Voyage en Espagne du Chevalier Saint-Gervais (1 de 2)

Part 3

Chapter 33,930 wordsPublic domain

Depuis mes amours de Toulouse, mon cœur, occupé de carnage et de gloire, n’avait plus senti ces mouvements si doux, qui raniment la vie, et en l’agitant nous la rendent plus chère. Mais enfin l’espérance et l’amour, avec tout leur prestige, entrèrent dans mon ame et l’enivrèrent de leurs délices. Un jour, me promenant avec la mère et la fille, madame de Montheil, qui marchait avec peine appuyée sur mon bras, me dit: «Je vais m’asseoir; promenez-vous là devant avec Cécile qui a besoin de faire de l’exercice.» Je fus ravi de cette occasion. Lorsque nous fûmes seuls, Cécile me dit: «Je passerais sans peine mon hiver dans ces montagnes, au milieu des glaces et des neiges, et des torrents dont le bruit m’attache en me fesant frissonner. — Vous comptez sans doute sur le charme de votre présence qui adoucirait l’âpreté de ce climat? — Non, je compterai sur mon penchant pour ces beautés sauvages et terribles. L’aspect d’une nature riante réjouit l’ame, mais ne la remue pas, ne lui fait pas une impression aussi profonde que la vue d’une belle horreur. — Il faudrait donc être bien malheureux pour intéresser la vôtre? — Je crois que la pitié s’en ouvrirait plus aisément l’accès que la gaîté et le contentement. — En ce cas, mademoiselle, il me sera bien difficile de vous plaire; car, lorsque je vous vois, je ne puis m’empêcher d’être heureux. Loin de vous je suis triste, mais vous ne me voyez pas, vous n’entendez pas mes soupirs. — Heureusement pour moi, dit-elle en souriant; il faudrait vous plaindre et m’intéresser à un malheur imaginaire?» Un montagnard qui passait auprès de nous rompit cet entretien, en me demandant une prise de tabac; je lui répondis que je n’en prenais pas. — «Tant pis, c’est une bonne chose.» Puis il ajouta en me regardant marcher: «Pour un boiteux (car je boitais encore un peu), vous avez là une femme que je troquerais volontiers contre la mienne.» Ce propos nous fit rire, mais nous étions auprès de madame de Montheil, et je ne pus renouer notre entretien. Deux jours s’écoulèrent sans que je pusse trouver l’occasion de parler en particulier à Cécile. Cependant mon ame flottait dans une incertitude accablante; son regard, sa douceur, ses prévenances, ses paroles flatteuses, tout paraissait me promettre son cœur, et cependant elle éludait toute déclaration, évitait même de se trouver tête à tête avec moi. Après beaucoup d’indécision, je résolus de hasarder une lettre, où je peignis ma passion avec les termes les plus expressifs. Je mis cette lettre sous ses yeux dans un sac à ouvrage; elle rougit, mais elle ne put la refuser. Je lui dis à l’oreille: de grâce, daignez la lire. Elle sortit quelques minutes après pour en faire la lecture. Elle rentra bientôt, le visage un peu coloré, et jeta sur moi un regard triste et touchant. Quand elle put me parler sans être entendue de sa mère, elle me dit: «Demain, je vais déjeûner seule, à dix heures, chez madame de Pernay; trouvez-vous dans la rue, je prendrai votre bras, et je répondrai à votre lettre de vive voix.» Ces mots, prononcés d’un ton moins affectueux qu’à l’ordinaire, me donnèrent quelque inquiétude et me firent attendre avec impatience l’heure du rendez-vous. Que la vie d’un amant serait courte, s’il pouvait hâter la marche du soleil comme celle d’une montre! Le lendemain, à neuf heures du matin, j’étais en faction dans la rue. Cécile parut à dix heures précises; elle prit mon bras, en me disant, vous êtes exact; et puis elle garda le silence, marchant les jeux baissés. J’aperçus sur sa physionomie je ne sais quel embarras, une hésitation qui m’alarma. Mademoiselle, lui dis-je, vous m’avez promis une réponse verbale. — J’en conviens. — Vous semblez hésiter? — Je voudrais la différer; mais vous l’exigez, je vais vous ouvrir mon ame avec toute la franchise de mon caractère et la sincérité que vous méritez: je vous trouve très-aimable, et votre cœur me plaît, m’attache autant que votre esprit; vous m’avez inspiré l’amitié la plus tendre, mais je ne puis vous aimer comme vous le désirez. — O ciel! je suis bien malheureux! — Écoutez-moi jusqu’à la fin, sans chercher à m’affliger; vous arrivez trop tard: mon cousin, le vicomte de Beaupré, m’aime depuis un an de l’aveu de mes parents. Notre mariage est arrêté, et doit se faire au retour des eaux. — Votre sincérité me donne la mort; je ne vous verrai plus, je pars demain. — Pourquoi ce départ, pourquoi vous désespérer et m’affliger? Mon amitié est-elle sans prix à vos yeux? Ne comptez-vous pour rien le plaisir que ma mère et moi avons à vous voir? Restez avec nous, je vous en conjure; ne me rendez pas le séjour de Barrège odieux. L’idée de vous savoir malheureux troublerait, contristerait ma vie. — Eh bien! je resterai pour vous voir, vous adorer et souffrir en silence. Nous étions alors devant la maison de madame de Pernay, et nous nous séparâmes. Navré de douleur, je rentrai chez moi; je voulus lire: mes yeux étaient sur le livre et ma pensée ailleurs. Je rejoignis mes camarades, et je n’entendis rien à leur conversation. J’allai me promener, et je m’en trouvai mieux, car je n’étais qu’avec Cécile. Je retournai l’après-dînée chez sa mère; elle me trouva triste, m’en demanda la cause. — J’ai reçu, ce matin, une nouvelle fâcheuse. A ces mots Cécile jeta sur moi un regard touchant. Un moment après; sa mère entra dans un cabinet. Cécile alors me tendit la main, en me disant: Je vous en prie, ne vous affligez pas; vous me faites beaucoup de mal. En réponse, je pris sa main, la baisai et la baignai d’une larme. — Soyez mon ami, ajouta-t-elle; reprenez votre gaîté. — Ah! vous ne m’aimez pas! — Je vous aime beaucoup... d’amitié; peut-être vous aurais-je aimé autrement si vous étiez venu le premier.

