Part 36
Ces différences morales, n’en doutez pas, subsistent en haut, même alors que l’éducation les a émoussées. Un manque de générosité, d’indulgence, d’humanité—ce _lait de la tendresse humaine_, dont parle admirablement Shakespeare,—rappelle la fibre araucane et se fait jour dans leurs débats parlementaires, dans leurs discussions familières, dans leurs relations avec les classes inférieures, hommes de service ou femmes de plaisir. Ils sont durs. Est-il bien vrai que la dureté soit le revers de la force et que le monde appartienne toujours aux violents? On le dit aujourd’hui, après Sadowa et Sedan. Cela ne paraissait pas aussi évident autrefois; et l’expérience historique qui n’a jamais séparé, chez les anciens Grecs et les Français modernes, la finesse et la grâce de la bravoure et de l’héroïsme, est peut-être aussi concluante que celle d’Attila.—A un an d’intervalle, les deux pays ont connu les mêmes secousses politiques; sans comparer les causes des deux révolutions, les mêmes renversements se sont produits. Dans l’un et dans l’autre pays, la révolution triomphante a eu raison d’un mauvais gouvernement. Comparez le sort réservé aux vaincus chez les deux peuples.—Oh! je veux bien que, dans l’Argentine, on dépasse la mesure en fait de tolérance et d’amnistie; j’accorde qu’il y ait beaucoup de veulerie morale dans ces averses de pardon et d’oubli, qui n’exceptent même plus les manquements au devoir militaire ou à la morale privée. Cet excès est funeste et déplorable. Eh bien, le dirai-je? malgré tout, je le préfère encore à l’excès contraire. Que les coupables repus s’étalent à Buenos Aires, sûrs de l’impunité et insultant par leur luxe de parvenus à la pudeur publique: c’est un symptôme de relâchement social et de profonde anémie morale. Mais, regardez par-dessus les Andes: écoutez ces cris sauvages d’une populace qui promène par la ville sa torche incendiaire et, sur une liste dressée d’avance, force les maisons des vaincus, saccage, pille, détruit tout ce qui est destructible et brûle le reste. Rappelez-vous, encore, ce malheureux, cet égaré—qui, de l’aveu de tous, n’a jamais détourné une piastre de la caisse publique—réfugié au foyer d’un ami, sous le toit sacré d’une ambassade étrangère. Il la connaît si bien, lui, sa populace déchaînée, qu’il ne se sent protégé par aucune barrière domestique, aucune garantie internationale; et, à la veille d’être débusqué, quand il écoute déjà, pâle de terreur, la meute qui a flairé la proie cachée et tourne autour de la maison suspecte, il choisit de mourir de sa main, pour s’épargner au moins l’outrage et l’avanie.—Oui, d’un côté, c’est peut-être un commencement de résorption putride dont la curation devra être héroïque et sanglante; mais, de l’autre, c’est un fonds invincible de barbarie native, un élément cellulaire de cruauté araucane qu’on ne pourra jamais éliminer. Et, à tout prendre, j’aime encore mieux vivre de ce côté-là des Andes que de celui-ci.
Ce que le Chilien a pour lui, c’est la Chilienne. En société comme en ménage, il arrive presque toujours qu’à l’homme dur s’unisse la femme douce. _Ferrum est quod amant._ J’en ai connu ici de charmantes. Pas du tout le même charme que chez les Limèñes, dont je vous parlerai bientôt. Et c’est encore là un effet de la même loi secrète de la nature, qui maintient l’espèce par le contraste dans l’union des sexes. Le Péruvien, un peu mou, se complète par la femme nerveuse, agissante, volontiers commandante.—Puis, la Chilienne a pour elle de ne pas parler trop bien. Elle est la grâce soumise et tendre, la vigne flexible enlacée à l’ormeau noueux. Telle que je l’ai observée souvent, répétée à de nombreux exemplaires, c’est bien la joie du foyer, l’amie fidèle «pour la bonne et la mauvaise fortune», comme parle le formulaire du mariage anglais; la petite main blanche qui sera légère à la plaie secrète et au front attristé. La loyauté un peu rude, mais indéniable, de l’homme est devenue, chez la femme, une ouverture d’âme, une sincérité cordiale d’un attrait irrésistible. Elle reste jeune très tard; et sa coquetterie même est toute franche et naïve. J’ai rarement entrevu la petite perruche à tête vide ou la vraie fille d’Ève, redoutable et féline, qui fleurit ailleurs.
