Voyages et Avantures de Jaques Massé

Part 2

Chapter 23,566 wordsPublic domain

On fut obligé de se consoler de cette perte, & de voir de quel côté il étoit à propos de tirer; car quoi que nous eussions tâché de gagner terre depuis plus de deux jours, le vent qui étoit Sud-est, ne nous étoit nullement favorable pour cela. Ce qu'il y avoit de plus mortifiant, c'est que nous n'avions que fort peu de vivres, tant pour avoir mal compris le sens des paroles du Capitaine, qu'à cause que nous n'avions pas eu le tems de nous en fournir; & que nous étions destituez de Boussole pour nous conduire. Le Ciel étoit assez tranquille, la Mer calme, & le tems agréable; mais chacun apréhendoit pour l'avenir. Nous faisions cependant tous nos efforts pour nous aprocher du rivage, à la vûë du Soleil le jour, & des Etoiles pendant la nuit, sans que nous pussions remarquer que nous avançassions considérablement: de maniére que nous commençions à desespérer de notre salut; à quoi un broüillard épais, qui tomba le troisiéme jour, ne contribua pas peu. Ce fut dans ce tems-là, qu'il étoit impossible de voir à la distance de deux pieds, que la petite Chaloupe s'écarta de la nôtre. Le Capitaine s'en étant aperçû, par les cris que nous faisons réciproquement pour nous avertir, pressa les rameurs débiles de faire de nouveaux efforts pour nous rejoindre; mais cela ne leur réüssit que trop bien: car étant venus fondre contre notre petit Bâtiment, ceux qui étoient dedans en furent si fort alarmez, qu'ils se levérent tous à la fois, & donnérent une telle secousse au leur, qu'il renversa sans dessus dessous. Nous eûmes assez de peine à les secourir, & encore plus à leur donner place: nous étions tous l'un sur l'autre, & il y avoit plus de deux fois vingt-quatre heures que nous n'avions absolument rien à manger.

Enfin, le bon Dieu voulut que sur le midi, l'astre du jour ayant dissipé les broüillards, nous découvrîmes plusieurs voiles venant à nous: on ne sçauroit exprimer la joye que cette agréable vûë nous donna. Nous tournâmes d'abord vers eux pour aller à leur rencontre: trois ou quatre heures après ils nous joignirent, & le Capitaine Davidson nous reçut fort favorablement dans son bord. Il étoit de Portsmouth, & servoit de Convoi à dix-sept Vaisseaux Marchands Anglois, qui s'en alloient à Lisbonne. Comme nos boyaux n'avoient pas encore eu le tems de se retrécir, & que de l'avis des Médecins, que nous n'allâmes pourtant pas consulter pour cela, il n'y avoit aucun danger de boire & de manger à son aise, on ne nous eut pas plûtôt aporté des vivres, que chacun se faisoit un plaisir de nous voir remuër le menton. Tout ce que l'on nous servoit disparoissoit, comme si on l'avoit jetté dans un puits. Nous fûmes pourtant plûtôt remplis, que nous ne nous sentîmes rassasiez. Un profond assoupissement succéda immédiatement au repos que nous accordâmes enfin à nos machoires: je doute qu'il y en eut aucun des nôtres, qui ne dormit au moins vingt heures avant que d'être bien éveillé. Après le second repas, nous nous trouvâmes entiérement remis. Un Lieutenant du Vaisseau, qui parloit François, voulut que je lui fisse le détail de nos infortunes: en des endroits il en paroissoit touché, en d'autres il ne pouvoit s'empêcher de rire. Enfin, nous arrivâmes à bon port, & mîmes pié à terre à Lisbonne le premier Juillet, sans qu'il nous manquât personne que le seul Colombier.

CHAPITRE II.

_Du séjour de l'Auteur à Lisbonne_, &c.