Cependant peu à peu je m’accoutumai à cette situation. Je passais avec la mère et la fille une partie de la journée. La douceur de Cécile, ses amitiés, ses regards, ses discours trompaient mon imagination et me fesaient oublier mon rival. Je lui disais un jour: Vous comptez bien sur vos appas, car vous négligez votre parure. — C’est que si je vous plais, je me trouve assez parée. D’ailleurs le cadre d’un tableau ou la reliure d’un livre n’en font pas la beauté. Lorsqu’elle apercevait sur mon front quelque nuage de tristesse: Quoi! me disait-elle, vous n’avez donc plus de plaisir à me voir, à m’aimer? — Je sens à vous aimer un charme inexprimable; vous ne faites pas un geste, ne dites pas un mot, ne jetez pas un regard que je n’y attache un vif intérêt de plaisir ou de peine. Hier un jeune officier vous baisa la main, j’en souffris; bientôt après vous m’honorâtes d’un regard, et je fus consolé.»

Cependant le dénouement approchait. J’étais prié à dîner chez madame de Montheil; nous avions arrangé pour l’après-dînée une promenade charmante pour aller goûter sur l’herbe: la mère prenait une monture, et Cécile et moi devions suivre à pied. Ma cuisse se fortifiait, je ne boitais presque plus. La perspective d’une promenade si agréable me rendit la matinée délicieuse.

A l’heure du dîner, transporté de plaisir, j’arrive chez madame de Montheil. J’y trouvé un jeune homme en bottes, portant l’uniforme du régiment du roi. Je restai comme frappé de la foudre: je pâlis; mon sang glacé s’arrêta dans mes veines; un cruel pressentiment m’annonçait l’arrivée de mon rival. Je regarde Cécile, et je la vois dans le fond de là chambre, immobile, les yeux baissés. Sa mère, loin de tout soupçon, s’avance d’un air riant, et me dit: Chevalier, je vous présente le vicomte de Beaupré, notre ami, et bientôt mon gendre.

