Voyages Du Capitaine Robert Lade En Differentes Parties De L Af
Chapter 10
Quoique la saison ne fût point avancée pour l'Europe, nous ressentions une chaleur, qui, sur les bords d'une Rivière fort large & fort sabloneuse, nous faisoit craindre que ce ne fût la principale difficulté de notre entreprise. La rade que nous fûmes obligés de prendre pour la sûreté de notre Vaisseau étoit si brûlante, que l'ordre fut donné à quatre Matelots de tenir continuellement de l'eau sur les Ponts. Nous observâmes pendant quelques jours le lit du Fleuve & les différences de son cours avant que de fixer le principal lieu de notre travail; il nous parut que les Sauvages ne s'étoient déterminés dans ce choix qu'au hazard; & peut-être n'en portâmes-nous ce jugement que sur le petit nombre de lingots qui se trouvoient dans leurs Parcs. Il est vrai que si nous y en avions trouvé fort peu l'année précédente, celle où nous étions paroissoit encore plus stérile. Mais nous fîmes une observation qui ne nous étoit point échappée dès la première fois. Les Sauvages manquant d'art pour composer leurs Claies, ne les faisoient point assez serrées pour retenir jusqu'aux moindres parties de l'or qui rouloient avec le sable; ou plûtôt n'estimant que ce qui pouvoit servir à leur usage, ils méprisoient le reste comme une chose inutile. De ces observations, nous tirâmes, & la méthode de faire de nouvelles Claies, & la manière de les placer. Nos Ouvriers furent employés plus de huit jours à ces préparatifs.
Enfin, nous mîmes nos Instrumens en exercice. Les petits courans où l'eau sembloit se diviser après s'être brisée sous l'angle de quelque rive, furent les lieux ausquels nous nous attachâmes particulierement. Nous avions mille au moins de nos machines, distribuées dans l'espace d'une lieuë. Notre soin étoit exact à les faire visiter le matin & le soir, & chacun de nos gens avoit sa tâche, dont le sort avoit décidé. Mais après trois semaines d'une ardeur obstinée, à peine trouvâmes-nous dans nos Claies le poids d'une once d'or. Nous avions à bord un Fourneau, des Creusets, & tout ce qui étoit nécessaire à nos opérations. Le chagrin d'un profit si lent nous fit employer toutes sortes de voies pour le hâter. Nous laissâmes en plusieurs endroits une grande quantité de sable. Ne gagnant rien par cette méthode, nous rendîmes dans le Fleuve des Voiles au lieu de Claies. Mais les Nègres, qui ont presque tous de l'inclination au vol, nous les dérobérent dès la première nuit. Nous y mîmes des Gardes la nuit suivante. Cet essai nous apporta quelques particules de poudre d'or; mais nous conçûmes que les plus grosses parties roulant au fond plûtôt qu'elles n'étoient chariées par le courant, nos Voiles étoient de peu d'usage pour les arrêter. Nous joignîmes alors les Voiles aux Claies, & nous nous arrêtâmes à cette voie qui étoit en effet la plus sure.
Dans cet intervalle, nous n'avions pas négligé des recherches beaucoup plus certaines, & qui nous causérent moins d'embarras. C'étoit celle des lingots que les Sauvages avoient en réserve. Mais comme ils ne les amassoient que pour se faire des anneaux d'oreilles, & quelques autres parures à l'usage des femmes, nous n'en trouvâmes point d'aussi grands amas que nous l'avions esperé. Ils y attachoient d'ailleurs si peu de prix, qu'ils se bornoient à leur paire d'anneaux, sans se croire plus riches d'en avoir un grand nombre, & que le Prince même laissant le soin de la pêche des lingots à ses Sujets de l'Habitation maritime, prenoit peu d'intérêt à leur travail. Aussi étoit-elle fort négligée. Le trésor que nous avions découvert dans notre premier Voyage étoit comme le dépôt de tout ce qui s'étoit péché depuis un tems immémorial. Il se trouvoit chez le Chef de l'Habitation, mais le profit qui lui en revenoit ne consistoit que dans quelques présens de bêtes tuées à la Chasse, que les jeunes Nègres lui offroient pour obtenir dequoi se faire des Anneaux d'oreilles. Le Prince ayant toujours le droit de choisir la portion qui lui plaisoit dans toutes les Chasses, & participant de même à tous les autres biens de ses Sujets, n'avoit besoin d'entrer dans aucun détail pour sa subsistance & pour celle de sa suite.
