Voyages Du Capitaine Robert Lade En Differentes Parties De L Af

Chapter 32

Chapter 323,643 wordsPublic domain

Je me rendis le 24 à Haton's-head-land, où je trouvai mon Vaisseau chargé, & prêt à faire voile. Les autres Navires n'avoient pas négligé non plus leur carguaison, & quoique les plus sensés d'entre nous ne pussent se persuader qu'une matiére si commune dans des lieux maltraités de la nature, pût nous rendre tous les trésors qu'on nous avoit fait esperer, la simple imagination d'un si grand bien animoit tout le monde au travail & nous faisoit regreter toutes les pierres minerales que nous ne pouvions emporter. Je retournai le 28 à la Baye de Warwick. Ou y tint conseil à bord de _l'Anne_, & l'hyver qui commençoit sensiblement à s'approcher, nous forçant de penser au départ, on prit des mesures pour la conduite qu'on tiendroit dans un autre voyage. La maison qu'on avoit apportée en fagot étoit enfin achevée dans l'Isle de Warwick, où Fenton avoit voulu qu'elle fût bâtie. Nous avions jugé à propos qu'elle le fut à chaux & à sable, afin qu'étant plus capable de résister aux injures de l'air, on pût voir l'année suivante si les neiges, les glaces, & les Sauvages mêmes l'auroient épargnée. Il nous paroissoit toujours d'une importance extrême d'apprivoiser ces hommes farouches & brutaux; & pour les rendre plus dociles à notre retour, nous laissâmes dans la maison un grand nombre de bagatelles, comme des couteaux, des sonettes, des figures d'hommes, de femmes & de Cavaliers, en plomb, des miroirs, des pipes, des colliers de verre, & des sifflets. Nous y fîmes faire un four, où nous voulûmes qu'il restât du pain, afin qu'ils en pussent goûter. Le bois que nous avions apporté pour bâtir un Fort fut enterré dans un lieu que nous couvrimes avec beaucoup de soin. Et quoique le fond du terroir, tel que je l'ai représenté, ne pût être que fort sterile, nous ensemençâmes quelques endroits moins pierreux, de froment, de pois & d'autres grains, pour essayer ce que la terre pourroit produire. Outre les raisons qui ne nous avoient pas permis de bâtir le Fort, on comprend bien que le plus puissant motif pour s'établir sous un climat si triste étant les espérances qu'on fondoit sur le mineral, le doute qui nous restoit de sa valeur diminuoit le penchant qui nous y auroit arrêtés si nous avions eu plus de certitude; surtout lorsqu'étant tous chargés, nous nous sentions le même empressement pour aller faire la vérification de notre matiére à Londres. Aussi M. Frobisher ne remit-il pas plus loin à nous assembler. Il nous dit qu'il auroit souhaité que nous eussions pû étendre beaucoup plus loin nos découvertes, & qu'il prévoyoit que cet honneur nous seroit ravi par des Avanturiers plus heureux; mais que les obstacles qui nous avoient empêchés jusqu'àlors, devant augmenter incessamment par les brouillards, les neiges, les orages & les glaces que l'hyver alloit redoubler, il falloit se contenter cette année d'avoir chargé si heureusement les Vaisseaux; d'autant plus que si nous avions le malheur d'être surpris par les vents contraires, nous devions nous attendre à périr de froid, de faim & de misere. Son discours & la résolution de partir furent encore fortifiés par la perte de l'Anne, auquel les rochers & les glaces firent huit ouvertures qu'il fut impossible de réparer. Le mouvement que cette disgrâce causa parmi les autres Vaisseaux, excita sans doute la curiosité des Sauvages. On en vit un s'approcher dans un canot, & l'Amiral qui avoit encore quelques-uns de ses gens sur la Côte dont on l'avoit vû partir, ne douta point qu'ils n'y fissent attention, & qu'ils ne trouvassent le moyen de prendre le canot par derriere. En effet nous fimes partir une Chaloupe avec dix Rameurs, qui rangerent quelque temps le rivage, & qui parurent tout d'un coup entre la terre & le Sauvage. La facilité qu'il avoit de passer sur les glaçons, tandis que la Chaloupe en étoit souvent arrêtée, n'auroit pas laissé de le sauver de nos mains, si deux gens de la Chaloupe désespérant de le prendre n'eussent pris le parti de lui tirer chacun leur coup de fusil, donc ils l'abbatirent. Ils nous amenerent le canot avec le corps de ce misérable, qui étoit encore dans son trou. Ces petits canots, qui sont de cuir, n'ont qu'une petite ouverture au milieu, pour la place d'un homme assis. Cette ouverture est entourée d'une bourse qui se lie au travers du corps, de manière que les vagues peuvent passer sur la tête du Sauvage, sans que le canot se remplisse d'eau. Ils ont des avirons plats par les deux bouts; ce qui leur sert comme de balancier, sans lequel ils auroient peine à se tenir dans leur situation. Aussi le canot étoit-il panché sur le côté en arrivant à nous. L'Amiral le fit prendre pour l'emporter en Europe. Mais il se fâcha beaucoup contre ses gens qui avoient usé de cette violence. Cependant avant que de partir, il voulut faire encore une nouvelle tentative pour surprendre quelque Sauvage. Ne pouvant douter qu'il ne s'en trouvât plusieurs dans le lieu d'où le mort étoit parti, il me pressa d'y aller sur le champ avec ma grande Chaloupe. J'exécutai ses ordres, quoiqu'àprès l'experience que j'avois déja faite, j'espérasse peu de reussir. Je descendis à terre, & je m'avancai plus d'une lieue dans les terres, sans rencontrer une seule créature vivante. À mon retour mes gens tuerent un Cerf qui se leva subitement devant nos pieds & qui fut abbatu aussi-tôt de plusieurs coups de fusil.

