Voyages Dans La Basse Et La Haute Egypte Pendant Les Campagnes

Chapter 18

Chapter 184,166 wordsPublic domain

J'avais à peine commencé à dessiner ces colosses que je m'aperçus que j'étais resté seul avec mes fastueux originaux, et les pensées que leur dénuement m'inspirait; effrayé de celui où je me trouvais, je me remis au galop pour rattraper mes curieux compagnons, déjà arrivés à un grand temple, près du village de Medinet-Abou. J'observai en courant que l'emplacement du tombeau d'Ossimandué était cultivé, que par conséquent l'inondation y arrivait; ce qui prouvait, ou que le lit du Nil était exhaussé, ou qu'anciennement il y avait eu quelque quai ou digue pour empêcher les eaux d'inonder cette partie de la ville, qui, dans le moment où nous la traversions, était un vaste champ de blé bien vert, et qui promettait une abondante récolte.

À droite et attenant au village de Medinet-Abou, au bas de la montagne, est un vaste palais, bâti et agrandi à diverses époques.

Ce que j'ai pu observer de positif dans la rapidité de ce premier examen, que nous faisions à cheval, c'est que le fond de ce palais, qui est adossé à la montagne, et qui me parut la partie la plus anciennement construite, était couvert d'hiéroglyphes, très profondément creusés, et sans aucun relief; que la catholicité, dans le quatrième siècle, s'est emparée de ce temple, et en a fait une église, en y ajoutant deux rangs de colonnes dans le style du temps, pour pouvoir soutenir une couverture. Au sud de ce monument, il y a des appartements égyptiens avec des fenêtres carrées, et des escaliers; c'était le seul édifice que j'eusse vu encore qui ne fût pas un temple; à côté, des fabriques reconstruites avec des matériaux plus anciens, devant lesquelles sont une façade et une cour qui n'ont jamais été achevées. C'était plutôt là un coup d'oeil, une reconnaissance faite à la hâte qu'un véritable examen. La première soif de curiosité satisfaite, Desaix s'était remis au galop comme s'il eût vu les Mamelouks dans la plaine; il nous mena encore à deux grandes lieues de là coucher à Hermontis, où pour ma part je fus logé dans un temple.

_Hermontis--Arbre à Miracles_.

Je pouvais enfin descendre de cheval: il y avait encore un moment de jour; j'en profitai pour en faire bien vite une vue. La figure de Typhon ou d'un Anubis est si souvent répétée dans l'intérieur de ce temple qu'on peut croire que ce monument lui était consacré; il est représenté debout avec un ventre de cochon surmonté de mamelles semblables à celles des Égyptiennes d'à présent; j'en fis un dessin. À l'orient, à cent toises du temple est un réservoir assez grand, revêtu en belle pierre, dans lequel on descendait par quatre escaliers.

À deux cents toises plus loin dans la même direction sont les ruines d'une église, bâtie dans le quatrième ou cinquième siècle, des plus beaux débris égyptiens; des colonnes de granit superbes décoraient la nef: mais tout est renversé; il ne reste debout que le cul-de-four du choeur et l'arrachement des murs de l'enceinte: cette destruction est de mains d'hommes; l'édifice était trop bien construit pour qu'il n'eût pas résisté au temps.

Le jour cessa, et je rentrai, la tête étourdie de la profusion d'objets qui avaient passé sous mes yeux dans un si court espace de temps; je croyais avoir rêvé durant toute cette journée si abondante; et en effet je me serais alimenté délicieusement un mois entier de ce qu'il m'avait fallu dévorer dans douze heures, sans que je pusse me promettre seulement de trouver le lendemain un moment pour y réfléchir.

