Voyage en Espagne du Chevalier Saint-Gervais (2 de 2)

Part 15

Chapter 153,374 wordsPublic domain

Arrivés dans l’église, nous entrâmes dans la sacristie, et don Pacheco pria les prêtres qui portoient le viatique de se servir de son carrosse. Précisément il allait sortir, et le portedieu monta dans la voiture avec ses deux acolytes. En attendant, nous ouïmes la messe, où je m’aperçus que presque toutes les femmes avaient les yeux sur moi. Je compris que ma mésaventure avec Séraphine me rendait un objet de curiosité: mais ce qui me divertit beaucoup, ce fut la présence de M. Jacob-Dominique, l’hébreu nouveau converti: il entendait la messe avec une dévotion édifiante; il murmurait son rosaire; à l’élévation son front touchait la terre. Comme je le regardais attentivement, nos yeux se rencontrèrent, et je lui fis en souriant un signe d’approbation, qui le fit sourire à son tour. Le carrosse revenu, nous allâmes chercher la marquise dona Theresa, et nous partîmes pour un _sitio_ qui lui appartenait, situé à mi-côte: le chemin était escarpé, très-rude; le cocher maladroit fit monter une roue sur un débris de rocher, et nous versâmes. La marquise jetait les hauts cris en appelant la _Madonne_ à son secours: don Pacheco, étendu sur elle, le bras foulé et deux contusions à la tête, crioit: _Jésus_! _Jésus_! et jurait contre son cocher. Pour moi; sain et sauf, je me hâtai de les secourir. Dès que don Pacheco fut relevé, quoique souffrant beaucoup, il courut après son cocher, l’épée à la main: il voulait absolument le tuer; mais il eut des ailes aux pieds. Cependant, comme nous avions besoin de lui, son maître se calma, et promit de le laisser vivre encore quelque temps. Nous revînmes tristement à la ville; don Pacheco, en gémissant, me disait: J’ai été fort heureux d’avoir prêté mon carrosse à l’église avant d’y entrer; sans quoi nous tombions dans un précipice hérissé de rochers, où nous aurions tous péri: je trouvai cette manière de se consoler très-philosophique. Cependant, il fut obligé de garder la chambre pendant plusieurs jours, où il reçut la visite de toute la noblesse de la ville. Sa fille sollicita la permission de le voir, mais il fut inexorable.

On disserta beaucoup sur cet événement: les moines assuraient qu’il était sans exemple qu’un carrosse eût versé après avoir eu l’honneur de porter le _venerabile_. Je crus m’apercevoir qu’ils cherchaient à persuader que j’étais la cause de ce malheur, attendu l’indévotion et le scepticisme de notre nation, et surtout du militaire français. Une belle dame me demanda si je n’étais pas janséniste? — Non, lui dis-je, je suis capitaine d’infanterie.

L’après-dînée pendant la méridienne, j’allai chercher milord Dorset à son auberge; je lui demandai comment il se trouvait à Cordoue? — Je végète tout doucement, dit-il, je mange beaucoup d’oranges et bois d’excellent punch: je lis l’histoire d’Espagne de Mariana, je médite Pope et son Essai sur l’homme, où sous les couleurs d’une riche poésie, j’apprends à me connaître et à devenir meilleur; mais je puis dire avec plus de raison que lui, que _tout est bien_.[64] Vous ne soupçonneriez pas avec qui j’ai des conversations assez longues? avec mon cordonnier: cet homme, âgé d’environ dix lustres, fait des souliers depuis l’âge de douze ans; il ne sait ni lire, ni écrire, mais il a beaucoup voyagé. En fesant ses souliers, il roule dans sa tête des idées métaphysiques. L’autre jour il me disait: si notre ame est immortelle, elle n’a donc pas été créée? Car tout ce qui a été créé doit finir; donc, elle existait avant notre formation, et où? et comment? Et pourquoi a-t-elle animé mon corps plutôt que celui d’un autre? Est-ce qu’elle lui était destinée de toute éternité? Milord, tout cela m’embarrasse et m’inquiète quelquefois; mais quand je vois que cette pensée me tourmente trop, un verre de vin met mon ame à la raison. — Votre cordonnier, lui dis-je, me paraît un grand métaphysicien. Un philosophe grec découvrit un mathématicien dans un homme chargé d’un fardeau, par la sagacité avec laquelle il était arrangé; il le tira de son état pour en faire un savant. — Je ne pourrais pas rendre le même service à mon cordonnier: il prétend que tous les états sont égaux, et que l’ignorance et le savoir se touchent de si près, que ce n’est pas la peine de passer le pont, pour entrer dans le pays de la science. Je contai à milord l’aventure de don Pacheco, qui égaya beaucoup sa philosophie. J’aime, dit-il, la nation espagnole, et je lui pardonne sa superstition, qui n’altère ni sa gaîté, ni son penchant au plaisir, ni ses vertus sociales. Le peuple de Londres n’est point attaqué de cette maladie religieuse; mais il est sombre, débauché, et quelquefois féroce: ce que j’attribue à la tristesse et à l’âpreté de notre climat, et surtout à l’avarice et à la cupidité. Après une visite d’une heure, je le quittai en promettant de venir le prendre le lendemain matin pour aller nous promener ensemble.

