A la recherche d'une perle

Part 4

Chapter 43,609 wordsPublic domain

Six semaines environ après le jour où nous l’avons vue prendre place en face de Jeanne dans le wagon des dames seules, Mme Brumme, rentrée de Bretagne, où elle a passé quelques jours près d’une amie, revient d’une messe matinale à la chapelle des Lazaristes, voisine de chez elle. Elle habite, depuis de nombreuses années, ce quartier de la rive gauche dont elle apprécie le calme relatif. Presque chaque jour, on peut la voir passer ainsi, dans la grisaille du matin, silhouette noble et harmonieuse, dont le grand deuil semble désormais l’enveloppement naturel.

Quel trésor sans prix est devenue, pour elle, la conviction qu’elle peut encore travailler au bonheur de son enfant, que chacun des actes de piété accomplis par la mère rachète les années d’indifférence et d’oubli du fils? Avant de rentrer chez elle, Mme Brumme se dirige vers la pauvre et vieille maison où demeure une de ses protégées, ex-institutrice, âgée de plus de quatre-vingts ans, qui vit toute seule d’une infime retraite.

Mme Brumme monte les six étages de l’escalier étroit et roide. La clef est sur la porte de la mansarde qu’occupe Mlle Eudoxie Firmin.

--Entrez, répond au _toc toc_ de la visiteuse une faible voix cassée.

Le spectacle qui s’offre aux yeux de Mme Brumme est lamentable et bizarre: sous la _tabatière_ dispensant un jour blafard, Mlle Eudoxie, falote et bossue comme une vieille fée, est assise dans un pauvre lit dont la couverture, mangée aux mites, n’offre plus, contre le froid, qu’une protection dérisoire. Alentour, sur le carreau même de la chambre, sont déposés, avec une espèce de symétrie dans le désordre, toutes sortes d’objets hétéroclites: ustensiles de cuisine, livres moisis et boursouflés, aux feuillets jaunis, noircis, qui semblent avoir traversé des incendies et des naufrages... Innombrables petits morceaux d’étoffes, qui pourraient servir à reconstituer l’histoire des tissus depuis Louis-Philippe; car on y rencontrerait, en cherchant bien, des échantillons de _gros de Naples_ ou de _velours épinglé_, de popeline, d’indienne...

Au milieu de tout cela, deux tourterelles en liberté déambulent gravement sur leurs pieds roses, en regardant de côté, d’un œil doucement effaré.

Mme Brumme, trop accoutumée à ce décor pour témoigner le moindre étonnement, s’avance avec l’indulgent sourire de la vraie Charité.

Mlle Eudoxie a pris un rhume: «_Ce ne sera rien_», affirme-t-elle, d’une voix fêlée.

Puis, surannée, elle porte, l’une après l’autre, à ses lèvres exsangues, les mains gantées de noir de sa visiteuse.

--Veuillez prendre un siège, ajoute-t-elle, avec un geste que n’eussent pas désavoué les Précieuses réclamant «les commodités de la conversation».

Mme Brumme, assise sur l’unique chaise boiteuse, ouvre son sac et en tire du sucre, du chocolat, une boîte de lait concentré, des œufs frais.

--Que d’attentions délicates!... Que de bontés!... s’extasie la vieille institutrice toujours maniérée, mais sincère dans sa reconnaissance. Oh! vous avez même songé à mes petites compagnes!...

Devant le sac de graines destiné à ses chères tourterelles, ses yeux rougissent d’attendrissement. Elle va procéder à un nouveau baise-main dont Mme Brumme se défend.

--Chère mademoiselle, murmure celle-ci d’un ton persuasif, avez-vous réfléchi à ce que je vous ai dit, lors de ma dernière visite? Vous êtes trop isolée, à votre âge...

Mlle Eudoxie sait d’avance quels conseils, quelles offres vont suivre, et toute sa pauvre joie s’envole.

--Quitter mon quartier, mes habitudes, pour aller dans une maison de retraite... jamais!

--Mais vous ne sortez plus!

--Il faudrait laisser tout cela! reprend-elle avec un geste de détresse vers les vieux livres, les bouts d’étoffes éparpillés. Et ce geste, qui paraîtrait comique à l’âge sans pitié, résume, aux yeux pensifs de Mme Brumme, l’instructif besoin de la pauvre humanité, qui, jusqu’au dernier souffle, s’exténue à posséder, à garder quelque chose...

