Part 8
A partir de ce jour, Maurice Valteyre n’osa plus demander à sa tante _de le marier_. Bien loin de la fréquenter moins assidument, il se rapprocha d’elle, au contraire, comme si, le foyer qu’il rêvait de construire s’éloignant dans le domaine nébuleux du rêve, il voulait du moins, en compensation, goûter les douceurs de ce foyer quasi maternel ouvert à son isolement. Toute la semaine, il se plongeait dans un labeur acharné, appliquant sans réserve son intelligence et ses connaissances au travail urgent, presque tragique de l’heure. Ne s’agissait-il pas, en effet, de l’emporter de vitesse sur l’adversaire barbare et cruel, afin d’arriver à le _bouter hors de France_?... Nous l’avons vu, il croyait avec ferveur à la victoire des Alliés. A travers toutes les fluctuations de la guerre, qui se prolongeait, il transposait son espoir en patientes recherches, aboutissant souvent à de géniales trouvailles. Malgré ce labeur acharné sa santé se raffermissait; mais il était si apprécié comme technicien, qu’il devait se résigner à ne pas retourner au front, malgré le désir sincère qu’il en aurait eu.
Le dimanche, ah! par exemple, le dimanche, il donnait congé à toutes ses préoccupations, afin de goûter pleinement la douceur mélancolique de ses stations chez sa parente. Pour cette femme exquise, qu’il apprenait à vénérer chaque jour plus tendrement, il avait des attentions filiales et courtoises...
C’étaient des gerbes de fleurs artistement groupées, parmi de légers feuillages, par les petites fées que sont les fleuristes parisiennes, mais au choix desquelles il avait présidé lui-même, en se souvenant des préférences de «tante Marie».
Ces attentions étaient à la fois cruelles et douces pour Mme Brumme, en lui rappelant les prodigalités affectueuses d’Alexis... Puis, après avoir déjeuné avec elle, Maurice «_l’enlevait_», disait-il, pour une promenade au Bois, un concert, une exposition au profit des blessés. Avec quels soins il l’installait en voiture, avant de prendre place à ses côtés! Qui donc n’aurait cru voir une mère et son fils, en cette femme vêtue de noir, aux cheveux argentés, accompagnée de ce grand jeune homme dont l’intéressante pâleur et la boutonnière liserée de rouge attiraient sympathiquement l’attention?...
IV
UNE LETTRE D’ANGLETERRE
Les heures de «courrier» avaient perdu le pouvoir de faire battre le cœur de Mme Brumme, elle n’en attendait ni joie ni douleur, depuis que son fils n’était plus de ce monde. Mais elle avait encore des amies, des protégés auxquels elle portait un affectueux et charitable intérêt. On venait de lui monter, ce matin-là, deux lettres, dont l’une portait le cachet de la _correspondance militaire_. L’écriture, connue d’elle, amena sur ses lèvres un doux et pensif sourire: c’était celle de Roger Dumont, l’enfant affamé de lecture, en faveur duquel elle avait fait naguère le sacrifice des livres d’Alexis. Il suffit de peu de chose pour gagner la confiance d’un jeune cœur; bien que sa mère et lui n’habitassent plus dans la maison, le souvenir du grand plaisir que Mme Brumme lui avait causé ne s’était pas effacé chez cet enfant, devenu un jeune homme de dix-huit ans. Engagé volontaire depuis un an déjà, il lui écrivait en des termes respectueusement affectueux qui la touchaient. Roger Dumont avait une nature élevée, généreuse, des sentiments chrétiens... Et, parfois, Mme Brumme se surprenait à penser, avec une joie mélancolique, que les beaux exemples de loyauté, d’héroïsme, de foi de la «douce France», choisis autrefois pour Alexis, n’avaient peut-être pas été étrangers à la formation morale de cet adolescent, à l’âge où la lecture constitue un véritable phénomène d’imbibition...
Ce fut sa lettre qu’elle ouvrit et lut la première, avec l’admiration attendrie que lui inspirait le courage simple et vrai de cet enfant.