Nous n'eûmes pas plus de difficulté à obtenir ce qui restoit de lingots au nouveau Chef de l'Habitation maritime que nous n'en avions eû l'année précédente. Un Baril d'Eau de vie & quelques autres présens nous en rendîrent les Maîtres. Mais la totalité du dépôt n'alloit pas au double de ce que nous avions emporté la première fois. Si nous découvrîmes dans les cabanes particulieres de petits amas dispersés, que divers Sauvages avoient recueillis, tous ces ruisseaux ne répondirent pas mieux à l'opinion que nous avions euë de la source. D'ailleurs, les Nègres ne nous les abandonnoient pas sans retour. Ils vouloient tous de l'Eau de vie, des Instrumens de fer & des Mouchoirs. Nos provisions & nos petites Marchandises commençoient à diminuer. Cette diminution fut encore plus précipitée lorsque nous fûmes réduits au Commerce des Anneaux. Nous ne nous étions pas trompés en le croyant le plus facile, mais quelque disposition que les Nègres marquassent à nous les ceder, c'étoit toujours au prix de nos denrées. Cent paires d'Anneaux qui étoient la dépoüille de cent Sauvages, & qui étant aussi minces que du Fil d'Archal, ne faisoient pas ordinairement, suivant nos évaluations, plus d'un marc d'or en sortant du creuset, nous coutoient notre Eau de vie & nos petites Marchandises, c'est-à-dire, ce qui commençoit à devenir pour nous plus rare & plus précieux que l'or même.
Quoique nos soins continuels se rapportassent à notre objet, je ne laissois pas de charger tous les jours mon Journal des remarques que la stupidité des Nègres me permettoit de faire sur leurs usages & sur leur gouvernement. Depuis la perte de notre Écrivain, nous étions peu capables d'Observations Géographiques. Nous sçavions par la hauteur du lieu que nous étions a l'extrêmité de la Nigritie. Le nom de cette côte, autant que nous l'avions pû démêler dans l'articulation des Sauvages, étoit _Pasamba_. L'Habitation de leur Prince se nommoit _Delaya_, & celle qui étoit sur le bord de la Mer, _Paraga_. Ils avoient quelques autres Villes plus reculées dans les Montagnes, qui dépendoient moins immédiatement du même Maître, quoique dans les guerres qu'ils avoient quelquefois avec d'autres Barbares de leur voisinage, elles vinssent se ranger sous ses enseignes, & qu'elles lui payassent un tribut de Peaux & de Grains. Toute la Nation ne surpassoit pas le nombre de six mille Hommes. Nous n'y remarquâmes aucune trace de culte Religieux, à la réserve d'une sorte d'Adoration qu'ils rendent par leurs cris au Soleil & à la Lune lorsqu'ils commencent à les voir paroître. L'obéïssance qu'ils rendent à leur Prince ne regarde que la Guerre & la Chasse. Ils ont pour tout le reste d'anciens usages qui leur tiennent lieu de Loi. Les parens punissent entr'eux les Crimes qui se commettent dans les familles; & lorsqu'ils négligent des désordres trop éclatans ou pernicieux au bien public, leurs voisins, c'est-à-dire, les Habitans des Cabanes voisines, se réünissent en assez grand nombre pour les y forcer. Leurs occupations sont partagées entre la Chasse, la culture de quelques terres qui produisent une espece de Millet, & le soin des Troupeaux. Le Païs, quoique peu éloigné de la Ligne, & sujet à des chaleurs presque continuelles, qui ne sont tempérées que par la fraîcheur des nuits, paroît capable de porter toutes sortes de grains & de fruits. Ceux que la Terre y rend sans travail sont d'une force extraordinaire, ce qui est cause sans doute que les Nègres ne font pas leur principal objet de l'Agriculture. Les Troupeaux de Vaches & de Moutons n'y sont point en grand nombre, parce que le goût des Habitans pour les Animaux sauvages est comme proportionné à la gloire qu'ils tirent de la qualité de Chasseurs. Ce titre est le premier degré de distinction dans le Païs. Ils se servent de leurs fléches avec une adresse extrême, & leur intrépidité est surprenante dans les combats qu'ils livrent quelquefois de près aux Bêtes féroces. Le Fleuve, qu'ils nomment la petite Eau ou la petite Mer, leur sert à transporter une quantité prodigieuse de Venaison que leurs Chasseurs rapportent continuellement des Montagnes. J'ai compté dans le voisinage de Paraga plus de deux cent Barques ou Bateaux, dont la plus grande n'auroit pas contenu moins de six ou sept personnes; & l'on m'assura qu'il y en avoit le double actuellement employé au service des Chasseurs.
