Relation des choses de Yucatan de Diego de Landa Texte espagnol et traduction française en regard, comprenant les signes du calendrier et de l'alphabet hiéroglyphique de la langue maya; accompagné de documents divers historiques et chronologiques, avec une grammaire et un vocabulaire abrégés français-maya, précédés d'un essai sur les sources de l'histoire primitive du Mexique et de l'Amérique Centrale, etc., d'après les monuments égyptiens, et de l'histoire primitive de l'égypte d'après les monuments américains par l'abbé Brasseur de Bourbourg

Part 42

Chapter 424,035 wordsPublic domain

CHAPITRE X.—Comme les quatre fils jumeaux d’Itaba-Tahuuana, qui était morte en couches, allèrent pour mettre ensemble la calebasse de Giaia où était son fils _Agiael_[29] qui s’était transformé en poissons; mais aucun d’eux n’eut la hardiesse de la prendre, excepté _Dimivan Caracaracol_[30] qui la détacha. Et tous se rassasièrent de poisson: et pendant qu’ils mangeaient, ils entendirent Giaia qui revenait de ses domaines; et voulant dans leur précipitation suspendre la calebasse, ils ne l’attachèrent pas bien, de manière qu’elle tomba à terre et se brisa. Ils disent que l’eau qui sortit de cette calebasse fut si abondante, qu’elle remplit toute la terre, et avec cette eau sortit une multitude de poissons; de là ils tiennent que la mer eut son origine[31]. Ceux-là partirent ensuite de là et trouvèrent un homme qui se nommait _Con-el_, lequel était muet[32].

CHAPITRE XI.—Des choses qui passèrent aux quatre frères, lorsqu’ils s’en allèrent fuyant de Giaia.—Aussitôt qu’ils arrivèrent à la porte de _Bassa-Manaco_, et qu’ils entendirent qu’il portait du cassabi[33], ils dirent, _Ahiacauo Guarocoel_, c’est-à-dire connaissons celui qui est notre aïeul. De même Demivan Caracaracol, voyant ses frères devant lui, entra au dedans pour voir s’il pouvait avoir quelque cassabi; lequel cassabi est le pain qui se mange dans le pays. Caracaracol étant entré dans la maison d’_Aiamauaco_[34], lui demanda du cassabi, qui est le pain susdit; et celui-ci se mit la main au nez et lui lança un _guanguio_[35] aux épaules; lequel guanguio était rempli de _cogioba_ qu’il avait fait pour ce jour; laquelle cogioba est une certaine poudre que ces gens-ci prennent quelquefois pour se purger et pour d’autres effets que vous comprendrez ensuite. Ils la prennent avec une canne longue de la moitié d’un bras, qu’ils se mettent au nez par un bout et l’autre dans la poudre, et ainsi ils l’aspirent par le nez, et cela les fait purger généralement. Et ainsi il lui donna ce guanguio pour du pain et...... le pain qu’il faisait; mais il se retira fort indigné parce qu’ils le lui demandaient[36].

Caracaracol, après cela, s’en retourna vers ses frères, et leur raconta ce qui lui était arrivé avec _Baiamanicoel_[37], en leur faisant part du coup qu’il lui avait donné avec le guanguio sur l’épaule, et qui lui faisait beaucoup de mal. Alors les frères regardèrent l’épaule et virent qu’il l’avait très-gonflée, au point qu’il était près de mourir. Là-dessus, ils cherchèrent à la couper, mais sans y réussir: et prenant une _manaia_ de pierre, ils la lui ouvrirent, et ainsi il en sortit une tortue femelle vivante[38]; et de cette manière ils fabriquèrent leur maison et ils prirent soin de la tortue. De ceci je n’ai pas entendu autre chose et il y a peu à tirer de ce nous avons écrit. Ils disent en outre que le soleil et la lune sortirent d’une grotte qui est dans le pays d’un cacique, appelé _Mancia Tiuuel_; laquelle grotte s’appelait _Giououana_ et pour laquelle ils avaient une grande estime[39]. Ils la tiennent en totalité peinte à leur manière, sans aucune figure, mais avec beaucoup de feuillages et d’autres choses semblables: dans cette grotte, il y a deux Cimin, faits de pierre, petits, de la grandeur de la moitié du bras, les mains liées, et il semble qu’ils soient dans l’action de suer. Ils ont une grande estime pour ces Cimin, et quand il ne pleuvait point, ils disent qu’ils entraient là pour les visiter et qu’aussitôt il pleuvait. Or de ces deux Cimin l’un est appelé par eux _Boinaiel_ et l’autre _Maroio_[40].

