Voyage en Espagne du Chevalier Saint-Gervais (2 de 2)

Part 14

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Après cette longue narration, M. Dominique-Jacob me demanda la permission de faire sa méridienne; il était deux heures après midi, et le soleil était presque aussi chaud que le soleil du mois de mai à Paris. Pendant ce sommeil et que la voiture marchait, je m’amusai à considérer mon Juif: quoique grand et bien fait, sa physionomie et sa pâleur portaient le caractère distinctif de sa nation; j’aperçus un scapulaire placé entre sa veste et sa chemise. Ah! _embustero_ (fourbe), me disais-je tout bas, comme tu te joues des hommes! Fesait-il bien, fesait-il mal? je ne déciderai pas la question.

Mais renoncer au Dieu que l’on croit dans son cœur, Est le crime d’un lâche, et non pas une erreur.

A son réveil il me parla encore de la Biscaye. «Je venais d’Amsterdam, me dit-il, sur un vaisseau hollandais qui me débarqua à Quetaria, petit bourg qui contient environ trois cents personnes: j’y reçus une impression de plaisir si agréable que je me crus transporté dans une île enchantée: tout le rivage retentissait du son du tambourin; les balcons qui donnent sur la mer étaient remplis de femmes voilées; nous traversions la baie dans des bateaux conduits par de jeunes filles dont les cheveux bruns ou noirs flottaient, en longues tresses, et dont les vêtements étaient bizarres. Ce qui me frappa le plus, ce fut l’aspect de plusieurs ecclésiastiques en manteaux noirs et la tête couverte de vastes chapeaux ronds; ils se promenaient sur la digue. Croiriez-vous que sur trois cents habitants on y compte dix ecclésiastiques? Je les trouvai le soir au cabaret devant un grand plat de sardines frites et une énorme cruche de vin. Les sardines fournissent aux habitants non seulement leur subsistance, mais encore une branche de commerce lucrative. Cette pêche, très-abondante, se fait aux mois de juin, juillet et août; trois ou quatre barques de pêcheurs associés ensemble, jettent dans la mer un grand filet en forme de cercle, et attendent plusieurs heures à l’ancre, que les filets soient remplis; quand ils s’aperçoivent de leur pesanteur ils les retirent chargés d’une immense quantité de poissons qu’ils salent; mais ces sardines ne valent pas les anchois de la Méditerranée. Quetaria est situé au pied d’une montagne bien cultivée: en y montant l’œil se promène sur l’Océan, sur ses rivages escarpés et sur une longue chaîne de montagnes verdoyantes et couvertes de chalets. On voit au pied de la montagne les barques des pêcheurs; plus loin le bourg et ses jardins, partout une riche végétation, des champs, des broussailles, des vignes, des châtaigniers, des myrtes, et de tout coté des sources et des cascades. Enfin, cette baie présente un tableau magnifique, alpestre et riant. — Vous préféreriez peut-être, lui dis-je, ce séjour au délicieux verger d’Eden arrosé par quatre grands fleuves, qui, selon moi, est plutôt situé dans la lune que sur la terre? — Je ne suis pas de votre avis, et j’en crois plutôt Moïse qui l’a placé sur notre globe, en Asie, entre le confluent du Tigre et de l’Euphrate; et ce grand missionnaire de Dieu en savait plus que vous et moi. Mais, revenons à Quetaria: j’y vis un _indiano_ dont j’enviai le bonheur; cet homme avait fait sa fortune en Amérique, elle consistait en mille