Part 11
Cette scène m'étonna beaucoup, car je suis assez au courant des mœurs des comédiens ambulants français, qui sont tous plus ou moins artistes et je les ai toujours trouvés singulièrement aimables. Tout comédien ambulant doit être cher à toute âme droite, ne serait-ce qu'en tant que protestation vivante contre les bureaux et l'esprit mercantile, et parce qu'il nous remet en mémoire, que la vie n'est pas nécessairement ce que nous la faisons en général. Même une société de musiciens allemands, lorsqu'on la voit quitter la ville, pour faire une tournée dans les villages de la campagne, parmi les arbres et les prairies, a quelque chose de romanesque, qui séduit l'imagination. Il n'est pas une personne de moins de trente ans si insensible que son cœur n'éprouve quelque émotion à la vue d'un campement de bohémiens. Nous ne sommes pas tous des filateurs, ou, du moins, ceux qui le sont, ne le sont pas toujours. Il est encore des hommes qui veulent vivre et la jeunesse saura trouver parfois un mot courageux pour blâmer la richesse et renoncer à une position, pour courir les routes sac au dos.
Un Anglais a toujours des facilités spéciales pour se mettre en relations avec les gymnastes français; car l'Angleterre est la patrie naturelle des gymnastes. Celui-ci ou celui-là, dans son maillot pailleté, sans aucun doute sait un ou deux mots d'Anglais, a bu quelques verres d'«aff-n-aff»[7], ou peut-être a travaillé dans un _music hall_ anglais. C'est un de mes compatriotes de par sa profession. Cela entraîne pour lui, comme pour les canotiers belges, l'idée que je suis, moi aussi, un athlète.
[7] Mélange de bière anglaise; moitié stout, moitié pale-ale.
Mais le gymnaste n'est pas mon favori. Sa nature n'a rien ou n'a que fort peu de chose de l'artiste: son âme est petite et terre à terre, la plupart du temps, puisque sa profession ne lui fait jamais appel et ne l'accoutume pas aux idées élevées. Mais, si un homme a en lui assez des qualités d'un acteur pour ânonner un rôle dans une farce, cela lui rend familier tout un nouvel ordre de pensées. Il faut qu'il songe à autre chose qu'à la caisse. Il a un orgueil à lui et ce qui est beaucoup plus important, il a un but devant lui, qu'il ne pourra jamais atteindre tout à fait. Il est parti pour un pèlerinage, qui durera toute sa vie parce qu'il n'y a pas de fin à ce pèlerinage tant que la perfection n'est pas atteinte. Il se perfectionnera un peu tous les jours, ou même, s'il a renoncé à le faire, il se souviendra toujours qu'il fut un temps où il avait conçu ce haut idéal, qu'il fut un temps où il s'était épris d'amour pour une étoile. «Il vaut mieux avoir aimé et perdu.» Quand bien même la lune n'aurait rien à dire à Endymion, quand bien même ce dernier s'établirait avec Audrey et ferait paître les porcs, ne pensez-vous pas qu'il aurait plus de grâce dans sa démarche et qu'il chérirait de plus hautes pensées jusqu'à la fin? Les lourdauds qu'il rencontre à l'église n'ont jamais rien imaginé au delà du bandeau d'Audrey; mais, il y a au cœur d'Endymion une réminiscence qui, comme une épice, lui conserve l'âme fraîche et haute.
D'être seulement un de ces individus, dont la profession confine à l'art, cela imprime à la physionomie un cachet de beauté indélébile. Je me rappelle avoir dîné une fois avec une société, dans une auberge, à Château-Landon. La plupart des convives étaient évidemment des commis-voyageurs; d'autres, des paysans riches; mais, il y avait un jeune homme en blouse, dont la physionomie tranchait d'une façon surprenante avec celle des autres. Elle paraissait plus affinée, elle laissait percer un peu plus d'intelligence; elle avait un air vivant et expressif et l'on pouvait voir que les yeux du jeune homme percevaient les choses. Mon compagnon et moi nous étions fort curieux de savoir qui il était et ce qu'il pouvait être. C'était l'époque de la foire de Château-Landon et, quand nous allâmes voir les baraques, nous eûmes la réponse à notre question; car, notre ami se trouvait là, fort occupé à jouer du violon, pour faire danser les paysans. C'était un violoniste ambulant.
