Voyages Du Capitaine Robert Lade En Differentes Parties De L Af
Chapter 28
Le 31 de Mars on commença de tous côtés à voir paroître les oyes, les canards, les outardes, & plusieurs autres sortes d'oiseaux qui annoncent l'approche du printems. Les Anglois en prirent un si grand nombre qu'on se trouva dans l'abondance au Fort. Pendant ce tems-là les Indiens étoient toujours dans leurs cahutes. Le bruit s'étoit répandu parmi eux, qu'ils devoient être attaqués par quelques Nations Sauvages que les Missionaires avoient animés contr'eux, parce qu'ils tournoient leur commerce du côté des Anglois. Les François du Canada n'avoient pas employé moins d'artifices pour les empêcher de nous apporter leurs pelleteries. Ils les leur avoient payées beaucoup plus cher; & quelque tems avant l'hyver, ils étoient venus former un Établissement à huit journées de chemin du Fort Anglois de la Rivière de Rupert. M. Bayly mit en délibération s'il ne devoit pas transporter son Établissement dans un autre lieu. Le Conseil fut assemblé le 3 d'Avril 1674. L'opinion de M. Bayly fut de quitter un lieu dangereux. Mais le Capitaine Cole soutint que ce changement le seroit encore plus. Ce fut pendant ce débat que M. de Groseliers arriva heureusement au Fort avec quelques-uns de ses gens. Il fut d'avis que sans abandonner le Fort, qui étoit en état de faire une bonne défense, il falloit aller trafiquer dans d'autres lieux avec les Barques, & prendre pour cela le tems où les Nations Indiennes dont on avoit à se défier, seroient occupées à la chasse.
Pendant ce tems-là les Indiens qui étoient venus pour le trafic, bâtirent leurs Wigawams ou leurs Hutes fort près du Fort; & se retranchant avec presqu'autant d'habileté que les Anglois, ils avoient étendu si loin leurs palissades qu'elles touchoient presqu'aux nôtres. Cependant la communication étoit encore assez libre. Un de ces Barbares, devenu jaloux de sa femme, & l'ayant trouvée dans le Fort des Anglois, tira une hache qu'il portoit cachée sous son habit, & la blessa mortellement à la tête. La crainte d'être puni lui fit prendre aussi-tôt la fuite dans les bois. Un exemple si dangereux porta M. Bayly à donner ordre qu'on ne reçût plus dans le Fort que le Prince de Cuscudah, avec un petit nombre de ses principaux Courtisans, & l'on mit à la porte une garde bien armée.
Comme la neige, & la glace même, commençoit à fondre, elle manquoit souvent sous les pieds des Sauvages; mais ils se tiroient d'embarras en nageant & en barbottant comme des canards, de sorte qu'il y en eut fort peu de noyés. Le grand dégel arriva le 20 d'Avril. Alors les Anglois, qui avoient consumé leur eau-de-vie, leur bierre, & leurs autres liqueurs d'hyver, recommencerent à boire de l'eau. Les oiseaux & les animaux de toute espece devinrent si communs qu'on fut dédommagé des souffrances passées par l'abondance des vivres. Le commerce alloit fort bien avec les Sauvages. Outre les peaux qu'ils avoient apportées, ils se répandoient déja dans les forêts, où leurs chasses étoient fort heureuses. Le Gouverneur ayant été trompé par les Indiens de la pointe de Confort, qui lui avoient vendu beaucoup de mauvaise viande, les alla retrouver avec une partie de ses gens, & se fit faire satisfaction.
