Part 14
18 mai.--Les poulets et moutons portés à dos de mulet sont morts de chaleur et de soif; ils étaient bleus avant d'expirer. Nous marchons de puits saumâtre en ruisseau fangeux sans découvrir d'autre liquide qu'une boue chaude et corrompue. On ne saurait cuire le riz; mais il n'y a pas grand mérite à garder la diète quand on ne peut se désaltérer. Depuis notre départ des rives de la Kerkha, Marcel n'a mangé que trois œufs de dorrajds (francolins), trouvés par un tcharvadar auprès d'un ruisseau desséché.
Le convoi ne marche pas: il se traîne sans avancer. Le soleil et la soif nous dévorent; pas un être vivant ne se montre à nos regards. Qui reconnaîtrait notre fière caravane dans ces fantômes traversant le vestibule de l'enfer?
20 mai.--La dernière étape a duré quinze heures. Vaille que vaille, il fallait atteindre l'eau. Voilà le _hor_! Le hor est un marais engendré par les pluies d'hiver, que se chargent d'entretenir les crues estivales du Tigre et l'incurie de l'administration ottomane. Les chevaux, exténués, relèvent la tête; les mulets secouent leur charge comme s'ils voulaient se défaire des lourdes caisses qui les empêchent de prendre le galop; les muletiers, la face congestionnée, la peau luisante, les jambes gonflées, ont des ailes. Seuls les chameaux, qui se montraient au départ si débiles, n'accélèrent pas leur marche et conservent une allure solennelle.
On atteint le marais; bêtes et gens entrent à l'envi dans l'eau saumâtre, boivent, se baignent, boivent encore et semblent reprendre une vie prête à s'échapper.
Nous camperons ici. Les caisses, disposées les unes au-dessus des autres, nous abriteront du soleil, tandis qu'un des muletiers traversera le hor pour aller querir dans un village les bateaux nécessaires au transport des colis.
21 mai. _Sur les belems._--Dieu soit loué! j'aperçois les feux d'Amarah. Après avoir vécu deux jours sur les rives du marais, exposés à l'intolérable réverbération du soleil, harcelés sans trêve par d'innombrables moustiques, nous avons fui cette terre d'élection des fièvres paludéennes. Attar, ses chameaux et ses mulets nous ont tiré leur révérence, et la caravane navale, composée de neuf belems, s'est enfoncée dans une forêt de ginériums et de roseaux, dédale aquatique dont les nomades seuls connaissent les détours. Les canots voguèrent quinze heures sur les vases pestilentielles du _hor_. A la nuit ils atteignirent un canal endigué où coule à pleins bords l'eau délicieuse du Tigre. Nos hommes, désormais satisfaits, déclarèrent qu'ils ne pouvaient haler ou gaffer plus longtemps. Quelques caisses sont transportées sur la berge, et nous nous mettons en devoir de préparer une installation sommaire. Sliman et le cuisinier prendront place à nos côtés; les bateliers dormiront dans les belems, près des bagages. A mon tour je suis dévorée par la fièvre. Vers onze heures passent trois Arabes armés de lances. Ils examinent le campement et se perdent dans la nuit. Puis j'entends des bruits lointains. Des masses confuses, de grandes ombres semblent sortir de terre et s'approchent au galop. Ce sont des buffles. Excités par leurs gardiens, ils chargent à une allure impétueuse; mais, arrivés devant les bagages, disposés comme un rempart protecteur, ils s'écartent et démasquent une trentaine d'Arabes à mines de forbans. Les nouveaux venus nous trouvent installés derrière les caisses, la carabine à la main. Notre contenance les surprend, ils reculent.
«Pourquoi ne dormez-vous pas? dit l'un d'eux.
--Pour mieux jouir de la fraîcheur de la nuit.
--Que tenez-vous à la main?
--Un fusil, des pistolets.
--Vos armes sont chargées?
--Pourquoi non?
--Et ces caisses, que contiennent-elles?
--Des pierres.
--Avez-vous de l'argent?
--Non.
--Comment payerez-vous les _belemchis_ (bateliers)?
