Voyages Dans La Basse Et La Haute Egypte Pendant Les Campagnes
Chapter 17
Je n'aurais point d'expression, comme je l'ai dit, pour rendre tout ce que j'éprouvai lorsque je fus sous le portique de Tintyra; je crus être, j'étais réellement dans le sanctuaire des arts et des sciences. Que d'époques se présentèrent à mon imagination, à la vue d'un tel édifice! que de siècles il a fallu pour amener une nation créatrice à de pareils résultats, à ce degré de perfection et de sublimité dans les arts! combien d'autres siècles pour produire l'oubli de tant de choses, et ramener l'homme sur le même sol à l'état de nature où nous l'avons trouvé! jamais tant d'espace dans un seul point; jamais les pas du temps plus prononcés et mieux suivis. Quelle constante puissance, quelle richesse, quelle abondance, quelle superfluité de moyens dans le gouvernement qui peut faire élever un tel édifice, et qui trouve dans la nation des hommes capables de le concevoir, de l'exécuter, de le décorer, de l'enrichir de tout ce qui parle aux yeux et à l'esprit! jamais d'une manière plus rapprochée le travail des hommes ne me les avait présentés si anciens et si grands: dans les ruines de Tintyra les Ãgyptiens me parurent des géants.
J'aurais voulu tout dessiner, et je n'osais mettre la main à l'oeuvre; je sentais que, ne pouvant m'élever à la hauteur de ce que j'admirais, j'allais rapetisser ce que je voudrais imiter; nulle part je n'avais été environné de tant d'objets propres à exalter mon imagination. Ces monuments, qui imprimaient le respect dû au sanctuaire de la divinité, étaient les livres ouverts où la science était développée, où la morale était dictée, où les arts utiles étaient professés; tout parlait, tout était animé, et toujours dans le même esprit. L'embrasure des portes, les angles, le retour le plus secret, présentaient encore une leçon, un précepte, et tout cela dans une harmonie admirable; l'ornement le plus léger sur le membre d'architecture le plus grave déployait d'une manière vivante ce que l'astronomie avait de plus abstrait à exprimer. La peinture ajoutait encore un charme à la sculpture et à l'architecture, et produisait tout à la fois une richesse agréable, qui ne nuisait ni à la simplicité ni à la gravité de l'ensemble. La peinture en Ãgypte n'était encore qu'un ornement de plus; suivant toute apparence, elle n'était point un art particulier: la sculpture était emblématique, et, pour ainsi dire, architecturale. L'architecture était donc l'art par excellence, dicté par l'utilité; elle pourrait donc à elle seule lever le doute, sinon sur la primogéniture, au moins sur la supériorité de l'architecture des Ãgyptiens comparée à celle des Indiens, puisque ne participant en rien de celle de ces derniers, elle est devenue le principe de tout ce que nous avons admiré depuis, de tout ce que nous avons cru être exclusivement de l'architecture, les trois ordres grecs, le dorique, l'ionique, et le corinthien. Il faut donc bien se garder de penser, comme on le croit abusivement, que l'architecture Ãgyptienne est l'enfance de l'art, mais il faut dire qu'elle en est le type.
Je fus frappé de la beauté de la porte qui fermait le sanctuaire du temple; tout ce que l'architecture a ajouté depuis d'ornements à ce genre de décoration n'a fait qu'en rapetisser le style.
Je ne devais pas espérer de rien trouver en Ãgypte de plus complet, de plus parfait que Tintyra; j'étais agité de la multiplicité des objets, émerveillé de leur nouveauté, tourmenté de la crainte de ne pas les revoir. J'avais aperçu sur des plafonds des systèmes planétaires, des zodiaques, des planisphères célestes, présentés dans une ordonnance pleine de goût; j'avais vu que les murailles étaient couvertes de la représentation des rites de leur culte, de leurs procédés dans l'agriculture et les arts, de leurs préceptes moraux et religieux; que l'Ãtre suprême, le premier principe, était partout représenté par les emblèmes de ses qualités: tout était également important à rassembler; et je n'avais que quelques heures pour observer, pour réfléchir, pour dessiner ce qui avait coûté des siècles à concevoir, à construire, à décorer. Notre impatience française était épouvantée de la constante volonté du peuple qui avait exécuté ces monuments: partout même égalité de recherches et de soins; ce qui pourrait faire penser que ces édifices n'étaient point l'ouvrage des rois, mais qu'ils étaient construits aux frais de la nation, sous la direction de collèges de prêtres, et par des artistes auxquels il était imposé des règles invariables. Un laps de temps avait pu chez eux apporter quelques perfections dans l'art; mais chaque temple est d'une telle égalité dans toutes ses parties, qu'ils semblent tous avoir été sculptés de la même main; rien de mieux, rien de plus mal; point de négligence, point d'élans à part d'un génie plus distingué; l'ensemble et l'harmonie régnaient partout. L'art de la sculpture, enchaîné à l'architecture, était circonscrit dans le principe, dans la méthode, dans le mode: une figure n'exprimait rien par le sentiment; elle devait avoir telle pose pour signifier telle chose; le sculpteur en avait le poncif, et ne devait se permettre aucune altération qui aurait pu en changer le vrai sens: il en était de ces figures comme de nos cartes à jouer, dont nous avons respecté les imperfections, pour ne rien ôter à la facilité avec laquelle nous les savons reconnaître. La perfection qu'ils ont donnée à leurs animaux prouve assez qu'ils avaient l'idée du style, dont ils ont indiqué le caractère avec si peu de lignes dans un principe si grand, et un système qui tendait au grave et au beau idéal, comme nous en avions déjà la preuve dans les deux sphinx du capitole, et dont on retrouve ici le style dans ceux qui sont sur le flanc du grand temple.
