Part 13
Les mouches vivent en légions si nombreuses, que casques et habits semblent couverts d'une carapace de jais noir; les moustiques sont armés d'aiguillons si acérés, qu'ils percent les habits après avoir traversé la toile des pliants et ne laissent pas à leurs victimes le loisir de s'asseoir. Chevaux, ânes, mulets ont le cuir trop tendre pour se défendre contre ces vampires.
«Grâce, petit moustique! Je suis ton esclave, petit moustique.
«Le moustique se pose sur ma tête; la prendrait-il pour une pastèque?
«Le moustique se pose sur mon oreille; veut-il me rendre fou?
«Le moustique se pose sur mes yeux; les prendrait-il pour des raisins noirs?
«Le moustique se pose sur ma narine; veut-il m'ôter l'odorat?
«Le moustique se pose sur ma barbe; me prendrait-il pour un derviche?
«Le moustique se pose sur mes lèvres; veut-il me rendre muet?
«Le moustique se pose sur mon bras; le prendrait-il pour du pilau?
«Le moustique se pose sur mon nombril; veut-il me rendre enragé?
«Le moustique se pose au bas de mes reins; les prendrait-il pour un coussin?»
Dès le coucher du soleil on livre bataille à l'ennemi commun. Les soldats allument des broussailles coupées au bord du marais, jettent du fumier humide sur le brasier et entourent le campement d'un nuage empesté qui éloigne les insectes. Malgré les protestations indignées des yeux et de la gorge, bêtes et gens jouissent d'une tranquillité si parfaite dans cette situation réservée d'habitude aux jambons de tout pays, que les quadrupèdes eux-mêmes se serrent auprès du foyer et regardent avec une ineffable expression de béatitude les flammes lourdes. Comme l'âne de la fable persane, ils iront, un de ces jours, faucher les ginériums du Chaour et, faute de pincettes, activeront le feu du bout de leur sabot.
Le soir s'avance tranquille sur la plaine, qui s'endort dans ses bras; tout se tait, même les flûtes suraiguës des vampires terrassés. La température plus clémente, la nature plus mystérieuse, invitent aux douces rêveries, tandis que la reine des nuits s'envole, empourprée, au-dessus de l'horizon, et jette un manteau d'argent sur le dos des ombres. Mais Hécate semble pâlir dans le voisinage des étoiles; la Voie lactée partage le ciel comme un grand chemin dallé de cristal; des escarboucles aux reflets métalliques jonchent la voûte céleste.
Soudain la terre s'éclaire à son tour d'une flamme rouge, sanglante, épouvantable. De l'autre côté de la Kerkha se balancent les vagues d'une mer brutalement colorée. Les nomades incendient les herbages épineux désormais inutiles. Le sol, purifié, s'engraissera de leurs cendres et, dès les premières pluies, se couvrira d'abondants pâturages. L'incendie dure plusieurs jours; il n'est visible que la nuit: la clarté de la flamme ne saurait lutter avec celle du soleil.
24 avril.--Depuis que nous avons appris le patois susien, la mission n'a pas de plus chaud ami que le motevelli Màchtè Popi.
Il y a quelques jours, Marcel lui fit part d'un projet qui nous tient singulièrement au cœur.
Ousta Hassan est un habile maçon: les briques cuites extraites des substructions arabes s'accumulent sur le tumulus; les buissons ne manquent pas dans la jungle: il serait donc possible de construire une maison. Nous y trouverions, pour la campagne prochaine, un abri sain contre les pluies et la chaleur, une retraite sûre contre les nomades, partant une tranquillité d'esprit et de corps que la tente ne saurait offrir.
«Mohammed Taher est l'administrateur des _vakfs_ de Daniel, répondit le vieux Popi; lui seul peut vous autoriser à bâtir une maison. Pour ma part, j'approuve votre projet. Chaque nuit je monte sur la terrasse de l'imam-zadé afin de m'assurer que le camp farangui n'a pas été pillé. Si vous rendiez à Mohammed,--que la bénédiction d'Allah soit sur lui!--la moitié de la vénération que nous professons pour Aïssa (Jésus), je ne vous aurais jamais permis de camper loin de tout secours. Que peut-on reprocher à des gens qui ne mangent pas de porc, vivent d'une nourriture semblable à la nôtre et ne boivent ni vin ni arac? Vous obtiendrez certainement l'autorisation que vous sollicitez. Daniel ne protestera pas; _je me charge d'arranger cette affaire avec lui_. D'ailleurs je veux écrire au Chah de France.
