Part 9
Résumant mes impressions sur le Théâtre Solis, son architecture, l’arrangement de la salle, l’œuvre représentée et l’interprétation des chanteurs, je puis assurer que ce qui m’a paru le plus intéressant et le plus artistique, c’est la beauté des femmes montévidéennes, groupées comme de frais bouquets de printemps aux deux premiers rangs des loges.
Elles ont le type espagnol, avec son éclat incomparable, son originalité, sa grâce d’un ordre tout particulier, sa hardiesse, pleine cependant de langueur et d’indolence; mais, plus affiné, plus régulier, un peu français, parfois presque parisien. Les attitudes sont aisées et simples, les physionomies sont aimables, et le jeu de l’éventail n’a pas, grâce à Dieu, pris cette allure mécanique à laquelle un Castillan ne s’habituerait pas; mais, s’il n’est pas moins expressif, il est cependant plus réservé et moins rapide.
En sorte que, tout compte fait, nous avons emporté du Théâtre Solis, de l’opéra nouveau, et de notre soirée, un fort agréable souvenir.
Le lendemain, nous avons été reçus au Cercle français avec la plus franche et la plus cordiale hospitalité. Tous les renseignements utiles sur le pays ont été mis à notre disposition, et toutes les excursions possibles nous ont été offertes par l’obligeance de nos compatriotes, qui nous ont reproché amèrement de ne faire auprès d’eux qu’un séjour de trop courte durée.
Après les félicitations, les poignées de main, une heure ou deux de conversations à bâtons rompus, dans lesquelles nous ne parlons que de l’Uruguay, et où on ne nous parle que de la France, nous voici en route pour une promenade aux environs. Il ne s’agit encore que d’aller dans une _quinta_ (maison de campagne), à quelques lieues de là, goûter la cuisine des _gauchos_[3]; mais on a projeté pour demain une excursion à l’un des _saladeros_[4] situés sur le versant du Cerro.
[3] Le _gaucho_ est l’homme de la campagne, produit du mélange de l’Indien avec l’Espagnol.
[4] Abattoirs.
Notre expédition est dirigée par M. Charles Garet, le vice-président du Cercle, directeur du journal la _France_. Une demi-douzaine de calèches nous entraînent rapidement hors de la ville; en arrière, rebondit un fourgon bourré de victuailles, parmi lesquelles, et comme pièces de résistance, quatre ou cinq _churrascos_, ou énormes quartiers de bœuf, destinés à être rôtis tout entiers. On a comblé les vides du fourgon à l’aide de petites caisses, renfermant un nombre respectable de bouteilles de bon bordeaux, et joint à ces éléments dignes d’intérêt tout un outillage de fourchettes et de couteaux, car nous mangerons en plein air, dans la pampa.
Ce n’est pas ainsi, je le reconnais, que se font les explorations scientifiques; mais voyageant, comme dit le programme, pour notre instruction et pour notre plaisir, il faut bien de temps en temps nous conformer à cette seconde partie du règlement.
Le faubourg que nous traversons d’abord est d’aspect fort gai et surtout extrêmement varié. C’est un nid à maisons de campagne dans le genre de Passy, mais pas une seule d’entre elles qui ressemble à sa voisine. Il y en a de gothiques, de grecques, d’italiennes, de mauresques, de chinoises... Quelques-unes sont de haute fantaisie. Tout cela, peint des couleurs les plus tendres, est d’un affreux mauvais goût, comme vous pensez bien.--«Les architectes de ce pays sont donc doués d’une trop riche imagination?»--Erreur. C’est un Français, un seul, qui a dirigé la construction de toutes ces villas. Informé par un ami des idées particulières des gens de Montevideo, il avait débarqué un beau matin portant sous son bras un album complet tout rempli de temples, de kiosques, de châteaux forts, de pagodes, de chalets et autres pièces montées. Au bout de six semaines, il ne suffisait plus à l’ouvrage. Voyez ce que vaut un bon renseignement.