piastres de revenu: cette somme est immense aux yeux des habitants; il est le roi du pays: s’il ne règne point par la puissance, plus heureux que bien des rois, il règne par l’amour et les bienfaits; il habite un palais, c’est-à-dire, une petite maison bien bâtie, la seule où l’on trouve des vitres, des balcons de fer, des verres à boire, des fauteuils et des plats d’étain: c’est le luxe de Lucullus relativement à la pauvreté du pays. Lorsqu’il sort il se fait porter en chaise par de jeunes filles; sa grande jouissance est de fumer, dans un parfait repos, le tabac le plus fin de la Havanne; il a toujours chez lui une immense provision de _cigaros_. Cet homme est le philosophe de la nature, plus heureux et plus sage que Socrate et Cicéron; sans livres, sans étude, sans ambition et sans travail, jouissant d’une fortune supérieure à ses besoins, il fume sa pipe sous un ciel heureux, et il est chéri des habitants sur lesquels il répand ses bienfaits. L’idée du bonheur de cet homme me poursuit sans cesse au milieu de l’agitation de ma vie et des révolutions de mon commerce. Je suis beaucoup plus riche que lui et je ne suis pas encore satisfait de ma fortune. — Vous ressemblez à vos ancêtres qui erraient dans les déserts, en cherchant la terre promise sans la trouver. — Il faut que je vous conte encore mon entrée dans la baie de Bilbao. Un vent frais enflait nos voiles; à droite nous naviguions devant une montagne parée de verdure, le long de laquelle s’étend un village composé de maisons blanches, séparées par des vergers; à notre gauche nous avions une côte plate, hérissée de rochers et de broussailles, et au fond de la baie une chaîne de montagnes élevées. En avançant j’aperçus à la droite du village une église sur une hauteur, à ma gauche un petit hameau caché dans des vignes et des groupes d’arbres, et vis-à-vis une multitude de vaisseaux: toute la route le long du fleuve est ornée de maisons de campagne et de jardins. Nous passâmes devant un couvent, et nous nous trouvâmes au milieu de Bilbao qui nous offrait les vues les plus pittoresques et les plus romantiques. Les chambres de l’auberge où je descendis étaient toutes tapissées de toile cirée, sur laquelle on avait représenté des combats de taureaux; les siéges étaient antiques et extrêmement bas, les plafonds étaient revêtus de briques, et les murs couverts de saints et de crucifix. On compte à Bilbao environ treize mille habitants, amoncelés dans des maisons qui ont quatre à cinq étages. On y voit une promenade charmante nommée l’_Arenal_, formée par quatre belles allées d’ormes et de tilleuls: à droite s’élève une grande église avec deux clochers; à gauche coule la rivière entre des bords bien cultivés. J’abrégerai la description de ce charmant pays; allez le voir, et vous partagerez mon enchantement: cependant je veux vous décrire la procession de la Fête-Dieu, une des plus belles de l’année dans ce pays. Cette fête, comme le carnaval, amène une foule de divertissements publics et particuliers. La veille, on illumine tous les clochers; les montagnes resplendissaient de feux: à deux heures du matin toutes les cloches furent en mouvement; à six, toutes les rues étaient déjà encombrées de monde, qui se pressait autour des autels ornés de fleurs et brillants de quantité de lumières; les balcons étaient chargés de spectateurs.