Les Hommes sont communément d'une taille médiocre, & tels pour la figure, que les Nègres de Guinée. S'il s'en trouve de plus hauts & de plus robustes, le droit du Prince est de les prendre pour sa Milice. Les femmes ont une sorte de beauté dans leur laideur. Elle consiste dans la bouche, qu'elles ont la plus agréable du monde. Leurs levres sont d'un rouge éclatant, & leurs dents de la plus parfaite blancheur. Elles ont aussi la gorge fort bien faite. Mais leur nez, qui est extrêmement plat, leurs yeux, dont le fond est couleur de pourpre, & leur peau grasse & luisante, excitent peu le penchant que nous avons naturellement pour leur sexe. Les mariages se font du consentement des Familles, & se rompent de même lorsqu'ils sont mal assortis. Mais un Mari est obligé de prendre soin de sa femme aussi long-tems qu'il ne s'en est pas séparé par un divorce reconnu. On ne leur fait point un crime d'en avoir plusieurs lorsqu'ils peuvent les entretenir, quoique le consentement de la famille n'intervienne que pour la première. La continence passe si peu pour une vertu dans les deux sexes, qu'ils cherchent à se marier dès que la nature les avertit qu'ils peuvent l'être; & la pluralité des Amans ou des Maris n'est jamais une raison qui inspire du dégoût pour une femme. Tous les Gens de notre Équipage se trouvérent fort bien de ce préjugé, par la facilité qu'ils eurent à se lier avec les jeunes filles & les veuves. Il falloit plus de réserve avec les femmes mariées, parce que les infidélités dans le mariage peuvent être une raison de divorce.
Dans les grandes chaleurs, qui ne reçoivent guéres d'interruption qu'au mois de Février & au mois de Septembre, ils sont nuds, hommes & femmes, sans autre voile pour la pudeur qu'une ceinture de Peau. Ils se couvrent dans les autres tems des plus belles Peaux qu'ils rapportent de leurs Chasses; mais avec quelque soin qu'ils les fassent sécher au Soleil, il y reste tant de saletés, & l'usage qu'ils ont de se frotter le corps de plusieurs sortes de graisses, les rend toujours si mal-propres, que la vûë n'en est pas moins blessée que l'odorat. Leurs amusemens les plus ordinaires sont des danses confuses, au son d'un Instrument qui s'enfle par le vent de la bouche, & qui étant pressé sous le bras, rend un bruit assez harmonieux par trois tuyaux de différente grosseur. Leurs mouvemens sont lascifs & toutes leurs postures fort libres; ce qui me surprit d'autant plus, que dans le tems même de leur nudité, on ne leur voit jamais prendre en public aucune liberté indécente. Leur mémoire est si bornée, qu'ils ne connoissent rien au-dessus du tems de leur vie, & qu'après quelques années d'intervalle, à peine se souviennent-ils des Personnes les plus cheres qu'ils ont perduës par la mort. Aussi rien ne les touche que ce qui remuë actuellement leurs sens, & l'exemple du passé n'a pas plus de force pour les persuader & pour les faire agir que la crainte du futur.
