Voyages Du Capitaine Robert Lade En Differentes Parties De L Af

Chapter 31

Chapter 313,128 wordsPublic domain

Malgré la vérité de ces raisonnemens, qui fut reconnue du plus grand nombre, l'_Ipswich_ nous quitta la nuit suivante pour retourner en Angleterre. Mais je ne laissai pas d'éxécuter ce que j'avois proposé. J'allai, avec la Chaloupe & le Canot de la Lune, vers les Isles qui sont situées au-dessous de Hatton's-head-land. Il fallut beaucoup de précautions & d'adresse pour nous défendre des glaces. Enfin je trouvai un ancrage qui me parut assez bon, dans une grande Isle dont la terre est noirâtre, & ressembloit beaucoup à celle d'où l'on avoit tiré de la matiére minerale. Je ne perdis pas un moment pour en faire mon rapport aux Équipages, & j'engageai deux de nos Vaisseaux à venir tenter l'avanture. Nous trouvâmes en effet dans l'Isle une si prodigieuse quantité de mineral, que si la bonté eût répondu à l'épreuve qu'on prétendoit en avoir faite à Londres, il y auroit eu de quoi satisfaire les plus avides. Une découverte qui nous parut si heureuse fit donner mon nom à l'Isle, avec l'addition d'un mot qui marquoit mon bonheur, _Best-Blessing_. Mais la joie que tout le monde en ressentit fut troublée par le malheur de l'Anne, qui en entrant dans le Havre échoua sur un rocher à fleur d'eau. On le délivra néanmoins d'un si grand danger, & pendant que les Travailleurs se hâtoient de recueillir le plus de matiére minerale qu'il leur fût possible, les Matelots n'épargnerent rien pour radouber & calfeutrer les Vaisseaux. J'entrepris de faire monter la Chaloupe que j'avois apportée en fagot; mais il se trouva qu'il ne nous restoit plus assez de clous & de chevilles de fer pour achever cette ouvrage. J'avois heureusement un Forgeron dans mon Équipage, quoique je n'eusse ni enclume ni marteau. La nécessité excite l'industrie. Deux petits soufflets tinrent lieu d'un grand; une piece d'artillerie servit d'enclume, les pincettes, les grils, & les pêles furent employées à faire des cloux & des chevilles de fer. Tandis qu'on poussoit cet ouvrage, je pris avec moi quelques-uns de mes gens, & j'allai au Cap de Hatton's-head-land, qui est la partie la plus élevée de tout le Détroit, dans le dessein de monter au sommet, & non-seulement d'y découvrir, autant qu'il seroit possible, s'il restoit beaucoup de glaces dans le passage, mais encore d'y lever le plan de toutes les parties basses de cette Côte. Je n'eus pas autant de peine que je l'avois apprehendé à gagner le sommet du Cap. Dans l'a saison où nous étions encore, tandis que la Mer étoit remplie de glaces, les terres étoient découvertes, & dans un grand nombre d'endroits elles ne se sentoient plus des rigueurs de l'hyver précedent. Nous trouvâmes en chemin quantité de cette matiére qu'on croyoit propre à donner de l'or. Étant arrivé le 13 d'Août au sommet du Cap, j'y fis dresser une Croix de pierre, pour marquer qu'il y étoit venu des Chrétiens. Après avoit levé mes plans, sans avoir tiré beaucoup d'éclaircissement de ma situation pour ce qui concernoit les glaces, je ne pensai qu'à rejoindre nos Vaisseaux. Mais en descendant au long d'une forêt de sapins, nous vîmes venir à nous un grand ours blanc, qui sembloit chercher sa proye. Noue pensâmes si peu à l'éviter que souhaitant au contraire d'en faire notre nourriture, nous nous disposâmes a l'attaquer. L'entreprise n'étoit pas téméraire puisque j'avois six hommes avec moi. Cependant il se défendit avec tant de force & de furie que deux de mes gens furent blessés, & qu'après avoir essuyé cinq ou six coup de feu, il paroissoit encore en état de se faire redouter; mais un coup de pique, la seule que nous eussions avec nous, l'abbatit à nos pieds; & le bras de celui qui l'avoit frappé fut si vigoureux, que le tenant ferme contre la terre au bout de sa pique, il nous donna le tems de l'achever avec nos autres armes. Comme nous n'avions qu'à descendre, il nous fut aisé de faire rouler ce monstrueux animal jusqu'au rivage, & de le mettre dans la Chaloupe. Les vingt hommes dont mon Équipage étoit composé eurent de quoi se nourrir de sa chair pendant plusieurs jours.