Un raffiné—un peu pervers—trouverait même qu’il lui manque un peu de complication, je ne sais quoi d’énigmatique et de troublant, qui est peut-être à la passion ce qu’est l’acide amer du noyau de la pêche à la saveur du fruit. Mais, quelle santé morale chez celles que j’ai vues de près, à la table de famille, entre le mari travailleur et les enfants joyeux!—C’est même, du reste, ce qui rend un peu terne l’aspect extérieur de la vie chilienne. Sauf à Valparaiso, très peu de femmes dans les rues, sur les places, même dans les grands magasins. Les soirées sont rares, les théâtres chôment la plus grande partie de l’année; elles vont à l’église, en noir et encapuchonnées de leur _manta_ monacale. On les entrevoit par groupes au parc Cousiño, qui est leur Bois, ou, en été, à Viña del Mar, qui est un Mar del Plata beaucoup plus amusant et moins _snob_ que le nôtre. Mais c’est chez elle que la Chilienne vit: elle garde la maison, comme la matrone romaine; c’est là qu’il faut la voir et l’apprécier.
Elle est si simplement gracieuse et gaie, que sa nature résiste à la mauvaise fortune, aux grandes douleurs, aux pires traîtrises de la vie. Ce ne sont pas ici des phrases, j’ai là quelques modèles sous les yeux. Flexible et vivace, très vite résignée sinon consolée, elle se redresse bientôt comme une liane après l’orage. Même sa dévotion, réelle et convaincue, se passe de tout formalisme sermonneur. Ainsi,—la médisance s’apprend vite à «l’école des femmes»—je vous dirai qu’une des grandes villes du Chili est affligée d’un prélat un peu moins distingué et amusant que les canons ne le tolèrent; eh bien, un jour, dans une maison de cléricaux huppés, à la campagne, j’ai très bien vu, à l’annonce d’une visite de Monseigneur, l’envolée générale des jupes claires: c’était à qui ne serait pas là, pour baiser l’anneau pastoral et subir l’ennuyeuse averse.—Un souvenir appelle l’autre, et je vais finir sur un petit crayon qui, je ne sais pourquoi, m’est demeuré très doux et très mélancolique.
Par un tiède matin d’automne, je visitais un asile d’Enfants-Trouvés, en compagnie d’un ami chilien et du médecin de l’établissement. La maison est tenue par des sœurs de je ne sais quel ordre, et je n’ai pas à vous dire si elles s’empressaient à nous montrer les dortoirs, classes, réfectoires et autres dépendances généralement quelconques. C’était bien tenu, propre, même gai, relativement, à cause des grands arbres qu’on voyait des fenêtres et des cris d’enfants en récréation. La plupart des béguines n’était pas trop vulgaires; mais cette promenade s’éternisait cruellement. Avec le médecin, la visite à l’infirmerie était inévitable. Ces petites têtes hâves sur les couchettes étroites, avec leurs grands yeux cernés, rendus précocement intelligents et pensifs par la souffrance, me remuaient trop. Je dus quitter la place, tout pâle; et, traversant un jardin où d’autres enfants jouaient avec la terre, méthodiquement, sans trop crier, j’entrai dans une grande classe pleine de petits garçons de six à dix ans. Une sœur dirigeait leurs exercices de marche rythmée: elle me frappa par sa jeunesse et son air de distinction. L’étroit béguin serrant les joues l’enlaidissait un peu: mais ses yeux noirs aux paupières bistrées étaient magnifiques; les sourcils presque joints faisaient une barre d’encre sur la figure toute blanche, où même les lèvres blêmes et serrées ne se détachaient plus. Petite et mince, on devinait encore le corps flexible et la taille fine sous la robe droite, taillée en soutane, sans une ondulation sur la poitrine plate. «C’est la fille de P ...», me souffla mon ami, entré derrière moi. J’eus un mouvement de surprise; c’est un des grands noms du Chili. Je me rappelais la maison luxueuse, la famille entrevue dans un tourbillon mondain, le père, sénateur, ministre, un instant l’arbitre du pays ... Elle avait tout quitté, sa mère et ses sœurs, la vie et les fêtes, le bonheur entrevu ou peut-être perdu,—pour venir surveiller chaque jour, éternellement, les mouvements d’une bande de petits sang-mêlé, la plupart laids, mal venus, scrofuleux, rachitiques, portant presque tous sur leur corps déformé les stigmates héréditaires de la misère et du péché!—Mon ami la connaissait; ils avaient été du même monde et se serrèrent la main.