Une troupe de comédiens ambulants vint un jour à l'auberge, où j'étais descendu, dans le département de Seine-et-Marne. Elle comprenait le père, la mère, leurs deux filles, gaillardes au teint hâlé, à l'air décidé, qui chantaient et jouaient sans la moindre notion de leur art: puis, un jeune homme brun, l'air d'un maître d'école, peintre en bâtiments récalcitrant, qui chantait et jouait assez bien. La mère était le génie de la bande, autant qu'on peut parler de génie, quand il s'agit d'un tas de «m'as-tu vu» incompétents et le mari ne savait comment exprimer l'admiration qu'il éprouvait pour le paysan comique de sa femme. «Vous devriez voir ma vieille femme,» disait-il en inclinant sa face de buveur de bière. Un soir, ils donnèrent une représentation dans la cour de l'auberge à la lueur vacillante des lampes: misérable spectacle, que regardait froidement un auditoire de village. Le lendemain soir, sitôt les lampes allumées, il survint une pluie torrentielle et ils durent sauver tout leur bataclan, au plus vite, et se réfugier dans la grange, où ils se mirent à l'abri, glacés, trempés et sans souper. Dans la matinée, un de mes bons amis, qui partage ma vive affection pour les comédiens ambulants, fit une petite quête et me chargea de leur en remettre le produit, pour les consoler de leur déception. Je donnai la somme au père; il me remercia cordialement, et nous prîmes une tasse de café ensemble dans la salle, en causant de routes, d'auditoires et de temps durs.
Comme je m'en allais, voilà mon vieux comédien qui se lève et chapeau bas: «Je crains bien, dit-il, que Monsieur ne me regarde tout à fait comme un mendiant; mais j'ai une autre demande à lui faire.» Je me mis à le haïr sur le champ. «Nous jouons encore ce soir,» poursuivit-il. «Bien entendu je refuserai d'accepter d'autre argent de Monsieur et de ses amis, qui ont déjà été si généreux. Mais notre programme de ce soir est quelque chose de vraiment remarquable et je compte que Monsieur voudra bien nous honorer de sa présence.» Et alors, avec un haussement d'épaules et un sourire: «Monsieur comprend,--la vanité d'un artiste! Dieu me pardonne!» La vanité d'un artiste! Voilà le genre de choses qui me réconcilie avec la vie: un vieux coquin déguenillé, ivrogne, incompétent, avec des manières de gentlemen et une vanité d'artiste, garder le respect de lui-même!
Mais, l'homme selon mon cœur, c'est M. de Vauversin. Voilà près de deux ans que je l'ai vu pour la première fois et j'espère bien avoir souvent l'occasion de le revoir. Voici son premier programme, tel que je l'ai trouvé sur la table du déjeuner; je l'ai conservé depuis, comme une relique des jours glorieux:
«Mesdames et Messieurs»,
Mademoiselle Ferrario et M. de Vauversin auront l'honneur de chanter ce soir les morceaux suivants.
«Mademoiselle Ferrario chantera: _Mignon--Oiseaux légers--France--Des Français dorment là--Le château bleu--Où voulez-vous aller?_»
«Monsieur de Vauversin: _Mme Fontaine et M. Robinet--Les plongeurs à cheval--Le mari mécontent--Tais-toi, gamin--Mon voisin l'original--Heureux comme ça--Comme on est trompé._»
On éleva une estrade à une extrémité de la salle à manger. Et quel spectacle c'était de voir M. de Vauversin, la cigarette à la bouche, pinçant de la guitare et suivant les yeux de Mademoiselle Ferrario avec le regard obéissant et bon d'un chien! La séance se termina par une tombola, ou vente aux enchères de billets de loterie: admirable amusement avec toute l'excitation que produit la passion du jeu, et sans aucun espoir de gain, qui vous fasse honte de votre ardeur; car là, tout est perte; vous vous dépêchez de vider votre poche; c'est une lutte à qui perdra le plus d'argent, au bénéfice de M. de Vauversin et de Mademoiselle Ferrario.
