Voyage en Espagne du Chevalier Saint-Gervais (2 de 2)
Part 2
Pendant les premiers jours, nous parcourûmes la ville et ses environs. C’est avec raison que les anciens l’appelaient _Elysea_; c’est un véritable élysée, c’est le séjour du printemps dans sa beauté, dans sa fraîcheur. Nous allions fréquemment à la place du Palais, située sur la rive du Tage, que les Portugais appellent le roi des fleuves.[3] Il a, dans cet endroit, plus d’une lieue de largeur, où flottent une foule de vaisseaux à l’ancre. D’autres fois nous montions sur l’une des sept collines qui nous offraient la magnifique perspective du fleuve, de la mer, de la campagne, des forts et de la ville. Ma jeune épouse qui, dans l’univers, ne connaissait que Madrid, et n’imaginait rien au-dessus de la place Mayor et du Prado, ne pouvait se rassasier de cet aspect magnifique. La mer, son immense étendue, frappaient son imagination, et la fesaient frissonner, surtout lorsque cet énorme volume d’eau était agité, ou quand elle apercevait un vaisseau se balançant au milieu des vagues courroucées. Nous passâmes ainsi les premiers jours dans des courses agréables, où tout ce que nous voyions était nouveau pour nous; où des sensations vives, la communication intime de nos ames, le bonheur d’être ensemble, ajoutaient un nouveau charme aux beautés de l’art et de la nature. Nous revenions, après ces exercices salutaires, dans notre humble logement, où nous fesions un repas frugal, assaisonné par l’amour et l’appétit. Ainsi, enivrés du présent, et très-imprévoyants de l’avenir, nous jouissions de tout ce que la vie a de plus doux, de plus ravissant. Mais notre argent s’écoulait et le vide qui se fesait dans ma bourse, m’avertit qu’il fallait descendre de la sphère céleste, pour m’occuper des choses de la terre. J’écrivis à mon père une lettre touchante pour implorer ma grâce et ses bontés. Il ne daigna pas me répondre. Alors, pour subsister, j’eus recours à mes petits talents. Je m’affichai peintre de portraits. J’exerçai bientôt mon pinceau pour un chanoine de la cathédrale. Un visage ovale et plein, des joues colorées, des yeux pers, une physionomie de jubilation: voilà le premier portrait que j’eus à faire, et je réussis. Mais ce qui propagea ma réputation, c’est le portrait de la femme d’un alcade, âgée de cinquante ans. Mon pinceau indulgent lui enleva quatre lustres de son visage. Cette adroite flatterie m’attira quantité de femmes surannées, fort aises de rajeunir dans leurs portraits. Pendant mon travail, ma femme brodait auprès de moi, et ses regards animaient mon pinceau. Que nous étions heureux à côté l’un de l’autre! Un léger nuage troubla un moment notre félicité. Un jeune homme d’une figure agréable vint me prier de faire son portrait. Je m’aperçus que pendant les séances il ne cessait de regarder ma femme, de lui adresser la parole. Cette galanterie me déplut. Je me hâtai de finir son portrait et de le renvoyer. Il me demanda la permission de revenir nous voir. Je la refusai, alléguant que mes occupations et ma fortune ne me permettaient pas de recevoir du monde, et je ne le revis plus. Mais un jour en rentrant chez moi, je trouvai son chien, un petit épagneul qui le suivait toujours. Je crus d’abord que le maître était avec le chien. Je me trompai, je n’en parlai pas; mais deux jours après, je revis encore ce petit animal dans ma chambre: alors mes soupçons se fortifièrent; je pensai que ce chien n’y viendrait pas aussi souvent si son maître n’y revenait aussi pendant mon absence. J’abordai ma femme d’un air sombre et soucieux; elle m’en demanda la cause avec inquiétude et attendrissement. Je lui répondis que c’était le silence de mon père qui m’attristait. Elle le crut; je commençais à oublier le maudit chien, lorsque