Ensuite seulement, Mme Brumme prit la seconde enveloppe timbrée à l’effigie du roi George V, et dont la suscription ne lui était pas familière. Elle renfermait quatre longues pages, dont la signature provoqua chez Mme Brumme un mouvement de surprise et d’intérêt. Jeanne Ferval!... Près de trois années s’étaient écoulées depuis le départ de celle-ci pour l’Angleterre; la mère d’Alexis avait fini par accepter cette légende d’indifférence, répandue par Mme Ferval sur le compte de sa belle-fille, et que les apparences, il faut bien le dire, paraissaient confirmer.
Enfin, cette énigmatique Jeannette sortait du brouillard où commençait à s’effacer sa petite figure enfantine et boudeuse.
Ce fut donc avec une vive et bienveillante curiosité que Mme Brumme lut ce qui suit:
_Green House_, 10 septembre 1916.
Madame,
J’ose à peine vous écrire après un tel silence... Je n’ai cependant pas oublié la bonté que vous m’avez témoignée. Votre nom et celui de votre fils défunt sont bien souvent mêlés à mes prières... N’est-ce pas la meilleure manière de se souvenir?
Il est vrai que vous ne le saviez pas... et que vous aviez le droit de me trouver ingrate, pensée qui me faisait beaucoup de peine. Quand j’ai quitté Paris, pour me placer en Angleterre, j’étais encore bien jeune, bien «sauvageonne», comme disait la vieille bonne de grand-père. A tort ou à raison, j’ai cru devoir taire le motif qui me poussait à partir; car, si mon pauvre père avait pu lire dans mon cœur, jamais il n’eût consenti à mon départ. Lui aussi a pu me croire indifférente... A présent qu’il est mort, hélas! sans que je l’aie revu, _il sait_, du moins, que je commençais à l’aimer vraiment, et que je ne l’ai quitté que pour cela!... Je m’étais aperçue que ma présence lui créait des difficultés, occasionnait parfois des discussions très nuisibles à sa santé. Pardonnez-moi, madame, de n’être pas allée vous dire adieu... J’avais le cœur si gros: mon secret m’aurait échappé...
C’est pour la même raison que je ne vous ai pas écrit. Ce n’était pas un mot de politesse banale que j’aurais voulu vous adresser.
Maintenant que mon pauvre père n’est plus de ce monde, je n’ai plus aucun motif pour taire mes véritables sentiments... Je ne sais si je me suis trompée en croyant agir pour le mieux... et si mon absence l’avait rendu plus heureux!... La nouvelle de sa mort m’a causé beaucoup de chagrin (pas autant que celle de grand-père, mais beaucoup cependant...). Oh! comme je me sens seule ici, parfois, malgré la bonté très réelle du ménage chez lequel je vis depuis trois ans. Mr et Mrs Littlebee me rappellent les excellents _Meagle_ de Dickens: eux aussi, ils ont eu le malheur de perdre autrefois une jolie petite fille, dont le portrait fait mon admiration. Ils ont une autre fille, mariée et mère de famille; mais elle habite les Indes, où Mr et Mrs Littlebee ont longtemps vécu. (C’est là qu’ils ont connu l’abbé Lejal qui m’a recommandée à eux.)
Ils demeurent à présent aux environs de Londres, dans un joli cottage entouré d’un grand jardin, avec verger, potager, etc., et une quantité d’oiseaux aussi peu effarouchés que possible... car les oiseaux, _qui sont des gens pratiques_, savent bien que ces bons et pratiques _Meagle_ nº 2 ne leur feront point de mal.
Mon emploi à _Green-House_ est assez malaisé à définir, et la plupart de mes multiples occupations paraîtraient subalternes en France. Ici, on estime avant tout, très sincèrement, _le travail_. Lors donc que j’ai aidé aux divers travaux de jardinage, à la cueillette ou à la conservation des fruits, préparé la pâtée des poules ou coupé de l’herbe pour les lapins, je prends le thé avec Mr et Mrs Littlebee, comme si j’étais... non pas leur fille, mais une jeune parente pour laquelle ils seraient très bienveillants.
