Part 7
Oh! comme la vue de ce chapeau abandonné, de cet oiseau familier, aurait pu être navrante, si la chérie n’avait pas dû rentrer tout à l’heure! Mais la certitude contraire, jointe à la glorieuse musique dans laquelle passait, comme un souffle pur et passionné, l’âme de Marguerite, enveloppait Mathilde Marnière d’une atmosphère si douce, si réconfortante!... Elle en était à cette période de la maternité, secrètement amère pour les coquettes, mais où les vraies mères voient leur jeunesse renouvelée en la personne de celles qui leur sont plus chères qu’elles-mêmes. Moment unique, où, son œuvre d’éducatrice achevée, la mère encore jeune peut devenir l’amie de ses filles; se départir peu à peu de son autorité, parfois même éprouver, en la consultant, leur naissante sagesse. La bonne, la douce vie à trois!
Oui, en réalité, malgré les filigranes d’argent qui se mêlent à ses bandeaux bruns, Mathilde Marnière, à quarante-cinq ans, se sent l’âme plus juvénile qu’à trente; car son existence, alors, était bien assombrie. Mais vers l’époux qui n’a pas su lui donner le bonheur, son pieux souvenir se reporte, maintenant, avec une tendresse renouvelée, elle aussi... Ses filles, _leurs_ filles, dont l’une est la vivante image de son père, ne maintiennent-elles pas entre eux le lien que la mort n’a rompu qu’en apparence? Comment Mathilde pourrait-elle déplorer encore un mariage qui a fait d’elle une mère heureuse? Comment n’oublierait-elle pas certaines amertumes de sa vie de femme, pour ne plus voir dans l’époux défunt que le père de Marguerite et d’Henriette?... Au milieu de son bonheur intime, les doux souvenirs subsistent seuls... Et l’on peut dire _qu’il fait bon_ dans l’âme rafraîchie de Mathilde, comme dans le petit jardin de Bourg-la-Reine.
Elle monte les marches du perron, laisse les journaux sur la table du vestibule, et, sa lettre toujours au bout des doigts, entre dans la cuisine pour donner quelques instructions à Victorine, la bonne, presque vieille maintenant, qui a vu naître «les enfants».
Cette Victorine est une femme à laquelle son teint de homard cuit, sa lèvre moustachue et le murmure grognon, indistinct, par lequel elle remplace, le plus souvent, le langage articulé, donnent un aspect rébarbatif. En fait, c’est un agneau sous une cuirasse d’hippopotame; une timide violette dans un buisson d’épines. Oui, en pleine «crise des domestiques», Mathilde Marnière a la chance d’ignorer l’énervant défilé des bonnes éphémères qui laissent à votre foyer la poussière des chemins..., et de posséder un des rares spécimens encore existants de la _fidèle servante_; combien d’Élisas, de Joséphines, de Félicités, ont passé chez sa belle-sœur Valérie tandis que l’immuable Victorine vieillissait à son poste, partageant silencieusement les affections, les peines, les joies de sa maîtresse!... Mais peut-être a-t-on les domestiques que l’on mérite?...
Mme Marnière rentre ensuite dans le salon, où Marguerite est au piano. Un corsage crème, légèrement échancré, laisse voir la nuque ambrée de la jeune fille, au-dessus de laquelle ses cheveux noirs forment un nœud souple et brillant; ses épaules effacées, sa taille haute et fine, ses mains déliées, qui parcourent le clavier avec maîtrise, composent un ensemble gracieux sans mièvrerie. On aperçoit, en profil perdu, sa joue colorée par l’animation de son jeu, l’ombre palpitante de ses longs cils noirs... Et la mère, jamais blasée de cette contemplation, l’enveloppe à la dérobée d’un regard heureux et fier, tout en ouvrant tranquillement la lettre qu’elle vient de recevoir. Mais, dès les premières lignes, elle tressaille de surprise, et à mesure qu’elle lit, l’imperceptible tremblement de ses doigts se communique au papier couvert de la fine et élégante écriture de Mme Brumme. Bientôt, il lui paraît impossible de continuer cette lecture en présence de Marguerite, et elle va se réfugier dans sa chambre...