--Que souhaites-tu?
--Un lustre pour éclairer le tombeau pendant le pèlerinage.
--Prépare ta requête; elle sera bien accueillie.»
Le soir même de cet entretien, Ousta Hassan prenait la route de Dizfoul. Deux jours plus tard, il revenait avec ses baquets, sa truelle et une lettre qui autorise le chef de la mission à construire une maison sur les terres de Daniel. Faute de Français, cette habitation deviendra la propriété usufructuaire du cheikh ou des personnes qu'il lui plaira de désigner.
Le chef-d'œuvre, piqueté sur-le-champ, s'élève déjà au-dessus de terre.
Le château susien est rectangulaire, long de dix mètres, large de huit et divisé en deux corps de logis longitudinaux par un mur de refend qui doit porter les bois très courts de la toiture. Les façades seront percées de deux portes et de quatre fenêtres. Une épaisse terrasse couvrira l'édifice et l'abritera également de la pluie et du soleil. Les détails de l'élévation sont abandonnés à l'imagination vagabonde d'Ousta Hassan.
Plus que jamais nous apprécions, en expectative, les mérites d'une maison bâtie. La température fait des bonds de géant. Dès sept heures du matin, le soleil darde ses rayons de feu sur la toile transparente des tentes, la chaleur s'emmagasine à l'intérieur de ces abris comme autrefois l'humidité, et la température devient si haute, l'air si suffocant, qu'on ne peut y demeurer, sous peine d'étourdissements.
Nous ne souffrons pas seuls de la chaleur: les indigènes sont anéantis. Les outres d'eau, disparues dans leurs corps assoiffés, transsudent de leur épiderme en ruisseaux abondants, et comme ils dépensent, à jouer le rôle d'alcarazas, le peu de force que le ciel leur a départie, encouragements ou punitions se brisent contre une nonchalance d'autant plus invincible que le soleil ne nous permet pas de stationner tout le jour dans les tranchées. Le _capar_ de la salle à manger est notre unique refuge; c'est dans cet asile sauvage que chacun attend son tour de corvée. Après une absence de deux heures, l'infortuné revient, la tête congestionnée, les bras ballants, les jambes traînantes. Nous étions cinq à nous relayer; Sliman a trouvé galant de faire l'esprit fort et de se moquer devant les ouvriers de «ce prophète de malheur qui fait tomber la pluie, confisque la lune et grille les gens pour achever de se faire aimer». Le motevelli est venu supplier Marcel de rappeler ce _faux musulman_. S'il s'écartait du camp après le coucher du soleil, il serait infailliblement massacré. Mçaoud, chargé jusqu'ici de la garde du camp, remplace son confrère.
«Les ouvriers m'aiment beaucoup, est venu me dire l'heureux époux de _la trop chic_ Aïcha. Cet imbécile de Sliman avait _insilté li_ bon dieu des Arabes. Moi je leur _z'ai_ dit: _Li_ bon Dieu des Arabes de Kabylie, ce n'est «pas tout à fait _li_ même bon Dieu _qui cili_ des Arabes d'ici; mais tous _li_ bons dieux des Arabes _est_ la même chose.» Et ils _sont_ été bien contents.
--C'est parfait.»
25 avril.--Marcel et moi espérions profiter de quelques jours de répit pour visiter deux forteresses antiques qui défendent un défilé de la chaîne des Bakhthyaris. L'arrivée d'un courrier de Mozaffer el Molk a coupé les ailes à ce projet.
Comme tout bon _cassed_, le porteur connaissait le sens du message et en a donné cette traduction imagée aux ouvriers couchés autour des tentes:
«Les marauds qui continueront à travailler sous les ordres des Faranguis auront les oreilles coupées.»