Elle leva tout de suite ses longs cils baissés, avec un vrai sourire qui montra ses dents blanches, et me tendit aussi sa petite main rondelette et fine, en s’inclinant un peu, comme dans un salon. Elle causa un instant, devant la supérieure, sans embarras, presque rieuse; s’intéressa aux nouvelles de sa famille, de quelques amies qui étaient aux bains de mer, reçut sans un soupir cette bouffée d’air mondain qui lui arrivait à l’improviste, puis se mit à l’orgue pour faire chanter ses enfants. Aux premières mesures, je dressai l’oreille, étonné: à une paraphrase espagnole du _Super flumina_, elle avait adapté l’_Adieu_, de Schubert. Et, tandis que les voix blanches disaient sans les comprendre les versets bibliques où il est parlé des catastrophes de Babylone et de Sion, la large mélodie déroulait sa lamentation désolée, pleine des regrets de l’absent et des tortures du bonheur enfui: _Adieu, mon bien suprême, adieu, tous mes amours!..._ Pourquoi l’avait-elle choisie?...
J’étais tout près d’elle, suivant ses mains sur le clavier, et je remarquai ses ongles roses, un peu longs—contre l’obédience—extrêmement soignés. C’était, sans doute, un petit péché véniel de nonnette; et peut-être le commettait-elle pour s’en accuser chaque semaine, à confesse. Quand elle se leva, ayant fini, je fus presque tenté de lui offrir le bras pour la ramener à sa place. Emporté par ma mélomanie, je lui parlai de Schubert, des autres mélodies si originales, quelques-unes si belles; et tout à coup, étourdiment: «Et vous rappelez-vous, _Mademoiselle_ ...» Il me sembla qu’elle rougissait; mais la supérieure, un peu pincée: «Oh! ce n’est rien, monsieur, vous n’avez pas à connaître la règle.»—Nous avions pris congé; mais, comme elle nous accompagnait jusqu’au seuil, je ne pus me défendre de lui donner encore la main: «Eh bien, ma sœur, soyez heureuse ...»
Heureuse!
