A la pagaïe

Part 10

Chapter 103,903 wordsPublic domain

Il me semble que personne parmi nous n'a bien connu le grand rôle que jouent dans l'existence le boire et le manger. La faim est chose si impérieuse qu'elle fait que nous digérons les nourritures les moins appétissantes et que nous sommes encore bien contents avec du pain et de l'eau pour notre dîner; comme il y a des gens qui ne peuvent se passer de lire, ne fût-ce que l'indicateur des chemins de fer. Mais c'est qu'il y a du roman là-dedans, après tout. Il n'est pas sûr que la table n'ait pas plus d'adorateurs que l'amour, et je n'hésite pas à dire que la nourriture offre pour la plupart beaucoup plus d'attraits que le paysage. Croyez-vous, comme disait Walt Whitman, que vous en êtes moins immortels? Le vrai matérialisme est d'avoir honte de ce que nous sommes. Ce n'est pas un moindre trait de la perfection humaine de découvrir la saveur d'une olive que de trouver de la beauté aux couleurs du soleil couchant.

Canoter était chose facile. De plonger la pagaie dans la rivière selon l'inclinaison convenable, tantôt à droite, tantôt à gauche, de maintenir l'avant au fil de l'eau, de vider la petite flaque d'eau qui se formait au creux du tablier, de protéger par un clignement des paupières les yeux contre l'étincellement du soleil sur l'eau, ou de passer de temps en temps sous la remorque qui se relève en sifflant du _Deo gratias de Condé_, ou _des quatre fils Aymon_, tout cela n'exigeait pas beaucoup d'art. De certains muscles bêtes suffisaient à l'accomplir dans un état moyen entre la veille et le somme, tandis que le cerveau en vacances s'endormait. Nous embrassions d'un regard les grands traits du paysage; d'un œil distrait nous regardions des pêcheurs en blouse et des lessiveuses qui barbotaient sur la rive. De temps en temps, il arrivait que la flèche de quelque clocher nous réveillait, ou le saut d'un poisson hors de l'eau, ou une traînée d'herbes aquatiques qui s'attachaient autour de la pagaie et qu'il fallait arracher et rejeter. Mais ces intervalles lucides n'étaient lucides qu'en partie. Un peu plus de nous était remis en action, mais jamais le tout. Le bureau central des nerfs, ce que, à nos heures, nous appelons Nous-mêmes, jouissait de ses vacances sans trouble, comme un ministère. Les grandes roues de l'intelligence tournaient à vide dans la tête, comme des volants, sans nul grain à moudre. J'ai passé des demi-heures entières à compter mes coups de pagaie et à oublier les centaines. Je me flatte qu'il ne saurait y avoir dans les bêtes périssables une forme de conscience plus basse. Et quel plaisir c'était! Quelle cordiale et accommodante humeur cela produisait! Il n'y a nulle astuce dans un homme parvenu à ce point, la seule apothéose possible dans la vie, l'apothéose de la stupidité; et il commence à se sentir la dignité imposante et la longévité d'un arbre.

Un bizarre travail de métaphysique pratique accompagnait ce qu'on me permettra d'appeler la profondeur, si je ne dois pas l'appeler l'intensité, de ma distraction. Ce que les philosophes appellent le moi et le non moi, _ego et non ego_, me préoccupait, bon gré mal gré. Il y avait moins de moi et plus de non moi que je n'étais accoutumé d'en trouver. Un autre manœuvrait ma pagaie à mes yeux; je sentais les pieds d'un autre contre le cale-pieds: il me semblait que mon corps n'avait pas plus de relation à moi que le canoë, la rivière ou le rivage. Ce n'est pas tout: quelque chose en moi-même, une partie de mon cerveau, une province de mon être propre, avait secoué l'obéissance et s'était établi pour son compte ou peut-être pour le compte de ce quelqu'un d'autre qui pagayait. Je m'étais ratatiné jusqu'à n'être plus qu'une toute petite chose en un coin de moi-même; j'étais isolé dans mon propre crâne. Des pensées se présentaient sans que je les en priasse. Ce n'étaient pas mes pensées: c'étaient évidemment celles de quelqu'un d'autre, et je les considérais comme une partie du paysage. Je crois, en un mot, que j'étais aussi près du Nirvana que cela est compatible avec la vie pratique; et s'il en est ainsi, je fais aux Bouddhistes mes sincères compliments; c'est un état agréable, peu compatible avec le brillant de l'esprit, non pas précisément profitable au point de vue de l'argent, un état d'or, de calme, d'insouciance, un état qui met l'homme au-dessus des alarmes. Vous l'imaginerez parfaitement en supposant que vous êtes ivre-mort et cependant que vous demeurez à jeun pour jouir de cet état. J'ai idée que ceux qui travaillent au grand air, passent une grande partie de leurs journées dans cette stupeur d'extase qui explique l'extrême quiétude et endurance de ces gens-là. Quelle pitié que de dépenser de l'argent à acheter du laudanum, quand on a ici pour rien un paradis bien supérieur!