Marcel n'avait pas perdu un mot de la conversation de la nuit; dès l'aurore il faisait assembler les Dizfoulis et, sans leur laisser le temps de se reconnaître, leur intimait l'ordre de se rendre au travail: «Les poltrons n'ont qu'à se retirer.» Tous ont saisi pelles et pioches et pris le chemin du chantier.
«Les hommes qui ont peur! s'est écrié Ousta Hassan demeuré sur nos talons, tous ont peur! Et moi, leur chef, je suis plus épouvanté qu'eux tous.
--Ne crains rien: une lettre te mettra sous la protection de la France, dont tu t'es montré l'ami. Connais-tu un _nadjar bachy_ (menuisier en chef)?
--Certainement: Kerbelaï Mohammed.
--Va lui commander cinquante caisses; quand elles seront prêtes, nous emballerons les briques que nous avons trouvées.
--Y pensez-vous, Saheb? Acheter des caisses, louer des mulets, emporter ces vieux matériaux!...
--Je partage ton avis: c'est fou. Mais, quand je rentrerai à Paris, on me demandera compte de l'argent dépensé. «Voilà ce que cachait la terre de Suse, répondrai-je; il n'a pas dépendu de moi que ces objets ne fussent d'or fin.»
--Au reste le gouverneur ne vous abandonnera pas le moindre tesson. Lors de votre arrivée, j'ai fait sonder Son Excellence. Voici, en propres termes, sa réponse: «Hassan peut travailler sans scrupule et gagner de son mieux l'argent des Faranguis. Les talismans de Daniel ne sortiront jamais du pays.» Saheb, vous ne voulez pas la mort d'un serviteur zélé? Ne m'ordonnez pas d'aller à Dizfoul et de commander des caisses: je serais lapidé.»
Sur ces entrefaites entre Mirza Abdoul-Raïm.
La lettre de Mozaffer el Molk contient la copie d'une pétition adressée au gouverneur par les mollahs de l'Arabistan. Elle est écrite en un persan mâtiné d'arabe et fort difficile à comprendre. J'y démêle que les orages, la destruction des récoltes, sont l'œuvre des Faranguis. De nouveaux malheurs s'abattront sur le pays si on enlève les talismans déposés à Suse pour le salut de la contrée. Mozaffer el Molk s'autorise de son _inaltérable amitié_ pour prier le chef de la mission de clore la campagne. L'année prochaine il passera l'hiver à Dizfoul et sera mieux à même de nous protéger. Marcel a répondu qu'il tiendrait compte du désir de Son Excellence.
Il lui en coûtera d'autant moins que bon nombre d'ouvriers ont déposé la pioche pour la faucille, et que les chantiers comptent à peine une centaine de Dizfoulis. Viendrait l'heure où les derniers ouvriers déserteraient.
26 avril.--Ousta Hassan se cache depuis deux jours. «Que fais-tu? Saheb ne t'a-t-il pas ordonné de commander des caisses? lui ai-je dit ce soir, comme il pointait le bout de son nez près du _capar_ des Loris. Nous n'avons plus besoin de tes services si tu n'amènes pas ici un menuisier. Tu désires une lettre de recommandation, tu veux être l'entrepreneur des travaux à venir: montre-toi digne de la confiance de Saheb et des faveurs que tu ambitionnes.»
Il est parti.
Nous allons enfin connaître les intentions du gouverneur. S'il cède aux réclamations des mollahs et s'oppose à l'enlèvement des _talismans de Daniel_, pas un ouvrier n'osera assembler deux planches. L'inquiétude qui nous accable est cruelle.
Marcel a perdu le sommeil dès le commencement du pèlerinage; depuis plusieurs jours il ne mange plus.
Notre ordinaire n'a jamais été tentant, mais les chaleurs l'ont rendu pitoyable. La viande se décompose en deux heures, le _mast_ (lait fermenté) se transforme en acide butyrique; les chardons et les mauves, nos uniques légumes, rebuteraient des ânes.
Malgré son affaissement physique, Marcel a eu l'heureuse idée de faire tourner au profit de la mission la rapacité de Mirza Abdoul-Raïm et l'indélicatesse du gouverneur.
«Je vais écrire en France pour informer le gouvernement de mon prochain départ, dit-il négligemment au colonel.