UN VILLAGE MINIER DE L’UTAH[82]
... L’embranchement de Salt Lake à Park City est un peu cousin des nôtres, devers Santiago et Frias, où le train stoppe pour ramasser un voyageur ou décharger un colis sur le bord de la route. Mr. Chambers,—ma foi! je le nomme aussi—le directeur (_Superintendent_) des mines que nous allons visiter, nous a donné rendez-vous à la gare pour le train de quatre heures. Nous avons pris nos billets, nous sommes installés, l’heure est passée et notre hôte ne paraît pas. Je propose à mon compagnon de redescendre avec nos valises, avant le coup de sifflet; il sourit, tranquille, et, pour me faire plaisir, va aux informations: «C’est Mr. Chambers qu’on attend». Il arrive, en effet, dans son _buggy_, sans trop se presser, et nous voilà en marche. L’unique vagon est bondé. Mr. Chambers me salue de loin, me fait signe de ne pas bouger; il y a là une douzaine d’employés et ouvriers de la mine: personne ne cède sa place et le patron reste debout, adossé au poêle du coin, posant des questions à ses subalternes assis. Voilà une impression qui en corrige d’autres, et il faut noter les unes et les autres.—Il convient d’ajouter que Mr. Chambers est un _self-made man_, un énergique parvenu qui, du fond de son puits de mine, est monté par la cage des ouvriers mineurs jusqu’au fauteuil du Conseil d’administration. Il est directeur des deux principales sociétés minières de l’Utah (_Ontario Mining_ et _Daly Mining Co_). La mine d’argent d’Ontario, spécialement, est son œuvre personnelle, son effort de vingt années. Vers 1872, en joignant ses économies à celles de quelques camarades, il put acquérir le _claim_ où l’on avait découvert les premiers affleurements (_croppings_). Une première société fut formée en 1874, laquelle s’élargit et se réincorpora deux ans après, au capital (nominal) de 10 millions de dollars, divisé en 100.000 actions. En 1882, le capital fut encore élevé d’une moitié, soit à 150.000 actions. Les premiers temps avaient été pénibles; on avait dû gratter la roche tenace et superficielle qui absorbait plus qu’elle ne rendait. Que faire avec quelques douzaines d’hommes et les maigres ressources du crédit particulier? Songez que là, comme dans le Nevada (qui, du reste, faisait partie de l’Utah), les grands résultats ont été obtenus en poursuivant la veine, par des galeries transversales qui se détachent des puits verticaux à des profondeurs de mille et même douze cents pieds; à travers des cours d’eau souterrains qui, sous un coup de pic dans la paroi devenue trop mince, crevaient comme un anévrysme, inondaient et emportaient tout, jusqu’à ce que des appareils puissants les eussent absorbés et rejetés au dehors ... Chambers, d’ailleurs, joua largement, en homme digne de ses destinées: pas un _penny_ comptant, pour sa double part de propriétaire et d’organisateur; mais des actions à la pelle. Établis sur des bases sérieuses et, comme on verra, tenus constamment au courant des derniers perfectionnements, les procédés scientifiques d’extraction et de traitement du minerai ont fait merveille. Jusqu’à l’an dernier, la seule mine Ontario a produit vingt-huit millions de dollars.
Moi, je l’aime assez ce parvenu et cet entêté qui, malgré Brigham Young et sa séquelle mormone, a, pour ainsi dire, crée le plus grand district minier de l’Utah, avec ses compagnies moins nombreuses mais aussi prospères que pas une du Colorado ou du Nevada, comme on a pu le voir depuis le commencement de la terrible crise actuelle. Je me suis bientôt fait à ses allures dépouillées d’artifice et lui pardonne tout. Mon compagnon est plus sévère. Quand Mr. Chambers bouscule trop les convenances et, par exemple, se mouche avec un doigt—on sait qu’il en faut employer deux dans le monde, et même à la Chambre, d’après la tradition respectée du grand Daniel Webster,—le colonel ne manque pas de me souffler à l’oreille: «Manque d’éducation, _No edjoukécheun!_»—¡Excellent colonel! C’est lui qui, avant-hier, dans le fumoir, poussait l’absence de morgue jusqu’à ôter ses bottines et allonger délicatement ses chaussettes sur la banquette d’en face, occupée par un sénateur de la Californie, lequel, d’ailleurs, ne s’en émouvait guère.
Notre petit train grimpe bravement dans la montagne, où la voie étroite semble un sentier de chèvres. Pour cette ligne de trafic local et d’intérêt presque privé, on ne pouvait songer aux grands travaux d’art, aux tranchées et aux terrassements coûteux: pas de tunnels ni de viaducs, à peine trois ou quatre petits ponts indispensables. On a même évité la spirale classique, le colimaçon de tous les chemins de _sierra_. Au lieu de raccorder des courbes tournantes, on se contente de monter en zigzag, tout simplement, comme un _arriero_ des Andes. A chaque sommet de l’angle aigu, une amorce de quelques mètres de rails permet le changement de voie; la locomotive revient sur ses pas, poussant le train minuscule qu’elle entraînait tout à l’heure, sur une pente moyenne de 300 pieds par mille. Le procédé est aussi simple qu’économique; on regagne en distance un peu de ce qu’on perd en vitesse, et, sur le flanc de la montagne, le tracé de la ligne se profile comme un mètre de poche à lamelles articulées. On n’emploie pas beaucoup plus de deux heures à gravir cette pente sur une longueur de quarante kilomètres, jusqu’à Park City, qui se trouve à 5000 pieds, je crois, au-dessus du Lac Salé,—en tout cas, à 7500 pieds sur le niveau de la mer.
