Voyages et Avantures de Jaques Massé
Part 3
Laissant donc tout cela à part, il faut que je dise, qu'encore que Mr. du Pré ne fut rien moins que Philosophe, ses petites lumiéres ne laissérent pas de m'être d'un très-grand secours: à quoi les Commentaires, de Mr. Calvin, qu'il me mit entre les mains, ne contribuérent pas peu. Par-là j'eus occasion de remarquer que la création de la lumiére ne veut rien dire, sinon la formation de la matiére subtile dont les Astres furent composez le quatrième jour; & que si Moïse parle avant cela de jour & de nuit, c'est par anticipation; comme il dit ailleurs que Dieu avoit fait l'homme, mâle & femelle, avant qu'il eût fit tomber un profond sommeil sur Adam & qu'il lui eût formé une compagne d'une de ses côtes. Je compris de même sort aisément, tant au sujet des peines, qui avoient été imposées à nos premiers Parens, que de L'Arc-en-Ciel, &c.; que l'un & l'autre étoient premiérement des signes naturels, que Dieu changea alors en des signes d'institution; à peu après comme ce que nous voyons arriver aux Saints Sacremens du Bâtême & de la Céne. Et pour ce qui est du terme de commencement, qui est à la tête de la Génése, cela ne m'aporta aucune difficulté, quoique bien des gens s'y trouvent embarassez. Je sçavois fort bien qu'en Philosophie, il faut distinguer le tems extérieur de l'intérieur, comme l'on distingue en Géométrie, une dimension extérieure d'une intérieure, s'il est permis de m'exprimer de la sorte: c'est-à-dire, qu'il faut mettre de la différence entre une grandeur mesurée & contenuë, & une autre qui ne l'est pas. Ma chambre, par exemple, a ses dimensions, cela est incontestable, mais la spéculation seule n'en sauroit fixer le contenu: on doit y ajoûter la pratique, & se servir de quelque commune mesure, dont les hommes sont convenus auparavant, pour pouvoir dire à point nommé, combien de piez, de pouces, ou de lignes quarrées elle contient: Par ce moyen les dimensions, qui étoient premiérement intérieures & cachées, deviennent extérieures & connuës, par raport aux mesures extérieures, qui ont servi à en déterminer le contenu. Tous les Estres naturels ont donc un tems intérieur & un extérieur: leur tems intérieur est la durée, par laquelle ils demeurent en leur existence actuelle & véritable, ce qui s'étend depuis leur commencement jusqu'à la fin: leur tems extérieur est la durée de la Terre en ce que son mouvement est employé pour le mesurer: de sorte que le tems extérieur d'une chose est à son tems intérieur, comme la mesure a la chose mesurée. Avant la naissance du Monde, nous ne pouvons avoir l'idée que d'un tems intérieur abstrait, parce qu'il n'y avoit alors d'existant que Dieu, l'Estre des Estres, dont la durée n'a ni commencement, ni fin, & ne sauroit proprement être définie ni mesurée: mais du moment que le Soleil a paru au Firmament, & qu'on a imaginé la Terre tournant sur son centre, autour duquel elle est emportée dans un certain espace de tems, d'Ocident en Orient, on a donné à chacun de ces périodes le nom de jour naturel, & à de moindres parties, celui d'heures, de minutes, &c., comme on apelle le composé de sept jours une semaine; une révolution de la Lune, d'Occident en Orient, un mois; une de la Terre autour du Soleil, un an, &c. Ces communes mesures nous servent à désigner le tems, & le rendant, d'intérieur qu'il étoit de sa nature, extérieur pour notre usage, ce n'est pas merveille, si ne remontant point au de-là, nous nous bornons à ce principe, & ne comptons le tems que depuis qu'il y a eu des mesures propres à fixer la durée.
La solution de ces difficultez me facilita la connoissance des autres: je commençai à apercevoir l'enchînure du grand Ouvrage de la Rédemption; les combinaisons & les raports que les parties du Vieux Testament ont avec celles du Nouveau; comme les antécédens & les conséquences y dépendent réciproquement les uns des autres: de sorte qu'à la troisiéme fois, je conclus que, & Création du Monde, & chute de l'homme, & menaces, & promesses, & Déluge, & Circoncision, & Songes, & Visions, & Passage de la Mer rouge, & Loi cérémonielle, & Prophéties, & tout ce qui s'est passé de plus remarquable dans la République d'Israël, n'étoient que des Tipes, des allégories, des emblêmes, des figures & des ombres, qui n'avoient du raport qu'avec la nouvelle Alliance; qui ne brilloient qu'à la clarté de l'Evangile, & dont le véritable corps étoit Christ.
