A la pagaïe

Part 9

Chapter 93,785 wordsPublic domain

Je saisis en grande partie l'esprit de ce qui se passait. Il serait certes difficile de ne pas comprendre le Miserere, que je considère comme l'œuvre d'un athée. S'il est jamais bon de se mettre au cœur une telle désespérance, le Miserere est la musique convenable, et une cathédrale une scène appropriée. Jusque là, je suis d'accord avec les Catholiques (singulière appellation qu'ils se donnent, après tout). Mais pourquoi, au nom de Dieu, ces choristes de jour de fête? pourquoi ces prêtres qui glissent des regards errants dans l'assistance, tout en feignant d'être en prières? Pourquoi cette grosse dondon de nonne qui met tant de rudesse à diriger sa procession et secoue par le bras les jeunes vierges en défaut? Pourquoi ces crachements, ces reniflements, ces oublis de clefs, et les mille et une petites mésaventures, qui troublent un état d'âme qu'on a laborieusement établi, grâce au plain-chant et à la musique de l'orgue? Les révérends-pères n'ont qu'à aller dans la première salle de spectacle venue pour voir ce qu'on peut faire avec un peu d'art, et comme il est nécessaire, pour susciter les hauts sentiments, d'exercer les figurants et de faire mettre chaque siège à la place convenable.

Il est encore une chose qui m'affligea. Je pouvais supporter un Miserere, moi; car je venais de prendre depuis peu beaucoup d'exercice en plein air. Mais j'aurais voulu voir ailleurs les vieillards. Ce n'était ni le genre de musique, ni le genre de théologie convenable pour des hommes et des femmes qui à cette époque de leur existence ont passé par la plupart des accidents et ont probablement une opinion à eux sur l'élément tragique de la vie. Une personne avancée en âge peut en général se faire à elle-même son propre miserere; et cependant, je remarque qu'elle aime mieux faire du Jubilate Deo son chant ordinaire. En somme, le meilleur exercice religieux pour les gens âgés consiste à se remémorer leur propre expérience; tant d'amis morts, tant d'espérances déçues, tant d'erreurs et de faux pas; mais aussi, tant de jours brillants et de sourires de la providence. Il y a sûrement là matière à un sermon très éloquent.

En somme, tout cela m'avait pénétré d'une solennelle gravité. Dans la petite carte coloriée représentant tout notre «_Voyage à la pagaie sur le continent_», que mon imagination conserve encore, et déroule parfois pour l'amusement de mes moments de loisir, la cathédrale de Noyon figure à une échelle absurde et doit occuper presque autant de place qu'un département. Je vois encore le visage des prêtres, comme s'ils étaient à mes côtés; et j'entends encore _Ave Maria, ora pro nobis_ résonner à travers l'église. Pour moi tout Noyon est effacé par ces souvenirs qui dominent tout, et je n'ai cure d'en dire davantage sur la ville. Elle n'était tout au plus qu'un amoncellement de toits bruns, où les gens, je crois, mènent dans le calme une vie très honorable. Mais l'ombre de l'église tombe sur elle quand le soleil est bas, et la sonnerie des cinq cloches porte dans tous les quartiers l'annonce que l'orgue a commencé à se faire entendre. Si jamais je me rallie à l'église de Rome, ce sera à condition d'obtenir l'évêché de Noyon-sur-Oise.