--Ils seront réglés à Amarah par le _moutessarref_ (sous-préfet).
--Montrez-nous des pièces d'or faranguies; nous vous les rendrons.
--Nous n'avons point d'or.
--Vous nous traitez en ennemis.
--Non: en inconnus.»
Pendant ce colloque les bateliers se sont réveillés. Couper les amarres et s'enfuir, telles sont leurs premières pensées. Nous sommes seuls. J'oubliais le cuisinier, qui ne fait pas trop mauvaise figure, coiffé de sa marmite en guise de salade, sa broche à rôtir dans la main droite. Les nomades s'asseyent et causent à voix basse. Les mots de _f'lous_ (argent), _matli_ (fusil Martini), _lebelber_ (revolver), qu'ils ont appris des soldats turcs d'Amarah, me prouvent qu'il s'agit toujours de nous.
Ont-ils supposé que les caisses d'argent et les objets précieux étaient demeurés dans les bateaux? ont-ils craint les balles? Ils se sont éloignés! Cette entrevue désagréable avait duré une heure environ, mais une heure composée de minutes d'une longueur exceptionnelle. Les _belemchis_ rechargèrent les bagages avec une hâte fébrile et, le reste de la nuit, halèrent, ramèrent et gaffèrent sans se faire prier.
23 mai. Amarah.--Nos chères caisses, que nous avions traînées si misérablement à travers les déserts anhydres et les marais fangeux pour les disputer aux sectaires persans, sont entre les mains des douaniers turcs. Comme nous entrions à Amarah, les colis ont été saisis, malgré nos protestations, et transportés dans les magasins de l'État. Avant de les retirer, nous devrons verser un droit de transit et un bakhchich évalués à une bagatelle de cinq mille francs.
Au sortir de chez le _gumruktchi bachy_ (douanier en chef), vilain monsieur, vilaine tête, Marcel courut chez le juge, sans découvrir une formule conciliatoire. Le consul de Bagdad, prévenu par dépêche, se rendait, de son côté, chez le gouverneur Takied-din Pacha, l'instigateur des massacres d'Alep. Le valy renchérit sur les prétentions de ses subordonnés. Il osa prétendre que le contenu des cinquante-cinq caisses provenait de fouilles exécutées en terre turque et devait faire retour au musée de Constantinople. Néanmoins nous fûmes autorisés à transporter les faïences à Bassorah, où elles seront soumises au _conseil de l'instruction publique_, chargé de décider de leur provenance, de leur valeur et de leur sort.
Les colis ont été embarqués sur le vapeur anglais qui fait le service du Tigre et nous les avons escortés jusqu'à Bassorah. Fort de son bon droit, Marcel comptait profiter de la nuit pour les porter sur un petit vapeur français en partance pour Marseille; mais une canonnière turque croisait sur le fleuve, avec ordre de couler tout canot qui tenterait d'enlever nos trésors.
Chaque caisse a été cordée, scellée au cachet du vice-consulat de France et déposée en douane; puis, le cœur bien gros, nous sommes montés à bord du _Normand_. Il s'agit de regagner la France au plus vite, afin de réclamer de la Sublime Porte la restitution des objets saisis contre toute justice.
Pas de cabines, pas de tente. Singes, perroquets, porcs, gazelles et moutons partagent fraternellement avec nous le pont du navire.
A travers les doigts crochus des douaniers ont pourtant passé trois malles réclamées comme bagages personnels. L'une contient la tête du lion que, par une sorte de pressentiment, j'avais emballée à part; les deux autres, les statuettes de terre cuite ou de bronze, des verres, des cylindres et tous les petits objets découverts pendant la campagne.
Avoir tant souffert, tant travaillé, et laisser dans les prisons ottomanes le fruit de nos labeurs! Je pleure de rage!
XII
Retour en France.--Difficultés diplomatiques.--Quatrième passage de la mer Rouge.--Mascate.--Histoire sommaire de l'État de Mascate.--L'Imam.--Le peuple.--Encore Bouchyr.--Un nouveau gouverneur.--Le _Persépolis_.--Victoire sur la douane turque.--Amarah.--Arrivée d'une caravane persane.--Nouvelles de Suse.--Le cheikh de la tribu des Beni-Laam.--Faust et Marguerite.
