Voyage en Espagne du Chevalier Saint-Gervais (2 de 2)
Part 17
Après cette lecture, nous arrêtâmes notre voyage pour le surlendemain. Don Fernandès voulait partir ce même jour; mais je lui fis entendre que, comblé des bontés de don Pacheco, l’amitié et la décence me défendaient un départ si précipité. Je lui dis que j’avais une lettre du comte d’Avila pour dona Francisca: il a voulu la prévenir de votre retour pour la préparer à votre vue, et affaiblir l’impression trop vive d’un bonheur inattendu. — Je ne crois pas qu’elle puisse me reconnaître sous cet habit d’hermite, et sous mon nouveau visage, défiguré par les souffrances et par ma longue barbe.
Retourné chez don Pacheco, je lui annonçai, avec un vif serrement de cœur, mon départ prochain. Séraphine en pâlit; son père s’écria: Pourquoi n’ai-je pas deux filles! Mais vous serez toujours mon enfant. Un moment après il me conduisit dans son cabinet, prit dans son bureau une bourse pleine d’or, et me l’offrit en me disant: Vous m’avez prêté, permettez que je vous rende le même service: tout voyageur a besoin d’argent. Comme je refusais, il s’écria: Quoi! j’accepte l’argent d’un gentilhomme français, et vous refusez celui d’un _hidalgo_ espagnol, du conde de Montijo! Je compris que sa fierté serait blessée, et j’acceptai cent piastres, en lui disant qu’une plus grande somme m’embarrasserait. Fort bien, répondit-il; mais jurez-moi sur votre épée, foi de chevalier, que toutes les fois que vous aurez besoin de ma bourse, ou de quelque autre service, vous aurez recours à moi, à moi le premier, et à moi seul. J’ai toujours dans mon coffre deux cents quadruples, soit pour mes amis, soit pour les malheureux, et pour laisser des messes après ma mort. Je mis la main sur mon épée, et prêtai le serment.
La veille de mon départ je soupai avec cette aimable famille; mais je leur persuadai que nous nous reverrions le lendemain à déjeuner. Cependant Séraphine, en me quittant, me dit en me serrant la main: Mon cher don Louis, je ne vous oublierai jamais; puissiez-vous être aussi heureux que vous le méritez, et que je le désire! Rappelez-vous souvent que vous avez une tendre amie à Cordoue. Son mari, présent à ces adieux, me jurait aussi la plus vive amitié. A demain, ajoutèrent-ils en se retirant. Jamais, jamais, dis-je tout bas, l’ame oppressée; nous nous sommes parlé pour la dernière fois. Je sortis de la maison à la pointe du jour, favorisé par le fidèle Antonio, qui était dans ma confidence. J’avais pris congé de don Augustin, qui me dit: J’éprouve en vous perdant la même douleur que Tobie ressentit au départ de son fils. Je prierai tous les jours pour votre conversion; si la grâce ne vous éclaire pas, je mets ma confiance en la miséricorde de Dieu: j’espère qu’il vous pardonnera vos erreurs en faveur de vos vertus, comme j’espère qu’il aura pardonné aux sages de l’antiquité.
Don Manuel et don Fernandès m’attendaient; la voiture était devant la maison, et nous partîmes aussitôt. Je m’écriai à la porte de la ville: Adieu, don Pacheco! adieu, belle Séraphine! adieu, tendres et généreux amis! c’en est fait, je ne vous verrai plus! Qu’un voyageur est malheureux s’il est sensible! son cœur s’attache, s’abandonne à l’amitié, et se lie par des nœuds qu’il faut rompre bientôt et pour jamais.
Tandis que je me livrais à ces réflexions, don Fernandès, de son côté, rêvait à sa femme, à son enfant, et au bonheur qui l’attendait. Le poète du Toboso, ennuyé de notre taciturnité, se mit à chanter une romance qu’il avait faite jadis pour une maîtresse qui l’avait trahi.[74] Son chant fini, nous lui demandâmes le récit de la perfidie de sa Corine. — La voici.