AU FIL DE L'OISE

EN ROUTE POUR COMPIÈGNE

Les gens les plus patients finissent par se lasser d'être continuellement mouillés par la pluie; sauf bien entendu, dans les «Hautes-terres» d'Ecosse où il n'y a pas assez d'intervalles de beau temps pour qu'on s'aperçoive de la différence. Tel semblait devoir être notre cas le jour où nous quittâmes Noyon. Je ne me rappelle rien du voyage; ce ne fut rien que des berges d'argile, des saules et de la pluie, une pluie incessante, impitoyable, battante, jusqu'au moment où nous nous arrêtâmes pour manger un morceau dans une petite auberge, à Pimprez, où le canal longeait la rivière de très près. Nous avions si triste mine, trempés comme nous l'étions, que l'aubergiste alluma quelques brins de bois dans la cheminée pour nous réconforter. Nous nous assîmes là au milieu d'un nuage de vapeur, nous lamentant sur notre situation. Le mari jeta sa gibecière sur ses épaules et partit à longues enjambées pour la chasse; sa femme s'assit dans un coin éloigné à nous observer. Je crois que nous valions bien la peine d'être regardés. Nous grommelions sur notre infortune de la Fère; nous prévoyions d'autres La Fères dans l'avenir--bien que les choses allassent mieux avec la Cigarette pour truchement; il avait infiniment plus d'aplomb que moi et possédait une façon cavalière et péremptoire d'aborder une aubergiste, qui annihilait la mauvaise impression que faisaient nos sacs de caoutchouc. D'avoir parlé de la Fère cela nous fit causer des réservistes.

«Faire ses vingt-huit jours», dit-il, «semble une assez piètre façon de passer ses vacances d'automne».

«A peu près aussi piètre», répliquai-je avec abattement, «que d'aller en canoë».

«Ces messieurs voyagent pour leur agrément»? demanda l'aubergiste avec une inconsciente ironie.

C'en était trop. Les écailles nous tombèrent des yeux. Une autre journée de pluie et, c'était bien décidé, nous mettions nos bateaux dans le train.

Le temps se le tint pour dit: Nous avions reçu notre dernière «douche». L'après-midi le temps se mit au beau; de grands nuages voyageaient encore dans le ciel, mais seuls maintenant, traçant leur route au milieu de l'immensité azurée; et un coucher de soleil offrant les tons les plus délicats du rose et de l'or inaugura une nuit obscure et étoilée et un mois de beau temps ininterrompu. En même temps la rivière commençait à nous laisser voir un peu mieux dans la campagne. Les berges n'étaient plus si hautes; il n'y avait plus de saules sur les rives, et de riantes collines s'élevaient tout le long de son cours dessinant leur profil sur le ciel.

Peu après le canal arrivant à sa dernière écluse commença à déverser ses maisons d'eau dans l'Oise, en sorte que nous n'eûmes plus à craindre le manque de compagnie. Ici se trouvaient tous nos amis: le Deo Gratias de Condé et les quatre fils Aymon descendaient joyeusement le fil de l'eau avec nous. Nous échangeâmes des plaisanteries de circonstance avec le batelier perché au milieu de ses gaffes, ou avec le conducteur, enroué d'avoir braillé après ses chevaux, et les enfants vinrent à notre passage nous regarder par dessus bord. Nous n'avions jamais remarqué combien les bateaux nous manquaient; mais une impression d'incomparable douceur s'empara de nous, lorsque nous vîmes la fumée s'élever de leurs cheminées.

Un peu en aval de cette jonction, nous fîmes une autre rencontre d'importance plus grande encore, car c'est là que nous fûmes rejoints par l'Aisne, déjà bien loin de sa source, mais toute fraîche sortie de la Champagne. Ici finissait l'adolescence de l'Oise; c'était le jour de son mariage; dès lors elle s'avança majestueuse et pleine jusqu'aux bords, ayant conscience de sa dignité et des diverses digues qu'il avait fallu lui élever. Elle devenait un trait calme dans le tableau. Les arbres et les villes se voyaient dans ses eaux comme dans un miroir. Elle portait allègrement les canoës sur sa large poitrine; il n'était pas besoin de lutter beaucoup contre les tourbillons, mais l'oisiveté passait à l'ordre du jour, et nous n'avions qu'à filer tout droit, plongeant la pagaie tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, sans intelligence ni effort. Il nous venait vraiment un temps calme à tous égards, et nous étions emportés vers la mer comme des «gentlemen».