Elle parcourt fébrilement la fin de la lettre,... puis s’efforce de mettre un peu d’ordre dans ses idées. C’est si imprévu, cette proposition de mariage pour l’une de ses filles, au moment où leur vie s’arrange si bien!... Marguerite s’achemine vers la vingt-cinquième année, sans un nuage au front, illuminée de ce pur rayonnement que les vraies musiciennes semblent emprunter à l’auréole de sainte Cécile,... tandis qu’Henriette, sérieuse et gaie, cultivant son esprit sans pédanterie, se trouve parfaitement heureuse entre sa mère et sa sœur, ses élèves, ses oiseaux, ses livres...
Mme Marnière avait, on s’en souvient, la défiance et l’appréhension du mariage pour ses enfants... Mais les conditions de celui-ci dépassent toutes ses craintes; en vérité, c’est presque de l’indignation qu’elle éprouve...
Eh quoi! lui proposer, à elle, sous prétexte qu’elle a deux filles, d’accepter un jeune homme qui doit retourner en Amérique après la guerre!... Quelle cruelle, quelle immense incompréhension de nos sentiments peut manifester la meilleure des amies!...
Oui, Mathilde a deux filles... Mais le rosier le plus fleuri ne ressent-il pas la même blessure, à chaque rose qu’on lui retranche... Et la piqûre de ses épines est-elle autre chose que l’irritation de sa douleur?... _Que tu as de belles filles... Giroflé-Girofla...!_
Par une de ces réminiscences puériles qui se mêlent parfois à nos émotions les plus profondes, Mathilde Marnière se souvient d’un vieux livre illustré qui charma son enfance. Elle revoit les jolies filles esquissant des révérences, avec leurs jupes gonflées comme des tulipes... Et l’énergique, la péremptoire réponse (qui semble bien s’appliquer à des filles-fleurs): _Pas seulement la queue d’une!_ se retrace mécaniquement dans son esprit... A quoi tient la paix d’un foyer!...
Certes, Mme Marnière est sûre du cœur de ses enfants... et de leur parfait contentement auprès d’elle... Cependant, elle ne peut s’empêcher de frémir un peu, en songeant qu’il aurait pu se trouver qu’avant d’en avoir pris connaissance, elle lût tout haut devant les deux sœurs cette malencontreuse lettre. La jeunesse est toujours susceptible de subir l’illusion traditionnelle que renferme le mot de mariage... C’est à elle, Mathilde, nourrie des fruits amers de l’expérience, qu’il appartient de préserver la sérénité de ces chères existences. D’un mouvement rapide, elle est sur le point de déchirer les pages qu’elle vient de parcourir... Mais non, elle se doit à elle-même de relire posément ces lignes, malgré la révolte douloureuse qu’elles lui causent, et d’y répondre avec une affectueuse politesse; car il est hors de doute que Mme Brumme a cru agir dans l’intérêt de ses jeunes amies, aussi bien que dans celui du neveu à la mode de Bretagne dont elle préconise les qualités: cœur, esprit, intelligence, avenir... «C’est le merle blanc, l’oiseau bleu, le phénix», songe la pauvre Mathilde, dont l’ironie un peu amère puise à plaisir dans l’ornithologie fabuleuse, sans d’ailleurs mettre en doute la sincérité ni l’expérience de Mme Brumme. Eh bien, qu’il fasse le bonheur d’une orpheline, ce monsieur!... Qu’il épouse une Cendrillon, ce Prince Charmant!... Cette après-midi même, elle va répondre à Mme Brumme. Marguerite et Henriette ignoreront toujours que l’ombre d’un intrus a passé sur leur vie heureuse.
Mathilde glisse la lettre dans sa poche et descend à la salle à manger. Le piano de Marguerite s’est tu. La jeune fille, sortant avec une parfaite simplicité de son beau rêve artistique, aide Victorine à mettre le couvert.
--Ta sœur devrait être là, observe Mme Marnière, dont la tendresse, peu expansive, mais si profonde, s’inquiète du moindre retard.
--Voyons, petite mère, ce n’est pas comme à Paris... Les chances d’accidents se trouvent ici réduites au minimum... Et voici notre Henriette, chargée d’un superbe poupon... Ah! c’est le bébé de notre voisine!... Il ne veut plus quitter Henriette... Il se cramponne à son cou, de toute la force de ses gros petits bras... Henriette le couvre de baisers... Elle est, décidément, folle des enfants... Quelle bonne mère elle aurait fait!...
