Voyages Du Capitaine Robert Lade En Differentes Parties De L Af

Chapter 9

Chapter 93,823 wordsPublic domain

Je n'ai pas crû qu'il fut nécessaire d'expliquer jusqu'ici quel étoit le premier but de notre course. Nous cherchions cette même Côte où nous avions placé toutes nos espérances de fortune. Non-seulement nous nous étions munis d'un excellent Pilote; mais ayant remarqué que l'ignorance des lieux nous avoit causé bien des fatigues & des erreurs, nous avions pris un homme versé dans la Géographie & l'Astronomie, qui s'occupoit continuellement à dessiner les différentes formes de la côte, & qui suivant avec méthode le nombre de ses Plans, se mit en état de produire dans une ligne toute la longueur de l'Afrique. Il avoit soin de distinguer tous les lieux par leurs noms connus, & d'en donner à ceux qui n'en avoient pas. Mais l'estime que nous faisions de ses talens nous avoit aveuglés sur le fond de son caractère. Il nous trahissoit, sans que nous pussions nous en défier, & ce travail si constant n'étoit pas pour nous servir. Ce fut le hazard qui nous en donna la connoissance. Un jour qu'il avoit laissé sa clé à la cassette où tous ses Papiers étoient renfermés, M. Rindekly, sans autre intention que d'examiner ses Plans, ouvrit la cassette, & fut tenté par la vue d'un Parchemin scellé du Sceau d'Angleterre. Il eut la curiosité de lire ce qu'il contenoit. C'étoit un Ordre du Roi, contrôlé par M. Cragg Secrétaire d'État, par lequel M. Gant, c'étoit le nom de notre Dessinateur ou de notre Écrivain, étoit autorisé non-seulement à nous suivre, mais à faire la Relation de nos entreprises, & à veiller aux intérêts de la Couronne. L'indignation du Capitaine faillit d'abord à le jetter dans des extrêmités qui lui auroient peut-être coûté quelque jour sa fortune & la vie. Mais notre bonheur commun me fit arriver dans la Cabane au moment qu'il étoit prêt d'éclater. Il eut le tems de m'apprendre la cause de son trouble, parce que M. Gant étoit occupé à dessiner sur le tillac. Je ne ressentis pas moins d'agitation que lui. Cependant un peu de réflexion sur cet événement me fit juger que nous n'avions point à choisir d'autre parti que celui de la modération. Je conseillai au Capitaine de fermer la cassette, & de ne rien changer à sa conduite avec l'Écrivain; mais de lui faire entendre que dès notre départ nous n'avions point ignoré sa Commission, & que nous étions surpris seulement qu'il nous en eût fait si long-tems un mistère. Ma pensée étoit de l'entendre, & de juger ensuite par sa réponse des mesures que nous avions à prendre pour nous délivrer de ses observations.

Cet expédient eut une partie de l'effet que j'avois souhaité. M. Gant, dans l'embarras qu'il ressentit à nos premières ouvertures, & tremblant d'autant plus pour sa sûreté qu'il avoit effectivement de la perfidie à se reprocher, se leva de table où nous étions, & courut à sa cassette, d'où il se hâta de nous apporter sa Patente, pour arrêter, par la vue des Ordres du Roi, les effets qu'il craignoit de notre ressentiment. Mais affectant plus de tranquillité qu'il ne s'y étoit attendu, nous l'exhortâmes à se remettre de sa crainte. Il nous raconta que sur le bruit de notre découverte, qui avoit été jusqu'aux Ministres, il avoit reçu ordre de se rendre à la Cour, & que M. Cragg l'ayant d'abord interrogé sur l'Emploi qu'il avoit dans notre Vaisseau, & ne le trouvant informé d'aucun de nos desseins, lui ayoit proposé de la part du Roi de se charger de la Commission qu'il avoit acceptée. Il ajouta qu'on nous soupçonnoit d'avoir découvert quelque Mine d'or d'une richesse extraordinaire, & que c'étoit là-dessus précisément que rouloient ses instructions.

