Part 6
Il la regarda curieusement et toujours un peu anxieusement. Par la logique des circonstances, qui avaient fait d’elle, uniquement, _l’enfant de son grand-père_, sa fille était pour lui une énigme. «Taciturne et sournoise», lui assurait-on; «timide et dépaysée», pensait-il plus justement. Elle osait donc enfin lui exprimer un désir.
Le père et la fille, qui avaient fait quelques pas côte à côte, se trouvaient devant la vitrine d’un élégant marchand de chaussures... M. Ferval reporta machinalement les yeux, de ces coquets souliers de luxe, de ces fines bottes cambrées, dont le cuir délicat empruntait les nuances les plus recherchées, aux chaussures fatiguées de la pauvrette... Elle lui apparut clairement comme une de ces Cendrillons de la vie réelle, que n’effleure nulle baguette de fée, et dont le fils du Roi n’eût certes pas ramassé le soulier poudreux... Le père de Jeanne supposa que celle-ci désirait un peu d’argent pour son habillement... Depuis cinq mois qu’elle demeurait avec eux, sa modeste garde-robe n’avait pas été renouvelée!...
--Tu as bien fait, ma chérie, de venir me trouver, dit-il avec bonté; il n’est que juste que je pourvoie à tes besoins, comme à ceux de ta sœur... Peux-tu attendre jusqu’à la fin du mois? reprit-il plus soucieux, en songeant aux lourdes charges dont la façade mondaine de leur vie grevait ses appointements.
Mais Jeanne rougit en répondant avec vivacité:
--Oh! père, ce n’est pas cela! J’ai encore la moitié des cinquante francs que vous m’avez donnés pour mes étrennes.
--Pauvre enfant! Dis-moi ce que tu désires.
Affectueusement, il prit la petite main gantée de noir et la passa sous son bras. Pour quelques minutes, ils étaient ainsi vraiment et publiquement père et fille.
Jeanne se souvint du temps où grand-père Plémeur, tout fier, la promenait à son bras, sur le quai de l’Odet ou dans les allées de Locmaria... Une impression de douceur confiante lui effleura le cœur. Mais, se ressaisissant aussitôt, elle dit très vite, comme une leçon apprise:
--Papa, je viens vous demander la permission de me placer en Angleterre.
Devant cette requête inattendue, M. Ferval demeura interdit un instant.
--Pourquoi en Angleterre? murmura-t-il.
--Mais... parce que c’est là qu’on me propose un emploi...
--Tu en cherchais donc un sans me le dire?
Le reproche contenu dans cette question lui fit un peu courber la tête.
--J’ai seulement écrit à M. l’abbé Lejal... murmura-t-elle; et justement un ménage anglais, catholique, qu’il a connu aux Indes, désire une jeune fille pour tenir compagnie à la dame et s’occuper de l’intérieur... Alors, papa, si vous vouliez me le permettre...
Elle levait sur lui ce regard d’oiseau apprivoisé qui avait ému Mme Brumme; mais elle le détourna bien vite; comme si elle eût craint d’y laisser surprendre sa véritable pensée, quand M. Ferval l’interrompit avec une gravité un peu anxieuse:
--Réponds-moi franchement, Jeannette. Est-ce parce que tu te trouves malheureuse chez nous que tu désires t’exiler?
--Père, je ne suis malheureuse que d’une chose: c’est d’avoir perdu mon cher bon-papa... Et si je cherche à gagner ma vie, c’est bien naturel: je vais avoir dix-neuf ans!...
Il la regarda un instant, si jeune et si touchante dans son humble deuil. Il n’avait pas de dot à lui donner; la résolution prise par elle était donc très sage.
--Soit, concéda-t-il; je pourrai, d’ici quelque temps, te faire débuter dans les bureaux du _Crédit Mâconnais_... Tu continuerais ainsi à vivre près de nous.
La petite moue de Jeanne s’accentua, tremblotante et puérile, tandis qu’elle murmurait, les yeux sur le macadam:
--Avec grand-père, j’ai lu tous les romans de Dickens... Et, depuis ce temps-là, j’ai envie de connaître l’Angleterre...
--Ah! si c’est pour ton plaisir...
