Part 8
Je retrouve ici toute cette flore que j’ai vu cultiver avec tant de soin dans nos serres d’Europe, poussant à l’état sauvage, partout et par-dessus tout. Ce n’est pas la grande forêt vierge des bords de l’Amazone, mais c’est pourtant la nature toute-puissante, immaculée, prodiguant la vie sous toutes les formes, étouffant les productions d’hier sous les productions d’aujourd’hui. Les orchidées, suspendues aux arbres, mêlent leurs couleurs brillantes aux tons plus sombres des lianes, et, se nouant les uns aux autres, des parasites gigantesques tombent des hautes branches ou s’enroulent autour d’elles comme des serpents; un nombre infini de folles plantes, liserons, campanules et cent autres variétés connues et inconnues, se disputent l’air et le jour, s’enchevêtrent dans cet immense fouillis ou retombent gracieusement du sommet même des arbres. Plus près de nous, voici des daturas, aux fleurs en forme de trompette, qui ont jusqu’à un pied de longueur; des boboras, suspendant leurs cloches violettes de broussailles en broussailles; des bégonias d’un rose nacré, des fougères arborescentes, hautes comme de jeunes palmiers... Un vert crépuscule, aux teintes à peine variées par les tons rouge vif de quelques parties de terrain à découvert, nous fait encore mieux apprécier les beautés de cet incomparable «sous-bois», rendu mélodieux par le chant des oiseaux, animé par le vol incertain d’une multitude de papillons, appartenant presque tous aux plus grandes espèces.
Nous suivons toujours notre petit sentier en jetant aux échos nos réflexions admiratives. L’ascension est parfois difficile, mais nous évitons ainsi les spirales de la route, et nous apprécions mieux le caractère de ces profondeurs ombreuses. Bientôt nous nous trouvons au pied d’un mur de rochers perpendiculaires; c’est le pic du Corcovado, levant noblement son orgueilleuse cime au milieu d’un épais tapis vert, parsemé d’énormes cassias, dont les myriades de fleurs, d’un blanc jaunâtre, ressemblent à des bouquets d’or enchâssés d’émeraudes. De ce côté, la montagne est tout à fait inaccessible; mais notre intelligent sentier se fraye sur la droite un passage au milieu des arbres de plus en plus pressés. Nous atteignons en quelques minutes une station nommée _las Paneïras_; nous ne nous y arrêtons qu’un moment pour reprendre haleine; encore une demi-heure, et nous serons au sommet du cône, à une altitude d’environ 730 mètres.
Le soleil commence à être haut sur l’horizon. Ces brumes du matin, que j’ai tant admirées le jour de notre entrée dans la baie de Rio, se sont dissipées graduellement, et ce n’est pas sans efforts que nous gravissons la pente très raide qui va nous conduire au sommet de la montagne. A partir de cet endroit la forêt s’éclaircit, disparaît peu à peu; l’ombre qui nous a jusqu’alors protégés ne forme plus qu’un mince ruban, fréquemment interrompu sur l’un des bords de la route; la dernière partie de l’ascension se fait sur des rochers nus, glissants et brûlés par le soleil.
Enfin, nous atteignons une étroite plate-forme taillée dans le granit et surplombant le vide de trois côtés; nous avons sous les yeux l’un des plus beaux panoramas du monde, sinon le plus beau, et dans un instant toutes les fatigues sont oubliées.
C’est devant nous l’immense rade, dont les échancrures nettement dessinées forment comme autant de ports; la transparence extrême de l’atmosphère nous en montre tous les détails: nous découvrons les criques où viennent se reposer les pêcheurs du golfe, des embouchures de petites rivières, des presqu’îles, des îlots semblables à des corbeilles de verdure jetées çà et là, et les centaines de voiliers et de steamers à l’ancre dans les eaux profondes, et les fines rayures produites par le sillage des _ferries_, qui sans cesse traversent la baie.
Partout surgissent de nombreux villages, et, disséminées dans les anfractuosités de la côte, ou échelonnées en amphithéâtre sur les collines environnantes, les maisons de campagne des habitants de Rio, assez nombreuses pour former à elles seules une ville de petits palais, presque aussi importante que la capitale elle-même.