Ces artistiques cottages, heureusement, sont entourés de charmants jardins. Nous sommes au plus fort du printemps, en pleine saison des fleurs; si bien que les hautes charmilles, les grands arbres déjà touffus, en cachant une bonne partie des beautés architecturales qui défilent sous nos yeux, nous permettent de louer sans trop de réticences cette série de paysages de convention.
Après deux heures de route, nous arrivons à la _quinta_ du señor Herrosa. C’est une grande propriété, admirablement tenue, avec château et dépendances, parterres, serres, jardins et bois. Aux confins de ce magnifique parc s’étend la plaine indéfinie, dont nous ne sommes séparés que par la petite rivière du Miguelete.
A l’ombre de saules gigantesques, on procède aux préparatifs du _churrasco_. En un instant, les énormes quartiers de viande ont été embrochés et déjà rôtissent devant nous, à l’entour d’un énorme brasier, où s’entassent en guise de bûches des arbres entiers garnis de leurs feuilles.
Pendant ce temps, nous attaquons les réserves; la conversation prend une allure plus vive, les souvenirs viennent plus pressés à la mémoire; ce grand air, cet horizon immense, ce repas original, quoique excellent, nous mettent dans la meilleure disposition du monde. Ce n’est pas la bonne humeur voulue des gens qui s’amusent «quand même» et pensent que le bruit fera venir la gaieté, sous prétexte que la gaieté amène souvent le bruit. C’est une satisfaction intime et complète, qui se traduit par un continuel échange de questions, de réflexions plus bizarres les unes que les autres, faites en toute sincérité, accueillies avec la meilleure bonne grâce.
Nous causons d’abord des choses de ce pays; mais bientôt la curiosité s’envole, et c’est un véritable voyage en France que nous faisons avec nos nouveaux amis. On se raconte les histoires d’autrefois, on redit les vers de Musset, de Hugo; on chante les immortelles vieilleries de Béranger. L’Uruguay! où est l’Uruguay? à deux mille lieues assurément de ce groupe en vestes et en chapeaux ronds, d’où s’échappent des refrains de Lecocq, des hémistiches de Murger, et qui, entre deux gorgées de vin de Champagne, trouve place pour une saillie d’une gauloiserie bien authentique.
Que nos aimables hôtes de Montevideo en restent bien certains, nous n’oublierons pas le «voyage autour d’un churrasco.»
Je ne vous dirai pas le retour au triple galop, par un tout autre chemin, et notre rentrée triomphale, et les joyeux «événements» de la soirée.
Le lendemain, malgré les fatigues de la veille, nous étions à cheval au lever du soleil pour aller visiter un de ces établissements d’abattage de bœufs qu’on nomme «saladeros.» Ce sont les _great attractions_ du pays. En une heure et demie, nous avons franchi les quatorze kilomètres qui nous séparaient du but de notre excursion. Malheureusement (heureusement pour les âmes sensibles) on ne travaille au saladero qu’en été, c’est-à-dire dans quelques semaines; il faudra donc nous contenter des explications qui nous seront fournies par le propriétaire du lieu. Tâchons d’être aussi clair et plus bref qu’il le fut.
«Saladero», endroit où l’on sale. Il n’y a pas à s’y tromper; endroit aussi où on fait disparaître un bœuf comme un prestidigitateur une muscade. Voici comment:
La tuerie commence au point du jour. Les animaux prêts à être abattus sont amenés dans une enceinte qu’on appelle le «brette», vingt par vingt. Cette sorte de chambre circulaire est pavée de dalles glissantes. En un point du mur est fixée une poutre horizontale; à côté d’elle une poulie dans laquelle passe une petite cordelette; sur cette poutre est assis un homme armé d’un couteau large, court et aigu.
Non loin de là, un autre homme, monté sur une petite estrade, tient l’une des extrémités de la corde qui passe dans la poulie et n’est autre chose qu’un _lasso_, dont l’autre extrémité est fixée à la selle d’un cheval monté.
Les bêtes sont introduites; l’homme qui tient le lasso le jette sur l’animal qui lui paraît le mieux à portée, le cheval part au galop. Ainsi traîné par les cornes, le bœuf glisse sur les dalles de la brette et va infailliblement frapper de la tête la poutre où l’attend l’homme au couteau. Un seul coup sur la nuque, le même que porte le _cachetero_ dans une _corrida_, quand l’épée de l’_espada_ n’a pas tué raide le taureau, et l’animal tombe foudroyé, non pas sur le sol, mais sur un wagon dont la surface est au niveau du sol.
