Voyage en Espagne du Chevalier Saint-Gervais (2 de 2)
Part 1
NOTE DE TRANSCRIPTION
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VOYAGE EN ESPAGNE. T. II.
DE L’IMPRIMERIE DE Mmme Ve JEUNEHOMME, RUE HAUTEFEUILLE, Nº 20.
VOYAGE EN ESPAGNE
DU CHEVALIER SAINT-GERVAIS, OFFICIER FRANÇAIS,
ET LES DIVERS ÉVÉNEMENTS DE SON VOYAGE;
PAR M. DE LANTIER, Ancien Chevalier de Saint-Louis.
AVEC DE JOLIES PLANCHES GRAVÉES EN TAILLE-DOUCE, ET LE PORTRAIT DE L’AUTEUR.
_Famam sequere, aut sibi convenientia finge._
TOME SECOND.
A PARIS, Chez ARTHUS-BERTRAND, Libraire, rue Hautefeuille, nº 23. Acquéreur du Fonds de M. Buisson. —— 1809.
VOYAGE EN ESPAGNE.
Je descends d’une famille illustre de Castille, où est la meilleure noblesse d’Espagne. Mon père, dévoré d’ambition, était un des plus assidus courtisans de Ferdinand VI; il ne voyait de bonheur qu’auprès du roi, et de la gloire que dans les titres et les décorations. Ce qu’il ambitionnait le plus ardemment, était d’être tutoyé par les premières familles du royaume, et de jouir des honneurs de la _grandesse_. Il obtint l’un et l’autre après vingt ans de sollicitations et d’assiduité; mais il manqua quelque chose à sa félicité: il ne put acquérir avec la _grandesse_ le privilége qui permet de se couvrir devant le roi.[1] Hélas! au moment de son triomphe, un rhumatisme goutteux l’accabla de douleurs et termina, après deux ans de souffrances, sa gloire, ses projets et sa vie. Il m’avait présenté jeune à la cour, en me disant: Mon fils, si tu veux parvenir, profite de la leçon d’un courtisan anglais qui avait vieilli, toujours en place, sous trois rois. On lui demanda comment il avait pu se maintenir à travers tant de révolutions et d’orages; en étant, dit-il, roseau et non pas chêne. Je fus nommé, à l’âge de seize ans, _alferez_ (enseigne) dans la garde espagnole; j’y servais depuis deux ans, lorsqu’un jour me promenant au Prado[2] avec un de mes camarades, j’aperçus deux femmes, la mère et la fille, fort inquiètes de la perte d’un petit épagneul égaré dans la foule. Elles allaient, venaient, revenaient, appelant _Joya_ (bijou): c’était le nom du petit chien. Frappé de la beauté et de l’inquiétude de la jeune personne, je l’abordai et lui offris de chercher _Joya_. La mère et la fille acceptèrent mes offres avec l’expression de la reconnaissance. Après avoir pris le signalement de l’heureux bijou, je me mis à sa poursuite. J’eus le bonheur de le reconnaître dans les bras d’un grand escogriffe; je l’abordai et le priai de rendre ce chien qui ne lui appartenait pas. Il refusa avec audace; mais la vue de l’uniforme des gardes et mon épée, sur laquelle je portai la main, lui firent lâcher sa proie: je courus triomphant, la porter à sa belle maîtresse. J’étais suivi d’une foule de curieux qui criaient: _Guapo, valiente_! et qui apprirent à ces deux dames comment j’avais enlevé ce trophée. Mon zèle, mon courage et surtout la vue du charmant _Joya_, pénétrèrent leur cœur de joie et de reconnaissance. La jeune personne me fit les plus tendres remercîments. Doux et cruels souvenirs! O dona Francisca, que tu étais belle! quel charme ineffable t’environnait! J’offris à ces deux inconnues de les accompagner chez elles, et je fus accepté. La mère m’apprit qu’elle était la femme du peintre don Moreno; qu’ils n’avaient d’autre enfant que dona Francisca, et que leur unique chagrin était de n’avoir pas de fortune à lui laisser. — Vous avez, lui dis-je, dans votre fille un trésor inappréciable. Frappé d’un trait nouveau, épris déjà de cette belle enfant, elle avait à peine quinze ans, je ne pus me résoudre à me séparer d’elle pour jamais. Je dis à sa mère que j’avais du goût pour l’art