Mon Hôte fut charmé de cette métamorphose: il admiroit comme j'avois si-tôt passé d'un froid, qui me faisoit regarder des choses avec mépris, à un zéle qui ne me permettoit plus de les considérer qu'avec estime. Tout ce que je faisois attiroit ses aplaudissemens: à peine avoit-il vû mon pareil. Mais comme il n'y a rien de parfait au Monde, il me restoit une chose, qui lui tenoit au cœur. J'étois blond de mon naturel, ma mére m'avoit accoûtumé à porter une grande chévelure, qui me couvroit les épaules: cela choquoit Monsieur du Pré. Est-il possible, me disoit-il quelques-fois, qu'un garçon qui a tant de disposition à résoudre les passages les plus difficiles de l'Ecriture, ne voye pas que Saint Paul défend positivement de porter de grands cheveux, & qu'il veut même que ce soit une honte à l'homme de les nourrir & d'en avoir soin? Je tournai long-tems en raillerie les remontrances qu'il m'en faisoit: mais voyant qu'il m'en parloit tous les jours plus sérieusement. Se peut-il, Monsieur, lui dis-je un jour à mon tour, que vous ignoriez que comme la diversité des saisons de l'année nous oblige à nous habiller différemment, selon qu'il fait chaud, ou froid: les changemens qui arrivent dans la société, nous engagent à observer de différentes maximes? Autrefois, poursuivis-je, les cheveux longs étoient une marque de sujétion. Lors qu'un Esclave étoit affranchi, on lui rasoit la tête, en signe de la liberté qu'on lui avoit accordée; c'est à quoi l'Apôtre faite allusion. Sous la Loi nous étions les Esclaves du péché, veut-il dire, nous en sommes affranchis sous la grace: pourquoi porterions-nous encore des marques de notre ancienne servitude, comme fait la femme, qui est sous la dépendance de son mari? Dans ce tems-là il y avoit encore des Esclaves, présentement l'usage en est banni parmi les Chrétiens. J'aprens que le texte porte que c'est la Nature qui nous montre que nous ne devons pas faire parade de nos cheveux, mais il ne faut pas prendre ce terme à la rigueur: nature ne signifie-là autre chose que coûtume. Naturellement nous n'avons rien de superflu. Les cheveux nous ont été donnez pour la garde & la conservation de notre tête, & des parties supérieures du corps, comme les ongles sont les armes, dont nous avons été pourvûs pour notre défense. Ce n'est donc point la Nature qui nous engage à couper les uns, & à rogner les autres; c'est plûtôt ce que nous apellons la mode, la bien-féance, & certaines loix civiles, établies parmi les Peuples, que l'on regarde à la fin comme naturelles. Cette mode autorise à présent les cheveux longs: je ne croi pas sa faire de mal à la suivre, sur tout tout ici, où de l'aveu d'un nombre infini de personnes bien sensées, & de la plûpart des Théologiens, la chose est absolument indifférente. Tout cela ne fut pas capable de satisfaire mon Maître, il falut pour le contenter, lui permettre de se servir de ses ciseaux, & de m'acourcir le poil tout au moins jusques au dessous des oreilles. Ce changement me fit quelque peine: mais enfin, que ne fait-on pas pour avoir la paix, & vivre en bonne intelligence avec son prochain? En effet, cette complaisance acheva de m'atirer si-bien son amitié, qu'il m'auroit donné son sang, si j'en avois eu affaire: Sa personne, sa famille, ses biens, tout étoit à mon service, il ne tenoit qu'à moi d'en disposer.
