provenances; Goudjerate, Surate, Bombay, le golfe du Bengale, Ceylan, Sumatra, Madagascar, Maurice, Java, la Perse, Bassorah ont ici leurs représentants commerciaux. Arriver à s'entendre est une laborieuse besogne quand on habite ce pandémonium maritime. De l'hindoustani mêlé à quelques dialectes indigènes s'est formée une langue, _lingua franqua_, qui est devenue l'idiome des transactions commerciales entre Mascate et les ports de la côte. On s'illusionnerait profondément si on la supposait, en raison de son titre, à la portée d'un Européen fraîchement débarqué.

Le bas peuple parle arabe, mais il s'exprime aussi en hindoustani et entend presque toujours le persan.

Il est très difficile d'évaluer la population d'une ville musulmane. Point de registres de l'état civil, point de contrôle légal de l'existence des femmes cachées dans le harem. Attribuons cinq cent mille sujets à l'Imam de Mascate, évaluons à soixante mille les gens de différentes nationalités vivant dans la capitale, et nous serons peut-être bien généreux ou bien avares. Mattrah aurait vingt mille âmes; Sohar, port de mer situé au nord de Mattrah, neuf mille; enfin Rostak, ancienne résidence de l'Imam, bâtie dans l'intérieur, se glorifierait d'une population comparable à celle de son heureuse rivale. A part ces villes, le pays ne possède aucun centre d'habitations stables. Les Arabes, nomades ici comme partout, s'installent l'hiver dans des huttes de feuillage, mais vivent le plus souvent sous la tente.

2 novembre.--La poudre française et celle de l'Imam luttent de résonance et de fumée. La baie est obscurcie. J'ai voulu visiter la batterie musulmane. Un escalier délabré conduit au sommet de la citadelle; on ne saurait l'user davantage sans une permission spéciale. Je suis en règle. La porte s'ouvre, et je gravis les degrés entrecoupés de larges paliers qu'habitent, solitaires, de beaux moutons à l'engrais.

Où sont les verts pâturages, les herbes tendres, les ruisseaux limpides, l'ombre des babouls au feuillage délicat? Pauvre Robin Mouton! tu n'entends plus le chalumeau du pâtre ou la clochette de ton guide, le bélier aux longues cornes. L'odeur de la poudre, chère aux guerriers, a remplacé les senteurs des prairies; tes pieds ne foulent plus les doux gazons; tes ongles s'usent sur la dure pierre et l'on aiguise le couteau qui doit mettre un terme à ta triste existence. Pauvre Robin Mouton, es-tu assez mouton pour engraisser encore?

L'escalier de la forteresse conduit d'abord à une terrasse où se prélassent six canons de noble origine. Ils virent le jour sur les rives du Tage, comme en témoignent les armoiries de la culasse. Ces pièces, pointées dans la direction du goulet, se chargent naturellement par la gueule. Gare au maladroit placé derrière elles à l'instant de l'explosion! Les affûts de bois sont si vermoulus, le recul si irrégulier, qu'on ne sait où se blottir. Chaque salut coûte à l'Imam les jambes ou les bras de quelque servant, mais qu'importe!

«Périssent tous mes artilleurs plutôt que ma réputation de gentleman,» disait-il encore récemment. A leurs nobles pensées on reconnaît les grands hommes.

Les derniers degrés de l'escalier, puis une méchante échelle, conduisent à une plate-forme établie sur le point culminant du rocher. La mer, calme, bleue, animée par les embarcations des navires français et anglais toujours en mouvement dans le port, semble fière de porter une paire de navires outre le bateau de l'Imam, pavoisé en l'honneur de je ne sais quelle fête musulmane. Au pied de la citadelle, les maisons blanches de Mascate; on ne les dominerait pas mieux si l'on chevauchait le vautour qui plane au-dessus de nos têtes. Derrière la ville, deux vallées, serrées entre de hautes montagnes, verdies de place en place par des jardins.

Une chapelle portugaise s'élève à l'angle de la terrasse. Sa coupole supporte sans fléchir un odieux croissant, mais les chapiteaux placés au-dessus des colonnes engagées, l'ornementation de la porte, ne sauraient laisser de doute sur la destination primitive de l'édicule. Les battants sont clos: d'impurs Faranguis souilleraient un temple bâti par des chrétiens.

Nous ne pouvions quitter Mascate sans visiter les jardins aperçus du haut de la citadelle. Ici, comme sur toute la côte, on achète chaque feuille au prix de copieux arrosages. L'eau provient de puits entretenus par des infiltrations profondes. Une poche de cuir, manœuvrée soit à bras, soit à l'aide d'un attelage de bœufs, amène l'eau à la surface du sol.