J’allai faire la partie d’échec du malade; je ne me laissai pas vaincre comme autrefois à Perpignan: Séraphine n’était plus le prix de ma défaite; mais il s’était fortifié, et nous combattions à force égale. Je voulus hasarder quelques propos en faveur de sa fille. Ne m’en parlez jamais, me dit-il gravement; j’ai commandé ce matin cinquante messes pour l’ame de sa mère; lorsqu’elle sera sortie du purgatoire, elle priera pour sa fille.

Le jour suivant à dix heures du matin, je me rendis chez milord, et nous sortîmes aussitôt. Le temps était doux, le ciel serein, et les champs couverts de verdure et de fleurs. Milord animé, vivifié par cette heureuse température, me disait: il me semble que je suis dans le paradis terrestre; il est vrai que je ne vois pas l’arbre de la science. Maintenant à Londres, il neige, il pleut; on s’enveloppe dans sa fourrure, et l’on souffle dans ses doigts. Ici tout est riant, nous cueillons la violette: j’ai vu ce matin des roses; l’année n’a ici que deux saisons, un long printemps et un été. Si ce qu’avance notre Bacon est vrai, que l’inconstance du climat, la transition brusque d’une température à l’autre, sont les causes principales de la destruction rapide de l’homme, les habitants de la Bétique doivent jouir d’une santé ferme et durable.

Nous trouvions dans les rues des moines de toutes les couleurs, des capucins à longue barbe, des femmes, des matrones couvertes de leurs mantes, des hommes enveloppés de leurs capes, et coiffés d’un vaste chapeau à ailes rabattues, marchant d’un pas grave et mesuré; nous rencontrions aussi de jolies femmes lestes et piquantes, la tête ornée d’un voile blanc, et arrangé avec tant d’adresse, que la beauté de leur visage et le feu de leurs yeux brillaient d’un éclat moins vif, mais plus doux; ainsi, lorsqu’un rayon de soleil perce l’obscurité d’un nuage, l’éclat de ce rayon adouci flatte plus nos yeux, et nous paraît plus riant et plus tendre.

Così qualor si rasserena il cielo Or da candida nube il sol traspare.

La gaîté, le sourire, la mollesse de la démarche de ses jeunes beautés contrastaient singulièrement avec la gravité des matrones. Je crois voir, dis-je à milord, les nymphes de Vénus à côté des sybilles. — Et moi, en voyant cette quantité de moines, je me crois dans un bal masqué. Mais nous voici dans une situation charmante. Le Guadalquivir coule à nos pieds; le gazon nous offre des siéges et les orangers leurs ombrages; asseyons nous. Je lui demandai alors quelques détails sur l’Andalousie. — Ce beau pays a appartenu long-temps aux Romains et aux Goths, les Maures leur succédèrent; mais infidèles à leurs souverains d’Afrique, ils divisèrent la Bétique en trois royaumes, qu’ils se partagèrent, Jaen, Cordoue et Séville. Les Abderames se plurent à embellir Cordoue, la capitale de leur royaume; des fontaines ornaient la place publique, et portaient l’eau dans les maisons. La ville fut pavée en 851.[65] La population était alors immense: des historiens prétendent que les bords du Guadalquivir étaient couverts de douze mille villages; Cordoue renfermait dans ses murs deux cent mille habitants qui, aujourd’hui, sont réduits à trente-cinq mille: les califes y étalaient un luxe, une magnificence dont le récit paraît fabuleux.[66]