Il y avait dans l’accent de M. Ferval une soudaine froideur. Certes, les minutes auraient été bien courtes où ce père et cette fille, presque inconnus l’un à l’autre, goûtèrent l’illusion de marcher côte à côte, le cœur à l’unisson... Déjà, la petite main, cachée dans son terne gant noir, n’effleurait plus qu’à peine le bras sur lequel, tout à l’heure, elle se blottissait avec confiance.
--S’il vous plaît, père, insista Jeanne dont la physionomie close, indéchiffrable, les paupières et les coins des lèvres abaissés semblaient plus que jamais ceux d’une fillette butée; s’il vous plaît, permettez-moi de profiter _du vent qui souffle_, comme disait grand-père. Mrs Littlebee attend une prompte réponse... Tenez, voici la lettre de M. l’abbé...
Il la prit et la glissa dans sa poche:
--C’est bien, mon enfant... Nous verrons, murmura-t-il, soucieux et perplexe.
Chacun d’eux s’absorbant dans ses réflexions, ils firent quelques pas en silence. Mais, bientôt, M. Ferval reprit avec une certaine hésitation:
--Il est inutile que nous rentrions ensemble... Mieux vaut ne pas parler de notre entretien à la maison, car j’ai besoin d’y réfléchir sérieusement avant de prendre une décision.
Jeanne retira vivement sa main: elle sentait trop bien que sa belle-mère aurait vu dans sa démarche une feinte pour se faire protéger par son père... Peut-être leur commune rentrée au logis eût-elle occasionné quelque discussion funeste à la santé de ce dernier... Et, tandis qu’elle se hâtait pour y arriver la première, elle s’affermit dans sa résolution de gagner sa vie en s’exilant du foyer paternel.
* * * * *
Quinze jours plus tard, Mme Ferval recevait, pour la dernière fois de la saison. En ce jour moins fréquenté qu’en hiver, la conversation pouvait prendre un tour plus familier.
--Oui, madame, ma belle-fille est partie hier matin pour l’Angleterre, répondit-elle à une question de Mme Brumme.
--Pauvre enfant! J’aurais bien voulu l’embrasser avant son départ.
--Oh! chère madame, c’est une nature vraiment déconcertante... Non seulement elle a _voulu_ partir,... mais elle l’a fait avec une insouciance... et, pour tout dire, avec un manque de cœur frappants! Je ne parle pas de moi; nous n’avons pas sympathisé un seul instant... Mais son père, ses sœurs! (car ma fille Marie-Louise a été pour elle une véritable sœur...) Pas un mot de regret, pas une larme!... Et une détermination, un sang-froid pour préparer ce départ sous main.
--Elle est peu expansive; cependant, je la crois sensible et affectueuse, dit pensivement Mme Brumme, qui se souvenait avec émotion de leur premier entretien, terminé en quelque sorte sous les auspices d’Alexis, par un pacte de si douce confiance.
--Chère madame, j’ai tort peut-être de porter atteinte à vos charitables illusions; mais si elle avait un peu de cœur, n’aurait-elle pas tenu à vous faire ses adieux?... Vous vous étiez montrée si bonne pour elle!...
--Qui sait? murmura la mère d’Alexis, sans achever tout haut sa pensée.
Depuis la mort de son fils, elle était trop accoutumée à vivre, pour une grande part, dans le monde invisible de l’âme, pour baser uniquement ses jugements sur les apparences. Le nom de _Jeanne_ venait d’amener dans son esprit un rapprochement qui eût semblé bizarre, mais qui, pour elle, éclairait d’une lueur cette petite âme voilée d’ombre. Quand _Jehanne_--celle de Domrémy--quitta son village et sa famille, elle s’abstint d’aller embrasser sa compagne préférée, qui ne put le comprendre ni s’en consoler... _Elle l’aimait trop_; son secret lui aurait échappé...
Or, Mme Brumme était persuadée que, sous l’indifférence et la froideur apparentes de Jeanne Ferval, il y avait beaucoup de tristesse, d’abnégation peut-être, qu’elle eût craint de laisser deviner à des yeux clairvoyants. Et, maternellement attendrie, sa pensée suivait à distance la petite voyageuse en deuil, qui venait de s’envoler brusquement, comme une hirondelle...