En un clin d’œil le lasso est enlevé, une porte s’ouvre, le wagon glisse et disparaît sous un hangar, où le dépècement se fait sans désemparer. En six minutes environ, un bœuf de forte taille est «lassé», tué, saigné, écorché et dépecé. La chair s’en va au Brésil ou à La Havane, à moins qu’on n’en fasse, sur les lieux mêmes, comme à Fray-Bentos, de l’extrait de Liebig; les cuirs et le suif sont envoyés à Anvers, à Liverpool ou au Havre; les os, les cornes et les sabots sont expédiés en Angleterre.
Dans le corral du saladero que nous visitions se trouvaient quelques bœufs. Pensant nous intéresser davantage, le propriétaire en fit abattre un devant nous; les diverses phases de l’opération furent terminées en six minutes et demie.
On ne tue que pendant quatre mois de l’année; mais les établissements de quelque importance abattent en moyenne mille têtes par jour, chacun. Détail curieux: le _desnucador_, c’est-à-dire celui qui est chargé du coup de couteau, lequel demande un sang-froid et une sûreté de main extraordinaires, n’est payé que 10 à 12 francs par cent bœufs abattus. Ceux qui touchent la solde la plus forte sont les _charqueadores_, chargés de découper en tranches de quatre à cinq centimètres d’épaisseur les parties destinées à être expédiées comme salaisons.
Assez de boucherie, n’est-ce pas? Je gagerais que vous trouvez mes impressions sur Montevideo peu intéressantes. Un déjeuner et la visite d’un abattoir, voilà de plaisants récits de voyages! Vous m’excuseriez peut-être d’inventer, comme tant d’autres, une anecdote quelconque, pour... corser ma narration. Je n’en ferai rien. Permettez-moi seulement de vous dire, comme les orateurs qui croient apercevoir quelques traces de fatigue sur les physionomies de leur auditoire: encore quelques mots, et je termine!
* * * * *
«Pour qu’on puisse peupler les deux importants postes de Montevideo et de Maldonado, j’ai donné les ordres nécessaires afin qu’on vous envoie, par les navires indiqués, _cinquante_ familles, dont vingt-cinq du royaume de Galice et vingt-cinq des îles Canaries.» Tel était le texte de l’ordonnance royale adressée d’Aranjuez, le 16 avril 1725, au gouverneur de Buenos-Ayres.
Maldonado n’a pris que fort peu de développement; quant à Montevideo, elle a aujourd’hui plus de 100,000 habitants, dont 65,000 _nationaux_, ce qui prouve que les vingt-cinq familles de Galice n’avaient pas été mal choisies et comprenaient les devoirs que leur imposait la volonté souveraine.
On pourrait croire que c’est sous la protection d’un gouvernement stable, dans une ère de calme et de travail que la population a pu prendre un aussi rapide essor. Loin de là. Pendant près d’un siècle, le pays fut relativement tranquille; mais soumis à la domination de l’Espagne, bientôt impatient d’en secouer le joug, il ne jouissait pas de plus de liberté que le Brésil à la même époque et ne prospérait guère. En 1810, la Banda orientale (c’est l’ancien nom, encore très employé, de la république de l’Uruguay) commence à s’émanciper et parvient, en 1828, à se constituer en État indépendant.
Ayant atteint la réalisation de leurs plus chères espérances, les Montévidéens exprimèrent leur satisfaction en se livrant à des guerres civiles non interrompues, auxquelles vint s’ajouter la guerre contre Buenos-Ayres, de 1843 à 1852. Pendant presque tout ce temps, Montevideo fut assiégée par les troupes du dictateur Rosas, et ne dut son salut qu’à l’intervention de Garibaldi. Le combat de San-Antonio, où le célèbre patriote italien battit 1,000 cavaliers et 300 fantassins avec ses 200 légionnaires, a passé à l’état de légende, du moins dans ce pays.