Troublé et interdit, je balbutiai je ne sais quelle réponse. Madame de Montheil, étonnée de mon trouble, m’en demanda la cause. Je répondis que j’avais eu la fièvre toute la nuit, et un mal de tête violent qui durait encore; que je m’étais traîné avec peine chez elle pour venir m’excuser, et la prier de ne point m’attendre à dîner.

Cette aimable dame, touchée de mon état, me pressa beaucoup de rester, me promettant ses soins et ses secours. Cécile alors se lève, vient à moi, et me dit de l’air le plus affectueux: Restez, vous nous ferez grand plaisir; nous tâcherons de vous distraire. — Je vous serais à charge; j’ai besoin de repos, permettez que je rentre chez moi: je reviendrai dès que je me sentirai mieux. — Mais, retourner seul! me dit sa mère; à peine vous pouvez vous soutenir.

Alors le vicomte offrit de me donner le bras; j’eus beau refuser: sur ses instances et celles de madame de Montheil, il fallut accepter. Cécile me dit: Revenez le plus tôt que vous pourrez; votre maladie nous fait bien de la peine...

Voilà donc mon heureux rival qui me donne le bras, m’accable de soins, de prévenances, me parle de mon indisposition, m’offre ses services; mon embarras, ma confusion croissaient avec ses marques de bonté et d’amitié; j’hésitais, mes réponses étaient succinctes et insignifiantes. A cette aménité de mœurs, le vicomte joignait une figure charmante, et mon ame flottait entre la jalousie et la reconnaissance: tantôt je lui pardonnais son bonheur, tantôt j’en étais désespéré.

Lorsqu’il m’eut quitté, loin de rentrer chez moi, j’allai m’égarer dans les montagnes. L’aspérité des lieux, l’aspect triste et sauvage de ces rochers arides et menaçants, le silence profond de ce désert, la chute, le bruit des torrents, tout ce deuil de la nature si analogue à la situation de mon ame, nourrissait sa tristesse, semblait l’y attacher plus fortement. Vingt fois je m’écriai: Ah! Cécile, Cécile! et l’écho me répondait: Cécile.

Fatigué de marcher, je m’assis au pied d’un sapin. Je m’y livrais à la plus sombre rêverie quand tout-à-coup le son d’une musette frappa mon oreille. Ces modulations douces et plaintives, que la mélancolie écoute avec tant d’intérêt, suspendirent ma douleur; j’écoutai avec attendrissement et je versai des larmes; elles me soulagèrent; et quand ces sons eurent cessé, je me levai et retournai chez moi plus mélancolique, mais moins malheureux.

Le lendemain, à peine avais-je quitté mon lit, que j’entendis frapper à ma porte. J’ouvre; quel étonnement! je vois le vicomte. Je viens, me dit-il, de la part de ces dames, m’informer de votre santé. — Je regrette la peine que vous vous êtes donnée; je me trouve un peu mieux. — Vous verra-t-on aujourd’hui? — Je ferai mon possible. — Votre absence nous afflige tous; moi-même j’ai le plus grand désir de faire voire connaissance; mais je vous tient debout, asseyons-nous.

Maintenant permettez, chevalier, que je vous parle avec franchise et cordialité, comme il convient entre camarades. Au premier coup d’œil vous m’avez inspiré de l’intérêt; votre trouble subit à mon aspect, votre maladie, que je crois supposée, m’ont fait soupçonner vos sentiments pour mon aimable cousine. Je lui ai fait part de mes doutes, et son ame noble et pure, que n’a jamais terni le souffle du mensonge, m’a tout avoué, votre amour, vos assiduités et son amitié pour vous. Je suis désolé de faire votre malheur; mais jugez-moi. Je suis attaché depuis près de deux ans à mademoiselle de Montheil; nos parens respectifs ont approuvé notre amour et notre mariage; et je viens la chercher pour la mener à l’autel: voyez ce que je dois faire, ce que vous feriez à ma place. — Peut-être je ne serais pas aussi généreux que vous; mais du moins je sais apprécier un procédé si beau: je renonce à l’amour, mais dédommagez-moi, par votre amitié, de la perte que je fais. — Je vous la promets en échange de la vôtre; de plus, vous aurez celle de ma cousine, qui m’a déclaré que, si vous souffriez, vos peines troubleraient son bonheur. Vous verra-t-on à dîner? Cécile et sa mère vous attendent. Nous partons dans trois jours: accordez ce temps à notre amitié. — Oui, je m’y rendrai; je veux m’accoutumer à votre bonheur. — Adieu, chevalier; je vais vous annoncer, et porter la joie dans le cœur de Cécile.