Outre ces avantages, qui étoient déja fort considérables pour un étranger, il me procura la connoissance de plusieurs de ses intimes Amis, & entr'autres d'un Facteur de la Compagnie Hollandoise, qui étoit bien l'un des jolis garçons que j'aye jamais connus: il parloit assez bien François; & il entendoit parfaitement bien sa Religion: ainsi j'avois occasion de m'en entretenir avec lui toutes les fois que nous nous voyions, ce qui arrivoit le plus souvent qu'il m'étoit possible. J'avois de plus ce bonheur qu'il m'accommodoit de tout ce que j'avois besoin, sans vouloir permettre que pour rien du monde, j'importunasse mon Maître, qui étoit pourtant commode, & porté de bonne volonté. Jamais il ne traitoit personne, qu'il ne m'obligeât à être de la partie: & ce qu'il y avoit de mal en cela, c'est qu'il traitoit si-bien, que l'on s'en sentoit ordinairement deux jours après. Une fois entr'autres, il me fit tellement faire la débauche, que le lendemain je fus saisi d'une fiévre violente, qui faillit véritablement à me tuër: je dévins dans l'espace de trois semaines, que je le gardai, aussi maigre qu'un squelette, je n'avois absolument que la peau & les os, & mon Médecin desesperoit que j'en pusse relever. Je me tirai pourtant enfin d'affaire, par une diéte bien ordonnée. A mesure que je me rétablissois, je ne cessois point de faire de meûres réflexions sur les Loix sévéres que la Nature observe si ponctuellement envers les pauvres mortels; & après avoir reconnu qu'il y a peu d'excès qu'elle ne punisse, je conclus que la frugalité & la tempérance sont les véritables moyens d'avoir toûjours l'esprit libre, & le corps à l'abri de toutes les maladies, ausquelles nous sommes autrement presque tous sujets: ce qui me fit prendre une ferme résolution d'être plus sage à l'avenir, que je ne l'avois été par le passé, & de ne jamais rien faire que je me pusse reprocher dans la suite. Van Dyk, c'était le nom du Hollandois, avoit été de ce sentiment avant moi, mais sa générosité, lorsqu'il s'agissoit de régaler ses Amis, l'obligeoit quelquefois à se relâcher, & à ne pas toûjours mettre en pratique les pieuses leçons qu'il ne manquoit guére de donner, lorsqu'il se divertissoit aux dépens des autres. Je le fis pourtant enfin convenir qu'il valoit mieux passer pour économe, que pour libéral & complaisant, lorsqu'il y alloit de la santé.
Dans ces entrefaites, il arriva à cet honnête Homme une fâcheuse affaire, qui me donna plus de chagrin qu'à lui-même. Il reçut une lettre, par laquelle la femme d'un de ses Marchands lui ordonnoit, en l'absence de son mari, de donner, au fils de Monsieur Heudde son neveu, qui étoit parti pour Lisbonne, tout ce dont il auroit besoin pour continuër son Voyage; qu'on lui en tiendroit bon compte, & qu'elle en son particulier, lui en auroit de l'obligation. Environ quinze jours après, Monsieur Heudde arriva chez Van Dyk, accompagné d'un valet de chambre, qui comme lui, étoit fort médiocrement habillé. La premiére chose qu'il lui demanda, fût, s'il n'avoit pas reçû une lettre de sa Tante, il y avoit tant de tems: & le Facteur lui ayant répondu qu'oüi, il se mit à lui raconter beaucoup de particularitez de plusieurs personnes de sa connoissance: ensuite il l'entretint du dessein qu'il avoit formé de voir le Portugal, de traverser l'Espagne & l'Italie, puis de passer par le Royaume de France, & de s'en retourner chez lui par les Isles Britanniques. Enfin, on tomba sur les deniers dont on pouvoit avoir besoin pour parcourir tant de Païs. Van Dyk lui en dit son sentiment & après l'avoir exhorté à ne point faire de dépenses inutiles, il lui recommanda aussi de n'entreprendre rien qui fût au-dessous de lui, puisqu'il avoit ordre de lui fournir tout ce dont il auroit affaire, non-seulement à Lisbonne, mais dans tous les endroits où il devoit passer: ce qui ne lui seroit nullement difficile, parce qu'il avoit directement ou indirectement de très-bonnes correspondances dans la plûpart des meilleures Villes de l'Europe. Monsieur Heudde parut fort édifié de ce compliment; il se contenta d'une somme de quinze cens