--Confiez-moi vos lettres, elles arriveront plus tôt à destination, car je dois aller prendre les dernières instructions de Son Excellence.
--Profitez de votre passage à Dizfoul pour activer la fabrication des caisses et louer les cinquante mulets qui me sont nécessaires.»
Le mirza a souri; caisses et mulets seront payés dix fois leur valeur: qu'importe, si le diable devient notre avocat? Le soir même, le colonel emportait un rapport adressé à M. de Ronchaud. La rédaction de cette pièce nous a procuré quelques instants de gaieté.
Le chef de la mission annonce la ruine des espérances qu'avaient fait naître les premiers travaux. Seules les urnes funéraires ont une importance capitale, car elles servent de base à des études d'_archéologie funèbre_ du plus haut intérêt. Il termine par un éloge dithyrambique des fonctionnaires persans et par un état détaillé des cadeaux, récompenses et décorations dont il convient de les accabler.
Si M. de Ronchaud prend cette épître au sérieux, il accusera le soleil de la Susiane d'avoir affolé mon mari; mais si le gouverneur lit notre correspondance!
28 avril.--J'enrage. M. Houssay et moi, les deux autruches de la mission, gardons depuis quarante-huit heures une diète sévère pour cause de dysenterie. Je ne puis mettre un pied devant l'autre, et l'on vient de découvrir un nouveau lion dans le prolongement de la première tranchée.
Marcel, aidé de M. Babin, ne suffit pas à la surveillance.
Exécutés dans de pareilles conditions, les travaux ne sauraient être fructueux. Mon mari a décidé que cette attaque ne serait pas poussée plus avant. L'éboulis a été soigneusement recouvert, et les ouvriers ont déserté, avec bonheur, une tranchée exposée tout le jour aux ardeurs du soleil. Le temps est venu de tenir compte des conseils du gouverneur. Deux hommes se sont évanouis hier au fond d'une excavation; le cabinet de consultation du _hakim bachy_ ne désemplit pas. M. Houssay profite de la confiance de ses malades pour prendre des mensurations anthropologiques. Les clients ont d'abord fait quelques façons. «Comment apprécierai-je la dose de médicament que je dois te donner, si j'ignore ta force et ta grosseur?»
3 mai.--La paix soit avec le gouverneur de la province! Le stratagème de Marcel a été couronné d'un plein succès. Mirza Abdoul-Raïm, Ousta Hassan et le nadjar bachy nous sont apparus comme le soleil se couchait. Des astres de pareille grandeur ne pouvaient se rencontrer ensemble au-dessus de l'horizon. Un mulet chargé de quatre caisses échantillons fermait le cortège. Elles sont bâclées, je n'ose dire faites, en bois noueux, assemblées avec des clous forgés à Dizfoul et si mous que, sans l'aide du vilebrequin, ils ne sauraient pénétrer les planches. Nos lions sortiront de Suse, mais les urnes funéraires y resteront par _ordre formel de Son Excellence_. Quant à emporter les fragments de taureau, il n'y faut pas songer sans l'aide d'une chèvre et d'un charpentier européen.
9 mai.--Depuis une semaine nous emballons nos briques et préparons le départ. Mirza Abdoul-Raïm, devenu souple comme un domestique la veille du jour de l'an, nous présenta dernièrement un tcharvadar Beni-Laam. Attar, grâce à sa parenté avec le chef de la grande tribu turque, traverse le désert entre Dizfoul et Amara sans que ses caravanes soient inquiétées.
Il vaudrait mieux prendre le chemin de Chouster, qui longe les grands fleuves de l'Arabistan; mais la crainte de voyager en pays persan avec les talismans du prophète a dicté notre choix.
Attar viendra le 11 lier les bagages; le 12 mon mari et moi ferons nos adieux aux tumulus; nous n'osons confier à personne le soin de conduire au Louvre nos précieux colis. MM. Babin et Houssay, qui ne sauraient sans danger passer l'été en Susiane, gagneront la Perse centrale.
Avant de congédier les derniers ouvriers, Marcel leur offrit un banquet. Deux cents convives s'assirent devant le pilau de Gamache; mouton, riz, eau du Chaour furent servis à discrétion. Total de l'addition: 18 francs.