A ce moment, une des tourterelles vint, en battant des ailes, se poser familièrement sur le grabat, où sa compagne ne manqua pas de la rejoindre.

--Et ces pauvres mignonnes!... Il me faudrait les abandonner? sanglota la vieille fille.

--Non, dit Mme Brumme, avec bonté; je connais une dame qui habite la campagne, et qui a de charmantes jeunes filles... Vos oiseaux seraient bien soignés chez elles. Vous-même, vous pourriez alors recevoir les soins qu’exige votre âge...

Elle s’interrompit devant le regard angoissé de l’octogénaire. Sans doute, l’obstination de celle-ci était déraisonnable; au point de vue du bien-être comme à celui de l’hygiène, n’importe quel asile eût été préférable à sa mansarde... Mais si l’on déracine malgré lui un vieillard, il dépérit et meurt un peu plus vite, telle une plante à demi desséchée qu’on arrache sur un tas de ruines.

Or, Mme Brumme n’exerce pas la bienfaisance administrativement... Elle a cette charité vraiment céleste, dont parle l’apôtre... celle _qui tolère, qui supporte tout_..., même les manies puériles d’une pauvre vieille fille.

Renonçant à la persuader, elle s’ingénie à la soulager. Elle ôte ses gants, son chapeau, allume le petit réchaud à pétrole... dont l’idée seule fait trembler en regardant les faibles mains de l’octogénaire... Mais l’Ange gardien des dernières années veille sans doute comme auprès des berceaux.

Mme Brumme ne quitte sa protégée qu’après lui avoir servi une tasse de lait, un œuf à la coque, donné de l’eau tiède pour sa toilette, et avoir réparé le désordre du misérable lit... Elle lui fera porter, dès aujourd’hui, une chaude couverture, un châle de lainage. En attendant sa prochaine visite, elle la recommande aux soins de la concierge, dont une pièce blanche stimulera la philanthropie.

En reprenant le chemin de chez elle, Mme Brumme aperçoit un garçon de treize à quatorze ans, arrêté devant l’étalage hétéroclite d’un libraire qui vend des livres d’_occasion_. Elle reconnaît le visage pâlot, les larges yeux noirs de son jeune voisin Roger Dumont, dont la mère, une veuve digne et laborieuse, confectionne de la lingerie pour une grande maison de blanc. Grâce à son travail, son fils, très intelligent, très studieux, peut continuer à s’instruire.

Cet enfant, qui a la passion des livres, est, en ce moment, comme fasciné par l’étalage du libraire, et Mme Brumme peut s’en approcher sans attirer son attention. Une étrange émotion s’empare d’elle, en reconnaissant, sur certains volumes, des titres qui lui rappellent d’amers souvenirs... Oui, il y a là plusieurs de ces romans qui ont séduit jadis l’imagination d’Alexis, et lui ont suggéré un déplorable éclectisme religieux. Et maintenant, devant cette hasardeuse pâture, le jeune Roger Dumont ouvre de grands yeux affamés.

Le prix modique des bouquins fatigués lui semble une aubaine; il cherche déjà quelques sous au fond de sa poche, quand Mme Brumme le prévient. Elle avance le bras pour enlever les volumes suspects, et son voile de crêpe effleure l’épaule de l’enfant, comme une aile sombre et tutélaire. Surpris, déçu, il lève sur elle un regard de reproche timide, tout en portant la main à son béret.

--Ne regrettez pas ces ouvrages, qui ne vous eussent appris rien d’utile, dit Mme Brumme avec une maternelle bonté; j’en ai, chez moi, de meilleurs, qui ont appartenu à mon fils... Venez les prendre ce soir, s’ils vous font plaisir...

Le «merci» ravi du jeune garçon, l’éclair de joie qui brille dans ses yeux, dédommagent la mère d’Alexis du sacrifice auquel elle vient de consentir, car, jusqu’à présent, elle n’avait pu se résoudre à se séparer de cette petite bibliothèque composée par elle, avec quelle prudence, quel amour, pour son fils de douze ans!...