francs, & de quelques bonnes adresses, & après avoir resté-là quelques jours, il poursuivit son chemin. Van Dyk, qui étoit exact dans ses affaires, donna aussi-tôt nouvelle à son Principal de ce qui s'étoit passé entre lui & son Neveu, & de la route qu'il avoit prise. Mais environ huit jours après, il, fut surpris de rencontrer dans la ruë le prétendu valet de chambree de Mr Heudde; & lui ayant demandé si son Maître n'étoit pas encore parti, il fut encore plus étonné d'entendre qu'il ne le connoissoit seulement pas, & qu'il ne savoit ce qu'il étoit devenu. Il y a quelques jours, lui dit-il, que je suis arrivé ici de Bordeaux, dans le dessein de passer dans l'Amérique; ce Monsieur, dont vous me parlez, étoit aussi dans notre Bord, il me proposa de le servir tout le tems qu'il seroit en cette Ville, à condition qu'il me donneroit vingt sols par jour & les dépens: il me paya & me congédia la semaine passée: je n'en ai, ajoûta-t-il, pas oüi parler du depuis. Ce discours alarma un peu mon Ami, & quoiqu'il n'eût encore aucune certitude d'y avoir été pris pour dupe, il eût la précaution d'écrire d'abord à tous ceux ausquels il avoit recommandé son Voyageur; & de les prier de ne lui rien donner jusqu'à nouvel ordre. Cela le garantit peut-être de quelqu'autre perte, mais non pas de celle de ses trois cens ducats. On lui répondit de Hollande qu'on ne savoit ce qu'il vouloit dire, & qu'aparemment ce prétendu Mr. Heudde étoit un fripon, qui cherchoit sans doute une potence. Quoique ce dommage ne fut pas considérable, par raport aux conquêtes qu'avoit faites Mr. Van Dyk, cela ne laissa pas de l'afliger: il employa tous les moyens possibles pour découvrir le voleur, mais toutes ses poursuites furent inutiles, & je ne sçache point qu'il en entendit plus parler, à cause que je le quittai peu de tems après.
Car quoique je fusse parfaitement bien-là, il faut pourtant avouër que je n'y étois point avec agrément: le gain que je faisois étoit trop médiocre, & mon but principal étoit de voir du Païs. Les Amis que j'avois faits, & la réputation que mon Maître me donnoit, me facilitérent les moyens d'en sortir.
CHAPITRE III.
_Du second Voyage de l'Auteur, & de son Naufrage sur une Côte inconnuë._
Je trouvai l'occasion d'entrer dans un Vaisseau Portugais, qui devoit aller aux Indes Orientales, en compagnie de trois autres Navires. Celui qui le commandoit avoit nom Dom Pedro. Il ne montoit que vingt piéces de Canon, mais l'Equipage étoit de cent quarante-sept hommes, entre lesquels il y avoit beaucoup de François, qui entendoient pourtant tous la Langue Portugaise. Toutes choses étant prêtes, nous mîmes à la voile le cinquième de Juin 1644. ayant le tems fort favorable. La premiére disgrace qui nous arriva, fut en la personne de notre Capitaine. Il passoit à la vérité pour un homme d'une expérience consommée, mais il étoit brutal & débauché. Le dixiéme jour après notre départ, qu'il avoit à son ordinaire pris une bonne portion d'eau-de-vie, il s'emporta tellement contre un de nos Matelots, que des menaces, il voulut en venir aux coups. Le Marinier qui étoit volage, se prit à rire, & à s'enfuïr: Don Pedro irrité, le poursuivit avec un levier à la main, dont il le donna au Diable qu'il va lui rompre le cou: en courant ainsi l'un après l'autre, notre Officier broncha, & après avoir fait quelques pirouettes, s'en alla tomber avec tant de roideur contre le Cabestan, qu'il se rompit le bras gauche, à trois doigts au-dessus du coude. Là-dessus on m'apelle, j'examine la blessure, & je trouvai que l'os étoit entiérement fracassé: après une meûre délibération, j'étois absolument d'avis qu'il faloit se servir de la foie. Malgré tout ce que je fus capable de représenter au Patient, il n'y eût pas moyen de le porter à souffrir cette opération, & il jura qu'il aimeroit beaucoup mieux mourir que d'en venir à une extrémité si fâcheuse. Il falut, malgré moi, se résoudre à le traiter comme il le voulut: mais ce que j'avois prévû arriva deux jours après: la playe s'enflamma, la cangréne y vint, & mon homme fut confisqué le cinquiéme jour après sa chute.