CHAPITRE XII.—De ce que ces gens-ci pensent au sujet des morts qui vont errants, et de quelle manière ils sont et ce qu’ils font.—Ils sont persuadés qu’il y a un lieu où vont les morts, qui se nomme _Coaibai_, et qu’il existe dans une partie de l’île appelée _Soraia_[41]. Le premier qui se trouva en Coaibai fut, disent-ils, un qui se nommait _Machetaurie Guaiana_, qui était seigneur dudit Coaibai, maison et demeure des morts[42].

CHAPITRE XIII. De la forme qu’ils disent qu’ont les morts.—Ils disent que de jour ils restent enfermés, et qu’ils vont promener la nuit; et qu’ils mangent d’un certain fruit nommé _Guabaza_, lequel a le goût de...... qui le jour sont...... et qui la nuit se changent en fruit, et que les (morts) en font un festin et se réunissent aux vivants. Or, pour les reconnaître, ils le font de cette manière, qu’ils lui touchent le ventre de la main, et que s’ils n’y trouvent pas l’ombilic, ils disent qu’il est _operito_, ce qui veut dire mort: c’est pour cela qu’ils disent que les morts n’ont pas d’ombilic. Et ainsi sont-ils quelquefois trompés, lorsqu’ils ne font pas attention à cela. Or s’ils se couchent avec quelque femme de celles de Coaibai, celles-ci, au moment où ils pensent les avoir entre les bras, s’évanouissent, et, à cause de cela, disparaissent en un moment. Voilà, quant à cela, ce qu’ils croient encore aujourd’hui. Quand une personne est en vie, ils appellent son esprit _Goeiz_ et après la mort le nomment _Opia_: ils disent que ce Goeiz leur apparaît souvent sous la forme d’un homme ou d’une femme[43]; et ils ajoutent qu’il s’est trouvé des hommes qui ont voulu combattre avec lui, et qu’en venant aux mains, il disparaissait et que l’homme mettait ses bras ailleurs, sur quelque arbre auquel il demeurait attaché. C’est ce que tous croient en général, petits et grands, que l’esprit leur apparaît sous la forme du père, de la mère, des frères, ou des parents, ou sous d’autres formes. Le fruit qu’ils disent que mangent les morts, est de la grosseur d’une poire de coing. Ces morts ne leur apparaissent jamais de jour, mais constamment la nuit; aussi est-ce avec grande crainte que l’un ou l’autre se risque à sortir seul de nuit.

CHAPITRE XIV.—D’où ils tirent ces choses et qui les fait demeurer dans cette croyance.—Ce sont quelques hommes qui pratiquent (la médecine), parmi eux, appelés _Bohuti_, lesquels font beaucoup de fourberies, comme nous dirons plus loin, pour leur faire accroire qu’ils parlent avec eux et qu’ils savent tous leurs faits et secrets, et que quand ils sont malades, ils leur enlèvent la maladie: et ainsi ils les trompent. C’est de quoi j’ai vu une partie de mes propres yeux, comme des autres choses; je n’ai raconté que ce que j’ai entendu d’un grand nombre, particulièrement des principaux, avec lesquels j’ai pratiqué plus qu’avec d’autres; c’est pourquoi ceux-ci croient toutes ces fables avec plus de certitude que les autres. Quoi qu’il en soit, de même que les Maures, ils ont leurs lois réduites à des chants antiques, à l’aide desquels ils se gouvernent, ainsi que les Maures, comme si c’était par l’écriture. Et lorsqu’ils veulent chanter leurs chants, ils touchent d’un certain instrument qu’ils appellent _Maiohauau_[44], qui est de bois, concave et de beaucoup de force, léger, long d’un bras et large d’un demi-bras; et la partie où l’on touche est faite en forme de tenailles de maréchal-ferrant, et de l’autre côté (il a une ouverture oblongue; on frappe sur la première avec un bâton, terminé par une boule de gomme, lequel) est semblable à une massue; de telle manière, qu’elle ressemble à une citrouille au long col; et c’est là l’instrument qu’ils touchent. Or, il a un son si fort qu’on l’entend à une lieue et demie de loin; c’est à ce son qu’ils chantent leurs chants qu’ils apprennent par cœur: ceux qui en touchent sont les principaux d’entre eux, qui apprennent dès l’enfance à le toucher et à chanter en même temps, suivant leurs coutumes. Passons maintenant à la description d’un grand nombre d’autres choses et cérémonies et coutumes des gentils.