Monsieur de Vauversin est un petit homme, avec une forêt de cheveux noirs, un air alerte et engageant, et un sourire, qui serait délicieux s'il avait de meilleures dents. Il était autrefois acteur au Châtelet; mais, il contracta à la grande chaleur et à la lumière éblouissante de la rampe une affection nerveuse, qui le mit hors d'état de paraître sur la scène. Dans cette crise, Mademoiselle Ferrario, ou si vous voulez, Mademoiselle Rita de l'Alcazar, consentit à partager sa fortune vagabonde: «Je ne saurais oublier la générosité de cette dame,» disait-il. Il porte des pantalons si étroits que ça été longtemps un problème, pour tous ceux qui l'ont connu, de savoir comment il s'y prend pour entrer dedans et pour en sortir. Il a quelque talent à l'aquarelle; il écrit des vers; c'est le plus patient des pêcheurs; et il a passé de longues journées, au fond du jardin de l'auberge, à taquiner le goujon dans la limpide rivière.
Il faut l'entendre raconter ses aventures, tout en buvant une bouteille de vin. Sa causerie a un tour si agréable et le sourire lui vient si naturellement aux lèvres, quand il s'agit de ses propres malheurs, avec parfois, une gravité soudaine, tel un homme, qui entendrait mugir les vagues, pendant qu'il dirait les périls de l'abîme. Car, sans aller plus loin qu'hier soir, je crois, la recette ne s'éleva qu'à un franc cinquante pour couvrir les frais, qui comprenaient trois francs de chemin de fer et deux de nourriture et de logement. Le maire, un millionnaire, était assis au premier rang en face, applaudissant à tout instant Mlle Ferrario et cependant, de toute la soirée, il ne donna pas plus de trois sous. Les autorités locales voient de si mauvais œil l'artiste ambulant. Hélas! je ne le sais que trop bien, moi qui ai été pris pour l'un d'entre eux, et impitoyablement incarcéré, par suite de cette méprise. Une fois M. de Vauversin alla trouver un commissaire de police, pour demander la permission de chanter. Le Commissaire, qui fumait à son aise, tira poliment son chapeau à l'arrivée du chanteur. «Monsieur le Commissaire,» commença-t-il, «je suis artiste.» Et le Commissaire de se recoiffer aussitôt. Aucune courtoisie pour les compagnons d'Apollon! «Voilà jusqu'à quel degré d'avilissement ils sont tombés,» dit M. de Vauversin, en décrivant une courbe avec sa cigarette.
Mais ce qui me charma le plus, ce fut la sortie qu'il fit, une fois que nous avions passé toute la soirée à causer des embarras, des outrages et des moments de gêne de sa vie errante. Quel qu'un disait qu'il vaudrait mieux avoir un million d'argent comptant, et Mlle Ferrario admettait qu'elle préférerait infiniment cela. «Eh bien, moi non», s'écria M. de Vauversin, en frappant la table de sa main. «Si quelqu'un a manqué sa vie dans le monde, n'est-ce pas moi? J'avais un art, dans lequel j'ai fait des choses bien, aussi bien que quelques-uns, mieux, peut-être, que d'autres; et maintenant cet art m'est interdit. Il faut que j'aille dans la campagne recueillir des gros sous et chanter des inepties. Pensez-vous que je regrette ma vie? Pensez-vous que je préfèrerais être un bourgeois gros et gras comme un veau? Non, certes. J'ai eu des moments, où j'ai été applaudi sur les planches. De cela, je ne fais aucun cas. Mais, j'ai parfois eu la sensation intime, en mon for intérieur, alors que je n'obtenais pas un seul applaudissement de la salle entière, que j'avais trouvé une intonation juste ou un geste exact et frappant; et alors, messieurs, j'ai su ce que c'était que d'être artiste. Et savoir ce que c'est que l'art, c'est avoir pour toujours un intérêt, tel qu'aucun bourgeois n'en peut trouver dans ses mesquines affaires. Tenez, messieurs, je vais vous le dire--c'est comme une religion.»
