Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger)

midi. Il avait, avec quelques Talibés, trouvé quatre pirogues de Somonos

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qui s’enfuyaient avec leurs bagages ; ils les avaient forcées de venir se rendre, et après les avoir déchargées de tout ce qu’il y avait à manger, ce brave garçon m’apportait une poule, cadeau qui avait bien sa valeur en un pareil moment, surtout si on considère qu’il s’en privait pour nous la donner.

Ibrahim, de ce jour, devint un de mes amis, ainsi que Seïni, et je pus, par la suite, les récompenser tous deux du plaisir que m’avait fait le cadeau de la poule.

Dans l’après-midi j’allai voir Ahmadou qui était campé dans une case du village et se faisait masser et éventer, tout en causant avec ses intimes. Il fut gracieux pour moi, et tout en me donnant des éloges pompeux et exaltant ma bravoure, comme firent à son exemple les assistants qui naturellement surenchérissaient, il me pria de ne plus recommencer d’exercices du genre de ceux auxquels j’avais eu le bonheur d’échapper.

Le soir nous eûmes une petite pluie ; c’était la queue d’une tornade qui passait un peu loin et allait sans doute s’abattre dans les montagnes. Au commencement du grain, Tierno Alassane vint me voir et me fit présent d’environ quarante litres de riz en paille. Ce présent aurait eu une grande valeur le matin, car après tout nous avions fait maigre chère, mais, le soir, il en avait d’autant moins que, comme on partait le lendemain, j’étais en droit de me demander si Tierno Alassane n’en était pas embarrassé.

Pendant toute la journée on avait démoli les villages et brûlé le bois des charpentes. Les cavaliers avaient brûlé tous les villages abandonnés, jusqu’à Manabougou, où il ne restait plus rien à faire, et le lendemain on battait le tabala. Dès le jour, on brûlait en monceaux tout ce qui restait du village, on cassait les ustensiles et chacun chargeait son butin de coton, d’indigo, etc. A sept heures et un quart l’armée descendait dans le lit du fleuve, qu’on traversait en ayant de l’eau jusqu’à la selle sur un grand cheval. Nos cantines, sur le dos d’une grande mule, prenaient un bon bain, qui transformait nos provisions de couscous en bouillie et avariait notre poudre et nos cahiers.

Nous atterrîmes de l’autre côté, à mille mètres au-dessus de Koulicoro vers 8 heures. En cet endroit le Niger avait bien mille à douze cents mètres de large et un seul banc de sable était à découvert dans son lit.

On entra dans Koulicoro pour le brûler, et quelques instants après, au moment de se mettre en marche, Ahmadou, afin qu’on pût suivre les grandes marches qu’il se proposait de faire, ordonna de livrer au feu tout le coton ramassé. Il y en avait plus de trois mille kilogrammes dans ce que je vis. Puis il expédia une petite colonne de Sofas en avant, pour brûler tous les villages sur la route de Yamina, où nous nous rendions, afin d’éviter qu’on s’y arrêtât.

Alors on se mit en marche longeant le fleuve et on traversa successivement Soo, village abandonné, remarquable par un fruit qu’on y trouvait en abondance ; c’était un fruit sain, en grappes assez analogues à des grappes de groseille, mais beaucoup plus grosses, chaque fruit ayant la dimension d’un gros grain de raisin. Ce fruit jaune était sucré, mais un peu astringent.

Vers 11 heures 40 minutes, on quittait ce village, peu important d’ailleurs, et à 1 heure 20 minutes on entrait à Yamina (ou Nyamina), petit village ruiné et brûlé ; des greniers à mil flambaient, et en dépit des ordres d’Ahmadou, chacun en emportait des provisions. Le docteur, qui y était entré, nous rapporta du mil pour nos chevaux ; mais le soir nous nous aperçûmes qu’il était germé : c’était du mil qu’on avait mis fermenter pour faire de l’eau-de-vie.

A 3 heures 30 minutes, nous traversâmes un village désert et nous arrivâmes à l’entrée d’un grand marigot plein d’eau.

J’avais cru apercevoir l’entrée de ce marigot le jour où nous quittions Dina, mais je m’étais figuré que c’était le fleuve qui faisait un coude en formant une île ; ici, le doute n’était plus possible ; je me trouvais en face du grand marigot du Bélédougou, qui remonte dans le N.-E. très-loin. Il est très-profond, et doit, selon toute probabilité, être le marigot d’écoulement de toute la pluie de ce pays, et le même que nous avions traversé en quittant Diangounté et qu’à cette époque on nous avait dit venir tomber au Niger au-dessus de Bamakou. Il suffit d’examiner avec soin la carte du voyage de Mongo Park pour se convaincre que ce marigot est la Frina, dans laquelle il faillit se faire manger par les crocodiles. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il n’y avait pas moyen de le traverser, et le docteur qui, s’égarant, le suivit quelque temps, ne vit que ses berges à pic et il lui fallut rebrousser chemin pour venir nous retrouver.

12 avril 1865.

En arrivant à ce marigot, la colonne descendit dans le lit du fleuve, et nous traversâmes un gué qui nous conduisit sur un banc de sable placé comme une barre devant ce marigot, et de là, en traversant un autre gué, nous vînmes rejoindre la rive gauche, de l’autre côté du marigot. On campa presque immédiatement ; nous étions en face de Gouni, la nuit était presque close, j’errai quelque temps à la recherche de mes hommes, et quand je les trouvai, le docteur manquait. J’attendis un peu, puis voyant qu’il n’arrivait pas, je devinai qu’il avait suivi le marigot comme j’avais failli le faire moi-même. Et comme il pouvait y faire une mauvaise rencontre, que le passage du fleuve était de plus très- difficile, je fis prévenir Ahmadou afin qu’il envoyât à sa recherche. Peu après Quintin rentrait. Notre route avait toujours longé les berges à petite distance, il n’y avait qu’un endroit où nous avions coupé une petite montagne qui vient tomber dans le fleuve. Toute la soirée je fis sécher notre couscous, qui était en partie perdu, et qui pourtant nous était d’autant plus précieux que c’était notre seule nourriture.

Le lendemain on marcha depuis 5 heures 50 minutes jusqu’à 4 heures du soir sous une chaleur lourde et un ciel de plomb ; notre route s’écartait un peu du fleuve, nous longions une ligne d’étangs qui semblait devoir faire un second fleuve parallèle au premier, à la saison des hautes eaux. Il y avait là des spectacles magnifiques, des plaines d’herbes vertes splendides bien que nous fussions au plus fort de la saison sèche. Malheureusement ce pays, qui contient assez de pâturages pour des centaines de troupeaux, était désert et les villages que nous traversions étaient abandonnés. Le plus beau de ces lacs, que nous passâmes vers 3 heures, s’appelle Mina.

Dès qu’on fut campé, et même auparavant, Ahmadou avait fait garder la route et défendre que personne ne le précédât à Yamina, dont nous n’étions plus éloignés, et il y avait envoyé l’ordre de fermer les portes et de saisir les chevaux de tous ceux qui s’y rendraient. Ce soir encore il fallut se contenter de la maigre chère des jours précédents. On trouva dans un village nommé Konina, situé presque en face de Ségalani, quelques ustensiles avec lesquels on fit bouillir le peu de viande séchée qui restait, et on trempa le couscous. Mais il nous tardait d’avoir le lendemain une nourriture plus réparatrice, surtout après des marches aussi fatigantes.

14 avril 1865.