de Raphaël et de l’Espagnolet; en effet, je le cultivais depuis un an; et que si son époux voulait me permettre d’aller chez lui prendre des leçons, je serais flatté de devenir l’élève d’un si bon maître. Dona Catalina, c’est le nom de la mère, me promit de lui en parler, et m’autorisa à venir le lendemain chercher la réponse. Je passai la nuit dans la douce agitation d’un cœur qui s’ouvre à l’amour pour la première fois. Je fus exact au rendez-vous; mais je ne vis point cette qui déjà fixait tous mes vœux. Je fus bientôt d’accord avec le père sur le prix des leçons. Je m’appliquai au dessin, et mon goût pour cet art libéral s’accrut avec mes progrès. Je me suis félicité souvent de l’acquisition de ce petit talent; j’y ai trouvé des consolations, un remède contre l’ennui et des moyens de subsistance. Don Moreno était un peintre médiocre, grand travailleur, mais la nature lui avait refusé le génie ou le talent qui marche avec des ailes. Cependant il était bon maître et donnait d’excellents principes. A l’heure de mes leçons, je voyais rarement dona Francisca; son père, homme grave et sévère, l’éloignait de moi; mais dona Catalina, douée d’une ame facile et du cœur d’une mère, m’indiquait les églises, les promenades où je pouvais les rencontrer. Que de messes, de sermons, de vêpres, j’ai entendus pour cette fille adorée! Les dimanches et les jours de fêtes, au sortir de l’église, nous allions nous promener tantôt sur les bords du Mançanarés, ou à la place Mayor, et plus souvent au Prado, où nous respirions un air pur, rafraîchi par les eaux jaillissantes des fontaines et embaumé du parfum des fleurs.
Je me traîne sur ces détails, parce qu’ils me rappellent les heures les plus fortunées de ma vie. Alors j’étais aimé. Je passais une partie de la nuit à pincer de la guitare sous le balcon de dona Francisca. Parfois, quand elle pouvait tromper la vigilance de ses parents, elle y paraissait comme un astre qui vient embellir la nuit. Cette vie délicieuse durait depuis quinze mois; l’amour avait triomphé de mes goûts. Je regardais avec dédain les plaisirs de la jeunesse; l’amour, la plus énergique, la plus douce, la plus terrible des passions, absorbait toute mon ame. Mon bonheur, mon existence, étaient dans mon amante; je ne vivais, je ne sentais, ne respirais qu’auprès d’elle; je négligeais mes devoirs militaires. Mon commandant s’en plaignit à mon père, qui me réprimanda très-vivement. J’essuyai ses reproches en silence; mais j’allai me jeter aux genoux de ma mère, lui fis l’aveu de ma passion et la suppliai de solliciter l’agrément de mon père pour mon mariage avec dona Francisca. Ma mère, aussi alarmée que surprise, joignit aux remontrances, aux reproches, les prières les plus pressantes pour me faire abjurer un attachement qui ferait mon malheur, affligerait mon père et toute la famille. Pour toute réponse, je lui dis: Ou la mort, ou dona Francisca. Lorsqu’elle vit mon obstination et le désespoir où me jeterait un refus, elle me promit de parler à mon père et de solliciter son indulgence. Mon père la repoussa durement et garda avec moi un profond silence: mais trois jours après, mon colonel me fit mettre en prison, avec une sentinelle à la porte. Quel coup de foudre! Je fus anéanti. Le désespoir troubla ma raison et accabla mon ame. J’étais depuis quinze jours dans ce séjour de la douleur, où ma seule consolation était de tracer sur les murs les traits de mon amante, lorsque je reçus une lettre de mon père, qui me disait que ma prison ne s’ouvrirait que lorsque ma démence aurait cessé, que je donnerais ma parole de renoncer à mes folles amours et à un hymen qui déshonorait le sang des..., ses ancêtres.
