A bord de la Junon

Part 7

Chapter 73,623 wordsPublic domain

En l’an 1500, Pinson, l’un des anciens compagnons de Christophe Colomb, aborde au nord de Pernambouc et prend possession de cette terre au nom de la couronne de Castille. Trois mois après, Alvarez Cabral, Portugais, se rendant aux Indes, est jeté par une tempête au lieu qu’on nomme aujourd’hui Porto-Seguro. Il plante une croix, un gibet et l’étendard du Portugal sur ce sol dont il prend possession à son tour. Le pape, alors grand médiateur des querelles souveraines, trace une ligne de démarcation, et la découverte de Cabral, sous le nom de Santa-Cruz, reste acquise aux Portugais.

En 1501, Améric Vespuce, alors au service du Portugal, découvre la fameuse baie de Tous-les-Saints, aujourd’hui le port de Bahia. Pendant une quarantaine d’années, on se contente de déporter sur les côtes du Brésil des criminels et des juifs. A cette époque, on ne cherchait que l’or, et les premières explorations dans l’intérieur du pays n’en avaient pas fait découvrir.

Cependant, en 1549, un gouverneur général est envoyé, avec mission d’organiser la civilisation. Le redoutable dilemme, la croix ou le gibet, le baptême ou la mort, fut alors posé dans toute sa rigueur. Les indigènes ne se soumirent pas; ils furent impitoyablement massacrés, incendiés, suppliciés. Exterminés ou refoulés dans les bois, on les remplaça par des milliers de noirs, plus dociles sous le fouet, et les premières plantations furent établies.

Je ne raconterai pas les premières expéditions de Villegagnon, envoyé par Coligny pour fonder à Rio une colonie de réformés, ni celles des Hollandais, qui de 1630 à 1645 avaient su se rendre maîtres de la moitié des provinces brésiliennes et en furent expulsés par la révolte; mais on comprendra facilement que le théâtre de ces guerres continuelles, auxquelles prenaient part les pires aventuriers des deux mondes, ne pouvait être autre chose qu’un champ de bataille et qu’aucune nation n’y existait encore.

Lorsque le Portugal, réuni à l’Espagne vers 1580, eut recouvré son indépendance, que les Hollandais lui eurent définitivement vendu la renonciation de leurs droits sur le Brésil, ce malheureux pays retomba sous l’ancien joug, et peu de temps après on découvrait, c’était vers 1720, les premières mines d’or au Matto-Grosso et les premiers diamants dans le serro de Frio.

L’histoire des États-Unis, plus connue que celle du Brésil, nous montre dans quelle absurde sujétion la colonie anglaise était tenue par la Métropole; celle de la colonie portugaise n’était pas moins servile. Aucun étranger n’y pouvait être admis. Les Brésiliens n’avaient le droit de faire de commerce qu’avec la mère patrie; toute industrie leur était défendue, ainsi que la production de l’huile, du vin et du sel, qu’il leur fallait faire venir de Porto ou de Lisbonne.

Ainsi, ni liberté politique, ni liberté agricole, ni liberté commerciale, tel fut le régime sous lequel fut comprimé l’essor des bonnes volontés et des forces vives du pays.

Les armées françaises furent l’instrument inconscient de sa libération. En 1807, Jean VI, régent de Portugal, chassé par les conscrits de Junot, vient débarquer au Brésil; en 1809, il se fixe à Rio; la _première imprimerie_ s’y établit, les ports sont ouverts aux étrangers. Avec un flot toujours croissant d’immigration pénètrent les idées de travail, de dignité, de progrès, et à leur suite les idées de liberté, d’émancipation, d’indépendance complète.

