Part 12
Le pavillon d’Armenonville de Djurgarden s’appelle Hasselbacken. Cet établissement modèle s’élève avec majesté sur une petite colline, comme pour mieux dominer les rivaux impuissants dispersés autour de lui. J’y ai dîné, et j’aurais bien envie de donner ici le menu et la carte des vins, afin d’humilier une fois de plus la vanité parisienne. Le café Anglais n’a point, assurément, une cave supérieure à celle de Hasselbacken, et les riches commerçants suédois, grands amateurs des vignes françaises, peuvent boire là du branne-mouton du château-yquem et du champagne-crémant, tels qu’on en trouverait à peine dans les celliers royaux.
Comme la plupart des peuples du Nord, les Suédois sont de solides mangeurs et des buveurs sérieux. Il est pénible de leur tenir tête. Quand on s’est assis à leurs tables, on s’explique mieux le rôle que joue chez eux, depuis le temps des scaldes, la poésie bachique, qui n’est pas seulement à leurs yeux, comme aux nôtres, une œuvre futile et légère, abandonnée aux _caveaux_ et aux cabarets, mais un genre national, apprécié surtout aux soirs d’hiver, dans ces réunions fraternelles où, pour combattre la neige qui tombe et la bise qui souffle, la chaleur de la coupe s’ajoute à celle du foyer et la chaleur de la chanson joyeuse à celle de la coupe. Ils traitent la question de la nourriture avec cet amour de l’aisance et du confortable qu’on remarque dans leur manière de se loger et de se vêtir. Sauf dans les pauvres provinces septentrionales, l’ouvrier ne fait jamais moins de cinq repas par jour, et il va parfois jusqu’à six, sans préjudice des suppléments qu’on lui sert, pour peu que la besogne soit plus rude que d’ordinaire. Faute de vin, le peuple abuse de l’eau-de-vie, et le gouvernement a dû combattre cette fatale passion, source de misère physique et de dégradation morale, par le remaniement complet de l’impôt sur la fabrication. L’effet de la nouvelle loi s’est déjà fait sentir, en amenant, par manière de compensation, un développement considérable dans la consommation du café. Mais l’eau-de-vie n’en reste pas moins la base de tout repas national; elle a remplacé l’hydromel des Sagas. L’établissement de Hasselbacken lui-même, quel que soit le raffinement de sa civilisation culinaire, reste fidèle à la vieille coutume de servir à part, avant le dîner, sur des tables où chacun va choisir à sa guise, ou sur des plateaux que les domestiques promènent parmi les convives debout, des hors-d’œuvre composés de beurre, de sardines, de viandes froides, qu’escorte l’inévitable petit verre d’eau-de-vie.
C’est à peu près le seul trait de couleur locale que j’ai recueilli dans les dîners de Stockholm. Les minces galettes de pain dur et croquant apparaissent bien aussi sur les tables, mais généralement sans sortir des plateaux où elles sont empilées. Quant aux autres mets indigènes,--les coqs de bruyère des forêts du Norrland, les champignons suédois en coquilles, les filets d’élans à l’_anglaise_, il n’y a rien là de particulier à Stockholm. La cuisine et les cuisiniers de Paris ont envahi toute l’Europe, comme ont fait aussi ses romans, ses comédies et ses comédiens.
En revenant de Hasselbacken, on m’a montré un buste en bronze érigé sur une éminence, dans l’un des endroits les plus charmants du parc. Je remarquai que la plupart des promeneurs soulevaient leur chapeau en passant. C’est l’effigie du poëte Bellmann, l’Anacréon, le Pindare et le Béranger de la Suède, élevée par souscription, en 1829, au milieu du Djurgarden, qu’il a si souvent et si bien chanté, et au lieu qu’il affectionnait le plus. Rien ne peut donner une idée de la popularité dont jouit Bellmann en Suède. Chaque visage s’épanouit à son nom; il s’est formé autour de sa vie insouciante et pauvre un cortége de légendes qui grossit chaque jour; on traite sa gloire comme celle d’un ami; on n’en parle jamais sans un sourire mêlé d’une sorte d’attendrissement. C’est qu’il a lui-même dans ses vers la note joyeuse et la note mélancolique. Poëte de l’amour et du vin, de la taverne et des gaietés bruyantes, il est aussi, à ses moments, un rêveur et un philosophe, dont l’éclat de rire se fond tout à coup dans une larme. Sous les burlesques folies qu’il aime à peindre des couleurs les plus éclatantes, on sent battre un cœur ému. La guitare de Bellmann a sa corde d’airain.