A nos pieds, comme une cascade de verdure, les versants boisés descendent jusqu’à la petite colline de Santa-Theresa, par laquelle nous sommes venus, et près d’elle la vieille cité, avec ses lourds édifices et les nombreux clochers de ses églises, nous apparaît comme un plan géographique en relief.
A droite, la mer, très calme et dont l’horizon, à peine tranché, se confond avec le bleu pâle du ciel. L’énorme Pain de sucre, que nous dominons maintenant d’une hauteur plus qu’égale à la sienne, semble garder l’entrée de la rade mieux que les forts de Santa-Cruz, de Laage et de San-Joaô, qui nous font l’effet de jolis joujoux de Nuremberg. Vers l’est et le nord-est, la vue s’étend jusqu’à un immense cercle de hautes collines, derrière lesquelles apparaissent, dans de légères vapeurs grisâtres, les bizarres silhouettes de la chaîne des Orgues; un peu plus à gauche, nous entrevoyons l’extrémité de la rade qui se perd dans des lointains indécis, et derrière nous, coupé par des gorges luxuriantes, émerge un chaos de montagnes, couronnées par la forêt vierge! Il faudrait la plume d’or de Théophile Gautier pour donner une faible idée d’un aussi magnifique tableau...
On a dit souvent, poussé par la tentation du paradoxe ou la naïveté de l’ignorance, que nous avons bien tort d’aller chercher au delà des mers des beautés que la Suisse, l’Italie, la France elle-même atteignent et surpassent. Je défie tout homme de bonne foi de redire cette phrase naïve sur la plate-forme du Corcovado.
La nature montre parfois dans nos pays d’Europe des splendeurs dignes de toutes les admirations; mais les spectacles qu’elle offre n’ont rien de comparable entre eux. En variant, avec une puissance dont les manifestations sont à peine compréhensibles, les climats, les productions du sol, la nature du terrain, les formes et les configurations, elle crée des harmonies nouvelles, elle fait naître des impressions différentes, qui ne se ressemblent que par un seul point, l’émotion pure et profonde que nous éprouvons à les ressentir.
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Si les agitations de la vie européenne vous ont lassé; si, devenu avide d’indolence et de repos, vous voulez jouir du calme que donne une existence toute végétative, au lieu d’aller aux eaux d’Aix, à Nice, en Italie, en Espagne, partez au mois de juin, et venez passer votre été dans la campagne de Rio. N’étudiez ni peuples, ni mœurs, ni politique, vivez au milieu des paysages. Installez-vous paisiblement au sein de cette admirable nature; parcourez ces grands bois vierges en laissant votre pensée errer à sa guise; suspendez votre hamac aux replis de ces gorges profondes, ou sur le flanc des montagnes toujours vertes; ne croyez pas aux reptiles qui rampent sous le feuillage ou qui s’élancent des troncs noueux; oubliez les histoires de tigres dont votre mémoire a pu garder la trace. Ici, vous ne trouverez rien de semblable.
Et quand cette éternelle parure du printemps n’aura pour vous plus de charme, que vos sens calmés évoqueront les souvenirs, que vous serez arrivé à regretter presque la froidure de nos climats, qui donne plus de prix aux fleurs qui renaissent et aux grands arbres qui reverdissent, alors vous rentrerez chez vous, robuste d’esprit et de corps et retrempé pour les luttes de la vie du vieux monde.
Surtout, gardez-vous bien de venir ici de décembre à mai, vous y trouveriez la fièvre jaune.