CHAPITRE XV.—Des observances de ces Indiens _Buhu-itihu_[45], et de quelle manière ils font profession de médecine et enseignent les gens; et dans leurs cures médicinales, souvent ils se trompent. Tous ou la plupart de ceux de l’ile espagnole ont un grand nombre de Cimi de différente sorte. L’un a les os de son père et de sa mère, de ses parents et de ses ancêtres, qui sont faits de pierre ou de bois. Et des deux sortes ils en ont beaucoup; les uns qui parlent, les autres qui font naître les choses qu’ils mangent; plusieurs qui font tomber la pluie, d’autres qui font souffler les vents. Ce sont toutes choses que ces pauvres ignorants croient que produisent ces idoles, ou pour mieux dire ces démons, ces gens-là n’ayant pas la connaissance de notre sainte foi. Quand quelqu’un est malade, ils lui amènent la Buhu-itihu, le médecin susdit. Le médecin est astreint à s’abstenir de la bouche, comme le malade lui-même, et à faire également le malade, ce qu’il fait de cette manière que vous allez entendre. Il faut donc qu’il se purge, comme le malade, et pour se purger, il prend d’une certaine poudre appelée _Cohoba_, en l’aspirant par le nez[46], laquelle l’enivre de telle sorte, qu’ils ne savent plus ce qu’ils font: et ainsi ils disent beaucoup de choses extrordinaires, dans lesquelles ils affirment qu’ils parlent avec les Cimi, et que ceux-ci leur disent que d’eux vient la maladie.

CHAPITRE XVI. De ce que font lesdits Buhu-itihu.—Lorsqu’ils vont visiter quelque malade, avant de sortir de leurs maisons, ils prennent de la vase du fond de leurs cruches ou du charbon pilé, et se noircissent tout le visage, pour faire croire au malade ce qu’il leur semble de sa maladie: ils prennent ensuite quelques petits os et un peu de viande, et, enveloppant le tout dans quelque chose, afin que rien ne puisse tomber, ils le prennent dans la bouche. Le malade étant déjà purgé avec la même poudre que nous avons dite, le médecin entre dans la maison; il commence par s’asseoir, et tous se taisent: s’il s’y trouve des enfants ils les envoient dehors, afin qu’ils ne mettent pas d’obstacle à l’office du Buhu-itihu, et il ne reste dans la maison qu’une ou deux des personnes principales. Or, se trouvant ainsi seuls, ils prennent quelques herbes de la Gioia.... grandes et une autre herbe, enveloppée dans la feuille d’un oignon, longue d’un demi-quartaut, et l’une des Gioia est de celles que tous prennent communément: les ayant broyées, ils en font une pâte avec les mains et puis se la mettent dans la bouche la nuit, pour vomir ce qu’ils ont mangé, afin que cela ne leur fasse pas de mal, et alors ils commencent à faire le chant susdit; et allumant une torche, ils prennent ce suc[47].

Cela fait d’abord, et s’étant tenu posé quelques instants, le Buhu-itihu se lève et s’avance vers le malade qui est assis seul au milieu de la maison, comme on l’a dit: il tourne deux fois à l’entour, suivant son plaisir; après quoi il se met devant lui, le prend par les jambes, le palpant aux cuisses, en descendant jusqu’aux pieds; puis il le tire avec force, comme s’il voulait détacher un membre de l’autre[48]: sur cela, il va au dehors de la maison dont il ferme la porte et lui parle, disant: Va-t-en à la montagne ou à la mer, ou bien où tu veux; et avec un souffle, comme qui souffle d’une sarbacane[49], il se retourne d’un autre côté, met ses mains ensemble, en fermant la bouche; et les mains lui tremblent comme d’un grand froid; il souffle sur ses mains et retire son haleine, comme on fait, en suçant la moelle d’un os, et aspire le malade au col, ou à l’estomac, aux épaules, ou aux joues, aux seins ou au ventre et en beaucoup d’autres parties du corps. Cela fait, il commence à tousser et à montrer un visage défait, comme s’il avait mangé quelque chose d’amer, et crache dans sa main. Il retire alors ce que nous avons dit qu’il s’était mis dans la bouche, étant dans sa maison, ou pendant le chemin, soit de la pierre, de l’os ou de la viande, comme on l’a dit. Et si c’est quelque chose qui se mange, il dit au malade: Fais attention que tu as mangé quelque chose qui t’a fait mal et que tu en souffres; regarde comme je te l’ai retiré du corps où ton Cemi l’avait mis, parce que tu ne l’avais pas prié, que tu ne lui avais érigé aucun autel, ou que tu ne lui avais donné aucun domaine.