Enfin nous sortimes de la Baye de Warwick le 1 de Septembre, & tous les autres Vaisseaux se rassemblerent autour de nous le jour suivant. Le temps devint si fâcheux, que nous fumes exposés à mille nouveaux dangers au travers des rochers & des glaces. Une partie de la Flotte se dispersa & ne se rejoignit qu'à Londres. J'eus le bonheur de ne pas m'éloigner de l'Amiral, mais nous fumes poussés par un vent fort impétueux vers la terre ou l'Isle de Frisland. Nous ne la reconnûmes qu'à notre hauteur, qui étoit de 60 degrés & demi. Les montagnes y sont entiérement couvertes de neiges, & toutes les Côtes de glace, comme d'un boulevart qui ne permet pas d'en approcher. On prétend que cette Isle est aussi grande que l'Angleterre & que les Habitans y sont fort bons Chrétiens. Elle fut découverte au quatorziéme siécle par deux freres Venitiens, Nicolo & Antonio Zeni que la Tempête poussa des Côtes d'Islande en Frisland, où ils firent naufrage. Ils en ont laissé la Relation; & ce qu'il y a de certain, c'est que nous trouvâmes la disposition des Côtes tout-à-fait conforme à leur cartes. Il est fort remarquable que dans cette Mer, on trouve des Isles de glace de plus d'une demi-lieue de tour, extrêmement élevées, & qui ont 70 ou 80 brasses de profondeur dans la Mer. Cette glace, qui est douce s'est peut-être formée dans les Détroits des terres voisines, ou peut-être sous le Pole, d'où les vents & les courans l'ont détachée.