Cette disposition d'esprit fut à tout prendre le grand exploit de notre navigation. C'est le pays le plus lointain où ce voyage m'ait introduit. Aussi bien, il est situé si loin des sentiers battus du langage que je désespère de faire goûter au lecteur la souriante, complaisante stupidité de ma condition, lorsque les idées allaient et venaient comme les poussières dans un rayon de soleil, que les arbres et les clochers le long de la rive se dressaient parfois, attirant mon attention comme des objets solides, au milieu d'un monde roulant de nuages; lorsque le frôlement rythmique du bateau et de la pagaie dans l'eau devenait une berceuse pour endormir mes pensées; lorsqu'une éclaboussure de vase sur le pont du bateau était, tantôt une souffrance intolérable pour l'œil, tantôt une compagnie pour moi, et l'objet d'une contemplation béate; et tout le temps, avec la rivière qui courait et les rives qui changeaient à droite et à gauche, je continuais à compter mes coups de pagaie, dont j'oubliais les centaines, j'étais la bête la plus heureuse de France.

AU FIL DE L'OISE

INTÉRIEURS D'ÉGLISES

Notre première étape après Compiègne nous conduisit jusqu'à Pont-Sainte-Maxence. J'étais dehors, le lendemain matin, un peu après six heures. L'air était piquant et sentait la gelée. Sur une place publique une vingtaine de femmes se disputaient pendant le marché du jour et le bruit de leurs négociations résonnait grêle et plaintif, tel le pépiement des moineaux par une matinée d'hiver. Les rares passants soufflaient dans leurs doigts et marchaient vivement, frappant le sol de leurs sabots, pour faire circuler le sang. Les rues étaient pleines d'une ombre glacée, bien que les cheminées fumassent au dessus des têtes dans l'or du ciel ensoleillé. Si vous vous éveillez assez tôt à cette saison de l'année, vous pouvez vous lever en Décembre pour déjeuner en Juin.

Je pris le chemin de l'église, car il y a toujours quelque chose à voir dans une église, ou des adorateurs vivants, ou des tombes de morts. Vous y trouvez un recueillement aussi complet que la mort et le spectacle des illusions les plus creuses; et même, si ce n'est point un morceau d'histoire, vous y attraperez toujours quelques bavardages contemporains. Il ne faisait pas aussi froid dans l'église qu'au dehors, mais il paraissait y faire plus froid. La blancheur de la nef donnait à l'œil l'illusion du pôle, et le clinquant d'un autel du continent avait l'air plus abandonné que de coutume dans la solitude et l'air glacial. Assis dans le sanctuaire, deux prêtres lisaient en attendant les pénitents; et plus loin, dans la nef, une très vieille femme faisait ses dévotions. C'était à se demander comment elle pouvait égrener son chapelet, alors que les jeunes gens pleins de santé soufflaient dans leurs doigts et se battaient les épaules pour se réchauffer. Mais si ceci m'affecta, la nature de ses exercices me découragea absolument. Elle allait de chaise en chaise et d'autel en autel, naviguant autour de l'église. A chaque autel elle dédiait un nombre égal de grains et un égal laps de temps. Comme un prudent capitaliste qui agit d'une façon quelque peu cynique dans les affaires commerciales, elle désirait placer ses supplications en valeurs célestes et variées. Elle ne voulait rien risquer sur le crédit d'un seul intercesseur. Dans toute la foule des saints et des anges, il n'en était pas un qui pût se supposer son champion de prédilection pour la défendre aux grandes assises. Je ne pouvais considérer cela que comme une grossière et transparente jonglerie, basée sur une incrédulité inconsciente.