Chose étrange et tout à fait originale que ce mélange intime de la délicatesse, de la grâce, de l’émotion et de la gravité, à la verve la plus bouffonne et la plus triviale; que tant de mesure sous tant d’extravagance, tant d’art uni à tant de naturel, et, dans cet essor si libre et si fougueux, cette faculté de rester maître de soi! Bellmann est un improvisateur dans toute la force du terme; il ignorait la composition laborieuse, savante et solitaire. Son génie s’échauffait au contact de la foule ou de quelques amis, à table, au coin du feu, parfois au cabaret ou sous les ombrages du Djurgarden, animés par le bruit des joies populaires. Il chantait alors, en s’accompagnant sur la guitare, avec une chaleur et une action extraordinaires, les vers qui jaillissaient de sa veine en flots abondants. La plupart de ses pièces n’ont été écrites qu’après coup, ou recueillies que par ses auditeurs. Pour les bien lire, il faut les chanter et les mimer comme lui. Si vous ajoutez à ces caractères que la poésie de Bellmann est fortement imprégnée de la couleur locale, que tout y est suédois, ou du moins _scandinave_, et qu’il prend exclusivement autour de lui ses types, ses tableaux et ses cadres, vous comprendrez à la fois pourquoi il est si aimé du peuple, qu’il aimait, et pourquoi aussi il est absolument intraduisible.
Bellmann s’éteignit comme il avait vécu, en chantant. Sa dernière nuit fut une longue improvisation, qu’arrêta seul le râle de l’agonie. Son tombeau fut entouré d’honneurs extraordinaires. L’Académie de Stockholm lui éleva un monument et lui fit frapper une médaille. Le roi assista à l’inauguration de son buste, au milieu de la ville entière, et chaque année, à la date anniversaire de cette inauguration, pendant les beaux jours de l’été, la foule se presse autour de son image pour célébrer la fête du poëte en chantant ses vers et ses mélodies.
Comme le Danemark, d’ailleurs, et comme tous les petits peuples qui vivent concentrés en eux-mêmes et repliés sur les souvenirs de leur histoire, la Suède professe un véritable culte pour sa littérature nationale et ses traditions patriotiques. La Suède, on ne l’ignore pas, tient un des premiers rangs dans la statistique de l’instruction publique en Europe. Bien que Stockholm ne puisse prétendre à égaler Copenhague comme ville savante et que le mouvement intellectuel se soit réfugié surtout dans les universités de Lund et d’Upsal, je n’ai trouvé presque personne, parmi les journalistes, les avocats, les fonctionnaires, les commerçants avec lesquels j’étais en rapport, qui ne fût prêt à me réciter et à me traduire les plus beaux passages des _Eddas_ et de ces poésies populaires, patrimoine commun de toutes les nations scandinaves; voire du grand poëte Tegner, de l’élégant et harmonieux Kellgren, du sombre Lidner, de Stagnelius, de Geiier, d’Atterbom, de Nicander et de toute cette pléiade de lyriques, légitimes héritiers des vieux scaldes, aux mains desquels revit et frémit encore la harpe si longtemps muette. La poésie lyrique est la fleur naturelle de ce pays du Nord, celle qui domine et qui efface toutes les autres; elle emprunte généralement à la nature dont elle est le produit un caractère de mélancolie et de gravité pénétrantes. Elle se glisse partout: on la retrouve dans l’épopée et dans le drame, souvent même jusque dans ces romans domestiques, dans ces tableaux de mœurs et ces récits de la vie familière, empreints d’un si grand charme moral, dont mademoiselle Frédérika Bremer a laissé les plus aimables modèles.