pour la troisième fois je le trouvai auprès de ma femme qui le caressait. A cette vue je pâlis, je frémis. Dona Francisca alarmée, me demanda si j’étais malade. — Oui; je souffre, lui dis-je avec humeur et dureté. — Ah! mon ami! quittez ce ton sévère, s’écria-t-elle, vous allez me donner la mort: qu’avez-vous? Ouvrez-moi voire cœur, je vous en supplie à genoux. Elle s’agenouilla en prononçant ces mots. Je la relevai. — Vous le voulez, lui dis-je, je parlerai. Que fait ici le chien de ce jeune homme que j’ai peint, et qui me chagrinait par son air galant et doucereux? S’il ne venait pas dans mon absence, le chien n’aurait pas l’habitude de la maison.— Ah! don Fernandès, quelle injure! quelle erreur est la vôtre! Ce chien n’est plus à ce jeune homme; il l’a troqué contre un levrier danois, avec cette vieille dame qui loge au premier étage. Confus, affligé, détestant ma jalousie, j’implorai mon pardon, et je l’obtins aisément. Ce nuage dissipé, nos jours en devinrent plus doux et plus sereins. Tous les soirs nous nous félicitions d’avoir passé une journée agréable. L’ambition, l’avarice, le crime, disions-nous, cherchent le bonheur au-delà de la nature; il est dans son sein, dans les douces affections et les jouissances de l’ame. C’est alors que j’observai que l’homme qui vivait de son talent, de son travail, lorsqu’il ne lui manque pas, était beaucoup plus heureux que le riche oisif, assuré de sa subsistance. Le travail a rempli agréablement sa journée, et l’aspect de son bénéfice est pour lui chaque jour une nouvelle jouissance. Un an s’était écoulé dans ce rêve délicieux, lorsque je reçus une lettre de dona Catalina, qui m’annonçait la mort de mon père, ajoutant que ma mère s’était retirée dans un couvent, et que j’étais déshérité. La perte de ma fortune affligea vivement dona Francisca. Ce n’est pas sur moi, disait-elle, que je pleure: la pauvreté fut toujours mon partage; et qu’ai-je besoin de fortune auprès de mon époux? Mais je suis la cause de la ruine. Un jour, peut-être, tu regretteras ces richesses, ces honneurs que tu dédaignes aujourd’hui. — Ah! ma chère Francisca, étouffe ces vains regrets; en te consacrant ma vie, j’ai troqué une vaine opulence, un éclat frivole contre la paix et le bonheur. Cependant, je revins à Madrid pour tâcher de sauver quelques débris du naufrage. Je plaidai contre mon frère pendant trois ans, et ayant obtenu de la justice quelques parcelles de biens paternels, je vins m’établir à Tolède, où je repris mon nom. Ma femme était dans tout l’éclat de sa beauté, et ses charmes et mon nom attirèrent chez moi la noblesse du pays. Je donnai des fêtes et des bals où brillaient la légèreté et les grâces de dona Francisca. Elle dansait souvent le _fandango_ avec le comte d’Avila, jeune homme d’une figure charmante et qui avait rapporté de Paris, où il avait passé plusieurs années, la galanterie, l’inconséquence et l’urbanité françaises, et le goût d’un faste noble et élégant que soutenait son opulence. Il a beaucoup de grâces et d’agrément dans l’esprit; mais un tort très-grave le dépare aux yeux de ses compatriotes: il est fort prévenu pour les Anglais et les Français. L’Espagne, dit-il souvent, est arriérée de deux siècles sur ces deux nations. Le souverain bien, pour un Espagnol, est de dormir pendant la chaleur, de respirer le frais au retour du soir, de prendre du chocolat, et de n’avoir aucune occupation que la dévotion et l’amour; les Anglais et les Français jouissent de la vie autant par leurs travaux et leur activité dans les affaires, que par leur philosophie et le talent heureux d’embellir et de prolonger le plaisir. Ses opinions lui ont attiré plusieurs affaires dont il s’est tiré avec honneur. Quoi qu’il en dise, si ma nation est arriérée de deux