Voyage en Espagne du Chevalier Saint-Gervais (1 de 2)
Part 2
je visitai avec un respect religieux, comme si j’entrais dans un temple, le château, la chambre dans laquelle ce bon roi était né. Les vieux meubles, les portraits de famille, tout était dans le même ordre comme s’il devait revenir. Je croyais voir ce bon prince et respirer le même air qu’il avait respiré. «C’est dans cette chambre, me disais-je, où sa mère, en accouchant de lui, chanta une chanson béarnaise, où Henri d’Albret s’empara de l’enfant, son petit-fils, lui fit sucer du vin, et l’emporta dans sa robe. Ah! dis-je à son portrait, si tu avais marché à notre tête, nous n’aurions pas été battus à Crevelt et à Rosback!» Au sortir du château, j’allai me promener sur les montagnes que gravissait ce héros naissant avec de jeunes paysans de son âge, vêtu comme eux, souvent comme eux nu-pieds et tête nue, et mangeant du pain et du fromage. «Hélas! ces montagnes sont encore debout, et lui n’est plus!...»
Les environs de Pau sont charmants, et couverts de vignobles qui produisent le jurançon.
Tarbes est au milieu d’une plaine riante, fertile et belle par la majesté de ses formes. En quittant cette ville et côtoyant l’Adour, j’arrivai à Bagnière, le rendez-vous des infirmes et des voluptueux. Ses rochers, ses cavernes, ses cascades contrastent fortement avec ses sites agréables et champêtres. Il semble que la nature ait voulu y déployer sa puissance, son énergie et sa fécondité. Chaque maison de la ville a son jardin, sa prairie et son bosquet. Il n’est point d’ame sensible qui n’ait soupiré en se promenant dans la vallée romantique de Campan, qui n’y ait appelé l’amour, et désiré d’y vivre avec le doux objet de sa tendresse. De charmantes habitations éparses, et le cours sinueux de l’Adour embellissent cette vallée.
Barrège est enfoncé dans une gorge de montagnes. La ville est tout entière dans une rue longue et étroite. J’y trouvai nombre de militaires, victimes de la guerre, qui venaient y chercher la restauration de leurs membres.
Les premiers jours de mon arrivée, appuyé sur ma canne, j’allai m’asseoir sur les hauteurs de la vallée. Les torrents frémissaient et roulaient autour de moi; des nuages de vapeurs m’enveloppaient, se dissipaient et allaient se perdre au fond des vallées. Mes yeux rencontraient de toute part des sites pittoresques. Je retrouvai sur ces montagnes les antiques traces de la vie pastorale, si célébrée par les poètes et si peu imitée. Là des bergers, depuis un temps immémorial, conservent les mêmes mœurs, les mêmes habitudes, se livrent aux mêmes travaux. Ils ont leur maison d’hiver au pied de la montagne, leur cabane d’été dans les vallées supérieures. Ils y passent cette saison avec leurs troupeaux, qu’ils envoient paître sur le sommet des montagnes. Un seul homme conduit tous ceux de la communauté. Des pierres entassées forment sa hutte. De cette hauteur il domine la terre; il voit, avec la même indifférence, les torrents s’écouler à ses pieds, les nuages se former, et les passions et les folies des hommes agiter, ensanglanter les quatre parties du globe.
Je demandai un jour à l’un de ces pasteurs s’il était heureux. — Pourquoi pas comme un autre! n’ai-je pas tout ce qu’il me faut? Ne suis-je pas comme vous l’enfant de Dieu?... Beau sujet de réflexion: combien de princes et d’hommes opulents n’ont pas tout ce qui leur faut!
Pendant que les troupeaux sont sur les hauteurs, les montagnards s’occupent de la fenaison. A l’automne, quand les travaux de l’été sont finis, chacun regagne sa maison d’hiver, où, seul avec sa famille, investi par la neige, assailli par les vents et les tempêtes, il consomme ses provisions. Si par malheur l’hiver se prolonge, alors la famine menace et troupeaux et pasteurs. Leur vie est très-active, leur sobriété très-grande: ils sont pauvres; mais, sous la livrée de la pauvreté, ils ont de la fierté et du courage.[10]
Un jour je rencontrai un vieillard, courbé sous deux bottes de foin, qui
Marchait à pas pesants, Et tâchait de gagner sa chaumine enfumée.