M. Frobisher qui avoit une parfaite connoissance de tous les effets de la nature par l'excès du froid, & qui avoit passé l'année précédente jusques dans la Mer du Nord qui est derriere les Détroits d'où nous venions, m'a dit plus d'une fois, que ces Isles ou montagnes de glace étoient si mobiles, que dans les temps orageux, il en avoit vû qui suivoient la course d'un Vaisseau comme si elles eussent été entraînées dans le même sillon. Par cette raison, il ne les craignoit jamais que lorsqu'il avoit le vent contraire, parce qu'alors la détermination des vagues les amenoit à sa rencontre; & dans les Tempêtes, son principe étoit de se laisser toujours entraîner par le vent, dans quelque lieu qu'il pût être jetté. Cependant le dernier Orage que nous essuiâmes en sortant de la Baye de Warwick le fit changer de méthode, au mepris des glaçons qui nous choquoient avec la derniere violence; & la raison qu'il en eût, c'est que le vent nous poussant directement à l'Ouest,[F] nous courions risque d'être jettés dans une Mer inconnue, dont nous ne serions jamais sortis avant l'hyver. Aussi les efforts qu'on fit pour suivre ses ordres servirent-ils à disperser toute la Flotte, qui ne se rejoignit qu'en Angleterre, après mille affreux dangers.

[Note F: Il ne faut pas manquer d'avertir à la fin de ce recit, que toute espérances fondées sur la matiére minerale s'en allerent en fumée; ce qui fait croire avec beaucoup de raison, que la Cour de Londres n'avoit eu que le dessein d'encourager les Capitaines & les Matelots, en paroissant satisfaite des premières épreuves.]

Telle étoit la relation que M. Best, petit-Fils de celui qui l'avoit écrite, présenta aux Directeurs de la nouvelle Compagnie. Cette Mer à l'Ouest, où son Ayeul avoit craint d'être jetté, étoit celle qui conduisoit directement à la Baye de Hudson. Ainsi, peu s'en fallut que M. Frobisher ne l'eut découverte 30 ans avant M. Henry Hudson, & même avant les Danois qui prétendent y être entrés les premiers. Il ne sera pas inutile pour la perfection de ce morceau d'Histoire, de joindre ici ce qu'on trouve de plus certain touchant ce voyage des Danois.

On ne marque point l'année de leur entreprise; mais il suffit de sçavoir qu'elle est entre le dernier voyage de Frobisher & celui de Hudson. Après avoir navigué longtems en droite ligne, vis-à-vis de leurs Côtes, ils arriverent au travers de milles périls à l'entrée d'un Détroit, qui est aujourd'hui celui de Hudson, & dont l'Écrivain qui me sert de Guide ne donne pas la même mesure que nos Anglois. Voici la description qu'il en fait. Il a, dit-il, 120 lieues de long, & 16 ou 18 de large. Il est bordé des deux côtés par des rochers escarpés d'une hauteur prodigieuse, tous entrecoupés de collines sombres, où le soleil ne communique jamais sa lumiére. La neige & les glaces s'y voyent toute l'année; ce qui cause des froidures terribles, & si l'on ne profitoit pas des tems où elles sont moins fortes, il seroit impossible d'y entrer. On ne peut y passer que depuis le 15 de Juillet jusqu'au 15 d'Octobre. Encore dans ces saisons-là est-on obligé de donner dans des bancs de glaces, & l'on ne s'imagine pas aisément comment un Navire peut s'y faire passage; car elles sont quelquefois si pressées les unes contre les autres, qu'autant que la vûë peu s'étendre, on ne voit pas même une goutte d'eau. On se grapine, c'est-à-dire qu'à force de crocs on appuie les Navires contre les glaces, & lorsque par la force des vents ou par la violence des courans, il se fait quelque ouverture aux glaces, alors on met les voiles au vent pour se faire un passage avec de long bâtons ferrés qui servent à pousser ou à écarter les glaces. Mais malgré tous ces efforts on reste quelquefois un mois entier sans pouvoir avancer.

Quoique les Côtes du Détroit soient un Païs tout-à-fait inculte, & le plus sterile de tous les Païs du monde, il y a cependant des Sauvages qui habitent ces malheureux déserts. On les nomme Esquimaux. Ils ont cela de commun avec le Païs qu'ils occupent, qu'ils sont si farouches & si intraitables, qu'on n'a pu jusqu'à présent les engager dans aucun commerce. Ils font la guerre à tous leurs voisins, & lorsqu'ils tuent ou prennent quelques-uns de leurs Ennemis, ils les mangent tous crus & en boivent le sang. Ils en font même boire à leurs enfans, qui sont à la mammelle, pour leur communiquer dès leur plus tendre jeunesse la barbarie & l'ardeur de la guerre.