En 1815, le Brésil est érigé en royaume et réuni au Portugal; mais cette satisfaction d’amour-propre ne suffit pas à détruire des aspirations déjà nettement formulées. En 1820, quelques troubles éclatent; Jean VI est rappelé en Europe, les libertés conquises sont menacées; le second fils de Jean VI, dom Pedro, alors âgé de vingt-trois ans, comprend qu’il est devenu nécessaire d’obéir à l’impulsion d’un peuple que rien ne pourra ramener à la sujétion; le 7 septembre 1821, il proclame l’indépendance du Brésil; le 12 octobre 1822, il est proclamé lui-même empereur constitutionnel.

C’est de cette époque si récente que datera l’histoire du Brésil; tout ce qui précède n’est qu’un enfantement douloureux et difficile.

Supposer que de cette époque doive dater aussi une ère de calme, de progrès tranquille et sûr, serait cependant une grave erreur. L’événement l’a prouvé et le prouve encore. La raison suffirait à l’établir. Le Brésil est entouré de républiques, encore turbulentes, mais cependant prospères, et pour employer une expression très juste de M. Humbert, dans une de ses dernières conférences à bord, il est comme un îlot monarchique battu de tous côtés par le flot révolutionnaire. Cette monarchie, fondée par un peuple né d’hier, longtemps après que le souffle philosophique du XVIIIe siècle eut ébranlé les vieilles dynasties d’Europe, n’a pas un appui solide dans le clergé et ne l’y recherche pas, d’abord parce que le cléricalisme n’est plus un appui solide, et aussi parce que le clergé brésilien n’a pas les qualités d’intelligence et de moralité qui, seules, peuvent faire du clergé une force. Et pour dire la vérité tout entière, il faut reconnaître que le trône de l’empereur dom Pedro II emprunte sa plus grande puissance à la dignité, au bon sens, à la fermeté de celui qui l’occupe.

Je n’ai pas encore parlé de l’esclavage, problème inquiétant et délicat, de la configuration du pays, qui, sur sa côte orientale, n’a pas un seul grand fleuve, facilitant l’invasion des planteurs dans ses parties centrales, du climat, toujours dangereux aux nouveaux venus, autant d’obstacles au libre développement de la fortune publique; je crois cependant que cette revue rapide des événements dont le Brésil a été le théâtre est de nature à donner une plus grande importance aux progrès qui ont été accomplis depuis peu. Le caractère brésilien, si tant est que ce caractère soit bien tranché, peut ne pas nous être entièrement sympathique; mais nous ne saurions refuser aux citoyens de ce jeune empire le tribut de notre estime, à la vue du respect qu’ils professent pour leurs institutions et pour celui qui en est le gardien, des résultats déjà considérables qu’ils ont obtenus en quelques années, du patriotisme, trop exclusif peut-être, mais ardent et sincère, qui les anime.

Notre chère France, étant depuis un assez long temps à la recherche de la meilleure des constitutions, il peut être intéressant de connaître sur quelles bases celle du Brésil a été établie. Promulguée par dom Pedro Ier en 1824, légèrement modifiée en 1834 et en 1840, elle régit le Brésil depuis cette dernière date, sans avoir été remise en question pendant les quarante années qui viennent de s’écouler.

Les pouvoirs publics se composent de l’empereur, d’un Sénat de 75 membres inamovibles et d’une Chambre législative, composée de 122 députés élus pour quatre ans.

Les collèges électoraux sont formés des citoyens possédant un revenu annuel de 200 mil reis; les députés sont élus par un vote à deux degrés, à un mois d’intervalle; pour l’élection des sénateurs, la province dresse de la même manière une liste de trois noms, sur lesquels l’empereur choisit celui qui lui convient.

Le Sénat a le droit de rejeter en totalité ou en partie les décisions de la Chambre des députés. Un conseil d’État, ayant des attributions analogues à celles du conseil d’État français, et des ministres responsables devant les Chambres complètent le cadre de ce système de gouvernement. Sur le papier, cette constitution en vaut une autre; il faut cependant avouer que, dans la pratique, on ignore, malgré son grand âge, quels résultats elle donnera le jour où elle sera _réellement_ appliquée.

