Del Plata al Niagara

Part 35

Chapter 353,407 wordsPublic domain

La conferencia á que aludía tuvo lugar, al día siguiente, en _Broadway Theatre_; pero en el público, casi tan numeroso como en _Madison Square_, casi dominan las señoras, viejas y jóvenes, sueltas ó acompañadas. El ilustre orador está solo en la escena, alto, de pie, en traje de etiqueta, elegante y hermoso á pesar de sus sesenta años, afeitado como un actor, combando el pecho robusto y de aspecto mucho más atlético que Jim Corbett. Acerco ambas celebridades porque el coronel Robert Ingersoll es otro _champion_, tan notable y oficialmente reconocido como el otro: el campeón de la oratoria racionalista; y tan es así, que suelen organizarse _matches_ con apuestas—una tuvo lugar en el _Nineteenth Century Club_—entre Ingersoll y cualquier ministro protestante dispuesto á _take the bet_. Tiene aprendidos y publicados cuatro ó cinco discursos, mechados de lugares comunes y bufonadas yankees, que transporta hace veinte años de ciudad en ciudad, como Mark Twain su _Jumping Frog_: ello se titula los «Errores de Moisés»; y con esa vulgar parodia de la Biblia, Robbie tiene asegurados cuarenta mil dollars de renta y vive en la _Fifth Avenue_. Esta noche se trata, como siempre, de _Some mistakes of Moses_. Llego para asistir á la triunfal peroración que levanta una ovación entusiasta. Es una rapsodia de bajísima ley, en que la crasa ignorancia supera la grosería del charlatanismo, la necia risotada del _esprit fort_ de aldea que reprocha á la Biblia no ser un tratado de física y de derecho constitucional. Luego, según la moda yankee, la letanía de los «rivales» de Moisés se prolonga interminablemente, grotesca y extravagante, desde Cavalieri «que casi completó la ciencia de las matemáticas», y Franklin, Morse y Trevethick, «_pioneers of progress_», hasta Esquilo, Burns y ... Béranger «_the poets of the world!!_» ... ¡Inspirado por Dios, Moisés, que no conoció el diámetro ni el peso de Neptuno, ni siquiera tenía idea del tamaño del sol (_any idea of the size of the sun_), ni acaso sospechara el sistema de Copérnico!... etc.» Una de las gracias que arrancan carcajadas inextinguibles á las mujeres consiste en llamar á Moisés, cada cinco minutos, _that inspired gentleman_: este aticismo es simplemente irresistible. Pero recita su _boniment_ con voz sonora, exuberante gesticulación, muecas y guiñadas de monologuista profesional: es el Barnum del libre pensamiento.

Y entre los aplausos de la concurrencia, procuro figurarme el estado mental, no sólo de los _snobs_ de uno y otro sexo que han pagado cuatro dollars para escuchar y aplaudir esas facecias de _clown_ envejecido, ¡sino de la prensa que saluda invariablemente al «gran pensador», al _greatest living orator_ de América! Bajo las diferencias superficiales se llega aquí á tocar nuevamente la capa profunda, la misma tosca popular en que hace medio siglo se asentaba el grosero mormonismo: el incrédulo Robbie corre parejas con el crédulo Joe, y esta exégesis vale exactamente tanto como ese misticismo.—Y me convenzo más y más de que, respecto del pensamiento puro, del concepto del arte y de la ciencia, del puro gusto estético, de la nobleza del espíritu y la delicadeza del alma, de todo lo que constituye la civilización y da su alto precio á la vida, estos «hijos de Tubalcaín» difieren por esencia de los hijos de Seth, y que, entre esta América que abandono sin melancolía y aquella vieja Europa adonde voy, con la tristeza de volverla á dejar en pocos días, se extiende un abismo moral tan ancho y hondo como el Atlántico.

APPENDICE

SUR LE CHILI[81]

Je commence à liquider mon arriéré de correspondance. J’aime à croire qu’il n’est pas encore trop tard pour en prendre le fil. Je suis d’ailleurs trop modeste pour penser que le Chili, ou tout autre pays, ait rien perdu de son actualité, pour s’être écoulé plusieurs semaines depuis quej’y ai passé.