Quant au caractère de leur figure humaine, n'empruntant rien des autres nations, ils ont copié leur propre nature, qui était plus gracieuse que belle. Celle des femmes ressemble encore à la figure des jolies femmes d'aujourd'hui: de la rondeur, de la volupté; le nez petit; les yeux longs, peu ouverts, et relevés à l'angle extérieur, comme tous les peuples dont cet organe est fatigué par l'ardeur du soleil ou la blancheur de la neige; les pommettes des joues un peu grosses, les lèvres bordées, la bouche grande, mais riante et gracieuse: en tout, le caractère africain, dont le nègre est la charge, et peut-être le principe.
Les hiéroglyphes, exécutés de trois manières, sont aussi de trois genres, et peuvent avoir aussi trois époques: par l'examen des différents édifices que j'ai été dans le cas d'observer, j'ai pu juger que ceux qui devaient être les plus anciens n'ont qu'un simple contour, creusé sans relief, et très profondément; les seconds, ceux qui font le moins d'effet, sont simplement en relief très bas; et les troisièmes, qui me paraissent du meilleur temps, et qui sont à Tintyra d'une exécution plus parfaite qu'en aucun autre lieu de l'Ãgypte, sont en relief au fond du contour creusé. à travers les figures qui composent les tableaux, il y a de petits hiéroglyphes, qui paraissent n'être que l'explication des tableaux, et qui, avec des formes simplifiées, sembleraient une manière plus rapide de s'exprimer, une espèce d'écriture _cursive_, si l'on peut dire ainsi en parlant de sculpture.
Un quatrième genre semblait être consacré à l'ornement; nous l'avons appelé improprement, et je ne sais pourquoi, _Arabesque_: adopté par les Grecs, au temps d'Auguste il fut admis chez les Romains, et dans le quinzième siècle, lors de la renaissance des arts, il nous fut transmis par eux comme une décoration fantastique, dont le goût était tout le mérite. Chez les Ãgyptiens, employé avec le même goût, chaque objet avait un sens ou une moralité, décorait en même temps les frises, les corniches, les soubassements de leur architecture. J'ai retrouvé à Tintyra des représentations, de péristyles de temples en cariatides, exécutées en peinture aux bains de Titus, copiées par Raphaël, et que nous singeons tous les jours, dans nos boudoirs, sans imaginer que les Ãgyptiens nous en ont donné les premiers modèles. Le crayon à la main, je passais d'objets en objets; distrait de l'un par l'intérêt de l'autre, toujours attiré, toujours arraché, il me manquait des yeux, des mains, et une tête assez vaste pour voir, dessiner, et mettre quelque ordre à tout ce dont j'étais frappé. J'avais honte des dessins insuffisants que je faisais de choses si sublimes: mais je voulais des souvenirs des sensations que je venais d'éprouver; je craignais que Tintyra ne m'échappât pour toujours, et mes regrets égalaient mes jouissances. Je venais de découvrir dans un petit appartement un planisphère céleste, lorsque les derniers rayons du jour me firent apercevoir que j'étais seul avec le constamment bon et complaisant général Belliard, qui, après avoir vu pour lui, n'avait pas voulu m'abandonner dans un lieu si désert.
Nous rattrapâmes au galop la division, déjà à Dindera, à trois quarts de lieue de Tintyra, où nous vînmes coucher: sans ordre donné, sans ordre reçu, chaque officier, chaque soldat s'était détourné de la route, avait accouru à Tintyra, et spontanément l'armée y était restée le reste de la journée. Quelle journée! qu'on est heureux d'avoir tout bravé pour obtenir de telles jouissances!