L'Equipage fut extrêmement alarmé de cette perte, qui sembloit nous présager quelque chose de mauvais: il fallut pourtant s'en consoler; on rendit les honneurs à son corps, puis on le coula en mer au bruit du Canon. Nous ne laissions pas cependant d'avancer chemin; de tems à autre il survenoit de petites bourasques, mais qui n'étoient pas dangereuses. Le plus grand mal qui nous en arriva, fut que cela nous écarta de nos autres Vaisseaux, de forte que nous n'en entendîmes plus parler. Etant parvenus à l'Isle de Ascension, nous nous aperçûmes que nos eaux étoient fort corrompuës, ainsi il fut résolu que nous irions faire aiguade à Sainte Héléne, craignant que le nombre de nos malades, qui étoit considérable, n'augmentât sensiblement, si nous différions de relâcher jusques à ce que nous fussions parvenus au Cap de Bonne-espérance.
Mais comme déja nous découvrions cette Isle de loin, & que nous nous en félicitions réciproguement, nous avisâmes un trombe, qui nous paroissoit de la grosseur d'un grand tonneau, à la portée du Canon de notre Navire. N'en ayant jamais vû qu'en peinture, & dans les Traitez des Voyageurs, je considérai ce phénoméne avec toute l'aplication dont je fus capable, & je conclus que ce doit être proprement l'effet d'une partie d'air agité, & poussé avec véhémence dans la vaste étenduë de notre atmosphére, qui venant à rencontrer une autre espéce de tourbillon, mû de la partie contraire, réfléchit en tournoyant vers le bas, & forme ainsi un cylindre, qui s'alonge dans un instant jusques-à ce qu'il parvienne sur la superficie de l'eau. La Mer étant alors par tout pressée, hormis en cet endroit-là, il est nécessaire que ni plus ni moins, que ce que nous voyons au sujet des pompes, des seringues & des ventouses, la matiére qui correspond au milieu de cette colomne, monte: ce qui se fait aussi avec tant de rapidité & de force, jusqu'à enlever de gros poissons, que nous fûmes tout étonnez de voir le Ciel, de serein qu'il étoit, se couvrir de nuages épais, qui obscurcirent l'air dans un moment. Les vents commencérent horriblement à soufler, la Mer s'émût, les vagues s'enflérent, & l'on eût dit que la Nature en courroux, menaçoit de nous engloutir. Les Matelots n'eurent plus grande hâte que de ferler au plûtôt les voiles, hormis seulement le pacsis de borcet; & ayant mis à cape, nous plongeâmes pendant un assez long-tems. Cependant le Vaisseau étoit emporté avec une telle violence, qu'il fallut encore caller la grande voile, de peur d'être poussez sur quelques malheureux brisans. Je ne sçaurois me résoudre à décrire ici par le menu, & suivant le Journal que j'en avois fait, tout ce qui nous arriva pendant cette épouventable tempête, qui dura vingt-deux jours; cela demanderoit plusieurs feuilles de papier, & n'aporteroit au Lecteur que de la compassion & de la tristesse. Ce n'étoient pas seulement quelques femmes & enfans, que nous avions dans notre Bord, qui faisoient des hurlemens capables d'attendrir des cœurs de rocher: la plûpart des hommes étoient saisis de frayeur jusqu'à l'ame. Pas un jour ne se passa que nous n'eussions au moins un mort. Nous perdîmes même notre Pilote & notre Contre-Maître; il ne restoit que le Maître de Navire, qui fut capable de bien gouverner le Vaisseau, & encore se portoit-il assez mal. Pendant ce cruel orage, nous fûmes contraints de jetter en mer, à diverses fois, douze piéces de notre Canon, & tout ce que nous crûmes nous être à charge: nous perdîmes aussi la plupart de nos ancres, & nous voguâmes long-tems à la merci des vents & des courans, sans savoir non plus où nous allions, que si nous avions été au fond de l'Océan. Enfin, Dieu voulût, par une bonté toute particuliére, que le vingt-troisiéme jour, autant doux que des autres avoient été cruels, nous vinsions échouer sur un rivage qui nous étoit tout-à-fait inconnu, où après avoir pris hauteur à midi, examiné les horloges, corrigé l'estime autant qu'il nous étoit possible, nous trouvâmes que nous étions aux environs du soixantiéme degré de longitude, & du quarante-quatriéme de latitude australe: c'est-à-dire à mille ou douze cens lieuës de Sainte Héléne. Comme la plus grande de nos Chaloupes avoit été emportée par les vagues, qui avoient passé mille fois par dessus nous, on fut bien aise d'avoir conservé la petite: d'abord on la mit en mer, & après avoir rendu graces à Dieu, de ce qu'il nous avoit conservez en vie, on commença à décharger les meilleures nipes, & ce qui nous devoit être le plus nécessaire à terre. Nous nous servîmes de quelques chétives voiles pour faire, deux Tentes: les autres coupérent des branches d'arbres, dont ils construisirent des Baraques, où le reste de notre Equipage, qui consistoit en quatre-vingt-cinq personnes, se logérent.