La procession commença à dix heures; quatre personnages gigantesques, deux hommes et deux femmes, ouvraient la marche; leurs têtes étaient cachées sous de longues perruques de lin, et sous des coiffures de toile cirée de couleur rouge; pour vêlement, ils avaient d’antiques chasubles et des andriennes bizarres et grotesques. Ils portaient dans les mains des tabatières larges comme des plats, et des éventails d’une aune de longueur. En marchant, ils feignent de vouloir embrasser les dames qui occupent les balcons, auxquels leur tête touche; ce jeu produit de grands éclats de rire. A tous les coins de rue ces figures colossales dansent le _fandango_. Après elles venait une multitude d’_angelos_. Ce sont des enfants des deux sexes richement vêtus; ils ont de longues ailes de carton, couvertes de satin. Les parents aisés s’empressent d’habiller ainsi leurs enfants, et de les faire briller à cette procession, ce qui est du bon ton, et de plus un acte de piété. L’émulation, la vanité animent les familles; c’est à qui parera le mieux son _angelo_. Ils sont chargés de bijoux, et le grand art de la coiffure est de faire flotter, entre les ailes, de longues tresses de cheveux. Lorsqu’ils passent dans les rues, on les comble de caresses et de bonbons, et le peuple, séduit par la parure, la jeunesse, la grâce et l’air de dévotion de ces jeunes enfants, les regarde avec des sentiments d’admiration, d’intérêt et de respect, et souvent s’imagine voir de véritables anges. Sans doute plus d’un de ces jeunes séraphins est devenu dans la suite un vrai diable. Après eux marchent les diverses confréries avec leurs saints respectifs, dont la plupart sont de bois, et revêtus d’un habit de velours ou de soie; leur tête est ornée d’une couronne de fleurs. Un second chœur de musiciens, et des nuages d’encens, annoncent le vénérable (le saint-sacrement), et une foule d’hommes et de femmes, parés de leurs plus beaux habits, terminent le cortége. Si la matinée a été consacrée à la religion, l’après-dînée l’est au plaisir. Pour la _corrida_ (la course du taureau) on avait élevé deux amphithéâtres aux deux extrémités de la place; les banquettes, les balcons fléchissaient sous le poids des spectateurs. Mais un plus vaste tableau frappait ma vue: les clochers, les toits des maisons, le pont voisin, les édifices au-delà du fleuve, les collines, le couvent des franciscains, étaient couverts de la foule innombrable des curieux. Cette perspective me parut bien plus agréable que la course du taureau, qui n’est pas la grande course: on l’appelle _las corridas de novillas_ (course des jeunes taureaux). L’animal ne reçoit que des blessures légères; on le harcèle, on le pique, jusqu’à ce qu’il soit excédé de fatigue. Le corrégidor donna le signal, et un huissier, vêtu de blanc, ouvrit la barrière au taureau, qui se précipita dans l’arêne. L’huissier eut à peine le temps de s’élancer sur l’estrade; _los afficionados_ (les amateurs) attendaient l’animal. Il parcourut d’abord toute l’enceinte pour chercher une issue. Bientôt il se trouva vis-à-vis de ses assaillants, qui lui présentaient des piques, des fourches, des bâtons, des parasols; chacun se disputait à qui mettrait le premier son chapeau ou son manteau sur les cornes de l’animal, qui bientôt fut couvert de _banderillas_. Il s’enfuit en mugissant et en versant des flots de sang. Alors on cria de tout côté: _perros, perros_ (les chiens), et aussitôt on lâcha un dogue. Les deux combattants, guidés par leur instinct, s’observèrent, s’attaquèrent avec adresse et courage le dogue, pour éviter les cornes du taureau, tournait autour de lui, l’assaillait par les flancs; son ennemi tenait ses cornes en arrêt, et les lui présentait sans cesse. Plusieurs fois il le saisit et le lança dans l’air. Cependant le chien parvint à le prendre à la gorge, et le taureau, l’entraînant, cherchait à l’écraser sous ses pieds ou contre la barrière; alors on détacha un autre chien, qui s’attacha à ses oreilles. Le taureau, en courant, les secouait rudement; mais les chiens ne lâchaient point leur proie. Enfin huit hommes vigoureux s’avancèrent, prirent le taureau par la queue, ensuite par les pieds de derrière, le renversèrent, lui serrèrent les parties, ce qui, le privant de ses forces, le fit rester sans mouvement, et les chiens l’abandonnèrent. On fit alors entrer des vaches; le taureau se releva, et les suivit hors de l’arêne. Pendant le combat, les bravo, les vociférations des spectateurs, retentissaient au loin; ils agitaient leurs mouchoirs en l’air, et dans les entr’actes, ils prenaient la _merienda_ (le goûté).

