Voyage en Espagne du Chevalier Saint-Gervais (2 de 2)
Part 18
Don Manuel qui trouvait le vin bon, et qui le tempérait rarement par l’eau des Naïades, dit au curé: Avouez que nous avons plus d’obligation au patriarche Noé, qu’à tous les saints de la légende? — Oui, il a sauvé dans son arche tout le genre humain, et tous les animaux de la terre. — Tant pis, il aurait du laisser noyer les crapauds, les taupes, les serpents, les chenilles, les araignées, les scorpions, les tigres, les léopards, les loups et tant d’autres animaux qui désolent et infestent ce globe sublunaire; il aurait eu moins d’embarras dans son coffre, et nous aurait rendu un service signalé; mais si ce grand patriarche a planté la vigne, c’est par ce bienfait qu’il a mérité notre reconnaissance, et de vivre neuf cents ans. Buvons à sa santé! On dit que les Stoïciens conseillaient de s’enivrer quelquefois pour relâcher l’ame, et que le sage Socrate avait remporté dans une orgie la palme d’un défi entre les buveurs. Allons, monsieur le curé, buvons à la santé de Socrate! _Dulce est desipere in loco_.[78] Je bois, répond le curé, à la santé du comte Olavide, notre protecteur, notre père, et de cette aimable compagnie. Nous répondîmes tous à cette santé, et bûmes au comte Olavide, le bienfaiteur des humains. Dites-moi, monsieur le pasteur, reprend don Manuel, vous qui êtes dans le secret de l’église, pourquoi les hommes n’ont pas été meilleurs après le déluge et après la mort de notre Seigneur? pourquoi, comme dit Horace, l’espèce humaine va toujours en dégénérant? Pourquoi les hommes sont toujours méchants et fripons, et les femmes coquettes et volages. — C’est qu’ils abusent de la liberté que Dieu leur a laissée. — En ce cas il leur a fait un mauvais présent. Permettez-moi une autre question. Pourquoi les théologiens font-ils du Dieu d’Abraham et de Jacob un Dieu de colère, toujours armé de la foudre pour exercer ses vengeances et écraser de petits insectes comme nous? Il me semble que le pardon des injures est une vertu, et la clémence un des attributs de la Divinité? — Saint Thomas et saint Augustin vous expliqueront ces mystères; quant à nous, notre devoir est de nous soumettre... Pour changer la conversation, et tirer d’embarras ce pauvre pasteur, je lui demandai quels étaient le régime et les lois de ce nouvel établissement. On accorde, me dit-il, vingt ou trente acres de terre à une famille, sous la condition qu’elle les fera valoir pendant dix ans. Jusqu’après ce terme, elle ne paye aucun impôt; les dîmes ne sont perçues qu’au bout de quatre ans; les colons, ou leurs héritiers, ou leurs domestiques, ne peuvent quitter de dix ans la portion de terre qui leur a été concédée. A l’expiration de ce terme, s’ils veulent s’y fixer, la terre leur est donnée à bail, et elle paye un petit cens. Le roi fournit les semences de blé; mais, après la moisson, il faut rendre la même quantité. Le roi, de plus, donne quelques instruments aratoires, et les murs des maisons sont bâtis à ses frais. Il y a dans chaque district des écoles situées à côté des églises, où l’on apprend aux enfants la doctrine chrétienne et la langue espagnole; mais il est défendu de leur enseigner la grammaire ni aucune autre science: il ne faut au laboureur que des bras, de la religion, de la morale, et des connaissances relatives à son état.