Cette dernière réflexion--paraphrasant la petite scène dont elles sont témoins--amène une ombre pensive sur le front de Mathilde et dans ses yeux. Et quand Henriette, toute rose, toute souriante, rentre, avec sa vive et souple allure de grand lévrier, Mme Marnière murmure, avec cette apparence de sévérité qu’emprunte parfois la sollicitude maternelle:
--Pourquoi te fatiguer à porter cet enfant?
--Il est si gentil, et sa petite maman était chargée de provisions; mais il ne me fatiguait nullement, chère mère! Je ne suis plus l’adolescente trop vite poussée, dont la taille ployait à tous les vents...
On se met à table. D’habitude, c’est pour les trois femmes réunies une heure charmante d’intimité, que ne rompent pas les allées et venues de la bonne Victorine... et qu’agrémentent celles des tourterelles familières, venant picorer, à petits coups de bec goulus et rythmiques, les miettes de la table.
Mais, aujourd’hui, Mme Marnière est distraite, préoccupée. Elle laisse les deux sœurs échafauder leurs projets pour «après la guerre», quand le monde sera délivré du grand cauchemar qui pèse sur lui..., et que fleuriront de nouveau les joies du travail et de la paix. Dans cet avenir, elles sont trois toujours... _Maman et nous_... voilà les mots qui servent de thème aux rêves de ces vierges sages...
Mais, en entendant Henriette s’extasier sur la gentillesse du bébé qu’elle portait tout à l’heure dans ses bras avec une instinctive tendresse, puis vanter l’intelligence, la grâce naïve des _petites_ du pensionnat Renaudin, qu’elle préfère aux _moyennes_, Mme Marnière ne peut s’empêcher de penser, elle aussi: _Quelle bonne mère elle aurait fait!_ ou plutôt (car la résignation toute simple de cette formule au passé est, malgré tout, prématurée à l’égard d’une fille de vingt-deux ans): _Quelle bonne mère elle ferait!_
En dépit des nombreuses exceptions honorables et charmantes, voire méritantes, que peuvent créer les circonstances, on ne saurait nier que ce ne soit l’ordre naturel et divin des choses... Les peintres de madones sont là pour nous le rappeler: la plus sublime, la plus pure de toutes les femmes ne tient pas un livre, mais un enfant...
--Es-tu souffrante, maman? demande Marguerite, s’apercevant tout à coup de l’air absent et presque douloureux de sa mère.
--Ce n’est rien, chérie... Mon point névralgique, prétexte brièvement la pauvre Mathilde, qui sent, en effet, se réveiller, entre le noir sourcil droit et sévère et le petit bandeau puritain, certain lancinement nerveux.
* * * * *
Elle s’est retirée dans sa chambre dès qu’elle l’a pu... Là, en face du portrait de son mari et du pathétique crucifix d’ivoire jauni, sur les pieds duquel elle eut la consolation de lui voir exhaler chrétiennement son dernier souffle, elle s’est interrogée anxieusement.
Henriette et Marguerite ont vingt-deux et vingt-quatre ans; à cet âge où l’expérience de la vie fait encore défaut, où, cependant, les femmes de jadis groupaient déjà autour de leur jeune front plusieurs petites têtes d’anges, est-il sage, est-il juste de laisser ignorer à ses filles la proposition inattendue que renferme la lettre de Mme Brumme? Mme Marnière n’est plus sûre qu’un regret inconscient ne sommeille pas au fond de leur limpide bonheur... Chez Henriette, surtout, dont le naturel aimant, simple et sincère est bien d’une _Henriette_ plutôt que d’une _Armande_, et qui, tout adaptée qu’elle soit à sa vie studieuse, accepterait volontiers, elle aussi, _un bon mari, des enfants, un ménage_...
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--Marguerite... Henriette! Montez toutes les deux.
Mme Marnière a entr’ouvert la fenêtre de sa chambre, pour appeler ses filles, qui forment sous ses yeux un gracieux tableau vivant, en jouant dans le jardin avec les tourterelles.
La voix brève de leur mère, sa pâleur et sa gravité les inquiètent soudain.
--Es-tu plus souffrante, maman? demandent-elles d’une seule voix en entrant dans la chambre.
