A la recherche d'une perle

Part 5

Chapter 53,585 wordsPublic domain

Tandis que Marie-Louise et Georgette offrent le thé et les gâteaux, secondées par leurs cousines un peu intimidées, mais simples et gracieuses, Mme Brumme contemple philosophiquement le tableau qui se présente à elle: celui de tous les salons bourgeois ambitieux de «mondanité». Elle aperçoit des lèvres d’un rouge factice, des minois vieillissants, que le rire sillonne de mille petites rides, sous leur badigeon de crème et de poudre..., de jeunes visages qui gâtent déjà leur fraîcheur par les mêmes artifices... Elle se demande par quel prodige de l’art ou de la nature la race des loutres et celle des hermines semble devenue aussi féconde que la gent lapine?...

Blondie, fardée, parfumée comme un bonbon, Mme Le Tremplin, femme du député d’extrême gauche, arbore la blanche fourrure royale, en attendant _le grand chambardement_ que réclame son mari en de virulents articles...

Et, parmi les trop nombreux «manteaux de loutre» de la réunion, le plus authentique recouvre Sa Majesté la reine des tapiocas, cette grosse Mme Phare-Amineux, qui, sans esprit, sans distinction ni charme, est l’objet des attentions les plus marquées.

Mme Brumme, un peu attristée de voir s’insinuer dans les salons bourgeois le _bluff_ et le snobisme, éprouve le besoin de reporter ses regards sur Mathilde Marnière, cette veuve encore jeune, si simple, si digne entre ses deux grandes filles... Celles-là sont bien les représentantes de cette classe modeste et distinguée à la fois, où l’éducation, les talents, les vertus familiales, sont toujours en honneur... Et elle se sent un peu consolée de tant de parades vaniteuses, de propos oiseux.

Cependant, Mme Brumme n’a pas oublié l’existence d’une certaine petite Jeanne Ferval invisible, dont personne ne s’informe... C’est dans l’espoir de la voir enfin qu’elle laisse partir les dames Marnière sans prendre congé en même temps qu’elles.

Elle ne croit pas devoir rompre publiquement le silence que Mme Ferval affecte à l’égard de sa belle-fille; mais elle profite d’un instant où les jeunes filles de la maison s’approchent d’elle pour dire à Georgette:

--J’espère que votre sœur Jeanne n’est pas souffrante?

--Oh! pas du tout, madame; elle est seulement un peu sauvage, fit la petite personne, offusquée de cette question inattendue.

--Eh bien, murmura Mme Brumme en souriant avec bonté, je voudrais essayer de l’apprivoiser..., comme j’ai fait jadis d’une pauvre moinelle, qu’on disait sauvage, elle aussi... J’espère qu’il me sera permis de la voir avant de partir?

--Mais, certainement, madame..., et j’ai tout lieu de penser que Jeanne en sera très heureuse, dit vivement Marie-Louise.

Mme Brumme prit rapidement congé de Mme Ferval accaparée par un dernier lot de loutres et d’hermines... Marie-Louise, se chargeant de la reconduire, l’introduisit d’abord dans sa chambre, où elle avait offert un asile à la solitude de Jeanne.

VIII

DE L’ART D’APPRIVOISER UNE MOINELLE

Jeanne, assise dans la chambre des deux sœurs, tenait un livre ouvert sur ses genoux; mais ses yeux, au lieu de se fixer sur les pages, s’abaissaient tristement vers le maigre feu nourri de débris de bois et de charbon, qui se mourait de consomption dans la cheminée.

Elle avait été sincère en répondant à sa belle-mère _qu’elle ne tenait pas du tout_ à figurer au salon... Cependant, la solitude à deux pas d’une nombreuse réunion ne peut que provoquer un mélancolique retour sur soi-même. Sa pensée, prompte comme un coup d’aile, retournait éperdument _là-bas_... Auprès de ce feu indigent, elle revoyait les flambées joyeuses de Maryvonne et tous les bonheurs friands couvés dans leurs cendres chaudes: pommes baveuses, qui se fendillent en tirelires, châtaignes dont l’écorce craque sur la chair dorée, pommes de terre rôties, savoureuses comme des gâteaux... Et tous les rêves, toutes les légendes, une _Légende des siècles_ en miniature, évoquée par les prestiges de la flamme!... Oh! être une petite fille au nez rouge, aux mains gourdes de froid, qui revient de l’église ou du jardin, avec de la neige à ses semelles, s’entendre dire par des voix pleines d’amour: «Entre vite, ma chérie!... Viens te chauffer!...», et se sentir pénétrée jusqu’au cœur par cette chaleur ineffable, qui rayonne d’un invisible foyer de tendresse!...