En effet, grâce à la manière dont sont faites les élections, ce n’est pas le jeu naturel des institutions qui amène au pouvoir les hommes de tel ou tel parti, répondant aux désirs du peuple ou aux nécessités d’une situation; c’est la volonté du souverain.

L’empereur règne et gouverne. Rien ne peut le mieux prouver que le récit des derniers événements.

A la fin de 1877, le parti conservateur (inutile de le désigner autrement) était au pouvoir depuis dix ans. Lorsque l’empereur revint de son second voyage en Europe, le chef du cabinet, duc de Caxias, offrit sa démission pour des motifs de santé. La démission acceptée, on chercha à former un nouveau ministère conservateur, mais auquel Sa Majesté imposait certaines réformes libérales, que les réactionnaires refusèrent de subir. L’empereur prit alors un ministère libéral le 5 janvier 1878, déclara dissoute la Chambre des députés, dont la majorité était conservatrice, et fit procéder à de nouvelles élections. Une Chambre composée de neuf libéraux sur dix vient d’être nommée, et le char de l’État, ayant tourné bride aussi facilement qu’une calèche dans l’avenue du bois de Boulogne, remonte sans cahots la pente qu’on lui faisait descendre depuis dix années.

Je crois bien volontiers qu’il n’a pas fallu une très forte pression sur les électeurs pour les faire voter dans le sens désiré; mais, outre que cela n’est pas certain, il est certain, en revanche, que les élections sont dans la main du pouvoir exécutif. Voici comment:

Le gouvernement patronne dans chaque circonscription un comité ou directoire qui a le droit de désigner les deux tiers des candidats aux sièges vacants: l’opposition présente ses candidats pour les autres sièges et les fait nommer--si elle le peut. En dehors de cette candidature officielle, les moyens les plus simples et les plus énergiques en même temps sont employés pour en assurer le succès. Les élections se font généralement dans les églises, dont les abords sont gardés par la troupe mise aux ordres de la police; les membres des divers bureaux électoraux, soigneusement choisis par le ministère, s’arrogent le droit de refuser l’entrée des «lieux de vote» aux membres du parti contraire et surtout à ses chefs. Si ces précautions paraissent insuffisantes, on emploie alors le système des _duplicata_: il consiste à faire procéder simultanément à une double élection; le dépouillement de l’un des scrutins est fait à Rio, par une commission de validation, siégeant au ministère de l’intérieur, laquelle _désigne_ le candidat élu.

Ces procédés donnent des résultats «excellents» et ne font pas naître autant de troubles qu’on pourrait le supposer. Ils assurent (on le croira sans peine) un accord complet entre les pouvoirs de l’État, qui gouvernent alors constitutionnellement avec une aisance parfaite.

En sera-t-il toujours ainsi? Cela est douteux. Les grandes villes ont secoué leur apathie; les étrangers y apportent constamment des idées d’indépendance plus avancées, sinon plus éclairées. Il faudra donc bientôt trouver _autre chose_, si l’on veut éviter la nécessité d’un coup d’État dangereux ou de concessions démesurées, plus dangereuses peut-être.

Pour le moment, le parti libéral modéré, qui est au pouvoir, ou plutôt qui le représente, semble répondre aux vœux généraux de la population. En prenant la direction du pays, il s’est empressé de congédier--comme cela se pratique un peu partout, d’ailleurs,--le haut personnel administratif des provinces, et, sans s’inquiéter des doléances de ses adversaires, le nouveau cabinet s’est mis immédiatement à l’œuvre de réparation en établissant des réformes sérieuses dans la gestion des deniers publics. Le ministre des finances, M. Gaspar Silveira Martins, est entré résolument dans la voie des économies, en arrêtant les travaux dont l’urgence n’était pas absolue, et en supprimant dans toutes les administrations un assez grand nombre d’emplois.