Le soleil se couchait lorsque nous arrivâmes à Compiègne: beau profil de ville au-dessus de la rivière. Au delà du pont un régiment défilait tambour battant. Des gens flânaient sur le quai, les uns pêchant, les autres contemplant paresseusement la rivière. Et tandis que nous filions rapidement sur l'eau devant eux, nous pûmes les voir montrer du doigt les canoës et se parler entre eux. Nous abordâmes à un lavoir flottant où les lessiveuses battaient encore leur linge.

A COMPIÈGNE

Nous descendîmes à Compiègne dans un grand hôtel plein de mouvement, où personne ne remarqua notre présence.

La réserve et le militarisme (comme disent les Allemands) y dominaient. Un camp de tentes blanches en forme de cône, hors de la ville, avait l'air d'un feuillet détaché d'une bible illustrée. Des ceinturons décoraient les murs des cafés, et les rues ne cessaient de retentir toute la journée d'airs de musique militaires. Impossible d'être anglais, sans éprouver un sentiment d'orgueil, car les hommes qui suivaient les tambours étaient petits et marchaient mal. Chacun s'inclinait à son angle et cahotait à sa guise en marchant. Il n'y avait rien chez eux de la superbe allure avec laquelle un régiment de «_highlanders_» de haute taille s'avance musique en tête, solennel et inévitable comme un phénomène naturel. Quel est l'homme qui, après avoir vu ce spectacle, peut oublier le tambour major marchant devant, les peaux de tigre des tambours, les «plaids» ondoyants des joueurs de flûte, l'étrange et élastique rythme du régiment entier, touchant le sol en cadence, et le coup de la grosse caisse, lorsque les cuivres cessent et que les fifres aigus reprennent l'air martial à leur place?

Une jeune anglaise en pension en France commença à dépeindre à ses compagnes françaises un de nos régiments à la parade, et tout en allant, elle me dit que le souvenir se faisait si vif, elle devint si fière d'être la compatriote de tels soldats et si triste de se trouver dans un autre pays, que la voix lui manqua et qu'elle fondit en larmes. Je n'ai jamais oublié cette jeune fille et, selon moi, il s'en faut de bien peu qu'elle ne mérite une statue. L'appeler une jeune demoiselle, avec toutes les futiles associations d'idées que fait naître ce mot, serait lui faire insulte. En tous cas, elle peut être sûre d'une chose, c'est que quand bien même elle n'épouserait jamais un héroïque général, quand bien même sa vie n'aurait aucun résultat grand et immédiat, elle n'aura pas vécu en vain pour son pays natal.

Mais, bien que les soldats français ne payent pas de mine à la parade, en marche ils sont gais, alertes, pleins de bonne volonté, comme une troupe de chasseurs de renards. Je me rappelle avoir vu un jour une compagnie traverser la forêt de Fontainebleau, sur la route de Chailly, entre le Bas Bréau et la Reine Blanche. L'un des soldats marchait un peu avant les autres et chantait à tue-tête un audacieux chant de marche. Derrière lui ses camarades remuaient leurs pieds et même balançaient leur fusil en cadence. Un jeune officier avait toutes les peines du monde à garder son sérieux en entendant les paroles. Vous n'avez jamais rien vu d'aussi gai et d'aussi spontané que leur allure; les écoliers ne montrent pas plus d'ardeur au jeu de la poursuite, et vous auriez pensé qu'il était impossible de fatiguer des marcheurs si pleins de bonne volonté.

Ce qui me charma le plus à Compiègne fut l'hôtel de ville. Je raffolai de l'hôtel de ville. C'est un monument d'un tourmenté tout gothique, tout garni de tourelles, de gargouilles et de taillades, et décoré d'une demi-douzaine de fantaisies architecturales. Quelques-unes des niches sont dorées et peintes, et dans un grand panneau carré, au centre, en relief noir sur fond d'or, se dresse, monté sur un cheval en marche, Louis XII, la main sur la hanche et la tête rejetée en arrière. On voit percer dans chacun de ses traits une arrogance royale. Le pied dans l'étrier saille insolemment sur le cadre; l'œil est dur, orgueilleux; le cheval même semble prendre plaisir à fouler aux pieds les serfs prosternés, et avoir le souffle de la trompette dans les naseaux. Ainsi chevauche à jamais, sur la façade de l'hôtel de ville, le bon roi Louis XII, père de son peuple.