Les estomacs satisfaits sont enclins à la reconnaissance; après le festin, une députation monta aux tentes et le plus beau parleur de la troupe harangua les membres de la mission.
Les vertus auxquelles nous sommes redevables de ce bouquet oratoire valent la peine d'être rappelées: Marcel, le _hakemé bozorg_ (grand gouverneur), fut comparé à Salomon: il défendit les droits des ouvriers avec la fermeté d'un _mouchteïd_ et ne fit pas appliquer un seul coup de bâton; M. Babin, le _hakemé koutchek_ (petit gouverneur), paya les salaires sans prélever de _madakhel_; M. Houssay, le _hakim bachy_ (médecin en chef), distribua aux faibles comme aux forts soins et remèdes gratuits. Je n'ai pas été oubliée dans ce palmarès.
Marcel répondit en fixant à l'automne la reprise des travaux, et, relevant l'orateur, qui venait embrasser la poussière de ses chaussures, il abandonna ses mains aux humides baisers de la députation. Ce fut un dur moment! Mais on n'est pas salué tous les jours _hakemé bozorg_, _mouchteïd_ et Salomon!
13 mai.--Hier, au coucher du soleil, cinquante-cinq caisses quittaient le camp. Elle contiennent la frise des lions et la rampe d'escalier. Les objets qui ne pouvaient être emportés faute de moyens de transport ou d'autorisation, ont été enfouis dans des tranchées repérées sur un plan.
Nos jeunes camarades nous accompagnèrent; puis, comme la nuit tombait et que la jungle est plus hospitalière aux fauves qu'aux hommes, Marcel les contraignit de retourner sur leurs pas. Ils disparurent derrière les hautes herbes, qui dissimulèrent bientôt chevaux et cavaliers. Nos cœurs se serrèrent: depuis six mois nous avons constamment vécu dans des conditions si pénibles et si difficiles que nos relations eussent pu en souffrir; jamais il ne s'est élevé un nuage entre nous. MM. Babin et Houssay ont rivalisé d'intelligence et de dévouement.
A la nuit close la caravane atteignait le bord du fleuve, où s'amoncellent depuis huit jours les bagages d'une nombreuse caravane dizfoulie.
14 mai.--Le fleuve est franchi. Nous et nos lions sommes campés en terre turque. Quelle émotion quand j'ai vu charger les caisses, quatre par quatre, sur un _kelek_, treillis de branchages que supportent neuf outres gonflées d'air!
Un Lori, armé d'une rame courte, mieux vaut dire une cuiller à potage, monte sur le radeau, pousse au large, et le _kelek_, entraîné par le courant, atteint bientôt les rapides. Le nautonier agite vivement sa cuiller et atterrit le plus près possible d'une berge plate dépourvue de buissons. Des bateliers retirent du fleuve le léger radeau, le posent sur leurs épaules et remontent l'embarcation à une distance suffisante pour que les flots la ramènent à son point de départ.
Le transbordement des caisses et des gens sur la rive turque a duré deux jours: deux jours d'oisiveté savourés avec délice, car ce sont les premiers instants de calme et de repos dont nous jouissons depuis notre arrivée sur les terres de Daniel. Campés à l'ombre des arbres, étendus sur une herbe encore verte, abreuvés d'eau fraîche et limpide, bercés par le clapotis des flots, charmés par le paysage alpestre qui se déroule devant nos yeux surpris, Marcel et moi absorbons à pleins poumons un air que ne souille plus l'haleine d'un geôlier.
En même temps que la caravane une nombreuse tribu traversait le fleuve.
Dès l'aurore les nomades lancèrent à l'eau les animaux les plus rebelles. Messieurs les chameaux, attachés à une corde qui relie la queue du premier à la tête du second, entrèrent dans le fleuve, poussés par la tribu. Jamais je n'entendis concert si discordant. Jusqu'au moment où ils perdent pied, les animaux se contentent de hurler; mais à peine sont-ils enveloppés par le courant, que les derniers venus, saisis d'épouvante, se séparent violemment de la queue de leurs confrères et rebroussent chemin, quitte à planter leurs longues jambes dans les berges molles, d'où l'on doit les dégager à la bêche. Comme ils doivent regretter leur poltronnerie et envier le sort des camarades plus vaillants occupés à paître l'herbe des Osmanlous! Ne revenez jamais en arrière!