siècles sur les Anglais et les Français pour les arts, le commerce et les jouissances de la vie, elle est à leur hauteur pour le courage, et peut-être elle les surpasse en esprit et en vertus. Au reste, ses préjugés me choquaient beaucoup moins que sa galanterie auprès de ma femme. Souvent il laissait échapper des traits ingénieux et flatteurs sur ses charmes; il lui baisait souvent la main, il est vrai, sous mes yeux; mais à chaque baiser le frisson me saisissait. Cependant averti par le passé, soutenu par le respect humain, ne pouvant vaincre ma jalousie, je la dissimulai; mais je nourrissais une autre cause de chagrin qui aigrissait mon caractère: mes fonds baissaient. La vanité, l’orgueil avaient forcé ma dépense. Je sentais déjà toute l’humiliation de la pauvreté. Ma femme me demanda souvent la cause de ma tristesse. Je l’attribuai au déplaisir que j’avais de ne pouvoir embellir ses jours par une fortune plus considérable; je lui disais: Vous êtes environnée d’une noblesse brillante; leurs femmes ont des diamants, des équipages, un nombreux domestique; et vous, l’épouse de don Fernandès... vous allez à pied, sans éclat, sans parure, comme la femme d’un simple bourgeois. — Mon ami, me répondait-elle, aime-moi toujours, ton amour sera ma plus riche parure. Le bonheur est attaché à l’union des cœurs, au charme d’une vie innocente et paisible, et non au vain prestige d’un faste aussi triste que fatigant. — J’en conviens; mais je porte un nom illustre: le plus beau nom a besoin de l’éclat de la fortune: sans elle la grandeur de la naissance n’est qu’un tableau décoloré, terni par la poussière. — Je vois que tu envies les richesses de tes égaux, peut-être celles du comte d’Avila? — Du comte d’Avila, m’écriai-je! non, je n’envie ni son faste, ni ses grands airs! — Tu as raison: depuis que je fréquente cette haute noblesse, je ne vois point briller dans leurs ménages les rayons du bonheur. Les grands seigneurs s’aiment trop; l’orgueil, l’ambition les occupent plus que leurs femmes; et celles-ci ont trop de loisir et de vanité pour s’attacher à leurs époux. Ensuite, elle ajouta, en soupirant: Mon ami, un soupçon me tourmente. — Lequel? parle avec confiance. — Je crains bien qu’un jour tu ne m’accuses de la perte de ta fortune et de la grandeur? A ces mots, le cœur ému, je l’embrassai tendrement et lui jurai que sa tendresse était le plus beau présent que la fortune put me faire. — Eh bien, dit-elle, reprends tes pinceaux, rentrons dans l’obscurité, le grand éclat du soleil éblouit et fatigue les yeux, une lumière douce les repose et réjouit l’ame.
Sur le penchant des coteaux qui dominent Tolède, il y a des _cigarales_ charmants,[4] où les rochers et les bois prêtent leur ombre à la noble indigence et à l’infortune; allons-y jouir de nous-mêmes, de notre amour et du calme de la solitude. — Oui, ce plan me séduit, et je vais m’occuper des moyens de l’exécuter. Cet entretien calma pour un moment les accès de ma jalousie; mais deux jours après, le comte vint m’offrir de me prêter de l’argent, que je refusai. Cette offre réveilla mes soupçons. Je pensai que ma femme lui avait confié notre embarras, et que sa générosité était l’effet de son amour. Un nouvel incident confirma mes doutes. J’étais sorti de grand matin pour aller voir les tableaux de la cathédrale; après avoir lu l’épitaphe du tombeau du cardinal Porto Carrero, qui fait naître de tristes réflexions sur le néant des grandeurs humaines,[5] j’entrai dans la salle capitulaire où sont tous les portraits des archevêques de Tolède. Je les observai avec d’autant plus d’attention et d’intérêt que, dans cette succession de portraits, on voit les progrès de la peinture en Espagne depuis 1085, époque de la prise de Tolède sur les Maures.