Le vendredi 14 avril, nous arrivâmes à 9 heures 25 minutes à Yamina, et en dépit des efforts de Billo et de ses adjoints, il se produisit une débandade générale. On arriva aux portes, qu’on trouva fermées ; alors on escalada les murailles, et on entra dans la ville comme si on la prenait d’assaut, tant on avait hâte de se loger. Depuis la veille, cédant aux sollicitations de Tierno Seïni et d’Ibrahim, j’avais promis d’aller loger chez un de leurs amis, Soninké fort riche de Yamina. Après avoir attendu à la porte du quartier où il logeait plus d’une heure, et bien au delà du temps où Ahmadou était entré dans le village, il me fallut attendre encore à la porte de sa cour, qu’il avait fermée parce qu’elle était littéralement envahie. Enfin nous entrâmes ; mais reconnaissant l’impossibilité de nous loger au milieu de ce tohu-bohu, nous ressortîmes avec Tambo et allâmes camper à la première place où nous avions campé le 22 février de l’année précédente.

Cette place, jadis ouverte, était fermée par une muraille crénelée et une porte fortifiée ; tout le village avait été ainsi transformé. Quant à la population, elle avait diminué. La maison de la fille d’Ali était encore là, plus délabrée qu’à l’époque où nous arrivâmes ; mais un Talibé, qui y avait élu domicile, avait construit dans l’angle un petit hangar proprement sablé, qu’il voulut bien me prêter et dans lequel je m’installai en me barricadant avec des nattes pour être chez moi. J’envoyai alors au marché, puis je finis par m’y rendre moi-même ; il était peu fourni, on n’y avait tué qu’un bœuf qui était hors de prix. Nous achetâmes de quoi déjeuner, et en rentrant, j’appris qu’Ahmadou avait envoyé San Farba pour me faire camper dans une case. Je le fis remercier d’avoir pensé à moi, et lui dis que j’étais assez bien où je me trouvais et qu’une seule chose nous manquait, des vivres.

Il répondit qu’il ne voulait pas que je restasse là, qu’il entendait qu’on me donnât une case à moi seul, et envoya dire au chef du village, à Fahmahra, d’en faire dégager une tout de suite, d’y faire porter un mouton, des poules, du mil et du riz. Nous changeâmes donc encore une fois de campement, et il était une heure et demie quand nous fûmes installés ; mais au moins, cette fois, nous étions à peu près bien.

Peu à peu les choses promises par le chef arrivèrent ; toutefois le mouton ne fut envoyé qu’à la troisième sommation d’Ahmadou.

Le malheureux Fahmahra, qui avait bien d’autres charges sur les épaules, en perdait la tête, mais Ahmadou ne plaisante pas et il fallut qu’il trouvât notre mouton, malgré ses protestations qu’il n’y en avait pas un seul dans le village.

De tous mes besoins celui de repos était le plus impérieux ; depuis deux jours j’étais fortement enrhumé du cerveau et le rhume venait de me gagner la gorge ; cela avait ajouté beaucoup aux fatigues déjà accablantes d’une route sous le soleil d’avril. Aussi je me couchai le soir de bonne heure, mais à 9 heures et demie je fus réveillé par Samba Yoro, qui arrivait avec la deuxième mule, nous apportant du couscous et du riz. Il avait entendu dire par les courriers qui avaient apporté la nouvelle de la prise de Dina que j’étais blessé de deux balles, et se trouvant à peu près guéri, grâce à la décoction de racines d’ipéca, il s’était mis en route avec ces courriers pour rejoindre l’armée. Partout, sur leur passage, ses compagnons avaient exploité à son profit et au leur la générosité des Bambaras, en le présentant comme un des blancs d’Ahmadou, ce qui l’avait amusé. Ils étaient arrivés ainsi gorgés de lait, d’œufs et de poulets jusqu’à Boghé, où ils avaient appris que l’armée était à Yamina.

A partir de ce moment j’étais un héros dans Ségou.

Samba Yoro me raconta que le chemin était couvert de gens chargés de pillage, qui avaient emporté force kouloulous en dépit des ordres d’Ahmadou.

J’avais pensé que le lendemain on se mettrait en route pour Ségou ; mais au lieu de cela, on envoya six cents cavaliers reconnaître Konina, centre actif de la révolte, situé dans l’Est et où s’étaient rassemblés les habitants de quatre villages.

Le soir, ces cavaliers rentrèrent ; les gens du village étaient sortis à leur rencontre, mais se voyant chargés, ils étaient rentrés au galop, et on leur avait tué quelques hommes et pris quatre femmes. La question était de savoir si on allait attaquer ce village. Bien du monde opinait pour l’attaque, mais on prétexta le manque d’eau, qui eût pu, en effet, par la chaleur écrasante, devenir cause d’un désastre, et on se décida à rentrer à Ségou.

Pendant la journée, le chef du village vint présenter à Ahmadou le cadeau des habitants, consistant en quatre cents boubous lomas d’une valeur de quatre à dix mille cauris chaque. En même temps il dénonçait un Soninké, le fils de Fili Koulou Tiguy, comme ayant refusé de participer à ce présent. Fili Koulou Tiguy était une femme colossalement riche qui était dévouée au parti bambara ; l’année précédente elle avait organisé un complot de révolte et avait prié Niansong de venir entrer dans Yamina, lui offrant de nourrir son armée, de la fournir de vêtements et de femmes, pendant plus d’un an. Ce projet avait été découvert, et pour commencer, Ahmadou avait enlevé à cette femme tout son or, mais elle restait encore très-riche. On l’avait internée à Ségou, et son fils était chef de maison.

Ahmadou le fit appeler et lui demanda l’explication de sa conduite. Il répondit que s’il faisait un cadeau, il voulait le faire seul, sans se mêler aux autres.

« Alors, dit Ahmadou, tu me donneras dix boubous lomas brodés » (qui valent de douze mille à quarante mille cauris pièce).

Quant à moi, j’allai visiter mon ancienne habitation, la case de Sérinté. Le vieux n’y était plus depuis plusieurs mois, on l’avait accusé de comploter, et il avait été appelé à résider à Ségou. Je trouvai son fils, qui commençait à être un homme, et ses femmes qui me reçurent avec effusion et me remercièrent de ma visite comme d’un honneur auquel elles ne s’attendaient pas.

Je suis sûr que dans cette maison on garde un bon souvenir des blancs.

16 avril 1865.

Le dimanche 16 avril, à 4 heures du matin, nous fûmes réveillés par les sons du tabala. On m’avait fait espérer la veille un jour de repos de plus et j’en avais grand besoin, mon rhume faisant des progrès. Au lieu de repos, une journée de vingt-quatre heures pénibles m’attendait.

Nous fîmes tout de suite charger les bagages, qu’il fallut décharger de nouveau pour sortir de la porte du village ; nous conduisîmes les animaux boire au fleuve et nous allâmes rejoindre le tabala à l’Est du village. Personne n’avait indiqué la route qu’on allait suivre, il fallait donc que le tabala se mît en marche et ce ne fut qu’à 6 heures et demie. Le chemin s’écarta tout d’abord du fleuve, dont la berge est irrégulière, coupée de marigots et inondée aux hautes eaux. Nous suivions le chemin des villages, et nous passâmes en admirant le pays, Kolimané, Gangué, Ntialo.

A ce moment nous étions au bord du marigot de Diabal, que nous laissions sur notre droite ; peu après nous arrivions aux ruines de Diabal, où de nombreux squelettes témoignaient encore du combat furieux qui y fut livré en 1860, de même que quelques tombes grossières montraient que le village ne s’était pas rendu sans faire essuyer quelques pertes aux Talibés.