Le soir on nous régala d’une scène plus comique. La place était illuminée avec des fagots de sapin et des tonneaux enduits de graisse de haleine, et la place remplie de monde. Tout-à-coup on lâcha un jeune taureau dont les cornes étaient enveloppées de boules de cuir; les feux, la foule, la musique, épouvantèrent tellement ce jeune animal, que dans son effroi, il se jeta au milieu des spectateurs, et renversa plusieurs personnes. Tout fuyait, et moi comme les autres; alors des hommes se jetèrent sur lui, et l’enveloppèrent d’un manteau. On lui attacha des fusées: ses bonds, sa frayeur et ses mugissements divertirent beaucoup les spectateurs. Qui croirait, monsieur, que je vous fais le récit d’une fête religieuse?

La conversation de M. Jacob-Dominique me rendit le voyage très-agréable. Nous nous séparâmes en entrant à Cordoue. Je lui dis, en le quittant, que je souhaitais qu’il vît bientôt son temple rebâti sur la montagne de Sion, et l’arrivée du Messie avec le prophète Élie. Il me répondit que, peut-être, il ne les verrait pas; mais que ses neveux ou petits-neveux jouiraient infailliblement de ce bonheur.

J’allai loger chez don Pacheco, qui me reçut avec la plus tendre amitié. Je lui demandai des nouvelles de sa fille. Je n’ai pas voulu la voir, me dit-il, et je ne la verrai jamais. Mon confesseur veut que je lui pardonne. Tout ce que je puis faire pour elle, lui ai-je dit, c’est de retirer ma malédiction: je ne veux pas être la cause de sa damnation. Je lui ai renvoyé ses hardes, ses rosaires, ses reliques, les diamants de sa mère; à l’égard du seigneur la Roca son époux, je renonce à me battre avec lui, d’abord parce qu’il n’est pas gentilhomme; en second lieu, parce que l’église l’a fait mon gendre, et qu’il est le mari de ma fille, quoique sans mon consentement.

Je trouvai à Cordoue deux lettres: une de ma mère, qui me félicitait de mon mariage, qu’elle croyait déjà célébré, et qui m’apprenait le sien avec un lieutenant-colonel retiré, âgé de soixante ans. Elle me disait que la solitude, l’abandon où elle était, contristaient son ame, et pesaient sur sa vie, et qu’elle avait cherché dans un époux un soutien et un ami. L’autre lettre était de don Inigo Flores, qui m’exhortait à ne pas regretter une femme du caractère de Séraphine; que j’étais trop heureux d’être sorti de ses filets; que la beauté, surtout en ménage, était le moindre mérite d’une femme. Il ajoutait: Ma fille ne conçoit pas que l’on ait pu vous trahir. Au reste, je suis fort content d’elle; ses soins et sa tendresse me font oublier ses fautes et l’égarement d’un jour: elle est la consolation et le charme de ma vie. Je ne lui vois aujourd’hui qu’un défaut; c’est celui d’une dévotion exagérée. Elle confond la superstition avec la piété. Je la grondai l’autre jour, elle m’avouait qu’elle regardait comme des hommes sans moralité et sans vertu, tous ceux qui étaient hors de la religion romaine. Il finissait par ces phrases: «Revenez, mon cher chevalier, oublier avec nous l’inconstance de Séraphine et vos chagrins: s’il est quelque bonheur sur la terre, il est au sein de l’amitié et de la confiance.» Ah! m’écriai-je à cette lecture, si j’avais aimé dona Rosalia, elle ne m’aurait pas abandonné pour un autre. Je répondis à ma mère que mon mariage était rompu; que je serais toujours heureux de son bonheur, et que j’espérais avoir le plaisir de l’embrasser bientôt.

Après un jour de repos, don Pacheco s’empressa de me montrer les beautés de la ville. Nous commençâmes par la cathédrale; d’abord nous nous arrêtâmes dans un bois d’orangers contigu à l’une des extrémités de l’église. En entrant dans ce bois, le chant harmonieux des oiseaux, la fraîcheur de l’ombrage entretenue par des fontaines qui coulent aux pieds des orangers, l’aspect de ces eaux, me firent éprouver les sensations les plus douces. Quand nous fûmes dans l’église, don Pacheco jouit de ma surprise. J’étais frappé de son étendue et de sa magnificence. J’y comptai vingt-neuf nefs en longueur, et dix-neuf en largeur, décorées par plus de mille colonnes de jaspe de diverses couleurs. Le maître-autel est sous un dôme superbe, dont l’enceinte est si vaste, qu’il ressemble à une église. Le tabernacle est une espèce de temple surmonté d’un dôme entouré de figures de bronze doré, hautes de quinze pouces, représentant les apôtres. Les colonnes sur lesquelles repose le tabernacle, sont de jaspe veiné et nuancé de plusieurs couleurs. L’église a six cents pieds de longueur, et deux cents cinquante de largeur; on y entre par dix-sept portes couvertes d’arabesques. Ce temple du vrai Dieu, me dit don Pacheco, était jadis une mosquée bâtie par Abderame dans le huitième siècle; il voulait en faire la première mosquée du monde après celle de la Mecque. Quatre mille sept cents lampes éclairaient nuit et jour cette mosquée, et consumaient par an près de vingt mille livres d’huile. On brûlait aussi soixante livres de bois d’aloès et autant d’ambre gris pour les parfums. Il faut convenir, ajoutait don Pacheco, que ces Maures étaient des hommes magnifiques et braves. J’aime beaucoup leurs fêtes, leur galanterie; cependant, s’il existait encore dans un coin de l’Espagne quelques individus de cette nation, j’irais les combattre à outrance à cause de leur religion.