Le 28 au matin, je vis un tamaris d'une grosseur énorme, planté sur le bord du Nil; il avait été déraciné par les inondations progressives, et enfin renversé; la plus grande partie de ses racines dressées avait produit des feuilles; les anciennes branches qui l'avaient reçu à terre, et qui s'y étaient fichées, lui servaient de pied; de sorte que son énorme tronc, resté suspendu horizontalement par une confusion dans le système de la circulation, végétait dans tous les sens, et lui donnait un si étrange aspect, que les Turcs n'avaient pas manqué d'en faire un arbre à miracle: je l'aurais dessiné, si dans ce moment je ne m'étais pas trouvé un peu en arrière de la division, et s'il n'eût pas fallu le détailler scrupuleusement pour faire bien concevoir ce phénomène végétal.

À notre halte nous trouvâmes un autre _étranglement_ du Nil, dont je fis le dessin. La chaîne libyque, tournant tout à coup à l'orient, vient serrer le Nil contre la chaîne arabique; pressé entre ces deux obstacles, le fleuve a triomphé de celui qui lui offrait le moins de résistance; le courant a dans ses accroissements miné et dégradé un lit de gravier qu'il a trouvé sous le plateau du rivage libyque; la partie supérieure, manquant de base, a fait la bascule, et de sa déchirure a formé les deux pointes de rocher que l'on voit dans l'estampe, où j'ai représenté la halte que nous y fîmes. Ce rocher, appelé Gibelin ou les deux Montagnes, sert de limite à une subdivision de la Haute Égypte, et, sous le dernier gouvernement, était devenu une barrière pour les beys rebelles qui étaient relégués dans le haut Saïd, barrière que les exilés ne pouvaient franchir sans être hors la loi. C'est ainsi que dans les dernières années Osman bey, après avoir été envoyé à Cosséir accompagné d'hommes qui étaient secrètement chargés de le tuer, au lieu de l'embarquer pour la Mecque où il était sensé être exilé, prévint ses assassins, vola le bâtiment richement chargé, se sauva dans la Haute Égypte, rassembla assez de Mamelouks pour obliger Mourat de traiter, et de lui céder la souveraineté de tout l'espace entre Gibelin et Syène.

Après cet étranglement du cours du Nil la vallée s'élargit sans que la culture y gagne rien; de vastes champs gercés par le séjour des eaux avaient attendu en vain qu'on leur prêtât ce qu'ils auraient rendu à si gros intérêts.

_Esné, l'ancienne Latopolis_.

Le 29, nous arrivâmes le matin d'assez bonne heure à Esné, la dernière ville un peu considérable de l'Égypte; Mourat avait été obligé de l'abandonner la veille quelques heures avant l'arrivée, de notre cavalerie, d'y brûler une partie de ses tentes, et du gros bagage qui aurait pu ralentir sa marche. Nous dûmes donc juger qu'il était déterminé à quitter l'Égypte et à s'enfoncer dans la Nubie, dans l'espoir de nous fatiguer, et de nous disséminer; le pays n'offrant point le moyen de nourrir en masse notre armée, il pouvait espérer de rassembler des forces, et de venir par le désert attaquer nos détachements.

Esné est l'ancienne Latopolis; on voit encore sur le bord du Nil quelques débris de son port ou quai, qui a été souvent rétabli, et qui, bien qu'on y fasse quelques réparations, est dans un état déplorable. Il y a aussi dans la ville le portique d'un temple, que je crois le monument le plus parfait de l'antique architecture: il est situé près du bazar, sur la grande place, et en ferait un ornement incomparable, si les habitants pouvaient soupçonner son mérite; au lieu de cela, ils l'ont masqué de méchantes masures en ruine, et l'ont livré aux usages les plus abjects: le portique est très bien conservé et d'une grande richesse de sculpture; il est composé de dix-huit colonnes à chapiteaux évasés; ces colonnes sont élancées, et me parurent aussi élégantes que nobles, quoiqu'on ne puisse juger de leur effet que de la manière la plus désavantageuse à l'architecture; il faudrait déblayer, pour savoir s'il reste quelque partie de la _Cella_: je fis le mieux que je pus la vue pittoresque et un plan de ce monument; les hiéroglyphes en relief, dont il est couvert en dedans comme en dehors, sont d'une exécution soignée; on y remarque un zodiaque, de grandes figures d'hommes à têtes de crocodiles; les chapiteaux, quoique presque tous différents, sont d'un bel effet, et, ce qui pourrait ajouter à la preuve que les Égyptiens n'ont rien emprunté des autres nations, c'est qu'ils ont pris tous les ornements dont ces chapiteaux sont composés, des productions de leur pays, telles que le lotus, le palmier, la vigne, le jonc, etc., etc. Je ne sortis de ce temple que lorsqu'il fallut se remettre en route: nous laissâmes la moitié de notre infanterie et de notre artillerie à Esné, pour marcher plus lestement dans un pays dont les ressources diminuaient à chaque lieue, et devenaient presque à rien; nous vînmes coucher à trois lieues et demie d'Esné.