Le soir, Latournerie, officier d'un courage brillant, d'un esprit et d'un goût délicat, vint me trouver, et me dit: «Depuis que je suis en Ãgypte, trompé sur tout; j'ai toujours été mélancolique et malade: Tintyra m'a guéri; ce que j'ai vu aujourd'hui m'a payé de toutes mes fatigues; quoi qu'il puisse en être pour moi de la suite de cette expédition, je m'applaudirai toute ma vie de l'avoir faite par les souvenirs que me laissera éternellement cette journée.»
_Crocodiles_.
Le 26, une nature nouvelle se développa sous nos yeux: des palmiers-doum, beaucoup plus grands que ceux que nous avions vus, des tamaris gigantesques, des villages d'une demi lieue de long, et cependant des terres qui avaient été inondées, et qui étaient restées incultes. Les habitants ne voulaient-ils cultiver que ce qui devait suffire à leur nourriture, et priver ainsi leurs tyrans du superflu de leurs travaux? Dans l'après-midi, causant avec Desaix, il me parlait des crocodiles: nous étions dans la partie du Nil qu'ils habitent; devant nous étaient des îles basses de sable, comme celles où ils se montrent; nous vîmes quelque chose de long et brun à travers nombre de canards; c'était un crocodile; il avait quinze à dix-huit pieds; il dormait: on lui tira un coup de fusil, il entra doucement dans l'eau, et en ressortit quelques minutes après; un second coup de fusil l'y fit rentrer, il en ressortit de même: je lui trouvai le ventre beaucoup plus gros que ceux des animaux de même espèce que j'avais vus empaillés.
Nous apprîmes qu'une partie des Mamelouks avait passé à la rive droite du fleuve, et que l'autre suivait la route d'Esné et de Syène. Desaix fit partir sa cavalerie à minuit pour tâcher d'atteindre ces derniers.
Le 27, nous partîmes à deux heures du matin; à huit, nous trouvâmes un crocodile mort sur les bords du fleuve: il était encore frais; il avait huit pieds de long: la mâchoire de dessus, la seule mouvante, s'ajuste assez mal avec celle de dessous; mais son gosier y supplée, il se plisse comme une bourse et son élasticité fait l'office de la langue, dont il manque absolument: ses narines et ses oreilles se ferment comme les ouïes d'un poisson; ses yeux, petits et rapprochés, ajoutent beaucoup à l'horreur de sa physionomie.
_Thèbes_.
à neuf heures, en détournant la pointe d'une chaîne de montagnes qui forme un promontoire, nous découvrîmes tout à coup l'emplacement de l'antique Thèbes dans tout son développement; cette ville dont une seule expression d'Homère nous a peint l'étendue, cette Thèbes _aux cent portes_; phrase poétique et vaine que l'on répète avec confiance depuis tant de siècles. Décrite dans quelques pages dictées à Hérodote par des prêtres égyptiens, et copiées depuis par tous les autres historiens; célèbre par ce nombre de rois que leur sagesse a mis au rang des dieux, par des lois que l'on a révérées sans jamais les connaître, par des sciences confiées à de fastueuses et énigmatiques inscriptions, doctes et premiers monuments des arts, respectés par le temps; ce sanctuaire abandonné, isolé par la barbarie, et rendu au désert sur lequel il avait été conquis; cette cité enfin toujours enveloppée du voile du mystère par lequel les colosses même sont agrandis; cette cité reléguée, que l'imagination n'entrevoit plus qu'à travers l'obscurité des temps, était encore un fantôme si gigantesque pour notre imagination, que l'armée, à l'aspect de ses ruines éparses, s'arrêta d'elle-même, et, par un mouvement spontané, battit des mains, comme si l'occupation des restes de cette capitale eût été le but de ses glorieux travaux, eût complété la conquête de l'Ãgypte. Je fis un dessin de ce premier aspect comme si j'eusse pu craindre que Thèbes m'échappât; et je trouvai dans le complaisant enthousiasme des soldats des genoux pour me servir de table, des corps pour me donner de l'ombre, le soleil éclairant de rayons trop ardents une scène que je voudrais peindre à mes lecteurs, pour leur faire partager le sentiment que me firent éprouver la présence de si grands objets; et le spectacle de l'émotion électrique d'une armée composée de soldats, dont la délicate susceptibilité me rendait heureux d'être leur compagnon, glorieux d'être Français.