--Nullement... J’ai reçu ce matin une lettre de notre amie, Mme Brumme... et je crois devoir vous la communiquer avant d’y répondre...
Mme Marnière s’exprime avec une froideur, un détachement apparents, sous lesquels elle cache stoïquement une anxiété poignante.
Certes, Celui qui pénètre le secret des cœurs tiendra compte à cette mère, dont toutes les affections, toutes les joies sont concentrées sur ces deux chères têtes, du ton ferme, impartial, dont elle lit à ses filles l’éloge du jeune ingénieur qui doit retourner en Amérique après la guerre!...
La surprise, l’intérêt ont fait passer une flambée rose sur le teint laiteux d’Henriette, fixé une flamme plus vive aux joues ambrées de Marguerite... Les yeux noirs brillent comme des escarboucles..., les yeux bleus s’ouvrent comme des fleurs... Un jeune homme distingué, doué des qualités du cœur et de l’esprit, et, de plus, rehaussé du prestige des héros de la Grande Guerre, pourrait devenir le mari de l’une d’elles, le frère de l’autre?... L’Oiseau bleu, entrant soudain par la fenêtre, pour se poser sur leur épaule ne leur causerait pas plus de surprise...
«_Mais, je ne vous cache pas_, poursuit Mme Marnière, lisant sans commentaires la lettre de Mme Brumme, _que mon jeune parent a l’intention de retourner à New-York après la guerre, et de s’y fixer avec sa femme._»
Une double exclamation l’interrompt. Le charme s’est brusquement rompu.
L’Oiseau bleu, à peine entrevu, vient de s’envoler!...
--Maman! A quoi bon?... Nous ne voudrions jamais... N’est-ce pas, Henriette?
--Aller vivre si loin de maman? Oh! non, jamais!
Comment se méprendre au son de ces voix si affectueuses, si vraies?... Mathilde, pourtant, résiste à son bonheur.
--Réfléchissez bien, mes enfants: sans dot, vous n’avez aucune chance de vous marier...
--Mais nous le savons!... Nous y sommes résignées... Nous fonderons un cours: _Mlles Marnière... Français et piano._ Nous donnerons des auditions superbes... Et tu seras sur l’estrade avec nous, maman chérie! Nous aurons, toutes les trois, de solennelles robes de soie noires, traînantes, car les robes courtes passeront beaucoup plus sûrement que «Racine et le café»!...
A la fois si raisonnables et si juvéniles, elles parlent toutes les deux ensemble, avec des rires émus. Elles couvrent de baisers les sévères petits bandeaux bruns où luisent quelques fils d’argent.
--Méchante petite mère, tu pourrais, toi, te séparer de l’une de nous?
Un bonheur profond dilate le pauvre cœur de Mathilde,--un bonheur qu’elle n’aurait pas connu, si elle n’avait pas eu l’abnégation de communiquer loyalement à ses filles la proposition de leur amie.
--Vois-tu, maman, ajouta Henriette, nous sommes apprivoisées, comme nos tourterelles; nous ne voulons pas nous envoler!...
Et, tandis qu’elle les serre contre elle avec une émotion silencieuse, il semble à Mathilde Marnière que l’époux pour lequel elle s’est dévouée pendant des années, et qu’elle sut ramener à des sentiments chrétiens par la seule force de l’exemple, l’en remercie mystérieusement aujourd’hui, en inspirant à leurs filles une plus vive tendresse pour elle...
III
CE QU’ON VOIT DANS UNE PHOTOGRAPHIE
Durant la semaine qui suivit son entretien avec Mme Brumme, Maurice Valteyre songea plus d’une fois à la fiancée encore inconnue, mais assurément bonne et gracieuse, qu’elle lui tenait en réserve.
Laquelle des deux sœurs accepterait de devenir sa femme? Laquelle aurait le don de lui inspirer cette vive et attrayante sympathie, sans laquelle il ne concevait pas de véritable union?
L’ignorance où il se trouvait à leur égard enveloppait d’un mystère non sans charme pour son esprit romanesque la figure de sa future compagne. Aussi fut-ce avec une curiosité émue qu’il se rendit le dimanche suivant chez l’excellente parente dont le jugement lui inspirait autant de confiance qu’il avait d’affectueuse vénération pour son caractère. Sans doute se serait-elle procuré, pour les lui montrer, les photographies de ses jeunes amies... Sa déception fut donc vive, lorsque Mme Brumme lui communiqua la réponse négative de Mme Marnière.