Je lui répondis qu’il n’y avait que le crime qui déshonorât, et que les hommes étaient égaux. — «Oui, me dit-il, dans sa réponse, l’égalité règne chez les Sauvages; mais dans un état civilisé, dans une monarchie, il faut, pour l’ordre et l’harmonie de la société, une distinction dans les rangs et les fortunes. Je vous conseille, pour votre repos et votre bonheur, de changer votre philosophie contre du bon sens; pour moi je ne changerai pas d’opinion et de principes.» Je languissais depuis trois mois dans ma prison. Mon père m’envoyait demander de temps en temps si je renonçais à mes chimères, si j’écoutais la voix de l’honneur et de la raison. Je répondais toujours négativement. J’essayai plusieurs fois de séduire la sentinelle qui était à ma porte; je fus obligé d’admirer la fidélité et le désintéressement du soldat espagnol: je n’en pus séduire aucun. Mais le ciel vint à mon secours. Mon père m’envoya un franciscain, son confesseur, pour me débiter un sermon sur l’obéissance que l’on doit à ses parents, et sur les malheurs attachés aux mariages mal assortis. Pendant son discours, je le regardais attentivement; et inspiré par mon bon génie, je conçus le projet de faire servir ce moine à ma délivrance. Je feignis d’être touché de ses belles maximes, et le priai de venir me revoir. Il reparut le lendemain. Je l’attendais, muni d’un poignard que j’avais sur moi lorsque l’on m’arrêta, et que j’avais caché dans ma paillasse. Le bon père me dit en entrant: Eh bien! mon fils, avez-vous fait de sages réflexions? — Oui, mon père, ma vie est entre vos mains, et la vôtre est dans la mienne; ce que je dis en lui présentant le poignard. Déshabillez-vous, donnez-moi votre habit ou vous êtes mort. Le pauvre moine, tremblant de tous ses membres, me répond: Ah! mon fils! quelle mauvaise pensée! C’est le démon qui vous l’inspire! — Cela peut être; je suis ensorcelé; je ne suis plus à moi; recommandez votre ame à Dieu. En parlant ainsi, je le tenais à la gorge, de la main gauche, et de l’autre j’appuyais la pointe du poignard sur sa poitrine: j’ajoutai, que risquez-vous? Vous faites une bonne œuvre et vous sauvez un infortuné. Le franciscain se rendit enfin à ce raisonnement, étayé de la présence du poignard. Il se déshabilla en gémissant, en répétant cent fois: _Santa Maria, sit nomen Domini benedictum_. J’endossai, aussitôt, son habit, son grand chapeau, et après l’avoir remercié, je sortis avec un air recueilli, le visage baissé, les yeux attachés à la terre, sans que sentinelle ou geôlier soupçonnassent que leur prisonnier s’échappait. Je me réfugiai dans une église jusqu’à la nuit; alors, protégé par son obscurité, je me rendis chez dona Catalina Moreno. Mon apparition la surprit étrangément: sans autre préliminaire, je me jetai à ses pieds et lui demandai la main de sa fille, lui disant qu’après notre mariage nous partirions pour Lisbonne. Le temps, ajoutai-je, l’indissolubilité de nos liens, la douceur et les attraits de dona Francisca, fléchiront l’austérité et les préjugés de mon père. Dona Catalina, effrayée d’une telle démarche, résistait à mes prières, à mes larmes. Appelez, lui dis-je, votre fille, et consultez son cœur et ses intérêts. Dona Francisca parut, et la douleur et l’amour animant mes traits et mon langage, je la suppliai d’écouter mes vœux, d’approuver mon projet. Elle hésitait, le trouble était dans son ame et l’amour dans ses regards. La mère dit alors, nous ne