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A partir du jour où nous avons accompli cette ravissante promenade, le temps, qui ne nous avait pas épargné ses rigueurs depuis notre arrivée, a bien voulu se mettre au beau fixe, et nous en avons profité pour courir dans toutes les directions. Les communications sont si faciles que ces petits voyages ne nous ont causé ni peines, ni fatigues. Chaque matin, nous repartions,
«Légers d’allure et de souci,»
comme a dit notre aimable Nadaud, avec un plan général plus ou moins bien arrêté, que nous avons parfois modifié en route, grâce aux cordiales hospitalités que nous rencontrions sur le chemin; nous avons vu la Tijuca, Nichteroy et même la délicieuse vallée de Pétropolis, où la cour passe régulièrement chaque été brésilien, alors que la terrible fièvre étend ses ravages sur toutes les villes de la côte. Je ne vous raconterai pas ces courses par monts et par vaux; je ne vous redirai pas nos surprises, nos contentements, nos admirations; il me faudrait employer les mêmes mots, les mêmes tournures de phrases, recopier les mêmes clichés; et cependant, je vous assure, lecteur, que chaque jour et presque à chaque moment nos impressions étaient bien neuves et bien fraîches, que notre enthousiasme pour tant de belles choses ne s’est point lassé, que nous avons emporté de ces heures trop rapides un bouquet de souvenirs qui ne se fanera jamais.
Le 12 septembre au soir, au moment où le soleil disparaissait derrière les collines, la _Junon_ s’ébranlait doucement, rangeait notre frégate française la _Thémis_, auprès de laquelle elle était restée mouillée tout le temps de la relâche, passait tout près du fort Santa-Cruz pour échanger le mot d’ordre; nous entendons le commandement: «En route!» répété dans la machine, et bientôt forêts, rochers, ville, forteresses, collines et montagnes ont disparu dans la nuit.
MONTEVIDEO
Un coup de vent.--La mort d’Ernest.--Arrivée à Montevideo.--Physionomie de la ville.--Parisina.--Les Montévidéennes.--Architecture de fantaisie.--La Quinta Herosa.--Le Churrasco.--Un saladero.--Croissez et multipliez.--Guerres civiles et guerres extérieures.--La fin justifiera-t-elle les moyens?
En mer, 16 septembre.
Nous venons d’apprendre ce que c’est que le roulis; nous pensions en avoir quelque idée, mais c’était pure illusion. Partis de Rio jeudi dernier, nous avons franchi dans la même nuit le tropique du Capricorne, et bientôt le temps a pris une assez mauvaise apparence. Le 13, la mer devenait houleuse; dans l’après-midi, le vent arrière qui nous avait jusqu’alors accompagnés disparaît, comme un ami qui aurait fait quelques pas avec vous sur la route, puis vous souhaiterait bon voyage au premier coude, vous laissant vous débrouiller avec les fondrières et les coupeurs de bourse. Les voiles sont aussitôt carguées et serrées; la brise passe au sud, c’est-à-dire droit de bout, et un grain noir comme de l’encre, chargé de grêle et de pluie, salue notre arrivée dans ces nouveaux parages.
A chaque repas, les _violons_ sont tendus, mais ne retiennent qu’une partie du service (on nomme ainsi les cordes qui, passées par-dessus la nappe, servent à assujettir les plats et les carafes). Dans la nuit, on stoppe pendant une heure, pour laisser refroidir une pièce de la machine qui s’est échauffée; pendant ce temps, nous essuyons un violent orage, toute l’étendue du ciel est balafrée par d’énormes éclairs. Le 14, ciel toujours couvert; nous sommes bercés par une longue houle de sud-est; mais la brise varie à chaque instant, le soleil ne se montre pas de la journée, la pluie tombe sans interruption.
Nous restons assez indifférents à cette mauvaise humeur des éléments. Chacun, confiné dans sa cabine, y trouve une occupation, une étude ou un amusement. Les collectionneurs piquent, collent, classent les innombrables échantillons, résultats de leurs courses aux environs de Rio; on écrit nombre de lettres, on met de l’ordre dans ses notes, on compulse la bibliothèque du bord pour compléter ses renseignements sur le Brésil et préparer des excursions dans l’Uruguay et la république Argentine. D’ailleurs, notre traversée n’est que de cinq jours, dont deux sont déjà passés, nous sommes en bonne route. Tout va bien.