Lisbonne est située près de l'embouchure du Tage, en un lieu extrémement divertissant: c'est assurément une des plus belles Villes de l'Europe. Le Commerce, qu'on y fait est très-considérable, ce qui la rend fort peuplée & très-riche. Suivant le calcul que j'en ai fait en gros, elle doit contenir plus de vingt mille maisons. Il y a trente-cinq ou quarante Portes, pour la commodité des Habitans, & je suis fort trompé, si elle n'a deux grandes lieuës de tour. Un certain Monsieur du Pré, Chirurgien de profession, fut celui auquel je fus adressé, comme à un homme qui avoit beaucoup de pratique, & qui pouvoit me donner de l'occupation. En effet, ce bon homme me reçut à bras ouverts. Je n'avois été guére chez lui, que je remarquai qu'il étoit Réformé; il n'alloit que fort rarement à la Messe: il faisoit lire des Sermons à ses enfans, & jamais le Dimanche ne se passoit qu'il ne les catéchisât en particulier. Lui de son côté, reconnut aussi bien-tôt que je n'étois rien moins que bigot; il m'avoua qu'il tenoit la Bible chez lui, pour l'instruction de sa famille, il me porta même à la voir.

Il ne faut pas mentir, la premiére fois que j'en fis la lecture, ce qui fut expédié en fort peu de tems, je la pris pour un Roman assez mal concerté, que je traitois pourtant de Fables Sacrées. La Génése, selon moi, étoit une pure fiction; la Loi des Juifs & leurs cérémonies, un badinage & de vaines puérilitez: les Propheties, un abîme d'obscuritez, & un galimatias ridicule: & l'Evangile une fraude pieuse, inventée pour bercer des femmelettes & des esprits du commun. Ce qui me choqua d'abord, fut de voir dans la Création, précéder la lumiére aux luminaires qui la produisent, & sans lesquels il n'y auroit que ténébres & obscurité. Ensuite, je m'accrochai à la nécessité de travailler & de mourir, qui ne fut imposée à l'homme, à ce qu'on prétend, qu'en conséquence de son crime. Après vint la Sentence prononcée à la femme, d'enfanter avec douleur, & au Serpent de ramper sur son ventre, comme s'il avoit eu des jambes auparavant. L'Iris, qui fut mis dans la nuë après le Déluge, pour banir du genre humain la crainte de périr une seconde fois par les eaux. La grace que le Ciel accorde à Lot de sortir de Sodome, pour le laisser aller incontinent après commettre un double inceste avec ses filles. Les Amours de Pharaon & de Sara, femme d'Abraham, & le rapt de la même personne, parvenuë à une viellesse décrépite, par Abimelec Roi de Guérar. Les fréquens dialogues de la créature avec son Créateur, le passage de la Mer rouge, & tant d'autres Miracles faits pour les Juifs, l'Asne qu'on fait parler pour dire si peu de chose, & mille autres difficultez de cette nature, embarassoient prodigieusement ma raison. Je ne pouvois pas comprendre que les effets pussent passer devant leurs causes: on m'avoit tellement apris le contraire dans les Ecoles, & l'expérience journaliére m'avoit tant de fois confirmé cette vérité dans les ouvrages de la Nature, que je ne daignois pas seulement y faire la moindre réfléxion. Il ne me paroissoit pas moins absurde que l'homme eut été immortel s'il n'eût pas desobéï à Dieu, puisque je ne voyais aucune aparence que l'ordre & la constitution de ses parties eussent souffert aucune altération depuis qu'il avoit reçû la vie. Et il ne me venoit pas dans l'esprit que la terre eût été en état de produire ses fruits continuellement dans la même abondance sans être cultivée, à moins qu'elle n'eut été d'une toute autre nature qu'elle n'est présentement, ce qui n'est pas vrai-semblable. Cent Voyages que j'avois lûs, m'assuroient que les femmes en général, qui habitent aux Indes Orientales, dans l'Afrique & dans l'Amérique, aux environs de l'Equateur, ne souffrent guéres de douleur, lors qu'il s'agit de mettre une créature humaine au monde. Jusques-là, que celles du Bresil vont ordinairement se délivrer proche de quelque fontaine, ou riviére, où elles se lavent elles-mêmes, nettoyent le petit enfant, & le portent ensuite à leurs maris, qui se mettent d'abord au lit, en font les couches, & en reçoivent les félicitations, pendant que la femme s'occupe à aller chercher & aprêter de quoi les bien régaler. Au lieu que parmi les Peuples qui demeurent aux environs des Poles, le séxe a beaucoup à souffrir dans ces conjonctures, & y périt même fort souvent: de forte que cela varie à proportion des climats, & de la constitution des personnes. Ce qui se rencontre tout de même dans les bêtes, qui sans avoir péché, ne sont pas moins sujettes à ces differens changemens. Enfin, car il faudroit faire de gros volumes pour épuiser cette matiére, sachant la cause de l'Arc-en-ciel & de sa grandeur, aussi-bien que de ses couleurs, & en ayant cent fois fait d'artificiels moi-même; comme cela est aisé à exécuter, en éparpillant de tous côtez une quantité d'eau, dont on s'est rempli la bouche, dans un endroit opposé aux rayons du Soleil & au delà duquel il n'y ait point d'objets fort éclatans, & de plusieurs autres maniéres: j'avois de la peine à digérer que Moïse nous en parlât comme d'un Météore inconnu auparavant.