Ils sont presque toujours sans feu, à cause de la rareté du bois. Le froid y est cependant excessif dans quelque saison que ce soit. Ils logent pendant l'hyver dans le creux des rochers, où ils se renferment avec leurs familles, & couchent tous ensemble, sans distinction de sexe & de parenté. Ils n'y restent pas moins de huit mois sans voir l'air, ni rien qui approche de la lumiére. Pendant les trois ou quatre mois d'Été, ils ont la précaution d'amasser de la chair de Baleine & de Vaches marines, dont il se trouve une grande quantité dans tous ces Païs-là. Ils vont à chasse & tuent des animaux de toutes les especes. Ils n'ont pas l'usage du fer, à moins qu'ils ne surprennent quelques-unes de nos Chaloupes. Après avoir déchiré & mangé nos pauvres Matelots, ils se servent de ces petits Bâtimens pour aller d'un lieu à l'autre, & lorsqu'ils les voyent hors de service ils les brisent afin de profiter des cloux, qu'ils forgent entre deux cailloux pour leur usage. Ils ont des canots de leur propre invention,[G] qui leur servent à passer d'un côté à l'autre.

[Note G: On en a vû ci dessus la description.]

Cette farouche Nation differe des autres en ce que communément les autres Sauvages n'ont point de barbe, & que ceux-ci au contraire en ont jusqu'aux yeux; cette abondance de poil, qu'ils ne coupent jamais, les rend si affreux qu'ils ont moins la figure humaine que celle d'autant de bêtes farouches. Ils n'ont que les bras & les jambes qui leur donnent quelque ressemblance avec les autres hommes.

À l'extrémité de ce Détroit du côté du Nord, il y a une Baye que nous nommons _Baye de l'Assomption_, dont on n'a pas encore de connoissance certaine. Quelques-uns de nos Navigateurs s'étant engagés insensiblement dans cette Baye, environ quarante lieuces, ils s'apperçurent que leurs Boussoles n'avoient plus leurs proportions ordinaires; ce qui fait juger qu'il y a infailliblement quelque mine le long de cette Baye, qui attire l'Aiman de tous côtés. On croit qu'il y a une communication du fond de cette Baye au Détroit de Davis. C'est de la même Baye que sortent presque toutes les glaces qui se déchargent par le Détroit de Hudson. On ne sçait point encore comment toutes ces glaces se forment. Il y en a de si grosses que leur superficie au dessus de l'eau surpasse l'extrémité des Mats des plus gros Navires. Nous avons eu la curiosité de sonder au pied d'une glace qui étoit échouée. On y fila cent brasses de lignes, sans trouver le fond. Plus avant, du côté de l'Ouest, il y a une grande Isle que les François ont nommée Phelipeaux, où il y a quantité de Vaches marines; & sans doute que si la saison permettoit d'y descendre, on pourroit y ramasser beaucoup d'yvoire. Les dents des Vaches marines ont une coudée de long, & sont grosses comme le bras, d'une yvoire presqu'aussi belle que celle de l'Elephant. Cette Isle n'est point élevée comme toutes les terres du Détroit. Elle est au contraire fort platte; & son rivage sabloneux forme un aspect tout-à-fait agréable.

Mais pour revenir aux Danois, après avoir passé tout le Détroit, continuant toujours leur route vers le Nord, ils aborderent enfin la terre ferme, près d'une Rivière que l'on a nommé _la Rivière_ Danoise & que les Sauvages nomment Manotcousibi, qui signifie Rivière des Étrangers. Là ils mirent leurs Vaisseaux en hyvernement, & s'y logerent le mieux qu'ils purent, n'ayant aucune expérience du Païs, & ne se défiant pas du froid extrême qu'ils avoient à combattre. Enfin, ils essuierent tant de misere & de souffrances, que la maladie s'étant mise entre eux, ils moururent tous pendant l'hyver, sans qu'aucun Sauvage en eût connoissance.