Partis de Bassorah le 26 mai, mon mari et moi revoyions les côtes de France le 1er juillet. Des dépêches diplomatiques avaient devancé notre arrivée. Hélas! leur contenu n'était pas de nature à nous procurer le repos moral qui nous eût été nécessaire après les vicissitudes d'une laborieuse campagne et les fatigues de deux voyages également pénibles.
Le ministre des Affaires étrangères de Sa Majesté le Chah annonçait à son collègue du quai d'Orsay le retrait des firmans royaux. Il se fondait sur la pétition des mollahs de Dizfoul, pétition dont Mirza Abdoul-Raïm nous avait déjà donné une lecture sommaire. Jamais instrument plus bizarre ne franchit les portes d'une chancellerie. Qu'on en juge!
«Pétition du clergé de l'Arabistan à Son Excellence Mozaffer el Molk, gouverneur de l'Arabistan, du Loristan, etc.
«Nous vous exposons....
«Il est certain que les croyances de chaque contrée sont différentes; mais, dans la Susiane, nous savons, depuis longtemps, que la cause de la cherté des vivres à Dizfoul, des pluies torrentielles et des nuages aux noires couleurs qui s'amoncellent chaque soir à l'horizon, doit être attribuée à l'arrivée des ingénieurs français installés auprès du tombeau de Daniel.
«Leurs Excellences fouillent les tombeaux de gens qui, depuis des milliers d'années, reposaient sous la terre, et qui, de leur vivant, furent de fervents disciples de leur religion; ils extraient des profondeurs du sol les talismans que nos prophètes y avaient autrefois enterrés pour la sauvegarde de la Susiane. Que de maladies vont désoler notre pays! Il est en effet prouvé que, toutes les fois que les Francs ont mis le pied en Susiane, des signes précurseurs de la colère divine nous ont été envoyés et ont précédé les plus terribles fléaux. Que Dieu protège notre cité et éloigne les auteurs de nos maux!»
Mozaffer el Molk, enchanté de se débarrasser sans bruit de voisins gênants, et, plus encore, d'éloigner de ses lèvres un calice bien amer s'il nous arrivait malheur, saisit l'occasion à ses longs cheveux. Le gouverneur raconta les scènes tumultueuses qui avaient signalé notre installation à Suse, il parla des vexations auxquelles nous avions été en butte pendant le pèlerinage, des fréquentes incursions des Arabes nomades sur le territoire persan, du fanatisme local, et, faisant bouquet de toute fleur, envoya ses élucubrations administratives à son supérieur hiérarchique, le prince Zellè Sultan, fils aîné du Chah.
Le gouvernement iranien s'avouait incapable de réprimer les sentiments hostiles de ses sujets et d'assurer notre sécurité; avec une humilité sans égale, il déclinait toute responsabilité dans le cas probable où la mission serait pillée ou massacrée.
Notre agent diplomatique joignait à ces divers documents son appréciation personnelle. «Nous nous trouvons, disait-il, en présence d'obstacles sérieux, suscités par la superstition locale, et contre lesquels, dans sa faiblesse, le gouvernement persan est impuissant à réagir. Que des coups de fusil soient tirés contre notre personnel scientifique, Son Excellence Mozaffer el Molk m'a formellement déclaré que le gouvernement de Sa Majesté n'en saurait être rendu responsable; cet incident peut parfaitement se produire avec des populations ignorantes et pillardes qui, il y a trois ans à peine, ont détruit la ligne télégraphique de Chouster à Ispahan sans qu'aucun châtiment ait pu leur être infligé. D'autre part, si les difficultés dont m'a entretenu le ministre des Affaires étrangères ne sont pas sérieuses et ne tiennent qu'à l'avidité de quelque gouverneur, j'en serai avisé par M. Dieulafoy et je pourrai alors faire donner des ordres plus formels par S. A. Zellè Sultan; mais les lettres, vieilles d'un mois, que j'ai seulement pu recevoir de M. Dieulafoy ne me laissent pas d'illusion: notre ingénieur me déclarait qu'il était déjà en butte à mille vexations. Je ne sais, étant donnée la difficulté des communications entre Téhéran et Chouster, s'il aura reçu mes réponses, dans lesquelles je lui recommandais la plus grande prudence....»