Tous ces obstacles néanmoins ne me rebutérent point entiérement: j'entrepris une seconde fois de parcourir ce saint Livre, à condition pourtant qu'à mesure que je le feuilleterois, j'en demanderois l'explication à mon Maître. Il y consentit, & nous étions tous les jours enfoncez dans la dispute: le bon homme s'emportoit souvent contre moi; & j'en sortois à bon marché lors qu'il ne m'avoit traité que de libertin, d'opiniâtre & d'incrédule. Il n'est pas étonnant, lui disois-je quelque-fois, de voir une foule de nageurs suivre le cours rapide d'une vaste & profonde Riviére, puisque cela n'est pas moins agréable qu'aisé: mais aussi-tôt qu'il en paroît un seul, qui tournant le dos aux autres, coupe le fil de l'eau, & avance avec promptitude vers sa source; cette action surprend les assistans: les uns le considérent avec admiration, les autres le regardent avec envie: ses compagnons sur tout en sont jaloux, ils en crévent de dépit, & n'omettent rien de ce qu'ils sont capables d'imaginer pour décrier & pour le perdre, parce que ce qu'il fait est un marque évidente d'adresse & de vigueur de son côté; & du leur, de pure lâcheté & de foiblesse. Il en est de même des sentimens que nous avons au sujet des Sciences, & principalement de la Religion: ceux que nous avons pris en naissant nous demeurent, nous ne saurions absolument en souffrir d'autres; tout ce qui ne leur est pas conforme nous déplaît, & l'on passe infailliblement pour un écervelé, ou pour un scélérat, dès le moment que l'on parle de s'en écarter. Cependant, je vous annonce, que comme j'ai beaucoup meilleure opinion des qualitez d'un homme qui nage contre le courant d'un torrent, que d'un autre qui se laisse insensiblement emporter à ses flots; je fais de même un jugement infiniment plus avantageux de la pénétration & de la solidité de l'esprit de celui qui examine tout, & qui s'oppose quelquefois même à des opinions reçûës depuis long-tems, que de ceux qui les ont héritées de leurs ancêtres, & qui ne les conservent souvent qu'à cause de leur âge, ou de leur autorité: parce qu'il arrive rarement que l'on sorte de la voye commune, que l'on n'ait des raisons pour le faire; au lieu que l'on peut fort bien n'en pas avoir pour ne s'en point écarter.