Don Fernandès nous proposa d’aller, au sortir de table, nous promener dans le district. Tout déjà prospérait dans cette terre, naguère inculte et hérissée de ronces. Elle produisait des légumes, des fleurs, du grain et du chanvre: des vignes, des oliviers, des mûriers, des pommiers et des cerisiers commençaient à s’élever, et à promettre leurs bienfaits aux nouveaux cultivateurs. Le contentement régnait sur les visages; la plupart avaient agrandi leurs logements, et embelli leurs jardins. Il me paraît, dis-je au curé, que Dieu bénit leurs travaux, que la fertilité descend sur cette terre. Mon ame jouit à la vue de cette nouvelle création, qui semble, pour ainsi dire, sortir du sein du chaos et de la désolation. Ce canton, me répondit le curé, nous rappelle l’Écriture-Sainte qui décrit ainsi ta vie champêtre des Hébreux: «La terre de Judas était fertile, chacun y cultivait son champ en paix; les arbres portaient des fruits, et chaque habitant était assis sous sa vigne ou sous son figuier.» Deux fois par an tous les colons et moi à leur tête, nous fesons le tour des campagnes en implorant les grâces et les bénédictions du Ciel. Ces rogations ont été établies par saint Mamert, évêque de Vienne. Ce saint, voyant son peuple affligé par des tremblements de terre et d’autres présages sinistres, ordonna, pour tous les ans, trois jours avant l’Ascension, des jeûnes et des prières solennelles. Bientôt les églises d’occident adoptèrent ces rogations; le concile d’Orléans ordonna aux maîtres d’exempter, ces jours-là, les domestiques de leurs travaux, afin que tout le peuple fût réuni pour gémir et prier.[79] Un concile de Mayence obligea les fidèles d’assister aux prières et aux processions couverts de cendres et pieds nus. Ces rogations, dis-je alors, nous viennent des Romains, qui, deux fois l’année, célébraient des fêtes en l’honneur de Cérès, pour en obtenir les biens de la terre: la première se fesait au printemps, la seconde à l’époque de la moisson.[80]
Nous étions alors devant une habitation très-bien cultivée, où je voyais grand nombre de colons occupés aux travaux de la campagne. Voilà, dis-je au curé, bien du monde réuni dans ce petit coin de terre? — Oui, et ce qui vous étonnera, c’est que tout ce monde n’est qu’une même famille, dont j’ai marié, la semaine passée, tous les individus à la fois. La maîtresse de l’habitation, veuve de quarante ans, par son activité, son industrie, et celle de feu son mari, a fait prospérer sa concession. Elle a quatre enfants mâles tous sortis de l’adolescence. Elle les rassembla, il y a environ un mois, pour leur faire le partage de ses biens. Elle donna à son aîné le champ qu’elle avait cultivé, parce que les lois de la Sierra-Moréna en défendent la division: elle distribua aux trois autres les fruits de ses économies, soit en bestiaux, soit en argent, en leur annonçant qu’elle allait se marier. Les trois fils aînés, tout aussi portés au mariage, avaient déjà fait leur choix, et n’attendaient que les bienfaits de leur mère pour épouser leurs maîtresses; ils lui avouèrent leur inclination, les quatre mariages furent arrêtés, et j’ai eu le bonheur de donner la bénédiction nuptiale, le même jour, à la mère et à ses trois fils. La paix, le travail, l’amour, l’aisance, mère de la concorde, règnent dans ces heureux ménages; c’est une faible copie de l’âge d’or: mais je crains que le bonheur de nos colons ne soit pas de longue durée; déjà j’entends le bruit sourd des murmures; tous les habitants ne sont pas également satisfaits de leur sort. — D’où peut leur venir ce mécontentement? — De l’inquiétude de l’esprit humain, de la paresse. L’homme désire l’aisance, et craint la peine qui la procure; il aspire au bonheur, et ne sait pas en jouir: cependant si le pays continue à être cultivé, il deviendra un des plus florissants de l’Espagne. Mais l’avenir m’effraie: cette colonie sera un jour négligée, abandonnée. — Il me semble pourtant que le gouvernement l’a prise à cœur, la protège fortement? — Oui, à présent il la soutient, la vivifie; mais je redoute la vengeance des moines: ils sont implacables. Don Pablo Olavide a fait sanctionner par le roi un article qui porte que l’on ne permettra dans la colonie aucune fondation de couvents des deux sexes, sous quelque motif ou dénomination que ce soit, et que les curés et les vicaires seuls régleraient tout ce qui concerne le spirituel. J’ai bien peur que cette clause ne renverse la colonie; le comte Olavide lui-même aperçoit des nuages; l’intrigue s’agite et travaille sourdement; les moines sont en campagne; mais il faut espérer que la Providence veillera sur nous, et protégera Israël contre les Philistins.[81]