--Et moi qui m’exhortais, chemin faisant, à transiger raisonnablement avec mes rêves!... Pourvu que ma future eût de l’esprit, beaucoup de distinction et de bonté, je n’exigeais pas qu’elle fût d’une beauté parfaite... N’étais-je pas bien conciliant? fit-il avec un rire légèrement amer.
Mme Brumme le devinant blessé, non pas au cœur, mais déjà, en quelque sorte, près du cœur, lui expliqua la situation particulière de Mathilde, sa vie si étroitement unie à celle de ses filles.
Maurice l’écoutait pensivement, en effilant sa fine moustache.
--Oui, déclara-t-il, cette pauvre maman a dû voir en moi un odieux ravisseur, d’ailleurs bien peu redoutable, puisque ses filles ne veulent pas la quitter. J’ai trop aimé ma mère pour méconnaître ce qu’une telle affection a de touchant... Pourtant, vous l’avouerai-je, chère tante? j’ai formé le rêve ambitieux d’être le premier dans le cœur de ma femme... Je souhaite donc, non, certes! qu’elle contriste sa mère, à cause de moi... mais qu’elle ait été moins couvée... et qu’elle soit, surtout, moins indispensable au bonheur maternel... Bref, je n’aurais pas voulu être le gendre de Mme de Sévigné!
Tous deux sourirent de cette boutade, et l’on ne parla plus, ce jour-là, du mariage de Maurice.
L’échec du projet Marnière remontait à une quinzaine de jours, quand Mme Brumme reçut de son jeune parent une lettre où perçait, sous l’_humour_ un peu affecté, une véritable lassitude.
«Je crains, écrivait-il, d’être, en punition de mes exigences, condamné au célibat... Si vous saviez quels partis on me propose!... Une Juive, puis une personne non baptisée, que ses parents ont appelée _Saïda_, afin qu’aucune sainte ne se mêlât de la protéger... Et jusqu’à une demi-Boche (fille d’un Autrichien)!!...
«Tel est le bilan de la semaine. Au secours, chère tante! Aidez-moi à trouver ce que je cherche... Je n’ai pas même la ressource de m’adresser à saint Antoine de Padoue... car cette perle, hélas! je ne l’ai même pas vue!...
«Est-il donc impossible de découvrir une jeune fille gracieuse et bonne, instruite sans pédanterie, pieuse sans austérité,... et disposée, selon le précepte de l’Évangile, _à quitter son père et sa mère pour suivre son époux?_... Je vous supplie, chère tante, de méditer sur mon cas...»
Après avoir lu ces lignes, Mme Brumme se mit docilement à réfléchir.
«La plupart des mamans françaises, songeait-elle, ont, plus ou moins, cette _Peur de vivre_, qui n’est que la peur de trop souffrir d’une séparation. Faut-il les en blâmer? Je ne sais... J’éprouve plutôt des remords d’avoir risqué de troubler le bonheur de la pauvre Mathilde. Ces mères un peu exclusives, ce sont celles qui ont prodigué leur dévouement sans compter, sacrifiant à l’enfant jeunesse, plaisirs, repos, et qui, après avoir tout donné, n’ont pas le courage de tout perdre... Si, au lieu de mon Alexis, j’avais eu une fille, puis-je affirmer que je n’aurais pas été de celles-là?...»
Elle poussa un de ces profonds soupirs, qui sont comme la respiration intermittente d’un cœur à jamais blessé...
Mais, empêchant aussitôt ses pensées de dévier, elle poursuivit mentalement:
«Il est cependant des mères moins tendres qu’ambitieuses qui, pour marier leurs filles, accepteraient de s’en séparer...»
En même temps, l’image de la toujours plus blonde et plus rose Mme Ferval se présentait à son esprit, avec ses grands yeux noirs saillants, sans douceur, ses lèvres dédaigneuses souriant sur des dents parfaites. Oui, celle-là eût mis sa gloire à marier ses filles très jeunes. Et comme elle n’avait pas de dot à leur donner, elle eût fait très volontiers le sacrifice de leur présence, surtout celle de Marie-Louise, que sa claudication rendait plus difficile à établir... Mme Ferval, mariée deux fois (dont la première à dix-huit ans), trouvait fort en retard, sous ce rapport, sa fille âgée de vingt-trois ans.