Pendant nos premiers entretiens il arriva encore une affaire qui donna lieu à une nouvelle dispute. Un Capitaine de Navire ayant amené quelques Négres d'Afrique, fit présent d'un des mieux tournez à un de ses amis, homme de considération & de grands moyens, mais capricieux & difficile. Ce Noir, après avoir demeuré quelques années chez un si rigide Maître, en avoir souffert mille indignitez, cessa de se posséder, & résolut, quoi qu'il en pût arriver, de s'en venger de la maniére du monde la plus dangereuse. Il alla pour cet effet chez l'Apoticaire de la maison, & sous prétexte qu'ils étoient extrémement incommodez des rats, il demanda pour deux ou trois sous d'arsenic. A peine étoit-il sorti de la boutique, pour aller faire quelques messages, dont il étoit chargé, que l'Apoticaire envoya dire au Monsieur, que depuis que son More étoit venu prendre de la mort-aux-rats, il lui étoit venu dans l'esprit qu'il savoit une composition admirable pour exterminer cette vermine, & que s'il lui plaisoit, il lui en envoyeroit la recette sur le champ. Ce message étonna le Monsieur, qui étoit inquiet de son naturel, & qui se souvenoit très-bien que le jour précedent il avoit encore fort maltraité son domestique. Il le fait apeller pour savoir de lui ce qu'il vouloit faire de ce poison, & jure par ce qu'il y a de plus sacré, qu'il va lui ôter la vie; s'il aperçoit en lui des marques capables de lui donner le moindre soupçon. Il se trouva que le valet n'y étoit pas. Aussi-tôt qu'il arriva, une servante, que la peur de le voir rouër de coups avoit saisie, l'avertit en secret de ce qui se passoit. Le malheureux en prit l'épouvante, & ne se sentant pas assez effronté pour soûtenir l'examen auquel il étoit destiné, il se glisse doucement en haut, & sans autre forme de procès, le misérable s'étrangle. Son Maître cependant s'impatientoit terriblement de le voir: il envoya plusieurs personnes, pour le chercher aux endroits où on l'avoit envoyé; enfin il fut tout étonné, lors qu'environ une heure après, un laquais lui vint raporter qu'il venoit de le trouver pendu au grenier.

Le bruit d'une action si tragique ne tarda guére à se répandre dans tout le quartier; mon Maître y courut, comme chez l'un de ses principaux chalans, & après s'en être entretenu avec le Monsieur, il le pria pour bien des raisons, de faire en sorte qu'il pût obtenir ce cadavre. Comme il avoit du crédit il ne fit aucune difficulté de l'assurer qu'il l'auroit, & il lui tint dès le même jour sa parole. Aussi-tôt qu'il fut entre nos mains nous en fîmes la dissection dans les formes. Toutes les parties y étoient disposées comme dans le corps d'un blanc, du moins nous n'y remarquâmes aucune différence: mais ce qui nous surprit également, c'est qu'immédiatement au dessous de l'épiderme, nous découvrîmes une membrane extrêmement déliée & délicate, que mon Maître n'avoit jamais aperçûë ailleurs, & dont je n'avois pas encore ouï parler. Il fit aussi-tôt part de cette découverte à un fameux Médecin de la Ville qui s'y rendit à sa priére: cet habile homme n'en parut pas si étonné que je me l'étois imaginé; la même chose lui étoit arrivée dans une occasion semblable, qui avoit été pourtant l'unique de sa vie, n'ayant jamais eu d'autres Négres entre les mains. Ainsi nous jugeâmes que cela devoit être la véritable cause de la noirceur de cette espéce d'hommes, en ce que cette tunique émousse & absorbe sans doute, les rayons de la lumiére, comme au contraire, une feuille d'argent vif, apliquée derriére une glace de Venise, les fait réfléchir & les renvoye vers l'endroit d'où ils sont partis: ce qui donna matiére à bien des raisonnemens sur l'origine des Ethiopiens, qui semble ne devoir pas être celle des autres hommes, vû cette remarquable différence. Suivant ce principe, je voulus insister sur les conséquences, qui n'alloient pas moins qu'au renversement entier du Sistème de l'Auteur Sacré que nous traitions. Mais on me ferma la bouche, en disant qu'il y avoit bien des choses que Dieu veut que nous admirions, qu'il nous deffend d'aprofondir.