Si c’est une pierre, il lui dit: Conserve-la bien soigneusement. Et quelquefois ils regardent comme certain que ces pierres sont utiles et qu’elles servent à faire accoucher les femmes: ils les gardent précieusement, enveloppées dans du coton, les plaçant dans de petits paniers, et leur donnent à manger de ce qu’ils mangent, et en usent de la même manière avec les Cimi qu’ils ont dans leurs maisons. Les grands jours de fête ils leur portent beaucoup à manger, comme du poisson, de la viande ou du pain, ou toute autre chose; ils mettent le tout dans la maison de Cimi, afin que la susdite idole en mange[50]. Le jour suivant ils emportent tous ces vivres chez eux, après que Cimi en a mangé. Et ainsi que Dieu les aide comme Cimi en mange et leur en donne d’autre, Cimi étant une chose morte, composée de pierre ou faite de bois.

CHAPITRE XVII. Comment les susdits médecins se sont trompés quelquefois.—Quand ensuite ils ont fait les choses susdites, et que, néanmoins, le malade vient à mourir, si le défunt a beaucoup de parents ou est seigneur de bourgades et s’il est puissant, il oppose de la résistance audit Buhu-itihu, ce qui veut dire médecin; car ceux qui peuvent peu, n’osent pas lutter contre ces médecins, et celui-là, s’il veut lui faire du mal, le fait ainsi[51]:

Voulant savoir si le malade est mort par la faute du médecin, ou si celui-ci n’a pas fait diète, comme il lui était ordonné, ils prennent une herbe appelée _gueio_, qui a les feuilles semblables à celles du basilic, grosses et larges, et qui autrement s’appelle aussi _zachon_. Ils prennent donc le suc de la feuille, coupent au mort les ongles et les cheveux du côté du front, les réduisent en poudre entre deux pierres et la mêlent avec le suc de l’herbe susdite, pour la donner ensuite à boire au mort, par le nez et par la bouche. Cela fait, ils demandent au défunt si le médecin est cause de sa mort et s’il a observé la diète. Ils lui demandent cela à plusieurs reprises, jusqu’à ce qu’il parle aussi clairement que s’il était vivant, et qu’il vienne à répondre à tout ce qu’on cherchait à savoir de lui, en disant que le Buhu-itihu n’a pas observé la diète, qu’il a été cause de sa mort cette fois; et ils disent que le médecin lui demande s’il est vivant, puisqu’il parle si clairement, et il répond qu’il est mort.

Alors, dès qu’ils ont appris ce qu’ils voulaient, ils le remettent dans sa tombe, d’où ils l’avaient ôté, afin de savoir de lui ce que nous venons de dire.

Ils font encore ces choses d’une autre manière pour savoir ce qu’ils veulent. Ils prennent le mort et font un grand feu, semblable à celui avec lequel le charbonnier fait le charbon, et lorsque le bois est tout entier réduit en braise, ils jettent le défunt sur ce grand brasier, et le recouvrent de terre, de la même manière que le charbonnier recouvre le charbon, et l’y laissent aussi longtemps qu’il leur fait plaisir. Et celui-ci s’y trouvant ainsi, ils l’interrogent comme on a dit qu’ils faisaient pour l’autre, à quoi il répond qu’il ne sait rien. Là-dessus, ils l’interpellent dix fois; et après cela il ne parle plus. Ils lui demandent s’il est mort; mais il ne répond plus de ces dix fois.

