Voyages Du Capitaine Robert Lade En Differentes Parties De L Af
Chapter 29
Mais en calculant les provisions qui étoient arrivées par les deux Vaisseaux, & le nombre de bouche qu'il y avoit à nourrir pendant un hyver, dont la durée pouvoit aller jusqu'à dix mois, M. Baily fit confesser à M. Lidal que la résolution du Conseil étoit beaucoup moins prudente que celle du départ. Il se trouvoit, par un compte clair, qu'on ne pouvoit faire fond pour chaque tête que sur quatre livres de farines par semaines. M. Liddal, qui avoit l'humeur fort vive, répondit à cette objection que le pis aller étoit de mourir de faim tous ensemble. Mais les raisonnemens de M. Baily prévalurent enfin, & les deux Vaisseaux retournerent cette année avec une partie des gens qui avoient souffert les rigueurs de l'hyver précedent. Entre plusieurs curiosités qu'ils rapporterent, on a conservé, dans les papiers de la Compagnie, quelques mots du langage des Indiens de la Baye, que M. Bayly même avoit pris soin d'écrire de sa main.
/*[3] Arakana, du pain. Astam, venez ici. Assine, du plomb. Apit, un gril. Arremitogisy, parler. Anotch, tout-à-l'heure. Chickahigon, une hache. Esckon, des ciseaux. Pishihs, une petite chose. Pastofigon, un canon. Pistosigou à hish, un pistolet. Pihikeman, un grand couteau. Petta à Shum, donnez-moi une piece. Peguish à con gau moon, je mange du potage ou du pudding. Spog, une pipe. Stenna, du tabac. Shckahoun, un peigne. Tapoy, cela est vrai. Manitohinggin, un habit rouge. Metus, des souliers. Mokeman, un couteau. Mickedy, _ou_ Pickau, de la poudre. Mekihs, des colliers. Moustodauhish, une pierre. No munnish e to ta, je ne vous entend point. Owma, celui-ci, ceci. Tancey, ou. Tinisonec iso? comment appellez-vous cela? Tequan? que dites-vous? */
M. Bayly, à son retour en Angleterre, rendit compte de toutes ses observations, & des facilités qu'on pouvoit trouver à donner plus d'étendue à notre commerce dans la Baye de Hudson. Les espérances qu'il fit concevoir, dépendant particuliérement de la certitude des vivres pendant l'hyver, on résolut de pourvoir si libéralement à cet article, qu'il y eût toujours pour chaque tête le double de la nourriture nécessaire. Ce fut sur ce fondement qu'on résolut de fortifier l'année suivante Port Nelson, qui avoit été si négligé jusqu'alors, que M. des Groseliers avoit été forcé de l'abandonnée avec le petit nombre d'Anglois qu'il y avoit eu pendant quelque tems. M. Jean Bridger fut nommé pour cette entreprise, sous le titre de Gouverneur de la partie Occidentale de la Baye de Hudson, depuis le Cap Henriette Marie, qui fut compris dans le Gouvernement de la partie Occidentale.
M. Jean Nixon succeda l'année suiyante à M. Liddal, & ce fut sous lui que la Compagnie transfera l'Établissement du Fort Rupert à la Rivière de Chickewan, lieu plus fréquenté par les Indiens. L'isle de Charlton commença aussi dans le même tems à se peupler, & à devenir le rendez-vous de tous les Facteurs de la Baye, qui y transporterent leurs marchandises, pour y charger les Vaisseaux à mesure qu'ils arrivoient d'Angleterre.