«J’étais, à Tolède, fort épris de la belle dona Maria, jeune fille, vraie rose du printemps; elle recevait avec bonté mon encens et mes vœux. J’ai composé pour elle plus de vers que l’été ne produit de chenilles. Je passai la plus grande partie des nuits à jouer de la guitare sous son balcon, et à m’enrouer en chantant ses attraits célestes, et mon amour et mes souffrances. Le jour je me promenais dans sa rue, où nous avions avec les doigts une conversation suivie et intéressante. Dimanches et fêtes je ne bougeais de l’église où elle venait sous les ailes de sa mère; je la suivais dans les processions. Enfin l’amour avait versé un baume divin dans la coupe de ma vie; je n’aurais pas troqué un cheveu de dona Maria contre les trésors de Notre-Dame d’Atocha ou de Lorette; je préférais un de ses regards, un de ses baisers envoyé avec ses doigts, aux faveurs de Vénus ou de la belle Hélène. Enfin, pour jouir d’une félicité ineffable et éternelle, je lui proposai de couronner secrètement ma tendresse des myrtes de l’hymen: elle écouta mes vœux d’une oreille indulgente. Nous convînmes qu’après le mariage nous irions à Madrid attendre le consentement de ses parents. Mais comme l’argent est le nerf de l’amour ainsi que de la guerre, il fut décidé dans notre conseil que j’irais au Toboso lever quelque petit impôt sur mes oliviers et sur mes vignes. Je partis après de longs regards et de tendres adieux. Arrivé au Toboso, je vendis ma récolte pendante de vin et d’huile; je me défis, au grand scandale de ma famille, d’un petit saint Joseph d’argent qui existait dans la maison depuis cent ans, et qui en était le _palladium_. Je donnai à très-bon compte, à une dévote, cinq ou six reliquaires que jadis mon aïeul avait apportés de Rome. Mon petit pécule amassé, après trois mois d’absence, je retournai à Tolède enivré d’espérance et d’amour. Si ma mule avait eu les ailes de l’hippogriffe, j’aurais encore trouvé son allure trop lente. Je la poussais, je la piquais; la pauvre bête a failli d’en crever. J’entre enfin dans Tolède, fatigué, brisé, mais ivre de joie. Dès que la nuit, doux astre des amants et des voleurs, eut étendu son manteau noir sur la ville, je courus sous le balcon de ma bien-aimée; je fais résonner ma guitare; ma verve s’échauffe; j’improvise, je chante les couplets les plus tendres, les plus flatteurs; je lui donne la palme de la beauté; Vénus était jalouse de ses charmes; Jupiter aurait répudié Junon pour elle: mais j’ai beau chanter, personne ne paraît, ne répond, pas même les échos. J’ouvre l’oreille, j’écoute encore; même silence. Enfin, l’aube du jour commençant à percer, je me retire étonné, affligé, confondu. Qu’est devenue, disais-je, la belle Maria? Serait-elle en proie à quelque maladie, à quelque médecin? Serait-elle, comme Danaé, renfermée dans une tour? Ah, j’en jure par le Styx, nouveau Jupiter, je pénétrerai dans sa prison, et l’hymen recevra mes serments sur l’autel de l’amour. Cependant, quand le soleil parut dans toute sa pompe, que le pauvre artisan, que l’avide marchand eurent ouvert leurs magasins, que les chanoines eurent fini leurs matines, je courus dans le voisinage de la maison de ma divinité pour avoir de ses nouvelles. Par la triple Hécate! quel coup de foudre! mon amante, ma future épouse était depuis trois jours la femme de don Pablo, y Alessandro, y Timoleon Villa-Franca, neveu du corrégidor. A cette nouvelle, d’abord pâle d’étonnement, et ensuite rouge de colère, après une diatribe virulente contre tout le sexe en masse, je résolus de me battre avec mon rival, pour savoir à qui resterait sa femme. Si Pâris et Mélénas avaient fait de même, ils auraient épargné bien du sang et de l’argent; et Troye, peut-être, existerait encore! Marchant d’un pas rapide pour aller chercher mon épée, je rencontrai un de mes amis qui me demanda où je courais avec l’air du Jupiter tonnant du Capitole. — Je vais foudroyer el senor don Pablo, y Alessandro, y Timoleon Villa-Franca, qui m’a ravi mon épouse. — Pourquoi te fâcher? il