Cet entretien, l’aimable franchise du vicomte, firent tomber le voile qui couvrait mes yeux, obscurcissait ma raison; et mon ame, amollie par les délices de l’amour, reprit tout son ressort. Cependant, en entrant chez madame de Montheil, j’éprouvai un saisissement qui altéra mes traits; Cécile, qui s’en aperçut, vint à moi, et me dit: Craignez-vous vos amis? ils ont tant de plaisir à vous voir! — Hélas! non; mais je suis un convalescent encore bien faible. — Laissez agir le temps et la raison.

Madame de Montheil, qui n’avait aucun soupçon, me fit de tendres reproches sur mon absence et mon entêtement à fuir mes amis.

Cependant le vicomte eut la délicatesse de s’occuper plus de moi que de sa cousine, et paraissait la négliger. Cécile, de son côté, mettait tant de grâce, de sensibilité dans ses regards, dans ses expressions, que je commençai à leur pardonner leur amour; et je crois même que j’aurais pardonné à Cécile une infidélité réelle.

Les trois jours s’écoulèrent, et l’instant de la séparation arriva. Cécile, avant de monter en voiture, me dit: Mon cher chevalier, ne nous oubliez pas; songez que l’amitié doit être encore plus fidèle que l’amour. Je ne lui répondis rien; j’avais le cœur oppressé, et, ne pouvant retenir mes larmes, je m’évadai sans faire des adieux. Le vicomte me poursuivit, m’embrassa, et me fit promettre d’aller le voir au château de son père, où devait se célébrer le mariage.

Le séjour de Barrège me devint insupportable, et je partis le lendemain. J’étais entièrement rétabli, et je n’ai plus boité que parfois dans les variations du temps. J’allai dans la terre de mon père chercher au sein de ma famille des consolations contre les disgrâces de l’amour.

La vie de la campagne paraît triste, insipide, monotone aux ames arides et agitées par les passions, et infectées des vices de la société. L’ennui file leurs heures éternelles. Sans doute à la campagne il y a des moments de langueur; mais quoi! l’ennui craint-il le séjour des villes? ne se trouve-t-il pas au milieu des grandes sociétés, des fêtes bruyantes, dans les salons des grands, à leurs spectacles? C’est là qu’est son séjour habituel. L’ennui est une maladie de l’esprit humain. Si l’on peut s’en défaire, c’est au sein d’un air pur, élastique, et des beautés riantes et vraies de la nature. Mon père me disait: Je vois avec plaisir que tu as un bon esprit et un bon cœur; que tu aimes la campagne; mais ce n’est pas encore pour toi le temps de la retraite; il faut payer ta dette à la société: un gentilhomme ne doit se retirer dans sa terre qu’avec la croix de Saint-Louis, s’il est catholique, ou avec des titres de gloire, s’il est protestant. Dans le calme heureux des champs, dans le sein de ma famille, je n’oubliai pas l’aimable Cécile; mais il se mêlait à ce souvenir un charme, une douceur qui tempéraient l’amertume de mes regrets.