J’étais dans cette salle depuis quelque temps, lorsque je vis entrer mon épouse, le comte d’Avila et Éléonore de Galves, sa cousine. Ma présence parut les étonner; mais plus surpris encore, je sentis les frissons de la jalousie. Je m’efforçai de la dissimuler, et je demandai à dona Francisca le motif qui l’attirait dans cette église. Dona Éléonora et le comte sont venus me demander du chocolat, et m’ont engagée à venir voir les reliques envoyées à cette église par Saint Louis, roi de France. — Si j’avais été prévenu de cette partie, j’aurais été des vôtres. Le comte me dit alors, d’un ton léger, qu’il fallait que les femmes fissent de temps en temps quelqu’acte de liberté pour prouver qu’elles sont libres. En France... — Eh, monsieur le comte, m’écriai-je avec humeur, nous sommes en Espagne, et les frivolités de la France ne séduisent que les têtes légères. J’aurais vécu dix ans à Paris, que je n’en reprendrais pas avec moins de plaisir la cape, la montère, les mœurs et les coutumes de ma patrie. Ma femme ajouta que, née à Madrid, elle ne s’écarterait jamais des usages et des modes de son pays, surtout de ceux qui resserrent les liens du mariage. Sans doute le comte avait été offensé de l’aigreur de ma répartie; mais je crus m’apercevoir qu’un regard de ma femme lui avait commandé le silence. Le sacristain parut alors et nous allâmes voir les reliques de Saint Louis.[6] Je les quittai ensuite sous prétexte d’aller dessiner quelques tableaux; mais loin de songer à m’occuper, j’allai me promener sur les bords du Tage, agité, dévoré de jalousie. Eh quoi, ne peut-on aimer sans nourrir ce serpent dans son cœur! Le doute fesait mon plus cruel supplice. Je crois que j’aurais préféré la certitude de savoir ma femme coupable. Enfin, pour éclaircir ce terrible problême, je combinai un plan auquel je m’arrêtai. Rentré chez moi, j’eus la force d’affecter la sérénité d’une ame tranquille. Le soir je dis à dona Francisca que le lendemain, j’irais passer la matinée à la campagne, pour dessiner les ruines d’un ancien aqueduc, ouvrage des Romains: ma femme ne soupçonna point le piége. Cependant enveloppé d’une cape d’emprunt, un grand chapeau à bords rabattus sur la tête, une épée cachée sous ma cape, je me tapis au coin de ma rue, pour voir si le comte ne profiterait pas de mon absence pour venir chez ma femme. Au bout d’une heure, je vis sortir sa camariste; je la suivis et la vis entrer chez le comte: je compris qu’elle venait l’avertir de mon absence. Je retournai à mon embuscade pour attendre mon rival, et me venger s’il paraissait. Je ne me trompai point; il accourut à pied, seul, avec un air triomphant; à cette vue, furieux, hors de moi, je fonds sur lui l’épée à la main, en lui criant: Traître, défends-toi! Il voulut parler: Défends-toi, lui dis-je, ou je te coupe le visage! A ces mois outrageants, il tire son épée; je l’attaque, le presse, et animé par la rage, je lui plonge la mienne dans le sein. Il tombe mort ou mourant, je le recommande à deux hommes qui étaient accourus; et moi, troublé, égaré, je sors aussitôt de Tolède, renonçant à la perfide que j’avais tant aimée, et poursuivi par son souvenir et l’ombre sanglante du comte. Après une course rapide, je m’arrête sur les bords du Tage: je sonde sa profondeur, d’un œil égaré. C’est dans ces flots, me dis-je, que doivent finir ma vie et mes tourments. Je quitte ma cape; j’allais me précipiter. Mais la religion me cria au fond de l’ame: arrête; il est un Dieu vengeur qui punit le suicide. Je vis l’enfer ouvert sous mes pas, et je m’éloignai, glacé d’horreur et d’épouvante; et après l’agitation la plus cruelle, je résolus d’aller à Valence, m’enfermer dans une chartreuse, pour expier les égarements d’une vie aussi coupable que malheureuse. Je marchais à grandes journées. Quelquefois je m’arrêtais dans un lieu aride et sauvage, et là, au pied d’un rocher, je nommais, j’appelais ma femme et je versais un torrent de larmes. Un jour, en traversant une rue de Carthagène, un chien poursuivi par un garçon boulanger, armé d’un bâton, vint se réfugier auprès de moi; son regard implorait ma protection. Cet animal, ne connaissant ni le tien ni le mien, avait dérobé un pain. J’arrêtai la vengeance du boulanger en lui payant le vol; et je laissai le chien dévorer sa proie tout à son aise. Quand je fus hors de la ville, je m’aperçus qu’il me suivait. Je l’appelai, il vint à moi et me témoigna sa reconnaissance par l’agitation de sa queue et l’expression de ses regards. Ah! dis-je, ce chien est reconnaissant d’un léger service, et ma femme à qui j’ai sacrifié mon état, ma fortune, les plus belles espérances... Les pleurs me suffoquaient. Je m’assis sur une pierre et le chien vint se coucher à mes pieds et s’endormit. Heureux animal! lui dis-je, ni l’ambition, ni la jalousie, ni le remords, ne troublent ton sommeil. Grand Dieu! tu traites les animaux avec plus d’indulgence que l’homme fait à ton image! Pauvre chien, tu seras désormais ma seule consolation et mon unique ami. Je cherchai un nom pour lui, et me souvenant de mon vieux Virgile, je l’appelai _Acate_.