Il ne faut pas s'imaginer néanmoins que ce caractere soit si généralement celui de la Nation, qu'il ne s'y trouve quelques Particuliers que j'en excepte. Entre les jeunes filles ausquelles nos Gens s'efforcérent de plaire, il y en eut une, dont le nom étoit _Jenli_, qui, si l'on met à part la noirceur, avoit le visage & la taille de nos plus belles filles de l'Europe. Il paroîtra fort étrange que ce qui nous la faisoit trouver charmante la rendit monstrueuse aux yeux des Sauvages, & que par cette raison personne presqu'alors n'avoit voulu l'épouser. Elle n'en fut que plus sensible aux caresses de nos Gens; & se trouvant pressée par la recherche d'un grand nombre, elle craignit fort sagement les effets de leur jalousie. Son goût s'étoit déclaré pour un jeune homme fort bien fait, qui, depuis la mort de notre Écrivain exerçoit le même Emploi sur le Vaisseau. Quoique ce degré lui donnât quelque supériorité sur le reste de l'Équipage, les autres ne s'étoient pas crus obligés de lui céder dans une concurrence d'Amour. Cependant Jenli s'obstinoit à les rejetter, & le ressentiment qu'ils en avoient leur avoit déja fait prendre des manières fort brusques avec l'Écrivain. Il se nommoit _Linter_. Je fus surpris que m'abordant un jour les larmes aux yeux, & me faisant des plaintes de quelques insultes qu'il avoit reçûës d'un Brutal, il me confessa que Jenli lui avoit touché le coeur, & qu'il l'aimoit assez pour en faire sa femme. Il m'assura que l'ayant observée de près, il avoit remarqué qu'elle n'avoit aucun commerce d'amour avec les Sauvages, & que s'y connoissant assez, il l'avoit trouvée Vierge. Il lui avoit appris déja quelques mots de notre Langue. Sa conduite, le langage qu'elle lui tenoit par ses signes & par d'autres expressions; enfin, l'indifférence qu'elle marquoit pour ceux qui s'empressoient autour d'elle, lui persuadoient qu'elle avoit du penchant pour lui. Il me conjuroit d'empêcher qu'on ne la chagrinât par d'indignes violences. Il sçavoit que c'étoit le dessein de plusieurs de nos Gens; mais il étoit résolu de la défendre au péril de sa vie.
Quoique je me sentisse le coeur touché de son amour & de ses larmes, j'avois conçu qu'il ne parloit d'en faire sa femme que pour m'engager à la faire respecter des autres, & je ne lui fis là-dessus qu'une réponse badine. Mais en confessant qu'il n'auroit pas pensé au mariage s'il avoit espéré de pouvoir la posséder librement, il me jura qu'il l'épouseroit sur le champ si je le permettois; que la couleur n'y faisoit rien; qu'à mesure qu'elle apprendroit notre langue on s'appercevroit comme lui qu'elle ne manquoit d'aucune qualité naturelle, & que le Commerce de l'Angleterre lui feroit acquerir toutes les autres: en un mot, qu'il aimoit mieux l'épouser que de courir le risque de la perdre, & qu'il prévoyoit d'ailleurs qu'à notre départ nous ne la souffririons point sur le Vaisseau avec une autre qualité que celle de sa femme. Je compris que dans l'ardeur d'une passion si vive, mes raisonnemens auroient peu de force pour le guérir, & je lui promis d'en parler au Capitaine.