Il quitta son fardeau pour se reposer. Je l’abordai: Eh quoi! lui dis-je, à votre âge vous travaillez encore? — Sans doute; il faut mourir à la peine; je suis pourtant bien vieux, il n’y a que deux étés que je ne vais plus à la montagne. Mon père m’y mena à l’âge de dix ans; j’y suis monté pendant quatre-vingts étés de suite; j’y ai conduit mon fils au même âge, et depuis cinquante ans il y mène notre troupeau. J’ai nourri mes enfants: aujourd’hui ils me nourrissent. — Vos enfans sont-ils riches? — Ils n’ont besoin de personne. Mais aidez-moi, je vous prie, à charger mon foin, et venez vous reposer dans notre cabane, si vous en avez le loisir. J’y consentis; je trouvai chez lui un sabre, un fusil. Que faites-vous, lui dis-je, de ces armes? — Avec elles nous combattons les hommes qui veulent ravager nos champs, et les loups qui cherchent à dévorer nos moutons. Nous sommes des républicains sous la protection de la France. Dans ma jeunesse, j’ai exterminé nombre de loups, et essuyé dix combats avec les Espagnols, que j’ai toujours battus. J’ai arraché ce sabre que vous voyez, à l’un de leurs soldats. J’étais seul contre deux; ils me crièrent, _Rends-toi_! Ma réponse fut un coup de crosse de mon fusil, qui en étendit un par terre. L’autre s’échappe: je le poursuis, l’atteins et le saisis par les cheveux; il m’offre de l’argent, et me demande la vie. «Je n’ai besoin, lui dis-je, ni de ton argent ni de la vie; mais donne-moi ton sabre; il me paraît bon, il me servira à te couper la tête si tu reviens nous attaquer.» C’est alors que j’eus le malheur de perdre Agathe, ma femme. — Vous vous êtes donc remarié? — Et comment aurais-je vécu sans femme? J’en ai eu trois, et dix-sept enfans; Dieu ne m’en a laissé que sept, qui travaillent et aident leur père. Mais, monsieur l’officier, est-il bien certain que nous avons la paix? — Oui, elle est signée définitivement. — Dieu soit loué! La guerre est un grand malheur: elle coûte au pauvre peuple et son sang et son pain. Mais permettez-moi d’achever ma besogne, j’ai encore bien des bottes à rentrer avant la nuit.
Voilà un homme, dis-je en le quittant, qui n’a point à se repentir du temps perdu ni du mal qu’il a fait aux hommes.
Deux jours de pluie et d’orages interrompirent mes promenades champêtres, et le désœuvrement, ou plutôt la contagion de l’exemple, me jetèrent dans des parties de jeu. La fortune me fut favorable; un jeune homme nommé Saint-Pons, officier au régiment de Navarre, perdit beaucoup; je gagnai les trois quarts de cet argent. Nous avions joué au quinze; le lendemain, Saint-Pons piqué me demanda sa revanche au trictrac; je n’osai le refuser. Il me proposa un très-gros jeu; je lui dis que je ne m’étais jamais permis ce jeu immodéré, mais que je risquerais volontiers tout l’argent que je lui avais gagné. Nous jouâmes deux jours de suite; le malheur le poursuivit: souvent je voulus me retirer; mais il se plaignait, s’emportait même, et je continuais.
Le soir du deuxième jour, à minuit, quand nous nous quittâmes, il me devait soixante louis; il me dit d’un air froid: Monsieur le chevalier, vous aurez votre argent demain à votre lever. — Rien ne presse, lui dis-je; mais il s’éloigna sans me répondre.
J’étais touché de sa situation; la pâleur, le désespoir régnaient sur son visage. Je me retirai réfléchissant sur cette funeste passion, source de tant de crimes et de malheurs.