Le Printems étant venu, les glaces déborderent avec leur impétuosité ordinaire. Elles emporterent le Vaisseau Danois avec tout ce qu'il contenoit, à la reserve d'un canon de fonte d'environ huit livres de balles, qui y resta, & qui y est encore tout entier, excepté le tourillon de la culasse que les Sauvages ont cassé avec des pierres. Ces Barbares furent extrémement surpris l'Esté suivant, lorsqu'en arrivant dans ce lieu ils virent tant de corps morts, & des hommes ausquels ils n'en avoient jamais vû de semblables. La terreur s'empara d'eux, & les obligea de prendre la fuite. Mais lorsque la peur eut fait place à la curiosité, ils retournerent dans le lieu où ils s'attendoient à faire un riche pillage. Malheureusement il y avoit de la poudre, dont ils ne connoissoient pas les propriétés. Ils y mirent imprudemment le feu, qui les fit tous sauter, brûla l'édifice des Danois & tout ce qui étoit dedans, de sorte que ceux qui vinrent après eux ne profiterent que des cloux & d'autres ferremens qu'ils ramasserent dans les cendres.

La Rivière Danoise dans son embouchure n'a pas plus de 500 pas de largeur. Elle est fort profonde; ce qui forme un grand courant, lorsque la Mer entre & fort rapidement à toutes les marées. Ce Détroit n'a pas plus d'un quart de lieue de long, après quoi la Rivière s'élargit & devient fort navigable pendant l'espace de 150 lieues. Tout le Païs est presque sans bois, hors les Isles dont cette Rivière est toute entrecoupée. Au bout des 150 lieues, il y a une chaîne de hautes montagnes qui rendent la navigation impossible plus loin, à cause des chûtes d'eau qui s'y rencontrent; après quoi elle reprend sa forme ordinaire.

À 15 lieues de la Rivière Danoise on en trouve un autre qui est remplie de Loups marins, & qui en tire son nom. Entre ces deux Rivières, il y a une espece de Boeufs qu'on nomme _Boeufs musqués_, parce qu'ils sentent si fort le musc que dans certaine saison de l'année il est impossible d'en manger. La laine de ces animaux est fort belle,[H] & plus longue que celle des Moutons de Barbarie. Quoiqu'ils soient plus petits que nos Boeufs, ils ont les cornes beaucoup plus grosses & plus longues. Leurs racines se joignant sur le haut de la tête, forment un espece de bourlet & descendent à côté des deux yeux, presqu'aussi bas que les Nazeaux. Ensuite le bout remonte en haut, & forme une espece de croissant. Il y en a de si grosses qu'on en voit de séparées du crâne qui pesent ensemble 60 livres. Ils ont les jambes si courtes, que leur laîne traîne par terre lorsqu'ils marchent; ce qui les rend si difformes qu'on a peine à distinguer d'un peu loin de quel côté ils ont la tête. Il n'y a pas une grande quantité de ces animaux, & les Sauvages les auroient d'autant plûtôt détruits, s'ils s'étoient avisés d'en faire la chasse, qu'ayant les jambes très-courtes, on les tue dans les tems de neige sans qu'ils puissent fuir. Il y a dans le même Païs une mine de cuivre rouge, si abondante & si pure, que sans le passer par la forge, les Sauvages ne font que le frapper entre deux pierres, tel qu'ils le recueillent dans la mine, & lui font prendre la forme qu'ils veulent lui donner.

[Note H: Leurs Peaux se peuvent passer, & sont très belles, quoique diverses Relations assurent qu'elles sont trop foibles pour souffrir l'apprêt. Il seroit a souhaiter qu'on fût mieux informé de leur bonté, car le nombre de ces animaux est réellement prodigieux.]