Je pris d'ailleurs bien du plaisir à entendre discourir ce Docteur sur la construction & les opérations du corps humain. Il parloit Latin, comme Cicéron, & n'étoit pas moins bon Orateur, que Démosthéne. Tout ce qu'il disoit me charmoit, parce qu'il n'exprimoit rien qu'en termes forts & choisis, & qu'il affectoit par tout d'être clair & intelligible.

Je ne m'amuserai point à faire ici le détail du long entretien que nous eûmes sur ce beau sujet: je dirai seulement qu'il nous fit remarquer trois choses qui s'étendent généralement par tout le corps; l'une extérieurement, qui est la peau, & les autres, savoir les veines & les nerfs, dans les parties intérieures & les plus cachées de sa masse. La peau, disoit-il, est nécessaire à l'animal, en ce qu'elle couvre tous les membres. C'est elle, qui, comme une coque, les renferme & les envelope de toutes parts, de maniére qu'elle est capable, si on l'y accoûtumoit de bonne heure, comme on fait par raport au visage & aux mains, de nous garantir contre les injures de l'air. Les veines & les artéres, ces petits ruisseaux où coule le sang, véritable principe & cause immédiate de la vie, tirent leur origine du cœur, & parcourent toute la machine, de sorte qu'il n'est pas possible de la piquer en aucun lieu, pour petit qu'il puisse être, qu'on ne perce quelques-uns de leurs rameaux, ce qui se voit à la couleur vermeille de l'humeur qui en sort dans le moment. Enfin il n'y a point d'endroit en nous où il ne se rencontre des nerfs, cela est clair, & on en peut aisément convaincre ceux qui prétendroient le nier, ou le révoquer en doute. Ces nerfs proviennent tous, sans exception, du cerveau, où comme autant de cordes, bâtons, ou tubes creux, ils ont une de leurs extrémitez tellement arrangées les unes auprès des autres, qu'elles forment ensemble comme une Sphére, au milieu de laquelle se trouve une petite glandule extrêmement sensible & délicate, attachée à sa base à un nombre infini d'artéres imperceptibles, lesquelles lui aportent du cœur un quantité prodigieuse d'esprits, qui la tiennent dans une agitation continuelle, & prête à céder au moindre mouvement étranger.

Suposant donc que ces nerfs, ou les petites fibres, dont ils sont composez, sont remplis d'esprits, comme en effet ils le sont toûjours pendant la veille, au lieu qu'ils s'en trouvent en partie dénuez aussi long-tems que dure le sommeil, s'il arrive que quelqu'objet, quel qu'il soit, vienne à heurter contre le bout extérieur, ou à quelqu'autre partie de ces tubes, il est évident qu'étant pleins, & par conséquent tendus, l'autre extrémité, qui est au cerveau, doit se ressentir du choc & communiquer ce mouvement à la glande, qu'on ne sauroit se dispenser d'établir comme le siége du sens commun: ni plus ni moins qu'il est impossible, supposé que je tienne de la main mille bouts de ficelle attachez ensemble, que personne en tire un seul que je ne m'en aperçoive incontinent; sans que je puisse pourtant désigner l'endroit où s'est fait cette atraction. Et comme l'expérience m'a apris depuis le berceau, que les coups, les playes & les autres incommoditez, que reçoit mon corps, lui viennent ordinairement de dehors, toutes les fois que je sens la moindre agitation en l'une de mes parties, je ne sçaurois m'empêcher d'en attribuër la cause à quelque agent extérieur, & croire que c'est proprement l'extrémité de quelque nerf & aucune autre de ses parties qui a été touchée. Et nous sommes naturellement si fort préoccupez de ce sentiment, que ceux qui ont eu le malheur de perdre, par exemple un bras, soûtiennent hautement que la douleur qu'ils sentent est aux doigts de la main, qu'ils n'ont plus, & en aucun autre endroit: ce qui se confirme tous les jours par l'expérience. Soit donc que l'impulsion se fasse par des rayons de lumiére, sur les nerfs optiques: par les petites particules des viandes sur les nerfs qui aboutissent à la langue, suivant leur figure & leur mouvement: par les parcelles imperceptibles qui se détachent des corps, que l'on apelle odorans, sur les apophises mammilaires, ou de quelqu'autre maniére que ce soit, cela revient à la même chose: les organes ont beau être différens, l'atouchement est la seule & unique cause de toutes les perceptions dont nous sommes capables. De-là il paroît que ceux qui ont fixé le nombres des sens à cinq, n'en ont pas bien connu la nature: non plus que quelques autres qui ne sachant sous lequel de ces cinq genres ils devoient placer la faim, la soif & le plaisir de l'amour, en ont compté jusqu'à huit; puisqu'il paroît clairement, par ce que nous venons de dire, qu'il n'y en a absolument qu'un.