En 1857, nouvelle guerre civile jusqu’en 1860. Les révolutionnaires, battus, laissent enfin s’établir la présidence de Bernardo Berro, sous laquelle le pays est pacifié et s’occupe uniquement de ses propres affaires. Cela dure trois ans. En 1863, la dispute avec Buenos-Ayres recommence de plus belle. Le général argentin Florès tient la campagne contre les gens de l’Uruguay jusqu’à la fin de 1864 et s’allie alors avec le Brésil, qui profite tout naturellement de l’occasion pour entrer en scène. Second siège de Montevideo, bloquée par une escadre brésilienne; menace de bombardement, panique. Le président Villalba, qu’on a beaucoup blâmé depuis, mais qu’on appelait alors «le vertueux président», livre la ville, le 19 février 1865, au général Florès, «dans l’intérêt de la paix publique, de la sécurité et du bien-être de la cité.» Ce sont les expressions qu’il emploie lui-même dans une lettre de remerciement à l’amiral français Chaigneau, dont l’habileté et l’énergique attitude avaient fait éviter d’irréparables malheurs.
Tout est fini? Nullement. Le nouveau gouverneur, docile instrument de la politique brésilienne, signe un traité d’alliance avec l’empire esclavagiste et la république Argentine, pour l’envahissement du Paraguay.
Le fameux dictateur Lopez défend son pays pied à pied pendant cinq ans contre les trois puissances alliées et meurt, assassiné, dit-on, ce qui met fin à une guerre qu’un peuple décimé ne pouvait, d’ailleurs, prolonger davantage.
Vers cette époque, deux partis se dessinent nettement dans l’Urugay: ce sont les _colorados_, ou rouges, et les _blancos_ qui s’intitulent aussi _restauradores de las leyes_. Leur but est bien net, sinon bien avoué: rester au pouvoir quand ils y sont, et y arriver quand ils n’y sont pas.
En 1868, Florès est assassiné. En 1870, les _colorados_, alors maîtres de la ville, sont vivement attaqués par les _blancos_ et parviennent à s’en débarrasser. Mais ce n’est que pour peu de temps, la lutte recommence bientôt. Enfin, en 1872, les deux partis semblent réconciliés: enthousiasme général.
Nous arrivons aux événements tout à fait récents qui ont amené la situation politique actuelle. On pourrait en retrouver d’analogues dans l’histoire de certains pays d’Europe; cependant elle ne laisse pas que d’être assez originale.
Vous avez deviné ou pressenti qu’au fond de ces querelles faites au nom de la liberté, de l’ordre, du progrès, de la loi, etc., les questions financières étaient _de fait_ seules en jeu. «Être ou ne pas être» est bien le dilemme terrible qui s’impose aux pays troublés; mais les politiciens le traduisent: «Avoir ou ne pas avoir». Je retourne sur les bords du Rio de la Plata, si vous avez pu supposer que je les aie quittés, et je continue.
Vers la fin de 1874, l’avocat Jose Ellauri, président depuis près de deux ans, ayant soumis des projets d’emprunt qui rencontraient une vive opposition dans les Chambres, hésitait à les faire agréer par la force. Cependant, le déficit étant considérable, il était urgent de prendre une décision. Pendant qu’il discute et tergiverse, un jeune chef de bataillon, M. Latorre, harangue la garnison, l’entraîne, dépose le président et fait nommer M. Pedro Varela, qui lui confie le portefeuille de la guerre, en témoignage de sa reconnaissance.
Mais M. Varela n’était pas homme à pouvoir arranger des affaires aussi embarrassées que celles de l’Uruguay. Le désarroi était complet, le désordre à son comble, le pays écrasé par une dette de papier-monnaie de 12 millions de piastres, c’est-à-dire environ de 60 millions de francs. Des troubles surgissent à l’intérieur; Latorre, de plus en plus nécessaire, parcourt le pays, prêche la concorde et le patriotisme, frappe rudement, mais adroitement sur les plus compromis, et revient à Montevideo.