Telle fut, en tenant compte des manques de mémoire et des inexactitudes de traduction, la profession de foi de M. de Vauversin. Je lui ai donné son propre nom, de peur que quelque comédien ambulant ne vînt se mettre entre lui avec sa guitare et sa cigarette et Mlle Ferrario. Car tout le monde ne devrait-il pas faire ses délices d'honorer ce disciple malheureux et loyal des Muses? Puisse Apollon lui inspirer des rimes qu'on n'a jamais rêvées! Puisse la rivière être moins avare et faire mordre les poissons argentés à son appât! Puisse le froid ne pas le faire pâtir, au cours des longues tournées d'hiver! Puisse le petit greffier de village ne point le blesser par ses façons offensantes! Puisse-t-il enfin avoir toujours à ses côtés Mlle Ferrario, pour la suivre de ses yeux soumis et l'accompagner sur la guitare!
Les marionnettes faisaient un amusement bien lugubre. Elles jouaient une pièce appelée Pyrame et Thisbé en cinq mortels actes, écrits en alexandrins tout aussi longs que les acteurs. Une marionnette était le roi, une autre le mauvais conseiller, une troisième, à laquelle on prêtait une beauté exceptionnelle, représentait Thisbé; puis il y avait des gardes et des pères inexorables et des messieurs qui se promenaient. Il ne se passa rien de particulier pendant les deux ou trois actes auxquels j'assistai; mais vous serez enchantés d'apprendre que les trois unités étaient dûment observées et que toute la pièce, sauf une seule exception, se développait conformément aux règles classiques. Cette exception, c'était le paysan comique, maigre marionnette en sabots, qui parlait en prose et dans un gros patois, qu'appréciait beaucoup l'auditoire. Il prenait des libertés inconstitutionnelles avec la personne de son souverain, donnait avec ses sabots des coups de pied dans la figure aux autres marionnettes, et toutes les fois que les soupirants qui parlaient en vers avaient le dos tourné, il faisait la cour à Thisbé pour son propre compte en prose comique.
Les évolutions de cet individu et le petit prologue, dans lequel le montreur faisait un éloge humoristique de ses artistes, louant leur indifférence aux applaudissements et aux sifflets et leur pur dévouement à leur art étaient les seules circonstances de toute la pièce, capables de faire naître un sourire. Mais les villageois de Précy semblaient ravis. En vérité, tant qu'une chose est un spectacle et que vous payez pour la voir, il est presque certain qu'elle amusera. Si on nous faisait payer tant par personne pour les couchers de soleil, ou si Dieu faisait battre le tambour à la ronde avant la fleuraison des aubépines, quel train ne ferions-nous pas à propos de leur beauté? Mais de telles choses, de même que les bons compagnons, les sottes gens cessent bientôt de les observer. Et le commis voyageur distrait passe, secoué dans son cabriolet à ressorts, et ne remarque positivement pas les fleurs le long du chemin, ni le paysage du ciel par dessus sa tête.