Le 20 de Mai, douze Indiens, sujets du Prince des Cuscudahs, arriverent dans sept Canots. Leur Prince les amena au Fort. Ils dirent au Gouverneur qu'il ne falloit pas s'attendre cette année à voir venir beaucoup de Sauvages des Terres d'en haut, parce que les François les avoient engagés à tourner du côté du Canada. Cet avis n'empêcha point le Gouverneur de faire préparer sa Chaloupe pour remonter la Rivière. L'arrivée des douze Indiens, entre lesquels étoit le Frere de leur Prince, fut l'occasion d'une Fête éclatante pour tous ces Barbares. Ils s'assirent tous en cercle. Un homme de la Troupe, qui étoit parent du Roi, partagea la viande, & sur-tout la graisse, en petites pièces. Le Roi fit ensuite un petit discours, dont la substance fut qu'ils devoient prendre courage contre leurs Ennemis. Alors toute l'Assemblée jetta un grand cri, après quoi le Distributeur fit le partage de la viande. Il est impossible de s'imaginer la prodigieuse quantité de nourriture que ces affamés dévorerent. La chair de toutes sortes d'animaux les flattoit indistinctement. Ils avaloient, pour liqueur, l'eau qui avoit servi à la cuire, grasse, épaisse, & noire comme de l'encre. Ce dégoutant repas ne dura pas moins d'une heure. Ensuite on distribua dans l'Assemblée de petits bouts de tabac. Ils commencerent à fumer tous ensemble. Ce fut comme le second acte de la Fête. Le troisiéme fut la danse, & le chant, au son d'une espece de timbale, c'est-à-dire d'un chaudron sur lequel ils avoient tendu une peau sechée. Ils passerent dans cet exercice le jour entier jusqu'à la nuit; & lorsqu'ils se retirerent, chacun apporta les restes du festin pour en faire part à sa famille; car il est rare qu'ils y amenent leurs femmes.
Le 22 de Mai il y eut une autre cérémonie, qui ne parut pas moins extraordinaire à nos Anglois. Les Indiens avoient avec eux une sorte de Devin, ou de prétendu Magicien. Ils lui bâtirent une petite tour, haute d'environ huit pieds, découverte par le sommet; mais si bien environnée de peaux que la vûë n'y pouvoit pénétrer. À l'entrée de la nuit, le Devin, qu'ils nommoient Pouaou, se renferma dans la Tour. Tous les Sauvages, s'étant attroupés aux environs, vinrent successivement le consulter sur les événemens dont ils vouloient sçavoir le succès. Quelques-uns lui demanderent s'il n'étoit point à craindre que les Nodways vinssent les attaquer. Il répondit qu'ils viendroient bien-tôt, & que sa Nation devoit être sur ses gardes, aussi-bien que les Mistigouses; c'est le nom qu'ils donnent aux Anglois.
Ils renouvellent souvent cette cérémonie, suivant leurs craintes ou leurs espérances; mais sur-tout lorsqu'ils commencent leurs chasses, & lorsqu'ils se marient. Chaque Sauvage a communément deux femmes, qu'il tient dans une dépendance qui approche de l'esclavage. Ils leur font couper du bois, faire du feu, nettoyer les peaux. Les hommes tuent les animaux sauvages, & ce sont les femmes qui les ramassent, qui en coupent les chairs, & qui prennent soin de les conserver ou de les préparer.
Le 24 de Mai, M. Baily, accompagné de quelques Anglois, & de quelques Sauvages, alla jusqu'au fond de la Baye, pour découvrir les Nodways, & s'assurer si le bruit qui s'étoit répandu de leur approche avoit quelque fondement; mais il ne rencontra ni eux, ni personne qui pût l'éclaircir.
À la fin de Mai, les oyes partirent pour gagner le Nord, où elles vont faire leurs oeufs.
Le 27, il arriva, sur vingt-deux Canots, cinquante Sauvages, tant hommes que femmes & enfans. Ils avoient peu de castors. Leur Nation étoit celle des Pichapacanos, qui est fort voisine de celle des Esquimaux. Elles sont également pauvres. M. Bayly conçut mieux que jamais que les François attiroient vers eux la meilleure partie du commerce. Cependant, comme il avoit fait ses préparatifs pour remonter la Rivière, il envoya M. des Groseliers, le Capitaine Cole, & M. Gorst, avec quelques autres Anglois, & plusieurs Sauvages, pour tenter quelque chose par cette route. Ils revinrent, après un voyage de quinze jours, avec deux cens cinquante peaux. Le Chef de la Nation des Tabitis leur avoit dit que les Missionnaires Jésuites engageoient tous les Indiens de cette Contrée à fuir les Anglois, & à se lier avec les Nations qui étoient en Traité avec les François.