5 novembre. _Bouchyr._--Encore la rade de Bouchyr! Encore un nouveau gouverneur! La ville prospère sous la haute direction d'un jeune homme de vingt-six ans, le _malekè toudjar_ (roi des marchands), fils d'un très riche négociant dont l'âme s'envola l'année dernière vers un monde meilleur.

Les désirs d'un Persan enrichi, fût-il soldat, domestique, mendiant, sont peu variés. Son père enterré et ses millions réalisés, le Nabab gagnait Stamboul, y demeurait six mois, et reprenait le chemin de la patrie escorté de douze femmes de race et de beauté variées, pour le transport desquelles il affrétait un navire spécial. J'oubliais: une machine à glace et quelques chevaux anglais faisaient également partie du convoi.

Cependant le prince Zellè Sultan comptait et recomptait les krans employés à cette admirable expédition. Une si belle conduite méritait sa récompense. A peine le voyageur avait-il débarqué, qu'il recevait, comme don de joyeux retour, la haute charge de gouverneur de Bouchyr. Depuis lors ce sont chaque jour honneurs inespérés. Dans l'espace de six mois le Malek a atteint le faîte de la hiérarchie civile et militaire: croix, rubans, plaques, médailles surchargent son cou, constellent sa poitrine, et le prince royal rêve encore d'un ordre nouveau pour son sujet favori.

«Eutrapèle, aussitôt qu'il voulait nuire à quelque imbécile, l'affublait des plus riches habits, et voici son dangereux dilemme: «En se voyant si bien vêtu, mon drôle endosse aussitôt, avec l'habit des maîtres du monde, leur ambition et leur vanité! Monsieur dormira jusqu'à midi. Monsieur, dédaigneux de l'honnête emploi qui le fait vivre, ira sur les brisées galantes des petits-maîtres, dévoré par l'usure, et puis, un beau jour, nous prendrons tout doucement le glaive du gladiateur ou le licou du maraîcher.»

Horace avait vu juste.

Bouffi d'orgueil, le malekè toudjar répondit par des présents princiers à chaque faveur nouvelle. Tant plus sa poitrine s'étoilait, tant plus les vieux bas paternels se vidaient. En a-t-il vu le fond? Je le crains. Si quelques milliers de tomans se cachent encore dans un pli, ils s'envoleront bientôt, car, aux anciens titres du Malek, le roi de son côté vient de joindre celui de grand amiral, avec la charge de subvenir à l'entretien du _Persépolis_.

Qu'est-ce que le _Persépolis_?

Un aviso.

J'ai frotté mes yeux quand j'ai vu flotter le lion et le soleil à l'arrière d'un vaisseau ancré dans la baie; mais je me suis rendue à l'évidence. Oui, Sa Majesté possède un aviso armé de canons et pouvant naviguer... avec du charbon.

Depuis quelques années le _madakhel_ (malversation administrative) était dans le marasme. On avait extorqué au roi, sous les prétextes les plus divers et les mieux justifiés,--usine à gaz, lumière électrique, casques en cuir bouilli pour l'armée, grande route de Kazvîn, fabrique de bougies,--un certain nombre de millions, et Nasr ed-din se montrait circonspect. Toujours l'histoire du guillotiné par persuasion.

Quelques esprits inventifs décidèrent pourtant Sa Majesté à devenir le chef d'une puissance maritime: le règne de l'Angleterre avait assez duré. Mal instruit par les insuccès de ses précédentes tentatives, le souverain commanda une flotte. Pourquoi l'aviso et la petite chaloupe qui la composent furent-ils construits à Hambourg? Mystère et discrétion. Le Chah n'avait pas, j'imagine, la pensée de faire sa cour au roi de Prusse. J'aime mieux croire que les mandataires de Sa Majesté trouvèrent dans les chantiers de l'Elbe des complaisances que n'auraient pas eues les maisons françaises ou anglaises.

Lorsque les deux bateaux furent prêts, on les confia aux soins de marins allemands, chargés d'amener le plus grand en rade de Bouchyr et de conduire le plus petit, simple embarcation de plaisance, à l'embouchure du Karoun.

Le _Persépolis_ ne saurait servir de vaisseau-école, car les officiers refusent d'instruire les marins indigènes; le roi n'ose remercier l'état-major, dans la crainte, peut-être fondée, de perdre sa flotte s'il la confie à ses favoris; faute de combustible, le navire ne manœuvre pas. La coque se couvre d'une végétation particulièrement touffue dans le golfe Persique, et l'un de ces matins on s'apercevra que le _Persépolis_ a poussé de si profondes racines qu'il est solidement accroché au fond de la mer.

Dernièrement, le roi, fatigué de payer tous les mois la solde des officiers et de l'équipage, ordonna de mettre son aviso à la disposition du commerce.