DE RETOUR AU MONDE
Des deux jours de navigation qui suivirent il reste peu de chose dans mes souvenirs et rien du tout dans mon carnet de notes. La rivière continuait à couler régulièrement à travers les charmants paysages de rivière. Des laveuses en robe bleue, des pêcheurs en blouse bleue diversifiaient les rives vertes et le rapport des deux couleurs était analogue à celui de la fleur et de la feuille dans le myosotis. Une symphonie en myosotis: c'est ainsi, je pense, que Théophile Gautier aurait pu caractériser le panorama de ces deux jours. Le ciel était bleu et sans nuages; et la surface glissante de la rivière présentait, aux endroits unis, un miroir au ciel et aux rives. Les blanchisseuses nous saluaient par des rires, et le bruit des arbres et de l'eau faisait un accompagnement à nos pensées assoupies, dans notre rapide marche au fil de l'eau.
Le volume considérable de la rivière, le but vers lequel elle tendait infatigablement tenaient l'esprit enchaîné. Elle semblait à présent si sûre de sa fin, si forte et si aisée dans son allure, tel un homme fait bien résolu. Les flots l'appelaient de leurs mugissements sur les sables du Hâvre.
Pour ma part, glissant le long de cette voie mouvante dans mon violon de canoë, je commençais aussi à soupirer après mon océan. Tôt ou tard, un désir de la vie civilisée s'empare nécessairement de l'homme civilisé. J'étais las de manier la pagaie; j'étais las de vivre à la lisière de la vie; je désirais me retrouver au beau milieu; je désirais me remettre au travail; je désirais me retrouver avec des gens qui comprissent ma langue et qui pussent voir en moi un de leurs égaux, un homme et non plus une curiosité.
Aussi, à Pontoise, une lettre nous décida; et pour la dernière fois, nous tirâmes nos embarcations de cette rivière de l'Oise, qui les avait fidèlement portées, pendant de si longs jours, par la pluie comme par le soleil. Cette bête de somme rapide et sans pieds avait charrié nos fortunes pendant tant de milles que nous lui tournions le dos, émus de nous en séparer.
Longtemps, nous nous étions détournés du monde; mais à présent, nous étions de retour aux lieux familiers, où la vie elle-même est le courant qui nous emporte à la rencontre des aventures, sans qu'il soit besoin d'un coup de pagaie.
Maintenant, nous allions, comme tous les voyageurs, retourner voir quels changements la fortune avait apportés dans notre entourage, quelles surprises nous attendaient chez nous et quel chemin le monde avait parcouru en notre absence. Vous pourrez pagayer tout le long du jour, mais c'est quand vous rentrerez à la nuit tombante, et quand vous parcourrez du regard la chambre familiale, que vous trouverez l'Amour ou la Mort, vous attendant près du foyer; et les plus belles aventures ne sont pas celles que nous allons chercher.
PRIS POUR ESPION
Le pays où ils voyageaient, cette verte et fraîche vallée du Loing, est plein d'attrait pour ceux qui aiment la gaieté et se plaisent à la solitude. Le temps était superbe; toute la nuit il avait tonné et éclairé, et la pluie était tombée à torrents; mais pendant la journée, le ciel fut sans nuages, le soleil brûlant, l'air vif et pur. Ils allaient séparés: la Cigarette traînant derrière assez philosophiquement, le maigre Aréthuse marchant devant de son pas rapide. De cette façon chacun jouissait de ses propres réflexions le long du chemin; chacun avait sans doute le temps d'en être fatigué, avant de rencontrer son camarade à l'auberge désignée; et les plaisirs de la société et de la solitude se combinaient pour remplir la journée. L'Aréthuse portait dans son havresac les œuvres de Charles d'Orléans et employait quelques-unes des heures du voyage à l'élaboration de rondeaux anglais. Il a dû ainsi précéder dans cette voie Mr. Lang, Mr. Dobson, Mr. Henley, et tous les faiseurs de rondeaux contemporains; mais pour de bonnes raisons, il sera le dernier à publier ce qu'il a écrit. La Cigarette marchait chargé d'un volume de Michelet et ces deux livres, on le verra, jouèrent un rôle dans l'aventure suivante.