Jeanne demeurait immobile, avec l’espèce de stupeur qu’on éprouve, dans la première jeunesse, à se dire: _Cela ne sera jamais plus!_... Le bruit léger de la porte qu’on ouvrait n’éveilla pas son attention, et Mme Brumme put s’arrêter au seuil de la chambre, d’où elle apercevait la jeune fille, de profil. Cette petite silhouette sombre, frileusement blottie sur elle-même, rendit étrangement actuelle et touchante la comparaison qu’elle avait employée tout à l’heure en parlant de Jeanne: elle crut revoir la toute jeune moinelle, capturée et tourmentée par des enfants, puis inopinément hospitalisée dans une volière d’oiseaux jacasseurs, aux couleurs brillantes..., l’ahurissement, la brusquerie gauche et affolée de la pauvrette, que houspillaient vingt petits becs de nacre, d’ébène, de corail, coalisés pour l’écarter des boîtes aux graines. De guerre lasse, la propriétaire de la volière l’avait reléguée dans une des tourelles, petite boule grise et terne, toute gonflée de tristesse..., mais pour laquelle, déjà, la liberté était devenue lettre morte. Alors, la compatissante jeune fille, qu’avait été Mme Brumme résolut de l’adopter...

Jeanne Ferval, sortant de sa rêverie, tourna un peu la tête. Il y eut un double mouvement de surprise, suivi d’un de ces silences auxquels nous attribuons--à tort--la longue durée d’une minute. Bien que Jeanne eût été positivement renseignée sur l’identité de Mme Brumme, celle-ci n’en prenait pas moins, à cet instant, le caractère d’une douce apparition.

La visiteuse, de son côté, reconnaissait la petite voyageuse en deuil du wagon des dames seules, découverte dont Marie-Louise avait voulu lui laisser la surprise.

Jeanne se leva, très émue, et regarda la mère d’Alexis. Cette dernière avait vu naguère, dans les yeux de perles noires de sa moinelle, cette même douceur effarouchée où perce une instinctive confiance... Elle retrouva naturellement les intonations discrètement caressantes qu’elle avait eues pour rassurer l’oiseau:

--Je n’ai pas voulu quitter la maison sans faire votre connaissance, chère enfant... Mais nous nous sommes déjà rencontrées..., vous le rappelez-vous?

--Oh! oui, madame... Il y a six semaines, quand j’ai quitté Quimper...

--Eh bien, je suis charmée de retrouver ma petite compagne de route, et de voir qu’elle ne m’avait pas oubliée non plus...

Puis, désignant avec une douce familiarité le volume entr’ouvert:

--Quel beau livre lisiez-vous quand je suis entrée?

--J’avais seulement pris ma méthode d’anglais..., pour essayer de travailler un peu...

--Ah! vous apprenez l’anglais?...

--Je l’avais commencé avec grand-père... Il le parlait très bien...

La voix de Jeanne fléchit, sa moue enfantine tremblota, comme si elle allait pleurer.

--Pardonnez-moi, madame, reprit-elle en s’efforçant de combattre son attendrissement, je vous laisse debout...

Et, avec une grâce timide, elle offrit un siège à la visiteuse.

Une minute plus tard, Jeanne, sans savoir comment cela se fit, se trouvait assise elle-même auprès de Mme Brumme, les deux mains captives dans les mains de cette dernière. Elle parlait à cette personne, presque inconnue, avec une confiance, un abandon bien rares chez elle... Le cher passé d’hier reprenait vie dans ses confidences..., et la sympathie avec laquelle on l’écoutait le dépouillait de sa mélancolie, pour n’en laisser subsister que la douceur.