CHAPITRE XVIII. De quelle manière les parents du mort se vengent lorsqu’ils ont reçu la réponse au moyen du breuvage.—Les parents du mort se réunissent un jour donné et attendent le Buhu-itihu, auquel ils donnent la bastonnade, lui brisant bras et jambes, lui rompant la tête, au point de le laisser à moitié pilé, et dans la persuasion de l’avoir tué. Mais la nuit, disent-ils, il vient une multitude de couleuvres de toute sorte, blanches, noires, vertes et de beaucoup d’autres couleurs, qui lèchent le visage et toutes les parties du corps audit médecin, qu’ils avaient laissé pour mort, comme nous venons de le dire. Celui-ci reste ainsi deux ou trois jours, et, tandis qu’il est dans cet état, les os des bras et des jambes, dit-on, reviennent à se joindre et à se souder; il se lève, chemine tout doucement et s’en retourne à la maison. Ceux qui le voient l’interrogent en disant: N’étais-tu pas mort? Mais il répond que les Cimins sont venus à son secours, sous formes de couleuvres. Les parents du défunt, qui croyaient avoir vengé sa mort, sont remplis de colère, en voyant l’autre vivant; ils se désespèrent, et travaillent à l’avoir une autre fois entre leurs mains, pour le faire mourir, et, s’ils y parviennent, ils lui arrachent les yeux et lui brisent les testicules; car ils disent que nul de ces médecins ne peut mourir, quelques coups et bastonnades qu’on lui donne, s’ils ne lui enlèvent les testicules.

Comment ils savent ce qu’ils veulent de celui qu’ils brûlent, et comment ils exercent leur vengeance.—Lorsqu’ils découvrent le feu, la vapeur qui en sort s’élève jusqu’à ce que ceux-ci la perdent de vue et qu’elle ait produit un bruit perçant en sortant de la fournaise. Elle retourne en bas et entre dans la maison du médecin Buhu-itihu, et à l’instant même celui-ci, s’il n’a pas observé la diète, tombe malade, se couvre d’ulcères, et voit tomber la peau de tout son corps: c’est le signe auquel ils reconnaissent que celui-ci ne s’est pas abstenu, et pourquoi le malade est mort. Tels sont donc les charmes dont ces gens ont coutume d’user.

CHAPITRE XIX. De quelle manière ils font et gardent les Cimi de bois ou de pierre.—Ceux de pierre se font de cette manière. Lorsque quelqu’un va en voyage, dit-on, et qu’il voit un arbre dont la racine remue, l’homme s’arrête avec terreur et lui demande qui il est. Et il lui répond: Je m’appelle Buhu-itihu, et cela te dit ce que je suis. Alors cet homme allant trouver le susdit médecin, lui dit ce qu’il a vu, et le sorcier ou devin court tout de suite voir l’arbre dont l’autre lui a parlé; il commence par s’asseoir auprès et lui fait _cagioba_, comme nous l’avons dit plus haut, dans l’histoire des quatre frères. La cagioba faite, il se lève sur les pieds; il lui dit tous les titres connus d’un grand seigneur et le questionne ainsi: Dis-moi qui tu es et ce que tu fais ici; ce que tu me veux, et pourquoi tu m’as fait appeler? Dis-moi si tu veux que je te coupe, ou si tu veux venir avec moi; comment tu veux que je te porte, et je te fabriquerai une maison avec son domaine. Alors, cet arbre ou Cimi, devenu idole ou diable, lui répond en lui disant la forme sous laquelle il veut qu’on le fasse. Il le coupe et le fait de la manière qui lui a été commandée. Il lui fabrique sa maison avec son domaine, et souvent, dans l’année, il lui fait la cagioba. Cette cagioba c’est pour lui faire la prière et pour lui plaire; pour lui demander et savoir du Cimi quelques-unes des choses en bien et en mal, comme aussi pour lui demander des richesses.

Mais s’ils veulent savoir s’ils remporteront la victoire sur leurs ennemis, ils entrent dans une maison dans laquelle il n’entre personne que les principaux d’entre les habitants: leur chef est le premier à faire la cagioba et sonne. Tandis qu’il fait la cagioba, aucun de ceux qui sont dans l’assemblée ne parle, jusqu’à ce que le chef ait terminé; mais, après qu’il a fini sa prière, il reste quelques instants, la tête baissée et les bras sur les genoux; ensuite il lève la tête, en regardant vers le ciel, et parle. Alors tous lui répondent à la fois à haute voix; et, quand tous ont parlé, lui rendant grâces, il raconte la vision qu’il a eue dans l’ivresse de la cagioba, qu’il a aspirée par le nez; il dit qu’il a parlé avec le Cimi, qu’ils remporteront la victoire, ou que leurs ennemis fuiront, ou qu’il y aura une grande mortalité, ou des guerres, ou une famine, ou autre chose de ce genre, suivant ce qu’il convient à celui qui s’est enivré de dire. Considérez comment est son esprit; car ils disent qu’il leur semble voir que les maisons tournent, avec leurs fondations, sens dessus dessous, et que les hommes marchent les pieds en l’air. Ils font également cette cagioba aux Cimi de pierre et de bois, comme aux corps morts, ainsi que nous l’avons dit plus haut.