Je travaille à l’aiguille avec Mrs Littlebee, ou je lui fais la lecture... car je prononce maintenant correctement l’anglais. J’aime beaucoup les auteurs de ce pays: Scott, Thackeray, George Eliot, parce qu’ils ont prouvé (comme grand-père le remarquait) qu’on peut écrire, _pour tout le monde_, des romans du plus haut intérêt, sans jamais offenser la morale ni la pudeur chrétienne. Mais Dickens est mon favori; j’ai lu et relu _le Magasin d’antiquités_, à cause du grand-père et de la petite-fille, et _la Petite Dorrit_, à cause de... la petite Dorrit... Je ne regrette qu’une chose: c’est que les bons héros de ces livres soient protestants... comme leur auteur.
Par bonheur, Mr et Mrs Littlebee sont catholiques, et font plus que de me laisser remplir mes devoirs religieux; ils m’en donnent l’exemple. Malgré tout, j’éprouve une grande tristesse de ne pas revoir la France... surtout pendant la guerre. Je ne saurais y être d’aucune utilité... Mais ne nous dit-on pas, dès l’enfance, que la patrie est notre mère?... Eh bien! l’on souffrirait doublement, si l’on était loin d’une mère dangereusement malade.
J’ai du moins la satisfaction d’être chez de sincères amis de la France et dans un pays allié. En combattant bravement sur le sol français, les Anglais effacent toutes leurs anciennes fautes envers nous, et il me semble que Jeanne d’Arc doit être contente d’eux.
L’Angleterre reçoit souvent la visite des _zeppelins_... Leurs crimes sont déjà nombreux, et les environs de Londres ne sont pas à l’abri de leurs incursions. Mais Mr et Mrs Littlebee n’ont pas envie de quitter leur joli cottage, où ils sont accoutumés à vivre toute l’année. _A la grâce de Dieu!_... Pour ma part, je n’éprouve pas de frayeur. Il me semble que grand-père me protège.
Pardonnez-moi, madame, cette longue et trop tardive lettre... Je n’ose espérer que vous me répondiez; je ne le mérite pas, après tant de négligence apparente... Mais priez avec moi pour mon cher grand-père et mon pauvre papa, et pensez quelquefois, sans trop de sévérité, à votre petite
Jeanne FERVAL.
Lorsqu’elle retira les fines branches d’argent qui se confondaient avec ses cheveux, une rosée humectait les verres des lunettes derrière lesquelles s’abritaient les doux yeux de Mme Brumme.
Il est des âmes aigries, misanthropes, qui jouissent malignement de voir se confirmer leurs soupçons malveillants... Celle-ci, au contraire, éprouvait l’émotion la plus douce, en constatant que Jeanne Ferval n’était pas dépourvue de sensibilité, et qu’elle-même avait bien deviné, naguère, la raison touchante pour laquelle «Jeannette» n’était pas venue lui dire adieu.
«Pauvre mignonne!» murmura cette femme au cœur vraiment maternel.
Et passant un coin de son mouchoir sur les verres embués de ses lunettes, elle se mit en devoir de répondre aussitôt à «ces deux pauvres enfants»: la petite Française exilée et le petit soldat du front.
V
«GOOD NIGHT, MY DEAR...»
Depuis trois ans qu’elle vivait chez les Littlebee, Jeanne Ferval avait subi le phénomène d’adaptation que produit dans la première jeunesse un séjour prolongé à l’étranger. Les images du passé subsistent, avec un charme accru, rendu émouvant par la distance; mais de nouvelles formules s’imposent au langage, à la pensée elle-même. Toujours aussi Française de cœur, ainsi qu’on vient de le voir, Jeannette commençait _à rêver_, la nuit, _en anglais_.
La vie laborieuse et saine qu’elle menait avait sensiblement fortifié sa santé; elle était plus grande, plus développée; et l’emploi déterminé de chaque instant du jour donnait à ses mouvements quelque chose de net, de précis, aussi éloigné de l’agitation que de la langueur.
Elle portait des vêtements simples et commodes, sans nulle coquetterie, des chapeaux de paille bise, dont le bord rabattu l’abritait du soleil ou du vent.
Son allure libre et paisible était trop active pour qu’on pût la qualifier de mélancolique; mais elle dénotait le sérieux, la résignation d’une enfant qui n’attend plus ni joie ni douleur.