En son absence, la situation était devenue ce que deviennent généralement les situations mauvaises, quand on n’y applique pas quelque remède énergique: elle avait empiré. M. Varela, impuissant à la modifier, inquiet, indécis, ne tenait plus à ce pouvoir dont il n’avait pas su se servir. Pour le quitter, il suffisait qu’une manifestation populaire l’y autorisât; elle eut lieu, cela va sans dire, et, le 10 mars 1876, l’autorité suprême passait, sans discussion, aux mains de l’homme indispensable, du sauveur, le colonel don Lorenzo Latorre, qui régit et gouverne à son gré depuis cette époque les destinées de la république démocratique et représentative de l’Uruguay.
La constitution pourvoit le pays de sénateurs et de députés; elle est très libérale et très parlementaire, mais, pour le moment, il n’y a dans la «Banda Oriental»
Ni représentants,
Ni sénateurs,
Ni président.
Il y a le dictateur Latorre, accepté, reconnu, acclamé, qui promulgue ainsi ses décrets:
«Le gouverneur provisoire de la République, de par les facultés ordinaires et extraordinaires _qu’il revêt_, en conseil des ministres, a résolu et décrète, etc.»
Ne croyez pas que M. le gouverneur provisoire ne s’occupe que de l’expédition des affaires courantes et ménage ostensiblement les partis contraires pour rester plus longtemps au pouvoir; M. Lorenzo Latorre, je l’ai dit, gouverne. Il a rétabli la discipline dans l’armée, purgé l’administration, fait rendre gorge à ceux qui avaient trop impudemment pillé les caisses de l’État; il supprime les journaux qui lui déplaisent et met en prison les raisonneurs. M. Latorre n’est peut-être pas un économiste de premier ordre; cependant, depuis deux ans et demi, il a amorti sept millions de piastres de papier-monnaie, tandis que la dette de la république Argentine s’est accrue d’à peu près autant dans le même temps.
Le nouveau maître de l’Uruguay s’est bien gardé de violer la constitution. Il y eût risqué de recevoir un coup de couteau. En prenant le pouvoir, il a convoqué les électeurs pour 1877; mais une _pétition_ des départements l’ayant engagé à continuer sa dictature, c’est au mois de novembre 1878 qu’auront lieu les élections. Leur résultat n’est pas douteux, et, jusqu’à ce qu’un plus avisé que lui trouve moyen de dépopulariser le dictateur, M. Latorre continuera à tenir l’Uruguay dans sa main. L’histoire lui donnera-t-elle tort ou raison? C’est ce que chacun ignore, et je n’aurais garde de me prononcer sur un point aussi délicat.
BUENOS-AYRES
La rade.--Débarquement en voiture.--La sortie de la messe.--Visite à M. le comte Amelot de Chaillou.--De Buenos-Ayres à Azul.--Chasse dans la pampa.--Les gauchos.--Une colonie russe-allemande.--Complications politiques.--Influence des étrangers.
Buenos-Ayres, 25 septembre.
On sait que le Rio de la Plata est un immense bras de mer de plus de cent milles de long et cinquante de large, où se jettent les deux grands fleuves le Parana et l’Uruguay, tous deux venant du nord et prenant leur source au Brésil, le premier à l’ouest, le second à l’est. Montevideo est sur la côte nord, tout près de l’entrée; Buenos-Ayres, sur la côte sud, tout près du fond.
Ces deux villes se ressemblent beaucoup, et presque toutes les particularités de la première se retrouvent plus accentuées dans la seconde. Montevideo est située sur un terrain à peine ondulé; Buenos-Ayres, sur un terrain absolument plat. Nous avons vu que les grands navires doivent, à Montevideo, mouiller à près d’une lieue de terre, sous peine d’échouer; c’est à trois lieues qu’il leur faut s’arrêter lorsqu’ils vont à Buenos-Ayres. Découpée en petits carrés comme la capitale de l’Uruguay, celle de la république Argentine a été construite sur un plan analogue, mais plus régulier encore. C’est une très grande ville, qui a bien tournure de capitale, et qui, au contraire de celle que je viens de quitter, est plus imposante que gracieuse.
Mais procédons par ordre. Je reprends le cours de mon récit.