La dernière journée de notre séjour à Stockholm fut consacrée à l’exploration de ses alentours. Nous nous embarquâmes, dès l’aube, sur un petit bateau à vapeur, pour nous rendre à Ulriksdal. On descend pendant une heure le fleuve, tantôt étroit comme la Seine au pont des Arts, tantôt s’élargissant tout à coup en bras de mer, qui joint le lac Mälar à la Baltique. En fermant les yeux, je revois encore, au fond du tableau, à demi enveloppé dans son voile de brouillard que percent les flèches d’or du soleil levant, Stockholm, avec ses collines émergeant des flots et ses dômes planant dans la nue; autour de nous, déployant les ailes de l’oiseau, ou immobiles comme de sombres forteresses de fer, la flottille des omnibus aquatiques en mouvement, les navires pavoisés des étendards de toutes les nations, les sveltes corvettes, les chaloupes canonnières et le lourd _Monitor_ d’Éricsson, qui a servi de type à tant d’autres; à droite, une forêt de pins aux lignes abruptes et aux gorges sauvages; à gauche, l’interminable lisière du Djurgarden variant à chaque pas ses admirables points de vue, cachant et démasquant tour à tour, dans chacun de ses replis, de blanches villas, avec leurs fraîches pelouses et leurs coquets pavillons de bains.
Ulriksdal est une grande maison de plaisance, d’aspect bourgeois, qu’on pourrait prendre à la rigueur pour celle d’un commerçant enrichi: vrai logis d’un monarque constitutionnel, qui n’est que le premier citoyen de son royaume. Tout y sent l’aisance et le confortable; rien n’y dit, au premier abord, l’illustre origine et les grands souvenirs de ce château historique, bâti sur le bord du golfe par le maréchal Jacques Pontus de la Gardie, habité par la reine Christine et par Ulrique Éléonore, puis tombé de chute en chute au rang d’hospice militaire, avant que le roi actuel n’eût repris en grâce et tiré de l’oubli ce vieux favori délaissé. Mais, dès qu’on a dépassé le seuil, la transformation s’opère à vue d’œil. C’est surtout à Ulriksdal qu’éclatent, dans la richesse et la variété des collections qui font de chaque salle un musée, les goûts artistiques de Charles XV. Les appartements de parade, la chambre du conseil, la salle de chasse, la salle des chevaliers, les tableaux, les armes, les poteries, les faïences et les émaux, les vitraux peints, détachés des églises et des cloîtres en ruines, les bronzes, les bahuts, les porcelaines de vieux sèvres et de vieux Japon, tout y charme le regard et l’esprit. Un curieux, un amateur de bric-à-brac, passerait des semaines entières dans chaque pièce et deviendrait fou de désir à manier ces merveilles. Tout ici a sa physionomie propre et son histoire; il ne manque à ce château de la Belle au bois dormant que ses hôtes disparus. Mais le cadre fait revivre les personnages, et en entrant dans la grande salle de gala, j’ai cru voir un moment le comte de la Gardie et la belle Ebba Brahe se lever des larges fauteuils, contemporains de la guerre de Trente ans, pour nous faire les honneurs de la maison.