Le 30, après trois heures de marche, à trois quarts de lieue du fleuve, sur le bord du désert, nous trouvâmes une petite pyramide de cinquante à soixante pieds de base, bâtie en moellons, trop petits pour avoir conservé leur assise; aussi le revêtement en est-il dégradé du haut jusqu'en bas.

_Hiéraconpolis_.

À deux heures et demie, en avant d'Edfu, nous trouvâmes les ruines d'Hiéraconpolis, qui consistent dans les restes d'une porte d'un édifice considérable, à en juger par la grosseur des pierres, l'étendue des débris, et le diamètre des chapiteaux frustes que l'on trouve épars çà et là sur le sol; la nature du grès dont était bâti le temple d'Hiéraconpolis est si friable, que l'édifice n'a conservé aucune forme, et que les détails sont tout à fait perdus. À quelques toises plus loin, on en distingue avec peine un autre encore plus dégradé: les restes de la ville ne sont plus que des monceaux de briques très cuites, et quelques fragments de granit. Je dessinai ce que je pus de ces ruines presque effacées; je m'y suis représenté avec toute ma suite et dans le délabrement où m'avaient réduit les fatigues de la route.

_Edfu, ou Apollinopolis la grande; son magnifique Temple_.

Nous vîmes de l'autre côté du fleuve descendre deux cents Mamelouks avec leurs équipages; nous sûmes depuis que c'était Elfy-bey, qui, blessé à Samanhout, n'avait pas voulu passer les cataractes avec les autres beys. En approchant, nous admirions la superbe et avantageuse situation d'Apollinopolis la grande; elle dominait le fleuve et toute la vallée de l'Égypte, et son superbe temple pyramidait encore sur le tout comme une citadelle qui aurait pu commander le pays: cette idée dérive si naturellement de sa situation, que ce temple n'est connu dans le pays que sous le nom de _la forteresse_. Je prévoyais avec chagrin que nous arriverions tard et que nous partirions le lendemain de grand matin. Je me mis au galop pour devancer les premiers soldats, et avant que les derniers rayons du jour cessassent d'éclairer le pays. Je n'eus que le temps cette fois de parcourir à cheval cet édifice, dont la grandeur, la noblesse, la magnificence et la conservation surpassent tout ce que j'avais encore vu en Égypte et ailleurs; il me fit une impression gigantesque comme ses dimensions. Cet édifice est une longue suite de portes pyramidales, de cours décorées de galeries, de portiques, de nefs couvertes, construites, non pas avec des pierres, mais avec des rochers tout entiers. La nuit était venue avant que j'eusse eu le temps de faire le tour de ce surprenant monument; et je recommençai à gémir sur le sort qui m'obligeait de voir si rapidement ce qui méritait tant d'admiration. La conservation de cet édifice antique contraste merveilleusement avec les ruines grisâtres des habitations modernes construites dans son intérieur; une partie de la population du village habite le temple dans des huttes, bâties dans les cours et sur les combles, et qui, semblables aux nids des hirondelles dans nos maisons, les salissent sans les masquer ni les dégrader. Au reste, ce mélange, fâcheux au premier coup-d'oeil, produit un contraste pittoresque qui donne tout à la fois une échelle, et des hommes et des temps: d'ailleurs, avons-nous le droit de trouver ridicule que des peuples ignorants appuient leurs faibles constructions, et ne craignent pas de masquer des beautés sur lesquelles ils n'ont jamais arrêté leurs regards, tandis que nous laissons les arènes de Nîmes encombrées de masures?