Ce ne fut qu'en 1682, que M. Bridger s'embarqua pour le Port Nelson. Avant qu'il y put arriver, Benjamin Gillam, Capitaine d'un Vaisseau de la nouvelle Angleterre, & fils du Capitaine Gillam, qui eommandoit le Prince Rupert au service de la Compagnie, s'étoit établi au même lieu; & par un autre hazard, à peine y avoit-il passé quinze jours que MM. des Groselers & Ratisson, qui avoient quitté le service de la Compagnie Angloise sur quelques mécontentemens, y étoient venus aussi du Canada, à la tête d'une nouvelle Compagnie de François. Gillam n'avoit point été assez fort pour les repousser. Mais il étoit demeuré au Port Nelson, où M. Bridger arriva dix jours après les François. À son arrivée MM. des Groseliers & Ratisson lui firent signifier, sur son Vaisseau, qu'il eût à se retirer promptement, parce qu'ils avoient pris possession de ce lieu au nom du Roi de France. M. Bridger ne laissa point de débarquer une partie de ses marchandises, & de mettre ses gens à l'ouvrage pour former son Établissement. Les François demeurerent aussi sans aucune marque d'hostilité. M. Ratisson se lia même fort étroitement avec M. Bridger, & cette amitié dura depuis le mois d'Octobre 1682 jusqu'au mois de Février de l'année suivante; mais sur quelque differend qui s'éleva, Groseliers & Ratisson se saisirent de Bridger, de Gillam, & de leurs gens, & de tous leurs effets. Les ayant gardés Prisonniers pendant quelques mois, ils partirent enfin pour Québec, où ils menerent avec eux Bridger & Gillam; mais ce fut après avoir embarqué le reste des Anglois dans une fort mauvaise Barque, avec laquelle ils eurent le bonheur de joindre un Vaisseau Anglois près du Cap Henriette Marie.
Groseliers & Ratisson repasserent de Québec en France. La Compagnie d'Angleterre ayant appris leur retour en Europe, leur écrivit pour leur promettre d'oublier le tort qu'ils lui avoient fait, & de les employer avec des appointemens considérables, s'ils vouloient entreprendre de chasser du Port Nelson les François qu'ils y avoient établis, & faire tomber entre les mains des Anglois toute la pelleterie qu'ils y avoient amassée, comme une sorte de dédommagement pour les pertes que la Compagnie avoit essuyées. Cette proposition leur fut si agréable, que s'étant rendus en Angleterre, ils reprirent la route du Port Nelson, d'où ils chasserent en effet leurs compatriotes. Le Capitaine Jean Abraham fut nommé Gouverneur à la place de M. Bridger, & conserva cet emploi jusqu'en 1684.
De l'autre côté, M. Nixon, Gouverneur du Fort Rupert, fut rappellé en 1683, & reçut pour successeur Henry Sergeant, sous lequel, ou du moins par les instructions duquel je trouve que cet Établissement fut transferé sur la Rivière de Chickewan, qu'on a nommée depuis la Rivière d'Albany. On y bâtit un nouveau Fort, dont le Gouverneur fit le lieu de sa résidence. Il est au fond de la Baye, au-dessous de la Rivière Rupert. M. Sergeant eut ordre d'apporter tous les ans, au commencement du printems, toutes les pelleteries qu'il auroit amassées à l'Isle de Charlton, pour y attendre les Vaisseaux de la Compagnie, & de visiter les autres Établissemens, pour en faire apporter la pelleterie au même rendez-vous.
Les choses demeurerent dans cet état jusqu'en 1686, que M. le Chevalier de Troies vint de Québec avec un corps de François, qui nous chasserent de nos Établissemens. Nous y rentrâmes en 1696; mais l'année suivante, nous perdîmes dans les glaces, à l'entrée de la Baye deux Vaisseaux, le _Hamshire_ & l'_Owners_. Cette perte découragea la Compagnie, & le commerce fut languissant jusqu'à la guerre du commencement de ce siécle, qui nous fit tout perdre, à l'exception du seul Fort d'Albanie, où M. Knight eut l'art de se soutenir jusqu'en 1706, qu'il resigna son Poste à M. _Fullerton_. Rien ne marque mieux la décadence de nos affaires que le silence de tous nos gens de Mer jusqu'à la paix d'Utrecht. Mais on trouve dans la relation d'un étranger, nommé M. Jéremie, le récit suivant. Il parle comme témoin.