Tout va bien, jusque vers minuit. Mais alors, le vent fraîchit si vite et si fort du sud-sud-est, que tout commence à aller mal. Plusieurs d’entre nous sont jetés hors de leurs couchettes. Habitués à une mer relativement tranquille, désamarinés par nos neuf jours de relâche à Rio, nous avions assez négligemment posé, çà et là, dans nos chambres, les mille petits objets utiles ou inutiles dont chacun commence à être encombré. Tout cela s’est mis en mouvement et donne une sarabande effrénée, glisse sur les meubles, roule sur les planchers, saute joyeusement par-dessus les rebords des planchettes, se casse avec un petit bruit sec qui est bien la plus désagréable musique que je connaisse au monde, et les morceaux courent gaiement les uns après les autres, s’aplatissent le long d’une cloison, et quand le navire les rejette sur l’autre bord, repartent tous ensemble pour atteindre la cloison d’en face, et ainsi de suite _indéfiniment_! Point de patience qui puisse tenir contre l’agacement rageur que fait naître cette bataille du malheureux courant à quatre pattes après ses chers bibelots et l’impitoyable roulis. Toutes les deux ou trois minutes, le mouvement se calme, se ralentit, cesse presque. On croit que c’est fini; en un instant, on a tout remis en place, on songe à se recoucher... Déception amère! le maudit bateau recommence tout doucement à se balancer, et chaque oscillation est plus forte que la précédente, et les fioles, les armes, les livres, les encriers, les boîtes, les objets de toilette recommencent à se pousser, à se heurter, bêtement, maladroitement, jusqu’à ce qu’un «bon coup», produit par le choc d’une lame plus brutale que les autres, amène une nouvelle dégringolade qui fait sortir de votre bouche un torrent d’épouvantables jurons.
Mais que font donc ces marins, ces serviteurs, tous ces gens qui ne sont à bord que pour moi, passager, pendant que je m’acharne fiévreusement à cette ridicule gymnastique? Les marins, me dit le bon sens, ils sont là-haut, sur une vergue que tu ne verrais pas, quand même tu serais sur le pont, parce qu’il fait trop noir; ils sont cramponnés d’une main à quelque corde qu’ils espèrent solide, aveuglés par les rafales et la pluie qui leur fouettent le visage, et passent un «tour de raban» à cette voile, qui te paraîtra peut-être bientôt plus précieuse que toutes les curiosités des deux mondes. Les domestiques, me dit un bruit de vaisselle qui s’entre-choque, de bouteilles qui roulent au-dessus de ma tête, et le fracas d’une grosse lampe qui a sauté hors de sa suspension, roulé sur les marches de notre échelle et se brise à la porte de ma chambre, ils font, pour assurer ton déjeuner de demain matin, cette même gymnastique ridicule.
Allons! puisque tout le monde ici travaille pour toi, me suis-je écrié avec résignation, fais comme les autres. Au moment où je prenais cette philosophique décision, j’entends la voix d’un de nos bons camarades, qui, très haut, mais du ton le plus calme, s’adressant à M. de Saint-Clair: «Monsieur, je demande à être débarqué immédiatement!...» Un rire général retentit dans la batterie.
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Au lendemain de cette nuit trop mémorable, le temps s’était beaucoup embelli; le _pampero_ que nous avions traversé était allé porter ses ravages ailleurs, et, malgré la température un peu fraîche, nous nous sentions gais et dispos, lorsqu’une triste nouvelle vint assombrir tous les visages: Ernest était mort! Notre aimable et pacifique compagnon (vous vous souvenez, lecteur, du rôle important qu’il avait joué dans la fête de la ligne), épargné jusqu’ici par le couteau fatal; Ernest, qu’il était vaguement question de ramener jusqu’en France, avait été victime des fureurs de l’Océan. Un coup de mer, passant par-dessus le bastingage, avait rompu la corde qui l’y tenait attaché et précipité du même coup l’infortuné quadrupède dans le panneau du faux pont. Le maître coq s’était fait un devoir d’abréger ses souffrances.
