Voyage en Orient, Volume 2: Les nuits du Ramazan; De Paris à Cythère; Lorely
Part 19
Il est impossible de méconnaître le caractère féodal et militaire du Coran. Le vrai croyant est l'homme pur et fort qui doit dominer par le courage ainsi que par la vertu; plus libéral que le noble du moyen âge, il fait part des ses privilèges à quiconque embrasse sa foi; plus tolérant que l'Hébreu de la Bible, qui non-seulement n'admettait pas les conversions, mais exterminait les nations vaincues, le musulman laisse à chacun sa religion et ses mœurs, et ne réclame qu'une suprématie politique. La polygamie et l'esclavage sont pour lui seulement des moyens d'éviter de plus grands maux, tandis que la prostitution, cette autre forme de l'esclavage, dévore comme une lèpre la société européenne, en attaquant la dignité humaine, et en repoussant du sein de la religion, ainsi que les catégories établies par la morale, de pauvres créatures, victimes souvent de l'avidité des parents ou de la misère. Veut-on se demander, en outre, quelle position notre société fait aux bâtards, qui constituent environ le dixième de la population? La loi civile les punit des fautes de leurs pères en les repoussant de la famille et de l'héritage. Tous les enfants d'un musulman, au contraire, naissent légitimes; la succession se partage également entre eux.
Quant au voile que les femmes gardent, on sait que c'est une coutume de l'antiquité que suivent en Orient les femmes chrétiennes, juives ou druses, et qui n'est obligatoire que dans les grandes villes. Les femmes de la campagne et des tribus n'y sont point soumises; aussi les poëmes qui célèbrent les amours de Keïs et Leila, de Khosrou et Schiraï, de Gemil et Schamba et autres ne font-ils aucune mention des voiles ni de la réclusion des femmes arabes. Ces fidèles amours ressemblent, dans la plupart des détails de la vie, à ces belles analyses de sentiment qui ont fait battre tous les cœurs jeunes depuis _Daphnis et Chloé_, jusqu'à _Paul et Virginie_.
Il faut conclure de tout cela que l'islamisme ne repousse aucun des sentiments élevés attribués généralement à la société chrétienne. Les différences ont existé jusqu'ici beaucoup plus dans la forme que dans le fond des idées; les musulmans ne constituent en réalité qu'une sorte de _secte chrétienne_; beaucoup d'hérésies protestantes ne sont pas moins éloignées qu'eux des principes de l'Évangile. Cela est si vrai, que rien n'oblige une chrétienne qui épouse un Turc à changer de religion. Le Coran ne défend aux fidèles que de s'unir à des femmes idolâtres, et convient que, dans toutes les religions fondées sur l'unité de Dieu, il est possible de faire son salut.
C'est en nous pénétrant de ces justes observations et en nous dépouillant des préjugés qui nous restent encore, que nous ferons tomber peu à peu ceux qui ont rendu jusqu'ici douteuses pour nous l'alliance ou la soumission des populations musulmanes.
[1] _Mahomet, législateur des femmes_, 1 vol., par M. de Sokolniçki, 1847.
II--LA VIE INTÉRIEURE AU CAIRE--MŒURS DES HAREMS
L'homme qui a atteint l'âge de se marier et qui ne se marie pas n'est point considéré en Égypte, et, s'il ne peut alléguer des motifs plausibles qui le forcent à rester célibataire, sa réputation en souffre. Aussi voit-on beaucoup de mariages dans ce pays.