Le lendemain au matin, son domestique m’apporta les soixante louis. Je lui demandai des nouvelles de son maître. J’en suis inquiet, dit-il: il ne s’est pas couché; il a écrit des lettres; ce matin il a payé son hôte; je l’ai surpris chargeant ses pistolets: il m’a dit qu’il allait passer quelques jours dans un château à deux lieues d’ici, et qu’il ne m’emmènerait pas. A propos, a-t-il ajouté, je te dois de l’argent; tu as depuis long-temps la fantaisie d’une montre: tiens, voilà la mienne. Elle est, lui dis-je, d’un prix bien au-dessus de ce que vous me devez, je ne puis vous rendre le surplus. — Tu la garderas si je meurs avant toi; et si je te survis, je me paierai sur les gages. — Mon ami, repris-je aussitôt, mène-moi chez ton maître; il faut absolument que je lui parle. — Oui, monsieur, parlez-lui; je ne sais ce qu’il a dans la tête: tantôt il a l’air tranquille et de sang-froid, tantôt il me regarde avec des yeux égarés; il a perdu tout son argent au jeu; il n’a que cette malheureuse passion, car du reste c’est le meilleur enfant du monde; il est généreux, plein de franchise, gai, jovial quand il ne joue pas, brave comme son épée; jugez-en, monsieur: c’est un des plus braves du régiment de Navarre. Nous étions venus ici avec une bourse bien garnie et deux beaux chevaux que lui avait prêtés son père; l’argent et les chevaux, tout a passé par le cornet du trictrac. Son père a déjà payé trois fois ses dettes, je doute qu’il aille jusqu’à la quatrième. Mon maître se flatte toujours que la fortune reviendra; il cite souvent un vers latin d’un poète grec ou romain qui dit: Si cela va mal aujourd’hui, cela ira mieux demain.[11] — Partons, lui dis-je.
Quand nous entrâmes dans la chambre de Saint-Pons, il sommeillait, dans un fauteuil, enveloppé de sa redingote; ses pistolets étaient sur la table, avec deux lettres, une à sa sœur, l’autre à un officier de son régiment. Il s’éveilla en sursaut en s’écriant: Heureux celui qui ne se réveille plus! Il fut très-surpris de me voir; je lui dis aussitôt que je voulais lui parler en particulier: il renvoya son domestique.
Monsieur, repris-je alors, je vous ai gagné quatre-vingt-dix louis ces jours passés; je ne connais pas d’argent plus mal acquis que celui du jeu. Profiter du malheur, de l’ivresse d’un homme pour le dépouiller, c’est à peu près la même chose que l’attendre au coin d’un bois, ou tout au moins c’est ressembler à celui qui volerait un homme dans le vin: permettez que, pour tranquilliser ma conscience, je vous rende votre argent. Je sais que vous allez m’opposer de vieux préjugés de délicatesse et d’honneur; mais veuillez réfléchir qu’au trictrac je joue mieux que vous; que je me possédais; que vous fesiez des écoles sans nombre; et si je gardais votre dépouille, je ressemblerais à l’un des deux personnages que je viens de citer.
Saint-Pons étonné refusait de reprendre son argent. Composons, lui dis-je; faites-moi un billet des trente louis que je vous ai gagnés au quinze; nous jouions alors à jeu égal, et n’étions pas tête à tête; à l’égard des autres soixante, souffrez que je ne me donne pas la réputation d’un escroc.
Cette proposition termina la dispute, et il me fit un billet de trente louis payable dans un an. En me le remettant, il me sauta au cou, en s’écriant: Ami trop généreux! vous me rendez la vie; éperdu, désespéré, en horreur à moi-même, un pistolet allait terminer mon existence et mon désespoir: voilà deux lettres qui devaient partir pour annoncer ma mort. — Que je suis heureux, que je me félicite d’avoir prévenu ce malheur! Mais pourquoi ce projet affreux? — Je n’avais plus de ressources; il y a huit jours que j’ai vendu, pour quinze louis, deux chevaux de mon père qui en valent cinquante, en me réservant le droit de les racheter au bout de ces huit jours; ce terme expirait ce matin: je n’osais plus reparaître devant mon père qui m’avait tant recommandé ses chevaux, et dont la bonté, la tendresse a déjà payé mes dettes jusqu’à trois fois, et après vingt paroles d’honneur que je lui ai données de renoncer au jeu. — Peut-être si vous la donniez à un étranger, à moi par exemple, vous vous croiriez plus obligé à la tenir. — Je vous la donne; que je sois déshonoré, que la foudre m’écrase si je joue jamais un jeu à perdre plus d’un écu. Je partirai demain, ce soir j’irai vous faire mes adieux et vous témoigner toute ma reconnaissance. Je le vis le soir; il me renouvela son serment, me demanda mon amitié; et nous nous quittâmes après de longs embrassements.