Les Nations qui habitent de ce côté-là sont d'une physionomie fort douse & fort humaine; mais le Païs est d'ailleurs fort ingrat. Il n'y a point de Castors ni d'autres pelleteries. Ils ne vivent que de Poissons, & de Cerfs qu'on nomme Cariboux. Les Lievres y sont beaucoup plus grands qu'en France. Ils sont blancs l'hyver, & gris l'Été: leurs oreilles sont fort grandes & toujours noires. Leur poil ne tombe point, comme aux Lievres de l'Europe; de sorte que des peaux d'hyver on feroit de fort beaux manchons.

En suivant la Mer vers le Nord, on trouve un autre Détroit, dont on découvre facilement les terres d'un bord a l'autre. Mais on n'a pû jusqu'à présent pénétrer jusqu'au bout. Les glaces y sont prodigieuses, & les courans insurmontables. Il y a beaucoup d'apparence que ce bras de Mer communique à la Mer de l'Ouest. Ce qui donne lieu à cette conjecture, c'est que lorsque les vents soufflent du Nord, la Mer dégorge par ce Détroit avec tant d'abondance que l'eau s'éleve dans toute la Baye de Hudson dix ou douze pieds plus que la hauteur ordinaire. Les Sauvages racontent qu'après avoir marché plusieurs mois à l'Ouest-Sud-Ouest, ils ont trouvé la Mer, sur laquelle ils ont vû de grands Navires, avec des hommes qui ont de la barbe & des bonnets, & qui ramassent de l'or sur le bord de la Mer, c'est à dire sans doute à l'embouchure des Rivières.

Il y a fort loin dans les terres une Nation nombreuse, qu'on appelle les Plats-Côtés, qui n'a point d'autres ferremens que ceux qu'elle est venue ramasser dans les débris de l'incendie des Danois, ou qu'elle a ravis aux autres Sauvages qui y étoient venus avant elle. Ils se croioient bien payés de la fatigue d'un long voyage, lorsqu'ils avoient pû recueillir trois ou quatre petits clous longs comme le doigt, & tout mangés de rouille. Les Esquimaux du Détroit de Hudson y alloient aussi dans la même vûë; & cette avidité commune pour le fer des Danois, a donné lieu à plusieurs batailles sanglantes.

Au reste, en prétendant que les Danois ne sont entrés qu'après nous dans la Baye de Hudson, nous ne désavouons point que notre premier Établissement n'ait été posterieur à leur infortune. Ce fut Nelson, comme je l'ai déja remarqué, qui bâtit le premier un Fort dans la Rivière à laquelle il donna son nom, & que les François ont nommée depuis la Rivière de Bourbon. Il y arriva d'abord en Automne & fit sa descente dans cette Rivière du côté du Nord. Tous les Sauvages s'étoient déja retirés dans la profondeur des Bois. Nelson s'apercevant qu'il étoit trop tard pour se procurer la connoissance du Païs, & craignant de s'exposer au même malheur que les Danois, dont on ne dit pas néanmoins comment il avoit appris l'avanture, se contenta de planter un poteau auquel il arbora les Armes d'Angleterre pour titre de possession, avec un grand carton sur lequel étoit dessiné un Navire. Il pendit aussi à une branche d'arbre une grande chaudiere pleine de petites marchandises, dont les Sauvages profiterent à leur retour. Comme ils étoient déja instruits de la nature de ces denrées par l'avanture des Danois, ils ne douterent pas que les mêmes Étrangers qui avoient quitté leur Païs en y laissant un si riche dépot, ne revinssent l'année suivante. Ils attendirent jusqu'à la dernière saison. En effet les Anglois arriverent, & trouverent ces Sauvages, qui les reçurent humainement & qui les conduisirent dans les Isles où ils bâtirent le Port Nelson, c'est-à-dire à sept lieues dans la Rivière. Ce fut-là, comme on l'a rapporté, que M. des Groseliers fut surpris de trouver des Anglois lorsqu'il y vint de Québec, & que s'étant emparé du Port Nelson, il en fut mal recompensé par les François.