te la rendra volontiers dans six mois; mais laisse-le vivre encore deux heures, et allons déjeûner chez moi: tu en auras plus de courage et de vigueur. — Je n’ai jamais refusé un bon repas; mais mon rival n’en mourra pas moins. Cependant je le suis à son logement, où, le verre à la main, je lui contai mes amours, et leur triste péripétie. Mon ami, qui avait fait un cours de théologie à Salamanque, et qui alors fesait un cours de philosophie-pratique à l’école de Bacchus et de Cypris, me régala de très-bon vin; et tandis qu’il remplissait mon verre qui se vidait comme le tonneau des Danaïdes, il me cita, pour consoler mon amour, ou plutôt ma vanité, tous les exemples, puisés dans la mythologie ou dans l’histoire, des amants ou des époux trompés par ce sexe. Vénus avait trahi Vulcain; Alcmène Amphytrion, Hélène Mélénas: te nommerai-je, disait-il, Clytemnestre, Pompeia femme de Jules-César, Faustine d’Antonin-le-Pieux? maintenant je vais te citer les infidélités des femmes modernes. Arrête, lui dis-je, tu n’as pas une poitrine assez forte pour un si long récit; mais il me vient une idée lumineuse: peux-tu me prêter un habit noir? — Oui; pourquoi faire? — Je suis veuf, je vais prendre le deuil de ma femme. Il me faut des pleureuses et un crêpe noir. — Je puis te prêter tout cet attirail. J’ai quitté depuis peu le deuil de mon oncle, dont jetais héritier, et dont tu bois le bon vin en ce moment. — Voilà un excellent oncle, de mourir exprès pour te laisser sa cave. Il m’alla chercher son habit noir. Je m’en revêtis; j’attachai à mon chapeau un crêpe d’une aune de longueur, et à mes manches des pleureuses de six pouces de large; et ainsi équipé, j’allai chez dona Maria Villa-Franca. Je la trouvai avec son époux au milieu d’un cercle nombreux. Dès qu’elle m’aperçut elle jeta un grand cri, et puis, tâchant de se remettre, elle vint à moi, et me demanda de qui je portais le deuil. Hélas, lui répondis-je d’un ton larmoyant, de feu mon épouse dona Maria que j’ai perdue pendant mon voyage au Toboso. A ces mots elle devint rouge comme la fleur du caroubier, et s’éloigna en silence. D’autres personnes me firent la même question, et je fis la même réponse. Tous les témoins, hors les deux époux, riaient dans leur barbe, et fesaient leurs efforts pour ne pas éclater; et moi je conservai toujours mon air grave et affligé. Lorsque j’eus assez joui de ma vengeance et de mon petit triomphe, je m’éclipsai tout doucement, et j’allai promener mon deuil dans la ville. Mon veuvage devint le sujet de tous les entretiens. Ordinairement on rit des amants disgraciés qui pleurent leur infortune; mais ici les rieurs furent pour moi. Je traînai ainsi mon deuil pendant trois jours, et je ne le quittai que sur les instances de quelques amis que les nouveaux époux firent agir auprès de moi.»
Ce récit nous mena jusqu’à la _venta Adelcolea_, qui est à deux lieues de Cordoue. C’est un vaste bâtiment où sont attachés une chapelle, et un jardin très-agréable planté de figuiers et d’orangers. C’était dimanche: notre _calessero_ voulut s’arrêter pour entendre la messe. Heureusement un moine récolet, qui venait d’arriver, nous offrit de la dire: nous acceptâmes son offre. Il prit aussitôt une vieille chasuble, se lava les mains, et nous expédia une messe en dix minutes. Pendant la célébration, j’examinai de petites planches, où étaient peints des malades qui avaient obtenu leur guérison par le secours des _animas beneditas_. Après la messe, nous invitâmes le récolet à déjeuner avec nous. Il officia encore mieux à table qu’à l’église, et quand il eut avalé quelques verres de vin, il nous fit des contes aussi graveleux que plaisants. Ensuite il nous parla de son patron saint Dominique et de ses miracles; il nous assura que ce saint avait prédit sa mort, et avait déclaré en mourant, à cinquante-un ans, qu’il avait conservé sa virginité. Don Manuel lui demanda si à sa mort il ferait le même aveu. Le récolet répondit qu’il ne savait s’il pourrait parler à l’article de la mort.