Le lendemain de la noce, la femme prend possession du harem, qui est une partie de la maison séparée du reste. Des filles et des garçons dansent devant la maison conjugale, ou dans une de ses cours intérieures. Ce jour-là, si le marié est jeune, l'ami qui, la veille, l'a porté jusqu'au harem[1] vient chez lui accompagné d'autres amis; l'on emmène le marié à la campagne pour toute la journée. Cette cérémonie est nommée _el-hourouheh_ (la fuite). Quelquefois, le marié lui-même arrange cette fête et fournit à une partie de la dépense, si elle dépasse le montant de la contribution (_nukout_) que ses amis se sont imposée. Pour égayer la fête, on loue souvent des musiciens et des danseuses. Si le mari est d'une classe inférieure, il est reconduit chez lui processionnellement, précédé de trois ou quatre musiciens qui jouent du hautbois et battent du tambour; les amis et ceux qui accompagnent le nouveau marié portent des bouquets. S'ils ne rentrent qu'après le coucher du soleil, ils sont accompagnés d'hommes portant des _meschals_, espèce de perche munie d'un réceptacle de forme cylindrique en fer, dans lequel on place du bois enflammé. Ces perches supportent quelquefois deux, trois, quatre ou cinq de ces fanaux, qui jettent une vive lumière sur le passage de la procession. D'autres personnes portent des lampes, et les amis du marié des cierges allumés et des bouquets. Si le mari est assez à son aise pour le faire, il prend ses arrangements de façon que sa mère puisse demeurer avec lui et sa femme, afin de veiller à l'honneur de celle-ci et au sien. C'est pour cela, dit-on, que la belle-mère de sa femme est nommée _hama_; ce qui veut dire protectrice ou gardienne.
Quelquefois, le mari laisse sa femme chez la propre mère de celle-ci, et paye l'entretien de toutes deux. On croirait que cette manière d'agir devrait rendre la mère de la mariée soigneuse de la conduite de sa fille, ne fût-ce que par intérêt, pour conserver la pension que lui fait le mari, et empêcher que celui-ci ne trouve un prétexte pour divorcer. Mais il arrive trop souvent que cet espoir est trompé.
En général, un homme prudent qui se marie craint beaucoup les rencontres de sa femme avec sa belle-mère; il tâche d'ôter à celle-ci toute occasion de voir sa fille, et ce préjugé est si enraciné, que l'on croit beaucoup plus sûr de prendre pour épouse une femme qui n'a ni mère ni proche parente: il est même défendu à quelques femmes de recevoir aucune amie du sexe féminin, si ce n'est celles qui sont parentes du mari. Cependant, cette restriction n'est pas généralement observée.
Comme nous l'avons dit plus haut, les femmes habitent le harem, partie séparée du domicile des Égyptiens; mais, en général, celles qui ont le titre d'_épouses_ ne sont pas considérées comme prisonnières. Elles ont ordinairement la liberté de sortir et de faire des visites, et elles peuvent recevoir presque aussi souvent qu'elles le désirent la visite des femmes leurs amies. Il n'y a que les esclaves qui ne jouissent pas de cette liberté, à cause de leur état de servitude qui les rend soumises aux épouses et aux maîtres.
Un des soins principaux du maître en arrangeant les appartements séparés qui doivent servir à l'habitation de ses femmes, est de trouver les moyens d'empêcher qu'elles ne puissent être vues par des domestiques mâles ou d'autres hommes, sans être couvertes selon les règles que la religion prescrit. Le Coran contient à ce sujet les paroles suivantes, qui démontrent la nécessité où est toute _muslime_, femme d'un homme d'origine arabe, de cacher aux hommes tout ce qui est attrayant en elle, ainsi que les ornements qu'elle porte:
«Dites aux femmes des croyants qu'elles doivent commander à leurs yeux et préserver leur modestie de toute atteinte; qu'elles ne doivent point faire voir d'autres ornements que ceux qui se montrent d'eux-mêmes; qu'elles doivent étendre leurs voiles sur leur sein, et ne montrer leurs ornements qu'à leur mari, ou à leur père, ou au père de leur mari, ou à leurs fils, ou aux fils de leur mari, ou à leurs frères, ou aux fils de leurs frères, ou aux fils de leurs sœurs, ou _aux femmes de ceux-ci_, ou _aux esclaves_ qu'elles possèdent, ainsi qu'aux hommes qui les servent et n'ont besoin ni de femmes ni d'enfants.--Les femmes s'abstiendront de faire du bruit avec leurs pieds de manière à découvrir les ornements qu'elles doivent cacher.»--Ce dernier passage fait allusion à la coutume qu'avaient les jeunes Arabes, du temps du prophète, de frapper l'un contre l'autre les ornements qu'elles portaient généralement au-dessus de la cheville du pied. Beaucoup de femmes égyptiennes ont conservé ce même genre d'ornements.