DEUXIÈME PARTIE
I
UN NEVEU D’AMÉRIQUE
Mme Brumme fixe son regard, un instant illusionné, sur la table où elle vient de disposer elle-même deux couverts, avec cette délicate coquetterie qui est le poème en action de l’hospitalité. La nappe, dont les broderies ajourées se détachent sur le transparent rose pâle, semble rebrodée de teintes plus vives par une jonchée d’œillets naturels et de pétales de roses. Dans la petite jardinière d’argent ciselé, qui en décore le milieu, le réséda sertit, de ses fines nuances vertes, des roses d’un rouge-cerise. D’un rouge plus vif encore, minuscules et mates comme des perles de corail, les fraises des bois s’élèvent en pyramide dans leur coupe de cristal, tandis que la neigeuse blancheur d’une crème fouettée emplit la coupe jumelle. Le plat aux hors-d’œuvre, avec ses divers compartiments, offre ces ingénieuses combinaisons par lesquelles une maîtresse de maison flatte la vue autant que le goût de ses invités. Enfin, devant l’assiette du convive attendu, s’alignent trois verres, dont une flûte à champagne. Quel est l’hôte privilégié qui doit s’asseoir à cette table, habituellement si frugale?... Oui, une minute, elle a un éblouissement, la pauvre mère! N’est-ce pas son Alexis, joyeux et reconnaissant des gâteries maternelles, qui va venir, comme jadis, entre deux voyages d’affaires?... Ou plutôt, depuis deux ans déjà que sévit la Grande Guerre, n’est-ce pas lui qui a fait généreusement son devoir sur les champs de bataille où la mort fauchait notre belle jeunesse: à la Marne, sur l’Yser, à Verdun?... et qui, blessé, glorieux convalescent, décoré de la Légion d’honneur, va être rendu enfin à sa tendresse?...
Durant toute la matinée, elle s’est sentie rajeunie et presque heureuse, en vaquant à ses préparatifs pour fêter le jeune blessé; elle a choisi, d’instinct, les mets, les friandises, les vins préférés d’Alexis. Mais, en regardant cette table préparée avec amour, elle éprouve maintenant une poignante amertume: hélas! non, ce n’est pas son fils qu’elle attend! Plus jamais. Plus jamais ici-bas! Et quelque chose se déchire dans son cœur: quatre années ne sauraient user la douleur d’une mère!... D’ailleurs, elle se ressaisit aussitôt en pensant à la presque sœur de sa jeunesse, à sa cousine Geneviève, disparue elle aussi de ce monde: «Oui, Geneviève, songe-t-elle, oui, mon amie, j’accueillerai maternellement ton fils, afin qu’il sente moins le vide de ton absence».
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--Bonjour, tante Marie!...
--Bonjour, mon cher enfant!...
Ce jeune homme, pâli par de longues semaines de souffrances, cette femme en noir, dont la blessure est plus inguérissable, échangent un regard où se traduit une émotion contenue, mais profonde, chez elle surtout, en revoyant le compagnon d’enfance d’Alexis. Maurice Valteyre ne ressemble pas à son cousin; cependant, sa taille moyenne, élégante et svelte, en évoque la silhouette. Sa mise fort soignée a pour caractéristique une sobriété de bon goût: la perle fine épinglant la soie feuille-morte de sa cravate, le petit trait rouge du minuscule ruban liserant sa boutonnière sont les deux seules notes qui tranchent, bien discrètement, sur la neutralité de l’ensemble.
Le physique de Maurice a plus de charme que de beauté; ses yeux, d’un gris changeant, offrent cette coupe légèrement relevée vers les tempes, qui prête à la finesse ironique du regard... Si ses traits manquent de régularité classique, ce nez bref aux narines mobiles et expressives, cette moustache brune aux pointes blondissantes, ombrageant une bouche fraîche et spirituelle, composent un visage agréable sans banalité.
--Ma bonne tante!
Il s’avance et la prend dans ses bras. Il a besoin, lui aussi, de se faire illusion, car bien à plaindre est celui dont le retour à la vie ne cause plus de joie à personne!