Abderame III, qui régnait en 912, prince politique, guerrier, généreux et magnifique, fut épris pendant toute sa vie de l’une de ses esclaves nommée _Zehra_. Il fit bâtir pour elle une ville près de Cordoue, et lui donna ce même nom de Zehra, qui signifie fleur, ornement du monde. C’était un séjour délicieux; dans les rues on respirait la fraîcheur et la volupté. Le palais de cette favorite surpassait tous ceux de la ville en splendeur et en délices. Quarante colonnes de granit, plus de douze cents autres de marbre d’Espagne et d’Italie soutenaient et décoraient ce superbe édifice; les murs du salon nommé Califat étaient revêtus d’or, des animaux d’or massif versaient l’eau dans des bassins d’albâtre: rien surtout n’égalait la richesse et l’éclat du pavillon où le calife venait passer les soirées auprès de sa bien-aimée, et se délasser des travaux du jour. Le plafond, revêtu d’or et d’acier, incrusté de pierres précieuses, réfléchissait la lumière d’une infinité de flambeaux portés par des lustres de cristal: au centre de ce salon une gerbe d’argent vif jaillissait dans un bassin d’albâtre. — N’avez-vous pas trouvé, lui dis-je en riant, cette description dans un conte arabe? ou bien me parlez-vous des richesses immenses de Salomon, qui avait fait bâtir un temple et deux palais où le trône, la vaisselle, les vases étaient d’or massif, ainsi que les boucliers des gardes, sans que ce faste oriental eût coûté une obole à ses sujets, qui buvaient et se réjouissaient à l’ombre de leurs vignes et de leurs figuiers? — Le luxe et l’opulence des califes sont beaucoup moins problématiques que ceux de Salomon. Tous les auteurs arabes attestent la magnificence des rois de Cordoue. La prodigieuse fertilité du sol, des mines abondantes d’or et d’argent, en étaient la source. Le sérail d’Abderame III renfermait six mille trois cents personnes, soit épouses, concubines, ou eunuques noirs et blancs. Abderame, chargé du poids du gouvernement, élevait cette belle mosquée, aujourd’hui la cathédrale de Cordoue, construisait des aqueducs qui apportaient l’eau dans des tuyaux de plomb, cultivait en même temps les lettres et les beaux arts, les encourageait, s’entourait de philosophes, de poètes, jouissait de leurs entretiens. Une petite anecdote va vous faire connaître le caractère aimable de ce calife. Une de ses esclaves favorites, piquée contre lui, jura, dans sa colère, de faire murer la porte de son appartement plutôt que de la lui ouvrir. Le chef des eunuques, épouvanté, vint se prosterner aux pieds de son maître, et lui dénoncer ce blasphême. Le calife lui commande en souriant de faire bâtir devant la porte de cette esclave un mur de pièces d’argent, dont la démolition lui appartiendrait lorsqu’il lui plairait d’ouvrir sa porte: le même jour le mur d’argent fut renversé. — Il me paraît que jamais mortel n’a été aussi heureux que cet Abderame; nul n’a réuni autant de gloire, de plaisirs, et de bienfaits de la nature et de la fortune. — Vous allez juger de son bonheur par un article de son testament. «J’ai régné, dit-il, cinquante ans; j’ai épuisé tous les plaisirs, toutes les voluptés; j’ai joui de tout ce qui flatte l’ambition, l’orgueil des hommes; et dans ce laps de temps, au sein de la gloire, de la puissance et des voluptés, je n’ai compté que quatorze jours de bonheur. Mortels! appréciez la grandeur et le prix de la vie!» — Je vois que ce monarque n’avait plus rien à désirer, et que les éléments du bonheur se composent de la crainte et de l’espérance. Sans doute un amant espagnol, qui ne voit sa maîtresse qu’à travers les jalousies de ses fenêtres, qui ne lui parle que des doigts, qui vient jouer la nuit de la guitare sous son balcon, est beaucoup plus heureux que cet Abderame, ou feu Salomon, avec leurs mille épouses ou concubines. — Ce qui doit rendre la ville de Cordoue célèbre à jamais, c’est qu’elle fut, comme Athènes, l’asile des sciences et des arts. On prétend que le sultan Alkehem II, avait rassemblé six cent mille volumes manuscrits dans sa bibliothèque royale. Cordoue avait des écoles fameuses de médecine, d’astronomie, de géométrie, de chimie et de musique. Cette dernière école produisit le célèbre Mussali, regardé comme un des plus grands musiciens. Les autres écoles ont été illustrées par plusieurs savants, et surtout par Averroès, le premier des philosophes. Sa vie fut singulière. Dans sa jeunesse il était passionné pour la poésie et les plaisirs: dans l’âge mûr, il brûla ses vers, étudia la législation, remplit une charge de judicature, qu’il quitta dans un âge plus avancé pour s’adonner à la médecine, qu’il exerça avec un grand succès. Enfin la philosophie s’empara entièrement de là dernière saison de sa vie. Son indifférence pour toutes les religions lui attira la haine des imans et des fanatiques; ils le dénoncèrent à l’empereur de Maroc, qui le condamna à se tenir à la porte de la mosquée, pour y recevoir, sur le visage, le crachat des fidèles. Je n’entre jamais dans cette église sans penser à ce philosophe, le plus beau génie de Cordoue, souillé, couvert de la salive de ses concitoyens. Il me rappelle notre Thomas Morus, homme savant, grand philosophe, condamné à perdre la tête sur un échafaud. Le règne des Maures a duré sept siècles.