»J'étois de l'embarquement qui se fit en France par les soins de M. de la Forêt. Nous nous rendimes à Plaisance avec quatre Vaisseaux, dont M. d'Iberville Gouverneur du Canada, prit le commandement. Il s'embarqua sur le _Pelican_, de 50 canons. M. de Serigny, son frere commandoit le _Palmier_, de 40 canons. Le _Profond_, étoit commandé par M. du Gué; & M. de Charrier commandoit le _Vespe_.
Lorsque nous fûmes entrés dans le Détroit de Hudson, les glaces nous forcerent de nous separer. M. d'Iberville prit le devant & M. du Gué fut poussé par les courans, tout-à-fait du côté du Nord, où il rencontra trois Navires Anglois contre lesquels il se battit depuis huit heures du matin jusqu'à onze heures du soir, sans que les Anglois le pussent prendre. M. d'Iberville arriva le 5 de Septembre à la rade de Port Nelson, que les François avoient nommé en 1694 le Fort Bourbon, comme ils avoient donné à la Rivière le nom de Sainte Therese, parce qu'ils avoient réduit ce jour-là le Païs sous leur obéïssance. Il envoya sa Chaloupe à terre, avec 25 hommes de son Équipage.
Le 6 les Navires Anglois arriverent. M. d'Iberville se disposa à les recevoir. Il leva les ancres & fut au devant d'eux. Le voyant seul contre trois, ils se flattoient de l'enlever; mais ils furent extrêmement surpris de l'intrépidité avec laquelle il alla les attaquer. Dès sa première volée, il en traita un si mal qu'il le força de se rendre sans oser plus remuer. Ensuite, il perça le côté à l'Amiral qui étoit de 50 pièces de canon, contre lequel il fit tirer si à propos sa volée, qu'avant que les Anglois eussent le tems de changer de bord, ils virent la moitié de leurs voilures dans l'eau, & coulerent à fond devant leur troisiéme Vaisseau qui ne pensa qu'à se sauver. M. d'Iberville lui donna la chasse, mais il ne put l'empêcher de s'éloigner à la faveur de la nuit, & retournant vers sa prise il s'en mit en possession.
La nuit du sept au huit, il s'éleva une si furieuse tempête du vent du Nord, que M. d'Iberville & sa prise furent jettés sur la Côte sans pouvoir l'éviter. Le Navire Anglois fut perdu comme l'autre, avec vingt trois hommes qui se noïerent. Tous les autres se sauverent à terre, parce qu'heureusement la marée se trouva basse.
Tous nos Vaisseaux s'étant rassemblés, nous commençâmes l'attaque du Fort. Les Anglois firent peu de resistance, & lorsqu'ils eurent appris de leurs gens mêmes le sort de leurs Navires, ils se rendirent sans capitulation. M. d'Iberville ayant fait son entrée dans le Fort, y mit l'ordre qui convenoit aux interêts de la France; après quoi il s'embarqua le 14 de Septembre sur le Profond pour retourner en Europe. Il n'emmena que le Vespe, parce ce que le Palmier avoit cassé son Gouvernail en touchant sur une barre; & M. Serigny qui le commandoit, demeura Gouverneur du Fort.
En 1698, il vint un autre Navire à qui l'on avoit eu soin de faire apporter un Gouvernail, parce que dans tout ce Païs, qui n'est couvert que de Sapins, on ne trouve point de bois qui puisse servir à cet usage. Alors les deux Vaisseaux repasserent en France, & M. de Serigny laissa le commandement du Fort à M. de Matigny son parent. Pour moi j'y restai avec le titre de Lieutenant & ma qualité d'Interprete. Il y eut successivement trois Gouverneurs, sous lesquels il ne se passa rien de remarquable.
En 1707, après avoir demandé plusieurs fois mon congé à MM. de la Compagnie pour repasser en France, j'eus le bonheur enfin de l'obtenir. À mon arrivée à la Rochelle, je fus proposé à la Cour pour aller relever celui qui commandoit au Fort Bourbon. C'étoit alors M. de Lille, frere de M. de Saint Michel, qui étoit autrefois Capitaine de Port à Rochefort.