_Suite de la Marche dans la Haute-Égypte.--Détresse de l'Armée.--Ruines de Silsilis.--Anecdotes.--Gazelles.--Arrivée à Syène_.

Au-delà d'Edfu le pays se resserre; il n'y a plus qu'un quart de lieue entre le désert et le fleuve. À midi, nous fîmes halte sur le bord du Nil: la cavalerie nous avait devancés; au moment de nous mettre en route, elle nous fit dire que nous allions avoir à traverser un désert de sept lieues: la journée étant trop avancée pour nous engager dans une marche aussi longue, nous couchâmes dans un village abandonné, où heureusement il y avait du bois.

Le 30, nous partîmes à trois heures: après avoir marché une heure dans le pays cultivé, nous entrâmes dans la montagne composée d'ardoise pourrie, de grès, de quartz blanc et rose, de cailloux bruns, avec quelques cornalines blanches. Après cinq heures de marche dans le désert, les souliers étaient déchirés, les soldats attachaient ce qu'ils avaient de linge à leurs pieds, une soif ardente les dévorait; on ne pouvait trouver de l'eau que dans le Nil, dont les rives étaient aussi arides que le désert: la division était harassée, et pour arriver au fleuve il fallait se détourner d'une lieue; mais la soif commanda, on y arriva excédé; les équipages, dont les animaux n'avaient eu aucun pacage la veille, affaiblis par la faim, n'avaient pu suivre que partiellement. Quelle fut la détresse, lorsqu'il fallut annoncer à la troupe qu'il n'y avait rien à manger! nous nous regardions tristement; on n'entendait aucun murmure: mais un morne silence, mais les larmes, triste avant-coureur du désespoir, étaient bien autrement terribles. Après quelques instants de cette affreuse situation, un chameau qui portait une légère petite charge de beurre nous joignit avec quelques-uns de ceux dont les provisions étaient mangées; on chercha au fond des sacs, on les secoua, on parvint à ramasser de quoi faire une distribution d'une poignée de farine: on proposa de faire des beignets; un arbre nous donna du feu; l'occupation chassa les idées mélancoliques, et la gaieté française ramena parmi nous le courage accoutumé. Nous partîmes bien vite sur notre lest; mais à peine en route, nos pauvres chevaux qui n'avaient pas mangé de beignets roulaient sous nous d'inanition; il fallait les mener en main, il fallait les soutenir ou les abandonner; il fallait marcher, ce que j'aurais cru impossible sans la nécessité: mais _il y avait urgence_; et nous avions appris l'étendue des ressources que ce mot fait trouver.

Une demi-heure, après avoir passé le premier désert, nous trouvâmes les ruines de Silsilis, qui consistent en débris, en briques, et dans les restes d'un temple, dont les murs les plus élevés n'excèdent pas maintenant trois pieds au-dessus du sol. On peut reconnaître encore que la nef du temple, couverte d'hiéroglyphes, était entourée d'une galerie, à laquelle, dans un temps postérieur, on avait ajouté un portique sans hiéroglyphes; nous rentrâmes une troisième fois dans le désert; une hyène suivit la colonne pendant assez longtemps.