Le 18, ayant trouvé à mon retour la Chaloupe montée par l'industrie de mes Matelots, je résolus de m'y hazarder avec les plus résolus, pour trouver, au travers des glaces, le moyen d'entrer dans le Détroit de Frobisher. Tout le monde s'efforça de me faire abandonner cette entreprise, & les Charpentiers mêmes qui avoient monté la Chaloupe me protesterent qu'ils ne s'y hazarderoient pas eux-mêmes, parce que ce petit Bâtiment n'étoit lié qu'avec de mauvaises chevilles de fer. Leur témoignage refroidit ceux qui devoient m'accompagner. Je n'aurois pas voulu moi-même qu'on eût pû m'accuser d'obstination & d'imprudence. Ainsi me tournant vers mon Lieutenant, & mes plus fideles Matelots, je leur representai que l'honneur ne nous permettoit pas d'abandonner légerement notre entreprise; qu'il falloit du moins retrouver notre Amiral, dont nous n'avions point eu de nouvelles depuis plusieurs jours; qu'avec le grand dessein de trouver une route à la Mer du Sud, qui faisoit l'attente commune de toute l'Angleterre, nous avions le motif de nous enrichir par le mineral que nous avions découvert, & qu'il falloit nous donner le tems de recueillir; qu'à la vûe seule il paroissoit plus riche que celui dont on avoit déja fait l'essai à Londres, quoiqu'au fond il pût fort bien être vrai que l'un & l'autre ne fussent que des pierres inutiles; mais enfin que le bon sens nous obligeoit de ne pas négliger de si belles apparences. Et m'adressant ensuite aux Charpentiers, je les sommai publiquement de me dire en conscience si la Chaloupe étoit assez forte pour s'y pouvoir hazarder. Après s'être consultés un moment, ils me répondirent qu'oüi, pourvu qu'on évitât les glaces, & qu'il ne s'élevât point d'orage.

Il ne m'en falloit pas davantage, & je m'apperçus aisement que la reponse des Charpentiers avoit rendu le courage à mes Matelots. Ceux mêmes de quelques autres Vaisseaux s'offrirent à partager avec moi les perils & la gloire de mon entreprise, & Jean Gray Pilote de l'Anne, declara genereusement que rien ne seroit capable de l'en empêcher. Je partis enfin dans la Chaloupe, accompagné de dix-neuf personnes, avec des vivres & d'autres provisions. Mon Vaisseau que je laissai à l'ancre, demeura sous la conduite de mon Écrivain, rien n'ayant pû engager mon Lieutenant & mon Pilote à me voir partir sans me suivre.

Il fallut ranger d'abord la côte en ramant l'espace de trente lieues, c'est-à-dire jusqu'à l'endroit le plus dangereux du Détroit. Nous passâmes alors à l'autre bord, & le suivant au Nord, nous tinmes route vers l'Isle Comtesse dans la Baye de Warwick, esperant ainsi découvrir l'Amiral & les autres Vaisseaux qui nous manquoient, ou trouver quelques debris de leur naufrage. Ce ne fut pas sans risque que nous traversâmes vers l'autre rivage. La force du courant nous fit dériver avec tant de vitesse, que la nuit suivante nous fûmes obligés de mouiller entre des rochers, près de la Côte brisée de l'Isle de Gabriel, un peu au-dessus de la Baye de Warwick. Nous trouvâmes près du rivage des pierres élevées en Croix, signe qu'il y étoit venu des Chrétiens.