Pour achever son histoire, au bout de trois mois il me renvoya mes trente louis avec un présent d’une bague d’environ vingt louis, qu’il me priait d’accepter et de porter pour l’amour de lui. Cette promptitude à se libérer, ce cadeau, me firent soupçonner, malgré sa parole et son appel à la foudre, une rechute dans son péché d’habitude: six mois après, étant à Bordeaux, son domestique vint me voir; je lui demandai d’abord des nouvelles de son maître. — Hélas! monsieur, il n’est plus; je le pleure encore tous les jours: c’était un si bon maître! — Il est mort? — Oui, monsieur; tout à fait mort. — Quoi, si jeune! et comment? — Nous avons fait courir le bruit qu’il avait été frappé d’apoplexie; mais la vérité est qu’il s’est brûlé la cervelle. Ce maudit jeu, cette exécrable passion en est la cause. — Il m’avait donné sa parole d’honneur qu’il ne jouerait plus! — Et à moi aussi, monsieur; mais il l’aurait donnée au pape, au Père Éternel, qu’il ne l’aurait pas tenue. La passion l’emportait; souvent il me disait, quand il avait perdu, je suis un indigne, un misérable: je ne mérite pas de vivre. Huit jours avant sa mort il avait gagné considérablement; c’est alors qu’il vous envoya vos trente louis, et une bague en présent. Il était au comble de la joie de ce retour de fortune qui le mettait à même de s’acquitter envers vous, et de vous témoigner sa reconnaissance. Il paya quelques dettes, et envoya cent écus à son père nourricier, autant au curé du village de la terre de son père, pour les distribuer aux indigens. Enfin, c’est grand dommage qu’il ne fut pas toujours en bonheur, car l’argent ne pouvait rester dans ses mains. Mais la fortune l’abandonna bientôt; il perdit dans deux nuits non seulement tout son bénéfice, mais mille écus sur sa parole. Il rentra dans sa chambre à quatre heures du matin; je sommeillais alors dans un fauteuil, et j’entendis qu’il disait en parlant de moi: «Que ce coquin est heureux! il dort». Non, monsieur, lui dis-je en me frottant les yeux, je ne puis attraper le sommeil. Je vis à son air sombre que le vent avait changé; je lui en parlai. Oui, me répond-il assez tranquillement, ma nuit a été mauvaise. Donne-moi ma redingote, fais du feu, et va te coucher. — Et vous, monsieur? — Je n’ai pas envie de dormir; on m’a prêté la Nouvelle Héloïse, et je vais en lire quelques lettres. Je crus facilement ce qu’il me disait; j’allai me coucher, et je m’endormis. Mon lit était dans un petit cabinet qui donnait dans la chambre. Une heure après je fus éveillé en sursaut par un grand bruit; je me lève effrayé, j’entre chez mon pauvre maître: je le trouve renversé sur son fauteuil, le visage couvert de sang. Il s’était tiré un coup de pistolet dans la bouche. Je jette des cris terribles; pâle, tremblant, je m’approche de lui. Il respirait encore; il jeta sur moi un regard si touchant, si pitoyable, que je ne l’oublierai jamais. Je fondais en larmes; je prends sa main, je la baise. Mais bientôt il expira; je crie, j’appelle l’hôte; nous étions dans un hôtel garni. On accourut, on me donna du secours, car j’étais prêt à m’évanouir. On trouva le livre qu’il lisait, ouvert à la lettre sur le Suicide; et un billet où il disait: «Ne pouvant rien laisser à mon fidèle domestique, Antoine Bérard, auquel je dois une année de ses gages, et une récompense pour son zèle et son attachement, je le recommande à mes parents, à mes amis, à tous les honnêtes gens...» Ah! mon cher maître! malheureux jeune homme! je vous pleurerai toute ma vie!