Nous balançâmes si cette franchise ne devoit pas nous rendre la confiance que nous avions eue pour lui; car nous l'avions pris sur le témoignage de nos meilleurs amis; & paroissant se repentir de nous avoir trahis, il nous offroit de réparer cette faute par un redoublement de zèle & d'affection. Mais nous conçûmes qu'il ne seroit pas le maître lui-même de garder notre secret à son retour, & que pour peu qu'on découvrît notre marche par d'autres indiscrétions, l'ordre particulier qu'il avoit accepté, donneroit sur lui des droits de contrainte qu'on n'avoit pas sur nous. Ainsi, sans lui communiquer nos idées, nous prîmes la résolution de changer de route. Rien n'étoit si éloigné de nos intentions que de lui faire violence. Nous résolûmes seulement de le mettre, sous quelque prétexte, dans le premier Port où nous trouverions un Vaisseau de notre Nation, & de l'aider, si c'étoit son dessein, à retourner en Angleterre. Étant rassuré par nos manières, il employa toute son adresse pour sçavoir de nous par quelle voie nous avions découvert sa Commission; mais sa curiosité fut mal satisfaite. Cependant le changement de notre route lui fit juger aisément que nous n'avions point apporté ces lumières de Londres. M. Rindekly déclara que par des raisons qui tourneroient à l'avantage de tout le monde, nous étions résolus d'aller directement à la Jamaïque. La surprise fut extrême dans l'Équipage. Mais la confiance qu'on avoit à nous, empêcha les plus hardis de murmurer. Nous quittâmes ainsi les Côtes d'Afrique, & nous ne donnâmes plus notre Voyage que pour une entreprise ordinaire de commerce.

En effet, comme nous étions chargés d'une quantité considérable d'excellentes Marchandises, nous pouvions trouver quelque avantage à la Jamaïque & dans nos autres Colonies. Mais les Impressions de crainte qui étoient restées à M. Gand produisirent une fâcheuse révolution dans sa santé. Il fut saisi d'une fièvre ardente, qui lui ôta la vie dans six jours. Ce nouvel incident changeoit notre situation. Nous commençâmes, M. Rindekly & moi, par apposer le scellé à sa cassette, à la vûë de tout l'Équipage; & cette précaution nous parut nécessaire pour nous rassurer contre bien des craintes. Il ne nous échappa rien néanmoins qui pût en faire soupçonner la cause. Ensuite, ne nous trouvant point assez éloignés de notre première route pour rejetter plus loin nos projets, nous retournâmes vers l'Afrique avec une nouvelle ardeur.

Après bien des recherches, d'autant plus pénibles, que le vent ne nous servoit pas toujours à notre gré, nous découvrîmes le Cap d'or; c'étoit le nom que nous lui avions donné dans notre langage mystérieux. Nous jettâmes l'ancre dans le même lieu, où nous l'avions jetté autrefois si heureusement. La Mer étoit tranquille, & nous étions à couvert sous la pointe du Cap, qui s'avance beaucoup.

Il n'étoit plus question de déguiser nos espérances à des gens qui n'étoient avec nous que pour les seconder, & qui devoient nécessairement en partager le fruit. M. Rindekly assembla l'Équipage. Il expliqua sans détour que nous n'étions pas loin du lieu que nous avions cherché; qu'après l'expérience de l'année précédente, il ne falloit pas douter qu'il n'y restât beaucoup d'or, qui pouvoir passer sur le champ dans notre Vaisseau; mais qu'étant plus capables que les Nègres d'en recueillir dans les sources que nous connoissions, il falloir moins penser d'abord à la surprise ou à la violence, qu'à nous rétablir dans l'amitié & la confiance des Sauvages. Ensuite proposant un partage, suivant la résolution qu'il avoit prise avec moi, il promit avec serment qu'en qualité de Chefs, nous nous contenterions tous deux de la moitié du butin, & que tout le reste serait partagé entre l'Équipage. Cette proposition satisfit tout le monde, & fut ratifiée de part & d'autre par un nouveau serment. La joie & l'ardeur se répandirent dans tout le Vaisseau. Il ne restoit plus qu'à chercher les moyens d'entrer en communication avec les Sauvages. Nous n'avions pas attendu si tard à commencer cette délibération. Mais les difficultés se faisoient beaucoup mieux sentir si proche de l'exécution.

