Part 13
Les temples de Gotheborg sont coiffés à peu près uniformément de ce clocher _rococo_, sans style et sans caractère, qu’on rencontre si souvent en Suède. Le plus beau et le plus grand est la cathédrale de Gustave, comme la plus grande et la plus belle place de la ville est celle de Gustave-Adolphe, décorée d’une statue en bronze du roi conquérant. Parmi les monuments qui l’entourent, celui qui l’emporte par son luxe architectural, même sur l’hôtel de ville et la Bourse, est la maison d’un simple particulier. Beaucoup de commerçants gothembourgeois sont puissamment riches, mais le peuple, qui profite de leurs richesses, ne songe pas à les leur reprocher: «Ceci, me disait mon guide, en m’arrêtant devant un édifice de belle apparence, est un hôpital, et ceci une école fondée par le commerce de la ville.--Vous avez vu le château et le parc de la famille Dickson, la plus riche de Gotheborg; allons voir maintenant les maisons qu’elle a élevées pour les ouvriers.--Regardez notre port, me disait-il aussi, en s’asseyant à côté de moi sur une colline d’où l’on dominait la mer, l’embouchure du Gotha, la ville entière avec ses monuments, ses quais, ses ponts, ses canaux, ses promenades et sa large rue de Sodra Hamngatan, bordée de maisons opulentes. Tous ces bateaux sont à nous. La flotte marchande de Gotheborg l’emporte aujourd’hui sur celle de Stockholm. Et voici là-bas les vaisseaux que nous faisons équiper à nos frais pour une expédition scientifique au pôle Nord.»
Le soir, avant de partir, nos amis nous entraînèrent au beau théâtre de Gotheborg. En Suède, comme dans le reste de l’Europe, la littérature de Scribe et la musique d’Offenbach ont conquis leur droit de cité: d’étape en étape, la _Belle Hélène_ est arrivée jusqu’au pôle. Mais, ce soir-là, j’eus l’heureuse chance de voir jouer par des acteurs indigènes un drame national. C’était, autant qu’il m’en souvienne, le _Sigurd Ring_ de Stagnelius. Sigurd, roi de Suède, a rencontré dans une fête la jeune et belle Norvégienne Alfsol; il est frappé au cœur par le trait parti des yeux bleus de l’enfant, et il demande sa main. Mais Sigurd a la barbe blanche, et les frères d’Alfsol le repoussent avec mépris. Alors le vieux roi fait appel à ses soldats et marche à leur tête pour enlever celle qu’il aime. Il s’avance, répandant la terreur sur son passage; les Norvégiens tremblent à l’approche du héros, et, se sentant vaincus d’avance, ils empoisonnent Alfsol au moment du combat, pour dérober à leur ennemi le prix du triomphe. Sigurd se bat comme un lion, met l’armée norvégienne en déroute et se précipite aussitôt vers la tente de la jeune fille. Il ne trouve que son cadavre inanimé. Le chœur, comme une nourrice qui berce son enfant malade pour l’endormir, chante doucement le calme du tombeau et le repos bienheureux qu’on trouve dans le sommeil de la mort. Alors le vieux viking, sans pousser une plainte, sans verser une larme, soulève la blonde Alfsol dans ses bras nerveux, l’emporte sur son vaisseau et va se faire engloutir avec elle par la tempête dans le sein de la mer. Un souffle profond de mélancolie traverse cette légende des temps héroïques et barbares, qui me remit vivement sous les yeux, au moment de quitter la Suède, l’image de la vieille Scandinavie trop longtemps oubliée.
Une demi-heure après, nous montions sur le bateau la _Freya_, où nous avaient précédés nos bagages. La mer était admirablement tranquille. Jusqu’à trois heures du matin, je restai accoudé sur le pont, regardant le sillage étincelant de la roue à la surface du flot sombre et, derrière nous, les lumières et les phares de la côte de Suède; rêvant à la mythologie primitive, à Niord et aux dieux Vanes, nés de cette mer que nous traversons. Presque au sortir du port, la _Freya_ effleure dans l’ombre un petit bateau qui ne s’est point rangé assez vite et qu’il manque de couper en deux: la malheureuse barque tournoie éperdue dans le remous des vagues, et se cramponne de toutes ses rames à l’entrée du tourbillon qui voudrait l’avaler. Entre trois et quatre heures, la houle commence à se faire sentir. Nous pénétrons dans le Cattégat, redoutable aux passagers novices, et il semble vouloir rester fidèle à sa mauvaise renommée. Après une résistance de quelques minutes, je jugeai prudent d’aller chercher un asile et une protection dans les bras du sommeil.