On ne s’arrêta pas à Diabal et on marcha droit sur le fleuve, en franchissant le marigot de Diabal presque à pied sec ; le marigot s’enfonçait dans l’intérieur. Vingt minutes après nous étions au bord du fleuve en face de Mignon. Ce fut là qu’on traversa le fleuve, avec de l’eau jusqu’au haut du poitrail des chevaux. Ce passage dura au moins un quart d’heure, ce qui représente au moins 1500 mètres d’eau. Il était 1 heure 45 minutes, et tous les piétons tiraient la langue, car la chaleur était accablante, et sur la route on n’avait eu de l’eau que de distance en distance. Ahmadou fit halte sous les grands arbres situés à l’Est du village, où il reçut les félicitations des Bambaras et le dîner qu’ils crurent devoir lui apporter, composé de nombreuses calebasses de sanglé, de lait, de mil, dont la plupart passèrent en quelques instants par les vastes gosiers des Sofas.

Ahmadou alors commença à faire un palabre avec eux, à mon grand déplaisir, car je souffrais d’un affreux mal de tête, et je ne pouvais me reposer.

Enfin, à 2 heures 50 minutes on se remit en route, longeant le fleuve, et nous traversâmes successivement Tiécorola, Daya, Fanson.

On arriva à ce village à 4 heures 15 minutes, et comme on disait qu’on allait y camper, je choisis un arbre pour nous abriter ; mais tout à coup Ahmadou changea d’avis, et la colonne prit la route de l’intérieur. Je repartis devant avec Diali Mahmady, qui, je le supposais au moins, devait savoir où l’on allait s’arrêter. Je le suivis au petit galop jusqu’à Boumoundo, où nous arrivâmes à 6 heures du soir. Nous nous installâmes pour camper ; j’avais déjà attaché mon cheval, j’avais des sécos pour me coucher et on venait d’apporter à Diali une grande calebasse de lait aigre, lorsque arriva un Talibé qui nous dit qu’Ahmadou était arrêté en arrière. Aussitôt nous bûmes le lait, et, pour ma part, étant à jeun depuis le matin, j’en pris plusieurs litres. Puis je repris au pas la route de l’Ouest ; mon cheval ne pouvait plus courir.

J’arrivai au campement, seul, vers sept heures et demie. J’eus bien du mal à trouver Quintin au milieu des feux qui m’aveuglaient ; mais à force d’appeler je fus entendu, et j’appris que Latir et Samba Yoro, tous deux malades, étaient perdus. Latir ne pouvait plus marcher ; on l’avait placé sur la mule de Samba Yoro. J’envoyai à leur recherche et vers huit heures et demie on vint me dire qu’ils étaient dans le village peuhl qui se trouvait un peu au Sud.

Dès lors, tranquillisé sur leur compte, je ne songeai plus qu’à dormir. Il y avait quinze heures et demie que j’étais à cheval.

17 avril 1865.

J’avais compté sur une bonne nuit et je m’étais étendu avec bonheur sur quelques brassées de paille, lorsqu’à minuit le tabala nous réveilla. Ahmadou repartait. J’étais furieux. Je fis manger les hommes, et tout ce qui restait de couscous fut vite absorbé ; puis, à une heure et demie, je me mis en route très-tranquillement. A 2 heures 45 minutes nous retraversions Boumoundo. La route était couverte de gens qui, cédant à la fatigue, s’étaient couchés et ne pouvaient se relever. Moi-même, un instant vaincu par le sommeil, je m’étendis par terre tenant la bride de mon cheval dans la main, et j’y fusse resté longtemps si Souleyman, qui ne me quittait jamais, ne m’eût réveillé au bout d’un quart d’heure.

A 4 heures nous atteignîmes Somono Dougou, à 5 heures 30 minutes Dougou Kounan, et à 6 heures je repassais à Ségou Koro, devant la case où j’avais campé avant le départ ; je continuai ma route vers Ségou aussi vite que le pouvait le cheval de Samba N’diaye, grièvement blessé au garrot, et je n’y rentrai qu’à 8 heures, au milieu de l’enthousiasme général des habitants.

Les laptots ne furent tous rentrés que vers 11 heures. Latir allait mieux. Quant à moi, j’essayai de dormir.

Les premiers mots de Samba N’diaye avaient été de me dire qu’il était arrivé deux hommes du Macina, ce que j’avais appris déjà par Samba Yoro. Les chefs du Macina avaient, à leur dire, changé de position. Ils plaçaient El Hadj à Bandiagara, où décidément, disaient-ils, il avait élu domicile. Tidiani était à Saré Malal, Tierno Aimouth, autre chef, gardait Hamdallahi, tandis que Balobo et le fils d’Ahmed Beckay se disputaient à main armée le commandement du pays. Ils confirmaient la nouvelle de la mort d’Ahmed Beckay, et c’était la seule chose vraie de leur récit.

A peine arrivé à Ségou, je tombai malade : j’avais d’affreux maux de tête, je ne pouvais rien manger. Je recevais de nombreuses visites, et la première fut celle de Tambo : il venait me remercier d’avoir bien voulu me charger de toute sa compagnie qui, sans cela, aurait, comme la moitié de l’armée, souffert de la faim la plus cruelle. Les jours suivants mon état empira ; l’affreuse nourriture à laquelle était condamné mon estomac l’avait délabré, je vomissais continuellement. J’avais une gastrite : ce ne fut que le 28 avril que je recommençai à manger, et encore je ne supportais que le lait, auquel j’ai dû plus d’une fois de ne pas succomber. Mes forces étaient épuisées, et cependant j’allais avoir de nouveaux ennuis à surmonter.

28 avril 1865.

Ce furent d’abord de fâcheuses nouvelles de la route de Nioro. Deux femmes venues de Ouosébougou disaient qu’Amadi Sambouné avait chassé les Talibés de leur village, et qu’il ne voulait pas même les voir. Les Talibés avaient envoyé chercher du secours à Ouosébougou et étaient venus s’y réfugier sous la protection d’une centaine d’hommes qui étaient allés les chercher.

Cette nouvelle ne nous laissait pas grand espoir en une délivrance prochaine, mais nous allions avoir d’autres sujets de tracas.

Mai 1865.

Le 1er mai je fis demander à Ahmadou des cauris, car je n’avais plus rien de ceux qu’il m’avait donnés, et ma réserve était bien diminuée. Il demanda si nous n’en avions plus, chose qui m’étonna, car c’était la première fois qu’il me faisait une pareille question ; il ajouta qu’on revînt le trouver quand il serait chez lui.

Le lendemain on ne put le voir. Il ne sortit que pour aller chez ses femmes. Le 3 mai Samba Yoro et Samba N’diaye allèrent le trouver, et il leur dit sur un ton de mauvaise humeur qu’il n’avait pas oublié ma demande. Ils restèrent toute l’après-midi, et avant de le quitter ils la lui rappelèrent encore ; cette fois il ne répondit pas. Je n’en revenais pas. Samba N’diaye me dit qu’Ahmadou trouvait que nous avions dépensé bien vite les derniers cauris, mais qu’il irait lui parler. Je le priai de dire à Ahmadou que non-seulement j’avais dépensé ce qu’il m’avait fourni, mais 20000 cauris en plus, que j’avais en réserve.

Et pour bien montrer à Samba N’diaye que je n’avais plus de cauris, je lui en empruntai quelques mille.

4 mai 1865.

Le 4, Samba N’diaye alla trouver Ahmadou, qui était sur la place, et lui parla. Ahmadou répondit, d’un ton de mauvaise humeur, qu’il fallait venir quand il serait chez lui. Samba resta jusqu’à la rentrée d’Ahmadou, mais celui-ci arrivé à sa porte, renvoya tout le monde.

Cette fois je ne savais que penser ; ne voulait-il plus me fournir le nécessaire ? Était-il fâché contre moi ? Cependant je ne lui en avais donné aucun motif, bien au contraire ; le lendemain de son arrivée en m’envoyant un bœuf il avait témoigné de sa considération pour moi devant Samba Yoro.