Le rocher devient graniteux, avec des cailloux de toute couleur et de toute espèce, que leur dureté rendait susceptibles d'un poli brillant; j'en trouvai de cornaline, de jaspe, et de serpentine; le sable n'est formé que des débris de toutes les matières primitives et constituantes du granit. Nous arrivâmes à un plateau élevé, d'où on découvre une vaste étendue dans laquelle on voit serpenter le Nil; après avoir coulé le long du Mokatam, il revient au nord-ouest pour courir de nouveau au nord. À cet angle, on distingue les ruines d'un phare, qui servait peut-être à éclairer cette partie tortueuse de la navigation; à l'autre angle, on voit les hauteurs d'Ombos; déployant de beaux monuments; au coude du fleuve, une de ses branches forme une île inondée, et qui vaut à elle seule vingt lieues carrées de tout le pays qui l'avoisine: sa position la sauva des incursions de la cavalerie Mamelouk et de notre visite; les habitants de terre ferme s'y retirèrent, nous abandonnant le grand village de Binban, accoudé au désert et aussi triste que lui. C'est là que nous arrivâmes après onze heures de marche. Le troupeau de boeufs qui nous suivait s'était égaré; il fallait l'attendre avec la peur qu'il n'eût été enlevé: le village ne nous offrait que quelques murailles; elles furent fouillées jusqu'à leur fondation. Je fus témoin dans cet instant d'une scène qui offrait un contraste frappant de la brutalité la plus farouche et de la sensibilité la plus hospitalière. Dans le moment où j'observais que si l'avarice est ingénieuse à trouver une cachette, le besoin l'est peut-être plus encore pour la découvrir, un soldat sort d'un trou, traînant après lui une chèvre qu'il en avait arrachée: il était suivi d'un vieillard portant deux enfants à la mamelle; il les laisse sur la terre, tombe à genoux, et, sans proférer une parole, il montre, en versant un torrent de larmes, que ces enfants vont mourir si la chèvre leur est enlevée. L'aveugle et sourd besoin n'est point arrêté par ce tableau déchirant, et la chèvre est déjà égorgée: dans le même instant arrive un autre soldat, tenant dans ses bras un autre enfant, qu'une mère, en fuyant devant nous, avait sans doute été obligée d'abandonner dans le désert; malgré le poids dont était chargé ce brave homme, son sac, son fusil, ses cartouches, la lassitude de quatre jours de marche forcée, le besoin de sauver cette malheureuse petite créature la lui avait fait ramasser soigneusement; il l'apportait depuis deux lieues dans ses bras: ne sachant plus qu'en faire dans ce village abandonné, il aperçoit un seul habitant, il voit deux enfants, et, sans prendre d'autres informations, il lui laisse encore l'objet de sa sollicitude avec l'enthousiasme d'un être sensible qui fait une bonne action.

Si j'avais eu horreur de voir que la faim rendait un individu de mon espèce aussi féroce qu'une bête farouche, cet autre soldat m'avait soulagé, m'avait rattaché à l'humanité. Quelles sensations que celles produites par les vertus douces au milieu des horreurs de la guerre! l'âme flétrie en est ravivée; c'est un verre d'eau douce et fraîche présenté au milieu du désert. Je pus donner de l'argent, du biscuit au malheureux vieillard; mais ne pouvant rien pour les enfants, je me sauvai pour échapper au spectacle d'un malheur auquel il n'était pas en mon pouvoir d'apporter aucun secours.