Au sortir de cette _venta_, nous passâmes le Guadalquivir sur un très-beau pont. Nous étions à l’entrée de cette Bétique, jadis si célèbre, si florissante, aujourd’hui semblable à un champ ravagé par le passage d’une armée. Cependant en approchant d’Andaxar, nous trouvâmes des plaines assez bien cultivées; nous y vîmes surtout une grande quantité de melons et de citrouilles. A Guarda-Romana, que l’on prononce _Guarraman_, nous fûmes étonnés de voir des maisons en pierre de taille et bien bâties. Elles sont réunies quatre à quatre, ont la même façade, et de petits jardins en décorent l’entrée: nous voyions des vases de fleurs sur les croisées, et des berceaux d’enfant, des rouets devant les portes. Dans les jardins, des hommes cultivaient la terre, des enfants jouaient, couraient ou conduisaient des moutons: des femmes proprement vêtues tournaient le rouet ou allaitaient leur enfant, ou avaient l’aiguille à la main. Cette terre _e lieta, e dilettosa_, me dit le poète de la Manche, est très-poétique, et vaut beaucoup mieux que la vallée judaïque qu’arrose le torrent de Cédron: si j’étais le roi catholique, je peuplerais ce canton des bergers et des bergères de l’Arcadie, ou de lu Sicile. — Et moi, j’y transporterais des hommes robustes, au lieu de les envoyer exploiter des mines au Mexique ou au Pérou.
La colonie était un assemblage d’Allemands, de Français et d’Espagnols. Nous trouvâmes devant la porte d’une maison un vieux Alsacien, assis sur un banc de pierre; ses cheveux blancs, la sérénité de son visage, l’air riant dont il nous salua, nous engagèrent à l’aborder. Il nous dit: je suis un des premiers fondateurs de la colonie; nous y avons été attirés par don Pablo Olavide, au nombre de six mille Allemands: ce pays, que l’on nous avait vanté, n’était alors qu’une solitude couverte de forêts de sapins, le repaire des loups et des brigands, et l’effroi des voyageurs. Nous n’y trouvâmes pas même de l’eau pour boire; aussi dans les premières années, un grand nombre d’entre nous ont péri de tristesse et de maladies épidémiques. J’ai échappé à la mort; mais je travaillais tout le jour comme un esclave, et je baignais souvent de mes larmes le morceau de pain que je mangeais: j’ai vu mourir à mes côtés ma femme de misère et d’excès de travail, et mon enfant âgé de deux ans. Mais enfin le ciel a eu pitié des nouveaux colons, et vous voyez qu’après tant de travaux et de souffrances, la colonie commence à prospérer. En arrivant on donna à chaque famille un pic, une bêche, une hache, un marteau, une faux, une charrue, des vases et des plats de terre, deux couvertures de chanvre et de laine: dans la suite on distribua par ménage deux vaches, cinq brebis, cinq chèvres, cinq poules, un coq et une truie pleine, du grain et des légumes pour notre semence et pour nourriture. Nous félicitâmes ce bon vieillard de son bonheur. — Dites de mon repos, car le bonheur, je ne l’attends qu’au ciel. Il nous avoua ensuite qu’il était luthérien; cependant qu’il ne croyait pas offenser Dieu, en allant le dimanche à la messe; qu’il n’avait jamais pu se soumettre à la confession; mais qu’après quelques admonitions on l’avait laissé tranquille. En nous quittant, il nous présenta un très-beau melon, dont il ne voulut recevoir aucun salaire.
En continuant notre route, nous nous élevions insensiblement; les aspects devenaient plus variés, plus romantiques; en approchant de la Caroline, nous nous arrêtâmes sur le sommet d’un coteau, d’où nous apperçûmes cette ville naissante; nous découvrions de tout côté des prairies fertiles, couvertes de vaches, de poulains, de chevaux et de jeunes mulets; nous voyions des habitations modestes, où de nouveaux colons, oubliant une patrie ingrate, étaient venus en adopter une autre sous un ciel plus doux et plus ami. Don Fernandès, à l’aspect de l’asile où était sa femme, pleura d’attendrissement; nous avions mis pied à terre, et par une belle route bordée de peupliers, d’aloès, de figuiers et d’oliviers, nous descendîmes à la ville; il était midi, lorsque nous y entrâmes. Don Fernandès me pria d’aller chez l’alcade m’informer de l’habitation de dona Francisca; elle n’était qu’à un mille de la Caroline. Nous dînâmes à la hâte, malgré l’avis de don Manuel, qui disait qu’il aimait les messes courtes et les longs repas. Le dîné expédié, nous partîmes pour l’habitation de dona Francisca; la route en est très-agréable. Nous étions encore à cent pas de la maison, lorsque don Fernandès s’écria: Je vois ma femme! c’est elle-même avec sa mère; courez, mes chers amis; allez la prévenir; sollicitez ma grâce, je vous attends sur cette pierre.