Il ne s'offroit que deux Partis; l'un de nous présenter à eux; & l'autre d'attendre le passage de quelqu'une de leurs Barques & d'en prendre occasion, comme il nous étoit arrivé la première fois, de les gagner par nos caresses. Celui de faire notre descente au-dessus de leur Habitation, devoit être réservé pour la derniere ressource, c'est-à-dire, pour le cas où la violence deviendroit nécessaire. Ce n'étoit pas le plus mal arrangé ni le moins médité: mais en détruisant toutes nos espérances pour l'avenir, il les réduisoit aux fruits d'un pillage fort court & fort incertain. Entre nos préparatifs, nous avions un Nègre du Cap de bonne Espérance, que nous y avions acheté, dans la seule vûe d'en faire notre Interpréte. Si ces misérables étoient sensibles à quelque chose, nous aurions pû nous flater que notre douceur lui auroit inspiré de l'attachement pour nous: mais ils ne sont capables d'être conduits que par la crainte, & nous ne pouvions nous servir de lui sans l'accompagner nous-mêmes. Cependant il nous devint fort utile au moment que nous nous y attendions le moins. Après une nuit fort obscure, pendant laquelle nous n'étions point encore sortis de notre irrésolution, il apperçut aux premiers rayons du jour, une Barque qui côtoyoit le rivage vers la pointe du Cap, & qui continuoit de voguer sans que les Nègres qui la conduisoient parussent nous découvrir. Nos lunettes nous firent voir qu'ils n'étoient que cinq ou six. Le Capitaine ne balança point à descendre lui-même dans la Chaloupe, suivi seulement de quatre de nos plus braves gens & de notre Nègre. Il joignit facilement les Sauvages. Ink, nous avions donné ce nom au nôtre, se fit entendre d'assez loin par ses signes pour les guérir de leur première frayeur. Ils se laissèrent aborder, & la facilité avec laquelle Ink leur persuada qu'ils dévoient être sans crainte, nous parut d'un fort bon augure. Ils suivirent la Chaloupe jusqu'au Vaisseau. Nous n'avions point oublié par quelles amorces il falloir les prendre. On leur prodigua du boeuf salé; & si nous eûmes plus de réserve pour l'eau-de-vie, ce ne fut que dans la crainte de les rendre moins propres à nous servir. Ils nous reconnurent, le Capitaine & moi.

Ce que nous pûmes tirer d'eux par le ministère de notre Interpréte, nous apporta peu d'explication. Quoiqu'ils se remissent notre visage, & qu'ils nous marquaient même de la joie de nous revoir, à peine se souvenoient-ils de ce qui s'étoit passé il y avoit un an. Ils ne purent du moins nous apprendre comment le bruit de notre arrivée étoit allé jusqu'à leur Prince, ni pourquoi il s'étoit assemblé tant de Barques & de gens armés pour venir apparemment nous attaquer; ce qui leur restoit de plus présent, étoit le bruit de notre canon. Cependant ils nous assurèrent que nous serions bien reçûs dans leur Habitation, & qu'on nous y avoit regretés. Sans savoir jusqu'où devoit aller notre confiance, nous prîmes le parti de hazarder quelque chose sur ce seul fondement. M. Rindekly ne balança point à se faire le Chef d'une députation, qui n'étoit pas sans danger. Mais il fallait montrer aux Nègres un visage connu, & le choix ne roulant qu'entre nous deux, il voulut absolument en courir les risques. Il chargea la Chaloupe d'un tonneau de boeuf salé, d'un baril d'eau-de-vie, & de tout ce qui pouvoit plaire aux Sauvages. Il prit avec lui Ink, dix hommes résolus, qui pouvoient se servir également du sabre & de la rame. Nous convîmmes qu'en touchant au rivage, il laisseroit deux de ses gens dans la Chaloupe, pour nous donner avis du premier accueil qu'il y recevroit; & que nous avançant beaucoup plus près de la Côte avec le Vaisseau, nous nous mettrions en état de lui donner un prompt secours si nous étions trompés dans la confiance que nous prenions aux Barbares.