Après avoir escorté ces élèves indociles, les professeurs de natation saisirent un chapelet de moutons et eurent vivement raison de ces animaux pacifiques. Je ne parlerai pas des buffles: ils rendraient des points aux grenouilles. Le tour des bipèdes est venu. Tous traversent le fleuve sans même enlever leurs vêtements. Seules quelques mamans, très prudentes, donnent la main à des babys qui nagent mieux qu'ils ne marchent.
Une longue flamme brille sur le tumulus que nous abandonnâmes avant-hier. Nos jeunes camarades nous adressent un dernier salut. Adieu, Suse la déserte! adieu, mes chers tumulus! Bientôt mes yeux cesseront de vous apercevoir, montagnes factices où je souffris mille angoisses mêlées à des joies non pareilles. Je m'éloigne de vous le cœur plein de tristesse. Je m'étais identifiée avec le passé que vous représentez, je vivais d'une existence faite de rêve avec les Darius et les Xerxès, héros d'antan, amis qui ne pouvez m'être infidèles. Disparaissez, évanouissez-vous; mais que le bonheur de retrouver le paradis perdu ne me fasse pas oublier le charme poétique de vos sentiers pierreux, les mystères adorables de votre solitude, les sublimes harmonies d'une nature que j'ignorais. A vous je dus la gloire de réveiller les morts. Je ne vous quitte pas tout entière. Quelques parcelles de mon âme restent accrochées à vos buissons.
Jamais je n'ai touché en un temps si court aux extrêmes limites du bonheur et du découragement. Deux liqueurs se sont mêlées dans la coupe que la Providence m'a offerte, l'une douce, l'autre amère. Mais, après les avoir épuisées, devrai-je goûter à la lie déposée au fond du vase, ou s'épanchera-t-elle au dehors? Pourquoi mon cœur ne se complaît-il jamais dans le présent et s'efforce-t-il de percer les brouillards de l'avenir?
Nous partirons à minuit. Avant l'aurore, la caravane atteindra un ruisseau d'eau saumâtre où les animaux pourront se désaltérer.
15 mai.--Voyagé toute la nuit dans une plaine désolée où ne croît ni un brin d'herbe ni une ronce. Dès huit heures du matin, la chaleur devient intolérable; les chameaux s'accroupissent à chaque instant, tandis que les mulets pressent le pas, désireux d'atteindre l'eau superflue à leurs camarades.
Querelle entre les tcharvadars: «Comment! s'est écrié l'un d'eux, douze misérables bossus feraient la loi à trente mulets magnifiques!»
Les chameliers ont relevé leurs bêtes: deux heures plus tard, nous atteignions un ruisseau boueux.
16 mai.--En quittant la Kerkha, j'avais fait remplir quatre outres. J'ai voulu ce matin les passer en revue; hélas! deux d'entre elles ont été vidées par les muletiers; la troisième, que le cuisinier voulait défendre, a été crevée d'un coup de couteau. Trente litres bus par le sable contre un verre d'eau absorbé par une brute!
17 mai.--Marcel a perdu le sommeil depuis trois semaines; même avant de quitter Suse, il refusait obstinément notre affreuse nourriture. Les fatigues d'un pareil voyage ne sont pas faites pour améliorer son état. Malgré une fièvre violente, il demeure à cheval pendant les étapes exécutées au commencement et à la fin de la nuit; mais au prix de quels efforts de volonté et de quelles souffrances! Il faut encore qu'il supporte les tortures de la soif!
Sliman, que nous rapatrions afin de lui conserver sa précieuse existence, avait été chargé de veiller sur le reste d'une outre arrachée aux muletiers; j'ai guetté cet aimable serviteur et me suis aperçue qu'il était impossible de placer plus mal ma confiance. Je ne m'en fie plus qu'à moi-même et conserve, suspendue à l'arçon de la selle, une gargoulette qui ne contient pas deux litres d'eau.