Nous étions bien une quarantaine qui nous portions autant bien que la conjoncture le permettoit. Une partie avoit soin du Vaisseau, l'autre alloit à marode. Jamais les armes à feu, la poudre & le plomb, ne nous avoient été d'une plus grande utilité. Il y avoit de toute sorte de gibier en abondance, & entr'autres, de grosses Poules, plus pesantes que des Coqs-d'indes, y qui étoient grasses & très-suculentes. Le poisson ne nous manquoit point du tout non plus; parce que nous avions bonne provision de filets, d'hameçons & d'autres instrumens propres à la pêche. Les Tortuës y étoient rares, mais elles étoient belles & bonnes. Nous en prîmes quelques-unes, qui pesoient assurément autour de quatre à cinq cens livres, & qui nous donnérent suffisamment à manger à tous. La chair nous paraissoit excellente, & la graisse surpassoit en délicatesse les mets du monde les plus précieux: elle nous servoit à toutes choses, aux sausses, sur le Pain, à brûler, & généralement à tout ce que nous en pouvions avoir besoin. Nous trouvâmes aussi une Riviére à deux bonne heures de-là, du côté de l'Est, qui nous fournissoit de fort bonne eau. Nonobstant ces rafraîchissemens, il y eut encore deux de nos gens qui moururent: les autres ne furent pas long-tems à se rétablir.
Cependant, notre Vaisseau se trouva enfin si déchargé, qu'on remarqua qu'il flotoit; de forte que nous le remorquâmes jusques la Riviére dont je viens de parler. Aussi tôt qu'il fût à terre, les Charpentiers l'examinérent de fort près, on trouva qu'il n'y avoit aucune aparence de le remettre en état de nous servir à continuer notre route: la tempête l'avoit entiérement délabré. Ainsi il fut résolu d'un commun accord, qu'on achéveroit de le mettre en piéces, & que des meilleurs morceaux on en bâtiroit un plus petit, dont on repasseroit en Afrique. Le Capitaine nous vouloit tous alternativement faire mettre la main à la besongne; mais nous lui représentâmes si-bien que nous n'étions pas tous également propres à cela, & qu'aussi-bien il faloit qu'il y eut quelqu'un qui pourvût la cuisine des vivres nécessaires pour l'entretien de tant de gens, que nous fûmes constituez dix pour cela. Les neuf qui me furent joints, étoient adroits, une partie étoient, pour ainsi dire, Chaffeurs, & l'autre Pêcheurs de profession: ainsi l'on peut aisément croire que nous n'avions pas beaucoup de peine, dans un Païs comme celui-là, à trouver de quoi donner à manger à notre Compagnie. Ces agréables occupations, dont un autre se seroit fait un très-grand plaisir, ne me charmérent que pendant peu de jours; je me lassai bien-tôt de ce métier-là. Le desir que je conçus de pénétrer dans un Païs où il ne me paroissoit point qu'il y eut jamais eu personne, me fit prendre la résolution d'abandonner mes Camarades: je ne voulois pourtant pas seul exécuter ce téméraire dessein. Les deux de la Troupe qui me paroissoient des plus résolus, ausquels je le communiquai, furent ravis de ma proposition; ils m'avouérent qu'ils avoient eu chacun en particulier la-même pensée, mais qu'ils n'avoient osé la confier à un tiers: ainsi l'affaire fut concluë, avec serment de n'en point révéler le secret, & nous étant promis de part & d'autre une amitié & une fidélité mutuelle & sincére, nous allâmes nous reposer, dans la vûë de déloger au plus vîte.
CHAPITRE IV.