L’aspect de _Green-House_ et de ses environs, leur atmosphère calme, rêveuse, étaient bien ceux de cette verte campagne anglaise, que les vieilles gravures reproduisent avec tant de charme. Et c’était sur cette herbe finement veloutée, dans cette clarté tamisée par un imperceptible voile, que, jadis, dans une partie de campagne, David Copperfield avait vécu des heures innocentes et enchantées, auprès de l’éphémère petite _femme-enfant_...
C’est en de tels décors que Kate Greenaway nouait les mains de ses longues fillettes, tournoyant comme des fleurs au souffle de la brise, ou bien alignait, en brochettes d’oiselets, ses délicieux _babies_...
Mais _Green-House_ manquait de jeunesse. La servante elle-même, l’honnête Polly, rousse de cheveux et de visage, qui avait l’air d’un garçon déguisé, avait passé depuis longtemps le cap de la trentaine. La petite figure brune et sérieuse de Jeanne était seule à représenter, un peu tristement, le plus bel âge de la vie.
Sans doute, en France, patrie des nids prolongés, on eût plaint l’orpheline avec plus de sensibilité. Le ménage Littlebee se contentait de l’estimer grandement, la jugeant raisonnable, docile, laborieuse... Et, bien qu’elle fût l’opposé de leurs filles blondes comme le miel, au teint de roses effeuillées sur du lait, ils voyaient avec amitié et plaisir cette jeune Française évoluer autour de leur placide maturité.
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Septembre, précurseur de l’automne, règne à _Green-House_, mélancolique et libéral comme un riche sans héritiers. Les poiriers chargés de fruits lourds, aux tons d’or assourdis dans le feuillage, rappellent l’arbre sous lequel Van Dyck peignit son _Duc de Richmond_... Les frondaisons offrent ces verts gradués, avec, çà et là, ces taches rougissantes, ces tons de bronze, présages d’une chute encore éloignée, qui ne sont, pour le moment, qu’une parure de plus... Mais déjà les oiseaux migrateurs s’envolent avec des cris nostalgiques... Une brume gris-perle s’effrange, matin et soir, au ras de l’herbe humide... Les soirées plus longues, plus fraîches, font apprécier le _home_, malgré les restrictions apportées au bien-être: pas de flambées précoces égayant l’âtre; un éclairage plus modéré, dont les lueurs ne doivent pas filtrer au dehors; un _lunch_ moins copieux, sans friandises. C’est la guerre, avec ses privations et ses embûches... N’importe; il fait bon encore, dans ce _home_ aménagé non pour l’effet à produire, mais pour la commodité réelle de la vie; ces pièces claires, élevées, tendues de gaies cretonnes à fleurs, où chaque encoignure a son siège pratique et confortable, où l’heure du thé voit briller des ustensiles d’une netteté étincelante,... où les livres favoris ne sont point captifs dans une armoire vitrée, mais restent à la portée de la main, en de petites bibliothèques rotatives, ou bien sur des rayons, le long des boiseries,... tandis que de vieilles gravures en couleurs, d’une pénétrante poésie, quelques belles têtes d’après Van Dyck ou Reynolds, y mettent sobrement un rappel d’art.
La rousse et anguleuse Polly a enlevé le plateau du thé. La douce clarté des lampes caresse les objets familiers. Armées d’aiguilles à tricoter, Mrs Littlebee et Jeanne travaillent si activement que les pelotes de grosse laine brune placées devant elles s’épuisent à vue d’œil... Mrs Littlebee tricote pour les soldats britanniques; mais elle a déclaré que les objets confectionnés par _miss Jane_ iraient à ceux de France. «Cela est juste, n’est-ce pas?» a-t-elle ajouté flegmatiquement. Mrs Littlebee conçoit ainsi plus d’une pensée délicate, que la grâce française saurait enguirlander de fleurs, mais qui, chez elle, semblent faire partie tout simplement d’une sorte de _droit des gens_.
Mr Littlebee, le visage rasé, sanguin, sous ses cheveux gris-argent, lit à haute voix, pour les deux femmes, les journaux relatant les événements de la guerre. Et Jeanne, passionnément attentive, écoute les nouvelles de France, qui lui parviennent à travers cette voix, ce langage étrangers... Combien son pays est universellement aimé, glorifié!... Sa qualité de Française suffirait, aujourd’hui, à lui attirer l’intérêt, la bienveillance... Elle en éprouve un sentiment à la fois humble et fier, en se disant qu’elle n’a rien fait pour mériter ce titre de noblesse, mais que, dans son obscurité, elle veut, du moins, s’en montrer digne de plus en plus, chaque jour, par son courage, sa patience, son attachement aux devoirs quotidiens... Et puis, dans l’immense chœur de supplications qui montent vers le ciel, elle peut être une faible voix ignorée ici-bas, mais entendue cependant, mais exaucée!