De vieille femme aussi morte je n'en ai jamais vu: rien que des os et du parchemin curieusement assemblés. Ses yeux qui interrogeaient les miens, étaient sans expression. Je ne sais si vous ne pourriez pas dire qu'elle était aveugle; cela dépend de ce que vous entendez par voir. Peut-être avait-elle connu l'amour? peut-être mis au monde et allaité des enfants? peut-être leur avait-t-elle donné de petits noms d'amitié? Mais à présent, tout cela était disparu et ne l'avait laissée ni plus heureuse ni plus sage, et le meilleur emploi qu'elle pouvait faire de ses matinées était de venir dans cette froide église et de gagner par ses jongleries une tranche de ciel. Ce ne fut pas sans sentir ma poitrine se dilater que je m'échappai dans les rues et dans l'air vif du matin. Le matin! Grand Dieu! comme elle en serait lasse avant le soir! et si elle ne dormait pas, qu'est-ce que ce serait alors? Il est heureux qu'il y en ait peu parmi nous qui soient appelés à justifier publiquement leur vie à la barre du tribunal de la soixante-dixième année; heureux, que tant de gens soient fauchés à propos dans ce qu'ils appellent la fleur de l'âge et s'en aillent expier leurs fautes secrètement en quelque autre lieu; sans quoi, entre l'enfance maladive et la vieillesse morose, un profond dégoût de la vie pourrait s'emparer de nous.

J'eus besoin de toute mon hygiène cérébrale, pendant cette journée de canotage. Je ne pouvais digérer ma vieille dévote. Mais je fus bientôt au septième ciel de la stupidité, et je n'eus plus conscience de rien, si ce n'est que quelqu'un dans un canoë filait à force de pagaie, pendant que je comptais ses coups et oubliais les centaines. J'avais parfois peur de me rappeler les centaines, ce qui d'un plaisir aurait fait une fatigue; mais cette crainte était chimérique, car elles disparaissaient de mon esprit comme par enchantement, et je n'en savais pas plus que le roi de Prusse sur ce qui faisait mon occupation.

A Creil, où nous nous arrêtâmes pour goûter, nous laissâmes nos canoës dans un autre lavoir flottant. Comme nous étions en plein midi, ce lavoir était encombré d'une foule de bruyantes laveuses aux mains rouges. Ces laveuses avec leurs grosses plaisanteries sont à peu près tout ce que je me rappelle de l'endroit. Je pourrais compulser mes livres d'histoire, si vous y teniez beaucoup, et vous citer une ou deux dates; car cette ville a joué un assez grand rôle dans les guerres avec les Anglais. Mais je préfère mentionner un pensionnat de jeunes filles qui nous intéressa, parce que c'était un pensionnat de jeunes filles et parce que nous nous imaginâmes que nous l'intéressions aussi. Du moins il y avait les jeunes filles dans le jardin, et nous sur la rivière; et il y eut plus d'un mouchoir qui s'agita à notre passage. Cela jeta tout un trouble dans mon cœur; et pourtant, comme nous nous serions fatigués et dédaignés, ces jeunes filles et moi, si nous avions été présentés les uns aux autres à une partie de croquet. Mais c'est une mode qui m'est chère, que d'agiter un mouchoir ou d'envoyer des baisers avec la main à des gens que je ne reverrai jamais, de jouer avec la possibilité et d'enfoncer une cheville où l'imagination puisse se suspendre. Cela donne une secousse au voyageur, lui rappelle qu'il n'est pas partout un voyageur et que son excursion n'est qu'une sieste au bord du chemin dans la marche réelle de la vie.