Pour expliquer le passage ci-dessus du Coran, qui sans cela pourrait prêter à une fausse idée des coutumes modernes, au sujet de l'admission ou de la non-admission de certaines personnes au harem, il est très-nécessaire de transcrire ici deux notes importantes, tirées d'illustres commentateurs.
La première se rapporte à l'expression: _ou aux femmes de ceux-ci_. C'est-à-dire que ces femmes doivent être de la religion de Mahomet; car il est considéré connue illégal ou au moins comme indécent qu'une femme qui est une vraie croyante se découvre devant ce qu'on appelle une infidèle, parce que l'on pense que cette dernière ne s'abstiendra pas de la décrire aux hommes. D'autres pensent qu'en général les femmes étrangères doivent être repoussées du harem, mais les docteurs de la loi ne sont pas d'accord sur ce point. Il est constant qu'en Égypte, et peut-être aussi dans tous les autres pays où l'islamisme est professé, on ne trouve plus inconvenant qu'une femme, qu'elle soit libre, domestique, esclave, chrétienne ou juive, muslime ou païenne, soit admise dans un harem. Pour ce qui est de la seconde partie, où il est parlé d'_esclaves_, on lit dans le Coran: «Les esclaves des deux sexes font partie de l'exception; on croit aussi que les domestiques qui ne sont pas esclaves sont compris dans l'exception, ainsi que ceux qui sont de nation étrangère.» A l'appui de cette allégation, on cite que «Mahomet ayant fait à sa fille Fatime cadeau d'un homme esclave, celle-ci, le voyant entrer, n'ayant qu'un voile si exigu qu'elle devait opter entre la nécessité de laisser sa tête découverte, ou de découvrir la partie inférieure de son corps, se tourna vers le prophète, son père, lequel, voyant son embarras, lui dit qu'elle ne devait avoir aucun doute, puisque son père et un esclave étaient seuls présents. » --Il est possible que cette coutume soit en usage chez les Arabes des déserts; mais, en Égypte, on ne voit jamais un esclave adulte pénétrer dans le harem d'un homme considérable, soit qu'il en fasse partie ou non. L'esclave mâle d'une femme peut obtenir cette faveur peut-être, parce qu'il ne peut devenir son mari tant qu'il est esclave.
On s'étonne de ce que, dans l'article du Coran dont nous parlons, il n'est nullement question des oncles, comme ayant le privilège de voir leurs nièces sans voile. Mais on pense que c'est pour éviter qu'ils ne fassent à leurs fils une description trop séduisante de leurs jeunes cousines. Les Égyptiens considèrent comme très-inconvenant que l'on fasse l'analyse des traits d'une femme; il est peu poli de dire qu'elle a de beaux yeux, un nez grec, une petite bouche, etc., en s'adressant à quelqu'un du sexe masculin auquel la loi défend de la voir; mais on peut la décrire en termes généraux, en disant qu'elle est aimable et qu'elle est embellie par le _kohel_ et le _henné_[2].
En général, un homme ne peut voir sans voile que ses femmes légitimes et ses esclaves femelles, ou bien les femmes que la loi lui défend d'épouser, à cause de leur degré trop rapproché de consanguinité, ou parce qu'elles ont été, ou sa nourrice, ou celle de ses enfants, ou qu'elles sont proches parentes de sa nourrice.--Le voile est de la plus haute antiquité.
On croit en Égypte qu'il est plus nécessaire qu'une femme couvre la partie supérieure, et même le derrière de sa tête, que son visage; mais ce qui est plus nécessaire encore, c'est qu'elle cache plutôt son visage que la plupart des autres parties de son corps: par exemple, une femme qu'on ne peut décider à ôter son voile devant des hommes, ne se fera aucun scrupule de mettre à nu sa gorge, ou presque toute sa jambe.
La plupart des femmes du peuple se montrent en public la face découverte; mais on dit que la nécessité les y force, parce qu'elles n'ont pas les moyens de se procurer des _borghots_ (voiles de visage).