Tandis qu’elle pressait entre les siennes ces petites mains si vite soumises, Mme Brumme croyait sentir, après tant d’années écoulées, le contact si léger des frêles pattes de l’oiseau, quand, obéissant pour la première fois à son appel, il avait timidement sauté sur son doigt... Comme les progrès avaient été rapides!... Quel charme possède la bonté pour ouvrir les petits cœurs fermés des enfants et des bêtes!... Oui, en écoutant Jeanne, elle se rappelait le jour où l’oiselle, la pauvre oiselle au plumage terne, chassée de la trop brillante volière, était sortie de ce mutisme qui est le refuge sombre des faibles..., et où donnant libre cours, elle aussi, à de récents souvenirs, elle s’était remise à pépier, à battre des ailes, comme dans un nid...

--Il faut que je vous quitte, à présent, chère enfant; mais nous nous reverrons... Surtout ne vous découragez pas... Votre bon grand-père vous protège, bien que vous n’ayez plus le bonheur de le voir... Veiller sur ceux qu’on a le plus aimés, c’est assurément un des privilèges du Paradis...

--Oh! oui, madame, j’en suis sûre, répondit Jeanne très simplement.

--Au revoir, petit oiseau, dit Mme Brumme en l’embrassant maternellement.

La jeune fille resta comme interdite, sans oser lui rendre son baiser, dans la surprise heureuse qu’il lui causait.

Déjà Mme Brumme était dans l’antichambre, quand elle entendit derrière elle un pas pressé, une voix émue:

--Madame..., excusez-moi..., j’oubliais...

--Quoi donc, mon enfant?

--De vous rendre cette image trouvée dans le wagon. Je l’avais mise dans mon paroissien..., et... j’ai prié pour lui...

Une quinzaine de jours auparavant, c’eût été pour Jeanne un très grand sacrifice de renoncer à ce souvenir d’un inconnu, autour duquel s’était cristallisé son premier enthousiasme. Maintenant, elle savait qu’Alexis Brumme avait été le fiancé d’une belle jeune fille... Dans sa naïveté, elle s’imaginait qu’elle n’avait pas le droit de garder son portrait... Et malgré tout, elle éprouvait un regret véritable au moment de s’en séparer.

Mme Brumme prit le mince rectangle que lui tendaient les petits doigts bruns imperceptiblement frémissants; elle regarda une minute les traits chéris d’Alexis, son joyeux, son éphémère sourire de vivant, mélancolisé sur cette image... (car elle ne se blasait jamais de cette contemplation). Puis, relevant les yeux avec un soupir:

--Gardez-la, mon enfant; elle est bien placée entre vos mains... Et continuez à prier pour lui... C’était mon enfant, voyez-vous, c’est-à-dire toute ma joie, comme vous étiez celle de votre grand-père...

--Oh! madame...

Cette faible exclamation renfermait toute la reconnaissance et la pitié, tendrement fondues ensemble, dont son cœur débordait.

Il était très heureux que, là-bas, dans le salon cerise, Mme Ferval et ses filles fussent encore accaparées par les dernières visiteuses: qu’aurait-on pensé en apercevant tout à coup ce tableau inattendu: Jeanne redevenue pour un instant la _Jeannette_ primesautière et câline de grand-père et de Maryvonne, appuyant son front contre l’épaule de Mme Brumme?... ses cheveux bruns effleurant la joue de cette dernière, comme, jadis, les plumes de la moinelle apprivoisée, blottie dans son cou, l’avaient caressée de leur douceur tiède et soyeuse...

IX

JEANNETTE MANQUE DE CŒUR

--Eh bien, remarqua Mme Ferval ce dimanche-là, en déroulant sa serviette pour le déjeuner du matin; il me semble que le règlement de cette succession n’avance guère?...

Tout en s’appliquant à retirer de sa tasse d’imperceptibles feuilles de thé, son mari fit entendre ce léger toussotement qui correspond à une constriction nerveuse du gosier.

--Tu ne réponds pas?... fit-elle avec étonnement.

Georgette et Marie-Louise levèrent aussi des yeux interrogateurs au-dessus des tartines qu’elles beurraient.

--C’est que, fit M. Ferval, se résignant à brûler ses vaisseaux, M. Plémeur n’a rien laissé...

--Et sa maison?

--Elle était hypothéquée, pour la totalité de sa valeur.

La petite cuiller que tenait Mme Ferval retomba brusquement sur la soucoupe.

--Depuis quand le sais-tu?

--Mais, je ne l’ai jamais ignoré...