Quelque autorité que l'amitié de M. Rindekly & le droit d'association me donnassent sur l'Équipage, je n'en usois jamais qu'avec quelque dépendance; autant pour donner l'exemple de l'obéissance à tous nos Gens, que pour marquer constamment à mon Gendre la reconnoissance que je lui devois. Il ne se faisoit jamais demander deux fois ce qu'il jugeoit capable de me faire plaisir; mais quoique je lui témoignasse du penchant à favoriser la passion du jeune Écrivain, il rejetta cette proposition avec beaucoup de fermeté. Ses objections furent si fortes que je n'y pûs rien opposer. Outre l'indécence d'un tel mariage.»Vous ne faites pas attention, me dit-il, que nous n'avons point un Homme dans l'Équipage à qui le seul goût de la débauche ne puisse faire naître la même envie, dans la supposition que des alliances de cette nature n'auront pas beaucoup de force en Angleterre.» Toutes les conséquences qu'il m'en fit craindre me parurent si justes & si fâcheuses, que je perdis le désir de rendre service à l'Écrivain. Mais pour éviter du moins les querelles dont nous étions menacés à l'occasion de Jenli, j'engageai M. Rindekly à défendre sous les plus rigoureuses peines qu'on fît la moindre violence aux femmes sauvages. Il établit la peine de mort pour ceux qui employeroient les armes dans la recherche d'une femme, soit contre les Nègres, soit contre nos propres Gens; & les autres punitions demeurerent à régler suivant la grandeur du crime. Linter se trouvant paisible possesseur de sa chere Jenli, perdit son amour par degrés. Cependant il lui apprit en fort peu de tems à s'expliquer en Anglois. Comme j'avois pris quelque intérêt à leur liaison, j'observai qu'il n'avoit pas mal jugé des qualités naturelles de cette femme, & que le hazard sembloit l'avoir déplacée en la faisant naître dans la Nigritie. Mais ce que j'admirai beaucoup plus, c'est que Linter eût commencé à s'en dégoûter, lorsqu'étant capable de se faire entendre, elle devoit lui paroître beaucoup plus digne de son affection. Je pensai dès ce moment à lui faire recueillir un autre fruit de la peine qu'elle avoit apportée à l'étude de notre Langue, en la faisant passer à Londres pour mener une vie douce auprès de ma femme.
Notre travail ne languissoit pas, & quoiqu'il fût beaucoup plus stérile que nous ne nous y étions attendu, il n'étoit pas tout-à-fait sans fruit. Mais tant de libéralités que nous avions répanduës dans la Nation, & le subside continuel que nous fournissions au Prince, épuisérent enfin toutes nos provisions. À peine nous restoit-il de l'eau-de-vie pour les nécessités du Vaisseau. Notre embarras n'avoit jamais été pour nos alimens, puisque nous trouvions l'abondance parmi les Nègres, & qu'ayant assez d'industrie pour tirer du sel de la Mer, nous avions suppléé aux diminutions de notre chair salée. Mais l'avidité du Prince augmentant tous les jours pour l'eau-de-vie, nous nous vîmes dans la nécessité de lui faire connoître qu'elle nous manquoit, & de le renvoyer à celle que nous promettions de lui apporter dans un autre Voyage. Malheureusement il étoit yvre lorsqu'il reçut cette réponse. Il s'emporta non-seulement en plaintes, mais même en ménaces, & notre Interpréte effrayé de ses discours nous communiqua la même frayeur par son récit. Nous tînmes aussi-tôt conseil. J'étois d'avis de partir, sans nous exposer aux suites de cet emportement, & d'éviter sur-tout la nécessité d'en venir à des violences, qui ne pouvoient servir qu'à nous fermer la voie du retour. Il nous étoit facile d'aller renouveller nos provisions, soit aux Canaries, soit au Cap de Bonne Espérance. Je pressai le Capitaine de suivre mon conseil, jusqu'à vouloir qu'il abandonnât nos claies & quelques centaines d'anneaux qui étoient à Delaya dans nos Cabanes. Mais il se reposoit trop sur l'impression qu'il croyoit avoir donnée de nos forces. En consentant à partir, il résolut de ne rien laisser derriere nous.