Lorsqu'une femme respectable est surprise sans voile, elle se couvre précipitamment de son _tarhah_ (voile qui couvre la tête) et elle s'écrie: «O malheur! ô peine extrême!» Cependant, nous avons remarqué que la coquetterie les engage quelquefois à faire voir leur visage aux hommes, mais toujours comme par l'effet du hasard. Du haut de la terrasse de leur maison ou à travers des jalousies, elles ont l'air de regarder sans interruption ce qui se passe autour d'elles; mais souvent elles découvrent leur visage avec le dessein bien arrêté qu'il soit vu.
Au Caire, les maisons sont, en général, petites, et l'on n'y trouve guère, au rez-de-chaussée, d'appartements pour les hommes; il faut donc qu'ils montent au premier étage, où sont, ordinairement, les appartements des femmes. Mais, pour éviter des rencontres que l'on qualifie de fâcheuses en Égypte, et qu'en France on regarderait comme heureuses, les hommes qui montent l'escalier ne discontinuent point de crier bien haut: _Destour_ (permission)! _ya siti_ (ô dame)! ou de faire d'autres exclamations, afin que les femmes qui pourraient se trouver sur cet escalier puissent se retirer, ou tout au moins se voiler; ce qu'elles font en tirant leur voile, dont elles se couvrent le visage de manière à ne laisser qu'un œil à peine visible[3].
Les musulmans portent à un tel excès l'idée du caractère sacré des femmes, qu'il est chez eux défendu aux hommes de pénétrer dans les tombeaux de quelques-unes d'entre elles; par exemple, ils ne peuvent entrer dans ceux des femmes du prophète, ni dans ceux d'autres femmes de sa famille, que l'on trouve dans le cimetière de El-Médeneh, tandis qu'il est permis aux femmes de visiter librement tous ces tombeaux. Jamais non plus on ne dépose dans la même tombe un homme et une femme, à moins qu'un mur de séparation ne soit élevé entre les deux cercueils.
Tous les musulmans ne sont pas aussi rigides au sujet des femmes; car M. Lane, qui a recueilli ces détails intéressants[4], dit qu'un de ses amis, musulman, lui a fait voir sa mère, âgée de cinquante ans, mais qui, par son embonpoint et sa fraîcheur, ne paraissait pas en avoir plus de quarante. «Elle venait, dit-il, jusqu'à la porte du harem, extrême limite pour les visiteurs; elle s'asseyait contre la porte de la pièce sans vouloir y entrer. Comme si c'était par accident, elle laissait tomber son voile et voir son visage à découvert; ses yeux étaient bordés de kohel, et elle ne s'efforçait pas de cacher ses diamants, ses émeraudes et autres bijoux; au contraire, elle avait l'air de vouloir les faire remarquer. Cependant, ce musulman ne m'a jamais permis de voir sa femme, quoiqu'il m'ait laissé causer avec elle, en sa présence, à l'angle d'un mur près de la terrasse, d'où je ne la pouvais pas voir.» Quoi qu'il en soit, les femmes sont généralement moins retenues en Égypte que dans les autres parties de l'empire ottoman; il n'est pas rare de voir des femmes badiner en public avec des hommes, mais ceci se passe dans la classe du peuple. On croirait, d'après cela, que les femmes des classes moyennes et plus élevées se sentent souvent fort malheureuses, et détestent la réclusion à laquelle elles sont condamnées; mais, tout au contraire, une Égyptienne attachée à son mari est offensée si elle jouit de trop de liberté; elle pense que, ne la surveillant pas aussi sévèrement que cela doit avoir lieu d'après les usages, son époux n'a plus pour elle autant d'amour, et souvent elle envie le sort des femmes qui sont gardées avec plus de sévérité.