Ce que Petit-Jean savait le mieux, c’était son commencement. Petit-Jean était bien heureux; et, malgré l’indulgence dont on use volontiers avec soi-même, je n’oserais me rendre le même témoignage. Par nature et par habitude, je suis le moins écriveur des hommes, et rien ne m’est pénible comme la mise en train. Puis, la Bibliothèque m’a trop donné le goût de la flânerie intellectuelle, de la chasse à la petite bête érudite. Je suis de ceux qui, pour un bain froid de cinq minutes, perdent un bon quart d’heure à tâter l’eau, dans une attitude gracieuse d’échassier, se promettant vingt fois que la seconde prochaine sera décisive ... Il faut dire, pourtant, que je n’ai presque jamais poussé la faiblesse jusqu’à me rhabiller sans plongeon, et que j’ai toujours fini par où je devais commencer.

Oh! pour expliquer mon long silence, j’aurais bien des excuses! Aucune n’est peut-être très bonne, mais c’est justement pour cela que j’en ai plusieurs. Tout d’abord, je suis un «terrien» fini. Tout travail à bord m’est impossible, même par cette navigation idéalement tranquille du Pacifique nord,—une vraie navigation pour dames,—où le roulis est à peine appréciable et où le tangage n’existe que dans quelques ports. Puis, je ne sais comment, cette matière du Chili m’a semblé très difficile à reprendre en français, après l’esquisse d’ensemble que j’en ai essayée en espagnol, pour les Argentins. Je tenais pourtant à vous réserver un coin du tableau ... Peut-être aussi suis-je un peu gêné par cette perpétuelle alternance d’idiomes, qui n’est pas seulement une affaire de style, mais encore, et surtout, une variation de point de vue. Les traducteurs naïfs n’ont point de ces scrupules: ils ont pour eux d’ignorer une des langues qu’ils torturent—quelquefois les deux.

Et cela est très commode. Pour moi, après un exercice prolongé de la lourde épée à deux mains espagnole, je sens bien que j’ai perdu le fin doigté de l’escrime française. Pour m’y remettre, il me faut changer de matière. Et même alors, c’est un long travail d’adaptation, de _transposition_,—car l’espagnol et le français ne sont pas du tout écrits dans la même clef—et le meilleur lexique n’entend rien à ces choses-là.—Voilà bien des raisons ...

J’ai déjà beaucoup bavardé sur le Chili. Malgré tout, je ne puis prendre sur moi de le quitter sans ajouter quelques traits à l’esquisse commencée. Je voudrais que ce _post-scriptum_ complémentaire ne parût pas trop vide à vos lecteurs. Pour faire court, j’ai présenté en deux fois et séparément l’endroit et le revers de la medaille. Peut-être la méthode n’est-elle pas irréprochable, surtout pour les lecteurs moyens: l’opposition trop forte prend souvent un air de contradiction. Il vaudrait mieux fondre, atténuer, montrer aussi l’entre-deux, l’inévitable mélange de bien et de mal qui est la condition de toute chose humaine, et surtout de toute agglomération nationale. Mais quoi! la seule tentative d’enfermer un peuple entier en quelques pages n’est-elle pas déjà la plus vaine des vanités? Il faudrait tout connaître, et s’y reprendre à cent fois, avant d’oser croire qu’on ait pu saisir la physionomie complète et vraie. Et puis, comme disait Pilate, cet ancêtre méconnu du «renanisme»: _Que’st-ce que la vérité?_ Ce n’est qu’en cour d’assises, devant un jury de bourgeois, qu’on peut «promettre» toute la vérité. En matière aussi vaste que l’étude d’un pays étranger, c’est déjà assez beau de transcrire fidèlement une impression sincère. Si les épreuves successives d’un même modèle accusent des contradictions apparentes ou réelles, nous n’avons pas à nous en inquiéter; il doit nous suffire que chacune soit exacte pour un instant donné et un seul côté de l’objet, et, par conséquent, renferme une parcelle de vérité générale. En avançant dans la vie, je me sens tous les jours plus près du fameux paradoxe hégélien, à savoir qu’une proposition générale, pour être vraie, doit contenir la proposition contraire. Mais cela, c’est de la métaphysique!

Si c’est en voyageant dans l’Uruguay, au Brésil, en Bolivie, qu’on apprécie la supériorité réelle de la République Argentine sur ces contrées limitrophes du versant oriental, il faut séjourner au Chili pour se rendre un compte exact de l’œuvre européenne dans la Plata. Je veux dire que c’est ici, et par comparaison, qu’on peut mesurer et peser, mieux que partout ailleurs, ce qu’a représenté pour l’Argentine, durant un demi-siècle, l’alluvion incessante et l’apport continu de l’étranger. En ce sens, on pourrait dire, suivant la formule connue d’Hérodote, que Buenos Aires est bien un don de l’Atlantique. Il ne s’agit pas seulement des conditions matérielles de la vie—on devine assez ce qu’elles sont dans le reste de l’Amérique espagnole; mais des mœurs sociales, des besoins et des tendances de la nombreuse classe moyenne, qui compose la moitié de la population. Et l’on est très vite convaincu que ce qui manque à la vie chilienne d’aisance et de confortable urbains, de finesse et de véritable élégance dans son train journalier,—aussi bien que d’indépendance intellectuelle et de largeur critique dans les idées,—c’est nous, décidément, qui l’avons là-bas importé et imposé.