La situation de cette ville est aussi belle qu'on peut se la figurer; l'étendue de ses ruines ne permet pas de douter qu'elle ne fût aussi vaste que la renommée l'a publié: le diamètre de l'Ãgypte n'étant pas assez grand pour la contenir, ses monuments s'appuient sur les deux chaînes qui la bordent, et ses tombeaux occupent les vallées de l'ouest jusque bien avant dans le désert. Je fis une vue de sa situation dès l'instant où je pus distinguer ses obélisques, et ses portiques si fameux: je pensais bien que, tout aussi empressés que moi, mes lecteurs verraient avec intérêt l'image d'un objet aussi curieux d'aussi loin qu'on peut l'apercevoir, et qu'en général le premier devoir d'un voyageur est de rendre compte de toutes ses sensations, sans se permettre de les juger et de les dénaturer. C'est pourquoi je me suis fait une loi de donner à la gravure mes dessins tels que je les ai faits d'après nature: et j'ai tâché de conserver à mon journal la même naïveté que j'ai mise dans mes dessins.
Quatre bourgades se disputent les restes des antiques monuments de Thèbes; et le fleuve, par la sinuosité de son cours, semble encore fier de traverser ses ruines.
Entre midi et une heure, nous arrivâmes à un désert qui était le champ des morts: la roche, taillée dans son plan incliné, présente dans les trois faces d'un carré des ouvertures régulières, derrière lesquelles de doubles et triples galeries et des chambres servaient de sépultures. J'y entrai à cheval avec Desaix, croyant que ces retraites sombres ne pouvaient être que l'asile de la paix et du silence; mais à peine fûmes-nous engagés dans l'obscurité de ces galeries que nous fûmes assaillis de javelots et de pierres par des ennemis que nous ne pouvions distinguer; ce qui mit fin à nos observations. Nous avons appris depuis qu'une population considérable habitait ces retraites obscures; qu'y contractant apparemment des habitudes farouches, elle était presque toujours en rébellion avec l'autorité, et devenait la terreur de ses voisins: trop pressés pour faire plus ample connaissance avec les habitants, nous rétrogradâmes avec précipitation; et pour cette fois nous ne vîmes Thèbes qu'au galop.
Mon sort était de séjourner des mois à Zaoyé, à Bénisouef, à Girgé, et de passer sans m'arrêter sur les grands objets que j'étais venu chercher. Nous arrivâmes un moment après à un temple, que je dus juger des plus anciens à son délabrement, à sa couleur de vétusté plus prononcée, à sa construction moins perfectionnée, à l'excessive simplicité de ses ornements, à l'irrégularité de ses lignes, de ses dimensions, et surtout à la grossièreté de sa sculpture. Je me mis bien vite à en faire un dessin, puis, galopant après les troupes qui marchaient toujours, j'arrivai à un second édifice beaucoup plus considérable et bien mieux conservé. Je trouvai en chemin une statue de granit noir, je dis granit, en attendant qu'il soit décidé quelle est cette matière que l'on a longtemps appelée basalte, et dont sont faits les magnifiques lions égyptiens qui sont au bas de la rampe du Capitole.
à son entrée deux môles carrés flanquent une porte immense: contre le mur de l'intérieur sont sculptés en deux bas-reliefs les combats victorieux d'un héros; cette sculpture est de la composition la plus baroque, sans perspective, sans plan, sans distribution, et comme les premières conceptions de l'esprit humain qui a toujours la même marche. J'ai vu à Pompéi des dessins faits par des soldats romains sur le stuc des murailles; ils ressemblaient entièrement aux dessins des nôtres, à ceux de tout enfant qui veut rendre ses premières idées, lorsqu'il n'a encore ni vu, ni comparé, ni réfléchi. Ici le héros est gigantesque, et les ennemis qu'il combat sont vingt-cinq fois plus petits: si c'était déjà une flatterie des arts, elle était sans doute mal entendue, puisqu'il devait être honteux pour ce héros de n'avoir à combattre que des pygmées.
C'est à quelques pas de cette porte que sont les restes d'un colosse énorme; il a été méchamment brisé, car les parties épargnées ont tellement conservé leur poli, et les fractures leurs arêtes, qu'il est évident que si l'esprit dévastateur des hommes leur eût permis de confier au temps seul le soin de ruiner ce monument, nous en jouirions encore dans tout son entier; il suffit de dire, pour donner une idée de sa grandeur, que la largeur des épaules est de vingt-cinq pieds, ce qui donnerait à peu près soixante-quinze à la figure entière; exacte dans ses proportions, le style en est médiocre, mais l'exécution parfaite; dans sa chute il est tombé sur le visage, ce qui empêche de voir cette partie intéressante; la coiffure étant brisée, on n'est plus dans le cas de juger par ses attributs si c'était la figure d'un roi ou d'une divinité: était-ce la statue de Memnon ou celle d'Ossimandué?..... Les descriptions faites jusqu'à présent, comparées sur les lieux aux monuments, jettent plutôt de la confusion dans les idées qu'elles ne les éclaircissent. Si c'était celle de Memnon, ce qui est le plus probable, tous les voyageurs depuis deux mille ans se seraient trompés dans l'objet de leur curiosité, comme on le voit par l'inscription de leur nom sur un autre colosse, dont j'aurai à parler tout à l'heure.