M. Bayly résolut d'attendre pendant une partie de la belle saison, à quoi pourroit aboutir le commerce de ceux qui venoient volontairement. Dans les entretiens qu'ils avoient avec eux par le moyen de M. des Groseliers & de quelques Anglois qui sçavoient leur langue, il leur demanda comment ils avoient fait dans un hyver aussi rude que le dernier, pour se procurer des alimens. La plûpart avoient eu des provisions si abondantes qu'ils s'étoient peu ressentis des incommodités de la saison. Mais ils avouerent que dans d'autres tems, lorsqu'ils avoient été pressés par la faim, ils avoient été jusqu'à tuer leurs enfans pour les manger. Il s'étoit même trouvé des occasions où le mari & la femme s'étoient battus jusqu'à ce que le plus fort avoit tué & mangé l'autre. Ces affreux récits se trouvent confirmés par toutes les Relations. Un Sauvage, qui avoit dévoré dans un hyver sa femme & six enfans, disoit qu'il n'avoit été attendri qu'au dernier qu'il avoit mangé, parce qu'il l'aimoit plus que les autres, & qu'en ouvrant la tête pour en manger la cervelle, il s'étoit senti touché de l'affection naturelle qu'un pere doit ressentir pour ses enfans. La pitié l'avoir tellement saisi qu'il n'avoit point eu la force de lui casser les os pour en succer la moële.
Quoique ces gens-là essuient beaucoup de misere, ils ne laissent pas de vivre fort vieux. Lorsqu'ils arrivent dans un âge tout-à-fait décrépit, qui les met hors d'état de travailler, ils font un festin, si leurs facultés le permettent, auquel ils invitent toute leur famille. Après avoir fait une longue harangue par laquelle ils les invitent à se bien conduire & à vivre dans une parfaite union, ils choisissent celui de leurs enfans qu'ils aiment le mieux, ils lui présentent une corde qu'ils se passent eux-mêmes au col, & prient cet enfant de les étrangler pour les délivrer de cette vie où ils se croient à charge aux autres. L'enfant charitable ne manque pas d'obéir aussi-tôt aux ordres de son père & l'étrangle le plus promptement qu'il lui est possible. Les Vieillards s'estiment heureux de mourir à cet âge, parce qu'ils croyent qu'en mourant vieux ils doivent renaître dans un autre monde comme de jeunes enfans à la mamelle & vivre de même toute l'éternité; au lieu que lorsqu'ils meurent jeunes, ils croyent renaître vieux, & par consequent toujours incommodés comme les vieilles gens.
Cependant ils n'ont aucune espece de religion; chacun se fait un Dieu suivant son caprice. Ils l'appellent Maneto; & dans leurs besoins ou dans leurs maladies, ils ont recours à ce Dieu imaginaire qu'ils invoquent en chantant, en hurlant autour du malade, & en faisant des contorsions & des grimaces moins propres à le secourir qu'à précipiter sa mort. Ils n'ont pas moins de confiance à leur Pouaou. Ils croyent si aveuglément ce que ce Charlatan leur dit qu'ils n'osent rien lui refuser, de sorte qu'il en obtient tout ce qu'il veut dans leurs maladies. Lorsqu'on lui demande la guerison de quelque fille ou de quelque jeune femme, il ne consent à les servir qu'après en avoir obtenu quelque faveur. Quoique tous ces Barbares vivent dans une ignorance & une grossiereté qui fait honte à la nature, ils ne laissent pas d'avoir une connoissance confuse de la création du monde & du déluge, dont les Vieillards font des histoires absurdes aux jeunes gens.
Ils sont d'ailleurs fort charitables à l'égard des veuves & des orphelins. Ils donnent tout ce qu'ils possedent avec beaucoup de désinteressement. Aussi sont-ils aussi riches les uns que les autres. Leurs tentes sont de peaux d'Orignaux ou de Cariboux, qu'ils portent resté sur leur dos lorsqu'ils décampent d'un lieu pour aller dans un autre; & l'hiver ils les traînent sur la neige. Ils se servent de raquettes pour marcher sur la neige, comme les Sauvages du Canada.
Il y a beaucoup de Castors dans la Baye de Hudson, & meilleurs même que ceux du Canada. Mais il est surprenant de voir la peine que les Sauvages ont à les prendre en hiver, parce que la peau n'en vaut rien l'Été & qu'elle n'a point de poil. Il faut qu'ils rompent les glaces à coups de haches & d'autres ferremens, quoique la glace ait dans le fort de l'hiver plus de quatre on cinq pieds d'épaisseur. Ces animaux ont un instinct particulier pour se loger. Ils choisissent une petite Rivière qu'ils barrent dans l'endroit le moins large, pour arrêter l'eau qui leur sert d'étang, au bord duquel ils font une cabane qu'ils couvrent de terre assez épaisse. Ils y font leurs amas de branches d'arbres, pour en manger l'écorce pendant l'hiver.