Il n’est pas besoin d’ajouter que nous lui fîmes les seules funérailles dignes d’un excellent animal, dont, même après sa mort, on pouvait encore apprécier les qualités solides et le tendre naturel.
A bord du _Saturno_, 21 septembre.
Nous sommes arrivés à Montevideo il y a quatre jours. Je suis en ce moment à bord du steamer anglais qui fait le service de cette ville à Buenos-Ayres. La _Junon_ reste à Montevideo, où elle doit prendre un chargement pour le Chili. Le voyage par les bateaux du fleuve est d’ailleurs plus commode et plus rapide qu’il ne le serait avec notre paquebot qui, tout au contraire du roi Louis XIV, serait par sa grandeur, fort éloigné du rivage argentin et, pendant la traversée, obligé à des précautions qui ralentiraient sa marche. Avec le _Saturno_, partis ce soir à cinq heures, nous serons à Buenos-Ayres au lever du soleil, ayant parcouru sur les eaux calmes du Rio de la Plata une distance d’environ 110 milles (200 kilomètres).
Les terres des deux côtés étant très basses, il n’y aurait, même en plein jour, rien d’intéressant à regarder. Ce que je puis faire de mieux est donc de noter mes impressions sur la capitale de l’Uruguay.
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Ainsi que le Brésil, la république de l’Uruguay est un pays essentiellement agricole; ainsi que Rio-de-Janeiro, Montevideo est un port de commerce très fréquenté, dont les exportations tendent à s’accroître rapidement. Mais là s’arrêtent les ressemblances. Pour quiconque vient du Brésil, l’arrivée à Montevideo est une surprise complète.
Le long des côtes, plus de ces masses altières de pics rocheux ou de collines aux versants boisés. Nous avions pris l’habitude de regarder en l’air pour contempler les montagnes, il faut la perdre ici; les éminences décorées du nom de _sierras_ et de _cerros_ sont des ondulations qui, le plus souvent, ne dépassent pas deux ou trois cents mètres au-dessus de la mer.
Ayant atterri dans la nuit du 16 au 17 sur l’île de Lobos, sentinelle avancée qui marque l’entrée du Rio de la Plata, nous avons passé à l’heure du déjeuner près de Florès, îlot bas et aride, et bientôt nous pûmes distinguer la ville de Montevideo, située sur une petite presqu’île rocailleuse, à la partie orientale de la baie qui porte son nom. De l’autre côté, nous apercevons le fameux _Cerro_ (colline), dont les Montévidéens sont très fiers, bien qu’il n’ait que 150 mètres d’élévation[2]. A l’horizon, semblable à celui d’une mer, aucune chaîne de montagnes, aucun pic; on devine qu’au delà de cette ligne presque droite s’étend la plaine à peine ondulée, uniforme, la plus grande qui soit au monde. C’est là, en effet, que commencent les _Pampas_, ces steppes de l’Amérique du Sud, où l’Indien recule sans cesse devant le moderne _gaucho_, et qui n’ont d’autres limites que le détroit de Magellan au sud, et à l’ouest la Cordillère des Andes.
[2] Monte-Video: Je vois une montagne.
Nous avançons lentement vers le mouillage, en sondant continuellement; bien loin encore de la ville, nous trouvons des fonds de dix mètres, et la hauteur de l’eau diminue graduellement à mesure que nous approchons. A un mille et demi environ de terre et presque au milieu de la ligne qui joint les deux extrémités de la baie, le timonier crie: «Six mètres!» Impossible d’avancer davantage sans échouer; la _Junon_ mouille successivement ses deux ancres, reçoit aussitôt les visites de la direction du port et du service de la santé; une heure après, nous étions tous à terre.
On débarque au quai de la Douane, le long duquel sont construits de vastes entrepôts. Nous voici dans la ville. Les rues se coupent toutes à angle droit, formant ainsi une quantité de carrés réguliers. C’est un immense échiquier, comprenant trois à quatre cents cases, qu’on nomme _cuadras_, et sur lequel sont élevées plus de 11,000 maisons.