Je m’insinuai donc péniblement en l’un de ces _cadres_ étroits qui ressemblent aux tiroirs d’une commode. A peine avais-je fermé l’œil, qu’un rêve bizarre et pénible, vrai cauchemar scandinave, formé par la triple collaboration du bruit et du mouvement de la machine, du trouble naissant de mon estomac et des impressions toutes fraîches que j’avais emportées du théâtre de Gotheborg, vint s’abattre sur moi.
Je rêvais que je montais de la terre au ciel sur le pont Baffrost, que garde le géant Heimdal. J’arrivais au pied du chêne Yggdrasil, dont les rameaux recouvrent l’univers entier, et dont les racines traversent l’abîme. Sur le chêne était perché l’aigle qui sait tout, et sous le chêne était assis Odin, avec ses deux corbeaux et son cheval à huit pieds, entouré des nombreux enfants qu’il doit à la fécondité de son épouse, la belle Freya. Dans mon rêve, Odin, borgne, roux et farouche, rappelait, à s’y méprendre, la physionomie du célèbre directeur d’une grande revue parisienne, qu’il est inutile de nommer. Freya, la déesse de beauté, m’apparaissait sous les traits d’une sybille à hélice et à roulettes, où se confondaient, en un horrible amalgame, la figure de la Vénus septentrionale et celle du bateau qui portait son nom. Odin fixait sur moi son œil unique, autour duquel rayonnaient les prunelles immobiles et flamboyantes de l’aigle et des corbeaux, et sous l’action de ces fauves regards, qui me dévoraient comme le feu, je me sentais maigrir et fondre d’épouvante. Mon corps s’évaporait en fumée, et se trouvait réduit peu à peu à l’état d’une tige flexible, plus mince qu’une branche de bouleau. Tout à coup, des racines du chêne où elles se tenaient couchées, s’élançaient trois déesses redoutables, les Nornes scandinaves: armées de longs ciseaux, comme la Parque classique, elles voltigeaient autour de moi, marmottant les syllabes des runes sacrées, et s’efforçant à l’envi de couper le fil qui composait mon corps. Situation horrible et pleine d’angoisses! Saisi de vertige, ivre de terreur, je bondissais pour échapper au tranchant fatal, poursuivi par le tourbillon vivant qui se rapprochait toujours. Les corbeaux croassaient des ricanements sinistres; l’œil d’Odin pétillait d’une joie sauvage; l’aigle lui-même poussait des cris d’anthropophage en gaieté, et aiguisait son bec comme pour se préparer à un bon repas.
Un coup violent me réveilla en sursaut. Dans l’élan de cette danse désordonnée, j’avais cogné du front contre la paroi supérieure de mon cadre. Je sautai à bas du lit, heureux d’en être quitte pour une bosse. Le soleil se levait, à demi plongé encore dans les flots de la mer. Au loin, à travers un rideau de brume, cinq ou six voiles apparaissaient çà et là, les unes immobiles, pareilles à des maisons blanches sur la côte; les autres rasant les flots, avec un mouvement onduleux et doux, comme l’aile d’une mouette ou d’un albatros. Puis Helsingborg éleva sur la gauche la haute tour quadrangulaire de son église et le formidable bastion en ruines, seul débris qui reste de ses vieilles fortifications. Vers dix heures, les flèches élancées et évidées de Kronsborg jaillirent de l’autre côté du Sund, et presque aussitôt on aperçut Elseneur, développant sur la plage ses lignes de maisons peintes, entre deux moulins à vent qui égayaient encore ce riant tableau, aussi peu shakespearien que possible, malgré le souvenir d’Hamlet. A midi, nous débarquions à Copenhague, et, après avoir serré la main à nos amis danois, nous repartions le soir vers la France.