--Alors, pourquoi ne me l’avoir pas dit?

--Les nouvelles désagréables s’apprennent toujours assez tôt.

--Je dois convenir que celle-ci est du nombre! Voilà donc Jeanne complètement à notre charge!...

--Chut! pria-t-il en agitant sa main pâle et grasse.

Jeanne rentrait à ce moment... Elle revenait de l’église Saint-Nicolas-des-Champs, où elle avait assisté à la messe de huit heures. Son visage reflétait encore la douceur et la confiance d’une fervente prière.

Depuis quatre mois qu’elle habitait Paris et le foyer paternel, la _petite sauvageonne_ commençait à s’apprivoiser. Elle circulait seule dans le quartier, principalement pour se rendre à l’église, car elle n’accompagnait pas Mme Ferval et ses filles à la _messe des paresseuses_; malgré l’affection que son père eût été prêt à lui témoigner, malgré la bonne volonté amicale de Marie-Louise, sa vie restait effectivement en dehors de celle du reste de la famille.

Mme Brumme avait contribué, pour une grande part, à dissiper le premier effarement de la pauvrette, à soulever ce voile de mélancolie un peu farouche derrière lequel se retranchait sa véritable personnalité. Jeanne était allée plusieurs fois passer l’après-midi chez Mme Brumme; elle y avait rencontré les demoiselles Marnière, dont la bonne grâce si simple, si sincère, avait été pour elle une révélation. Au contact de ces jeunes filles aimables, elle sentait fondre peu à peu sa timidité, entrevoyant des paradis, jusqu’alors insoupçonnés, d’amitiés juvéniles.

Ce dimanche-là, elle rentrait, disions-nous, toute rafraîchie par la prière, et son petit visage un peu terne, sa modeste personne endeuillée en recevaient le touchant éclat d’une violette des bois sous la rosée. Déjà plus féminine, plus gracieuse à son insu, elle s’avançait pour embrasser son père, saluer sa belle-mère... Mais le regard de celle-ci lui rendit sa gaucherie des premiers jours. A peine Jeanne faisait-elle demi-tour pour aller ôter son chapeau avant de s’asseoir à table, Mme Ferval reprit, avec un frémissement irrité dans la voix:

--Est-il indiscret de demander _comment_ M. Plémeur s’est ruiné?

--Nullement, ma chère amie, car cela est tout à son honneur.

Et M. Ferval poursuivit, avec le désir visible de couper court aux récriminations:

--Le frère cadet de M. Plémeur était un de ces êtres aventureux, un peu _brouillons_, toujours occupés à monter brillamment _une superbe affaire_... Quand Alain Plémeur mourut, assez brusquement, mon beau-père accepta, sans hésiter, sa succession, qui se chiffrait par un passif relativement considérable... Il ne voulait pas que le nom familial demeurât entaché d’insolvabilité.

--Pur _don-quichottisme_!... Loin de l’admirer, je trouve coupable, moi, ce _beau geste_ qui, somme toute, réduit sa petite-fille à l’indigence _et nous la laisse sur les bras_!

L’ex-boutiquière de luxe avait ainsi, dans l’irritation, des expressions assez vulgaires.

--Pardon!... Jeanne étant _ma fille_, il n’y a aucune raison pour qu’elle soit plus _indigente_ que _sa sœur_ Georgette...

L’époux débonnaire venait de manifester, dans cette réponse, une sévérité inattendue... Et son visage refléta soudain l’autorité presque majestueuse du véritable chef de famille.

--Et moi, je soutiens, reprit Mme Ferval, un instant interdite par l’éclatante justesse de cette réponse, que l’acte de M. Plémeur, dicté par un orgueil de famille qui n’a pas lieu d’être chez d’obscurs bourgeois, fut, en réalité, une indélicatesse envers nous,... et envers l’enfant qu’il prétendait aimer!...

--Oh! madame, je ne peux vous laisser parler ainsi de mon cher grand-père... On voit que vous ne l’avez pas connu... Un orgueilleux!... lui si modeste et si simple!... Mais, comme il me le disait souvent, point n’est besoin de porter un grand nom pour avoir le culte de l’honneur... Quant à moi, il a été à la fois mon aïeul, mon père, ma mère... et vous dites _qu’il prétendait_ m’aimer!