Dès notre retour, les négociations furent activement reprises. La cour de Téhéran finit par autoriser la mission à séjourner encore quelques mois dans le voisinage du Gabré Danial, sous la réserve expresse que le gouvernement de la République ne demanderait ni explications ni indemnité si les agents français, comme tout semblait le faire prévoir, périssaient au cours de la prochaine campagne. En réponse à de nouvelles représentations, il fut pourtant convenu que le roi, sans assumer une responsabilité qu'il répudiait absolument, ne modifierait pas les termes des firmans octroyés l'année précédente et ne nous retirerait pas le bénéfice des recommandations officielles dont Mozaffer el Molk avait tenu le compte que l'on sait.
Encore le ministère des Beaux-Arts dut-il prendre l'engagement de rappeler la mission dans les premiers jours d'avril, afin de ménager les susceptibilités musulmanes au moment du pèlerinage annuel.
Lors de notre départ de Suse, les difficultés semblaient apaisées. Les ouvriers montraient de la déférence à ces _Faranguis_, tenus jadis pour les légitimes descendants de _Chitan_; Cheikh Mohammed Taher nous autorisait à construire une maison sur les _vakfs_ de Daniel et témoignait ainsi qu'il considérait la reprise des travaux comme parfaitement admissible. Dans ces conditions, mon mari avait pensé que MM. Babin et Houssay pourraient traverser les montagnes des Bakhthyaris, arriver à Suse vers la fin d'octobre, rassembler les ouvriers, diriger les premiers déblayements, tandis que, de notre côté, nous reprendrions en novembre la route du golfe Persique.
Les complications diplomatiques modifièrent ses projets. Si la mission revenait à Suse, elle devait y rentrer au complet et supporter, unie, la bonne ou la mauvaise fortune.
Un télégramme enjoignit à nos camarades de descendre au plus vite vers Bender-Bouchyr, où nous devions faire escale; puis, comme la durée des fouilles était limitée au 1er avril, je bouclai sans délai les cantines. Nous emportions, avec nos bagages, un de ces grands engins de levage désigné dans les chantiers sous le nom de «chèvre». Faute de cette machine puissante, il eût fallu abandonner les objets de grand poids, tels que les taureaux de pierre. Sliman était avantageusement remplacé par un charpentier militaire du port de Toulon.
Pour la troisième fois en moins d'un an j'ai traversé la mer Rouge, toujours aussi chaude et aussi humide; pour la troisième fois j'ai revu les crêtes déchirées de Steamer-Point, ces rochers qui mirent leur front superbe dans les flots inconstants; mais, grâce à Dieu, nous n'avons pas fait un long séjour au paradis de «l'Univers».
Afin de hâter notre voyage et de nous éviter d'interminables transbordements, le ministère de la Marine avait mis une canonnière à la disposition de M. Dieulafoy. Depuis trois années le drapeau français ne s'était pas montré dans le golfe Persique; aussi bien l'arrivée d'un bateau de guerre devait-elle témoigner de l'intérêt que notre gouvernement attachait au succès de la mission et à la sécurité de ses agents.
Un second motif militait en notre faveur. Sur la demande de Marcel, une action diplomatique se poursuivait au sujet des caisses indûment confisquées par les douaniers de la Sublime Porte. Dire qu'une solution satisfaisante était intervenue du premier coup serait altérer la vérité. Semblables aux pêcheurs trop mal outillés pour attirer les gros poissons qui mordent leur appât, les Turcs emploient la vigueur intellectuelle que le ciel leur mesure à noyer les adversaires puissants dans les eaux troubles de leur diplomatie. On discuta beaucoup, puis, comme on ne pouvait invoquer de précédent et que, dans les cas analogues, il n'est jamais question de droit de transit, le ministre des Affaires étrangères fut enfin autorisé à dégager la ménagerie de faïence en fourrière à Bassorah.