Quoique la loi autorise les Égyptiens à prendre _quatre_ épouses, et autant de concubines esclaves qu'ils en veulent, on les voit assez ordinairement n'avoir qu'une épouse ou une concubine esclave. Cependant, un homme, tout en se bornant à la possession d'une seule femme, peut en changer aussi souvent que la fantaisie lui en prend, et il est rare de trouver au Caire des gens qui n'aient pas divorcé au moins une fois, si leur état d'homme marié date de longtemps. Le mari peut, dès que cela lui plaît, dire à sa femme: _Tu es divorcée_, que ce désir de sa part soit ou non raisonnable. Après la prononciation de cet arrêt, la femme doit quitter la maison du mari, et chercher un abri soit chez des amis ou chez des parents. La faculté qu'ont les hommes de prononcer un divorce injuste est la source de la plus grande inquiétude chez les femmes, et cette inquiétude surpasse toutes les autres peines, lorsqu'elles y voient pour conséquences l'abandon et la misère; d'autres femmes, au contraire, qui voient dans le divorce un moyen d'améliorer leur sort, pensent tout autrement, et appellent le divorce de tous leurs vœux.
Deux fois un homme peut divorcer d'avec la même femme et la reprendre ensuite sans la moindre formalité; mais, la troisième fois, il ne peut la reprendre légalement qu'autant qu'elle ait, dans l'intervalle du divorce, contracté un autre mariage et qu'un divorce de ce mariage ait eu lieu.
«Je puis, dit M. Lane, citer à l'appui de ce que j'avance un cas où l'un de mes amis a servi de témoin. Il se trouvait avec deux autres hommes dans un café; un de ces derniers paraissait irrité contre sa femme, avec laquelle il avait eu quelque différend de ménage. Après avoir exposé ses griefs, le mari irrité envoya quérir sa femme, et, aussitôt qu'elle vint, il lui dit:
»--Tu es divorcée triplement!
»Puis, s'adressant aux deux autres hommes présents, il ajouta:
»--Et vous, mes frères, vous êtes témoins.
»Cependant il se repentit bientôt de sa violence et voulut reprendre sa femme; mais celle-ci s'y refusa et en appela à la loi de Dieu (_shara Allah_). La cause fut portée devant le juge. La femme était la plaignante, et le défendeur était le mari; elle déclara que celui-ci avait prononcé contre elle l'arrêt du triple divorce, et qu'à présent il voulait la reprendre et vivre avec elle comme épouse, contrairement à la loi, et conséquemment en état de péché. Le défendeur nia avoir prononcé les mots sacramentels qui constituent le divorce.
»--Avez-vous des témoins? dit le juge à la plaignante.
»--Oui, dit-elle, voici deux témoins.
»Ces témoins étaient les deux hommes qui s'étaient trouvés au café lors de la prononciation de la sentence qui constitue le divorce. Ils furent invités à faire leur déposition, et ils déclarèrent qu'en effet cet homme avait prononcé contre sa femme le triple divorce, et qu'ils étaient présents. Alors, le mari déclara, de son côté, qu'en effet il y avait eu prononciation de divorce, mais qu'une autre de ses femmes en était l'objet. La plaignante assura que cela était impossible, puisque le défendeur n'avait pas d'autre femme; à quoi le juge répondit qu'il n'était pas possible qu'elle sût cela. Se tournant alors vers les témoins, il leur demanda le nom de la femme divorcée en leur présence, mais ils déclarèrent l'ignorer. Les ayant ensuite questionnés sur l'identité de la femme, les témoins dirent ne pouvoir l'affirmer, puisqu'ils ne l'avaient vue que voilée. Le juge, d'après l'incertitude qui semblait entourer la cause, trouva juste de débouter la femme de sa plainte et d'ordonner qu'elle rentrerait dans le domicile conjugal. Elle aurait pu exiger qu'il fit comparaître la femme contre laquelle il avait prononcé le divorce dans le café; mais cela lui eût peu servi, car il eût facilement trouvé une femme pour remplir ce rôle, la production d'un acte de mariage n'étant pas nécessaire en Égypte, où presque tous les mariages se font sans acte écrit, et souvent même sans témoins. »
Il arrive assez fréquemment que l'homme qui a prononcé contre sa femme le troisième divorce et qui veut la reprendre de son consentement, surtout lorsque le divorce a été prononcé, en l'absence de témoins, n'observe pas la loi prohibitive qui lui interdit de la reprendre si elle n'a pas été remariée dans l'intervalle.