Le lendemain je lui avais fait demander à acheter parmi les Kouloulous un des deux magnifiques boubous que Seïdou le courrier avait pris à Dina et qu’il venait de remettre, et Ahmadou avait répondu qu’il m’en donnerait un, car ces boubous venant d’un des chefs de captifs, et peut- être de Niansong, lui revenaient de droit. Je ne pouvais comprendre à côté de cela cette obstination à ne pas me donner de cauris. Je me décidai à aller chez lui le lendemain.

5 mai 1864.

C’était le 5 mai, à 8 heures et demie ; Samba N’diaye alla le prévenir que j’étais devant sa porte ; il déjeunait. Samba attendit. Ahmadou rentra dans ses appartements et ressortit une heure après. Samba N’diaye alors s’approcha et l’informa de notre présence. Il répondit : « Dis- leur de retourner chez eux, je n’ai pas le temps. »

Je sais qu’à sa porte beaucoup de monde se pressait, que des Bambaras lui apportaient des cadeaux de poisson fumé ; mais ce n’était pas une raison pour répondre comme il le fit, surtout sur un ton dont Samba N’diaye fut atterré.

Ma détermination fut vite prise. J’allai chez Oulibo le prier d’intervenir entre Ahmadou et moi, avant que le débat ne s’aggravât. Je lui dis que la manière d’agir d’Ahmadou ne me convenait pas, que je ne pouvais la supporter, qu’il ne voulait même pas m’écouter ni m’entendre quand j’avais besoin de lui parler, et qu’en ne me donnant pas ce dont j’avais besoin il manquait à sa parole. Quoique parlant avec calme, j’étais visiblement mécontent, et le premier soin d’Oulibo fut de m’apaiser en disant qu’il était impossible qu’il n’y eût pas un malentendu, et qu’Ahmadou était incapable de me refuser des cauris.

En effet, il alla chez Ahmadou, qui bientôt me fit envoyer 100000 cauris et du sel ; en me faisant dire que dans tout cela il n’y avait qu’un oubli, qu’il ne pouvait pas encore me recevoir, mais que dès qu’il aurait le temps il nous ferait appeler.

Cette affaire était arrangée, mais je conservais une appréhension relativement aux futures demandes de cauris que je pouvais avoir à faire, et je restreignis encore mes dépenses aux limites de la plus stricte économie. Le lendemain était le jour de la Tabaski et il me fallut faire mon deuil de mon audience pour quelque temps.

6 mai 1865.

La fête de la Tabaski fut plus gaie que celle de l’année précédente. Ahmadou alla s’installer à _Doubalel Coro_ (le vieux Doubalel), au petit marché, près de notre maison. Son escorte était très-nombreuse et tous les Sofas vinrent faire des danses accompagnées de coups de fusil. L’après-midi Ahmadou rentra, mais alors les Bamboulas commencèrent de tous côtés et durèrent plusieurs jours. Diali Mahmady était allé s’installer à la porte d’Ahmadou sur la place qui se trouve entre sa maison et le mur de clôture de la maison d’El Hadj, et là, les danses et la musique n’arrêtaient pas même la nuit. Son orchestre se composait de trois guitares mandingues, d’un balophon[206], et aux sons de ces instruments venait se joindre le chant d’une compagnie de femmes, dont sept au moins étaient à lui, et qui s’accompagnaient avec des cymbales de fer.

Mais ce qui était plus curieux, c’était un groupe de danseurs bambaras qui s’était établi à la porte d’Arsec. Le chef de ces danseurs était vêtu d’un boubou de filet dont chaque maille était couverte de petits morceaux de bambous suspendus par une extrémité ; son bonnet pointu était garni de graines violettes du pays ; pour toute musique, avec ses chants, il avait des calebasses creuses et percées et d’autres remplies de cailloux qu’il agitait en cadence ; ses compagnons étaient vêtus d’une façon analogue. Il est impossible de décrire l’indécence des danses de ces Bambaras ; quelques-uns n’étaient que comiques : tels étaient un pied-bot qui dansait et un individu paralysé des jambes qui dansait sur les bras ; mais d’autres hommes bien constitués se livraient à des contorsions très-caractérisées, qui avaient le pouvoir d’attirer et de faire rire toutes les jeunes filles et les femmes de la ville, sans compter pas mal d’hommes, et celles qui enfermées par leur seigneur et maître ne pouvaient venir voir, y envoyaient leurs esclaves, et se faisaient raconter et simuler dans l’intérieur des cases ce qu’on avait vu sur la place.

[Décoration]

[Note 205 : Houl. Arbre très-commun dans la Casamance, mais rare au Sénégal, appartient à la famille des légumineuses. Les gousses renferment une farine jaune sucrée qui est recherchée comme aliment et comme friandise. On en fait des pains, qu’on cuit à la vapeur et qui se conservent longtemps.]

[Note 206 : Balophon, sorte d’harmonica des noirs, qu’on peut voir au Musée des colonies.]

CHAPITRE XXXIII.

Aguibou vient me voir. — Sa conversation. — Difficulté de voir Ahmadou. — Cadeau d’un prince à Samba Yoro. — Ahmadou m’accorde le droit d’entrer chez lui comme les Talibés. — Razzia d’Alassane Ghirladjo. — Achat d’un enfant par le docteur. — Prix élevé du mil. — Arrivée d’un homme de Dinguiray. — Arrivée de Badara Tunkara. — Nouvelles du pays. — Le docteur souffre cruellement d’ophthalmie. — Préparatifs pour une expédition en plein hivernage. — Extraction d’une molaire. — Palabre d’Ahmadou avec les Talibés. — Cadeaux à l’armée. — Les magasins d’Ahmadou. — Bonnes nouvelles du Bakhounou. — Fausse nouvelle de la mort de Mari. — Ahmadou sort et je l’accompagne seul. — Orage épouvantable à Ségou Koro. — Samba N’diaye avec ses canons. — Tierno Abdoul Kadi me demande de lui prêter Seïdou. — Une indélicatesse de Samba Yoro.

8 mai 1865.

En attendant la fin de ces fêtes, diverses compagnies étaient parties faire des razzias. Le 8 mai 1865, Aguibou vint me voir avec ses Talibés et ses Sofas : la fête continuait. Il fut plus aimable que jamais et même expansif. Il me répéta les nouvelles du Macina que j’avais déjà entendu colporter, et auxquelles je n’attachais pas grand crédit, mais il m’annonça, ce qui était plus sérieux, que des Bambaras étaient venus se rendre à l’almami de Kénenkou.

Peu à peu et par une pente insensible la conversation devint générale et Aguibou y mêla de temps en temps quelques paroles. Le sujet en était léger, quelquefois obscène, et tout à fait du goût des musulmans, qui adorent ce genre de conversation.

Enfin, avant de partir, Aguibou me fit cadeau de dix gourous, et Samba N’diaye étant venu, il lui en fit acheter qu’il me donna encore.

Je partageai les gourous en partie entre les assistants, mais j’en mis quelques-uns en réserve, car je commençais à y prendre goût, et plusieurs fois, dans cette dernière expédition, j’en avais éprouvé les bons effets.

Si aimable qu’il fût d’habitude, j’avais remarqué quelque chose d’extraordinaire dans la manière d’être d’Aguibou ; en effet, il voulait avoir un peu de poudre française, et en partant il avait chargé Samba Yoro de m’en demander pour lui.

10 mai 1865.

Le 10 mai la fête était finie. Ahmadou avait fait ses largesses aux griots. J’allai chez Oulibo le remercier de son intervention et lui rappeler que je désirais voir Ahmadou ; le soir même Samba N’diaye m’affirma qu’Oulibo en avait parlé à Ahmadou, mais sans obtenir d’autre réponse que celle-ci : _Min ani_ (j’ai entendu), formule dispensant de donner une réponse catégorique. Déjà on parlait du départ d’une nouvelle armée.