DE PARIS
A L’EXPOSITION DE VIENNE
JOURNAL D’UN CHRONIQUEUR EN VOYAGE
1873.
La chronique est la très-humble servante de l’actualité, qu’elle doit suivre et traquer partout. Semblable au chasseur diligent de la ballade, il faut que le chroniqueur, l’œil à l’affût et l’oreille aux aguets, soit toujours par monts et par vaux, prêt à s’élancer sur sa proie partout où elle se montre. Le mot de Mahomet semble fait tout exprès pour lui servir de devise, et quand la montagne ne vient pas à lui, c’est à lui d’aller à la montagne.
Voilà pourquoi, profitant des loisirs de l’été, où les événements font relâche comme les théâtres et prennent leurs vacances comme les écoliers, je suis allé chercher jusqu’à Vienne l’actualité qui me fuyait à Paris. Malgré bien des mécomptes et des avortements, le grand fait de la saison présente est l’Exposition internationale universelle ouverte le 1er mai dernier dans la capitale de l’Autriche, et qui se fermera le 31 octobre prochain. Permettez-moi, lecteur, de vous y conduire, ou du moins de vous mener jusqu’à la porte. Nous en examinerons ensemble les approches et les dehors, et je laisserai volontiers à un autre le soin de vous faire franchir le seuil et de vous guider à travers les innombrables et fatigantes richesses de la Welt-Austellung. Grâce aux chemins de fer, Vienne est, pour ainsi dire, dans la banlieue de Paris. C’est l’affaire de trente-six heures, comme jadis pour aller à Épernay. Mais j’ai suivi le chemin des écoliers. En voyage, j’aime beaucoup à prendre le plus long pour arriver au but, et à exécuter des variations et des fugues en zigzags sur la ligne droite, qui est pour les géomètres le plus court, mais pour les touristes le plus ennuyeux chemin d’un point à un autre.
Que le lecteur se rassure: je ne l’arrêterai pas à chaque étape. Il y a longtemps, je le sais, que l’Allemagne est découverte. Il me permettra de négliger les pierres pour les hommes, l’histoire pour la chronique, et même, après avoir passé, sans détourner la tête, devant des monuments recommandés solennellement à l’admiration des badauds par tous les cicerone, de m’amuser, au prochain sentier, à courir après les papillons et à cueillir la noisette.
Strasbourg, 5 et 6 juillet.
Je suis parti de Paris par le train de huit heures trente-cinq du soir, et n’ai fait qu’une traite et qu’un somme jusqu’à Avricourt. Il y a trois ans, Avricourt était une station insignifiante, qui passait inaperçue pour la plupart des voyageurs. Il n’en est plus ainsi maintenant: le démembrement de la France l’a élevé au rang de station frontière, et ce village est devenu aussi célèbre parmi les voyageurs de la ligne de l’Est qu’il était autrefois inconnu.
Brusquement et sans préparation, on se trouve en terre prussienne. Même en y mettant la plus mauvaise volonté du monde, il est impossible de ne pas s’en apercevoir tout de suite. D’abord, on vous fait descendre pour la visite des bagages, et pendant ce temps, les employés français ont cédé la place aux Allemands. Le rauque coassement des grenouilles du Rhin offusque nos oreilles de toutes parts. Les quais sont envahis par l’uniforme des employés prussiens; une sentinelle allemande se promène l’arme au bras devant la gare en planches, et le drapeau tricolore--mais où le noir, hélas! a remplacé le bleu, comme un signe de deuil--flotte au-dessus de la porte. Il n’est pas jusqu’à l’heure qui ne change aussitôt: il faut régler sa montre sur les horloges de Berlin et l’avancer de vingt-cinq minutes.
J’aborde un employé aux moustaches formidables, à la parole impérieuse, qui marche avec toutes les allures d’un officier supérieur:
--Monsieur, à quelle heure serons-nous à Strasbourg?