Des hommes, religieusement attachés à l'observance de la loi, trouvent moyen de s'y conformer, en se servant d'un homme qui épouse la femme divorcée, et s'engage à la répudier le lendemain du mariage et à la donner à son précédent mari, dont elle redevient la femme en vertu d'un second contrat, quoique cette manière d'agir soit absolument en contradiction avec la loi. Dans ces cas, la femme peut, si elle est majeure, refuser son consentement; dans le cas de minorité, son père ou son tuteur légal peut la marier à qui bon lui semble.
Lorsqu'un homme, pour ravoir sa femme divorcée, veut se conformer à l'usage qui exige un mariage intérimaire avant qu'il puisse la reprendre, il la marie d'ordinaire à un pauvre très-laid et quelquefois à un aveugle. Cet homme est appelé _mustahall_ ou _mustahull_.
On peut aisément concevoir que la facilité avec laquelle se font les divorces a des effets funestes sur la moralité des deux sexes. On trouve en Égypte bien des hommes qui ont épousé vingt ou trente femmes dans l'espace de dix ans; et il n'est pas rare de voir des femmes, jeunes encore, qui ont été successivement les épouses légitimes d'une douzaine d'hommes. Il y a des hommes qui épousent tous les mois une autre femme. Cette pratique peut avoir lieu même parmi les personnes peu fortunées; on peut choisir, en passant dans les rues du Caire, une belle veuve jeune, ou une femme divorcée de la classe inférieure, qui consent à se marier avec l'homme qui la rencontre, moyennant un douaire d'environ _douze francs cinquante centimes_, et, lorsqu'il la renvoie, il n'est obligé qu'au payement du double de cette somme pour subvenir à son entretien durant l'_eddeh_ qu'elle doit alors accomplir. Il faut cependant dire qu'une semblable conduite est généralement considérée comme très-immorale, et qu'il y a peu de parents de la classe moyenne ou des classes élevées qui voudraient donner leur fille à un homme connu pour avoir divorcé plusieurs fois.
La polygamie, qui agit aussi d'une manière bien nuisible sur la moralité des époux, et qui n'est approuvée que parce qu'elle sert à prévenir plus d'immoralité qu'elle n'en occasionne, est plus rare chez les grands et dans la classe moyenne que dans la basse classe, quoique ce cas ne soit pas très-fréquent dans cette dernière. Quelquefois, un pauvre se permet deux ou plusieurs femmes, dont chacune puisse, par le travail qu'elle fait, à peu près fournir à sa subsistance; mais la plupart des personnes des classes moyennes ou élevées renoncent à ce système à cause des dépenses et des désagréments de toute espèce qui en résultent.
Il arrive qu'un homme qui possède une femme stérile, et qui l'aime trop pour divorcer d'avec elle, se voit obligé de prendre une seconde épouse dans le seul espoir d'avoir des enfants; pour le même motif, il peut en prendre jusqu'à quatre. Mais, en général, c'est l'inconstance qui est la passion principale de ceux qui s'adonnent à la polygamie ou aux divorces fréquents; peu d'hommes font usage de cette faculté, et l'on rencontre à peine un homme sur vingt qui ait deux femmes légitimes.
Lorsqu'un homme déjà marié désire prendre une deuxième épouse femme ou fille, le père de cette dernière, ou la femme elle-même, refusent de consentir à cette union, à moins qu'il ne divorce préalablement avec sa première femme; on voit par ceci que les femmes, en général, n'approuvent pas la polygamie. Les hommes riches, ceux dont les moyens sont bornés, et même ceux de la classe inférieure, donnent à chacune de leurs femmes des maisons différentes. L'épouse reçoit, ou peut exiger de l'époux, une description détaillée du logement qui lui est destiné, soit dans une maison seule, soit dans un appartement qui doit contenir une chambre pour coucher et passer la journée, une cuisine et ses dépendances; cet appartement doit être ou doit pouvoir être séparé ou clos, sans communication avec aucun des appartements de la même maison.