Les razzias envoyées revenaient presque toutes avec du butin ; c’est ainsi que les gens de Koghé, partis au nombre de trois cents, avec un tabala, avaient enlevé un village de Somonos et pris soixante femmes. Une autre razzia qui avait été dans les environs de Sarrau avait mis un village en fuite et ramenait douze bœufs porteurs, qu’on disait appartenir à Mari, et quelques femmes ; ils avaient eu quelques blessés et quatre chevaux tués. Une autre qui était allée dans le Baninko revenait avec la moitié seulement de son butin, l’autre moitié lui ayant été reprise par les Bambaras. Ces faits signalaient un peu de faiblesse et de démoralisation chez les Bambaras, et comme on parlait d’envoyer une armée, je voulais tenter de faire partir mon courrier, ainsi que cela avait été promis par Ahmadou depuis longtemps.

C’était une tentative que je faisais plutôt pour tâter Ahmadou que dans l’espoir de réussir, car je ne pouvais me dissimuler que dans l’état de la saison il était difficile de faire passer un courrier dans les broussailles où il n’y avait plus d’eau, et je savais la route bien dangereuse puisque personne n’arrivait de Nioro.

13 mai 1865.

Le 13, je tentai une nouvelle démarche près d’Oulibo, et cette fois je me plaignis encore plus que la première, disant que je ne pouvais pas souffrir d’être ainsi traité, que je demandais à parler à Ahmadou, qu’il fallait que je lui parlasse, et que si je ne l’obtenais pas, j’irais le lui dire sur la place la première fois qu’il serait dehors.

Malgré ces plaintes je dus ronger mon frein pendant quelques jours encore, et j’aurais été bien tourmenté sans une histoire des plus comiques, que je signale comme trait de mœurs, et qui vint m’apporter un peu de distraction.

Quelques jours auparavant Ahmadou Mustaf (Tall), cousin d’Ahmadou, était venu me voir. Il avait aux pieds des _mouqués_ neufs ou pantoufles du pays. Samba Yoro les regarda en les admirant, et Mustaf lui dit : « Prends-les, je t’en fais cadeau. » Samba refusa d’abord, mais Mustaf ayant insisté, il le remercia et se mit les mouqués aux pieds avec mon autorisation ; comme il n’avait avant cela qu’une paire de sandales, avec la générosité ordinaire des noirs, il fit cadeau de ces dernières à Diatourou, le captif de Samba N’diaye, qui partit enchanté de la bonne aubaine.

Peu d’instants après Samba Yoro, tout heureux de sa chaussure, se promenait au marché quand un jeune Sofa vint lui réclamer ses mouqués, disant qu’ils étaient à Seïdou Dalia, autre cousin d’Ahmadou, qui les avait perdues la veille chez Ahmadou.

Samba Yoro fut très-ému, mais on alla aux explications, et il se trouva que la veille, en sortant de chez Ahmadou, Mustaf, qui y avait dîné, avait enlevé les chaussures de son cousin (il n’en portait lui-même que rarement), et il s’était cru en droit d’en faire une largesse. Seïdou réclama ses chaussures et Samba Yoro se trouva nu-pieds.

La morale de tout ceci c’est qu’en Afrique plus que partout il faut se défier des cadeaux qu’on vous fait aussi spontanément et surtout ne pas se hâter d’en faire profiter les autres.

16 mai 1865.

Enfin, le 16 mai, j’obtins l’audience si souvent demandée, et encore ce ne fut que grâce à l’insistance d’Oulibo.

Jamais je n’avais trouvé si peu de monde chez Ahmadou. Outre les princes, ses frères ou cousins, il n’y avait que Sidy Abdallah, Bobo et Oulibo.

Après les premières politesses échangées, je dis simplement à Ahmadou que j’avais bien des choses sur le cœur et j’entamai la question des audiences indéfiniment retardées. Jamais victoire ne fut plus facilement remportée.

« Je ne puis te promettre de me voir chaque jour, car j’ai beaucoup d’affaires, mais je sais que les envoyés doivent être reçus quand ils en ont besoin, et comme je ne veux pas que tu aies de la peine, maintenant tu pourras venir quand tu voudras me voir, lorsque je serai dehors, et comme les chefs du pays. »

J’avoue que j’étais loin d’espérer un pareil résultat ; certes il me restait encore à franchir la dernière porte, mais je n’étais plus obligé de demander à l’avance les audiences, et ce fait seul indiquait combien j’avais gagné dans l’esprit d’Ahmadou depuis mon arrivée dans le pays.

J’entamai alors la question du courrier, et Ahmadou me répondit, ainsi que je m’y attendais, que dans ce moment il faudrait une armée pour se rendre à Nioro. Aussi je n’insistai pas pour le départ immédiat, mais il me fut promis qu’il partirait dès que les pluies seraient arrivées, et Ahmadou s’engagea à mettre un homme avec Seïdou.

Je traitai ensuite la question de la ration de mil, dont je demandai l’augmentation en raison de sa cherté, car le prix montait chaque jour, et j’obtins une augmentation de quarante litres par mois. Le palabre était terminé à mon entière satisfaction ; je remerciai Ahmadou et rentrai.

Le même soir une razzia rentrait sous le commandement d’Alassane Ghirladjo, dont j’ai déjà parlé. Ils étaient cent treize cavaliers. Ils avaient été au delà de Sansandig enlever sur la rive un village de Peuhls ; ils avaient tué une grande partie des hommes et ramenaient les femmes au nombre de trente-trois, plus 157 bœufs et 3 chevaux. Au nombre des captifs il y avait un malheureux enfant qui fut donné par-dessus le marché dans le partage à un de mes voisins. Cet enfant était dans un état effrayant ; on l’avait attaché derrière une selle et il avait la poitrine et le derrière en sang par suite des mouvements du cheval. Il y avait trois jours qu’il n’avait mangé quand le docteur, apitoyé sur son état, se décida à l’acheter contre 3700 cauris, c’est-à-dire 9 à 10 francs. Il fallut bien du temps pour l’apprivoiser, et il coûta plus de soins qu’il n’avait coûté d’argent, mais au moins il nous resta et surtout au docteur qui s’en occupait ; ce dernier avait pour lui les soins d’un père, sans autre récompense que la satisfaction d’avoir fait une bonne œuvre et soustrait un individu aux deux plus grands malheurs qui puissent le frapper, l’esclavage et l’islamisme, car cet enfant se montrait rebelle et paraissait avoir de l’aversion pour nous. Ousman, ainsi se nommait ce jeune Poul, est rentré à Saint-Louis, où il est confié aux soins du préfet apostolique. Il était de la famille des Diallo ; sa mère vit encore ainsi que deux de ses sœurs ; elles sont esclaves à Ségou.

Nous étions à la fin de mai et l’hivernage approchait ; je songeais à faire partir mon courrier, mais c’était la seule chose dont Ahmadou ne se préoccupât point. Il se préparait à une nouvelle expédition. Chaque jour les bamé ou razzias partaient et allaient piller aux environs de Sansandig ou dans l’Est ; presque toujours elles ramenaient du butin, ce qui montrait assez que le pays était démoralisé. C’était le moment de frapper un grand coup, et si Ahmadou eût mieux conduit son affaire, il pouvait en peu de mois reprendre bien du terrain. Mais à Ségou les chefs ne sont jamais d’accord avec le roi, et quand ils le sont, les soldats sont mécontents. Aussi, bien qu’Ahmadou eût ordonné de compter l’armée, personne ne bougeait. Chacun ne pensait qu’à cultiver, ce qui s’expliquait d’ailleurs, quand on songeait que le mil avait en partie manqué et qu’il atteignait un prix exorbitant[207].