Mais tout-à-coup Melpomène vint s’emparer de mon imagination et fixer mes pensées. Après souper, me promenant dans le jardin, par un beau clair de lune, dans une inspiration soudaine, je conçus le projet d’une tragédie. Tourmenté de cette idée malgré moi, car, qui connaît la cause de nos idées et de notre volonté? j’aiguisai le poignard de la muse tragique pour assassiner Tarquin-le-Superbe, le héros de mon drame. Dans la chaleur de la composition, j’aurais passé la nuit dans un délire poétique, et dans le jardin, si mon père ne m’avait fait appeler. Mais, éveillé des l’aurore, je courus dans le bois où, le charme des vers entraînant mon imagination, je commençai à dialoguer une scène du quatrième acte, avant d’avoir fait mon plan. Le dîner sonné, je vins me mettre à table, le visage enflammé, les cheveux hérissés; j’avais l’air d’un conspirateur. En effet, je conspirais contre Tarquin. Mon père me demanda, en riant, si je voulais renouveler les guerres de la religion, et me faire chef de parti, comme les Coligny, les Rohan. Non, lui dis-je, je n’en veux qu’aux tyrans de Rome. Il me remit alors une lettre qui venait d’arriver; elle était du vicomte de Beaupré, qui me fesait part de son mariage, et me rappelait ma promesse de venir passer quelque temps avec eux. Cécile avait mis, par apostille: «J’ai prononcé hier le _oui_ éternel; venez, mon digne ami, partager et augmenter mon bonheur». Je me rendis à ces tendres invitations: mon congé expirait dans deux mois, et je résolus de les donner à l’amitié. Mon père approuva cette visite; et deux jours après je partis pour Alby. Le château du vicomte était auprès de cette ville. Je fus reçu par ces jeunes époux comme un frère; et par le père du vicomte, comme l’enfant de la maison. L’hymen et le bonheur semblaient avoir embelli la vicomtesse; mais son ame était le plus doux de ses charmes. Née avec le besoin d’aimer, sa sensibilité se répandait autour d’elle, comme dans un beau jour d’été la chaleur se propage dans la nature. Cette sensibilité s’étendait sur tous les animaux, qu’il fallait bien se garder de maltraiter en sa présence. Quand son mari, grand amateur, revenait de la chasse, elle lui demandait: Combien avez-vous massacré de pauvres bêtes? Elle portait elle-même des secours sous les toits de l’indigence. Ces secours, disait-elle, administrés par nous, sont plus efficaces, consolent mieux l’homme souffrant. Bien des femmes exercent la charité pour Dieu, par l’espoir de ses récompensés. Cécile, entraînée par son cœur, ne songeait qu’au plaisir de faire du bien. Nous allions nous promener tête à tête dans les bois; elle était alors vêtue d’un habit d’amazone; un chapeau de paille couvrait ses beaux cheveux blonds. Nous fesions des courses très-longues, et parfois nous nous reposions au bord des ruisseaux, dans des sites agréables. Que sa gaîté, son ingénuité étaient aimables dans ces moments! Mais loin que tant d’attraits réunis rallumassent un amour mal éteint, l’hymen et l’amitié la couvraient à mes yeux d’un voile sacré. Quel trésor que l’amitié d’une femme douée d’esprit, d’appas, et d’une ame pure et tendre! Un jour, assis tous deux à l’ombre d’un bois où gazouillaient un essaim d’oiseaux, elle s’écria, dans une plénitude de bonheur: Que Dieu est bienfesant! que je dois l’aimer! que ma vie est douce à la campagne, au sein de la nature, avec un époux et un ami! Puisse cette félicité durer long-temps!

Une autre fois, nous trouvâmes une jeune fille qui pleurait, se désolait. Qu’as-tu, ma chère amie, lui demanda Cécile en l’abordant. — Ah, madame, je n’ose retourner chez mon père; il me battrait. — Et pourquoi? — Je me suis endormie dans le bois, et j’ai perdu notre chèvre; elle s’est échappée; oui, mon père va me battre. Mon Dieu, ma pauvre chèvre! je l’aimais tant! Ce qu’elle disait en versant un torrent de larmes. — Eh bien, répliqua la généreuse Cécile, va lui dire que c’est moi qui l’ai prise, qui la veux acheter, et que je le prie de venir chercher son argent au château.

Cécile pratiquait sa religion sans enthousiasme, j’ose dire sans réflexion. Elle croyait, parce que c’était son devoir de croire; mais elle ne pouvait se persuader que Dieu punit la faiblesse humaine d’une éternité de tourments. Elle disait que les prédicateurs le calomniaient en le représentant comme un Dieu irascible et vindicatif. Ah! s’écriait-elle, j’aime trop cet Être suprême, cet éternel bienfaiteur, pour croire qu’il veuille se venger si cruellement d’une faible créature! Sans adopter la mysticité de madame Guion, comme elle, Cécile aimait Dieu d’un amour pur et désintéressé.

Un jour je lui demandai si elle croyait que les protestans seraient damnés. — Non, je ne le pense pas, car je serais bien malheureuse en paradis si je savais en enfer mes frères et mon ami.