Il pleuvait à torrents lorsque j’ai visité le parc et le château de Haga, comme si la nature eût voulu s’associer, par une secrète harmonie, à l’impression mélancolique de ces lieux, sur lesquels plane encore le fantôme ensanglanté du monarque énigmatique qui s’appelait Gustave III. Haga est une création de Gustave, qui avait médité d’en faire le Versailles de sa royauté absolue. Il aimait à en porter le nom, comme pour se parer de son rêve et le traîner partout avec lui. Ouvrez les chroniqueurs du dix-huitième siècle, et vous y lirez jour par jour le récit du voyage triomphal de M. le comte de Haga à Paris en 1784. On voit encore les fondations du palais splendide, qu’une rue monumentale, aboutissant au Norrbro, devait réunir à Stockholm. En attendant, il avait fait bâtir le modeste pavillon qui subsiste aujourd’hui, et d’où il partit, le soir du 15 mars 1792, pour aller tomber à l’Opéra sous le poignard d’Ankaström. Sur ces jardins, dont les serres abritent les plus belles fleurs de Stockholm et même quelques vignes, qui sont peut-être les seules de toute la Suède; sur ces massifs ombreux, ces eaux tranquilles, ces allées qui serpentent à travers les pelouses d’un vert tendre et doux, il y a un voile de mystère et de tristesse comme sur la destinée de Gustave lui-même.
Au retour, j’ai vu le château de Carlberg. Ce n’est point un rare monument d’architecture. Un pavillon central, auquel on monte par un large perron, flanqué d’avant-corps, et accru, à droite et à gauche, de deux grands bâtiments dont la physionomie fait songer à une caserne, voilà tout à peu près. Et cette physionomie n’est point menteuse: Carlberg est aujourd’hui le Saint-Cyr de la Suède; on y élève dans une discipline sévère les futurs officiers de l’armée scandinave. Mais cette école militaire se mire dans le beau canal qui coule à ses pieds entre deux rives verdoyantes, et son parc est digne d’un palais.
Si l’on veut des monuments plus originaux et plus princiers, il faut pousser jusqu’à Gripsholm, le palais gothique aux cinq tours, à la fois forteresse et château, prison et musée, Vincennes et Trianon, sombre comme une geôle, riant comme un théâtre et comme une salle de bal, tout rempli d’antithèses violentes à la façon d’un drame de Victor Hugo, et où l’on entend à chaque pas l’écho lointain des chansons et des rires, mêlé aux gémissements qui montent du cachot sinistre creusé pendant neuf années par les pas d’Éric XIV. Il faut pousser surtout jusqu’à Skokloster, royale résidence élevée des mains du maréchal Wrangel sur les ruines d’un cloître illustre confisqué par la Réforme, et dont le quadrilatère imposant, surmonté d’une coupole et flanqué aux angles de quatre larges tours, apparaît tout à coup sur les bords du lac Mälar, comme une citadelle féodale et comme une vision des grands siècles de la Suède.
Mais ce qu’il y a de plus beau dans ces domaines qui font à Stockholm un cadre si riche et si varié, c’est toujours la nature, cette belle nature du Nord, dont le charme s’accroît du mystère et se fait d’autant plus pénétrant qu’il est plus voilé. Pendant bien des mois, l’hiver l’ensevelit sous son lourd suaire de neige; la bise souffle dans les branches dépouillées des chênes; les pins se couronnent de givre et les traîneaux sillonnent en tout sens le Mälar recouvert d’une épaisse couche de glace. Mais quand le 1er mai ramène l’éveil joyeux de la terre si longtemps endormie, quand les premières fleurs percent le sol et que les premières feuilles éclatent dans le bourgeon fécondé, alors c’est fête partout. Le peuple reprend avec ivresse possession du Djurgarden, de Haga et de Tivoli; il célèbre par ses chants et ses jeux l’arrivée du soleil; et tandis qu’il plante aux portes de ses maisons des _mais_ ornés de rubans et de couronnes de fleurs, les étudiants d’Upsal arborent solennellement, dans une cérémonie accompagnée d’une procession publique, la casquette blanche qu’ils ne quitteront plus qu’à l’entrée de l’hiver. Le retour du printemps est la grande fête nationale de la Suède.
VI
LE CANAL DE GOTHIE.--GOTHEBORG.--LE RETOUR.