L'Aréthuse était vêtu d'une façon peu sage. Il n'apporte aucune recherche à sa toilette; mais en tous cas, il ne fut jamais si mal inspiré que dans cette excursion. Il était en effet parti, sans avoir eu le temps de se retourner, de Barbizon, l'endroit le moins à la mode d'Europe. Sur la tête il portait une calotte de fumeur, faite aux Indes, et dont le galon d'or était piteusement éraillé et terni. Une chemise de flanelle d'une agréable teinte sombre, que les esprits satiriques qualifiaient de noire; un veston de cheviotte claire, fait par un bon tailleur anglais, un pantalon de toile de confection à bon marché et des guêtres de cuir complétaient son accoutrement. Sa personne est exceptionnellement maigre et son visage n'est pas, comme celui de mortels plus heureux, un certificat. Pendant des années il n'a pu passer une frontière, ni entrer dans une banque, sans être l'objet de soupçons. Partout sauf dans sa ville natale, la police le regardait de travers, et (bien que je sois sûr que ceci ne sera pas cru) on vient de lui refuser l'accès du Casino de Monte-Carlo. Si vous voulez bien vous le figurer vêtu comme on vient de le dépeindre, courbé sous son havresac, marchant à près de huit kilomètres à l'heure, avec les plis du pantalon de confection flottant autour de ses jambes héronnières, et si vous y ajoutez les regards qu'il ne cessait de jeter vivement autour de lui, comme s'il avait peur d'être poursuivi, le personnage ainsi réalisé est loin d'être rassurant. Lorsque Villon cheminait, (suivant peut-être la même riante vallée), pour se rendre en exil dans le Roussillon, je me demande s'il n'avait pas quelque ressemblance avec lui. Il avait sans aucun doute quelques préoccupations du même genre, car il a dû, lui aussi, chemin faisant, tourner des vers dans son cerveau, mais avec plus de bonheur que son successeur. Et s'il a eu quelque chose comme le même temps inspirateur, les mêmes nuits de vacarme, des hommes en armure dégringolant avec fracas l'escalier du ciel, la pluie sifflant sur les rues du village, l'œil farouche du taureau de la tempête lançant ses éclairs toute la nuit dans la chambre nue de l'auberge, le même doux retour de la lumière, le même insondable bleu du midi, les mêmes soirs alcyoniens[8] et fortement colorés et surtout, s'il a eu quelque chose comme un aussi bon camarade, quelque chose comme un goût aussi vif pour ce qu'il voyait et ce qu'il mangeait, et pour les cours d'eau où il se baignait et le fatras qu'il écrivait, j'échangerais volontiers de grands domaines aujourd'hui avec le pauvre exilé, et je croirais encore gagner au change.
[8] Alcyoniens: apaisés, calmes. Mythologie. Jours alcyoniens. Chez les Grecs, les sept jours qui précédaient et les sept jours qui suivaient le solstice d'hiver, pendant lesquels l'alcyon était supposé faire son nid et couver ses œufs sur la mer, qui alors était calme. L'alcyon était le symbole de la paix et de la tranquillité.
Mais il y avait entre les deux voyages un autre point de similitude qui devait coûter cher à l'Aréthuse: ils se firent tous deux en des jours de sécurité incomplète. C'était peu après la guerre franco-allemande. Si rapide que soit l'oubli chez l'homme, ce coin de pays fourmillait encore d'histoires de uhlans et de sentinelles avancées, et de gens qui avaient été à deux doigts de la corde d'ignominie, et de charmantes amitiés momentanées entre l'envahisseur et l'envahi. Un an, deux ans après au plus, vous auriez pu parcourir ce pays en tous sens sans entendre une seule anecdote; et un an ou deux plus tard, vous auriez (à supposer que vous fussiez un jeune homme de mauvaise mine, affublé d'une façon indéfinissable) circulé dans la région en toute sûreté. Car, de même que d'autres choses intéressantes, le spectre de l'espion prussien aurait quelque peu pâli dans l'imagination des gens.