Larochefoucault prétend qu’il n’est point de mariages délicieux; il ne connaissait sans doute que les mariages de Paris; mais s’il avait vu dans leur château, au fond d’une province, ces deux jeunes époux toujours occupés l’un de l’autre, ne se séparant qu’avec regret, et se cherchant sans cesse, n’ayant qu’une volonté, qu’un désir, et deux ames fondues, pour ainsi dire, l’une dans l’autre, alors il aurait cru aux délices de l’hymen. Pour moi j’étais touché, ravi de ce tableau du bonheur. Quand j’étais seul avec Cécile, je me croyais avec un ange; son visage en avait la sérénité, et son ame la pureté. Que le temps fut rapide dans ce séjour fortuné! Il fallut le quitter; mon congé expirait, et je voulais arriver à Bordeaux, où était alors mon régiment, le jour de son expiration: lorsque j’annonçai mon départ à la vicomtesse, son visage pâlit, son ame se glaça; mais bientôt, remise, elle me dit: Partez, puisque votre devoir l’exige; mais il est bien douloureux de se quitter. Souvenez-vous que vous avez une tendre amie dans ce château, et une chambre qui sera toujours vacante quand vous n’y serez pas: nul étranger ne la profanera. Le vicomte me fit donner ma parole qu’au premier semestre je viendrais passer trois mois avec eux. Cécile me donna devant son époux une bague tissue de ses cheveux, en me disant: Gardez fidèlement ce gage de l’amitié; peut-être ce talisman vous portera bonheur: du moins je le désire vivement. Adieu, mon cher chevalier; je me flatte que, malgré les distances, nous serons souvent ensemble. Voilà les derniers mots que j’ai entendus de cette tendre amie. Je la trompai sur mon départ; je partis un jour plus tôt, au moment où l’aube commençait à poindre. En m’éloignant du château, dix fois je tournai la tète pour le revoir, en disant: Adieu, charmant séjour; adieu, Cécile, femme adorable; adieu, ma tendre et généreuse amie. J’avais le cœur navré, oppressé de tristesse; il semblait qu’un noir pressentiment m’annonçait que je ne la verrais plus. J’étais à cheval; je marchai lentement tant que je pus apercevoir le château, le clocher du village: dès qu’ils disparurent, je m’éloignai à grands pas.

J’arrivai heureusement à Bordeaux. Le maréchal de Richelieu y commandait, et y avait porté ses mœurs, et la corruption de la cour. Il en infecta les dames de la sienne; mais, avec les vices de Versailles, il ne put leur donner les grâces et le coloris séduisant qui en voilent la laideur.

Je fus bientôt dégoûté de cette société, d’où le gros jeu, l’adresse, la subtilité des dames pour fixer la fortune, et la galanterie effrontée, repoussaient tout homme honnête et délicat. Je parvins à être admis dans les sociétés du parlement, où je trouvai, chez les femmes, décence, amabilité, ton de la bonne compagnie; et parmi les magistrats, esprit, sagesse, bonté, et beaucoup d’instruction. J’eus le bonheur de faire la connaissance du président de Secondat, fils du célèbre Montesquieu. Il n’avait ni le brillant, ni la vivacité, ni le génie de son père. Il était grave, sérieux, mais doux, obligeant, et d’un savoir profond. Il prit ma jeunesse en amitié, me prêta des livres, m’éclaira de ses conseils. Un jour je lui montrai une ode de ma façon. Mon cher, me dit-il, c’est du galimathias que je n’entends pas; d’ailleurs je n’aime pas les vers, et surtout les odes, auxquelles je suis toujours tenté de demander, comme Fontenelle le demandait à la sonate: _Belle ode, que dis-tu_? J’ai lu les odes de Rousseau et de Lamotte; celles du premier me paraissent manquer d’idées, et celles du second, de coloris et d’harmonie; j’aime beaucoup mieux la philosophie et la raison revêtues d’une belle prose, que d’une poésie faible et sans couleur. Mon père n’approuvait, ne goûtait les vers que dans les drames. L’abbé de Saint-Pierre annonçait la chute de la poésie dans les siècles de la sévérité et de la raison. Renoncez, croyez-moi, au métier de versificateur, dans lequel, comme le dit Boileau:

Il n’est pas de degré du médiocre au pire.

Cette leçon me désenchanta; je donnai son congé à Pégase; je le rappelai pourtant à la sourdine, pour finir ma tragédie de Tarquin-le-Superbe, dont je parlerai bientôt.