«Qui sait, pensa Mme Brumme, si Marie-Louise ne plairait pas à Maurice? En dépit de sa légère infirmité, sa santé est devenue florissante... Elle est bonne, intelligente, jolie... Et tous les conférenciers mondains n’ont pu altérer en elle les principes de la vraie morale, dus aux enseignements de sa tante Mathilde.»
Mme Brumme écrivit à cette dernière, s’excusant amicalement d’une proposition qui avait dû lui paraître cruellement inconsidérée, et lui exposant le projet qu’elle venait de concevoir, relativement à Marie-Louise.
Avant d’en parler aux intéressés, elle désirait montrer à son neveu la photographie de la jeune fille. Sans doute Mathilde aurait-elle l’obligeance de lui en confier une?
Mme Marnière s’empressa d’envoyer à Mme Brumme, en y joignant quelques lignes d’affectueuse absolution, une photographie de sa nièce qui datait de moins d’une année; c’était un groupe charmant des deux sœurs: Marie-Louise et Georgette, à la composition duquel avait présidé l’art d’un excellent photographe.
La première, posée de trois quarts, était pleine de naturel et de vie, avec ses grands yeux largement ouverts, sous l’auréole de ses clairs cheveux de blonde, son visage rond, potelé, aux traits charnus d’un joli dessin, ses lèvres entr’ouvertes, comme prêtes à parler. Un col en pointe dégageait son cou un peu fort, mais bien modelé. Le buste, drapé de soie légère, s’estompait dans une sorte de buée... La grâce étudiée de Georgette formait contraste avec la simplicité si franche de son aînée... Mais Mme Brumme ne pouvait nier qu’elle fût maintenant une séduisante jeune fille; son acidité d’agaçant petit fruit vert avait disparu... La tête légèrement inclinée vers l’épaule de sa sœur, sa frêle personne tout ennuagée de tulle, elle contemplait une touffe de roses qu’elle pressait contre son corsage, abaissant de longs cils ombreux, qui poétisaient son visage délicat.
«Voilà, pensa Mme Brumme, une pose bien théâtrale... Pourvu que Maurice n’aille pas préférer Georgette!»
Le dimanche suivant ramena le jeune homme chez sa tante. Il ne doutait pas qu’elle ne se fût occupée de lui; ce fut donc avec plus de curiosité que de surprise qu’il reçut de ses mains la photographie prêtée par Mme Marnière. Debout, près de la fenêtre du petit salon, dont il écartait le rideau, les sourcils rapprochés, les lèvres serrées, il étudiait gravement la double image... Au bout de quelques minutes de scrupuleux examen, Maurice releva les yeux et, hochant la tête avec un léger soupir:
--Tante Marie, dit-il, je suis le plus confus et le plus reconnaissant des neveux. Mais, hélas! mon bonheur n’est pas encore là...
--Comment peux-tu le savoir? se récria Mme Brumme.
--Ne vous ai-je pas dit, ma tante, que je puis déchiffrer une physionomie à première vue? Je me fie à votre sincérité... Vous me contredirez si je me trompe... Cette brunette aux yeux si poétiquement baissés a _posé_ comme une petite actrice... Sa vie se passe à jouer un rôle... En réalité, c’est une jeune personne sèche et positive, infatuée d’elle-même, et plus rusée qu’intelligente...
--Je t’abandonne cette pauvre enfant, qui a été élevée d’une façon trop artificielle; ce n’est pas elle que je te destinais, mais l’autre, sa demi-sœur, dont l’éducation première a été toute différente... Tu es un pauvre physionomiste si tu ne lis dans ses yeux ni sa franchise, ni sa bonté.
--Ne vous fâchez pas, ma tante; cette jeune fille possède les qualités que vous énoncez; mais elle me rappelle mes _camarades_ américaines. Les yeux doivent être le miroir de l’âme... Mais ceux-ci sont des fenêtres toutes grandes ouvertes... et l’âme est à la fenêtre, sans plus de mystère.
--Tu es vraiment trop difficile à contenter, mon pauvre ami; je désespère de toi...
--Moi aussi, fit-il avec un sourire mélancolique.