Tout cela me paraît évident; c’est d’ailleurs démontrable, et par le procédé le plus solide des sciences d’observation: la méthode de concordance, de Bacon et de Stuart Mill. Si, toutes les données étant équivalentes, _sauf une seule_, il se produit à tel endroit un phénomène qui fait défaut en tel autre, il faut affirmer que la donnée surajoutée est la seule cause du phénomène. Dans le parallèle institué entre les deux pays, on peut admettre que les éléments nationaux primitifs seraient plutôt inférieurs chez les Argentins—j’en ai déduit ailleurs les causes principales:—or, il résulte, à n’en pas douter, que la vie civilisée ou, si vous préférez, l’adaptation urbaine est à Buenos Aires bien plus complète qu’à Santiago ou Valparaiso. L’émigration européenne, énorme chez nous, insignifiante ici, est le facteur imprévu qui a transformé la face et le fond des choses.

Ce fait sociologique est pour moi d’une importance telle que je lui reconnais, dès à présent, une portée générale pour toute l’Amérique—sauf à en rabattre, si l’étude directe m’y oblige. Mais j’ose annoncer que, loin de l’infirmer, l’observation confirmera plutôt l’induction théorique. Voilà donc une base solide, une mesure précise, un étalon invariable pour toutes les observations, diverses de forme et d’étendue, qu’un voyageur peut faire à travers le continent américain. C’est ici avant tout un continent d’assimilation européenne, fait évident qu’aucune des nations qui s’y développent ne cherche à dissimuler. Du Mexique au détroit de Magellan, ce qu’on appelle progrès, civilisation nationale, c’est l’absorption et la digestion plus ou moins parfaite de la civilisation et des progrès européens. Il y a donc là, tout de suite, un premier terme de comparaison d’une portée considérable et d’une justesse suffisante. Ce n’est certes pas le seul facteur à considérer dans l’agrégat social, mais c’en est un des principaux, et peut-être le premier.—Pour vous orienter, à peine débarqué, ouvrez les statistiques: le nombre absolu des européens établis dans la contrée vous sera une excellente base d’appréciation. Car, à tout prendre et malgré tout ce qu’on est fondé à dire sur la qualité inférieure de la masse émigrante, il n’est pas contestable que les meilleurs conducteurs et débitants de civilisation européenne—ce sont encore les Européens.

Ce qui double la valeur de cette donnée démographique, c’est que la présence d’une forte colonie européenne, dans une région américaine, n’est pas seulement un gage de prospérité et une cause de développement social: c’est aussi, et tout d’abord, un indice très sûr de richesse actuelle. L’émigration s’est écoulée un peu partout en Amérique: elle ne s’est établie solidement et à demeure que dans les contrées où elle pouvait prospérer. C’est donc une longue et vaste expérience toute faite, en vingt ou trente ans de tentatives et d’efforts, et par là bien plus concluante que les analyses des savants et les peintures des touristes. D’ailleurs, il est bien certain, je le répète, qu’un observateur ne peut s’en tenir à ce seul indice (à ce compte, le meilleur guide serait un commis voyageur); mais il est immédiat et précieux dans sa valeur provisoire. Il montre tout d’abord la bonne route à l’observation raisonnée et approfondie. J’en ferai l’essai dans toute l’Amérique, comme je l’ai fait au Chili, et j’ose espérer que l’épreuve sera partout aussi décisive.