De couleur locale, point. Cependant la ville a un aspect plus «à son aise» que Rio-de-Janeiro. Les voies sont larges, assez bien pavées, les maisons surtout mieux construites, affectant parfois un caractère architectural simple et confortable. Toutes sont édifiées dans le goût européen moderne, façon italienne, mais sans aucun cachet d’originalité; par les cours grandes ouvertes, nous remarquons le soin et la grâce avec lesquels l’intérieur de ces habitations est arrangé: propreté parfaite, fleurs en profusion, escaliers spacieux de marbre blanc et noir, légères grilles en fer forgé d’un travail élégant, tout cet ensemble donne aux maisons des «bourgeois» de Montevideo un air riant qui indique la vie de famille et prévient en leur faveur.
Les rues principales sont bordées de jolis magasins, assez bien approvisionnés, où nous rencontrons pour la première fois des dispositions rappelant les inimitables étalages de nos boutiques parisiennes. Une grande partie de ce commerce paraît être entre les mains de nos compatriotes.
Dans les rues adjacentes, nous remarquons que la plupart des maisons n’ont pas de toiture; elles seront surhaussées au fur et à mesure de l’accroissement de la population.
On se perdrait en parcourant tous ces carrés pareils les uns aux autres, si l’on n’avait presque constamment des échappées de vue sur l’Océan, le Cerro et le fond de la baie; et bien certainement, de tels horizons, auxquels les habitants des capitales sont rarement accoutumés, contribuent beaucoup à donner un aspect gai à cette ville dont le plan est si uniforme. Elle n’est pas, d’ailleurs, tellement grande, qu’on ne puisse s’y retrouver en traversant quelques places, entre autres celle de la cathédrale, dont les deux tours fort élevées servent d’amers aux vaisseaux venant du large.
Je ne répéterai pas à propos de Montevideo ce que j’ai dit des tramways de Rio. Comme ceux de la capitale du Brésil, les tramways ici s’en vont jusqu’à plus de deux lieues dans la campagne; le service en est très bien fait, et la population urbaine de toutes classes en fait un constant usage.
Pendant ma première journée, j’ai voulu aussi visiter quelques monuments, afin de me débarrasser le plus tôt possible du tribut que tout voyageur consciencieux doit payer à la curiosité officielle et obligatoire. Pour être sincère, je dois vous dire, lecteur, que je réserve ma vraie curiosité pour les choses qui ne se voient pas aussi facilement que les églises ou les bibliothèques et qui laissent des impressions alors que toutes les bâtisses du monde (je ne parle pas des œuvres d’art) laissent à peine des souvenirs.
Des édifices de Montevideo, je ferais tout aussi bien, sans doute, de ne vous point parler. C’est bien fait, c’est pratique, moderne, civilisé, commode, intelligent; vous voyez que je ne leur marchande pas les éloges, mais ce n’est pas plus que ce que je viens de dire. Aucune critique n’est cachée sous mon approbation, si laconique qu’elle soit; je me borne à constater qu’une description de la Poste, de la Bourse, du Palais du gouvernement, des marchés, voire même des églises et autres... curiosités de la capitale de l’Uruguay aurait de grandes chances de ne pas vous intéresser.
Je ne mentionnerai le _Teatro Solis_, fort belle salle confortablement installée et ornée avec goût, que parce que nous avons eu la satisfaction d’y entendre une œuvre nouvelle, dénommée sur l’affiche «_la tan aplaudida opera Parisina, por el maestro Garibaldi._» Le maestro Garibaldi, de Montevideo (et non de Caprera), nous a paru agir sagement en faisant représenter sa pièce sur les bords de l’océan Austral; non que la musique n’en soit admirable, ce que j’ignore, car, en ce temps de batailles entre les dilettanti, il est difficile de savoir à quoi s’en tenir en pareille matière, mais tout uniment parce que, au rebours du proverbe, il est prophète en son pays et ne le serait peut-être pas ailleurs. _Parisina_ a donc été «tan aplaudida» en notre présence, que, pour ne pas manquer aux lois de la politesse, nous avons dû joindre nos impartiales manifestations au bruyant enthousiasme de nos voisins.