Le 31, nouveaux déserts à traverser: nous trouvons le rocher alternativement de granit et de grès décomposé, formant une croûte friable et déchirante à la superficie, semblable à des scories. Dans les vallées où abonde le sable, sa surface y est unie et tendre comme la neige, de sorte que les traces des animaux s'y impriment avec la même facilité, et que l'on peut reconnaître ceux qui les ont traversées depuis le dernier vent; le plus souvent ce sont des traces de gazelles qui les sillonnent: ce joli petit animal, plus timide que farouche, après avoir pris sa nourriture sur le bord du fleuve, va cacher sa peur dans le silence du désert. Je remarquai avec une réflexion triste qu'un animal de proie accompagne presque toujours les pas de ce joli et frêle individu; la vitesse de sa course n'assure point sa liberté, et l'espace n'est point encore pour lui un asile contre la tyrannie: nous vîmes dans la journée deux de ces animaux, les plus élégants, les plus délicats de tous ceux de cette grande famille. Nous marchions aussi lentement que péniblement, nous arrêtant à chaque instant pour raccommoder nos chaussures, et reprendre haleine: dans l'après-midi, je trouvai en plein désert la trace d'un grand chemin antique, revêtu de chaque côté de grosses masses de pierres alignées, et qui conduisait en droiture à Syène. L'après-midi, la troupe était tellement fatiguée, qu'au sortir du désert on la laissa s'arrêter au premier endroit qui pût fournir de l'herbe à nos chevaux; je crois qu'il eût été impossible de les en arracher, ni de faire relever les soldats: pour moi, j'étais au terme de mes forces, et je restai comme attaché au sol où je m'assis, et j'y passai la nuit. Le lendemain nous n'eûmes que trois quarts de lieue à faire pour rejoindre la cavalerie, qui ne nous avait devancés que pour manger le pays devant nous; enfin nous touchions à Assouan ou Syène, le terme de notre marche. Le soldat oublia ses fatigues, comme s'il fût arrivé à la terre promise; comme si, pour retrouver un pays qui pût le nourrir, il n'eût pas dû refaire le même chemin qu'il venait de parcourir, si péniblement; mais le passé n'est déjà plus rien, et la jouissance présente laisse à peine entrevoir l'avenir incertain. Je ne voyais cependant guère que moi qui fusse dans le cas de se réjouir, puisque j'allais pour la première fois respirer et m'asseoir dans un pays où tout allait être intéressant.

La première bonne nouvelle que nous apprîmes fut que les Mamelouks n'avaient pas brûlé les barques auxquelles ils n'avaient pu faire franchir les cataractes: nous bivouaquâmes à Contre Assouan. Le matin, je montai au couvent de S. Laurent, qui est une mauvaise ruine. Au-dessus, est la tour des vents, qui est une vedette d'où on a la vue la plus étrange: c'est le bout du monde, ou plutôt c'est le chaos, dont l'air s'est déjà dégagé, et dont l'eau par filons, commençant aussi à se séparer de la terre, promet à la nature de la rendre féconde; en effet ses premiers bienfaits se manifestent sur les rochers de granit, où du sable et du limon déposés dans des creux organisent une base pour les végétations, qui se multiplient en s'agrandissant par gradation. À Éléphantine, la culture, les arbres, les habitations, offrent déjà l'image de la nature perfectionnée; c'est sans doute ce qui lui a fait donner en Arabe le nom de Qêziret-êl-Sag ou d'Isle Fleurie. Je fis un dessin de ce pays, qu'il faudrait peindre, et dont je ne puis offrir qu'une carte à vol d'oiseau.

Le 2 février, nous traversâmes le fleuve pour aller à la rive droite occuper Assouan ou Syène. Mourat-bey avait passé les cataractes, et s'étendait dans un long espace pour pouvoir faire subsister ses Mamelouks et ses chevaux: nous nous trouvions dans le même cas pour les nôtres.

Le 4, Desaix partit avec la cavalerie pour aller chercher Elfy-bey, que nous avions laissé derrière nous à la droite du fleuve. Je n'avais pas encore quitté Desaix depuis que j'étais sorti du Caire: j'ose dire avec quelque orgueil que ce fut un chagrin pour tous deux; nous avions passé ensemble des moments si doux et si répétés, marchant au pas côte à côte pendant douze à quinze heures de suite; nous ne causions pas, nous rêvions tout haut; et souvent, après ces séances si longues, nous nous disions: Combien nous aurons de choses à nous dire le reste de notre vie! Que d'idées administratives, sages, philanthropiques, arrivaient à son âme quand le son de la trompette ou le roulement du tambour cessaient de lui donner la fièvre guerrière. Que de notes intéressantes me fournirait aujourd'hui son étonnante mémoire! avec quel avantage je le consulterais! avec quel intérêt il verrait mon ouvrage, qu'il aurait regardé comme le sien! En s'éloignant de moi pour quelques moments, il semblait qu'il voulût par degrés m'accoutumer à le quitter.

_Syène.—L'Isle d'Éléphantine_.

J'allai avec le général Belliard prendre possession du gouvernement de Syène. Pendant mon séjour dans cette ville, mes dessins vont suppléer à mon journal et le remplacer.