Le jour du départ était venu. Nous prîmes, un matin, le chemin de fer de Töreboda, dans l’intention d’achever le reste du trajet par eau, et de pénétrer ainsi plus avant dans l’intérieur du pays.
La Suède est sillonnée de canaux dont le plus célèbre est le canal de Gothie, sur les bords duquel s’élève la station de Töreboda. Achevé seulement en 1832, au prix des plus grands efforts et des plus lourdes dépenses, le canal de Gothie unit la Baltique à la mer du Nord et se relie au système de la défense nationale. Il traverse huit lacs, s’élève à certains endroits jusqu’à une hauteur de plus de 100 mètres et compte cinquante-huit écluses. Les travaux de ce genre ont été singulièrement multipliés dans ces derniers temps, mais la plupart sur une étendue très-restreinte, pour faciliter les communications et les transports. A côté des canaux de Gothie et de Trolhœtte, grandes routes royales qui se développent sur une largeur de 90 pieds, sur une longueur de 40 à 45 lieues, en y comprenant les lacs, et qui ont nécessité toutes les ressources de l’art des ingénieurs, il y a de petits canaux de 4 et de 10 kilomètres, qui sont de véritables chemins vicinaux.
Un des plus grands charmes de cette navigation intérieure vient du nombre et de la beauté des chutes que forment les cours d’eau naturels ou artificiels de la Suède. Écluses des canaux et cataractes des fleuves ménagent fréquemment à l’œil du voyageur des spectacles qu’il ne se lasse pas d’admirer. Celles du fleuve Luléa surtout n’ont pas de rivales en Europe. La chute du Rhin à Schaffouse n’est qu’une vulgaire cascade à côté de la gigantesque cataracte de Harspranget, qui dépasse même de moitié la hauteur du Niagara, et qui serait un but de pèlerinage pour tous les touristes, si elle n’était perdue en pleine Laponie suédoise, dans des solitudes presque inaccessibles, où les chemins de fer ne pénétreront pas de sitôt.
Malheureusement, je n’ai pu voir en face aucune de ces chutes, que les bateliers indigènes descendent quelquefois dans leurs barques avec une audace et une adresse extraordinaires. En arrivant à Töreboda on nous apprit que nous ne pouvions trouver de bateau avant le lendemain soir, et ne nous sentant point la patience d’attendre jusque-là, nous reprîmes le chemin de fer pour gagner Gotheborg.
Gotheborg, que nous appelons Gothembourg, est, après Stockholm, la plus grande ville de la Suède, et compte environ cinquante mille habitants. Depuis trente ans, elle a pris un développement considérable, et, grâce à sa position sur le bord de la mer, à l’embouchure du Gotha; grâce à l’extension croissante de son commerce, elle ne peut que grandir rapidement encore. Il semble même qu’en construisant la ville, on ait voulu se mettre longtemps d’avance au niveau des besoins futurs, par la largeur des rues, la dimension des places, le nombre et le grand air de ses établissements d’utilité publique. Ce qui frappe au premier abord dans cette ville, dont le nom est presque inconnu en France, c’est le caractère ample et majestueux qui lui donne la physionomie d’une capitale.
La ville est située en partie dans un vallon marécageux, en partie sur un rocher où elle s’étage en amphithéâtre. Du côté de la terre, une sorte de bastion la domine de sa masse imposante: c’est le reste d’un fort démoli qui la défendait jadis, et dont on a fait une prison. Du côté du fleuve, l’école de navigation dresse au sommet d’un roc ses tours massives et son observatoire, pareil à une citadelle. Ailleurs encore, l’école militaire couronne l’une de ces collines aux flancs dénudés qui enserrent la plaine où s’étend Gotheborg. On ne se figure pas la quantité d’établissements d’instruction et de bienfaisance que renferme cette ville. Quelque philanthrope doit avoir passé par là. Ce ne sont qu’écoles publiques, hôpitaux, maisons d’orphelins, d’enfants trouvés et d’ouvriers, sociétés bibliques et fondations de charité. Et tout cela ressemble à des palais: la douane même et les usines qui entourent le port présentent les mêmes proportions monumentales. Ce sont bien, en effet, les palais de cette ville commerçante, grandie par la pêche du hareng et le négoce avec les Indes, trop jeune et trop souvent rebâtie, à la suite de ses désastres, pour avoir des édifices historiques, et faisant de sa richesse l’usage intelligent et pratique de ces grands industriels qui achètent rarement un tableau, et n’ont point le sens artistique ou pittoresque aussi développé qu’on le souhaiterait peut-être, mais qui fondent autour d’eux des crèches, des ouvroirs, des asiles et des hospices.