Tout ce que j’ai vu, tout ce que je devine me prouve que le Chilien cultivé est au moins l’égal de l’Argentin tout pur,—par exemple du provincial élevé á Buenos Aires et qui, ses grades pris, va exercer une profession libérale dans sa ville de l’intérieur. On pourrait même avancer que, dans un groupe cis-andin, la moyenne d’acquis scientifique ou littéraire, de travail intellectuel, consciencieux et solide, doit être sensiblement plus forte que dans le groupe correspondant de Buenos Aires. Ils doivent faire, en général, de meilleurs professeurs, ingénieurs, naturalistes. Je n’ai ni temps ni qualité pour apprécier d’original leurs médecins ou leurs jurisconsultes;—et je dois dire que ceux que j’ai pu connaître m’ont inspiré beaucoup d’estime, sans m’éblouir,—mais j’ai suivi leurs polémiques dans la presse, parcouru leurs débats parlementaires. L’ensemble laisse une très favorable impression d’élèves studieux, appliqués, ayant fouillé la matière dont ils parlent, sachant à merveille tous leurs auteurs. Un jeune député, positiviste à tous crins, me citait en détail Auguste Comte, Spencer, Littré, tout le cénacle; je suis presque certain qu’il les a lus, et même compris; mais ce dont je suis encore plus sûr, c’est qu’il vieillira sans les avoir jugés. Ils font d’admirables disciples, zélés, soumis, jamais émancipés. Leur historien national, Barros Arana, a accompli ce tour de force de publier quinze ou vingt volumes où il n’y a pas une page vraiment écrite; aucun souci du style. J’ai entendu, et même applaudi, la harangue d’un de leurs meilleurs orateurs,—gradué de Gœttingue!—c’était parfait de ton, de prestance, de correction grammaticale: il n’y avait pas une pensée originale, pas un mot souligné. Leurs romans et leurs poëmes sont les chefs-d’œuvre de gens qui ne sont ni poëtes ni romanciers. En musique, après auditions subies, je les soupçonne d’être un peu primitifs.—Mais on ne saurait, sans injustice, parler avec mépris de leurs efforts sérieux et prolongés en peinture et en sculpture: sans discussion possible, leurs «artistes» sont de meilleurs élèves de nos maîtres français que nos pensionnaires argentins. Du reste, auteurs et amateurs, je crois que c’est le goût qui leur manque, encore plus que le talent. La réelle supériorité de l’Argentin, c’est qu’il se méfie! Je parle, naturellement, du groupe intelligent et initié. A Buenos Aires, on a pu être très large sur les pensions et souscriptions artistiques; on s’est toujours montré moins enthousiaste des productions «nationales». Les Chiliens ne doutent de rien; ils croient à leur «école», á leur «Salon», et couvrent d’or les plus médiocres tableaux de leurs exposants: leur goût est soumis à leur patriotisme.

Ah! pour patriotes, il faut leur rendre la justice qu’il le sont solidement! Ils l’étalent partout, sans peur et sans reproche, cette étoile chilienne qui est le symbole de la patrie. On la rencontre sur chaque mur, sur chaque balcon, sur chaque grille de fenêtre: rien qu’à Santiago, il y en a de quoi peupler un firmament. Et ils se sauvent du ridicule à force de passion sincère.—En somme, ils ont raison de le faire sonner haut, ce patriotisme intransigeant et excessif: c’est par là qu’ils valent, entre toutes les nations américaines. A aucune d’elles la vantardise ne fait défaut, et j’ai là, sur ma table, des historiettes de l’Ecuador et du Nicaragua qui célèbrent leurs misérables échauffourées locales à l’égal des véritables batailles du Pacifique. Mais les phrases creuses ne prouvent rien. Après la guerre du Paraguay, les Chiliens ont mené sur le continent la seule campagne sérieuse dont l’histoire militaire fasse mention. Au prix de quels efforts dépensés, de quels sacrifices prodigués, il faut, pour en juger, avoir vu Pisagua, Arica, Chorrillos et les autres hauteurs assaillies.

On a d’ailleurs beaucoup exagéré la valeur scientifique de cette campagne. Un de nos compatriotes, qui a écrit sur le Chili un livre plutôt médiocre, parle de la «carte» que chaque _roto_ chilien aurait portée dans son sac! Je doute fort que les officiers l’eussent seulement parcourue, cette carte du théâtre de la guerre. Le dénouement, aussi brusque qu’inattendu, de la récente campagne révolutionnaire a assez montré tout ce qu’il y a à rabattre de ces exagérations. Ce qui a été remarquable chez les Chiliens, chefs et soldats, dans cette guerre du Pérou, c’est la résistance, la bravoure, l’élan furieux, la conviction ancrée au cœur de tous qu’il fallait vaincre ou tomber là, sur le sable aride où pas un brin d’herbe ne pousse, où ne coule pas un filet d’eau. Ils eurent presque tout de suite la conscience de leur supériorité personnelle sur leurs adversaires. Vers la fin, dans les batailles autour de Lima, l’ennemi, pris de terreur, lâchait pied aux premières attaques. C’était la lutte inégale et historique de l’Araucan indomptable contre le Cholo timide, des gens de Caupolican contre ceux d’Atahualpa. Le résultat ne pouvait être douteux. Mais de plan stratégique, il n’y en eut jamais que dans l’imagination des historiographes à la suite. Toute la campagne, après la capture du _Huascar_, fut une suite de coups d’audace.