Ils ont divers appartemens dans ces cabanes. Ils ne mangent point dans le lieu où ils couchent, pour n'y pas faire de saleté. Le jour, ils n'approchent de leurs lits que lorsqu'ils ont envie de dormir. Ils sont ordinairement dans ces cabanes, deux, quatre ou six, toujours nombre pair, mâles & femelles, parmi lesquels il y a un maître qui a soin de faire travailler les autres. S'il se rencontre quelque paresseux, les autres le battent tant qu'ils le contraignent d'abandonner la cabane & de chercher parti ailleurs. Les castors ont les jambes fort courtes. Leur ventre traîne toujours à terre. Ils ont quatre dents fort grandes, deux dessous, deux dessus, avec lesquelles ils coupent le bois si facilement que dans un espace très court, ils abbatent un arbre aussi gros qu'un homme l'est par le corps. Ils ont la queüe platte comme une truelle de Maçon, avec laquelle ils portent la terre & maçonnent leurs cabanes & leurs écluses, avec plus d'industrie que l'Artisan le plus habile.
Outre le Castor, il se trouve des Loups cerviers, des Ours, des Martres, des Pequans, des Orignaux, des Elans, enfin de toutes sortes d'animaux dont les peaux sont les plus recherchées en Europe. La Baye de Hudson est sans contredit le lieu de toute l'Amérique, qui est le plus fecond dans cette sorte de richesse. On y a aussi l'agrément de la pêche pendant l'Été. On tend des filets dans les Rivières, avec lesquelles on prend des Brochets, des Truites, des Carpes, & quantité de cette sorte de poissons qu'on appelle du poisson blanc. Il ressemble à peu près au Harang blanc, & c'est sans contredit la meilleure espece de poisson qu'il y ait dans l'univers. On en peut faire des provisions pour l'hiver, en les mettant dans la neige, comme on y met la viande qu'on veut conserver. Lorsqu'ils sont une fois gelés, ils ne se gâtent plus jusqu'à ce qu'il dégele. On conserve aussi de cette manière, des Oyes, des Canards & des Outardes, que l'on met à la broche pendant l'hiver, pour accompagner les Perdrix & les Lievres; de sorte que pour ceux qui ayant passé la belle saison dans le Païs ont eu le tems de se précautionner pour l'hiver, il y a mille moyens de se rendre la vie commode sous un si mauvais climat, pourvû qu'on y ait seulement du pain & du vin de l'Europe. Quoique l'Été soit fort court, il donne le tems de cultiver de petits jardins, d'où l'on tire des laitues, des choux verds & d'autres légumes qu'on peut même saler pour l'hiver.
Enfin les Nodways se firent voir à un mille du Fort, & l'allarme fut aussi vive parmi les Indiens que pour les Anglois. Mais l'ennemi n'eut point la hardiesse d'avancer plus loin. M. Bayly se mit en marche pour tomber sur ces Barbares dans leur retraite. N'ayant pû les joindre, il profita de la tranquillité que leur départ lui laissa pour faire un voyage sur differentes Rivières, d'où il rapporta 1500 peaux. Le 24 de Juin, tous les Indiens qui étoient proche du Fort abandonnerent leurs Wigwams pour commencer leur grande chasse.
Le Gouverneur entreprit un autre voyage pour découvrir la Rivière de Shechitawam, dans le dessein de gagner de là le Port Nelson où l'on n'avoit point encore bâti de Fort. Dans le même tems M. Gorst qui étoit demeuré dans le Fort avec la qualité de Lieutenant, envoya quatre hommes bien armés dans une Barque jusqu'à la Rivière des Nodways, à laquelle ils trouverent cinq mille de largeur dans le lieu où les chûtes d'eau les obligerent de s'arrêter. Elle est pleine de Rocs & de petites Isles, qui servent de retraite à une prodigieuse quantité d'Oyes.