L’approche de la nuit nous sépara. Les adieux furent touchants; les époux manquèrent d’expressions pour nous témoigner leur reconnaissance et leurs regrets de nous voir partir si tôt. Don Manuel souhaita à don Fernandès la longévité et les nombreux troupeaux d’Abraham; et à dona Francisca, qu’elle conservât, comme Sara, sa beauté jusqu’à soixante ans. Elle lui répondit: Que le Ciel, dans ma vieillesse, me laisse mon époux, mon enfant et la santé, c’est tout ce que j’ambitionne. Le pasteur promit au poète du Toboso de prier Dieu pour lui. _Det vitam, det opes_, répondit-il, je me charge du reste.[82]
En retournant à la Caroline, il me dit: J’aimerais assez cette vie poétique: un jardin, une petite maison, un beau ciel, un doux loisir, tout cela est séduisant; mais je voudrais, comme les patriarches ou les Musulmans, avoir dans ma chaumière un harem de trois ou quatre femmes, pour égayer ma solitude et amuser le bacha Soliman. Lorsqu’Apollon était berger, il poursuivait une bergère; cela occupe et fait passer le temps. Pour moi, lui dis-je, j’ignore où j’irai passer le mien; quoique jeune encore, ma vie a été si active, si agitée, qu’il me semble avoir vécu, comme Nestor, trois âges d’hommes. On a beau me crier aux oreilles que je suis libre, maître de ma destinée, je sens en moi quelque chose qui m’entraîne, me subjugue en dépit de ma raison et de ma volonté. Je lui confiai alors que mon projet était d’aller passer quinze jours à Valence, après quoi, de retourner dans mes pénates, pour vivre dans ma terre, et chercher une épouse selon mon cœur. Peut-être toutes les belles ne seront pas pour moi des nymphes fugitives. — Vous avez donc, me dit-il, la fureur matrimoniale? — Oui, je regarde le mariage comme l’état le plus près du bonheur. — Et moi, comme l’antipode. Pour se concentrer dans un ménage, il faut être dans son automne, et même entrer dans son hiver: alors l’imagination est refroidie, les sens sont affaiblis, les désirs rares et modestes, et c’est là ce qui constitue un mari parfait. — Mon ami, vos paradoxes ne feront pas fortune dans le monde. Mais voici un moment cruel pour moi; je vais partir pour Valence, où vous ne pouvez me suivre. — Pourquoi? — Vous avez juré sur les reliques de saint Vincent de ne pas y reparaître de deux ans. — Bah! s’écria-t-il, saint Vincent est un bon diable; il ne ne m’en voudra pas pour si peu de chose. Je brûle de revoir ma chère Euridice; comme Orphée, je m’ennuie de mon veuvage, et, comme lui, j’irais la chercher au fond des enfers. Mais je monte sur le trépied; loin d’ici, profanes! _Odi profanum vulgus et arceo_.
Oui la nature, mère indulgente, En nous donnant des yeux, des sens, De la raison, une ame aimante Et des désirs vifs et pressants, A voulu que notre existence Fût un long cours de jouissance; Que le plaisir filât nos ans.
Les hiboux craignent la lumière, A son éclat ferment les yeux. L’homme serait bien plus sot qu’eux, Si, renfermé dans sa tannière, Il repoussait, fuyait le jour Dont brille l’astre de l’amour, Et sur les mers et sur la terre.
Plaisirs, amour, Dieux du bonheur, Soleils brillants de l’Ibérie, Remplissez-moi de votre ardeur, Et de votre douce ambroisie Enivrez mes sens et mon cœur.
Ce poète aimable, décidé à me suivre, nous partîmes de la Caroline les premiers jours de février. Le printemps s’annonçait. Les Grecs plaçaient le temple d’Apollon à Delos, et celui de Vénus à Paphos ou à Gnide, et moi je choisirais l’Andalousie pour élever un temple au printemps. Celui du nord de la France a, comme certains écrivains, une réputation mal acquise; il n’y paraît que voilé de brouillards, et escorté des vents et des pluies: mais dans la Bétique ce dieu arrive sur des nuages d’or, promenés par les zéphyrs: la terre est en travail, enfante, et chaque jour fait éclore une fleur nouvelle et un plaisir nouveau. Oui, mon ami, ajouta le poète de la Manche, le Ciel sourit, s’ouvre, l’Amour descend, et verse dans ma coupe un baume céleste; la belle Clara m’attend couronnée de myrtes et de roses; je vais me précipiter dans ses bras, et me plonger dans un torrent de délices.