Le 22 d'Août nous eûmes la vûe de la Baye de Warwick. Nous descendîmes à terre pour nous en assurer encore davantage, en la reconnoissant du sommet d'une Colline. Nous continuâmes de ranger la Côte du Nord; mais en passant sous une montagne, nous apperçûmes de la fumée, & lorsque nous fûmes plus près du Rivage, on distingua des hommes qui faisoient voltiger une espece de drapeau. L'usage des naturels du Païs étant de nous donner ces figures quand ils apperçoivent quelque Chaloupe, nous fûmes portés à croire que c'étoient des Sauvages. On découvrit ensuite quelques tentes, & l'on distingua la couleur de ces drapeaux qui étoient blancs & rouges. Cependant comme on ne voyoit ni Vaisseau ni Havre à quatre ou cinq lieues à la ronde, & que d'ailleurs on ne s'imaginoit pas qu'aucun de nos gens eût pris cette route, on ne sçavoit à quel jugement s'arrêter. Je résolus, à tout hazard, de descendre à terre avec la meilleure partie de mes gens, & si c'étoit des Sauvages, de fondre brusquement sur eux; non pour leur causer aucun mal, mais dans l'espérance d'en saisir quelqu'un au milieu du désordre, pour les engager au contraire à traiter sans crainte avec nous. Aucun de nos Vaisseaux n'avoit encore pû parvenir à commercer personnellement avec eux, & nous admirions néanmoins la bonne foi avec laquelle ils n'avoient pas manqué d'apporter des équivalents pour nos marchandises dans les lieux où nous leur en avions laissées.