Après deux mois d'absence M. Bayly revint au Fort, & fit cette relation de son voyage. Il avoit trouvé la Rivière de Shechitawam où les Anglois n'avoient point encore pénetré. Il y étoit demeuré jusqu'au 21 de Juillet, à la recherche des Castors dont il n'avoit trouvé qu'un fort petit nombre. Cette Rivière est belle. Elle est au 52e degré de Latitude du Nord. Ses bords & les environs sont habités par une Nation assez nombreuse dont il avoit vû le Roy. Ayant promis à ce Prince de venir l'année suivante avec un Vaisseau bien fourni de Marchandises, on s'étoit engagé aussi à tenir prête une bonne provision de Castors, & à faire naître aux Indiens d'enhaut l'envie de venir trafiquer avec les Anglois. Le 21, M. Bayly ayant continué de voguer dans sa Chaloupe vers le Cap Henriette-Marie, avoit decouvert à quatorze lieuës de l'embouchure de la même Rivière, une grande Isle, entre le Nord-Nord-Est, & le Sud-Sud-Est. Il ne lui croioit pas moins de trente lieuës de tour, & ne lui connoissant point de nom il lui donna celui d'Isle de Viner.
Le 23, suivant la Côte pour doubler une pointe, il decouvrit une épaisse fumée, qui lui fit prendre le parti de descendre à terre. Il trouva sept Indiens dans une affreuse langueur. Les ayant pris dans sa Chaloupe, il les conduisit jusqu'à une petite Rivière nommée Equan, au bord de laquelle on trouva plusieurs cadavres de Sauvages. La mortalité s'étoit mise parmi eux après les souffrances du dernier hiver. M. Bayly laissa des vivres à ceux qu'il avoit laissés à bord, & leur vit remonter la Rivière d'Equan dans un Canot; mais la trouvant trop étroite, il n'osa s'y engager avec sa Chaloupe.
Le 27 sa Chaloupe faillit d'être submergée entre les glaces. Son Pilote étoit un Sauvage de la Nation des Washaos, qui avoit aux deux machoires une double rangée de dents. Il ne pouvoit supporter la présence de l'aiguille aimantée, parce qu'il la prenoit pour quelque dangereux animal; ce qui le rendit si incommode aux gens de M. Bayly qu'on prit de concert le parti de le mettre à terre. On ne trouvoit point de Castors, & quelques Sauvages, qu'on rencontroit toujours sur les Côtes assurerent qu'au delà du Cap, la Mer étoit encore remplie de glaces. Les vivres d'ailleurs commençoient à manquer dans la Chaloupe. M. Bayly resolut de s'en retourner au Fort. Il fut forcé, dans son retour, d'aborder à l'Isle de Charlton, où il souffrit pendant deux jours une faim violente, sans y rien trouver qui fût propre à la soulager. Enfin il arriva au Fort le 30 d'Août.
Quelques jours après son arrivée, on vît descendre dans la Rivière un Canot, chargé de deux hommes. L'un étoit un Missionaire Jesuite, né en France de parens Anglois; & l'autre, qui n'étoit avec lui que pour l'accompagner, se donna pour un Sauvage de la Nation des Cusdidahs & parent du Prince. Le Jesuite présenta au Gouverneur Anglois une lettre du Gouverneur de Québec, dattée le 8 d'Octobre 1673, par laquelle il prioit les Anglois, en vertu de la bonne intelligence qui regnoit entre les deux Couronnes, de traiter civilement ce Missionaire. Il étoit parti depuis longtems de Québec, mais il avoit été arrêté par divers avantures & par l'exercice de sa Mission. Quoiqu'il prétendît que sa lettre n'étoit qu'une recommandation hazardée, pour les occasions où il pourroit rencontrer des Anglois, M. Bayly s'imagina avec beaucoup de vraisemblance qu'il étoit envoyé pour observer nos établissemens; & sans le traiter avec moins de civilité, il prit le parti de le garder jusqu'à l'arrivée des Vaisseaux d'Angleterre. Ces soupçons furent augmentés par une lettre que le Missionaire remit à M. des Groseliers. Elle étoit de son Gendre, qui demeuroit à Québec, & qui s'étant mis en chemin avec le Jesuite & trois autres François, pour venir jusqu'à la Baye de Hudson, s'étoit rebuté des fatigues du voyage & du risque de passer entre tant de Nations Sauvages. Il étoit retourné à Québec avec les trois François. M. des Groseliers même ne fut pas à couvert de la défiance de M. Bayly, & tous les Anglois ne jugerent pas mieux de cette correspondance avec son Gendre.
Cependant lorsqu'on eut donné des habits au Jesuite, qui avoit été dépoüillé des siens dans sa route, & qu'on lui eut fait assez de caresses pour lui inspirer de la reconnoissance & de la tranquillité, il s'ouvrit d'un air si naturel qu'on revint aisement sur le sujet de son voyage. Quelque zele qu'il conservât pour la conversion des Sauvages, il déclara que ses soins ayant eu peu de succès, il n'étoit pas d'humeur à recommencer un voyage de quatre cens milles pour regagner Québec, & que son dessein étoit de repasser en Europe sur les Vaisseaux Anglois.