Versez ami, versez à boire; L’heureux printemps est de retour; L’hiver vaincu, triste et sans gloire, Fuit en grondant de ce séjour: Le ciel sourit, et l’air s’enflamme, La fleur renaît au feu du jour: Jeunes beautés, ouvrez votre ame, La nature enfante l’amour.
En descendant de la Sierra-Moréna, toute la belle décoration de la campagne s’évanouit: nous traversions des pâturages déserts, des villages délabrés et solitaires: par-ci, par-là, quelques vignobles, des champs de blé arrêtent les regards et consolent les voyageurs. Les habitants étaient vêtus d’une étoffe grossière, et ce qui affligeait le plus don Manuel, c’était d’y voir les femmes enlaidies. Ce pays, disait-il, est maudit de Dieu; sans doute c’est ici que s’est retirée l’une des dix tribus de Samarie que l’on cherche depuis si long-temps.[83] Tout-à-coup le _calessero_ s’arrêta et s’agenouilla devant une croix qui bordait le chemin, marmotta quelques prières, et nous conta ensuite qu’au même lieu où cette croix avait été plantée, une sorcière, qui s’était changée en vache, avait tué un berger. Je lui demandai le motif de ce meurtre. — Elle l’aimait d’amour; mais comme elle était laide, vieille et sorcière, il ne voulut jamais l’écouter. — Cette sorcière, reprit don Manuel, était une vraie bête à cornes: si, au lieu de se métamorphoser en vache, elle eût pris la figure d’une jolie nymphe, le berger l’aurait traitée avec les mêmes égards que Jupiter eut pour la sensible Léda ou pour la belle Europe.
Après plusieurs jours de marche, nous dînâmes à _Puente de la Hiquera_, ville située sur une montagne. La fertilité des champs nous annonçait déjà le beau royaume de Valence. De cette hauteur nous jouissions de la vue d’une vallée charmante; nous dînâmes à la hâte pour descendre dans ce beau jardin, semblable à celui où Eve cueillit le fruit défendu, et dont Milton a fait une si belle description. Les chemins étaient bordés de groseilliers, d’oliviers, de légumes, de citrouilles, d’amandiers, de mûriers, de melons et de champs de blé. Tout brillait de fertilité et de l’éclat des fleurs; de petits canaux arrosaient ce pays enchanteur. La route qui le traverse est une des plus belles de l’Espagne. Nous trouvions des ponts superbes, des _venta_ dans la situation la plus heureuse. Nous jouissions de la gaîté et des chants des cultivateurs, qui suspendaient leurs travaux et leurs chansons pour nous regarder passer. Ils nous criaient: _Viandante, vaga usted con Dios y con la Virgen_.[84] Les habitants de ces villages sont vêtus d’une chemise blanche et d’un tablier écossais; ils portent des chaussons bleuâtres et des souliers de chanvre qu’ils nomment _alpargatas_; ils mettent sur leurs chemises un petit gilet noir on écarlate où sont attachées des manches flottantes. Les femmes ont des corsets bleus de toile de coton garnis de larges rubans; elles entortillent leurs cheveux derrière la tête à la manière des Grecques; elles se mettent, pour ornement, une file de grandes perles et de petits jetons d’or qui descendent sur leur poitrine. Leurs habits propres et serrés développent l’élégance de leur taille.
Nous arrivâmes le soir dans une bourgade d’un aspect enchanteur; hommes et femmes étaient assis devant leurs portes; les chants, les guitares retentissaient au loin. Heureux enfants de la Nature, jouissez de ses faveurs! La terre vous prodigue ses fruits et les tableaux les plus riants; la douceur du climat vous donne l’enjouement et la santé; et à l’ombre de l’ignorance vous jouissez de cette heureuse incurie d’où naissent la modération des désirs et la quiétude de l’ame! Nous voulûmes acheter des oranges; une femme nous dit, «Venez en cueillir et mangez-en autant qu’il vous plaira». Nous la suivîmes accompagnés d’une troupe d’enfants pour qui nous étions un spectacle nouveau: don Manuel surtout attirait leurs regards. Je suis ici, me disait-il, un phénomène; j’ai cette obligation au monticule placé sur mes épaules. La femme qui nous conduisait dans son jardin n’avait que dix-sept ans, et déjà l’hymen lui avait donné trois enfants; elle nous avoua avec beaucoup d’ingénuité, que son petit Antonio était né avant le mariage; mais que son mari très-honnête homme, lui avait promis de l’épouser et lui avait tenu parole. Elle nous cueillit les meilleures oranges et en refusa le paiement, en nous disant que si Dieu prodiguait à l’homme les biens de la terre, c’était pour qu’il les partageât avec ses semblables. L’hospitalité règne chez ces habitants; mais ils regardent comme un vol le fruit que l’on emporterait dans ses poches.