Cette vérité consolante lui a été rappelée, le matin même, par une lettre de France, qui a échappé, pour venir jusqu’à elle, aux embûches sous-marines, et qu’elle a baisée furtivement, en la qualifiant de «chère vaillante petite chose».
Quel réconfort a été pour elle la réponse si indulgente, si bonne de Mme Brumme, et la perspective d’entretenir désormais une correspondance avec cette femme d’élite, vers laquelle l’entraîna, dès le premier regard, son instinctive sympathie de «petite sauvageonne!...» Il semble qu’un souffle vivifiant gonfle son cœur, en ranime toutes les aspirations affectueuses, qui commençaient à s’engourdir. Certes, elle n’est pas ingrate envers les maîtres de _Green-House_; ils ont, à leur insu, une part plus sensible de son amitié, de sa reconnaissance,... car elle les aime, ce soir, à la française... Elle jette, de temps en temps, un coup d’œil vers Mrs Littlebee, dont la figure se détache dans la lumière, avec ses cheveux argentés relevés à la chinoise, qui découvrent un front presque sans rides, ses yeux gris si tranquilles, sous les verres brillants de ses lunettes, ses traits, dont la ligne brève n’est pas sans fermeté, et ce teint clair et lisse comme un savon rose... Mrs Littlebee, de son côté, pose de temps en temps sur la petite tête brune et les doigts diligents de «miss Jane» son regard si sérieux, si direct, que la bonté y revêt l’aspect de la sévérité. Avec la même expression, elle le reporte sur son mari, le cher vieux compagnon inséparable de sa vie. Mais on pourrait y surprendre une lueur d’attendrissement, quand il effleure le délicieux pastel sous verre représentant leur petite Mary, morte à l’âge de cinq ans, ou le portrait de leur fille Louisa, mariée aux Indes, qui, vêtue de neigeuses mousselines, et groupant ses cinq _babies_ autour d’elle, évoque l’idée d’une belle rose blanche entourée de petits boutons.
La pendule vient de sonner dix heures. Les deux époux enlèvent, l’un son pince-nez, l’autre ses lunettes, dont ils essuient les verres, du même geste méthodique. Le mari plie ses journaux; la femme étire son tricot sur les aiguilles, pelotonne la laine relâchée...
--Jane, il est temps d’aller dormir...
Et la regardant avec attention:
--Vous semblez fatiguée, ma chère... Ne l’êtes-vous pas?
--Oh! non, madame; j’ai seulement un peu sommeil...
--Eh bien, allez vite dans votre chambre... Et si vous avez besoin de dormir une heure de plus demain, ne vous gênez pas, ma chère...
--Je vous remercie, madame...
Jeanne est debout devant Mrs Littlebee, et la bonté de cette excellente femme lui apparaît si flagrante qu’elle éprouve un désir soudain de l’embrasser... mais que penserait de cette effusion hors de propos la flegmatique maîtresse de _Green-House_? Pour elle, comme pour le vieux _gentleman_, il faut se borner à l’habituel _shake-hand_...
--_Good night, my dear._
C’est du même ton bienveillant que Mr et Mrs Littlebee profèrent leur _bonne nuit, ma chère_, du même geste un peu automatique qu’ils secouent la main de «miss Jane».
_Good night_... Oh! comme ces trois syllabes vont se graver, pour jamais, dans la mémoire de Jeanne, comme ce regard de l’excellente femme doit rester, lui aussi, présent à son souvenir, tandis que le paisible et confortable salon de _Green-House_ va prendre rang parmi les visions inoubliables!
--_Good night_, madame... _Good night_, monsieur Littlebee.
--Ah! miss Jane?...
C’est la voix du vieux _gentleman_ qui la rappelle:
--N’oubliez pas de fermer vos rideaux et de voiler votre lumière...
--_Yes, sir_...