Mais, dans la salle à manger, quelques instants plus tard, l’aspect de la table parée en son honneur lui arrache un murmure de surprise émue:
--Chère tante, je devrais vous gronder... Toutes ces gâteries sont prohibées en temps de guerre...
--Oui, mon petit; mais, _à vous_, ces gâteries sont dues et réservées.
La conversation ne tarda pas à s’engager, pleine de naturel et d’affectueuse confiance.
Mme Brumme éprouvait maintenant cet apaisement, cette douceur qui succèdent souvent à une appréhension douloureuse... Deux absents, deux invisibles lui souriaient, de l’immatériel sourire des âmes...
N’était-il pas juste et harmonieux que la mère d’Alexis accueillît le fils de Geneviève?...
Sans phraséologie aucune (car la simplicité distingue ceux qui ont agi et souffert), Maurice se révélait généreux et vaillant, comme toute cette génération dent la guerre est venue révéler la haute valeur morale. Il regrettait que ses blessures eussent provoqué son retour à la vie civile; du moins sa science d’ingénieur serait-elle employée utilement dans l’une de nos usines travaillant pour l’aviation, cette _cinquième arme_ qui, selon lui, serait un des principaux instruments de la victoire. Une autre de ses convictions, c’était le rôle libérateur que les États-Unis d’Amérique lui paraissaient appelés à jouer prochainement. Il parlait de ce pays, non pas d’après l’observation superficielle du voyageur, mais avec l’intelligente sympathie de l’hôte qui, pendant plusieurs années, a vécu de la vie d’un autre peuple, partagé ses travaux, compris ses aspirations.
* * * * *
--Certains plaisantent ou murmurent des lenteurs de l’_Oncle Sam_... Moi, je vous dis, ma chère tante, que l’heure de son intervention est déjà marquée. L’Amérique _ne peut pas_ rester en dehors de cette guerre, qui doit, fatalement, grouper d’un seul côté tout ce qu’il y a de juste et de généreux dans le monde... Naturellement, reprit-il, le mot de Théophile Gautier sera toujours vrai: _On bat maman! j’accours..._ (Et nos religieux en exil l’ont bien prouvé.) Non, je ne voudrais pas, actuellement, quand cela dépendrait de moi, vivre et travailler ailleurs qu’en France... Mais, après la guerre, je compte retourner chez nos amis de là-bas, où je retrouverai ma situation. J’étais déjà à demi _Yankee_, vous savez, dit-il, en découvrant dans un attrayant et fin sourire la blancheur nacrée d’une admirable denture.
Et, devant Mme Brumme attentive, il se mit en devoir de justifier ses sympathies, par un éloge raisonné. Les voyageurs en chambre avaient-ils assez abusé, avant la guerre, des jugements clichés, englobant sous la dénomination de «marchands de porc salé» tous les «rois _industriels_» dont s’enorgueillissait la grande république! Comment ne pas rendre justice à la patrie d’Edison, où les sciences trouvaient une application souvent géniale? On y rencontrait, comme ailleurs, une élite intellectuelle, plus restreinte sans doute... Mais nos artistes y étaient appréciés, fêtés princièrement. Et puis, c’était encore une erreur de ne voir que le monceau d’or des fortunes célèbres... Tout le monde ne devenait pas milliardaire; la classe moyenne existait. Il était incontestable que l’appât de gains plus élevés, voire le mirage légendaire des anciens _Eldorados_, valait au Nouveau Monde beaucoup de ses fils d’adoption... Mais, dans ce pays neuf, chez ce peuple jeune et agissant, il semblait que l’or n’eût pas le pouvoir corrupteur qu’il manifeste parmi les civilisations vieillies... Là, pas d’Harpagons aux doigts crochus, mais de magnifiques parvenus dotant le monde de bibliothèques, d’universités, d’hôpitaux, exerçant royalement la charité...
--Ainsi donc, songea tout haut madame Brumme comme conclusion à cette apologie, tu continueras à vivre en Amérique... Tu t’y marieras, sans doute?