Sur ces entrefaites, il arriva successivement quelques Maures de Tichit. Ils n’avaient fait que traverser le Bakhounou, ravagé par les Maures nomades. Les Massassis de Guémené avaient cherché à les arrêter en leur disant qu’Ahmadou avait fui à Dinguiray, lors de l’expédition de Dina, et que Ségou était au pouvoir des Bambaras. Ce n’est qu’après quelques jours que des Maures venus de Yamina avaient démenti ce bruit.

Le lendemain un homme arrivait de Dinguiray ; il était venu par Diangounté, et de là se faisant passer pour Diula, il s’était avancé jusqu’à Ouosébougou, où il avait joint quelques hommes qui se rendaient à Damfa ; il confirmait le triste état du pays. Il avait mis cent quinze jours pour venir, et apportait des nouvelles de la famille d’Ahmadou.

29 mai 1865.

Enfin, quelques jours après, le 29 mai, Badara Tunkara arrivait lui-même demander du secours pour son village de Toumboula.

J’allai le voir. Le pauvre chef avait bien vieilli. On l’avait installé dans une case d’Oulibo. Il parut touché de ma visite. A mes nombreuses questions sur l’état du pays, il me répondit que la route était complétement fermée ; que dans le Bakhounou les Mejsdoufs alliés de Mustapha[208] avaient, le mois précédent, enlevé tous les bœufs des Pouls révoltés. Mais Badara disait que si Ahmadou voulait seulement lui donner cinquante cavaliers et quelques hommes à pied il se chargeait de dégager la route. Badara se flattait d’obtenir son armée.

Juin 1865.

Comme on le voit, au milieu de ces événements, notre délivrance ne semblait pas prochaine, et outre cet ennui dont il fallait bien prendre son parti, le docteur souffrait cruellement d’une conjonctivite. Pris d’abord par un œil, ensuite par l’autre, il éprouvait des douleurs horribles et n’avait un peu de soulagement que par l’application de cataplasmes d’aloo. Il restait toute la journée enfermé dans la case avec les portes fermées, la moindre lumière lui arrachant des plaintes. Que ceux qui ont souffert dans leur vie jugent et apprécient cette situation ! Quant à moi, mes forces bien abattues semblaient reprendre. Je me demandais comment j’allais supporter seul une expédition en plein hivernage, sans autres tentes que celles qui depuis deux ans nous servaient de toiles d’emballage, de couverture ou de toiles à paillasse, à tour de rôle et suivant l’occasion.

D’ailleurs l’idée de nous séparer ne laissait pas de m’être très- pénible. Il n’est si petite chose qui, dans une pareille disposition, ne devienne un sujet de peine. Je souffrais des dents, et il fallut avoir recours à l’extraction. Le docteur, si adroit habituellement, qui avait arraché plus de 500 dents sans accident depuis notre arrivée, échoua sur moi. Par une anomalie, ma dent faisait corps avec l’os de la mâchoire et elle ne put être arrachée qu’avec un morceau du maxillaire inférieur, aussi gros qu’elle, qui déchira toute la gencive. J’en eus la fièvre, et pendant trois jours je ne pus rien mâcher ; enfin tout se remit ; mais ces petites souffrances aigrissent plus qu’on ne saurait le croire.

6 juin 1865.

Enfin, le 6 juin, Ahmadou palabrait avec les chefs d’armée, qui exposaient leurs griefs et faisaient leurs conditions.

Ils demandaient :

1o Qu’Ahmadou ne fermât pas sa porte aux Talibés, qui ne pouvaient le voir quand ils en avaient besoin, et que les Sofas reçussent l’ordre de ne jamais arrêter un Talibé (ceci, on s’en souvient, était la conséquence de la rixe qui avait eu lieu, entre les Talibés et les Sofas de la porte d’Ahmadou, la veille de l’expédition de Dina) ;

2o Qu’Ahmadou nourrît et fît soigner les blessés, qui restaient abandonnés sans ressources, et souvent sans autre moyen de se nourrir que de mendier ;

3o Qu’Ahmadou prît soin des enfants et des veuves des Talibés tués à la guerre.

Ces deux dernières demandes étaient fort justes, et Ahmadou, qui le sentait bien, s’empressa de répondre que chaque fois qu’un Talibé blessé lui avait demandé des secours, il lui en avait envoyé, mais qu’il ne pouvait secourir ceux qui n’en demandaient pas, vu qu’il ne savait même pas qu’ils étaient blessés.

Cette réponse, bien qu’inexacte et grosse d’objections, était assez adroite et ne souleva pas la plus petite réclamation. Ahmadou avait répondu, et on n’a pas l’habitude de le forcer à s’expliquer.

Sur le troisième article, il dit qu’il verrait les chefs et s’entendrait avec eux sur ce qu’il y aurait à faire. Mais quant à la première condition des Talibés, qui était celle qui leur tenait le plus à cœur, il ne répondit rien, et de fait il ne le pouvait pas. Il eût bien vite perdu tout prestige s’il eût accordé cette demande.

Le lendemain et les jours suivants, Ahmadou palabra avec les chefs des Bambaras et ceux de Koghé, de M’bébala et autres. Presque tous demandaient à cultiver avant d’aller à l’armée. Mais Ahmadou ne lâchait pas prise si facilement, et voyant qu’il n’obtenait pas gain de cause, il employa un moyen héroïque, celui des cadeaux. On distribua d’abord aux Talibés du sel à raison d’une _bafal_ pour dix Talibés. C’était environ 4000 cauris chacun, car le sel valait déjà 40000 cauris la bafal. Je profitai de l’occasion pour m’informer du nombre de parts distribuées ; on en avait sorti 500, ce qui faisait 5000 Talibés au grand maximum, car évidemment plus d’une pierre avait été soustraite à ce partage pour être donnée tout entière à des chefs.

D’après Samba N’diaye, Ahmadou avait consommé en cadeaux un des trois grands magasins de cauris qu’on avait trouvés chez Ali à Ségou ; il restait deux magasins de cauris, plus quelques centaines de mille dans un troisième, c’est ce qui fait que comme rien ne rentrait en fait d’impôt de cauris, Ahmadou y tenait plus qu’au sel dont il avait plus grande quantité. Ce sel provenait en partie de Sansandig où les marchands de Tombouctou en avaient de fortes provisions en entrepôt. Lors de la révolte du Macina, Ahmadou, par ordre d’El Hadj, avait fait enlever ce sel et l’avait transporté à Ségou, où il remplissait ses magasins.

12 juin 1865.

Pendant ce temps arriva du Bakhounou une si bonne nouvelle que pendant quelque temps je n’y crus pas. On disait que Maoundé, avec les Djawaras révoltés, les Massassis de Guémené, avaient réuni une armée pour attaquer Nioro avec le concours des Maures. Amadi Sambouné était venu les rejoindre. Mais Moustaf, prévenu, avait réuni son armée, et, d’accord avec les Djawaras, qui avaient fait mine de se révolter, était venu attaquer les insurgés au moment où ils s’y attendaient le moins.

Maoundé était en fuite et on racontait qu’il avait été tué par les Maures, qui, en se sauvant, auraient enlevé ses troupeaux. Amadi Sambouné avait fui avec eux. Au nombre des morts on citait Dombali, chef de Ouaïnka (Bakhounou), qui était un des chefs de la révolte.

Plusieurs lettres annonçaient ces nouvelles, et, dans le nombre, une lettre de Djolo, chef de Ouosébougou. Il y avait donc quelque probabilité. Mais j’avais peine à croire à une si bonne chance, car cela pouvait arranger nos affaires et faire arriver Bakary Guëye.