Toutes ces précautions furent inutiles pour sa descente. Il se fit précéder d'un quart d'heure par deux des six Nègres que nous avions reçus à Bord. Les autres nous demeurèrent en otages. La douceur avec laquelle nous les avions traités produisît dans l'Habitation les mêmes effets que l'année précédente. Le rivage se trouva couvert à son arrivée d'une multitude de Sauvages, parmi lesquels il reconnut le fils du vieillard à qui nous avions eu l'obligation de nos lingots. Il lui fit demander par l'Interpréte des nouvelles de son père. Sa réponse fut touchante, & servit à lever toutes nos incertitudes. Le malheur d'un père n'avoit pû sortir sitôt de sa mémoire. Il raconta au Nègre que le Prince de la Nation, qui demeuroit à Delaya, Ville ou Habitation considérable à quelques lieuës de la Mer, ayant appris notre arrivée l'année d'auparavant, & les présens que nous avions faits à son père, étoit tombé dans une violente fureur. Se croyant méprisé de nous, & jugeant son autorité violée par un de ses principaux Sujets, il avoit fait descendre sur le champ toute sa Milice au long du Fleuve, avec ordre de se saisir de nous & de tout ce que nous avions apporté. Après le mauvais succès de leur entreprise, sa fureur s'étoit changée en rage. Il a voit enlevé au vieux Chef les présens qu'il avoit reçûs de nous, & l'ayant puni par un long suplice, il lui avoit enfin donné la mort.

Ce récit auroit été capable d'effrayer un homme moins intrépide que M. Rindekly. Mais trouvant au contraire dans les fureurs du Prince une raison d'en espérer un accueil favorable, lorsque nous irions directement à lui & que nous lui offririons, avec nos excuses, de l'amitié & des présens, il résolut de tenter cette dangereuse avanture. Loin d'attendre quelque chose de la force, il me renvoya la moitié de son monde. Mais en me faisant expliquer ses intentions, il me prioit d'ajouter une quantité d'eau-de-vie & de boeuf salé à celle qu'il avoit emportée dans la Chaloupe, & d'y joindre ce que nous avions de plus propre à séduire les yeux du Prince. J'exécutai d'autant plus volontiers ses ordres, qu'il ne me fit représenter que les facilités de son entreprise. Je lui envoyai quelques pièces d'écarlate, plusieurs mouchoirs de la même couleur, quantité de miroirs, d'étuis & de couteaux, avec un fusil & deux sabres fort ornés. J'y joignis même un grand portrait, qui ne pouvoit manquer de passer parmi des Sauvages pour une pièce fort rare.

J'avois fait approcher le Vaisseau si près du rivage, que je découvrais sans peine tous les mouvemens des Nègres. Ceux du Capitaine pouvant encore moins m'échaper, je le vis rentrer dans la Chaloupe avec ses gens, & tourner au long de la Côte pour gagner l'Embouchure du Fleuve. Je le recommandai au Ciel, avec toute la confiance que je devois mettre dans son esprit & dans son courage. Il fut absent trois jours, pendant lesquels je n'eûs pas peu d'embarras à écarter les Nègres qui venoient sans cesse autour de moi dans leurs Barques. Enfin, je le vis reparaître au quatrième jour, lorsque mon inquiétude commençoit à devenir si pressante, que je délibérais déjà si je ne devois pas m'avancer sur ses traces, & tenter même de remonter le Fleuve jusqu'à l'Habitation du Prince.