--Non, ma tante; rappelez-vous ce que je vous écrivais avant la guerre... Si charmantes que soient les Américaines, je ne choisirai pas ma femme parmi elles... Tenez, en août 1914, sur le paquebot qui me ramenait en France, j’ai voyagé avec une jeune New-Yorkaise de vingt-trois ans, très jolie, très intelligente, dont l’expérience et le _contrôle d’elle-même_, comme elles disent, étaient quelque chose d’admirable et de déconcertant. Elle avait étudié la médecine, la philosophie. Et la co-éducation lui avait donné le regard tranquille et intrépide d’un jeune Anglo-Saxon... Tante Marie, reprit Maurice avec ce demi-sourire dont un rêveur se croit tenu de railler un peu ses songes, je la cherche toujours, ma perle introuvable... Si vous saviez!... J’ai usé de ruses presque coupables... J’ai eu des _marraines de guerre_ qui m’envoyaient du chocolat, des cigarettes, des tricots... Je distribuais leurs dons à de pauvres hères sans marraines... Je lisais et relisais leurs lettres, avec le désir sincère d’y épeler les premiers mots de ma destinée sentimentale... Mais je n’ai rien trouvé qui me satisfît!... L’une manquait d’orthographe; une autre _faisait du style_... La troisième laissait trop transparaître son espoir de trouver un mari... et acheva de se perdre dans mon esprit en m’adressant sa photographie sur carte postale.
--La pauvrette manquait de beauté? taquina doucement Mme Brumme.
--Moins que de prudence et de modestie, riposta vertement Maurice. Qu’une jeune fille livre son image à un inconnu, c’est une inconséquence que rien n’autorise... Une chance me restait, poursuivit-il en souriant: le roman classique de l’infirmière et du blessé... J’ai, en effet, aimé mon infirmière... Seulement, c’était une femme de cinquante ans, qui avait perdu deux fils à la guerre et soignait les blessés en souvenir d’eux.
Il fit pirouetter entre ses doigts un des œillets roses de la nappe, et d’un ton câlin, persuasif:
--Ma tante, vous devriez vous occuper de mon mariage.
--Tu es trop difficile!
--Peut-être... Eh bien, je ferai des retouches à mon rêve.
Ainsi mise en demeure d’aider la destinée, Mme Brumme songeait déjà aux familles qu’elle connaissait.
Les Ferval?...
Quelques semaines auparavant, M. Ferval venait de succomber brusquement à l’angine de poitrine dont il souffrait depuis plusieurs années. Il n’avait pas revu sa fille Jeanne, placée en Angleterre, cette singulière enfant que Mme Brumme avait cru «apprivoiser» et dont elle ne savait plus rien.
Bien que Mme Ferval fût désireuse de marier ses filles, le moment eût été mal choisi pour entamer des pourparlers matrimoniaux. D’ailleurs, Mme Brumme appréciait médiocrement l’éducation dite «moderne» que synthétisait, dans sa frêle et coquette personne, Mlle Georgette Ferval, actuellement âgée de dix-huit ans. Elle souhaitait le bonheur de son jeune cousin, et sa pensée se fixa tout naturellement sur Marguerite et Henriette Marnière.
--Je connais, murmura-t-elle en reprenant le mot de Maurice, deux perles..., deux sœurs... Mais...
--Une paire de boutons d’oreilles! badina-t-il avec un accent joyeux. Des jumelles, peut-être?
--Non; elles sont même assez différentes.
Et Mme Brume se laissa aller à esquisser ce que les peintres de mœurs appellent «un crayon» de ces charmantes figures de vierges sages.
--Remarque bien, conclut-elle, qu’elles sont agréables, mais non pas belles.
--Qu’importe, si l’une d’elles me plaît... et m’accepte? Ne pourriez-vous me montrer leurs portraits? ajouta-t-il; j’ai beaucoup étudié les signes de la physionomie et je me flatte de déchiffrer un visage à première vue...
--Je ne possède que leurs photographies de premières communiantes.
--Alors, je me récuse, chère tante; ce jour-là toutes les fillettes se ressemblent comme des flocons de neige... Mais j’ai confiance en votre jugement: je crois à l’authenticité de vos perles... Ah! tante Marie, tante Marie, quelque chose me dit que je vous devrai le bonheur d’un foyer.