Jeanne, qui rentrait dans la salle à manger, venait d’entendre les dernières paroles échangées, et cette protestation avait jailli spontanément de son cœur...

Marie-Louise et Georgette la regardaient avec une vive curiosité, surprises de voir l’émotion la transfigurer un instant.

--Je dis ce qu’il me plaît, mademoiselle, et n’admets nullement vos leçons, repartit Mme Ferval avec hauteur.

--Cependant, madame...

--Il suffit, mon enfant, intervint son père; le sentiment qui t’anime est louable,... mais...

--Oh! si vous lui donnez raison, interrompit Mme Ferval avec un violent dépit. Et, repoussant brusquement sa tasse, elle fit mine de se lever de table. Mais, à ce moment, Jeanne étouffa une douloureuse exclamation:

--Papa, qu’avez-vous? Voyez, madame, mon père se trouve mal!

L’altération du visage de M. Ferval était frappante en effet; ses traits soudainement pincés, l’expression anxieuse de son regard, sa pâleur devenue de la lividité, tout révélait en lui une de ces souffrances indéfinissables et profondes, que le mot d’_angoisse_ peut seul exprimer.

--Que vous arrive-t-il donc, mon ami?... questionna plus doucement Mme Ferval.

Il eut ce geste instinctif mi-impérieux, mi-suppliant, qui semble écarter les paroles comme des mouches importunes.

--Rien... J’ai déjà éprouvé cela, plus faiblement...

--Mais où souffrez-vous?...

Il indiqua silencieusement sa poitrine, que soulevait un souffle court et haletant.

--Voilà votre œuvre, mademoiselle! murmura Mme Ferval en se tournant vers Jeanne.

Ce reproche était, certes, injuste; la discussion qui venait à peine de s’ébaucher n’eût pas suffi à expliquer le soudain et violent malaise auquel son mari devait, en effet, être sujet. L’état de santé de ce dernier résultait, en réalité, d’un genre de vie contraire à son tempérament: claustration, le jour, dans les bureaux surchauffés d’une banque, et, le soir, trop fréquemment, dans les salles de spectacles et les salons où il lui fallait accompagner ces dames... soucis constants engendrés par cet obsédant besoin de _paraître_ qui était loin d’épargner son intérieur.

Évidemment, quand la pauvre machine humaine est arrivée à un certain degré de tension et d’usure, il suffit du moindre heurt pour y jeter la perturbation.

Jeanne n’en fut pas moins atteinte, par les paroles de sa belle-mère, au point le plus sensible de son cœur. Elle avait vu disparaître si vite, hélas! ce grand-père qui l’avait tant aimée, qu’elle ne possédait plus l’heureuse incrédulité de son âge, relativement à l’idée de la mort... Tandis que Mme Ferval, Marie-Louise, Georgette s’empressaient d’aller chercher de l’éther, des sels, pour soulager le malade, Jeanne restait debout, sans oser intervenir par un mot ni par un geste, ce qui lui valut de sa belle-mère cette nouvelle apostrophe:

--Vous feriez mieux de vous retirer, mademoiselle, que de rester plantée comme un terme, à contempler le mal que vous avez causé.

M. Ferval fit un geste, comme pour défendre sa fille. Mais il n’en eut pas la force, et une contraction si douloureuse parut sur son visage, que Jeanne, effrayée, sortit aussitôt afin d’éviter tout nouveau débat.

Cependant, M. Ferval se remit assez promptement; il n’aimait pas à consulter les médecins, et sa femme ne l’y engageait que du bout des lèvres, appréhendant les conseils de mise à la retraite et de vie rustique...

«Moi, je m’y résignerais encore, assurait-elle à ses amies; mais je me dois à mes filles! Leurs études, le soin de leur avenir nous retiennent à Paris... D’ailleurs, mon mari lui-même aurait, au bout de huit jours, la nostalgie de son bureau!...»

Leur vie continua donc, toute semblable en apparence... Mais la situation de Jeanne devenait, de jour en jour, plus délicate vis-à-vis de sa belle-mère; à l’indifférence du début, succédait, chez celle-ci, une hostilité mal déguisée: Jeanne ne possédait rien en propre, Jeanne, entièrement à la charge de son père, léserait Georgette, dont le futur mariage préoccupait déjà cette mère prévoyante; car, dans le monde d’arrivistes et de parvenus où Mlle Georgette déployait ses précoces talents, les prétendants, jeunes ou mûrs, s’inquiétaient, avant tout, du chiffre de la dot.