Cordoue dans tous les temps a produit de grands hommes, les deux Sénèque et Lucain leur neveu: et qui ne serait pas embrasé du feu du génie, sous l’influence d’un si beau climat! Du temps des Romains il y avait une université où l’on enseignait l’art oratoire, la philosophie et la morale. — Vous ne me parlez pas de Gonsalve Fernandez, surnommé le Grand-Capitaine? — Que m’importe aujourd’hui qu’il ait existé, qu’il ait chassé les Français du royaume de Naples, autant par ses ruses et ses perfidies, que par ses talents militaires! j’estime infiniment plus Loke, Newton, Pope et Cicéron, Plutarque et Montesquieu, qui m’amusent et m’instruisent des siècles après leur mort, que le prince Eugène et Marleborough même, quoiqu’il ait battu les Français, et couvert ma nation de gloire.

A l’heure du dîné, je quittai milord, en promettant de venir le rejoindre pendant les méridiennes: mais la destinée en avait ordonné autrement, ce qui contrariait un peu ma liberté d’indifférence; car j’avais projeté une chose, et je fus obligé d’en faire une autre.

Sur un autel de fer un livre inexplicable Contient de l’avenir l’histoire irrévocable.

Je trouvai à la porte de don Pacheco une femme âgée, qui, après m’avoir salué d’un _ave Maria_, me demanda si je n’étais pas le seigneur don Louis de Saint-Gervais; sur ma réponse affirmative, elle ajouta qu’_Una Senora Hermosa_ (belle) désirait me voir et me parler. — Quel est son nom? — J’ai ordre de le taire. — Où est sa demeure? — _A la plaza Mayor_. — Je ne suis guère plus avancé. — Si vous voulez venir chez elle, je vous y conduirai. — C’est l’heure du dîné: — Eh bien, venez à quatre heures, après la sieste; rendez-vous à la porte de la cathédrale, j’y serai. — Ne pouvez-vous me dire ce que me veut cette belle dame? — Non, elle s’expliquera elle-même. — Puis-je lui être utile? — Oui, si votre ame a la générosité que votre physionomie annonce. — Je vous remercie; à quatre heures précises, je me trouverai devant la cathédrale. — _Viva usted mil anos_. — Je vous rends grâce, je n’en désire pas tant.