Je levai une nouvelle Garnison à la Rochelle, avec laquelle je partis en 1708. Mais lorsque nous eûmes gagné l'entrée de la Baye de Hudson, les vents nous furent si longtems contraires, qu'ils nous forcerent de relâcher à Plaisance, où nous tirâmes des vivres du Canada. L'année suivante ayant eu le vent plus favorable, je me rendis au Fort Bourbon, & j'y trouvai M. de l'Isle dans le dernier embarras. Il étoit à la veille de manquer de vivres. Comme j'étois arrivé fort tard, & que le Navire avoit été fort maltraité par les glaces, il fallut faire un second hivernement, ce qui causa une perte considérable à MM. de la Compagnie, qui avoient tout à la fois deux Garnisons, avec un gros Équipage, à payer & à nourrir. Pendant l'hiver M. de l'Isle fut attaqué d'un asthme dont il mourut. Je suis resté pendant six ans Gouverneur du Fort Bourbon, où j'avois eu l'honneur d'être établi par une commission du Roy que je garde encore, quoique mes Prédécesseurs n'eussent jamais eu cet avantage; & je n'ai quitté mon emploi qu'en 1714, lorsque je reçus des ordres de la Cour, avec des lettres de M. de Pontchartrain, pour remettre le Poste aux Anglois, suivant le Xe & le XIe article du Traité d'Utrecht, par lesquels la France restituoit aux Anglois tout ce qu'ils avoient possedé dans la Baye de Hudson, avec les Stipulations contenues dans ces deux articles.
J'ai acquis dans un si long intervalle des connoissances dont je ne suis redevable qu'à mes observations. Quoique le Fort soit bâti sur la Rivière que nous avons nommée Sainte Therese, c'est par la Rivière de Bourbon que descendent tous les Sauvages qui viennent en traite. Cette Rivière est d'une si grande étendue qu'elle passe par plusieurs grands Lacs, dont le premier, éloigné de la Mer d'environ 150 lieues, n'a pas moins de 100 lieues de circonférence. Les Sauvages le nomment Tatusquoiaousecahigan, ce qui veut dire Lac des Forts. Il s'y décharge du côté du Nord une Rivière que l'on nomme Quisisquatchiouen, c'est à dire _Grand courant_. Cette Rivière prend sa source d'un Lac éloigné du premier de plus de 300 lieuës, qui se nomme _Michinipi_ ou _Grande Eau_, parce qu'en effet il est le plus grand & le plus profond de de tous les Lacs. Il a plus de 600 lieues de tour, & reçoit plusieurs Rivières, dont les unes correspondent avec la Rivière Danoise & les autres dans le Païs des Placotes de Chiens. Autour de ce Lac & le long de toutes ces Rivières, il y a quantité de Sauvages, dont les uns se nomment Gens de la grande Eau & les autres sont les Assinibouels. Il faut remarquer qu'autant que les Esquimaux sont farouches & barbares, autant ceux-ci sont humains & affables, aussi-bien que ceux avec qui l'on entretient commerce dans la Baye de Hudson. Ils ne traitent les François qu'avec les noms de peres & de patrons. Ils sont amis de la vérité & de la justice, & le mensonge passe parmi eux pour un grand crime.
À l'extrêmité du Lac des Forts, la Rivière Bourbon reprend son cours, qui procede d'un autre Lac, nommé Anisquaounigamou, c'est à dire, jonction des deux Mers, parceque dans son milieu les terres s'approchent & se joignent presqu'entierement. La partie du côté de l'Est, qui est située en long, à peu près Nord & Sud, est un Païs de terres épaisses, où l'on trouve beaucoup de Castors & d'Orignaux. Là commence le Païs des Cristimaux. Le climat y est beaucoup plus temperé qu'au Fort Bourbon. Le côté de l'Ouest de ce Lac est rempli de fort belles prairies, dans lesquelles il y a quantité de bestiaux. Ce sont des Assinibouels qui occupent tout ce Païs. Ce Lac n'a pas moins de 400 lieues de tour, & 200 lieues environ du premier.