L'église à Creil était un endroit indescriptible, éclaboussé à l'intérieur de la lumière crue tombant des fenêtres, et décoré de médaillons représentant le Chemin de la Croix. Mais il y avait comme ex-voto, un objet singulier, qui me plut énormément: une reproduction fidèle d'une péniche qui se balançait à la voûte, portant inscrite cette aspiration: Dieu conduise à bon port le Saint Nicolas de Creil! L'objet était nettement exécuté et aurait fait les délices d'une bande de gamins au bord de l'eau. Mais une chose qui me chatouillait, c'était la gravité du péril à conjurer. Qu'on suspende comme ex-voto le modèle d'un navire! très bien! Le vaisseau qui doit tracer un sillon autour du monde et visiter le tropique ou les glaces des pôles court des dangers qui valent bien un cierge et une messe. Mais le Saint Nicolas de Creil qui devait être halé pendant une dizaine d'années par de patients chevaux de trait, dans un canal rempli de mauvaises herbes, avec des peupliers bavardant au-dessus de lui et le batelier sifflant au gouvernail; qui devait faire tous ses voyages parmi la verdure du continent, sans jamais perdre de vue un beffroi de village pendant tout son temps de navigation; ma foi, j'aurais pensé que si une chose pouvait se faire sans l'intervention de la Providence, c'était bien celle-là. Mais peut-être le patron était-il un humoriste? Ou peut-être un prophète, nous rappelant le sérieux de la vie par ce signe absurde.

A Creil, comme à Noyon, Saint Joseph semblait être un saint favori, à cause de sa ponctualité. On peut spécifier le jour et l'heure; et les personnes reconnaissantes ne manquent pas de le faire sur une plaque votive, lorsque les prières ont été ponctuellement et nettement exaucées. Toutes les fois que la question de temps entre en considération, Saint Joseph est l'intermédiaire tout désigné. Je pris une sorte de plaisir à observer la vogue qu'il avait en France, car ce juste joue un très petit rôle dans la religion de mon pays. Et cependant je ne puis m'empêcher de craindre que l'on ne s'attende, dans les endroits où l'on recommande tant le Saint pour son exactitude, à ce qu'il soit reconnaissant de sa plaque votive.

Pour nous protestants, c'est de la folie et de toutes façons cela n'a pas grande importance. Que l'on conçoive sagement ou que l'on exprime comme il faut sa reconnaissance pour les faveurs que l'on reçoit, c'est une chose secondaire après tout, dès lors que l'on ressent de la reconnaissance. La véritable ignorance consiste à ne pas savoir qu'on a reçu un bienfait ou à s'imaginer qu'on l'a obtenu grâce à son propre mérite. L'homme fils de ses œuvres est après tout le plus plaisant sac à vent. Il y a une différence marquée entre décréter la lumière dans le chaos et allumer le gaz dans un salon de ville avec une boîte d'allumettes de la régie et nous avons beau faire, notre main a toujours quelque chose de tout fait, quand ce ne seraient que nos doigts.

Mais quelque chose de pire que de la folie était placardé dans l'église de Creil. L'association du Saint Rosaire (dont je n'avais jamais entendu parler auparavant) est responsable de cela. Selon l'avis imprimé, cette association fut fondée par un bref du pape Grégoire XVI en date du 17 Janvier 1832. D'après un bas-relief peint, il semble qu'elle ait été fondée à une époque indéterminée par la Vierge, qui donne un rosaire à Saint Dominique, et par l'enfant Jésus, qui en donne un autre à Sainte Catherine de Sienne. Le pape Grégoire n'est pas aussi imposant, mais il est plus à notre portée. Je ne pus savoir exactement si l'association ne s'occupait que de dévotion, ou si elle avait aussi en vue les bonnes œuvres. En tout cas, elle est magistralement organisée. Quatorze matrones ou jeunes filles sont inscrites comme associées pour chaque semaine du mois. En tête de la liste se trouve un autre nom, celui de la Zélatrice, généralement une femme mariée, le chorège de la bande. L'accomplissement des devoirs de l'Association procure des indulgences plénières ou partielles. «Les indulgences partielles sont attachées à la récitation du rosaire.» La récitation de la dizaine exigée confère promptement une indulgence partielle. Quand l'homme sert le royaume des cieux un livre de comptes à la main, je ne puis m'empêcher de craindre qu'il ne porte le même esprit mercantile dans ses relations avec ses semblables ce qui ferait de la vie une triste et sordide affaire.