Il était temps. Les coffres ayant été trouvés vides, il a fallu faire une nouvelle émission de papier-monnaie pour la somme de 60,000 _contos_ de reis, soit environ 150 millions de francs.

Des déficits considérables viennent d’être constatés, quelques caissiers infidèles ont disparu, d’autres sont en ce moment sous les verrous. Plusieurs grands personnages sont compromis, entre autres un chambellan de l’empereur, également emprisonné.

Malgré la triste chute de ce ministère, il serait difficile de dire quel est le plus fort des deux partis conservateur et libéral, et nous avons vu que les élections telles qu’elles se pratiquent (il n’est pas sûr qu’elles puissent se faire autrement dans ce pays) sont à cet égard un baromètre assez incertain.

Je ne puis quitter le domaine de la politique, sans dire un mot de cette question de l’esclavage qui est de beaucoup la plus grave et la plus difficile de toutes celles qui préoccupent les esprits au Brésil.

Il ne s’agit pas de savoir si on abolira ou non l’esclavage, car l’esclavage est aboli; mais de se rendre compte des premiers effets du décret d’abolition et de faire en sorte, s’il se peut, que ces effets ne soient désastreux ni pour la stabilité de l’État, ni pour la fortune publique. C’est en 1854 que l’importation des noirs au Brésil cessa d’être autorisée, et vers la même époque, deux lois, l’une concernant les propriétés territoriales, l’autre le mode et les facultés de colonisation, attestèrent les efforts du gouvernement pour attirer les colons européens et combler le vide créé par le non-renouvellement des hommes de couleur. Le 23 septembre 1871 parut le décret d’abolition; il rendait la liberté aux esclaves appartenant à l’État, à ceux donnés en usufruit à la couronne, à ceux qui sauveraient la vie à leurs maîtres, enfin à ceux qui seraient abandonnés par eux. Il déclarait libres tous les enfants nés de mères esclaves postérieurement à la date du décret. Seuls, les esclaves nés avant cette date restaient dans la même condition, jusqu’à ce que les fonds d’émancipation, c’est-à-dire le hasard ou les loteries, les fissent libres.--Je n’exagère pas; il y a ici des «loteries de liberté», dont les gros lots sont des êtres humains.

L’esclavage, au Brésil, mourra donc de mort naturelle dans quelques années. Dans la lutte entre les intérêts matériels et le sentiment de l’humanité, c’est celui-ci qui a triomphé, et cela devait être. Le monde entier a applaudi à la noble détermination prise par l’empereur, acceptée par son peuple, et admiré la sagesse avec laquelle cette nécessité philosophique avait été satisfaite.

Mais tout n’est pas dit. Le décret de 1871 n’a rendu la liberté qu’aux enfants à naître; les pères, les mères, les plus jeunes enfants étaient, sont et resteront esclaves. Que fera de la liberté cette génération nouvelle? Voilà ce que le décret ne dit pas et ne pouvait pas dire. Qui pourra l’élever, cette jeune génération? Elle ne vit pas dans la famille, car elle n’a pas de famille. Qui leur apprendra à ne pas se tromper sur le sens du mot liberté, à ces enfants dont les mères ne seront jamais libres? Les uns, ardents, curieux, n’auront-ils pas la tentation de se rendre dans les grandes villes, où ils pourront croire que la fortune les attend, et où ne les attend que la misère, mauvaise conseillère? Les autres, plus timides, attachés à la _fazenda_, comme leurs aïeux, ne continueront-ils pas à vivre en esclaves, supportant le poids du jour et les mauvais traitements, n’osant s’enfuir, parce qu’ils seront sans protection au milieu de ces immenses territoires où le riche _fazendero_ est plus maître qu’un capitaine sur son navire, et se demandant ce que c’est que cette loi dont on leur a parlé, ce mot magique qui n’a point de signification?