Mais elle ne regrette pas l’offre qu’elle vient de faire; tandis que les romans, dangereux pour une jeune imagination, qu’elle vient d’acheter à vil prix, iront grossir les cendres de son feu, les _livres d’Alexis_ procureront à cet enfant une saine distraction, peut-être un enseignement salutaire... Elle se sent pénétrée d’une joie immatérielle, étrangement douce, comme si, de très loin, ou de très près, qui sait?--son bien-aimé lui souriait.

--Voici une lettre pour vous, madame, lui dit la concierge en la voyant rentrer.

Une lettre... hélas! c’était, depuis la mort d’Alexis, une des plus pénibles épreuves de Mme Brumme... Son cœur avait, pendant plusieurs années, vécu de sa correspondance avec son fils..., au point qu’il lui arrivait encore de penser, à propos de tel ou tel incident de la vie quotidienne: «Je lui écrirai cela!»

L’émotion de la pauvre mère s’accrut en reconnaissant, sur l’enveloppe qu’on lui présentait, le timbre des États-Unis, où Alexis faisait d’assez fréquents voyages pour la maison de Liverpool. Dans le libellé de l’adresse, le jet des premiers jambages rappelait d’une manière troublante l’écriture du jeune homme... Ah! c’était trop dur de recevoir cette lettre, quand _l’autre_ ne pouvait plus venir!...

Pourtant, Mme Brumme avait eu sincèrement de l’amitié pour Maurice Valteyre, le neveu à la mode de Bretagne qui lui écrivait aujourd’hui... Elle se rappelait d’heureux jours, où elle et sa cousine Geneviève mettaient en commun leurs joies maternelles, asseyant sur le même tapis les deux beaux petits garçons nés à deux mois de distance.

Elle revoyait la paisible maison de province de ses parents, servant de cadre à ce tableau. Le soleil printanier, si clair, si riant, coiffant d’auréoles les deux petites têtes blondes... Et _Ourson_, le grand terre-neuve, qui avait pour elle une prédilection passionnée, léchant, de sa large langue rose, le visage de son petit à elle, sans le confondre avec l’autre...

Mme Brumme se retrouve dans le petit intérieur où elle vit seule avec ses souvenirs (car elle a résolu par la négative la crise des domestiques, et n’emploie qu’une femme de ménage, ce qui lui permet de faire un peu plus de bien à ses protégés).

* * * * *

Fatiguée de sa matinée, elle s’installe au coin du feu, dans son fauteuil; et, triomphant de ses velléités amères, elle lit avec une mélancolique sympathie la lettre, datée de New-York, qui débute d’une façon tout affectueuse pour elle, pour la mémoire de son cher Alexis, ami d’enfance et de collège de Maurice, avant de dériver en confidences personnelles:

Chère tante, si durement frappée, mais qui gardez le courage d’être bonne pour tous, me pardonnerez-vous de vous parler à cœur ouvert, comme je le ferais avec ma pauvre mère, si elle était encore de ce monde? Vous m’aimez un peu, je le sais, à cause d’elle, qui fut presque une sœur pour vous... Toutes deux, vous avez eu la même destinée: veuves prématurément l’une et l’autre et si admirablement mères!... C’est après la mort de la mienne, vous le savez, que j’eus le désir d’aller utiliser en Amérique mon diplôme d’ingénieur nouvellement conquis.

J’étais bien moins attiré par ce mirage d’_Eldorado_ qu’exerce toujours le Nouveau Monde, que poussé par le besoin de dépayser ma douleur. Dans la patrie du génial Edison, ma situation a prospéré plus vite qu’elle ne l’eût fait en France... J’ai noué ici de loyales et solides amitiés, mais je n’ai pas même entrevu la fiancée rêvée... Les Américaines sont généralement jolies; leur intelligence fort cultivée, leur franchise en font de charmantes camarades. Mais leur esprit positif et l’indépendance résultant de leur libre éducation déconcertent mes idées--ou mes préjugés--d’enfant du vieux monde... J’ai bien rencontré ici quelques Françaises... Aucune ne me plaît... et je m’empresse de reconnaître que je ne plais à aucune, car je ne suis rien moins que fat.