Ce fut en 1236 que Ferdinand fit de cette mosquée la cathédrale de Cordoue. Don Pacheco me montra un crucifix gravé sur une colonne de marbre par l’ongle d’un esclave chrétien qui y était enchaîné. C’est un ouvrage, disait-il, miraculeux. Je fus de son avis. Nous allâmes voir ensuite la petite chapelle où le Coran était renfermé. Elle était en grande vénération chez les Maures. Nous visitâmes encore la chapelle toute dorée où est la statue équestre de saint Louis, roi de France. C’est un grand saint, me dit don Pacheco. — Et de plus un grand roi, ajoutai-je; on n’a d’autre reproche à lui faire que les croisades. — Non, par saint Jacques, s’écria don Pacheco: je voudrais qu’on les recommençât, j’y volerais un des premiers. J’abhorre les Turcs et leur Mahomet, et je donnerais la moitié de mon bien pour monter au Calvaire où Jésus fut crucifié, et pour baiser son tombeau. Il me raconta ensuite que Ferdinand avait obligé les Maures, après la prise de Cordoue, à rapporter à Compostelle, sur leurs épaules, les cloches de cette cathédrale: il y a environ cent quatre-vingts lieues de distance. C’était par droit de représailles: les Maures, deux cent soixante ans auparavant, avaient forcé les Chrétiens de Compostelle d’apporter de cette même manière, à Cordoue, les cloches de leur cathédrale.

La grande place de Cordoue est superbe, par son étendue, et par le nombre des maisons qui l’environnent, qui toutes ont des portiques agréables et très-commodes. C’est dans cette place, me dit don Pacheco, que se font les courses des taureaux. Je lui répondis que j’aimerais mieux y voir les magnifiques tournois des Maures.

En allant dîner, don Pacheco m’annonça que c’était vendredi, et que je ferais maigre. Je ne puis, disait-il, sans pécher mortellement, vous donner de la viande; mais vous dînerez avec la marquise dona Theresa, à laquelle je suis très-attaché, et dont le mari commande depuis deux ans dans la nouvelle Espagne. C’est une femme charmante, mais excessivement jalouse; elle m’arracherait les yeux à la moindre infidélité. Nous aurons aussi le père don Basile, mon confesseur, qui sera le vôtre, si vous le désirez. Ma foi, lui dis-je, je n’ai sur ma conscience que des péchés français, et je les rapporterai dans ma patrie. Cette observance du maigre à table avec son confesseur et sa maîtresse ne m’étonnait pas. Le duc de Berri, frère de Louis XI, soupait avec la sienne et son aumônier, lorsqu’il fut empoisonné par ce misérable prêtre, que le roi avait séduit.[63]

Don Pacheco, pendant le repas, fut très-galant pour sa maîtresse, très-attentif pour son confesseur, et très-aimable pour moi. Le moine jacobin nous apprit, au sujet du carême, que jadis on arrachait la langue à tout impie qui mangeait de la chair dans ce saint temps. J’observai qu’il aurait mieux valu lui arracher les dents si nécessaires à la mastication. En Turquie, ajoutai-je, on verse du plomb fondu dans la bouche d’un homme qui a bu du vin. _Per la Virgen_, s’écria don Pacheco, si j’avais eu le malheur d’être né Musulman, je boirais du vin, j’aurais des femmes tant que je pourrais; et puisque je devrais être damné, je ferais mon paradis dans ce monde!