À 100 lieues plus loin, vers l'Ouest-Sud-Ouest, toujours le long de cette Rivière, il y a un autre Lac qu'ils nomment Ouenipigouchi, ou la petite Mer. C'est à peu près le même Païs que le précedent. Ce sont des Assinibouels, des Cristimaux & des Sauteurs, qui occupent les environs de ce Lac. Il a 300 lieues de tour. À son extrémité, est une Rivière qui se décharge dans un Lac que l'on nomme Tacamiouen, & qui est moins grand que les autres. C'est dans ce Lac que se décharge la Rivière du Cerf, qui est d'une si grande étendue que les Sauvages de la Baye n'ont encore pû aller jusqu'à sa source. Par cette Rivière on en peut joindre une autre, qui porte son courant du côté de l'Ouest, au lieu que toutes celles, dont je viens de parler, se déchargent dans la Baye de Hudson, ou dans la Rivière du Canada. J'ai fait tous mes efforts, pendant que j'étois au Fort de Bourbon, pour envoyer des Sauvages de ce côté là, dans la vûë de découvrir s'il n'y a point quelque mer dans laquelle cette Rivière se décharge. Mais ils sont en guerre continuelle avec une Nation qui leur barre le passage; j'ai interrogé des Prisonniers de cette Nation que nos Sauvages avoient amenés exprès pour me les faire voir. Ils me dirent qu'ils étoient en guerre avec un autre Nation beaucoup plus éloignée qu'eux à l'Ouest; & cette Nation, ajouterent-ils, avoit pour voisins des hommes barbus qui se fortifient avec de la pierre & se logent de même. Ces hommes portant barbe ne sont pas vêtus comme eux & se servent de chaudieres blanches. Ils cultivent la terre avec des outils qui sont aussi d'un métal blanc; & de la manière dont le Sauvage que j'interrogeois me dépeignit le grain qu'ils recueillent, il faut que ce soit du maïs.
Pendant que j'étois à Québec, M. Begon, Intendant du Canada, me pria de lui donner les connoissances que j'avois de ce Pays-là, pour faire entreprendre quelque découverte par la nouvelle France. Mais elle seroit beaucoup plus facile par les routes que je viens de marquer, si nous possedions encore le Fort Bourbon. Outre que le chemin seroit beaucoup plus court, ce sont presque toujours de beaux Pays, où l'on ne manqueroit point de chasse par la quantité d'animaux de toutes sortes d'especes qu'on rencontre dans toutes ces Contrées; sans compter que la terre y produit quantité de fruits sans culture, tels que des pommes, des prunes, du raisin, &c. Au Sud-Ouest du Lac Tacamiouen, on trouve une Rivière qui se décharge dans un autre Lac, nommé le Lac des chiens, & qui n'est pas fort éloigné du Lac supérieur, ou nos Voyageurs vont tous les jours par la Rivière de Montreal.
La Rivière de Sainte Therese, que les Anglois nomment Rivière de Port Nelson, n'a pas plus d'une demie lieue de large à son embouchure où le Fort est situé. En 1710, on fit bâtir, à deux lieues du Fort, du côté du Sud, le Fort Phelipeaux, & un grand Magasin, pour servir de retraite dans les cas pressans. C'est dans ce lieu que commencent les Isles dont la Rivière est entrecoupée. À vingt lieues du Fort, elle se partage en deux bras, & celui qui vient du côté du Nord, que les Sauvages nomment _Apitsibi_, ou Rivière du Barefeux, communique à la Rivière de Bourbon. C'est par cette route que la plûpart des Sauvages qui viennent en traite, descendent, à l'aide d'un Portage qu'ils font, du Lac des Forêts jusqu'à cette Rivière.
Vingt lieues au-dessous de cette première division, il y en a une autre qui vient du Sud, & qui communique à la Rivière des Saintes Huiles dont je vais parler. Le bras qui vient de l'Ouest n'a pas beaucoup d'étendue. Il est divisé en plusieurs petits ruisseaux, sur lesquels on trouve quantité de castors, de loups-cerviers, de martres & d'autres pelleteries.