Ce récit m’attendrit jusqu’aux larmes; je tirai alors de mon doigt le diamant dont m’avait fait présent l’infortuné Saint-Pons, et je le donnai au fidèle Antoine; il voulait le refuser. Mon ami, lui dis-je, en payant la dette de ton maître, j’honore sa cendre, et je remplis ses intentions. Mais rentrons à Barrège, dont m’a éloigné ce triste récit.
Après le départ du jeune Saint-Pons, je vis plus rarement mes camarades; le jeu m’était devenu odieux. Le beau temps ayant reparu, je recommençai mes promenades solitaires. J’allai m’asseoir avec un livre que me prêtait le médecin des eaux, au pied d’un rocher, au bord d’un torrent, où, lisant, rêvant, contemplant la nature, je voyais mes heures s’écouler aussi rapidement que le torrent qui fuyait à mes pieds. Mes camarades m’appelaient, les uns le sauvage, les autres le philosophe: deux épithètes qui ont quelque rapport. L’arrivée de madame de Montheil et de sa fille prouva que je n’étais sauvage qu’avec les indifférents, et que ma philosophie était de bonne composition. Cette dame venait aux eaux pour une sciatique, et Cécile pour sa mère. Elles connaissaient ma famille, et leur accueil me prouva l’estime qu’elles en fesaient. Le premier regard que je jetai sur Cécile éveilla mon cœur, assoupi par sept ans de guerre. Cependant elle n’avait point cet éclat de beauté qui d’abord frappe, éblouit; mais son ame donnait à sa physionomie une expression si heureuse, si touchante; ses grands yeux bleus parlaient si bien le langage du sentiment, qu’ils semblaient dire: J’aime tout ce qui m’environne; mon ame expansive se plaît à se répandre, et le plaisir d’aimer est mon premier besoin. Son ingénuité, sa douceur, sa grâce, donnaient un charme ineffable à ses paroles, à tous ses mouvements. On ne pouvait voir Cécile un quart-d’heure sans émotion, ni la quitter sans regret. Sa voix douce et mélodieuse achevait de gagner les cœurs que ses regards attiraient Sa toilette l’occupait très-peu; le négligé était sa parure, et les fleurs qu’elle aimait beaucoup, ses perles et ses diamants. Elle préférait les doux rayons de la lune à l’éclat du soleil; elle aimait l’ombre des bois, les sites champêtres, romantiques, le silence des déserts, la belle horreur des rochers. Elle me disait souvent: Je ne hais pas la société; je danse volontiers, et cependant je m’ennuie souvent dans les bals, dans les grands cercles. Elle préférait de beaucoup Melpomène à Thalie; et, comme madame de Sévigné, elle aimait les romans où l’on donne de grands coups d’épée. Plus d’une fois je l’ai trouvée pleurant la mort d’un héros, ou de quelque victime du malheur; et je lui disais alors, comme ce bon curé qui prêchait la passion disait à ses paroissiens fondants en larmes: «Allons, mes frères, ne pleurez pas; ce que je vous conte n’est peut être pas vrai.» Quand je blâmais son goût pour les romans, elle me répondait: «J’y vois le danger des passions, et la vertu très-souvent récompensée; et dans l’histoire, le crime est presque toujours heureux.»
Madame de Montheil avait eu de la beauté: neuf lustres, en ternissant sa fraîcheur, laissaient sur son visage le souvenir de ses attraits; elle suppléait par un grand usage du monde à la médiocrité de son esprit, et la grâce et l’aménité de son caractère attachaient à sa personne, plus que l’esprit, les talents et le savoir. Il est chez les femmes une ignorance aimable; ce sont des fleurs qui, pour parer le printemps, n’ont besoin que d’une légère culture.
La seconde fois que je vis Cécile, je sentis que j’allais l’adorer. Bientôt je ne la quittai plus; sa mère m’accueillait avec bonté et amitié, et sa fille avec cette douceur, cette sensibilité qui entraînent l’ame la plus indifférente. On peint l’Éloquence avec des chaînes d’or sortant de sa bouche: c’est la Sensibilité qu’il faudrait présenter sous cet emblème.