Le paysage est d’une grâce alpestre, savoisienne, pleine de douceur et d’attrait dans son cadre de grandeur. Vers l’ouest, jusqu’au fond de l’horizon où le soleil descend, la vallée du Jourdain répand autour de la cité centrale ses villages et ses fermes estompées de feuillage et de brume; les montagnes dénudées d’Oquirh, qui dominent le Lac, s’étagent mollement jusqu’aux premières assises de la Sierra Nevada, lointaine et vague. Autour de nous, tout est coquet et presque trop joli, ainsi qu’une gravure de _keepsake_. Des troupeaux gris s’éparpillent dans les près verts, émaillés de fleurettes roses et bleues, comme dans les romances. La tenture végétale s’accroche aux sommets glacés par une frange de neige, où les pins aigus font des virgules sombres. Mais cet appareil hivernal fait plutôt contraste avec la fraîcheur agréable et printanière du jour qui décline. Pour le moment, il semble que ces «frimas» soient artificiels; et que, pareille à une bergère de Boucher, la nature charmante conserve sa jeunese sous la poudre blanche dont sa tête est parée. Mais ces images romanesques n’ont pas la vie longue dans les contrées où le positif _squatter_ s’est établi: ça et là, dans un recoin abrité, au versant d’un pli de gorge enclos et cultivé, un _cottage_ tenu et confortable jette une solide signature yankee, un _trade-mark_ prosaïque sur le paysage d’opéra-comique. Bientôt, les cheminées des _mills_, les tranchées et les déblais chaotiques dans la montagne annoncent le district minier; des coups de cloche et de sifflet déchirent l’air, rudement, dissipent toute illusion de _Ranz des vaches_ et de petit-lait suisse. Le train s’arrête sous un hangar en planches qui est la gare de Park City.
C’est un campement de mineurs dans une étroite et profonde entaille de la montagne; la longue rue unique est bordée de chalets en bois, plantés dans les talus raides, avec deux fossés parallèles qui deviennent torrents à la fonte des neiges. Il y a là deux ou trois mille ouvriers avec leurs familles, en tout 6.000 habitants. La ville est déjà «incorporée», c’est-á-dire érigée en municipalité: elle a un journal, une maison de ville (_City Hall_), une prison, une compagnie qui fournit à la fois la lumière, l’eau et les pompiers—tout ce qu’il faut pour un incendie; un hôtel, des douzaines de _bars_, une banque au capital de 50.000 dollars; trois églises dissidentes à identique architecture de guérite, autant de loges maçonniques, parmi lesquelles les «Chevaliers de Pythias» qui semblent inventés par Labiche; quatre ou cinq écoles, et, enfin, un théâtre, un «Opera House» dont les vagues «performances» appellent le crayon de Mark Twain ...
Embryonnaires et parfois grotesques, ces linéaments du moindre groupe américain donnent la clef de la structure générale et démocratique. Ici, il n’y a proprement pas de villages, au sens européen du mot, mais des villes en plein développement ou en formation. Tous les groupements appartiennent à la même _classe_, au sens zoologique; et ce qui est vrai de l’ensemble l’est aussi des parties. De même qu’un éléphant et une musaraigne sont bâtis sur le même plan organique du mammifère, Chicago et Park City ne diffèrent essentiellement que par les dimensions. Ce campement de mineurs, dont l’existence précaire dépend d’un gîte métallique, est déjà une ville américaine pourvue de tous ses organes matériels; pareillement, la moindre cahute d’ouvrier est un _home_ complet, confortable et décent: et ceci explique cela. C’est la molécule familiale, encore solide et saine, qui donne au bloc social sa contexture puissante et résistante. Le sentiment égalitaire qui est dans leurs âmes, ils le maintiennent vivant et le cultivent par l’éducation, qui est à peu près égale partout; enfin, ils le portent dans les choses, foyers, villes, entreprises et institutions, pour le mieux conserver. C’est là, évidemment, ce qui fait la force de la démocratie américaine, et aussi son infériorité comme forme de civilisation. Comme dans la presse hydraulique, pour que le large plateau populaire s’élevât _un peu_, il a fallu que le piston directeur descendît _beaucoup_. La médiocrité générale est la condition inéluctable de la démocratie.