Cette recommandation, si flegmatiquement faite, est un rappel de la menace qui plane chaque nuit sur les cottages anglais... Jeanne se conforme docilement, mais sans émoi, aux mesures de prudence édictées... Comme elle l’a écrit à Mme Brumme, elle croit sentir autour d’elle une invisible et tendre protection.
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A peine au lit, elle s’endormait, comme une enfant qui cède à la saine et bonne fatigue de ses jeux, de ses courses au grand air. Ses yeux se fermaient, ses lèvres s’entr’ouvraient sur une dernière prière. Puis le sommeil, s’emparant de ses pensées, formait une trame confuse, où les souvenirs de Quimper et de Paris se mêlaient aux réalités présentes de _Green-House_.
Ce soir-là, Jeanne se voit sur une route bordée de grands arbres, dans ce crépuscule, qui est la lumière naturelle des rêves; à côté d’elle chemine un vieillard aux cheveux blancs, qui tient à la main un bâton, comme les voyageurs bibliques.
A l’impression de tendresse qu’elle éprouve, elle reconnaît son grand-père... Il marche un peu courbé, silencieux... Et Jeanne, bien qu’elle distingue à peine ses traits, s’aperçoit que des larmes glissent lentement sur le visage du vieillard... Cette mystérieuse tristesse la pénètre graduellement.
On entend un vent aigre et sifflant comme un sanglot; des feuilles d’arbres se détachent, tourbillonnent... Alors le vieillard prend Jeanne par la main; il se ploie davantage sur son bâton... Il fuit dans la tempête... Jeannette est redevenue enfant; ses petites jambes ont peine à le suivre.
--Grand-père... Grand-père, pas si vite!...
Mais leur marche ne cesse de se précipiter et son émoi redouble en apercevant un fossé noir et profond qui barre le chemin... Mais au delà, dans une clarté d’aube, Mme Brumme, suave, et comme stylisée, lui tend les bras en souriant. A ses côtés se tient un jeune homme, ressemblant à son fils Alexis, qui regarde aussi Jeannette avec un lumineux sourire.
--_Jane! make haste!... Jane! do you not hear?_[1]
[1] «Jeanne! hâtez-vous!... Jeanne! n’entendez-vous pas?»
Qui donc l’appelle ainsi, en anglais, tandis que les chères figures de son rêve se taisent?
Oh! le fossé, le grand trou noir! elle est maintenant tout au bord... Elle perd pied... Elle tombe... Ah! ciel! quel bruit effroyable!...
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En cette nuit de septembre 1916, où, dans son profond sommeil, les bruits extérieurs s’amalgamaient avec les rêves de Jeanne, les zeppelins venaient de déployer sur l’Angleterre leur vol sinistre, et d’accomplir un nouveau massacre d’innocents..., amoncelant sur la criminelle Allemagne les charbons ardents de la vengeance divine...
Des débris humains gisaient sous des ruines de cottages... _Green-House_ et ses maîtres avaient vécu.
TROISIÈME PARTIE
I
LA PERLE CACHÉE
En cette brumeuse journée de janvier, moins froide que sombre et humide, les passants se hâtaient vers les demeures des parents, des amis, auxquels ils allaient porter leurs souhaits, leurs cadeaux de nouvel an.
Quel cataclysme immédiat ne faudrait-il pas, en effet, pour que le Parisien, dérogeant à l’usage traditionnel, s’abstînt de visiter les morts le 1er novembre, les vivants le 1er janvier?...
Pour la troisième fois depuis la guerre, une année commençait..., et cette année 1917 ne devait pas encore être celle qui verrait la fin de la terrible épreuve, le retour d’une juste paix!
Mais la pauvre humanité n’en savait rien, et cette ignorance l’aidait à vivre, à faire face aux devoirs, aux sacrifices quotidiens. Bien qu’un changement de millésime ne soit qu’une convention, au commencement de chaque année l’espoir frémit dans nos cœurs... Nous saluons comme une libératrice cette figure voilée, et parce qu’elle se tait, nous croyons qu’elle accède à tous nos désirs.
Maurice Valteyre, lui aussi, s’abandonnait à cette illusion, espérant de nouveau rencontrer cette _perle_ introuvable qu’il était las de chercher.