pouvons rien décider sans son père; allons le consulter. Don Moreno, flatté de l’éclat de mon alliance, n’ayant que ses pinceaux et quelques portraits à laisser à sa fille, après plusieurs objections que je combattis, consentit à notre union. Nous convînmes que le jour suivant, à deux heures de nuit, le père, la mère et la fille, avec un prêtre, se rendraient chez une de leurs parentes, que je m’y trouverais avec une voiture de poste, et que nous partirions après la célébration du mariage. Je les quittai transporté d’espérance et d’amour, et j’allai chercher un asile chez un de mes camarades. J’y passai la nuit et toute la journée suivante, ne voulant pas m’exposer à être reconnu par les espions que mon père devait avoir mis en campagne. Mon jeune ami se chargea de mes commissions, vendit quelques bijoux que j’avais, m’acheta une voiture, me prêta de l’argent, et j’attendis la fin de cette journée avec le tourment de l’impatience et du désir. A l’heure indiquée, j’allai à mon rendez-vous, accompagné de mon camarade. La famille de don Moreno et un prêtre m’y attendaient. Ma chère Francisca et moi reçûmes la bénédiction nuptiale, et nous nous jurâmes une fidélité éternelle. Quel serment! le Ciel l’entendit, et ne le reçut pas. La cérémonie fut suivie d’un soupé, et à minuit nous montâmes en voiture, après les plus tendres adieux de la mère et de la fille qui versèrent un torrent de larmes. Le père et la mère me criaient: Ayez soin de ma fille; que le bon Ange et la Vierge vous accompagnent! «Quel moment fortuné! je possédais enfin celle que j’idolâtrais depuis deux ans. Elle est à moi pour toujours, personne ne peut me la ravir! O, ma chère Francisca, lui disais-je en la pressant dans mes bras, aimable et tendre épouse, nouvelle moitié de moi-même! je respire à peine, mon ame est accablée du poids de son bonheur! Dona Francisca, émue, attendrie, ne me répondait que par des soupirs et des pleurs. Heureuse par l’hymen et l’amour, elle regrettait ses parents, sa maison, ses douces habitudes; sa timidité s’alarmait de sa démarche. L’obscurité de la nuit effrayait son imagination. Par malheur un orage se forme sur notre tête, les vents mugissent, la pluie tombe à grands flots, les éclairs, le fracas du tonnerre épouvantent les chevaux et le postillon qui implorait à grands cris la Madonne et tous les saints de sa connaissance. Pour moi, indifférent à la tempête, je jouissais de la plus belle nuit; je rassurais dona Francisca, je couvrais de baisers ses bras, ses mains; quelquefois ma bouche s’attachait sur la sienne, et elle me repoussait doucement. Enfin, l’orage s’appaisa à la renaissance du jour, et le soleil, déployant sa splendeur sur un ciel d’azur et sur la campagne rajeunie par la pluie, offrit à nos regards un spectacle délicieux qui ramena le calme et la sérénité dans l’ame de mon épouse. Regarde le ciel, lui disais-je, il est beau comme toi et pur comme ton cœur; il sourit à nos vœux, à notre amour. Alors, se jetant dans mes bras, les plus tendres caresses scellèrent notre union.
Nous nous arrêtâmes à Salvatierra, première ville du Portugal; nous y séjournâmes pendant huit jours. Jours mémorables! heures enchanteresses et fugitives où je savourai dans un ravissement continuel tout ce que l’hymen et l’amour peuvent avoir de volupté et de délices! Après ce court période de temps, nous partîmes pour Lisbonne; je quittai mon nom et pris celui de ma femme, don Fernandès Moreno.