Je rêvai pendant le dîné à ce message; est-ce encore, me disai-je, une Angélique Paular, qui, pressée du besoin du mariage, veut m’honorer de sa tendresse et de sa main? ou quelque belle dame ennuyée des plaisirs de l’hymen, aspire-t-elle à ceux de l’amour? Soit curiosité ou tout autre intérêt, j’allai au rendez-vous. J’étais devant la mosquée d’Abderame, je regardais, j’admirais la superbe façade de cette église, où jadis les enfants de Mahomet, avec un autre culte, d’autres rites, venaient adorer le même Dieu que nous, lorsque j’entendis à mes oreilles: _Dios bendiga ousia_.[67] Je tournai la tête, et je reconnus la messagère du matin. Je la suivis, et nous entrâmes dans une maison de belle apparence. Elle me conduisit dans un salon où elle me laissa, en me priant d’attendre; ce que je fis en me promenant, car une agitation intérieure me forçait au mouvement. Quelle fut ma surprise, lorsqu’au lieu d’une belle dame, je vis entrer un beau jeune homme, qui me dit en m’abordant: Je viens vous faire les excuses de ma femme, elle est occupée dans ce moment; mais elle ne tardera point à paraître. — Je la prie de ne pas se déranger: puis-je vous demander à qui j’ai l’honneur de parler? — Mon épouse veut avoir le plaisir de se faire connaître et de se nommer elle-même. Après ces mots, nous nous promenâmes dans le salon, sans aucun motif de conversation, chacun de nous occupé à imaginer des phrases, et moi surtout impatient de savoir quel rôle je venais jouer dans cette maison. Mais j’entends ma femme, me dit cet époux; elle vient, je vous laisse avec elle; et soudain il s’éclipsa. J’aperçois alors à la porte du salon une femme d’une taille majestueuse, qui s’avançait à pas lents: je la regarde attentivement, sans bien démêler ses traits qu’ombrageait un voile blanc. Lorsqu’elle fut auprès de moi, elle me dit: Le chevalier don Louis ne me reconnaît pas? — Ah! pardonnez-moi, m’écriai-je, je vous reconnais à vos beaux yeux, et à votre voix si douce, si mélodieuse. Vous êtes la beauté que j’avais trouvée à Perpignan, que j’ai perdue à Cordoue, et qui m’a fait faire bien du chemin. A ce reproche, elle rougit, et baissa les yeux, et puis se rassurant, elle me dit: Vous m’en voulez beaucoup, j’ai de grands torts à vos yeux? — Plus je vous regarde, et plus je vous trouve coupable. — Savez-vous que vous parlez très-bien espagnol? — Je vous en ai l’obligation. — Eh bien, don Louis, je veux vous en avoir une bien plus importante, et je connais trop votre générosité, vos vertus, pour ne pas compter sur vous. — Je ne vous aurais jamais vue, vous ne m’auriez jamais aimé, que je ne pourrais rien refuser à la belle Séraphine. Qu’exigez-vous de moi? faut-il aller pour vous à Saint-Jacques-de-Compostelle, à l’église de Notre-Dame d’Atocha? — Vous n’irez pas si loin. — A propos, votre mari, mon heureux rival, est un très-joli homme; il ne laisse aucune consolation à mon amour-propre. — Vous n’en serez que moins indulgent pour moi. — Au contraire, j’en serai plus porté à vous obliger. Quel service puis-je vous rendre? — Celui de me réconcilier avec mon père: sa colère tombera devant vous; il vous aime beaucoup; c’est le regret de vous avoir manqué de parole, de ne pas vous avoir pour gendre, qui l’irrite le plus contre nous; et si vous voulez implorer notre grâce, je ne doute pas du succès de vos prières. — Il serait peut-être moins inexorable, si don Alonzo était gentilhomme. — Il a de la fortune, et vit noblement, et tout Espagnol riche est _hidalgo_ ou passe pour tel.[68] — Je répondrai, madame, à votre confiance; je vais plaider voire cause, et non la mienne; j’oublierai la belle et tendre Séraphine, pour madame de la Roca. Son époux entra dans ce moment, et joignit avec beaucoup de grâce et d’intérêt ses prières à celles de sa femme. Il m’invita à dîner pour le lendemain: je le refusai, en lui alléguant que son beau-père me saurait mauvais gré de ma liaison avec eux, et que j’affaiblirais par-là mon influence et mon crédit. Mais je vais tâcher de réveiller sa tendresse pour vous, de rendre un père à ses enfants, et des enfants à leur père. Je ne quittai point cette brillante Séraphine, sans un vif serrement de cœur. Sa beauté était dans tout son éclat; l’hymen semblait avoir achevé l’ouvrage de la nature, en perfectionnant ses charmes: dans cette entrevue mon amour se réveilla, et le souvenir touchant d’avoir été aimé rouvrait une blessure encore récente.

Cependant je tâchai de rappeler toutes les forces de mon ame, et de l’ouvrir à la voix de l’honneur pour exécuter la noble commission dont j’étais chargé. Je me promenai sur la _plaza Mayor_, rêvant aux moyens que j’emploierais pour fléchir don Pacheco; je délibérais si je ferais agir sa maîtresse ou son confesseur. Réflexion faite, je crus devoir les exclure tous les deux. La marquise n’avait aucun intérêt à cette réconciliation, et le moine n’aurait pas voulu s’en charger de peur de déplaire à son pénitent, et de risquer son crédit. Pour conclusion je vis que je ne pouvais compter que sur moi-même. Attendons, dis-je, à demain; si don Pacheco a passé une bonne nuit, si sa digestion est bien élaborée, s’il est content de la marquise, je hasarderai ma requête.