M. Bayly étoit souvent alarmé par la crainte des incursions d'un certain nombre de Nations Indiennes, qui s'étoient retirées mécontentes, parce qu'elles prétendoient que les Anglois leur avoient vendu leurs denrées trop cher. Il fit mettre toutes ses marchandises en sureté dans sa grande Barque, & se voyant à la veille de manquer de bien des choses nécessaires, il commença serieusement à reflechir sur sa situation. On étoit au 7 de Septembre, & jusqu'a lors il n'étoit point encore arrivé de Vaisseau d'Angleterre plus tard que le 22. La poudre lui manquoit. Il ne lui restoit pas plus de trois cens livres de farine ou de biscuit. Il ne falloit plus compter sur la viande fraîche, puisque ses gens ne pouvoient plus faire usage de leurs fusils, & les provisions de chair salée n'étoient pas assez abondantes pour lui faire envisager tranquillement l'avenir. La pêche étoit une ressource; mais il se souvenoit que la patience avoit manqué plus d'une fois à ses gens, & de quoi ne devoit-il pas se croire menacé si la saison se passoit sans qu'ils vissent arriver aucun Vaisseau d'Angleterre? Toutes ces réflexions lui causerent tant d'inquiétude, que dans le chagrin qu'il eut lui-même de se voir négligé par la Compagnie, il fixa un terme, au-delà duquel il prit la résolution de tout entreprendre pour retourner en Angleterre. C'étoit le dix-sept qu'il devoit partir, & ce dessein, qu'il déclara publiquement fut applaudi de tout le monde. On n'avoit à la vérité qu'une Chaloupe & deux grandes Barques; mais le désespoir rend tout facile, ou fait perdre du moins la vûë du danger à des gens accoutumés à la Mer.
Telle étoit la disposition de toute la Colonie, lorsque le Jesuite, étant vers le soir dans ses exercices de Religion, à quelque distance du Fort, avec M. des Groselliers, & un autre Catholique crut avoir entendu fort distinctement sept coups de canon. Ils revinrent au Fort dans le mouvement de leur joie, pour communiquer cette nouvelle au Gouverneur. On tira aussi-tôt les plus gros canons du Fort, quoique sur une nouvelle si incertaine on eut peut-être mieux fait d'épargner la poudre. Cependant un Sauvage de la pointe de Confort vint donner avis le jour suivant qu'on y avoir entendu plusieurs coups de canon. Comme on avoit fait partir la Chaloupe pour aller à la découverte jusqu'à cette pointe, l'impatience fut extrême jusqu'à son retour. Le jour entier se passa sans qu'on la vît paroître, & tout le monde auguroit mal de ce retardement. Enfin elle se fit voir, mais sans signal. Ce fut un nouveau sujet de défiance qui réduisit tous les Anglois presqu'au désespoir. Mais à son approche on découvrit six Matelots, qui n'étoient pas du Fort, & qui avoient été députés pour avertir que le Capitaine Gillam étoit arrivé à la pointe de Confort, commandant le Prince Rupert, à bord duquel il avoit M. Willam Lyddal nouveau Gouverneur.
Le jour suivant M. Baily & M. Gorst se rendirent à la pointe de Confort, où le Shafhbury, commandé par le Capitaine Shepherd, arriva aussi d'Angleterre. Le nouveau Gouverneur ayant lû sa Commission, tout le monde ne pensa plus qu'à réparer les Vaisseaux qui avoient beaucoup souffert du voyage, & qu'à les charger promptement, avant que la saison devînt plus mauvaise pour le retour.
Le 18 de Septembre M. Lydal arriva au Fort, & prit possession de son Gouvernement. Mais l'air étoit déja si froid, & les pronostics si fâcheux pour l'hyver suivant, que les Matelots les plus expérimentés commencerent à douter s'il n'y auroit pas trop d'imprudence à se remettre en Mer. On tint là dessus plusieurs Conseils. Enfin l'on résolut que les deux Vaisseaux passeroient l'hyver dans la Baye, & que, pendant quelques beaux jours qui restoient à esperer, les deux Équipages s'employeroient à couper du bois, à bâtir des maisons pour eux-mêmes, & à construire quelques édifices communs.