D’autre part, si le nombre des hommes de couleur va en augmentant lorsque les familles seront constituées, sera-ce un avantage pour le pays? L’exemple de certaines républiques de l’Amérique du Sud, où le nègre émancipé est parvenu à tenir en échec, sinon à dominer la population locale, n’est pas encourageant.

Si ce nombre, au contraire, diminue, qui remplacera les travailleurs nécessaires? Dans le sud de l’empire, là où l’on élève le bétail, où l’on cultive le blé, le coton, la pomme de terre, le maté, les colonies d’Européens réussissent; mais dans les immenses territoires au-dessus du tropique, couverts de café, de cannes à sucre, de tabac, dans les mines, dans les forêts, le nègre est indispensable. Qui donc viendra faire son œuvre? Faudra-t-il avoir recours au coolie chinois? Triste remède dont on connaît déjà tous les dangers.

Telles sont les questions qui se posent aujourd’hui au sujet de ce grand fait historique de l’abolition de l’esclavage au Brésil. Je me borne à les répéter sans y répondre, car les opinions sont encore très partagées sur ce point.

De telles craintes peuvent être exagérées; cependant elles sont réelles et fondées. Mais n’oublions pas que, lorsque l’émancipation a été résolue, les inconvénients en étaient aussi prévus qu’ils le sont aujourd’hui, qu’aucune volonté étrangère n’a pesé sur les déterminations du gouvernement brésilien, et que le fait d’avoir rendu la liberté à leurs esclaves n’en est que plus méritoire pour la nation et plus glorieux pour le prince.

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M. Agassiz, qui a parcouru le Brésil en observateur aussi bien qu’en savant, dit quelque part que le progrès intellectuel «se manifeste dans l’empire sud-américain comme une tendance, un désir, mais qu’il n’est pas encore un fait.»

Le voyage de l’illustre naturaliste date de 1866; il avait sans doute raison à cette époque, il aurait tort aujourd’hui. Les plus grands efforts ont été faits en faveur de l’instruction publique dans le cours des dernières années; les Facultés de San-Paulo, de Bahia et d’Olinda ont perfectionné leurs méthodes; l’École centrale et le collège Dom Pedro II sont à la hauteur des établissements similaires de l’Europe, dont ils ont emprunté les programmes, tout en donnant plus d’importance à l’étude des langues étrangères; l’Institut impérial d’histoire et de géographie, dont la fondation remonte à 1838, doit être classé maintenant parmi les plus sérieuses sociétés savantes; ses séances sont fréquemment présidées par l’empereur et se tiennent régulièrement au Palais impérial.

L’instruction primaire et secondaire, dans l’empire, à l’exception de la capitale, est du ressort des gouvernements provinciaux, auxquels il appartient de décider si elle est ou n’est pas obligatoire et d’en payer les dépenses. La moitié des provinces, en 1876, avait déclaré l’instruction primaire obligatoire, et chacune d’elles consacrait, en moyenne, le cinquième de son revenu au budget des écoles. Celles-ci sont au nombre d’environ 6,000; presque toutes les provinces possèdent des lycées pour l’enseignement secondaire, et, en dehors des établissements d’instruction supérieure cités plus haut, l’État entretient une école navale, plusieurs écoles militaires, une école de commerce, un institut pour les aveugles, un conservatoire de musique, une école des beaux-arts, et enfin une école des mines.

Cette énumération, un peu sèche, suffit à faire voir que de solides éléments de perfectionnement intellectuel et moral existent maintenant, et que les Brésiliens mériteront sans doute, dans un temps qui ne saurait être bien éloigné, la bonne opinion qu’ils ont d’eux-mêmes.

Je ne dirai rien de la législation du pays, que je n’ai pris ni la peine ni le temps d’étudier, et je me bornerai à constater que, si la peine de mort est encore inscrite dans les lois, elle a disparu de fait depuis une vingtaine d’années. L’empereur commue invariablement toutes les sentences capitales, même celles concernant les esclaves, et la société ne s’en porte pas plus mal.