Il me répond d’une voix bourrue:
--_Hier man spricht Deutsch._
Je m’approche du guichet et je présente un billet de vingt francs à l’employé, qui secoue la tête de droite à gauche et de gauche à droite, en me disant: «nein, nein.» Mais il accepte un napoléon, et me passe en retour, avec mon billet, une foule de ces affreuses petites pièces blanchâtres, à l’effigie effacée, qui représentent des kreutzers ou des groschens. On remonte en voiture. Quelques minutes après, le train s’arrête devant une station encombrée de longues files de wagons sur lesquels se lit en grosses lettres: _Elsass-Lothringen_. «Réchicourt-le-Château», me dit mon Livret-Chaix.--«Rixingen», me crient en même temps l’employé et l’inscription de la gare. Non, il n’y a vraiment pas moyen d’oublier que l’on est en Prusse.
En approchant de Strasbourg, on voit se dessiner à droite et à gauche les silhouettes des forts bâtis par les Prussiens pour retenir plus sûrement les habitants de l’Alsace dans les bras de leurs frères allemands. La Prusse sait comme nous que Vauban était un grand homme; mais elle sait aussi--et elle le savait avant de nous l’avoir appris à nos dépens--qu’on ne résiste pas à des canons fabriqués en l’an 1870 avec des remparts élevés en l’année 1684.
A peine descendu à l’hôtel, je me suis mis à parcourir la ville. La première impression est navrante. Ce n’est pas seulement parce que tous les noms des rues, toutes les affiches placardées sur les murs, toutes les inscriptions sur les monuments, sont en langue allemande, sans même faire aux vaincus la concession d’une traduction française; ni parce que, si avidement qu’on tende l’oreille, on entend partout résonner les syllabes gutturales de cette langue, faite, suivant le proverbe, pour être parlée aux chevaux. C’est aussi à cause du mouvement de la rue et de la physionomie des passants. On s’attendait à entrer dans une ville en deuil: on aperçoit les cafés remplis et les brasseries débordantes. De toutes parts, quand la nuit tombe, s’élèvent des chansons et des rires. Les ruelles qui avoisinent mon hôtel s’animent d’un fourmillement tapageur et joyeux. Je m’endors au son de je ne sais quelles mélodies allemandes braillées à pleins poumons par les habitués d’un estaminet voisin, et je m’éveille au bruit d’un cantique allemand, piaulé pendant une heure par les bambins d’une école primaire située sous mes fenêtres. Mais bientôt tout s’explique, et cette première impression s’efface. Il ne faut pas oublier d’abord que Strasbourg, même au temps où il appartenait de corps et d’âme au vaincu, parlait la langue du vainqueur, et que c’était en allemand qu’il criait: «Vive la France!» Mais surtout il ne faut pas perdre de vue que la ville a été dépeuplée par l’émigration et repeuplée par une véritable invasion prussienne. Seize mille Strasbourgeois, au minimum, ont quitté leur petite patrie, après son annexion à la Prusse, pour rester fidèles à la grande, et parmi ces exilés volontaires, on compte beaucoup d’hommes du peuple: célibataires qu’aucun lien n’enchaînait au sol, ouvriers qui remplissaient les rues au sortir de leurs ateliers, et donnaient à la ville une physionomie toute française sous son enveloppe alsacienne. Ce vide a été plus que comblé par l’immigration allemande, car le chiffre total de la population s’est augmenté de quelques milliers. On peut dire que Strasbourg est submergé par le flot teutonique, qui coule maintenant à pleins bords dans le lit déserté par le flot français.
Les calculs les plus modestes évaluent à vingt mille le nombre des Prussiens qui sont venus s’établir à Strasbourg. C’est le quart de la population totale; c’est plus du tiers, en y joignant la garnison. La pauvre et prolifique Marche de Brandebourg n’avait garde de négliger une proie aussi riche. Elle a toujours des nuées d’enfants à placer. Tous ces besogneux se sont rués à l’assaut du butin, une fois la place conquise, depuis l’humble marchand en quête d’une clientèle jusqu’au hobereau en quête d’une place de fonctionnaire. L’immigration prussienne se compose de trois ou quatre éléments que voici: d’abord, les gens qui suivent l’armée et en vivent; puis l’administration, avec son personnel d’employés; enfin les commerçants, si l’on peut appeler ainsi les marchands de tabac (ils ont triplé à Strasbourg depuis l’annexion) et de salaisons, de saucisses, de choucroute--_delicatessen_, disent les Allemands par un mot bien caractéristique, et qui donne envie de s’écrier avec Molière: «Où diable la _délicatesse_ va-t-elle se nicher?» Comme on le croira sans peine, la Prusse n’est pas représentée là par ses échantillons les plus purs. Les chevaliers d’industrie, les négociants en déconfiture, les personnages ayant une situation à cacher ou à refaire, abondent dans cette population nomade et interlope, qui s’est déjà renouvelée deux ou trois fois depuis l’annexion.