Il y a pourtant un autre article d'importation plus heureuse. «Toutes ces indulgences, semblait-il, sont applicables aux âmes du Purgatoire.» Pour l'amour de Dieu, ô dames de Creil, appliquez-les toutes sans délai aux âmes du purgatoire. Burns ne voulut recevoir aucune rémunération pour ses derniers chants, préférant servir son pays par pur amour. A supposer que vous imitiez l'employé de la régie[6], mesdames, et quand bien même les âmes du Purgatoire n'éprouveraient pas grand soulagement, quelques âmes de Creil-sur-Oise ne s'en trouveraient pas plus mal en ce monde ni dans l'autre.

[6] Burns a été employé de l'accise ou régie en Ecosse.

Je ne puis m'empêcher de me demander, tout en transcrivant ces notes, si un homme né et élevé dans le protestantisme est bien en état de comprendre ces symboles et de leur rendre justice comme ils le méritent; et je ne puis faire autrement que de répondre que non. Ils ne peuvent avoir pour les fidèles cet air mesquin et laid que je leur trouve. Cela est à mes yeux aussi clair qu'un théorème de géométrie; car ces croyants n'ont ni faiblesse ni perversité d'esprit. Ils peuvent apposer leurs plaques, recommandant la promptitude de Saint Joseph, comme s'il était encore charpentier dans un village. Ils peuvent réciter la dizaine exigée et empocher métaphoriquement les indulgences, comme s'ils avaient accompli une tâche pour le ciel; et ils peuvent ensuite sortir et regarder sans honte à leurs pieds cette merveilleuse rivière qui coule près d'eux, et lever les yeux sans confusion vers les étoiles qui, semblables à des pointes d'aiguille, sont en réalité de grands mondes pleins de rivières qui coulent, plus grandes que l'Oise. Il me paraît aussi clair, dis-je, qu'un théorème de géométrie qu'avec mes idées de protestant j'ai manqué le but, et qu'avec ces abus marche de front quelque esprit plus élevé et plus religieux que je ne l'imagine.

Je me demande si d'autres me feraient les mêmes concessions. Comme les dames de Creil, après avoir récité mon rosaire de tolérance, j'attends mon indulgence sur le champ.

PRÉCY ET LES MARIONNETTES

Nous arrivâmes à Précy vers le coucher du soleil. La plaine est semée de nombreux bouquets de peupliers. En une large, lumineuse courbe, l'Oise s'étendait sous le flanc de la colline. Un léger brouillard commençait à s'élever et à confondre les différentes distances. On n'entendait pas un son, sauf celui des clochettes à moutons, dans quelques prairies sur les bords de la rivière, et le grincement d'un chariot, au bas de la longue route, qui descend la colline. Les villas dans leurs jardins, les boutiques le long de la rue, tout semblait avoir été abandonné la veille, et je me sentais porté à marcher discrètement, comme on s'y sent porté dans une forêt silencieuse. Tout à coup, nous tournâmes un coin de rue et nous aperçûmes devant nous, dans une petite prairie autour de l'Eglise, un essaim de jeunes filles vêtues à la mode de Paris, jouant au croquet. Leurs éclats de rire et le son sourd de la balle contre le maillet faisaient un joyeux tapage dans le village, et l'aspect des sveltes formes de ces jeunes filles, toutes corsetées et enrubannées, produisit dans nos cœurs un trouble proportionné aux charmes du tableau. Nous sentions l'approche de Paris, semblait-il. Et voici que nous trouvions en ce lieu des femmes de notre rang jouant au croquet, comme si Précy avait été un endroit du monde réel, au lieu d'être une étape dans l'empire féerique des voyages. Car, pour être franc, on peut à peine considérer la paysanne comme une femme et cette troupe de coquettes sous les armes, succédant à toutes ces créatures en jupons que nous avions vues sur notre route bêcher, houer et faire à dîner, faisait un trait caractéristique tout à fait surprenant dans le paysage et nous convainquit immédiatement que nous étions des hommes sujets à des défaillances.