Cependant Gotheborg a un musée, mais là encore le caractère pratique et positif apparaît. On l’a installé dans l’ancien bâtiment de la Compagnie des Indes,--un spécimen curieux des vieilles maisons en briques de la ville primitive--côte à côte avec les bureaux du télégraphe et l’école des arts et métiers; et ce musée universel, qui est l’établissement favori des Gothembourgeois, celui qu’ils montrent avec le plus de complaisance et dont ils parlent avec le plus d’orgueil, a fait à l’histoire et à la science une plus large place qu’à l’art.
La galerie de tableaux, composée presque exclusivement de noms scandinaves et contemporains, serait d’un attrait fort médiocre sans un chef-d’œuvre _sui generis_ dont le souvenir me charme encore aujourd’hui. C’est une toile d’assez grande dimension, datée de 1864 et signée du nom d’Ekman, un artiste finnois de quelque renommée en son pays. Sur le premier plan, un marin anglais présente une Bible à un Italien en chemise rouge, qui avance la main droite pour la prendre, tout en serrant de la gauche le drapeau national sur son cœur. Au second plan, le pape, coiffé de sa tiare, s’interpose d’un air farouche entre l’Italien et l’Anglais, et s’efforce d’écarter le bras de l’hérétique. Mais celui-ci persiste avec énergie, et, dans le fond, Notre-Seigneur descend du haut des cieux, en tendant une palme au courageux marin anglais, pour le consoler des mauvais traitements du pape. Cette simple esquisse suffira, je l’espère, à faire comprendre l’hilarité douce dont je fus saisi tout à coup, et que mes guides partagèrent d’ailleurs de très-bonne grâce.
Pic de la Mirandole eût pu trouver dans le Musée de Gotheborg un ample sujet à ses dissertations _de omni re scibili et quibusdam aliis_. A côté des tableaux et des plâtres d’après l’antique, on y voit une précieuse collection d’objets de l’âge de pierre, de l’âge de fer et de l’âge de bronze, de haches en silex, d’épées scandinaves, de monuments runiques; des hommes fossiles et des oiseaux empaillés, des monstres qui font reculer la nature d’horreur et des fœtus confits dans de l’esprit-de-vin; un cabinet de médailles et une galerie d’histoire naturelle, dont le morceau principal est la carcasse d’une énorme baleine, échouée jadis sur la plage de Gotheborg, où elle resta prise dans la vase, et qui exhale encore, après bien des années, une odeur presque suffocante.
C’est ainsi que toujours, dans la seconde ville de Suède, se mêle le grave au doux et l’aimable à l’utile. Les commerçants qui l’ont fondée et qui l’administrent n’y ont point oublié l’agrément. Partout s’ouvrent des squares, s’étendent des parcs et de belles promenades. Le petit lac sur lequel elle est bâtie s’y distribue en canaux ombragés qui parcourent la ville en tous sens. Gotheborg a été construit suivant le système hollandais, et ce n’est pas seulement par ses nombreux canaux, mais par ses maisons en briques et le caractère général de son architecture, plus solide qu’élégante, par le nombre de ses établissements charitables, par l’amour de la vie confortable et du _chez soi_, par le climat humide et le sol marécageux, par le développement de son commerce maritime et jusque par le flegme de ses habitants, que ce coin de la Suède rappelle les Pays-Bas.