Nous n'avions employé que les voiles superfluës du Vaisseau; & cette perte méritoit effectivement peu de regret. Ce fut néanmoins le prétexte que M. Rindekly fit valoir pour s'obstiner dans son opinion. Le Prince qui n'étoit pas revenu de son ressentiment, ne nous vit pas faire les préparatifs de notre départ sans se livrer à de nouvelles fureurs. Il ne considera point si c'étoit l'impuissance qui avoit causé notre refus; il jugea du chagrin qu'il nous causeroit en nous enlevant tout ce que nous avions tiré de son Païs, par l'ardeur que nous avions eûë à l'amasser; & dès les premiers mouvemens qu'il nous vit faire pour retirer nos voiles, il prit des mesures pour sa vangeance. Les conjonctures lui étoient d'autant plus favorables, que peu de jours auparavant il lui étoit revenu des Montagnes cent vingt ou trente de ses plus braves Chasseurs. Il les joignit à sa Milice, qui étoit d'environ cent hommes; & l'ordre qu'il leur donna d'abord, fut d'arrêter tous les gens de notre Équipage qui se trouveroient dispersés. L'habitude que nous avions prise de vivre familierement avec les Nègres ayant beaucoup diminué nos précautions, il y eut dès le premier jour dix-huit de nos gens arrêtés. Nous ne nous apperçûmes de leur absence que le soir, à l'appel qui se faisoit régulierement dans le Vaisseau; & nos soupçons ne tombant point encore sur la véritable cause du péril, nous nous figurâmes qu'à la veille de notre départ, ils avoient voulu donner quelque chose de plus à leurs plaisirs. Cette erreur nous entraîna dans une autre. Le lendemain, dès la pointe du jour, nous envoyâmes de divers côtés dix hommes pour les rappeller, dans la crainte de causer trop d'effroi par le signal du canon. Ces dix hommes eurent le même sort que leurs compagnons; & le Prince jugeant bien que la trahison ne lui réussiroit pas plus long-tems, fit assembler ses Troupes entre l'Embouchure de la Rivière & le Vaisseau. Ce fut de quelques Nègres mêmes, que nous apprîmes notre disgrâce. Elle nous fit frémir, car nous ne pûmes envisager sans horreur tout ce que nous avions à craindre de la fureur & de la perfidie d'une Nation barbare. Cependant un peu de réflexion nous fit penser que le Prince Nègre étoit sans prudence. Ses Troupes étant au-dessous de nous, rien n'auroit pû nous empêcher de mettre douze ou quinze hommes résolus dans la Chaloupe, qui auroient remonté la Rivière jusqu'à Delaya, ou de remonter avec le Vaisseau même, & non-seulement de réduire sa Capitale en cendres, mais de nous saisir assez facilement de lui, de ses femmes & de toute sa Cour. C'étoit le sentiment de M. Rindekly dans son premier transport. La terreur de nos armes lui faisoit croire le succès certain. Mais il nous restoit un juste sujet de crainte pour nos Compagnons, qui auroient été le premier objet de la vangeance des Sauvages.
L'Interpréte, que le besoin où nous étions de son secours nous fit appeller à notre délibération, s'offrit volontairement à tenter l'esprit du Prince par des voies plus douces. Nous prîmes confiance à ses offres. Il se chargea de lui représenter l'affection que nous lui avions marquée par notre conduite & par nos présens, la surprise & la douleur que nous ressentions de ses violences, & le désir que nous avions de ne pas nous voir forcés d'employer contre lui les armes terribles qu'il nous connoissoit. Le refus que nous avions fait de lui fournir de l'eau-de-vie & du tabac, n'étant venu que de l'épuisement de nos provisions, nous lui laissions la liberté de visiter lui-même ou de faire visiter notre Vaisseau par un de ses gens, pour s'assurer que nos excuses étoient de bonne foi. Notre dessein à la vérité étoit de partir; mais nous lui promettions de revenir incessamment, avec une plus grande abondance d'eau-de-vie, de toutes sortes de Marchandises. Cette courte harangue fut répetée vingt fois à l'Interpréte, pour nous assurer de sa mémoire.
Il se rendit à Delaya. Le Prince, qui connoissoit son attachement pour nous, le reçut avec plus de douceur que nous n'avions osé l'esperer. Il écouta nos propositions; & prenant aussi-tôt son parti, comme s'il l'eut médité d'avance, il lui déclara qu'ayant violé la promesse par laquelle nous nous étions engagés à lui fournir de l'eau-de-vie, nous avions mauvaise grace de nous plaindre qu'il violât les siennes; que si les provisions nous avoient manqué, nous n'étions pas moins coupables de l'avoir trompé, en promettant ce que nous ne pouvions exécuter; que nos armes l'effrayoient d'autant moins, qu'il sauroit se vanger sur nos Compagnons si nous entreprenions de lui nuire; qu'il consentiroit néanmoins que nous quittassions son Païs pour aller faire de nouvelles provisions dans le nôtre; mais à deux conditions. L'une, que les gens qu'il avoit fait arrêter demeurassent pour caution de notre retour; & l'autre, que pendant notre absence nous laissassions à leur garde les lingots & les anneaux que nous avions tirés de ses Sujets.