Il reste un pied de cette première statue, qui est détaché et bien conservé, très susceptible d'être transporté, qui pourrait donner en Europe une échelle de comparaison des monuments de ce genre, et faire pendant aux pieds colossaux qui sont dans la cour du Capitole à Rome. L'enceinte dans laquelle est cette figure était, ou un temple, ou un palais, ou peut-être tous les deux à la fois; car si le bas-relief convenait à un palais de souverain, huit figures de prêtres devant deux portiques de l'intérieur convenaient aussi à un temple, à moins qu'elles ne fussent là pour rappeler au souverain que, conformément aux lois, les prêtres devaient toujours servir et assister Sa Majesté. Au reste cette ruine, située sur le penchant de la montagne, et n'ayant jamais été habitée dans les temps postérieurs, est si bien conservée dans ses parties encore debout, qu'elle a moins l'aspect d'une ruine que d'un édifice que l'on bâtit, et dont les travaux sont suspendus: on y voit nombre de colonnes jusqu'à leurs bases; les proportions en sont grandes, mais le style, quoique plus pur que celui du premier temple, n'est cependant pas comparable à celui de Tintyra, ni pour la majesté de l'ensemble, ni pour la délicatesse de l'exécution des détails. Il aurait fallu le temps de la réflexion pour en concevoir le plan; mais on avait pris le mouvement du galop, et il fallait suivre de près pour n'être pas arrêté pour toujours dans ses observations.
On fut attiré dans la plaine par deux grandes figures assises, entre lesquelles, selon les descriptions d'Hérodote, de Strabon, et de ceux qui ont copié ces écrivains, était la fameuse statue d'Ossimandué, le plus grand de tous les colosses: Ossimandué lui-même avait été si glorieux de l'exécution d'une entreprise si hardie, qu'il avait fait graver une inscription sur le piédestal de cette statue, dans laquelle il défiait la puissance des hommes d'attenter à ce monument ainsi qu'à celui de son tombeau, dont la fastueuse description ne paraît qu'un rêve fantastique. Les deux statues encore debout sont sans doute celles de la mère et du fils de ce prince, dont Hérodote fait mention; celle du roi a disparu; le temps et la jalousie s'étant disputé à l'envie sa destruction, il n'en reste plus qu'un rocher informe de granit; il faut le regard obstiné de l'observateur accoutumé à voir pour distinguer quelques parties de ces figures échappées à la destruction, et encore sont-elles si insignifiantes qu'elles ne peuvent donner aucune idée de sa dimension: les deux qui sont encore existantes ont cinquante à cinquante-cinq pieds de proportion; elles sont assises, les deux mains sur leurs genoux: ce qui en reste conservé fait voir que le style en était aussi sévère que la pose en est droite. Les bas-reliefs et les petites figures qui composent le fauteuil de celle qui est plus au sud ne manquent cependant ni de charme ni de délicatesse dans l'exécution; c'est contre la jambe de celle du nord que sont écrits en grec les noms des illustres et anciens voyageurs qui sont venus entendre les sons de la statue de Memnon. C'est ici que l'on peut se convaincre de l'empire de la célébrité sur l'esprit des hommes, puisque, dans des temps où l'ancien gouvernement égyptien et la jalousie des prêtres ne défendaient plus aux étrangers d'approcher de ces monuments, l'amour du merveilleux agissait encore sur ceux qui venaient les visiter; qu'au siècle d'Adrien, éclairé des lumières de la philosophie, Sabine, la femme de cet empereur, qui elle-même était lettrée, voulut bien, ainsi que les savants qui l'accompagnaient, avoir entendu des sons, qu'aucune raison physique ni politique ne pouvaient plus produire: mais l'orgueil de monumenter son nom en l'inscrivant sur de telles antiquités aura fort bien pu faire écrire les premiers noms, et le désir bien naturel d'associer le sien à cette espèce de gloire y aura fait ajouter les autres; telle est sans doute la cause de ces innombrables inscriptions de noms de toutes dates et en toutes langues.