Nous trouvâmes dona Francisca devant la porte de sa maison, tenant son enfant qu’elle fesait sauter, en lui fredonnant une chanson: sous l’habit grossier d’une villageoise, l’éclat de ses yeux, sa figure noble et touchante brillaient comme une rose, au milieu des feuilles du buisson qui l’enveloppent.
Non copre abito vil, la nobil Luce E quanto è in lei d’altero e di gentile.
Sa mère était à ses côtés, tournant le rouet, et environnée de poulets, de poules et de canards; plus loin un Allemand robuste, leur sociétaire, tirait de l’eau d’un puits. A notre approche, dona Francisca se leva, nous regardant d’un œil étonné. Après l’avoir saluée, je lui présentai la lettre du comte d’Avila. Ah! s’écria-t-elle, je suis ravie d’avoir de ses nouvelles: comment se porte cet ami généreux? Je l’assurai du bon état de sa santé; elle ouvrit aussitôt la lettre. Lorsqu’elle fut à cette phrase, ces messieurs vous donneront des nouvelles de votre mari, son visage s’altéra, ses mains tremblèrent. Où est cet infortuné, dit-elle, en gémissant; que fait-il sans moi, loin de moi; m’a-t-il oubliée? de grâce, répondez. — Non, madame, vous êtes toujours dans son souvenir; il vous aime toujours: il brûle du désir de vous revoir. — Et pourquoi ne vient-il pas? — Madame, cet hermite que vous voyez sur cette pierre est mieux instruit que nous; il a vu don Fernandès, lui a parlé: voulez-vous qu’il vous donne de ses nouvelles? — Oui, courons; et aussitôt elle donne son enfant à sa mère, précipite ses pas, arrive tout essoufflée, et interroge son époux, sans faire attention à sa figure. Madame, lui répond don Fernandès vivement ému et d’une voix tremblante, sa santé a résisté à ses chagrins et à ses remords; il brûle de vous voir, et de solliciter à vos genoux son pardon, l’oubli de sa barbare jalousie. — Ah! qu’il vienne, qu’il m’aime, qu’il paraisse, et tout est pardonné! A cette exclamation don Fernandès tombe à ses pieds, et sans pouvoir proférer une parole, prend sa main, la baigne de ses larmes. Dona Francisca très-étonnée, s’écrie: O ciel! que faites-vous? qui êtes-vous? — Je suis ce malheureux... Sa voix fut étouffée par ses sanglots. Sa femme le regarde alors plus attentivement, croit reconnaître sa voix, ses traits, mais n’ose encore se livrer à la joie, et prodiguer ses caresses. Ah! s’écria-t-elle avec la plus vive émotion, dissipez mon doute, mes craintes: don Fernandès, est-ce vous? — Oui, ma chère Francisca; c’est ton époux qui implore ta pitié. A ces mots, elle s’élance à son cou, l’embrasse, le presse dans ses bras, et arrose son visage des larmes de la joie et de la sensibilité. Mais bientôt elle succombe, se trouve mal, son mari la soutient, la fait asseoir, et la rappelle à la vie par les expressions les plus tendres et les plus vives caresses. La mère de dona Francisca accourut à cette scène, leur enfant dans ses bras: don Fernandès, oubliant son habit et l’épaisseur de sa barbe, veut embrasser son fils qui, effrayé de la longue barbe, comme jadis Astianax le fut des plumes du casque d’Hector, recule en jetant un cri d’effroi. La bonne mère même repoussa don Fernandès. Sa femme, revenue de sa défaillance, lui dit: Ma mère, c’est don Fernandès, votre fils, mon époux. Elle ne pouvait se le persuader; mais l’air riant et animé de sa fille, les caresses qu’elle prodiguait à cet hermite dissipèrent tous ses doutes; et à son tour, elle embrassa son gendre, qui prit son enfant dans ses bras, le regarda long-temps, et vit avec plaisir qu’il avait le front et le nez de son père, et les beaux yeux de sa mère. Après cette scène touchante, nous prîmes congé de ces deux époux, qui nous firent promettre de revenir le lendemain dîner avec eux. _Ben ama quien nunca olvida_,[75] dit en nous allant le poète de la Manche. Convenez, répondis-je, que le mariage a plusieurs mois de la lune du miel? — Oui, comme l’hiver a parfois de beaux jours. _Al buon dia abre la puerta, e para el malo te appareja_.[76] — Puisque, mon cher, vous vous jetez dans les sentences, voici la mienne: _Amare et sapere vix à Deo conceditur_.[77] — Laquelle aimez-vous mieux de ces deux reconnaissances matrimoniales, celle de don Fernandès, ou celle d’Ulysse. — Je n’aime ni les haillons d’Ulysse, ni le pied de bœuf qu’on lui lance à la tête, ni son combat avec le mendiant Irus, auquel il brisa la mâchoire; je n’aime pas davantage la traduction de madame Dacier.