En traversant la chaîne des montagnes, je me trouvai vis-à-vis de cet hermitage dont la porte était ouverte; j’entre. Quel spectacle! Je vois dans un cercueil un hermite mourant; l’abstinence et la vieillesse avaient desséché son corps; il me fit signe de lui donner un crucifix qui était suspendu sur sa tête. Quand il le tint, il le baisa plusieurs fois et l’appliqua sur son cœur. Il parut faire un effort pour me parler, mais sa voix était éteinte et il expira bientôt. J’étais indécis si j’abandonnerais ce cadavre, ou si je l’enterrerais. J’aperçus deux pâtres et je les appelai; ils accourent; entrés dans la caverne, ils se mettent à genoux, disent des prières pour l’hermite et m’aident ensuite à l’ensevelir. Je plantai une croix sur ce tombeau, où je vais souvent prier pour lui et rêver silencieusement à la rapidité, au néant de la vie. Les pâtres m’apprirent que cet anachorète habitait la caverne depuis vingt ans: que tous les huit jours il allait faire la quête à Carthagène, où on lui donnait des légumes et du pain; c’était la provision de la semaine. Il passait sa journée dans un cercueil, lisant et relisant une vie des Saints, dont j’ai hérité, en poussant continuellement des soupirs vers le Ciel; c’est tout ce que l’on sait de lui; sa vie s’est écoulée dans l’ombre. Il est mort tout aussi avancé que notre grand empereur Charles-Quint, qui a joué un rôle si brillant sur la terre. Je passai la nuit dans cet hermitage; et voyant qu’il appartenait au premier occupant, je m’y établis, résolu d’embrasser la vie érémitique; je me fis appeler comme mon prédécesseur, don Ambrosio. Je vis ici depuis quinze mois avec mon fidèle Acate. La promenade, mes pinceaux et la lecture de la Vie des Saints, remplissent mes journées. Peut-être elles auraient pour moi plus de douceur, si le souvenir déchirant d’une épouse infidèle, et le remords d’un meurtre ne me poursuivaient dans le silence de cette solitude.»
Le poète du Toboso prit alors la parole et dit: Senor don Ambrosio, il me semble que la jalousie a précipité votre jugement; souvenez-vous du petit chien de Lisbonne, dont la physionomie avait troublé votre cervelle. Il ne faut pas accuser légèrement les femmes; et dans le doute, il vaut mieux les croire innocentes que coupables. J’ai lu que Mahomet, le prophète, étant averti que Aiesha, sa femme chérie, avait une intrigue avec un jeune Arabe, fit descendre du Ciel un chapitre du Coran pour affirmer que sa femme était fidèle. Le calessero, qui jusqu’alors avait écouté sans rien dire, s’écria qu’il avait l’espérance que le senor don Ambrosio reconnaîtrait l’innocence de dona Francisca, et qu’il la reprendrait. Mes pressentiments, ajouta-t-il, ne m’ont jamais trompé. Un jour je fus arrêté par des voleurs qui me prirent cinq piastres. Allez, leur dis-je, le Ciel vous punira. Deux mois après, ils furent pris et massolés pour d’autres crimes.[7] Depuis cinq ans de mariage ma femme ne m’avait donné aucun enfant; je pressentis qu’elle deviendrait enceinte si je l’envoyais à Saragosse prier Notre-Dame del Pilar. Mon pressentiment ne me trompa point: après neuf mois, elle accoucha d’un beau garçon.
Le jour commençait à poindre; don Manuel dit alors: J’ai le pressentiment que nous irons ce soir coucher à Carthagène. Un grand saint a dit, qu’il y a deux époques dans la journée qui méritent notre attention: le matin pour songer à son dîné, et le soir pour penser où l’on soupera et où l’on passera la nuit.[8] Nous prîmes congé de don Ambrosio en le remerciant de l’honnêteté de son accueil. Je lui conseillai de renoncer à sa vie érémitique et sauvage, d’autant plus malheureuse que la religion, qui, s’emparant de l’imagination, change les sacrifices en jouissances, n’en était pas le principe. Quand le cœur, me répondit-il, est déchiré par les objets de nos affections, leur abandon, leur perfidie semblent inculper tous les hommes; nous les enveloppons dans notre haine et dans nos ressentiments. Si un jour je ne puis supporter le poids de cette existence que vous appelez sauvage, j’irai me réfugier dans un monastère; mais jamais je ne rentrerai dans la société.