Il s'étoit déchargé de ses présens; ce qui me fit juger en l'appercevant de loin, qu'il me rapportoit d'heureuses nouvelles. Son air de satisfaction me le confirma. Tout l'Équipage s'étant assemblé pour le recevoir, il nous apprit qu'il n'avoit découvert l'Habitation du Prince que vers la nuit, & qu'il avoit mieux aimé la passer dans la Chaloupe, que de s'exposer dans l'obscurité au milieu des Barbares. Mais le jour étant venu l'éclairer, il s'étoit présenté hardiment à l'entrée de l'Habitation, & sans paraître surpris de la foule qu'il vit bientôt assemblée, il s'étoit fait conduire au Palais, si je ne doit pas dire à la Cabane du Prince. Son unique précaution avoit été de faire écarter sa Chaloupe à quelque distance du rivage, & d'ordonner aux gens qu'il y laissa, de n'y recevoir aucun Nègre. Il avoit trouvé au Prince l'air dur & farouche; mais dès les premières ouvertures qu'il lui avoit faites par la bouche de l'Interpréte, & sur-tout après l'explication des présens, il avoit vû sa physionomie s'éclaircir. Nos excuses pour l'année précedente avoient été fort bien reçûes. Il n'avoit été question que de faire apporter les présens, ce qui s'étoit exécuté avec une promptitude surprenante. Toute la Cour, si ce n'est pas profaner ce nom, en avoit admiré la beauté & la richesse. Le Prince, qui n'étoit couvert que d'une peau de tigre, s'étoit fait revêtir, on plûtôt envelopper aussi-tôt d'une piece d'écarlate. Il s'étoit consideré long-tems dans un de nos plus grands miroirs, dont ceux de l'année d'auparavant lui avoient appris l'usage. Enfin, il avoit avallé sur le champ plusieurs verres d'eau-de-vie, & faisant servir des rafraîchissemens au Capitaine, il avoit mangé en même-tems une fort grosse piece de notre boeuf. Des commencemens si heureux ayant donné au Capitaine la hardiesse d'expliquer ses intentions, le Prince avoit paru surpris que nous fissions plus de cas des anneaux, que lui & la plûpart de ses gens portoient aux oreilles, ou du métail dont ils étoient composés, que des richesses que nous lui apportions en eau-de-vie & en petites marchandises. Il avoit assuré le Capitaine qu'il lui laisseroit la liberté, à ce prix-là, de s'accommoder dans le Païs de tout ce qui lui conviendroit.

Cependant il étoit arrivé un incident qui avoit presque ruiné nos espérances. Le Capitaine n'avoit pas jugé à propos de mettre le fusil au nombre de ses présens. Mais ayant le sien, lui & tous ses gens, cette vûe avoit frappé le Prince, qui n'avoit point oublié l'ancien fracas de notre artillerie. Il les avoit pressés si fortement de lui en abandonner un, que le refus paroissant l'irriter, M. Rindekly lui avoit remis le sien. Ce grossier Sauvage l'avoit d'abord manié si brusquement, qu'ayant porté la main sur le chien avant que le Capitaine s'en fut défié, le coup étoit parti, avoit blessé un Nègre au bras, & tué un autre Nègre à cinquante pas du premier. L'épouvante s'étoit répanduë vivement dans toute l'assemblée. Le Prince même, regardant le Capitaine avec effroi, lui avoit laissé douter quelques momens s'il n'en devoit pas craindre quelque chose de funeste. Mais les explications de notre Interpréte avoient calmé ce mouvement. M. Rindekly avoit fait dire au Prince que la crainte même du malheur qui venoit d'arriver avoit été la cause de son premier refus, que ce dangereux instrument ne convenoit qu'à nous, & qu'il seroit pernicieux à tous les Nègres qui voudroient s'en servir. Et pour le rassurer entierement, il avoit remis le chien du fusil dans son repos, en donnant sa parole, que par la seule réparation qu'il venoit d'y faire, il ne causeroit plus ni de bruit, ni de mal sans son ordre. Il pouvoit prendre cet engagement, puisqu'il le rendit au Prince sans l'avoir chargé. Ainsi loin de nous devenir nuisible, cet accident ne servit qu'à faire prendre à la Nation une plus haute idée de nous, par l'impression qui leur demeura de notre pouvoir.

M. Rindekly n'avoit pas quitté le Prince sans avoir fait avec lui une sorte de Traité, dont il lui avoit fait répeter plusieurs fois les articles. Le principal, après celui de notre sûreté, étoit qu'en fournissant le Prince d'eau-de-vie pendant notre séjour dans ses États, nous aurions la liberté, non-seulement de tirer de la Rivière & du Païs tout ce qu'ils pouvoient produire, mais celle encore de commercer de bonne foi avec ses Sujets. À ces conditions réciproques, il nous étoit permis de faire remonter la Rivière à notre Vaisseau, & d'user librement de toutes les commodités du Païs.