Arrivés de fort bonne heure dimanche dernier avec le _Saturno_, le soleil, en se levant, nous montra, sur une longue ligne jaune très fine, une autre longue ligne blanche et jaune s’étendant sur un développement de près de quatre kilomètres. Au-dessus, quelques coupoles, quelques tours carrées; sur la gauche un peu de verdure: c’est Buenos-Ayres.
Auprès de nous, fort peu de navires, cinq ou six petits vapeurs de la taille du _Saturno_ et quelques grosses barques de faible tonnage. Où sont donc les paquebots, les clippers, les grands trois-mâts?... Un de mes compagnons me fait tourner le dos à la ville et me montre à l’horizon, encore tout embrumé, les mâtures des navires de commerce qui paraissent au loin comme une haie de pieux plantés au hasard.
Les bâtiments du service local, construits de manière à ne caler que très peu d’eau, peuvent, comme le _Saturno_, venir aussi près de Buenos-Ayres que la _Junon_ l’est de Montevideo; mais les autres restent hors de la portée de la vue et n’ont d’autre horizon que la mer, en sorte que cette relâche doit être pour eux mortellement ennuyeuse et incommode.
Nous embarquons, non sans peine, dans des canots de passage, car il règne sur toute la rade un clapotis assez fort et une brise que nos souvenirs du Brésil nous font trouver bien fraîche. Arrivés à un demi-kilomètre de la plage, nous voyons des charrettes à grandes roues, traînées par deux chevaux, venir au-devant des embarcations. C’est qu’il n’y a pas assez d’eau pour que les plus petits bateaux puissent accoster le rivage. Nous nous transbordons dans ces véhicules, et nous roulons lentement vers la côte à travers les eaux, sur un sable tellement dur que les roues de ces charrettes n’y laissent qu’une faible trace.
Bientôt nous voici débarqués, et nous nous rendons à la douane pour faire visiter nos valises.
Il paraît que, lorsque le «_pampero_», terrible tempête du sud-ouest au sud-est, très fréquente dans ces parages, a soufflé pendant longtemps, le rivage reste parfois découvert sur une étendue de plusieurs milles; les bâtiments demeurent alors à sec, et les marins peuvent se promener à leur aise autour de leurs navires. On raconte même qu’il y a quelques années, en pareille circonstance, le gouvernement dépêcha un escadron de cavalerie pour se rendre maître d’une canonnière montée par le général révolutionnaire Urquiza. Cette petite expédition n’eut pas, cependant, tout le succès qu’on en attendait; les canons braqués contre la cavalerie l’obligèrent à se replier avant qu’elle eût fait la moitié du chemin, en sorte que les «loups» de mer n’eurent même pas à repousser l’attaque des «chevaux» marins.
Après un rapide déjeuner à l’européenne, sinon tout à fait à la française, je veux d’abord courir un peu au hasard dans la ville.
Je vous ai dit que c’était dimanche, et nous sommes à l’heure où l’on sort des églises. Me voici de nouveau sous l’impression que m’ont laissée les loges du théâtre de Montevideo, impression charmante et qui me remplit d’indulgence pour les rues monotones et mal pavées, pour les édifices sans grâce, pour le terrain tout plat, pour les nuages de poussière que soulève la moindre brise. Buenos-Ayres! une ville ennuyeuse! Non, il n’y a pas de ville ennuyeuse là où il suffit d’aller se planter à la porte de la première église venue pour en voir sortir un flot d’élégantes et gracieuses jeunes femmes à l’air aimable, à la physionomie ouverte, aux grands yeux expressifs.
Je n’étais pas tout seul à regarder ce joli spectacle. Un assez grand nombre de jeunes gens, qui certes n’étaient pas des étrangers, en jouissaient comme moi, et même bien mieux que moi, car c’étaient des saluts, des sourires, des bonjours, à n’en plus finir.
Tout ce monde paraissait fort satisfait et de belle humeur. N’ayant de compliments et de coups de chapeau à adresser à personne, je commençai à éprouver cette sensation désagréable de la solitude au milieu de la foule, et je sautai dans un tramway qui passait, sans m’enquérir de l’endroit où il se proposait de me mener.