La tactique même du général Baquedano était aussi invariable qu’élémentaire: jeter tout d’abord sur l’ennemi les bataillons de volontaires, en les faisant soutenir par des troupes aguerries et en gardant sous la main, pour l’heure décisive, les réserves toujours fraîches. Tous les officiers s’amusaient de sa formule proverbiale, qu’il mâchonnait incessamment, comme un tic de vieux sabreur à moitié bègue: _¡Línea atrás! ¡Viva Chile, adelante!_—«Viva Chile», c’étaient les volontaires. La plupart de ces assauts à des positions inexpugnables furent d’héroïques folies qui, avec un ennemi solidement organisé, auraient tourné en désastres irréparables. Mais ils avaient la foi qui sauve. Napoleón disait que, de deux armées en présence, celle là vaincra qui, la première, fera peur à l’autre. Les Chiliens y réussirent toujours.

Au sujet de la République Argentine, les chefs se rendent bien compte des difficultés de l’heure présente, aggravée par de sourdes menées politiques et rendue presque précaire par une crise financière qui, dès ses débuts, a fait tomber le papier-monnaie aussi bas que chez nous. Les Argentins, et ils l’avouent, même mal organisés, leur feraient la partie laborieuse. Leur armement, d’excellent type, est incomplet, surtout pour le munitions et l’artillerie. Ils avaient pour eux l’administration et la discipline; ils ont gardé l’administration, bien supérieure à celle des Argentins, tant au militaire qu’au civil. Mais, en somme, ils se sont réjouis très-sincèrement de la paix assurée; et puisqu’elle l’a été aussitôt qu’ils l’ont voulu, ils ne peuvent guère douter que nous l’ayons toujours désirée.

En général, et j’emploie à dessein une expression très banale, ils ne sont pas «sympathiques». J’ai eu quelque mérite à l’avouer, puisque je comptais parmi eux deux ou trois amis excellents. Leur abord ne prévient pas en leur faveur; et puis, pour la plupart, on reconnaît à l’user que la première impression était la bonne. Mais, au fait, qu’ai-je voulu mettre sous cette formule usée jusqu’à la corde? Eh bien, j’ai voulu dire que, chez les plus corrects, les plus empressés, les plus sincères, par moments on se sent froissé au contact de je ne sais quelle rudesse de fibre, quel fonds de dureté native et primitive, qui rappelle tout à coup le sol rugueux où ils ont vécu, la tribu sauvage qu’ils se sont assimilée, l’âpre combat pour la vie qui forme leur histoire. C’est, naturellement, une impression générale qui laisse la porte large ouverte aux nombreuses exceptions, et qui est surtout sensible dans le bas peuple ouvrier ou rural. C’est là, précisément, que s’accuse la vraie nature d’un peuple. Le vernis uniforme de l’éducation, l’habitude prise de se dominer, qui est le fait de la vie sociale, rend l’aspect des classes supérieures à peu près semblable dans tous les pays. Il faut le choc brusque d’une émotion puissante, la réaction instinctive d’un intérêt blessé, pour faire jaillir au dehors le caractère intime d’un homme du monde. L’homme du peuple est tout simple, son fond remonte à toute minute à la surface en un perpétuel remous. A ce point de vue, l’observation du _roto_ chilien est très instructive. En voyage, au travail, surtout dans ses plaisirs bruyants du bal champêtre ou de la taverne, sa rude brutalité s’étale au premier instant. Il a l’ivresse sombre et mauvaise. Je les ai vus s’acharner l’un sur l’autre, se soutenant à peine, comme de vilaines bêtes féroces, et finissant par rouler au même fossé. On sait trop ce qu’ils sont à la guerre: d’une cruauté animale, dans le pillage et le _repaso_ des blessés, qui fait encore pâlir le Péruviens. Quelle différence avec nos grands enfants de _gauchos_ argentins, si naïfs, si gais, si francs, si oublieux de toute rancune, même après la _desgracia_ d’un mauvais moment! Et puis, le _gaucho_ est élancé, élégant, souvent très beau; il est fou de musique: un couteau et une guitare, voilà la base de son équipement. C’est un hasard, peut-être, mais dans mes excursions aux _haciendas_ chiliennes, à la sieste ou à la nuit tombante, je n’ai jamais entendu aux environs le raclement d’une guitare accompagnant, comme chez nous, une triste et douce chanson d’amour ...

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