Souhaitant d’aimer ma femme exclusivement, je cherche une perle joignant aux charmes physiques les dons de l’esprit, les qualités exquises du cœur, et ce je ne sais quoi de timide, de pudique, de doux, qui est à la femme ce que la _fleur_, cette poudre fine, impalpable, est au fruit qu’elle pastellise...

Notre cher Alexis avait rencontré une perfection en la personne de cette blonde Margaret, au teint nacré, aux traits d’une invraisemblable finesse, et dont l’âme, si poétiquement, si tendrement pieuse, semblait rayonner une _Lumière Invisible_... Alexis ne sera jamais remplacé dans son cœur... J’ai appris dernièrement--le saviez-vous?--que miss Margaret allait se faire _sister of Mercy_... (sœur de charité).

Pour moi, chère tante, je projette parfois de faire un voyage en France, dans l’espoir d’y découvrir, avec votre aide, la perle introuvée jusqu’à présent...

Mme Brumme laissa glisser sur ses genoux la lettre que Maurice terminait par d’affectueuses excuses, pour l’avoir entretenue ainsi de lui-même...

«Pauvre enfant! songea-t-elle; il regrette sa mère; moi, je pleure mon fils. N’est-il pas juste et naturel qu’il vienne à moi avec confiance?...»

Elle l’excusait d’autant plus sincèrement qu’elle venait d’éprouver une émotion très douce en apprenant que la fiancée de son fils ne voulait pas devenir l’épouse d’un autre homme: il lui semblait qu’un beau lis, dont la prière était le parfum, fleurissait désormais sur la tombe d’Alexis.

* * * * *

Dans l’après-midi de ce même jour, Mme Brumme, ayant préparé le paquet de lainages qu’elle allait faire porter chez la pauvre vieille institutrice, et les livres promis au jeune Roger, se disposa de nouveau à sortir. C’était le _second jeudi_ de janvier, le _jour_ de Mme Ferval, et bien qu’il lui fût pénible d’entendre des conversations frivoles, elle tenait à s’y trouver en même temps que Mme Marnière, toujours un peu isolée chez sa belle-sœur, et aussi à voir cette petite Jeanne Ferval, nouvellement arrivée, qui lui inspirait un compatissant intérêt.

VII

LE JOUR DE MADAME FERVAL

Les deuxième et quatrième jeudis du mois, choisis par Mme Ferval pour la petite solennité du jour de réception, toute la maison est dès le matin en _état de siège_, comme dit plaisamment Marie-Louise. Éva, stimulée et surveillée de près, glisse sur le parquet, ciré de la veille, avec autant de prestesse que si des ailes s’attachaient à la place des deux grands trous de bas qu’exhibent sans vergogne ses talons hors de leurs savates trop larges.

Ces demoiselles mettent elles-mêmes la main à la parure du salon, essuyant les bibelots, disposant, dans les vases en forme de tubes ou de cornets, les roses de Noël frêles et guindées, les mimosas aux houppettes d’or duveteux, les narcisses blancs et figés, qui semblent les accessoires d’un lunch en miniature: minuscules tasses d’or sur des plateaux de porcelaine.

Les apprêts du déjeuner sont brusqués, le menu plus que jamais sacrifié; le mince bifteck se carbonise sur le gril; les pommes de terre frites sont à la fois crues et brûlées; on se passe de dessert; mais l’épicier est venu ce matin livrer des petits fours variés, un _plum-cake_ pour le thé... Le pâtissier voisin a fourni une élite de babas à la crème, d’éclairs, de mokas. Le subtil Talleyrand savait, dit-on, indiquer tous les degrés de la considération sociale, rien que par la manière dont il offrait à table une tranche de bœuf...

Certains _five o’clock_ bourgeois offrent pareil exemple de graduation; mais au lieu de s’exprimer par le ton et la formule, elle consiste, plus positivement, dans le choix de la friandise offerte, depuis le gâteau à l’ananas réservé à la dame chez qui l’on dîne ou chez qui l’on danse..., jusqu’à l’humble petit-beurre (jadis à la portée de toutes les bourses) dont se contentera la cousine pauvre ou l’amie qui cherche des leçons de piano.