L'auberge à Précy est la pire qui soit en France. Nulle part, pas même en Ecosse, je n'ai trouvé si mauvaise nourriture. Cette auberge était tenue par deux jeunes gens, le frère et la sœur, qui n'avaient pas encore vingt ans. La sœur nous prépara un repas, si l'on peut s'exprimer ainsi; et le frère, qui avait passé la journée à boire, rentra ramenant avec lui un boucher en ribote pour converser avec nous pendant notre repas. Nous trouvâmes des morceaux de porc tièdes dans la salade et des morceaux d'une substance molle inconnue dans le ragoût. Le boucher nous amusa en nous dépeignant la vie parisienne, qu'il se piquait de connaître parfaitement, pendant que le frère, assis sur le bord du billard, penchait en avant d'une façon inquiétante, tout en suçant un bout de cigare. Au milieu de ces distractions, éclata soudain le bruit d'un tambour, qui passait près de la maison et une voix enrouée se mit à débiter une proclamation. C'était un montreur de marionnettes annonçant une représentation pour la soirée.

Il avait installé sa baraque et allumé ses chandelles sur une autre partie du gazon où les jeunes filles jouaient au croquet, sous l'une de ces halles, si communes en France, qui servent à abriter les marchés; et, lorsque nous arrivâmes à cet endroit, le bateleur et sa femme essayaient de maintenir l'ordre parmi les spectateurs.

Ce fut la plus absurde des disputes. Les saltimbanques avaient disposé un certain nombre de bancs, et tous ceux qui s'y asseyaient devaient payer deux sous pour la place. Ces bancs étaient toujours garnis de monde--une salle comble--tant qu'il ne se passait rien; mais que la directrice parût avec l'air de vouloir faire une quête et, aux premiers sons du tambour, les auditeurs évacuaient prestement les sièges et se tenaient debout tout autour, à l'extérieur, les mains dans les poches. Cela aurait à coup sûr poussé à bout la patience d'un ange. Le directeur rugissait de l'avant-scène: il avait parcouru toute la France, et nulle part, nulle part, pas même sur les frontières de l'Allemagne, il n'avait rencontré une manière d'agir aussi indigne. Tas de coquins, tas de fripons, tas de voleurs, leur criait-il. Et de temps en temps, son épouse sortait pour faire un autre tour et d'une voix perçante, ajoutait sa quote-part à la tirade. Je remarquai, ici comme ailleurs, jusqu'à quel point les femmes ont l'esprit plus riche en matière d'insultes. Les assistants riaient et poussaient des cris bruyants aux boutades mordantes de la femme. Elle savait trouver les endroits sensibles. Elle tenait l'honneur du village à sa merci. Des voix lui répondaient avec colère dans la foule et recevaient une riposte caustique pour leur peine. Près de moi, deux vieilles dames, qui avait dûment payé leurs places, toutes rouges d'indignation, s'entretenaient, assez haut pour être entendues, de l'impudence de ces saltimbanques; mais la directrice n'avait pas sitôt surpris quelques-unes de ces paroles, que sur le champ elle les prenait à partie: Si ces dames pouvaient persuader à leurs voisins d'agir comme des honnêtes gens, les saltimbanques seraient assez polis. Ces dames avaient probablement eu leur assiette de soupe et peut-être un verre de vin, ce soir-là; les saltimbanques eux aussi aimaient bien la soupe et il ne leur plaisait pas de se voir frustrer de leurs maigres recettes, à leur nez et à leur barbe. A un certain moment, les choses en vinrent à tel point que quelques jeunes gens et le bateleur engagèrent un court pugilat, au cours duquel ce dernier roula à terre, aussi facilement qu'une de ses marionnettes, aux éclats de rire moqueurs des spectateurs.