Par dessus la tête du roi, dans la haute tourelle centrale, apparaît le cadran d'une horloge, et un peu au dessus, trois petits personnages mécaniques, chacun un marteau à la main, dont le rôle est de carillonner les heures, les demies et les quarts, pour les bourgeois de Compiègne. Celui du centre a une cuirasse dorée, les deux autres portent des hauts de chausses dorés, et tous trois ont d'élégants chapeaux à larges bords comme des cavaliers. A mesure que l'aiguille approche du quart, ils tournent la tête et se regardent sciemment les uns les autres; et alors, ding font les trois marteaux s'abattant sur les trois petites cloches placées au-dessous. L'heure suit, profonde et sonore, à l'intérieur de la tour; et les trois personnages dorés se reposent de leur travail.

Je pris à leurs manœuvres un plaisir vif et sain, et j'eus grand soin de manquer aussi peu de leurs représentations que possible. Et je remarquai que même la Cigarette, tout en faisant mine de dédaigner mon enthousiasme, était de son côté un spectateur plus ou moins assidu. Il y a quelque chose d'extrêmement absurde à exposer de pareils joujoux aux outrages de l'hiver au haut d'un édifice. Ils seraient mieux à leur place sous globe, en face d'une horloge de Nuremberg. La nuit surtout, lorsque les enfants sont couchés et que les grandes personnes même ronflent dans leurs draps, ne semble-t-il pas impertinent de laisser ces personnages couleur pain d'épices à se regarder et à tinter pour les étoiles et pour la lune qui monte au firmament. Il paraît assez naturel que les gargouilles contorsionnent là haut leur face simiesque, assez naturel que le potentat chevauche son destrier, semblable à un centurion dans une vieille estampe allemande représentant la _Via Dolorosa_; mais les joujoux devraient être serrés dans une boîte, enveloppés dans de l'ouate, jusqu'au lever du soleil et jusqu'au moment où les enfants sont de nouveau dehors à s'amuser.

Au bureau de poste de Compiègne un gros paquet de lettres nous attendait, et, chose qui n'arriva qu'en cette occasion, les employés nous les remirent assez poliment sur notre simple demande.

On peut en quelque sorte dire que notre voyage se termine avec ce sac de lettres à Compiègne. Le charme était rompu. Dès ce moment nous étions en partie de retour chez nous.

On ne devrait avoir aucune correspondance quand on voyage. C'est bien assez déjà d'avoir à écrire mais il n'y a rien qui tue toute sensation de vacances comme de recevoir des lettres.

«C'est hors de mon pays et de moi-même que je vais». Je veux faire un plongeon pendant un certain temps dans de nouvelles conditions de vie, comme je plongerais dans un autre élément. Je n'ai rien à faire avec mes amis ou mes affections pendant ce temps. Quand je suis parti, j'ai laissé mon cœur chez moi dans un bureau ou je l'ai envoyé en avant avec mon porte-manteau m'attendre à ma destination. Mon voyage terminé, je ne manquerai pas de lire vos lettres avec l'attention qu'elles méritent. Mais j'ai dépensé tout cet argent, remarquez bien, et j'ai donné tous ces coups de pagaie, à seule fin d'être au loin; et cependant, vous me retenez chez moi avec vos perpétuelles communications. Vous tirez sur la corde, et je sens que je suis un oiseau attaché. Vous me poursuivez par toute l'Europe de ces petites vexations que je voulais éviter par mon départ. Il n'y a pas de libération dans la guerre de la vie, je le sais bien; mais n'y aura-t-il pas seulement une semaine de congé?