Mais ils sont bien loin de Constantinople les douaniers de Turquie d'Asie! De quel droit les fonctionnaires de Stamboul priveraient-ils leurs subordonnés d'un juste bakhchich! Sur les bords du Tigre, comme sur les rives du Bosphore, n'a-t-on pas harem, écurie, maison de ville et maison des champs? Par quel miracle subviendrait-on à un train de vie de cinquante à soixante mille francs avec un traitement de trois mille, rarement payé?
Chacun s'empressa de faire la sourde oreille. Le chef de la douane argua qu'il n'avait reçu aucun ordre de ses supérieurs hiérarchiques, bien qu'on eût adressé à notre consul, M. de Sarzec, une expédition officielle des firmans, et nos caisses continuent à se prélasser dans les bureaux de Bassorah. L'apparition du _Scorpion_ hâtera la solution d'une affaire qui doit, l'honneur l'exige, se terminer sans délai.
Le lendemain de notre arrivée à Aden nous reprenions la mer.
La longue flamme des navires de guerre flottait à la tête du grand mât, le drapeau tricolore se déployait à l'arrière, la machine soufflait, les hommes viraient au cabestan en chantant une ronde bretonne, l'ancre noire s'accrochait sur les flancs blancs du navire, la sirène ronflait, et nous doublions l'un des montants de cette vaste porte qui met en communication la baie de Steamer-Point et la mer.
Le _Scorpion_ est une canonnière longue de soixante mètres à peine, calant trois mètres cinquante. Elle est montée par un équipage de soixante-dix Bretons et placée sous le commandement de mon compatriote le lieutenant de vaisseau de Chauliac.
Armés de superbes canons, de hotchkiss disposés à l'arrière, à l'avant, de chaque côté de la passerelle, et que l'on peut même hisser sur la hune de façon à balayer le pont des navires ennemis (Nelson périt d'un coup de feu tiré par un des gabiers qui, dans la marine à voile, occupaient ce poste élevé), ces petits bâtiments sont disposés pour ranger les côtes et remonter les grandes rivières où les bateaux de fort tonnage n'oseraient s'aventurer. Tout dans leur construction est sacrifié à l'armement, aux soutes, à l'emplacement de chaudières, néanmoins insuffisantes, car la vitesse normale ne dépasse pas six nœuds et la vitesse maximum neuf ou dix.
Une chambre, tour à tour salle à manger, salon, cabinet de travail, est réservée au commandant, qui veut bien nous y accueillir aux heures des repas. Le carré des officiers est minuscule. On ne le croirait pas au premier abord, et pourtant deux étrangers sont inlogeables dans un espace aussi parcimonieusement mesuré. Le ciel est beau, la mer calme comme un lac. Une toile clouée autour d'un cadre constitue une tente que l'on installe le soir à l'arrière. Elle nous abrite de l'humidité de la nuit sans cacher les étoiles scintillantes et la lune argentée. A l'aurore cet asile disparaît et le pont devient aussi libre et aussi propre que s'il n'avait jamais été habité par des _messieurs_. Le mal est que nous demeurons exposés tout le jour aux réverbérations lumineuses de la mer ensoleillée, et oisifs comme des lazaroni. J'appelle à mon secours Sophocle, Euripide, vieux amis qui devaient charmer les longues soirées de Suse, et pendant les entr'actes je tâche de prendre goût à la vie du bord.
Dans ma jeunesse j'admirais, palpitante, le cylindrage grinçant d'une grande route, les progrès d'une pile en rivière, les remblais et les déblais d'une voie ferrée; plus tard je me pris d'une belle passion pour les vieux monuments des Achéménides, des Sassanides et des Sofis; je m'intéresse aujourd'hui à l'exercice du canon et du fusil, à la manœuvre des hotchkiss; je compatis à la douleur du second, privé de blanc de céruse pour badigeonner les bastingages; je m'extasie devant un pont bien briqué, des aciers brillants, des cuivres soigneusement fourbis. Je vois lancer le loch et couler la poussière du sablier, cet emblème des tombeaux, bien digne de la grande ensevelisseuse sur laquelle le navire se balance; je regarde hisser et carguer les voiles, dépasser les mâts de perroquet, larguer les écoutes, faire le point, régler les chronomètres, et d'un regard ravi je suis l'inspection dominicale, qui ne distrait que moi.