Le lendemain nous n’avions plus que trois _leguas_ pour arriver à Valence: les villages multipliés, la richesse de la campagne, tout annonce l’approche de cette grande ville: mon cœur palpitait de plaisir et de tendresse en songeant que j’allais embrasser don Inigo et sa charmante fille, qui semblait m’intéresser davantage à mesure que je me rapprochais d’elle. Don Manuel trépignait aussi de joie et sentait renaître tous ses feux pour la belle Clara; cependant, malgré son amour, il voulut s’arrêter pour déjeûner dans une auberge d’assez belle apparence. Le vin s’étant trouvé très-bon, j’eus beau l’inviter à se hâter pour Arriver de bonne heure, il me dit: mon ami, à table, _festina lente_; et tout à coup l’enthousiasme le saisit, et il improvisa et chanta ce couplet:
O mon aimable tourterelle, Jeune Clara, je vais te voir: Amour, cache-moi sous ton aile, Et réalise mon espoir; Échauffe son ame sensible De tes feux célestes et doux, Et rend son amant invisible A l’œil perfide des jaloux.
Nous partîmes enfin lorsqu’il eut fini son vin et sa chanson: à la dernière lieue nous mîmes pied à terre; une superbe allée, bordée de maisons de campagne, nous conduisit jusqu’au faubourg. En y entrant, le bruit des métiers, la multiplicité des boutiques, des cabarets, des petits chariots, l’agitation, le mouvement et le tumulte nous annoncèrent le voisinage de la grande ville. Au milieu du fracas et de la société des hommes, je sentis mon cœur oppressé; il me semblait qu’en quittant la campagne, son air pur, les bois, les vergers, leur calme heureux, leur douce solitude, j’entrais dans une vaste prison qui renfermait une infinité de malheureux; mais cette oppression cessa en approchant de la maison de don Inigo. J’entrai dans son cabinet sans me faire annoncer; il jeta un cri de joie en me voyant. Je me précipitai dans ses bras et je l’embrassai bien tendrement. Après nous être remis de ce trouble si doux, je lui demandai des nouvelles de Rosalie. Elle vient, me dit-il, d’éprouver un événement qui l’attriste et me comble de joie; elle a reçu, la semaine dernière, la nouvelle de la mort de son époux. Il s’était sauvé des prisons de Madrid, où ses dettes et son libertinage l’avaient fait en fermer. Poursuivi par des alguasils, il a voulu se défendre, il a blessé l’un d’eux d’un coup de poignard; mais aussitôt un coup de sabre lui a fendu la tête. Rosalie n’a pu refuser des larmes à la malheureuse destinée d’un homme qu’elle avait aimé, auquel un lien sacré l’unissait encore; et ce qui accroît sa douleur, c’est de le savoir mort sans confession, et condamné aux flammes éternelles. Elle le pleure tous les jours; mais j’espère que votre présence dissipera bientôt cet attendrissement et séchera ses larmes. Alors, sans lui faire annoncer mon arrivée, il l’envoya chercher. A ma vue son émotion fut si vive qu’elle fut obligée de se jeter dans un fauteuil, en s’écriant d’une voix faible: _Que vedo el senor caballero don Luis_! Je demandai à son père la permission de l’embrasser, ce qu’il m’accorda sans peine. Rosalie, en rougissant, me pressa légèrement dans ses bras. Sous son habit de deuil elle me parut encore plus jolie, son regard était doux et tendre, son air mélancolique, l’aimable pudeur fleurissait sur son visage. Vous avez donc pleuré, lui dis-je, un époux qui vous avait si lâchement abandonnée? — Oui, le malheur d’un homme doit faire oublier ses fautes. J’ai déjà récité bien des prières pour lui, et mon père m’a promis de faire dire cent messes pour le repos de son ame, si Dieu lui a fait la grâce de ne le condamner qu’au purgatoire. Que je serais tranquille si quelqu’un pouvait me l’assurer! Je lui dis que l’on devait tout espérer de la clémence du Père des humains.