En même temps on annonçait que Mari venait d’être tué par ses chefs de captifs, et cela parce que quelque temps auparavant, les ayant envoyés attaquer un petit village de Talibés, où ils avaient été repoussés, il avait voulu à leur retour en faire tuer plusieurs. Mais cette nouvelle, qui eût si bien arrangé Ahmadou, n’était pas vraie, et, avant notre départ de Ségou, l’année suivante, nous eûmes des preuves nombreuses de la vitalité de Mari et de son parti. Quant aux nouvelles du Macina, elles arrivaient toujours, et si je les enregistrais, c’était à simple titre de renseignements, car si elles se suivaient et étaient conçues dans le même esprit, elles ne se ressemblaient pas dans le fond.

Pour compléter ces informations, il arriva en même temps que les envoyés de Ouosébougou, un Djawara, parent d’un de nos voisins, qui me dit avoir été à Nioro lorsque Bakary y était arrivé avec Sidy, venant de Ségou. Après avoir été au Diombokho il était rentré à Nioro, et dans le mois de Cor, le commandant de Médine y était venu accompagné de deux blancs et de quelques noirs. Il était resté cinq jours, et, après avoir causé avec Moustaf, il était reparti. Quant au retour de Bakary et aux cadeaux dont on parlait tant, il ne savait rien et avait l’air de n’y pas croire.

Ceci me donna à penser, et je craignis que Bakary, las d’attendre, ne fût retourné en arrière, et que ce retour n’eût motivé ce voyage du commandant de Médine à notre recherche. Cela aggravait notre position et diminuait nos chances de délivrance, puisqu’il fallait maintenant envoyer un nouveau courrier à Saint-Louis ou tout au moins à Bakel.

Au milieu de ces nouvelles, on ne parlait plus du départ de l’armée. J’attendais une pluie qui n’arrivait pas pour faire une démarche près d’Ahmadou, afin d’expédier les courriers. Aguibou vint me voir et ne put rien me dire ; il me rapportait une petite boussole que j’avais perdue à l’expédition de Dina, en chassant à courre les biches. C’était la deuxième fois que je la perdais et qu’on me la rapportait. Cette fois, il l’avait trouvée au marché, où on la vendait pour vingt cauris, et l’avait prise pour me la rendre. Il me dit que les captifs désertaient de Sansandig, où l’on mourait de faim, et qu’un homme qui en arrivait avait dit à Ahmadou : Fais ton armée, vas à Sansandig, et si le village ne se rend pas, coupe-moi le cou. Aguibou croyait à la mort de Mari, dont la nouvelle avait été confirmée par les gens venus de Sansandig.

Je m’étais préparé ; j’avais cousu et raccommodé mes tentes de soldat, mon couscous était fait, et bien m’en prit, car le 21 au soir, les griots, après une bonne tornade, parcouraient la ville annonçant le départ pour le lendemain, et à 3 heures et demie, le 22, Ahmadou sortait. Je ne tardai pas à le suivre, monté sur le cheval de feu le fils de Maoundé, petite mais vigoureuse bête qu’Ahmadou m’avait envoyée.

22 juin 1865.

A Ségou Coura, Ahmadou, se voyant presque seul, avait arrêté le tabala qui battait à coups redoublés pour appeler l’armée. Après l’avoir salué, je continuai ma route vers Ségou Coro où l’on allait camper, pour y chercher un logement. Tout d’abord ce fut chose difficile, mais je finis par aviser une toute petite case en terre, couverte de paille, qu’on me prêta et dans laquelle je pus faire entrer mes cantines, non sans démolir un peu la porte. Le soir, je fis saluer Ahmadou, qui s’informa de mon campement ; puis je me couchai, un peu triste d’être seul. En effet, j’avais laissé à Ségou Quintin, qui, à peine rétabli de son ophthalmie ne se souciait pas d’aller affronter le soleil pour retomber malade en cours de voyage. J’avais laissé avec lui deux hommes, dont l’un, Déthié, était mon meilleur laptot, et l’autre, Bara, que je considérais encore comme un homme d’une grande valeur. Mais cette séparation était la première, et ce mot d’un grand voyageur me revenait en mémoire : Quand on se quitte en Afrique, à peine peut-on espérer de se revoir.

La nuit ne se passa pas tranquillement. Vers minuit, une tornade d’une violence extraordinaire se déchaîna sur nous. L’eau tombait à torrents et le tonnerre n’arrêtait pas ses roulements. Jamais dans le cours de mes voyages, ni dans l’Océanie, ni en Amérique, ni en Europe, ni en Afrique, je n’avais entendu pareil vacarme. Les roulements non interrompus duraient quelquefois plus d’une demi-heure, accidentés par des éclats d’une violence inouïe ; on eût dit un feu de file rapide d’une batterie de 1000 pièces de gros calibre. L’air était imprégné d’électricité, et je recevais, à chacun de ces éclats, de violentes secousses sur la natte où j’étais couché. L’eau ne tarda pas à traverser ma toiture de paille et je passai, on peut le croire, une triste nuit.

Au jour, quel spectacle ! Ma tente enfouie dans la vase, mes poules noyées, devant ma case un lac, à quelques pas un arbre brisé par la foudre, et de tous côtés la terre détrempée. Rien de sec, ni dans les cases ni sur nous. Cela me donnait un avant-goût de ce qui nous attendait si une pareille tornade nous arrivait en rase campagne. Je ne pouvais espérer de repos dans ces conditions ; aussi je me hâtai de monter à cheval et de retourner à Ségou-Sikoro, après avoir distribué à mes laptots de quoi manger pendant la journée.

Sur la route, tout le monde était dans les champs à planter le mil ; mais on voyait quelques lougans plantés à l’avance et où il avait déjà 15 centimètres de haut. Presque tous ceux qui étaient venus la veille étaient retournés aux champs ; le départ n’était donc pas prochain, et je tentai d’obtenir d’Ahmadou qu’il laissât partir Seïdou ; mais il me pria si courtoisement d’attendre au retour de l’expédition que je ne pus refuser, d’autant qu’insister n’eût servi qu’à l’indisposer.

Samba N’diaye avait cette fois obtenu d’Ahmadou de l’accompagner. Il devait être chargé du transport et du tir de deux espingoles en fer que l’on avait trouvées à Ségou et pour lesquelles les forgerons avaient construit de grossiers affûts à crosse, de manière à simuler des canons ; c’étaient tout au plus des épouvantails. Ce ne fut que le 26 juin qu’il rallia l’armée avec ces machines portées sur deux bœufs.

Tierno Abdoul Kadi avait aussi rallié, et il venait me demander comme un grand service de lui prêter Seïdou pour garder sa maison en son absence.

Ce fait seul montrait la confiance que Seïdou lui inspirait. Du reste, Abdoul le traitait bien, et outre des cadeaux qu’il lui faisait, il l’avait marié à une esclave de sa case, qui était certainement une des plus jolies femmes du pays.

Juillet 1865.

Deux jours après, on me vola, pendant une de mes absences, le sac de cauris que j’avais emporté à Ségou Coro, et peu après je m’aperçus que Samba Yoro, qui avait la garde de mon magasin, avait disposé d’une somme de 5000 cauris qu’on m’avait remise en dépôt. C’était Ibrahim Mabo qui me les avait confiées ; il en avait besoin et les avait réclamées à Samba, qui, tout embarrassé, avait été à Ségou vendre tous ses effets et n’avait restitué qu’une partie de la somme.

Il y avait là un abus de confiance, peut-être excusable vu la misère dans laquelle se trouvaient mes hommes, mais que je devais punir, et je retirai la garde du magasin à Samba Yoro, pour la confier à Latir Sène, homme d’une grande probité.