La _petite sauvageonne_ se renferma plus que jamais en elle-même. Les affectueuses invitations de Mme Brumme se heurtèrent désormais à une soudaine et obstinée résolution. Certes, il lui fallut du courage, le jour où elle refusa d’aller passer la journée à Bourg-la-Reine, chez Mlles Marnière... Revoir une maison qui n’eût pas six étages, des arbres ailleurs que sur les boulevards, des fleurs, non plus coupées, entassées dans les petites voitures, mais vivantes dans la terre d’un jardin!... Entendre la belle et bonne musique promise par Marguerite!... Puiser à sa guise dans la bibliothèque qu’Henriette mettait à sa disposition!... tout cela, d’avance, avait composé dans son imagination une de ces fêtes naïves dont la jeunesse est l’ordonnatrice; mais elle avait bravement renoncé à ce plaisir, accentuant la petite moue chagrine de sa lèvre, et faisant: _non, non_ de la tête, comme un enfant buté qui se retient de pleurer. Ni Marie-Louise, ni Mme Brumme elle-même ne purent en obtenir davantage.

Jeanne, en revanche, était prise d’une véritable fièvre studieuse; on eût dit, à la voir, une de ces candidates préparant des examens, desquelles on peut dire, comme dans l’Écriture: _Elles ont des yeux et ne voient point, des oreilles et n’entendent point_...

Elle avait employé une partie de l’argent de ses étrennes à l’achat d’une _Méthode d’anglais appris sans maître_, avec la prononciation figurée à côté de chaque mot, et, dans ses nombreux moments de solitude, elle l’étudiait assidument.

De temps en temps, elle correspondait avec l’abbé Lejal; et, comme personne, à la maison, ne s’intéressait à cette correspondance, elle pouvait ainsi, librement, demander et recevoir les conseils qui lui étaient nécessaires dans sa situation.

* * * * *

Il est six heures du soir, M. Ferval descend pesamment les marches du _Crédit Mâconnais_; il songe avec appréhension aux _plaisirs_ qui l’attendent ce soir, et qui vont porter à son comble la fatigue de la journée: dîner chez Mme Phare-Amineux, puis soirée artistique à _Théâtrette_, société de très jeunes amateurs, où Mlle Georgette doit faire de sensationnels débuts. Son regard nostalgique embrasse le va-et-vient du boulevard... Le trottoir poudroie au soleil couchant... Bureaux et magasins commencent à y déverser un premier flot d’employés des deux sexes, libérés de la tâche quotidienne, auxquels se mêle la théorie non moins affairée des Parisiennes qui ont élevé les visites, les conférences, les lunchs dans les maisons de thé à la hauteur d’un devoir d’état. Il eut un mouvement de surprise en voyant se détacher de la foule des passantes une frêle silhouette d’orpheline en deuil, avec un pauvre petit chapeau dont le soleil des premiers beaux jours semblait railler cruellement le crêpe défraîchi: sa fille Jeanne était devant lui; et vraiment, à la maison, il avait si peu le loisir de la voir, il lui parlait avec tant de contrainte, que cette subite mise en présence lui fit l’effet d’une rencontre après une longue absence. Un sourire presque gai détendit son visage lassé:

--Toi, Jeannette!... Tu es devenue Parisienne à ce point?

Le petit visage au teint cuivré, aux yeux bruns d’émail, se leva timidement vers lui:

--J’avais quelque chose à vous dire, papa... Alors, j’ai préféré... venir au-devant de vous...

La physionomie de M. Ferval se rembrunit aussitôt; il craignait quelque plainte au sujet d’un différend où il lui faudrait intervenir.

--Qu’y a-t-il donc? murmura-t-il.

La contraction pénible de ses traits n’échappa point à Jeanne, non plus que son teint blafard au grand jour, sa démarche appesantie, la fatigue profonde que trahissait toute sa personne, d’apparence robuste, mais légèrement voûtée.

--Il ne se passe rien, père, mais j’ai quelque chose à vous demander, répondit-elle aussitôt, sans que son impénétrable physionomie de _petit sou de cuivre_ révélât son véritable sentiment.