On était au dessert; d’une petite bouteille à casque d’or le vin mousseux avait coulé dans le verre fuselé que Maurice, à ce moment, tenait élevé entre ses doigts...
--Je bois à la France!... A vous, ma tante!... Et, ajouta-t-il avec son joli sourire de sentimental railleur, à ma perle inconnue!...
II
GIROFLÉ-GIROFLA
Mme Marnière, en vérité, avait pris cette lettre sans défiance... Elle n’avait nullement ressenti cet avertissement intime qui murmure au fond du cœur: «Tu vas souffrir!»
C’était, il est vrai, par un de ces radieux matins d’été où la gloire du soleil se tempère d’une brise quasi printanière, et où, de toutes choses, émane ce charme pénétrant et doux qu’on exprime couramment en disant: _Il fait bon._
Mme Marnière était allée à la grille du jardin ouvrir la boîte où le facteur déposait le courrier. Il n’y avait que des journaux, et une lettre dont l’enveloppe toujours filetée de noir et la suscription lui apprirent aussitôt la provenance.
«De Mme Brumme», se dit-elle avec un tranquille et amical sourire.
Elle revint lentement vers la maison.
Le jardin offrait un riant coup d’œil, avec son parterre de simples fleurs harmonieusement nuancées, au centre desquelles s’élevaient, comme pour revendiquer leur royauté, trois beaux rosiers en pleine floraison.
En bordure d’une allée latérale, les plantes potagères présentaient un coup d’œil qui n’était pas non plus sans agrément pittoresque.
Ce n’est qu’aux _snobs_ qu’il a fallu la plume d’une grande dame pour révéler la poésie des fruits et des légumes. Un cerisier encore paré du corail de ses dernières cerises, un poirier dont les fruits commençaient à grossir, un mirabellier chargé de prunes dorées représentaient le _verger_ dans ce jardin de peu d’étendue, mais où aucune parcelle de terrain ne restait inemployée.
Un jardinier de la localité venait y effectuer périodiquement les travaux nécessaires. Mme Marnière, et surtout ses filles, se chargeaient de l’entretenir dans leurs moments de loisir; occupation de plein air qui procurait aux deux sœurs l’occasion d’un utile et sain dérivatif à leur vie studieuse.
La petite maison, composée d’un rez-de-chaussée et d’un étage, d’un blanc lumineux, dans la clarté du matin, avec son toit de tuiles roses et ses persiennes vert clair, était de celles où le bonheur semble habiter.
Mais, de fait, après une vie conjugale toute de pardon, d’abnégation, d’austère sacrifice, le bonheur ne semblait-il pas sourire à Mathilde Marnière, en la personne de ses deux filles, bonnes, charmantes, dont la santé pleinement raffermie ne lui causait plus aucune inquiétude, et qui, avec tant de belle et vaillante humeur, s’acheminaient vers leur avenir de célibat et de travail?
Par la fenêtre entr’ouverte du salon, lui parvenaient les sons du piano de Marguerite, qui, à la fois professeur et élève, sans cesse progressant et sans cesse entraînée vers la perfection musicale, prenait dès le matin possession de son cher instrument.
Henriette était allée faire son cours dans un pensionnat du voisinage, où, depuis la dernière rentrée, elle enseignait la littérature et l’histoire... mais, au bas du petit perron de pierre, elle avait laissé sur un siège, comme un gage de sa chère présence, la capeline de paille qu’elle portait au jardin... Sur une table rustique, était posée la cage ouverte des tourterelles, qui, familières, picoraient çà et là. Ces deux jumelles aux pieds roses, au col beige fileté de noir, étaient un vivant rappel de Mme Brumme et de sa bonté: à la mort de l’institutrice octogénaire dont elle avait secouru la vieillesse, elle avait eu à cœur d’exaucer les désirs de la pauvre vieille fille, en assurant le sort de ses petites compagnes. Celles-ci s’étaient bientôt accoutumées à leurs nouvelles protectrices, surtout à Henriette qui aimait tendrement les oiseaux.
A l’approche de Mathilde, une des tourterelles, s’enlevant de terre, avec cette grâce un peu lourde qui caractérise leur espèce, alla se percher sur la capeline d’Henriette.