Nous aurions fait éclater notre joie par une décharge de toute notre Artillerie, si nous n'avions été retenus par la crainte de causer trop de fraïeur à nos Hôtes; mais le Capitaine fit distribuer à tout l'Équipage de quoi célébrer un jour si fortuné, & dès le même jour nous entrâmes sans précaution dans la Rivière, dont il avoit observé la profondeur dans sa route. Elle faisoit si peu de circuits, qu'avec fort peu de vent nous n'employâmes point quatre heures à remonter jusqu'à l'Habitation du Prince. Notre dessein n'étoit pas de nous tenir renfermés entre deux rives, au danger de nous ressentir quelque jour de l'inconstance des Nègres. Mais il nous parut nécessaire de soutenir l'idée que la Capitale avoit prise de nous, & de faire voir que ce que nous demandions par amitié, nous étions peut-être en état de l'obtenir par la force. Effectivement le bruit de nos armes à feu nous auroit soumis toute la Nation, & nous n'aurions point eû d'éloignement pour cette voie si nous avions pû faire autant de fond sur la durée que sur la facilité de notre conquête.

La vûë de notre Vaisseau remplit d'étonnement & d'admiration le Prince & tous ses Nègres. Nous le reçûmes à bord avec peu de suite, en lui déclarant que nous n'aurions jamais cette déférence que pour sa personne. Il prit plaisir à la bonne chere que nous lui fîmes, & notre manière de servir lui causa beaucoup de satisfaction. Il avoit avec lui quatre de ses femmes, qui dévorerent nos mets, & qui s'enyvrerent de quelques verres d'Eau de vie. L'expérience qu'il avoit déja faite de cette liqueur le fit boire avec plus de mesure. Mais étant échauffé néanmoins de ce qu'il avoit bû, il observa toutes les parties du Vaisseau avec une vive curiosité. Nos Canons le frapperent encore plus. Il nous fit diverses questions, ausquelles nous ne répondîmes qu'en le priant de ne pas s'approcher trop d'un Instrument beaucoup plus dangereux pour les Nègres que nos Fusils. Le Capitaine, qui rapportoit tout à nos projets, lui demanda s'il vouloit connoître par quelques effets la puissance de ces terribles machines. Il y consentit, avec quelques marques de crainte. Nous lui dîmes qu'il y auroit trop de danger pour lui à demeurer si près; que ces furieux instrumens n'étoient familiers qu'avec nous; que non seulement il devoit passer sur le rivage, mais qu'il étoit à propos que toute l'Habitation fût avertie, afin qu'elle entendît sans effroi ce que nous ne voulions faire que pour lui apprendre l'utilité de notre amitié. Il se fit conduire au rivage. Son impatience paroissoit mêlée de fraïeur. Il donna des ordres qui furent répandus aussitôt dans l'Habitation, & qui attirerent une foule de Nègres sur le bord du Fleuve. Nous avions profité de cet intervalle, pour faire renouveller les charges de toute notre Artillerie. Le bruit de 20 pièces de Canon & de plus de soixante Fusils qui tirerent au même moment, la fumée qui environna tout d'un coup le Vaisseau, & le mouvement même de l'eau qui fut agitée par un effort si violent, causerent au Prince & à tous les Nègres une fraïeur qui ne peut être representée. Ils se jetterent à terre, & se presserent contre le sable, comme s'ils eussent esperé de pouvoir s'y cacher. Le Capitaine & moi, nous eumes le tems de gagner le rivage dans la Chaloupe, avant qu'ils fussent revenus de leur consternation. L'air riant que nous prîmes en relevant le Prince acheva de leur persuader que ceux qui causoient sans effort des révolutions si surprenantes, étoient des Hommes d'une espece supérieure. Ils nous auroient adorés si nous avions exigé des honneurs divins; mais nous pouvions supposer sans témérité que le Prince & toute la Nation étoient assujettis par la terreur autant que par l'intérêt.

Nous commençâmes de ce jour à nous croire aussi libres qu'à Londres, & nous recommandâmes à tout l'Équipage de ne pas nuire à l'opinion qu'on avoit de nous. Le Prince nous assigna quelques Cabanes pour le logement de nos Travailleurs. Mais en les acceptant, nous ne pensions point à les employer. Nous étions résolus, après avoir passé le jour au travail, de retourner chaque nuit au Vaisseau, & de jetter l'ancre à peu de distance de l'embouchure du Fleuve, vers le lieu où nous nous souvenions d'avoir observé la pêche des lingots. Nous fîmes au Prince de nouveaux présens en nous éloignant de l'Habitation. Ces libéralités ne pouvant nous appauvrir, les petits miroirs & les couteaux ne furent point épargnés aux principaux Nègres de sa Cour, dont la faveur pouvoit nous devenir nécessaire.