Notre incertitude ne dura pas longtems. C'étoient les gens de l'York, notre Vice-Amiral, qui se hâterent de venir au-devant de nous. On s'embrassa tendrement, avec toute la joie qu'on devoit trouver à se revoir, après avoir essuyé tant de dangers. Leur Vaisseau étoit depuis peu de jours dans un fort bon Havre, qu'ils avoient découvert sur cette Côte, & s'étant hazardés à pénétrer plus de dix lieues dans les Terres sans avoir pû joindre un seul Sauvage, ils y avoient trouvé une mine qu'ils avoient foüillée fort heureusement. Ils m'assurerent que le Chevalier Frobisher étoit dans la Baye de Warwick. Je pris le parti de le chercher aussi-tôt, pour lui faire voir le mineral que j'avois découvert dans l'Isle Best-blessing, & dont j'avois apporté des montres. La route me fut si facile, que ne perdant point la terre de vûe, rien ne m'empêcha d'y descendre à chaque occasion que j'eus de voir quelque Hute des Sauvages, & d'esperer de pouvoir les y joindre. Après l'avoir tenté deux fois inutilement, je me déterminai enfin, aux premières Hutes que j'apperçus, à demeurer caché le long du rivage jusqu'à l'entrée de la nuit; & suivant dans l'obscurité la route que mes yeux s'étoient tracés pendant le jour, je gagnai, avec dix de nos gens, une Hute dont je me flattai que les Habitans ne pourroient pas m'échapper. La porte en étoit fermée. J'avois apporté une chandelle & tout ce qui étoit nécessaire pour allumer du feu. Mais ayant frapé modestement à la porte aussi-tôt que j'eus de la lumiére, je fus obligé de redoubler mes coups pour m'assurer que la Hute étoit sans Habitans, puisqu'il ne s'y faisoit aucun bruit, & qu'elle tardoit si longtems à s'ouvrir. Il ne fallut pas de grands efforts pour l'enfoncer. Nous n'y trouvâmes personne; mais quelques instrumens de fer, & quantité de pieux qui paroissoient avoir été travaillés nouvellement me firent juger que les Sauvages y étoient venus pendant le jour. Je résolus d'y passer le reste de la nuit, dans l'espérance qu'ils y reviendroient le lendemain, & qu'ils ne pourroient point nous échapper. En effet, un quart d'heure après la pointe du jour, nous vîmes, par un trou que nous avions menagé dans le mur, deux hommes qui s'approchoient, avec une femme qui portoit un enfant dans ses bras. Nous les laissâmes venir si près, qu'étant sortis brusquement à leur rencontre, ils prirent en vain la fuite pour se dérober à nous. Nos caresses les firent bien-tôt revenir de leur effroi. Ils étoient vêtus de peaux de chiens marins. Nous les conduisîmes à la Chaloupe, où tout l'Équipage s'empressa par mon ordre de les traiter avec amitié, & lorsqu'on les eut fait bien boire & bien manger, je remis l'un des deux hommes sur le rivage avec plusieurs petits presens, dans l'espérance qu'il retourneroit aussi-tôt vers les gens de sa Nation. Mais, soit que la femme & l'enfant fussent à lui, & que cette raison le retint, soit qu'il fût arrêté par d'autres motifs que nous ne pûmes pénétrer, il ne s'éloigna pas d'un seul pas, comme s'il eut attendu pour partir qu'on lui rendît les autres. Je balancai si je ne les emmenerois pas tous trois. Enfin je leur rendis la liberté, & je me figurai que s'il restoit quelque espoir de tirer d'entre leurs mains cinq hommes qu'ils nous avoient pris dans les navigations précedentes, c'était par la douceur qu'ils pourroient s'y laisser engager. Mais je ne voulus point m'écarter sans avoir retourné vers leurs Hutes. Celles que nous avions vûes n'étoient que des especes de tentes qui leurs servent dans la belle saison. M'étant avancé avec la meilleure partie de mes gens, je découvris une douzaine de ces misérables, qui prirent la fuite à notre approche. Nous apperçumes leurs Habitations d'hyver, ou plûtôt leurs trous, que nous ne pûmes regarder sans surprise & sans compassion. Ce sont des lieux souterrains qui ont deux toises de profondeur sous terre, & qui sont rondes comme nos fours. Ils sont si près les uns des autres qu'on les prendroit pour des tanieres de renards, ou pour des trous de lapins. Les Sauvages les creusent tellement par dessous que l'eau qui vient d'enhaut s'y écoule sans les incommoder. Leur situation est à l'abri des vents, & l'entrée regarde le Sud. Les parois de ces logis souterrains sont comme incrustés d'os de baleine depuis le bas jusqu'au haut, & l'ordre en est aussi industrieux que celui de nos aix. Les ouvertures sont fermées exactement par des nerfs, qui joignent des peaux de chiens marins au lieu de tuiles. Ces maisons n'ont qu'un appartement, dont la moitié plus élevée d'un pied que l'autre est pavée de larges pierres, & l'autre, qui est couverte de mousse, sert aux fonctions du menage. Tout ce que nous y apperçumes me fit juger qu'ils y vivent comme des bêtes, & qu'ils séjournent dans un même lieu jusqu'à ce que l'extrême saleté les en chasse. Nous y trouvâmes plusieurs arcs, & nous en emportâmes quelques-uns. Ils ont pour armes, avec l'arc, la fronde & le dard. Leurs arcs sont de bois, de la longueur d'une aulne d'Angleterre. Ils sont renforcés par des nerfs, & les cordes sont aussi de nerf. Leurs fléches sont de trois pièces: le devant & le derriere est d'os, le milieu de bois, & la longueur est de deux pieds. Chaque fléche a deux plumes taillées sur le devant du tuyau, & pour la décocher ils font reposer le plat de la plume sur le bois de l'arc. Elles ont trois différentes têtes, de pierre, ou d'os, ou de fer en forme de coeur; ces têtes sont aiguisées des deux côtés, & fort pointues. Elles sont peu fermes, parce qu'elles sont mal jointes à la fléche; ce qui les rend peu dangereuses si elles ne sont décochées de fort près. Leurs dards sont de deux sortes. Ils en ont à diverses pointes qui avancent par-devant. Le milieu est d'os. Ils ont des instrumens de bois qui leur servent à lancer ces dards avec beaucoup de vîtesse. L'autre espece est plus grande, & ressemble assez à nos épées.