Le déjeuner terminé, Madame et «ces demoiselles» vont s’habiller, se recoiffer. Éva elle-même se transforme, de souillon qu’elle est la plupart du temps, en petite bonne proprette avec un tablier blanc à bretelles. Maintenant, il ne reste plus qu’à attendre les visites, et il est à souhaiter, pour l’honneur de la maison, qu’elles soient nombreuses. Conçoit-on un _jour_ comme celui de Mme Marnière ou de Mme Brumme, qui réunissent à peine, dans leur petit salon, cinq ou six amies intimes? Rien de surprenant à cela: elles font elles-mêmes très peu de visites, pas de nouvelles connaissances, et ne médisent jamais de personne, ce qui apporte vraiment trop de restrictions à la conversation.

Mme Ferval, au contraire, se donne autant de peine pour préparer le succès de ses réceptions qu’un impresario pour lancer une pièce sensationnelle. Et il y a, dans ses annales, un _jour_ glorieux, qui ne sera jamais dépassé ni égalé sans doute, où _soixante-dix personnes_ défilèrent chez elle.

A la fin de cette journée, Madame était aphone, exténuée, et toutes les sucreries de la maison ravagées comme par une invasion de fourmis... Mais le salon cerise était consacré salon mondain... M. Ferval dut savourer le soir cette flatteuse nouvelle, à la place du rôti absent...

* * * * *

Que devient Jeanne Ferval au milieu des préparatifs du jour de réception? Dès la veille, il a été décidé qu’elle n’y paraîtrait pas. Elle est si sauvage, si gauche, si mal habillée!...

Voyez-vous ce petit épouvantail présenté à l’opulente Mme Phare-Amineux, la femme du fabricant de pâtes alimentaires qui a _son auto_? ou bien à l’élégante Mme Le Tremplin, qui regarde tout le monde du haut de sa grandeur, sous prétexte que son mari est député socialiste?

En conséquence, Mme Ferval a dit à sa belle-fille:

--Étant donné votre deuil récent, Jeanne, il est plus convenable que vous ne paraissiez pas au salon.

--Je n’y tiens pas du tout, madame.

A cette réponse sincère, où l’enfant de la nature n’a voulu mettre ni impolitesse, ni dépit, les fins sourcils de Mme Ferval se froncèrent légèrement.

--Vous pourriez répondre d’une manière plus polie!...

--Mais, madame..., balbutie Jeannette rougissante. (Jamais grand-père Plémeur ni M. l’abbé ne l’ont réprimandée, quand elle parlait simplement selon sa pensée.)

D’un geste bref, Mme Ferval coupa court à toute explication; la petite _sauvageonne_ venait de la froisser dans son amour-propre de maîtresse de maison.

Il est trois heures de l’après-midi quand un coup de timbre annonce les premières visiteuses.

--Ce doit être ta tante Marnière, dit Georgette à Marie-Louise, d’un ton qui signifie clairement: «Il n’y a qu’une campagnarde qui puisse arriver d’aussi bonne heure.»

Cette dame et ses filles entrent en effet. Marie-Louise profite de ce qu’il n’y a encore personne pour se jeter au cou de sa tante, comme une enfant. Elle échange avec ses cousines ces frais baisers sonores qui n’appartiennent qu’à la jeunesse, tandis que Mme Ferval et Georgette, restant au second plan avec des sourires ambigus, protestent silencieusement contre ces effusions déplacées.

--Bonjour, ma chère, fit Mme Ferval en tendant le bout des doigts à sa belle-sœur... Ah! comme vos filles sont grandes!... Henriette surtout!... Quel géant il faudra pour la mener à l’autel!...

Henriette Marnière, bien que trop grande en effet, était charmante sans beauté, avec son teint laiteux, son lourd chignon blond, la jeune franchise de son sourire.

--Soyez tranquille, tante: il ne se présentera pour nous aucun prétendant, ni grand, ni petit..., dit-elle avec une résignation enjouée, mitigée de ce vague espoir dans l’avenir qui n’abandonne jamais tout à fait une fille de dix-huit ans.

--C’est plus que probable, affirma sérieusement Mme Marnière.

Elle n’aimait pas qu’on parlât de mariage à ses filles, pour lesquelles elle redoutait, à l’excès peut-être, les aléas de la symbolique «loterie».