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Le peuple brésilien a une passion excessive pour les fêtes publiques. Elles sont pour lui autant d’occasions de s’amuser ou simplement de ne rien faire. Il y a un grand nombre de fêtes nationales, sans parler des fêtes religieuses; on célèbre de plus une quantité d’anniversaires de naissances, de mariages et de décès. C’est en tout quarante-deux jours dits de gala, qui reviennent chaque année, et pour la plupart desquels les navires de guerre pavoisent.

L’usage veut qu’en pareille circonstance les vaisseaux étrangers s’associent aux réjouissances publiques par des salves d’artillerie; mais les jours de liesse et de vacarme officiel ayant paru un peu trop fréquents aux amiraux étrangers, un règlement à l’amiable est intervenu entre eux et l’amiral brésilien, limitant à sept ou huit par an ces bruyantes manifestations.

Le hasard nous a fait assister à deux «grands galas» pendant notre séjour à Rio: le 4 septembre, anniversaire du mariage de l’empereur, et le 7 septembre, anniversaire de la déclaration de l’indépendance. Cette dernière est la véritable grande fête nationale. Tout s’est passé dans le plus grand ordre; mais la pluie persistante qui n’a cessé de tomber tout le jour et une partie de la nuit a fait complètement manquer les illuminations et contribué quelque peu à calmer l’enthousiasme populaire.

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Laissons, si vous le voulez bien, la politique, les études, les remarques, les observations plus ou moins judicieuses sur l’état du pays et les goûts de ses habitants, et puisque, au lendemain de l’anniversaire pluvieux de l’Indépendance, voici un jour qui n’est l’anniversaire de rien du tout, mais dont le soleil fait une journée de fête, allons nous promener! Telles furent nos réflexions le 8 septembre au matin, et bientôt nous étions en route pour faire l’ascension du Corcovado.

Accompagnés de M. Charles Pradez, l’auteur d’un ouvrage estimé: _Études sur le Brésil_, qui nous avait offert ce jour-là une amicale hospitalité dans sa maison de campagne située à l’extrémité de l’un des faubourgs, nous étions bien sûrs de ne pas perdre le bon chemin et de faire une charmante excursion.

Nous franchîmes d’abord une colline escarpée dominant la route de Larangeiras, au moyen d’un tramway à plan incliné, dont les voitures sont mises en mouvement par une machine fixe, réduction de la «ficelle» de la Croix-Rousse, à Lyon, ou encore de l’ascenseur de Galata-Péra. Un second tramway circulant sur les hauteurs nous amène à l’entrée d’une belle route bordée, d’un côté, par les constructions supérieures de l’aqueduc de la Carioca, composées d’un épais mur de briques et de pierres cimentées, lié par une voûte à un autre mur parallèle. De l’autre côté, les pentes boisées sont protégées par un parapet qui maintient les terres et permet de contempler sans danger les admirables aspects toujours changeants du paysage.

Après une heure et demie de marche à l’abri d’un feuillage épais, nous atteignons le réservoir des eaux, entouré d’un frais jardin. Une courte halte, et nous entreprenons la partie sérieuse de l’ascension.

La route s’engage sous un splendide dôme de verdure impénétrable au soleil. Nous la quittons néanmoins et nous prenons un petit sentier pour raccourcir la distance. La végétation est d’une richesse inouïe. La surface du sol disparaît sous les herbes. De temps en temps, une échappée de vue nous arrache des cris d’admiration. Je cueille, çà et là, des fleurs, des fougères, des branchages; mon bouquet prend des proportions monumentales et devient encombrant. Il en arrive comme de mon journal de bord: je récolte aisément, mais quand il me faut lier le tout ensemble, j’abandonne la tâche au fur et à mesure que j’avance et que paraît la nouveauté.