La rue longitudinale, _Main Street_, est assez animée, à cette heure du retour des escouades. Un grand air d’aisance laborieuse et paisible: des ménagères, entourées d’enfants, font accueil à leurs hommes, que la mine leur rend jusqu’à demain; devant les cottages peinturlurés, quelques essais de potagers verdissent le talus en gradins, et des fleurs, des plantes grimpantes s’enroulent aux poteaux des vérandahs ... Dans la _buggy_ qui, par le chemin raide et pierreux, nous mène à la fonderie et aux bureaux de la mine Ontario, j’interroge un peu Mr. Chambers. La population minière de Park City est presque absolument honnête et pacifique; ríen des anciens placers californiens; d’ailleurs, il avoue que le régime mormonien a été pour la masse émigrante un excellent décantage. La prison vide ne représente pas un besoin, pas même une précaution: comme les fausses fenêtres dans une façade, elle est là, avec le théâtre, pour la symétrie, et complète l’installation urbaine. La plupart des mineurs sont américains et mariés; la moyenne des salaires est de trois dollars par jour. Avec cela, on peut très bien vivre en famille; toutes les femmes cousent, cuisinent, tiennent la maison; tous les enfants vont à l’école jusqu’à douze ou treize ans. Les mœurs sont très pures; les jeunes gens _flirtent_ en liberté; mais, dans le ménages, aucun vestige de mormonisme déclaré, ni de ce qui en tient lieu ailleurs.—On se croirait, moralement, à des milliers de lieues des foules misérables et des hideuses promiscuités de _Germinal_: on n’en est pourtant pas si loin. Quelques centaines de milles nous séparent à peine des grands centres industriels de d’Illinois et de la Pennsylvanie, où toutes les plaies sociales de la vieille Europe s’étalent à nu. Seulement, ils en sont encore aux accidents locaux et erratiques, tandis que chez nous le mal est endémique et constitutionnel.—Dans l’Utah, et particulièrement dans le district d’Uintah, où nous sommes, le contrecoup de la crise de l’argent ne s’est pas encore fait sentir. Par optimisme sincère ou voulu, les patrons croient à la solution favorable du conflit monétaire aux États-Unis: pour eux, elle consisterait à remplacer la clause de la loi Sherman, qui fait du Trésor fédéral le premier client et le répondant officiel du métal déprécié, par la frappe arbitraire et illimitée dans chaque État. C’est d’une absurdité robuste et simple. Mais il est certain que le _bill_ sera rapporté en bloc, sans succédané immédiat avant la session ordinaire. Au cas même où le Sénat débordé tenterait de substituer le gâchis légal aux embarras actuels, le Président ne céderait pas: Grover, comme on dit couramment en plein Sénat, opposerait son _veto_.—Il est donc à craindre que, dans quelques mois, l’Utah minier ne soit atteint, à l’égal du Colorado et du Nevada, et que la grève volontaire ou le chômage forcé ne vienne assombrir le tableau que j’ai sous les yeux ...
LE JUIF ERRANT[83]
ΑΓΝΩΣΤΩ ΘΕΟ
C’est à Chicago, dans le _Memorial Art Palace_, au bord du lac Michigan, le lendemain du jour où le Parlement des Religions a clos sa longue session.
Il est dix heures du soir. Le vaste amphithéàtre de _Columbus Hall_, où le Congrès a tenu ses bruyantes séances devant une foule cosmopolite, est à présent vide et muet.