Mariée elle-même, trop jeune, à l’un de ces hommes séduisants qui n’ont pas la vocation de la vie de famille, elle avait beaucoup souffert sans se plaindre, jusqu’au jour où, cloué à trente-huit ans dans un fauteuil d’infirme, l’infortuné Paul Marnière était devenu l’objet constant de ses soins les plus dévoués.

Certes, elle lui gardait, au delà de la tombe, toute l’affection qu’avaient ranimée et fortifiée ces années d’épreuve commune. Elle entretenait pieusement son souvenir dans le cœur de leurs filles... C’était sur l’inconnu qui pourrait faire souffrir un jour Marguerite ou Henriette que se reportaient ses rancœurs, sous forme de suspicion. Et puis, bien que la vie simple et saine, au grand air, eût fait d’elles des jeunes filles bien portantes, Mme Marnière redoutait toujours que l’hérédité paternelle ne se manifestât plus tard, les rendant incapables de supporter les fatigues qui incombent à une mère de famille dans une situation modeste.

C’est pour toutes ces raisons que, dès leur adolescence, elle avait dit aux deux sœurs:

--Les jeunes filles de la classe bourgeoise ne se marient pas sans dot. Il faudra donc vous arranger pour rendre votre existence intéressante et utile dans le célibat.

Mme Ferval sourit malignement en entendant affirmer par leur mère l’improbabilité du mariage de ses nièces.

--Ma chère, vous leur enfoncez, de vive force, la coiffe de sainte Catherine comme un éteignoir... J’admirerais leur résignation..., si j’y croyais...

Marguerite rougit légèrement sous le regard railleur de sa tante. C’était la frappante image de son père: le sang vif dont une prompte émotion colorait son teint mat de brune, ses grands yeux noirs traversés d’éclairs révélaient une âme ardente.

Dans son enfance, elle rappelait, au moral, son homonyme du _Journal de Marguerite_, une des plus vivantes figures enfantines qui soient sorties de la plume d’une conteuse: Marguerite Marnière était alors sujette à de fréquents accès de colère, suivis de prompts et sincères repentirs... Elle fit sa première communion avec une ardeur de néophyte, et passa ses années d’adolescence dans un enthousiasme dont s’étonnait la pieuse, mais calme Mme Marnière. Peu à peu, cette exaltation avait disparu, ne laissant subsister dans son cœur qu’une foi et une piété solides. Toute l’ardeur de son imagination s’était concentrée dans la musique, qu’elle étudiait depuis son enfance..., mais qui n’entr’ouvre son sanctuaire à ses adeptes qu’après une longue et pénible initiation. Ce fut elle qui répondit à Mme Ferval:

--Tante, je vous assure que mon piano m’occupe absolument... C’est tellement passionnant, et désespérant, à la fois, de poursuivre la perfection d’un art!...

--Oui, cela devient une manie, fit aigrement Mme Ferval dont le talent de pianiste n’avait jamais dépassé les «transcriptions faciles» d’opéras-comiques ou d’opérettes.

--Quant à ma sœur, poursuivit Marguerite sans relever l’interruption, non contente de son brevet supérieur, elle continue ses études...

--Pour le _bachot_? jeta Georgette d’un air capable.

--Je ne sais encore, fit Henriette; mais, avec ou sans diplômes, je veux grossir mon bagage, en vue du professorat...

L’entrée de nouvelles visiteuses mit fin à cette conversation. Les coups de timbre se succédèrent, et les dames Marnière se trouvèrent bientôt noyées dans un flot d’aigrettes, de fourrures, de manteaux de velours...

C’était un des _jours_ brillants de la maison. Mme Ferval exultait. Georgette jacassait au milieu d’un petit groupe de jeunes filles ultramodernes, tandis que Marie-Louise se rapprochait de temps en temps de sa tante et de ses cousines.

Mme Brumme entra dans ce salon, comme une ombre douce et bienveillante. Bien qu’elle ne fût ni riche, ni mondaine, sa très simple mais si véritable distinction inspirait à Mme Ferval une certaine considération. Mme Brumme, tout en se montrant pour chacune d’une exquise urbanité, se rapprocha, elle aussi, de Mme Marnière.