Je logeai chez don Inigo qui me dit: Vous êtes chez vous, chez votre père; plus long-temps vous resterez avec nous, plus Rosalie et moi nous vous devrons de reconnaissance.
Don Manuel s’était logé à l’extrémité de la ville, chez un Juif; il m’avait promis de venir me voir le lendemain de notre arrivée: je l’attendis vainement; mais le matin du jour suivant, il entra dans ma chambre, l’air effaré, le visage blême; je lui demandai des nouvelles de sa santé. — Ah! me dit-il, je ne sais pas ce que devient mon ame, le trouble la saisit, je crois qu’elle veut m’abandonner et retourner à son premier gîte. — Est-ce que dona Clara vous a mal reçu? avez-vous à gémir de son inconstance? La chaste Pénélope n’a pas voulu reconnaître Ulysse? — Oui, c’est une volage, une perfide. Le soir même de notre arrivée, enflammé d’amour, sur les ailes de l’espérance, je volai chez elle, déguisé sous mon uniforme monacal; on m’introduit dans sa chambre sous le nom _du père Chrisostôme_; je comptais bien en avoir l’éloquence; je me préparais à une reconnaissance des plus pathétiques; mais cette nouvelle Dalila me regarda d’un air froid et dédaigneux. Je crus d’abord qu’elle ne me reconnaissait pas. Je me suis nommé, je lui ai demandé si elle avait oublié son poète, son ami. — Non, je me rappelle votre figure et votre serment: vous avez juré sur les reliques de saint Vincent, de ne pas reparaître de deux ans dans Valence; vous vous parjurez, vous profanez ce vêtement sacré, je ne veux point partager votre crime: tremblez, craignez les foudres du ciel, on n’offense pas les saints impunément; Dieu même venge les insultes faites à ses élus. Sachez que quarante-deux petits enfants s’étant moqués du prophète Élysée, et l’ayant appelé _chauve_, Dieu envoya deux ours qui les dévorèrent tous. D’abord étonné, glacé de cet accueil, je suis resté muet, pétrifié; mais bientôt l’indignation ranimant mes esprits, je lui ai dit: Je vois, ma belle, que si vous avez perdu la tête, vous n’avez pas perdu la mémoire et la langue; je ne vous croyais pas si savante. Qui diable vous a appris cette belle histoire des deux ours? Mais je vois que _amor di donna, aqua in cestillo_.[85] Au reste, je m’aperçois avec plaisir que de Magdeleine pécheresse, vous êtes devenue Magdeleine pénitente. Allons, touché de vos remords, je vais vous donner l’absolution. Alors, avec une sainte gravité, fesant sur elle le signe de la croix, je lui ai dit: _Absolvo te à peccatis tuis, in nomine, etc._ Je m’évadai ensuite; car je m’apercevais au feu de ses regards que la colère bouillonnait dans ses veines, _et notum quid possit fœmina furens_.[86] Je suis venu souper avec mon Hébreu. Fils de Jacob et de Rachel, lui ai-je dit, noyons mon amour et nos soucis dans le vin. Il n’y a rien de vrai, de solide que le plaisir et le bon vin, _dissipat Evius curas edaces_. Mahomet a dit que Dieu avait fait deux beaux présents à l’homme, les femmes et les parfums; il s’est trompé, il a voulu dire, les femmes et le vin. Lorsque nos têtes ont été échauffées des vapeurs de Bacchus, nous avons bu à la santé du diable, et l’avons prié à souper avec nous; ensuite, après avoir vidé nos flacons, et beaucoup ri de notre invitation au grand-maître des enfers, à minuit, à l’heure oh les sorciers vont au sabbat, où les démons remontent sur la terre, nous sommes allés paisiblement nous mettre dans nos lits.