Les Cimi de pierre sont de diverses manières. Il y en a quelques-uns qu’ils disent que les médecins font avec le corps desséché (des morts), et les malades gardent ceux-ci qui sont meilleurs, pour faire accoucher les femmes enceintes. Il y en a d’autres qui parlent, qui sont de la forme d’un gros navet, aux feuilles étendues par terre comme les câpriers, et ces feuilles ont pour la plupart la forme de feuilles d’orme; d’autres ont trois pointes, et ils regardent comme certain qu’ils font naître la _yuca_. Ils ont des racines semblables au raifort. La feuille de la _giutola_ (xutola) a tout au plus six ou sept pointes, et je ne sais à quoi je pourrais la comparer, car j’en ai vu quelques-unes qui lui ressemblent, en Espagne et en d’autres pays. La tige de la yuca est de la hauteur d’un homme. Parlons maintenant de la croyance qu’ils ont dans ce qui touche aux idoles et aux Cimi, et des grandes erreurs où il les font tomber.

CHAPITRE XX.—Du cimi _Bugia_ (Buxa) et _Aiba_, qui, disent-ils, fut brûlé par eux, quand il eut des guerres, et à qui il crut des bras et une autre fois des yeux, et dont le corps grandit quand on l’eut lavé avec le jus de la yuca. La yuca était petite, et, avec l’eau et le jus susdit, ils la laissaient afin qu’elle devînt plus grosse: et ils affirment qu’elle donnait des maladies à ceux qui avaient fait ledit Cimi, pour ne pas lui avoir porté à manger de la yuca. Ce cimi avait pour nom _Baidrama_[52]. Or, quand quelqu’un tombait malade, ils appelaient le Buhu-itihu et lui demandaient d’où était venu sa maladie; et il lui répondait que Baidrama la lui avait envoyée parce qu’il ne lui avait pas envoyé à manger pour ceux qui avaient soin de sa maison; et ceci le Buhu-ituhu disait que le cimi Baidrama le lui avait dit.

CHAPITRE XXI. Du cimi de Guamorete.—Ils disent que quand ils firent la maison de _Guamorete_, lequel était un homme de condition, ils y mirent un Cimi qu’il tenait sur le haut de sa maison, lequel Cimi s’appelait _Corocote_[53]: or, dans le temps qu’ils avaient des guerres entre eux, les ennemis de Guamorete brûlèrent la maison où était ledit cimi Corocote. Alors ils disent qu’il se leva et s’en alla loin comme un tir d’arbalète de cet endroit, au près de l’eau; ils disent qu’étant sur la maison, il descendait de nuit et jouait avec les femmes: qu’ensuite Guamorete mourut et que ledit Cimi vint aux mains d’un cacique et qu’il continuait à jouer avec les femmes. Ils ajoutent qu’il lui naquit sur la tête deux couronnes; c’est pourquoi ils disaient: Puisqu’il a deux couronnes, certainement qu’il est fils de Corocote, et ils regardaient cela comme très-certain. Ce Cimi, un autre cacique le posséda ensuite, appelé Guatabanex, et son endroit s’appelait _Giacaba_.

CHAPITRE XXII.—D’un autre Cimi qu’ils appelaient Opigielguouiran que possédait un autre personnage de condition, qui se nommait _Cauauan-Iovana_, lequel avait sous lui un grand nombre de sujets.—De ce cimi _Opigielguouiran_[54] ils disent qu’il a quatre pattes, comme un chien, et qu’il est fait de bois: que souvent, la nuit, il sort de sa maison pour rôder dans les bois, où l’on allait le chercher; on le ramenait à sa maison, l’y liant avec des cordes, ce qui ne l’empêchait pas de retourner dans les bois. Or, lorsque les chrétiens arrivèrent à l’île Espagnole, on dit qu’il s’échappa et s’en alla dans un lac jusqu’où ils suivirent ses traces; mais ils ne le revirent plus jamais, et n’en savent pas davantage à son sujet. Ainsi que je l’ai acheté, ainsi je le vends.