Ainsi devisant, nous rentrâmes dans notre auberge, la seule du pays; elle porte le nom de _Funda_ et non de _Posada_ ou _Venta_, parce que dans la _Funda_ on vous donne à manger, ce qui arrive rarement dans les autres auberges.
Le lendemain, avant de nous rendre chez les deux époux, nous parcourûmes cette ville naissante; elle est située sur une jolie montagne; elle a plusieurs grandes rues, percées en lignes droites et ornées de statues et de ponts. Les maisons sont bâties sur un plan uniforme et sans ornement. Au centre de la ville est une place octogone entourée d’un portique, c’est là où se tient le marché: tout le plateau de la montagne est en potagers, et planté en avenues d’ormes encore bien jeunes. Les jardins des environs sont charmants. Les terres novales promettent l’abondance; partout on creuse des puits: on a recueilli dans les montagnes les eaux qui se perdoient en ruisseaux; elles forment aujourd’hui des canaux d’irrigation, et remplissent les abreuvoirs: déjà s’élèvent cinq villages: au centre de chacun d’eux on a bâti une petite église avec son presbytère, une prison, la chambre de la junte, et un hospice.
Vers le midi nous nous rendîmes chez don Fernandès, nous trouvâmes les deux époux occupés des apprêts de notre dîné; don Fernandès avait fait sa barbe, arrangé ses cheveux et quitté son habit d’hermite: ce n’était plus le même personnage; le sale hermite était devenu un beau jeune homme, il avait repris la fraîcheur et le coloris de la jeunesse. Je lui en fis mon compliment; le poète du Toboso le compara à Jason rajeuni par Médée. «Voilà, dit don Fernandès, en désignant son épouse, la magicienne qui m’a rendu la jeunesse.» Dona Francisca nous parut aussi briller de nouveaux charmes; le contentement et le bonheur lui avaient rendu toute sa beauté. «Vous me trouvez, dit don Fernandès, dans une occupation très-agréable: je suis devenu le maître-d’hôtel, le premier officier de la maison, et l’intendant du jardin. Chaque emploi me procure une jouissance nouvelle; mais nous attendons pour dîner notre commensal, c’est le curé. Les nouveaux colons ont été obligés de se réunir par groupes pour subsister avec plus d’aisance. «Oui, ajouta dona Francisca, nous avons associé ce curé à notre pauvreté, et il nous a rendu de grands services, celui entr’autres d’adoucir mes peines, en me parlant de Dieu, de sa miséricorde, de la récompense attachée à la vertu, souvent même dans ce monde: il ne m’a pas trompée, le ciel a eu pitié de moi, et m’a rendu le père de mon enfant, l’époux qui fait le charme de ma vie.
Le bon curé arriva; nous nous assîmes sur des chaises de paille, autour d’une table ronde de bois blanc, dans une chambre dont les quatre murs très-blancs, n’avaient pour décoration qu’une image de la Vierge: les couverts étaient de buis, les assiettes d’argile; deux amphores de terre contenaient le vin et l’eau; un potage à l’huile, une poule au riz et au safran, des tomates, des œufs, du beurre, chose assez rare en Espagne, nous offrirent un festin que je trouvai délicieux, autant par l’appétit qui l’assaisonnait que par la gaîté du local, la vue de la campagne, la douceur et la simplicité de ces mœurs patriarchales, et surtout par l’aspect du bonheur des deux époux, redevenus amants.