Le père don Basile, qui croyait que Dieu avait renouvelé pour lui le miracle de l’apostolat, fut de son avis; et, à ce sujet, il nous lit un panégyrique de saint Dominique, fondateur de son ordre. C’est, dit-il, un de nos plus grands saints; nous lui devons l’institution du rosaire dans lequel la mère de Dieu est invoquée cent cinquante fois. Ce grand saint, animé par un zèle apostolique, a combattu en personne, le crucifix à la main, dans l’armée du comte de Monfort, contre les Albigeois. Notre ordre a donné à l’église trois papes, quarante-huit cardinaux, six cents archevêques, et quinze cents évêques; de plus, quantité de patriarches, de saints, de confesseurs de rois, et une foule de fameux théologiens. Je convins que l’univers avoit de grandes obligations à son ordre. Par saint Pierre et saint Paul, s’écria-t-il, les jacobins sont les colonnes du temple du Seigneur; et tant qu’ils existeront, nul Samson ne pourra les ébranler...

La marquise à son tour nous parla des visions béatifiques de son aïeule, et de ces visions, passa aux intrigues galantes de la ville, que la médisance assaisonna de son sel piquant. Don Pacheco nous entretint de la bravoure espagnole, de leurs hauts faits d’armes, et de l’antiquité des grandes maisons d’Espagne, les premières de l’Europe. J’écoutais tous ces récits avec admiration, approuvant tout d’un signe de tête et de quelques monosyllabes; ce qui me rendait un convive très-intéressant. L’après-dînée, pendant que la sieste fermait tous les yeux et toutes les portes des maisons, j’allai parcourir la ville; les rues étaient presque désertes, et n’offrent guère plus de population aux autres heures. Beaucoup de maisons sont inhabitées. Quel dommage, disais-je, qu’un aussi beau climat, une terre si fertile soit dénué d’habitants, tandis que les hommes sont entassés sur les glaces de Pétersbourg et sous les brouillards de la Hollande! Mais si les hommes sont rares à Cordoue, les églises et les cloîtres y sont très-nombreux, et toujours assiégés d’une foule de mendiants qui vivent d’aumônes et de paresse. Cordoue est dans une situation charmante, au bord du Guadalquivir, que l’on traverse sur un pont magnifique; du côté du nord, la ville est dominée par la chaîne des montagnes de la Sierra-Moréna, sur la pente desquelles on trouve des jardins très-agréables, des vignes, des forêts d’orangers, de citronniers, d’oliviers et d’arbres fruitiers. Ces montagnes sont entrecoupées de vallées délicieuses, rafraîchies et arrosées par nombre de fontaines et de ruisseaux. Enchanté de l’aménité de ce lieu, je m’écriai: _O fortunatos nimium sua si bona norint_! Ah! si Séraphine avait été fidèle, c’est au bord de ces ruisseaux, à l’ombre de ces orangers que j’aurais joui de ses doux entretiens, de ses tendres caresses; que, dans les ravissements de l’amour, de l’aspect de la beauté du ciel, j’aurais adressé à l’Être-Suprême l’hymne de la reconnaissance! Au midi du Guadalquivir, on aperçoit une grande plaine. Les faubourgs de la ville sont très-vastes et très-beaux.

Le lendemain, en prenant le chocolat dans la chambre de don Pacheco, je m’amusai à observer la forme bizarre de son lit. La couchette était un assemblage de planches dorées posées sur les carreaux, et sur ces planches étaient deux matelas: ce lit sans rideaux n’avait d’autre ornement que la dorure des planches; au lever du maître, tout cet attirail est enlevé, et rangé dans un coin de la chambre.

Après le déjeûné, mon hôte me dit qu’il avait une nouvelle voiture, et que, si je voulais, nous irions l’essayer à la promenade. J’accepte. Nous descendons aussitôt; je veux y monter, mais il m’arrête, en me disant: nous suivrons le carrosse à pied jusqu’à l’église; je veux, pour éviter les malheurs qui pourraient survenir par la suite, qu’il ait eu d’abord l’honneur de porter notre Seigneur J. C. J’approuvai un acte religieux qui inspire de la confiance. La superstition est une maladie de la religion, qui quelquefois la soutient, et l’affermit.