Je dis plus, continua-t-il, il ne me seroit pas difficile, de démontrer Mathématiquement, & à l'aide d'une figure Géométrique, qu'il est impossible, les choses étant prises à la rigueur, d'avoir aussi parfaitement que notre nature le peut permettre, plus d'une perception à la fois; & que lors qu'il s'en fait deux ou trois ensemble, il est nécessaire qu'elles soient confuses, comme l'expérience nous enseigne, que de toutes les parties d'un objet que nous envisageons, il n'y a absolument que le point qui correspond aux axes optiques, qui se voyent parfaitement & distinctement, les autres ne s'apercevant bien qu'à proportion qu'ils sont proches de leur centre. Nos idées ou les images de nos pensées, ne différent non plus entr'elles que nos perceptions; car quoi qu'on en fasse de deux espéces, lesquelles on distingne par les termes de conception & d'imagination, il est sur que l'atouchement est la seule cause de l'une & de l'autre; c'est l'unique source de toutes les connoissances humaines, & même de notre Raison, qui au fond n'est que l'assemblage, ou la desunion des noms, que nous avons, d'un commun consentement imposez aux substances, telles qu'elles nous paroissent par le sens, c'est-à-dire conformément à leurs qualitez, & nullement à leur essence. Les autres animaux ayant leurs organes semblables aux nôtres, ont sans doute aussi les mêmes perceptions; il n'y a que le plus ou le moins qui en peut faire la différence. Donc les bêtes ont de la raison, & si on les en veut priver, ce ne peut être que par raport à la parole qui leur manque, pour donner comme nous des noms aux choses que le mouvement rend capables de les affecter; car au demeurant elles savent fort bien distinguer.

Un cri épouventable, que la servante fit ici, interrompit brusquement notre Médecin. La pauvre fille en aportant une brassée de bois du grenier, avoit fait un faux pas, & étoit tombée du haut de l'escalier jusqu'à terre. Nous courûmes tous à son secours, & trouvâmes qu'elle avait la jambe droite cassée. Le Docteur ayant été témoin du premier apareil que l'on y apliqua, se retira chez lui, à mon grand regret, puisqu'outre quelques objections que j'étois prêt à lui faire, j'aurois bien voulu entendre la conclusion d'un discours, aussi curieux que me paroissoit celui dont il nous avoit entretenu jusqu'alors, & qui devoit, selon toutes les aparences, avoir des suites qui n'auroient pas été de la portée de tout le monde: & ce regret fut d'autant plus grand dans la suite, que je ne pus jamais trouver l'occasion de le renouër, & d'engager cet habile homme à traiter avec moi la même matiére.