Il existe une lacune dans mon éducation: j'aurais voulu approfondir les mystères du loto maritime; mais les officiers m'ont si bien empêchée d'entendre l'appel des numéros, que je n'ai pas jugé utile de pousser plus loin mes études nautiques.
1er novembre.--Le _Scorpion_ vient d'entrer en rade de Mascate. Le vigoureux estomac de la machine a dévoré tout son approvisionnement de charbon et réclame de nouveaux aliments. Depuis plusieurs heures nous côtoyions falaises rougeâtres et crêtes déchirées, quand, aux rayons du soleil couchant, apparurent, sur le fond couperosé du ciel, des forts commis à la défense d'une profonde brisure. Quelques tours d'hélice et la brisure s'élargit. Entre deux grands bras de rochers s'ouvre une baie tranquille. Ses eaux vertes baignent les pieds d'une ville blanche, aux maisons percées d'innombrables fenêtres. Dans le lointain, un rideau de hautes montagnes; à droite et à gauche, les silhouettes de fortifications flanquées de tours crénelées. En rade se balancent la coque blanche d'un navire anglais et un yacht portant le pavillon rouge de l'Imam; les flancs de grosses felouques arabes laissent échapper par envolées les voix rauques de chanteurs accompagnées avec des battements de mains, ou les résonnances sourdes des peaux d'âne tendues sur des tambourins coniques.
L'étiquette maritime veut qu'un lieutenant de vaisseau du stationnaire anglais se mette à la disposition du commandement du _Scorpion_; toujours selon les usages, on le remercie, il se retire, et un officier du même grade rend la visite cinq minutes plus tard.
L'entrée d'un navire français dans les eaux de Mascate est un événement. L'ancre n'est pas jetée, que les officiers reçoivent une invitation collective des membres du _Mascate's Lawn-tennis Club_.
Où le cercle, cet établissement d'_utilité publique_, pourrait-il être placé, si ce n'est à l'ombre du consulat britannique, dont le pavillon lutte ouvertement avec l'étendard rouge de l'Imam? Les Romains apportaient en pays conquis leur folle passion pour les jeux et jalonnaient d'arènes et de théâtres leurs courses à travers le monde; nos voisins d'outre-Manche sèment sur leurs pas des crickets et des lawn-tennis. On n'a pas proclamé sans raison que le progrès est la loi de l'histoire!
En tout cas, je propose d'élever une haute statue à l'ingénieux inventeur d'une distraction assez goûtée de nos représentants diplomatiques ou consulaires pour les attacher à leur poste. Le drapeau tricolore est bien apparu, deux heures après notre arrivée, sur le faîte d'une maison ruinée; mais d'agent, point. Faut-il l'aller chercher aux Indes, à Bender-Abbas, en France? _Chi lo sâ?_
C'est donc à l'agent anglais, doublé d'un marchand de charbon, que le commissaire du _Scorpion_ doit acheter du combustible entre deux parties de cricket; c'est encore ce fonctionnaire qui traitera la question bien autrement grave du salut de la mer à la terre et la réponse du berger à la bergère. L'Imam de Mascate revendique, paraît-il, vingt et un coups de canon, qui seront rendus selon les lois de la plus stricte étiquette.
Les Anglais ne sont pas les premiers Européens qui aient protégé l'État de Mascate: les fortifications de la ville, analogues aux enceintes construites par les ingénieurs de la Renaissance, tours, courtines, créneaux, rappellent à mon esprit ces temps glorieux pour la marine européenne où Albuquerque soumettait les villes du littoral de la mer des Indes depuis Goa jusqu'à Aden, et plantait dans tous les ports le drapeau portugais.