Les deux courants coulent à côté l’un de l’autre sans se mêler. Il a fallu renoncer aux manifestations des premiers temps. Cependant quelques dames substituent encore à la cocarde qu’elles ne peuvent plus porter de petits bouquets de fleurs disposées dans l’ordre du drapeau tricolore, ou habillent leurs fillettes de blanc, avec une ceinture bleue et un ruban rouge au cou. J’ai vu un équipage élégant attelé de deux chevaux qui portaient un capuchon rouge à houppes bleues, et frangé de blanc. Puérilités, soit! Mais qui aurait le courage d’en sourire? Le patriotisme les ennoblit et les rend touchantes. Regardez aussi aux vitrines des libraires: les ouvrages, les journaux, les gravures, même les images d’Épinal que vous y verrez, tout vous parlera de la France et vous dira qu’on ne l’oublie point. Mais, encore une fois, la protestation de Strasbourg est surtout dans la dignité silencieuse de son attitude et le soin qu’elle met à maintenir la distance entre son ennemi et elle dans la promiscuité forcée de la conquête.
Les traces du siége sont toujours visibles, malgré l’activité avec laquelle on s’attache à les faire disparaître. Il reste bien des vides à l’entour de la place de Broglie et le long du faubourg de Pierres, où les obus n’avaient laissé qu’une seule maison debout. La cathédrale n’est pas absolument guérie de toutes ses blessures, mais il s’en faut de peu. On achève de rebâtir le Palais de justice. La préfecture et le théâtre étalent encore leurs mutilations. La Bibliothèque et le Temple neuf n’ont pas cessé d’être un monceau de ruines. Sur la place Kléber, l’Aubette, où étaient installés l’état-major de la garnison et le musée de peinture, dresse sa façade béante et noircie, derrière laquelle l’incendie a fait le vide. La statue de bronze qui occupe le centre de la place est restée debout. On lit toujours sur le piédestal: _A Kléber! ses frères d’armes, ses concitoyens, la patrie!_ Et le général en chef de l’armée du Rhin contemple sa ville natale ravagée et conquise par ceux qu’il avait tant de fois battus.
Baden-Baden, 7 et 8 juillet.
De Strasbourg j’ai fait une pointe sur Bade,--premier accroc à la ligne droite. En passant sur le grand pont du Rhin, jadis gardé à un bout par une sentinelle française et à l’autre par une sentinelle badoise, je remarque que la Prusse, si soigneuse de faire disparaître les moindres traces de la nationalité vaincue, a poussé le dédain ou l’ironie jusqu’à laisser intact l’aigle qui en décore l’entrée. Je ne saurais dire l’effet navrant que produit en pareil lieu la vue de cet oiseau, qui semble cloué là désormais en signe d’infamie, comme un hibou sur la porte d’une grange. A tous les Français qui passent, sa vue crie: Souviens-toi! Et je me suis souvenu. Tandis que le convoi traversait lentement le fleuve majestueux, le souvenir des derniers jours de l’empire me remontait à la mémoire. Je revoyais en imagination la séance du 6 juillet, M. de Grammont à la tribune, mettant la main sur la garde de son épée: j’entendais les longues acclamations de la Chambre auxquelles répondaient les clameurs de la rue, les chants guerriers, la _Marseillaise_, le _Rhin allemand_ de Musset, avec la musique de Gounod, et les couplets de G. Nadaud: _Malheur à qui brave la France!_ chantés sur le théâtre du Vaudeville, avec accompagnement de drapeaux tricolores, et repris en chœur par la salle entière.--Vous ne l’avez pas oublié sans doute, joyeux auteur de _Pandore_!