Nous étions debout à six heures, le jour où nous devions partir. On avait si peu fait attention à nous que c'est à peine si je pensais qu'on daignerait nous présenter une note. Mais on n'y manqua pas; il y eut même quelques articles salés. Nous payâmes poliment à un commis désintéressé et nous quittâmes l'hôtel avec les sacs de caoutchouc sans être remarqués. Personne ne se soucia de savoir quoi que ce fût de nous. Impossible de se lever avant un village; mais Compiègne était devenue une si grande ville qu'elle prenait ses aises le matin, et nous étions levés et bien loin, qu'elle était encore en robe de chambre et en pantoufles. Les rues étaient abandonnées aux gens qui lavaient les escaliers des portes; personne n'était en grande toilette, sauf les cavaliers sur l'hôtel de ville. Ils étaient bien lavés par la rosée, tout pimpants sous leur dorure; leurs visages respiraient l'intelligence et le sentiment de la responsabilité professionnelle. Kling firent-ils sur les cloches pour la demie de six heures, comme nous passions. Je trouvai bien gentil de leur part de me faire ce compliment d'adieu; jamais ils ne furent mieux en forme, pas même le dimanche à midi.

Il n'y avait personne à nous voir partir que les laveuses matinales--matinales et pourtant en retard--qui déjà portaient leur linge dans leur lavoir flottant sur la rivière. Très gaies avec quelque chose de matinal dans leurs manières, elles plongeaient hardiment leurs bras dans l'eau, sans paraître saisies du froid. Ce serait un travail décourageant pour moi que ce début matinal et cette première immersion froide, un travail tout ce qu'il y a de plus décourageant. Mais je crois qu'elles auraient aussi peu volontiers changé de condition avec nous que nous avec elles. Elles se pressèrent à la porte pour nous regarder partir dans les minces brouillards ensoleillés étendus sur la rivière, et nous accompagnèrent de leurs cordiales acclamations jusqu'au moment où nous eûmes dépassé le pont.

AUTRES TEMPS

A un certain point de vue, on peut dire que ces brouillards ne se levèrent jamais de dessus notre voyage; et depuis ce moment jusqu'à la fin, ils flottent très denses dans mon carnet de notes. Aussi longtemps que l'Oise avait été une petite rivière campagnarde, elle nous avait fait passer tout contre les portes des maisons et nous pouvions causer avec les habitants des champs riverains; mais à présent qu'elle était devenue si large, nous n'apercevions plus qu'à distance ce qui se passait le long des bords. Il y avait la même différence qu'entre une grand'route et un petit sentier de campagne qui se promène à travers des jardins. Nous nous trouvions maintenant dans des villes où personne ne nous importunait par ses questions; l'onde nous avait portés au milieu de la vie civilisée où les gens passent sans se saluer. Dans les endroits où les habitants sont clairsemés, nous tirons de chaque rencontre tout le parti possible; est-ce une ville, nous ne sortons plus de nous-mêmes et ne disons plus un mot, hors que nous ne marchions sur les pieds de quelqu'un. Dans ces eaux-là nous n'étions plus désormais des bêtes curieuses et personne ne supposait que nous fussions venus d'au delà de la ville voisine. Je me rappelle qu'à notre entrée dans l'Isle-Adam par exemple, nous rencontrâmes des bateaux de plaisance par douzaines, sortant pour l'après-midi, et il n'y avait rien pour distinguer le véritable voyageur du promeneur, sauf, peut-être, la malpropreté de ma voile. Est-ce que la compagnie à bord de l'un des bateaux ne pensa pas reconnaître en moi un voisin? Fut-il jamais rien de plus blessant? Voilà où tout le roman en était tombé. Naguère, sur la haute Oise où, en général, rien ne naviguait que le poisson, la présence de deux canotiers ne pouvait s'expliquer d'aussi vulgaire façon; nous étions des intrus étranges et pittoresques; et de l'étonnement des gens surgissait une sorte d'intimité légère et fugitive tout le long de notre route. Il n'y a en ce monde que prêtés rendus, bien qu'on ne les démêle pas toujours sans quelque difficulté; car nous n'étions pas nés quand on marqua les coches, et depuis que le monde existe, il n'y a pas encore eu de jour de règlement de comptes. On obtient à peu près autant de plaisir qu'on en donne. Tant que nous fûmes une sorte de vagabonds bizarres, de ceux qu'on regarde et qu'on suit comme un charlatan ou une troupe de bohémiens, nous ne manquâmes pas d'amusement en retour; mais sitôt que nous tombâmes nous-mêmes au lieu commun, tous ceux que nous rencontrâmes perdirent leur aspect merveilleux. Et c'est une raison entre mille qui fait que le monde est triste aux personnes tristes.