Les immenses salons de l'_andéroun_ occupent la plus grande partie du bâtiment; les cales sont fort petites, et, fussent-elles bondées, le fret ne saurait payer le charbon que consomme la machine. D'autre part, les négociants refusèrent de confier leurs marchandises au bateau de Sa Majesté: vers qui se fussent-ils retournés en cas de sinistre?

Seul le malekè toudjar pouvait sauver le monarque. Il est entré hier dans la bonne voie. La poudre manquait pour tirer en l'honneur de l'anniversaire de la naissance de Nasr ed-Din Chah la salve réglementaire--autant de coups de canon que d'années--les magasins du nouvel amiral y ont pourvu.

Prends garde, malekè toudjar! Zellè Sultan te demandera bientôt tes douze femmes et ta machine à glace; et tu seras heureux si, ta vie durant, il te reste deux _chaïs_ par jour pour te nourrir de concombres!

15 novembre.--Grâce à la poudre du malekè toudjar, aux canons de la France et de l'Angleterre, la naissance du roi fut fêtée bruyamment. Les trois navires étaient pavoisés de drapeaux multicolores, les barques indigènes parcouraient la baie; la ville elle-même s'animait sur le soir aux clartés fumeuses des lampions, et le télégraphe transmettait à Sa Majesté la nouvelle de la _superbe manifestation internationale_ faite en son honneur dans le grand port de l'empire. Puisse cette dépêche rappeler à la _Kébla de l'univers_ que nous attendons son bon plaisir!

Nos jeunes camarades nous ont rejoints, le temps passe, et l'autorisation de recommencer les fouilles s'attarde dans les cartons ministériels. Une lettre de la légation de France, une dépêche du docteur Tholozan assurent que toutes les difficultés sont levées..., mais nous conseillent de surseoir à notre départ.

17 novembre. _Bassorah._--Nous nous morfondions à Bouchyr. Le _Scorpion_ avait hâte de reprendre sa route vers Madagascar. Marcel n'a pas hésité à franchir une nouvelle étape contre vent et marée et à se rapprocher du tombeau de Daniel, tout en gardant ses communications télégraphiques avec la Perse.

Novembre s'achève, le pèlerinage d'avril ne doit pas trouver les chantiers ouverts: quel temps nous restera-t-il pour exécuter les fouilles, si l'on ajourne indéfiniment notre entrée en Susiane? Marcel a changé les fonds dont nous disposons contre des krans persans, et, afin d'éviter les difficultés administratives ou financières qui se présentèrent quand nous dûmes extraire des coffres du gouverneur l'argent déposé chez Zellè Sultan, il a partagé le trésor entre les quatre cantines où sont enfermés nos vêtements.

Il s'agit maintenant de n'être point pillés. Chacun sachant que, l'hiver dernier, la fortune de la mission était déposée à Dizfoul, nous espérons franchir le _hor_ et le désert sans exciter les convoitises des nomades.

Comme le _Scorpion_ poussait ses feux, un navire de la Compagnie British India mouillait près de lui. Je ne pensais pas que ses larges flancs portaient la frise des lions confisquée par la douane de Bassorah. Dès notre arrivée à Bouchyr, une dépêche avisait MM. les Turcs de la venue prochaine d'une canonnière française, autorisée, disait-on, à réclamer, au nom du gouvernement de la République, les collections indûment saisies.

Le directeur de la douane fut pris d'une telle frayeur, qu'il oublia son serment de vendre à prix d'or la liberté de nos caisses. Un navire anglais était en partance: «Au nom de Aïssa, retardez votre départ; nous vous portons les colis de M. Dieulafoy, s'écriait un officier accouru à force de rames. Débarrassez-nous de cette vermine française; les _belems_ accosteront dans quelques instants.»

Les frises seront déposées à Port-Saïd et rechargées sur un navire des Messageries. Marcel a écrit au consul de France pour le prier de veiller à ce transbordement. Si nos dépouilles terrestres engraissent le sol de la Susiane ou les poissons de l'Océan, la mère patrie conservera du moins un beau témoignage des travaux et des efforts de ses enfants.

18 novembre. _Bassorah._--La venue du _Scorpion_ produit ici la meilleure impression. Turcs et Arméniens semblaient croire que, depuis nos désastres, l'unique flotte du monde était celle de Sa Gracieuse Majesté; tous le regrettaient sincèrement. L'Anglais n'est pas aimé de ces populations musulmanes, auxquelles il rend cependant de si grands services: le joug est lourd, la main dure, brutale. A l'étranger on respecte le fils d'Albion parce qu'il est fort et puissant, on estime son honnêteté commerciale; nulle part je n'ai vu qu'il ait su inspirer de la sympathie.