Naturellement, les Prussiens ont rétabli l’arche du pont qu’on a fait sauter, puisque le chemin de fer y passe. Voici Kehl, où les soldats en garnison à Strasbourg et les commis voyageurs de passage allaient jadis acheter des cigares en contrebande. Le convoi fait bravement ses cinq lieues à l’heure, comme la diligence de Joigny ou le coche d’Auxerre. Parfois il s’arrête au milieu des champs, sans qu’on sache pourquoi. A chaque station, il flâne et reprend haleine. On le laisse souffler tranquillement, tandis que les employés vont boire un bock et que le mécanicien, appuyé sur sa noire locomotive, engage une conversation sentimentale avec quelque jeune fille dont on voit passer la tête blonde par la fenêtre du châlet qui sert de gare, encadrée de clématite et de lierre. Idylle charmante et digne d’être chantée par Gessner! Comment se plaindre d’une patriarcale lenteur qui permet au regard de savourer à l’aise cette nature verdoyante, ces frais villages dont chacun semble avoir été fabriqué tout exprès pour le plaisir des yeux et cette ceinture de collines chargées de ruines féodales qui ferment le décor! Tout cela est si joli, qu’au bout d’un quart d’heure j’avais oublié que j’étais en Allemagne et dans la patrie du général de Werder.
Voici Achern, où l’on garde les entrailles de Turenne, à un quart d’heure tout au plus de Sasbach, où le héros fut tué; Bühl, dont la vallée produit l’affenthaler, ce bourgogne en miniature du grand-duché; Steinbach, la patrie d’Erwin, dont la statue colossale regarde du haut d’une colline le Munster de Strasbourg. Enfin nous arrivons à Bade. Une vingtaine de voyageurs descendent du train. Dès qu’ils apparaissent, les cochers rangés sur leurs siéges les saluent humblement au passage. L’un d’eux, mis comme un cocher de grande maison, s’approche de moi et, le chapeau à la main, me poursuit de propositions obséquieuses, en m’offrant sa voiture au rabais. A ce premier symptôme, bientôt confirmé par l’empressement des garçons lorsqu’on arrive à l’hôtel, il est facile de pressentir la décadence dont on va être témoin.
Qui n’a vu le Bade d’avant la guerre et ne se rappelle le spectacle unique, éblouissant, étourdissant, que présentaient, à certaines heures du jour, les abords du Kursaal? Bade, en ce temps-là, était le rendez-vous de tous les heureux de ce monde. Princes, banquiers, artistes, viveurs et courtisanes, se pressaient, se coudoyaient en une cohue joyeuse, toute imprégnée de parfums et de rires, dans ce paradis terrestre--un paradis après la pomme--de l’Allemagne et de l’Europe. Pendant trois mois, Bade devenait la capitale d’un royaume enchanté. On n’y était occupé qu’à jouir par tous les sens à la fois. Dans les salons étincelants de marbres, de fresques et de dorures; dans le café et la _Restauration_ en plein vent; le long des allées où les grands châtaigniers versaient une ombre épaisse, fraîche comme l’eau d’une source; autour du kiosque chinois où, deux fois par jour, un orchestre trié sur le volet passait en revue les chefs-d’œuvre de la musique, c’était comme un fourmillement radieux, une mêlée d’élégance et de raffinements. On ne rencontrait que visages souriants, épanouis par la bonne chère et allumés par la fièvre du plaisir. Les bals, les spectacles, les concerts, les promenades, les dîners et le jeu, se disputaient chaque heure du jour et de la soirée. Le tintement de l’or se mêlait au bruit des violons et au choc des verres; à la chanson des sylphes la chanson de Marco. Lorsqu’un pauvre diable était _décavé_, il se gardait de faire tache au tableau. Se sentant déplacé en si charmante compagnie, et honteux de montrer sa figure maussade dans ce pays de la joie, il prenait aussitôt le chemin de fer, à moins qu’il ne préférât se faire sauter la cervelle dans un coin. L’amphytrion de ces lieux enchanteurs, pour ne point attrister ses hôtes, poussait la munificence jusqu’à lui payer le voyage ou les frais d’enterrement, et le trouble-fête disparaissait sans que personne s’en aperçût.