Dans nos précédentes aventures il y avait généralement à faire, et cela nous réveillait. Les averses mêmes avaient un effet revivifiant et secouaient l'esprit de sa torpeur. Mais à présent que la rivière ne courait plus à proprement parler, qu'elle ne faisait que glisser à la mer d'une hâte égale, directe, mais imperceptible, et que le ciel nous souriait tous les jours invariablement, nous commençâmes à glisser dans cet assoupissement doré de l'esprit qui succède à beaucoup d'exercice en plein air. Je me suis plus d'une fois plongé dans cette torpeur. En vérité, je goûte extrêmement cette sensation, mais je ne l'eus jamais au même degré qu'en pagayant au fil de l'Oise. Ce fut l'apothéose de cette sorte d'engourdissement.

Nous cessâmes de lire entièrement. Parfois, quand je tombais sur un nouveau journal, je prenais un plaisir particulier à en lire le feuilleton; mais c'était assez d'un numéro, et je n'en pouvais supporter plus de trois; même le second m'était un désappointement. Sitôt que, de quelque façon, l'histoire se laissait deviner, elle perdait tout mérite à mes yeux; une simple scène ou, selon l'usage de ces feuilletons, la moitié d'une scène, sans rien avant ni après, comme un fragment de rêve, avait le don de fixer mon intérêt. Moins je voyais du roman, mieux je l'aimais: réflexion profonde. Mais le plus souvent, comme j'ai dit, nous ne lisions ni l'un ni l'autre rien au monde et nous employions nos courts instants de veille, entre le dîner et le coucher, à examiner des cartes. J'ai toujours aimé les cartes et je voyage dans un atlas avec le plus grand plaisir. Les noms de lieux possèdent un attrait singulier; le contour des côtes et des rivières captive l'œil; et la rencontre dans une carte de quelque endroit dont vous avez entendu parler auparavant fait de l'histoire une nouvelle possession. Mais ces soirs-là, nous parcourions nos cartes avec la plus morne indifférence. Nous ne sentions pas plus d'intérêt pour un endroit que pour un autre. Nous regardions la feuille comme les enfants écoutent le bruit de leur hochet, et ne lisions des noms de villes et de villages que pour les oublier aussitôt. Le sujet n'avait pour nous rien de romanesque; il n'y a pas d'indifférence plus grande que n'était la nôtre en ce moment. Si quelqu'un nous avait enlevé les cartes, au moment où nous étions le plus attentifs à les étudier, il y a gros à parier que nous aurions continué à étudier la table avec le même ravissement.

Une seule chose nous préoccupait fort: c'était de manger. Je me rappelle que mon imagination me représentait tel ou tel plat que je couvais des yeux, tant que l'eau m'en venait à la bouche; et longtemps avant que nous ne fussions rentrés pour la nuit, mon estomac criait la faim et me tiraillait avec instance. Parfois nous pagayions bord à bord pour un moment, et chemin faisant, nous nous excitions l'un l'autre par des imaginations gastronomiques. Une collation toute simple, gâteaux et Xérès, mais hors de portée sur l'Oise, me trotta par la tête pendant plus d'une demi-lieue; et il fut un moment, aux approches de Verberie, où la Cigarette chatouilla délicieusement ma sensualité en me parlant de pâtés d'huîtres et de Sauterne.