Entre le Fort Bourbon, & celui de Phelipeaux, est une petite Rivière, qu'on nomme l'Egarée, par laquelle on tire quelquefois du bois de chaufage; commodité précieuse, parce qu'il est fort rare autour du Fort. Plus bas, tout-à-fait à l'ouverture de la Mer, il y a une autre petite Rivière, nommée la Gargousse, dans laquelle les hautes marées amenent quantité de Marsoüins. Elle est si étroite qu'il seroit facile d'y tendre une pêche; & si cette entreprise étoit une fois bien établie, on y feroit tous les ans plus de six cens Bariques d'huile. Les premiers frais ne monteroient peut-être pas à 2000 écus, & la dépense annuelle de l'entretien ne surpasseroit pas 2000 francs; ce qui feroit néanmoins d'un grand profit en France, où les huiles valent toujours de l'argent.
Il n'y a de remarquable au long de la Mer, vers le fond de la Baye de Hudson, que la Rivière que nous nommons des Saintes Huiles, & que les Anglois appellent Hayes, où ils avoient formé un Établissement pour faciliter leur commerce avec les Sauvages. Mais se voyant attaqués par les François, ils mirent volontairement le feu à leur Fort, & brûlerent tout ce qu'ils ne purent emporter. Leur espérance étoit de se réfugier par terre au Fort Bourbon; mais ils furent poursuivis & faits prisonniers. Alors ce poste fut abandonné jusqu'en 1702, que M. de Flamanville, Commandant au Fort Bourbon, reçut ordre de MM. de la Compagnie de Canada d'envoyer M. de Beaumesnil son frere pour le rétablir. Il y fit construire une petite Maison, qu'on ne put entretenir plus de deux ans, parce qu'il en coutoit plus à la Compagnie qu'elle n'en retiroit de profit. Cependant le haut de cette Rivière est rempli de castors. Il y viendroit quantité de Sauvages en traité. On pourroit même y attirer une grande quantité de ceux qui trafiquent avec les Anglois, & qui sont établis au fond de la Baye. La Rivière est fort plate à son entrée, ce qui n'en permettroit l'accès qu'à des Bâtimens de 50 à 60 tonneaux. Il seroit facile de s'y loger, parce que le bois y est commun. Je ne connois pas le Continent de la Baye qui tire vers le poste que les Anglois occupoient pendant la durée de mon emploi. Mais pour revenir au Fort Bourbon, j'ai reconnu que ce poste est très-avantageux pour son commerce lorsqu'il est bien entretenu. On y traite avec les Sauvages à des conditions très-favorables, pourvu qu'on ait des marchandises telles qu'ils les demandent. Le Fort est situé au 57e degré de latitude du Nord. Par conséquent le froid y est extrême pendant l'hyver, qui commence à la Saint Michel & ne finit qu'au mois de Mai. Le Soleil se couche dans le mois de Décembre à 2 heures ¼, & se leve à 9 heures ¼. Lorsque le tems s'adoucit un peu, les perdrix & les lievres y paroissent en abondance. Pendant un hyver que M. de la Grange, Capitaine de Flute de Roi, passa au Fort Bourbon avec son Équipage, nous eûmes la curiosité de compter combien il en feroit apporter au Fort. Au printems nous trouvâmes qu'entre 80 hommes que nous étions, tant de Garnison que d'Équipage, nous avions mangé 90 mille perdrix & 25 mille lievres.
À la fin d'Avril les oyes, les outardes, & les canards, arrivent dans le Pays pour s'y arrêter deux mois. Ces animaux sont en si grand nombre qu'on en peut tuer autant qu'on en veut, & lorsque les Chasseurs de la Garnison sont occupés au travail, on envoye des Sauvages à la chasse, en leur donnant une livre de poudre & quatre livres de plomb, pour vingt oiseaux qu'ils sont obligés d'apporter. Les cariboux passent aussi dans ce tems, pour repasser au mois d'Août, & leurs troupes sont véritablement innombrables. On les tue dans les bois, & plus facilement encore au passage des Rivières, qu'ils traversent à la nage.