Ils chassent aux oiseaux & aux autres bêtes avec leurs autres armes, & prennent le poisson au dard. Cependant tous ces instrumens sont si mal faits qu'ils ne peuvent s'en servir qu'avec peine; & pour le fer dont ils les garnissent, je m'imagine qu'ils sont en commerce avec quelque Nation qui leur en fournissent. Ils ont sur la tête une espece de capuchon long & pointu. S'ils veulent marquer de l'amitié à quelqu'un, ils lui font présent de la pointe de ce capuchon. Les hommes ne le portent pas tout-à-fait si pointu que les femmes. L'un & l'autre sexe porte la même chaussure, qui va jusqu'aux genoux sans aucune ouverture. Elle est de cuir, & les femmes en mettent deux ou trois paires l'une sur l'autre. Ils portent dans ces chaussures leurs couteaux, leurs aiguilles, & les autres petits instrumens de la même espece; & pour empêcher qu'elles ne tombent, ils y passent un os qui les soutient, depuis le talon jusqu'au genou. Ils préparent leurs peaux avec le poil. Elles sont douces & unies. En hyver, & dans le tems humide, le poil est en dedans. Telle est leur parure. On n'a pû sçavoir encore quelle est leur Religion, ni s'ils en ont une. On ignore aussi s'ils sont Antropophages; mais ils mangent crues toutes les sortes de viande qui leur servent d'alimens, chair & poisson. Je ne découvris aucun de leurs Bateaux au long de cette Côte; mais j'en ai vû dans plusieurs autres occasions. Ils en ont de deux sortes, qui sont de cuir, garnis en dedans de planches quarrées, jointes par des courroies avec beaucoup d'industrie. Les grands ressemblent à nos Bateaux à rame, & peuvent tenir seize, dix-huit, & même vingt personnes. Ils mettent vers la proue une voile de boiaux de bêtes, cousus fort proprement ensemble. L'autre sorte de Canots est si petite qu'ils ne contiennent qu'un homme. En général les Pays qui environnent tous ces Détroits sont hauts & pierreux. On y voit dans toutes les saisons des Montagnes couvertes de neige. Il n'y a presque rien de plain & d'uni, & point du tout d'herbe, excepté un peu de mousse qui se trouve dans les lieux bas & humides. À la réserve du sapin on peut dire aussi qu'il n'y a point de bois, & que le Pays est sans arbre & sans plantes. Mais il n'en est pas moins rempli de gibier. On y trouve des ours blancs en grand nombre, des loups, des cerfs à peu près de la couleur de nos ânes, & dont le bois est beaucoup plus large & plus élevé qu'aux nôtres. Leur pied a sept ou huit pouces de tour, & ressemble à celui de nos boeufs. On y trouve des liévres, des perdrix, &c. Il n'y a point de Rivière, ni d'eau courante dans le Détroit de Frobisher, & dans la Baye de Warwick, ce qui n'est pas surprenant puisque le froid y durant sans cesse pendant les quatre saisons de l'année, endurcit & resserre tellement la terre que les eaux ni peuvent avoir d'issuë comme dans les autres Pays, ni former un bassin & se répandre dans un lit. Dans plusieurs endroits la terre se trouve gelée à quatre ou cinq brasses de profondeur, & les pierres attachées si fortement ensemble qu'on ne peut les séparer qu'a coups de marteau. Cependant une partie des neiges fond en Eté, & coule des montagnes dans des cavités, comme dans un vivier ou dans un marais. À la longue elles s'y imbibent dans la terre.

Je trouvai l'Amiral vers le soir du même jour. Son Vaisseau étoit en fort bon état, par le soin qu'il avoit pris de le faire radouber. Il avoit ramassé beaucoup de matiére minerale. Il me donna ses ordres, dont le principal étoit de nous rassembler tous à Haton's-head-land, où j'avois laissé mon Vaisseau. Mais il parut fâché que j'eusse rendu la liberté aux trois Sauvages que j'avois eus dans ma Chaloupe. Son désir auroit été non-seulement d'en emmener quelques-uns en Angleterre, mais de s'en servir pour apprendre leur langue, ou leur donner quelque connoissance de la nôtre. Il en paroissoit de tems en tems, & l'on en avoit vû jusqu'à sept ou huit Barques à la fois, qui rodoient sans doute pour surprendre ceux de nos gens qui travailloient aux mines. On se flatta de pouvoir les surprendre avec les Chaloupes, car ils se gardoient bien de paroître lorsqu'ils decouvroient un gros Bâtiment. Mais avant que nos Chaloupes se fussent rassemblées, ils furent avertis de ce mouvement par d'autres Sauvages qu'ils avoient postés sur les hauteurs; ils prirent la fuite, & laisserent près de leurs trous un des plus grands Javelots dont ils ayent l'usage. Cette défiance, qui leur avoit appris à fuire dès qu'ils nous soupçonnoient de vouloir nous approcher, venoit sans doute, de la pensée, que nous cherchions à vanger la captivité ou la mort de nos cinq hommes.