Déjà on ne cachait plus le but de l’expédition : c’était Sansandig ; et comme je n’ajoutais qu’une foi très-limitée aux assurances de la faiblesse du village, je me pris à penser que le docteur pourrait bien manquer de ressources en mon absence ; aussi je demandai et j’obtins d’Ahmadou une pierre de sel et 20000 cauris. Puis je fis refaire du couscous pour remplacer celui qu’on consommait. Enfin je pris mes dernières dispositions, et le 4 juillet, au matin, on se mettait en route.

[Décoration]

[Note 207 : Le mil valait de 160 à 200 cauris les quatre litres, huit fois son prix normal de 20 cauris le moule.]

[Note 208 : Mustapha, chef de Nioro.]

CHAPITRE XXXIV.

Expédition de Sansandig. — Départ de Ségou Koro. — Pélengana désert. — Arrivée à Bafou-Bougou. — Campement. — Traversée du fleuve en pirogue. — Ahmadou m’envoie des gourous. — Départ. — Tornade et pluie à Dampina. — Soumission de Vélentiguila. — Arrivée à Sansandig. — Discussion du plan d’attaque. — Assaut. — On campe et on occupe le village des Somonos. — Le docteur vient me rejoindre. — 72 jours de poule au riz. — Ahmadou nourrit l’armée. — Disette de vivres. — Le mil cru, les peaux de bœuf et les chevaux morts sont mangés. — Résistance du village. — Attaque du 20 juillet. — On gagne un peu de terrain. — Les femmes sortent du village. — La famine est à Sansandig. — Ahmadou commande aussi mal qu’il est possible. — On annonce l’arrivée de l’armée de Mari. — Prise de trois Maures, leur exécution horrible. — Nous construisons des cases. — Le camp. — Latir, malade, retourne à Ségou avec Quintin. — Désertions du village. — Exécutions. — Sortie des pirogues du village. — Nous faisons des razzias. — 16 août. — Sortie faite par le village. — Un convoi de pirogues vient au secours du village. — Combat naval. — Prise et exécution des Maures de Tichit. — Sortie du 29 août. — Sortie des fils de Koro Mama. — Note sur Sansandig. — Le village est aux abois. — Une armée vient au secours du village. — Sortie de Sibila Mahmary. — Sa prise, son supplice. — Abderhaman Couma. — Exécutions nombreuses. — Bataille du 11 septembre. — 10000 hommes contre 10000. — Épisodes divers. — Alertes continuelles. — Combat du 16 septembre. — Nous levons le siége. — Panique dans la retraite. — Trente-six heures sans manger. — Kalabougou. — Je suis malade et rentre à Ségou.

4 juillet 1865.

Bien que l’opinion générale fût qu’on allait à Sansandig, et que Samba N’diaye m’eût dit le tenir d’Ahmadou, notre route nous en éloigna d’abord.

On se dirigea au Sud, puis on revint à l’Est, en passant en vue de Kolbabougou et de Diofina, où sont les lougans de Tierno-Abdoul. Nous laissâmes Siracoro sur la droite, et à deux heures 25 minutes nous nous arrêtions à un petit village désert. Oulibo, venu directement de Ségou, nous avait rejoints. Peu après nous passions à Pélengana, où l’on ne voyait personne, bien que le village fût habité. Craignant d’être pillé par les Sofas, les Bambaras qui y étaient établis avaient fermé leurs portes et faisaient la sourde oreille quand on leur criait d’ouvrir.

Quelqu’un a-t-il vu, dans les pays chauds, une case après une invasion de ces fourmis qu’en Casamance on rencontre si souvent, et qu’on désigne sous le nom de _magnians_ ? Elle est propre et nettoyée ; tout est enlevé et a été grossir le grenier des travailleuses. Eh bien, après le passage d’une armée de noirs même à travers un village ami, l’effet est à peu près le même ; seulement le grenier n’existe pas et le travailleur n’est le plus souvent qu’un destructeur. Voilà pourquoi Pélengana paraissait désert.

Notre route alors se dirigea au N.-E., et à travers des broussailles nous parvenions à neuf heures du soir à Bafou-Bougou. L’armée était en débandade complète. Après une marche de onze heures, chacun s’était arrêté au gré de ses caprices ; il eût été impossible de trouver, à l’exception des porteurs de poudre et de la compagnie du Diomfoutou (Sofas), une seule compagnie en ordre. Pour moi, j’errai jusqu’à dix heures du soir pour retrouver mes hommes, qui, malades la plupart de fatigue, avaient campé entre Marcadougouba et Somono Dougouni, à l’endroit où se trouvaient Ahmadou avec la grande moitié de l’armée. Nous étions là près d’une mare dont l’eau troublée par les chevaux était aussi épaisse que du chocolat ; ce fut cependant avec cela qu’il fallut tremper le couscous du voyageur ; et lorsqu’il est, comme moi, à jeun depuis la veille, il mange ce triste dîner sans murmurer contre le sort.

5 juillet 1865.

Dès le lendemain matin, Ahmadou allait s’asseoir au bord du Niger, où toutes les pirogues de Ségou se trouvaient pour faire traverser le fleuve par l’armée. Il activait beaucoup le travail par sa présence, et néanmoins les choses ne marchaient pas vite, puisque ce passage dura les 5, 6 et 7 juillet. Il est vrai que dans la journée du 5 il fut longtemps gêné et même interrompu par une tornade sèche, qui, soulevant des lames de plus de 1m 50 de haut, fit couler plusieurs pirogues, dans un endroit où heureusement on avait peu de fond. Quant à moi, désespérant de me camper convenablement dans cette cohue qui se pressait au bord du fleuve, après avoir réparé mes forces par un déjeuner de poule au riz, que je me procurai difficilement, je m’emparai de force d’une pirogue, dans laquelle je me mis avec mes bagages, et je me fis traverser par mes laptots, n’en laissant que quelques-uns pour passer plus tard mon cheval et les mules. Cette opération ne se fit pas aisément.

A Ségou et sur tous les bords du Niger, on traverse les chevaux debout dans les pirogues, et souvent ils les font chavirer, mais les Bambaras disent que leurs chevaux ne nagent pas. Outre qu’il fut difficile de faire entrer nos mules dans la pirogue, on n’eut pas plutôt poussé de terre qu’elles sautèrent à l’eau, et comme on les tenait par la bride elles se mirent à nager, traînant presque la pirogue, qui traversait à la pagaye et n’allait que fort lentement. Mon cheval suivit ce bel exemple, et ce voyant, les piroguiers allèrent déclarer à Ahmadou que c’était ainsi qu’ils voulaient passer les chevaux. Les Talibés ne s’en souciaient pas, ils craignaient de les noyer ; mais, comme cela accélérait le passage, on ne laissa pas de procéder ainsi, et au lieu de cinq à six chevaux, neuf au plus que portaient les grandes pirogues, on les mit par douze, quinze et jusqu’à vingt dans l’eau ; seuls, les chevaux des princes eurent les honneurs de l’intérieur de la pirogue. Pendant la tornade, plusieurs pirogues chavirèrent sous l’influence des lames et bien qu’on n’ait pas eu d’accidents à regretter il y eut un désordre affreux.

En arrivant, je m’étais installé sur la berge, j’étais dans une petite île. La portion du fleuve que je venais de traverser avait environ 1500 mètres. Un marigot peu profond, et qui, avant la crue des eaux, doit être à sec, me séparait de la terre ferme ; je le passai le lendemain pour aller camper avec l’armée. Il avait bien 300 mètres, ce qui donne au fleuve 1800 mètres au moins de large ; c’est à peu près ce qu’il a devant Ségou, où, aux hautes eaux, il atteint 2200 mètres.

De mon premier campement j’avais pris des relèvements. J’apercevais, derrière Somono Dougouni, Marcadougouba, sur une colline de 5 à 6 mètres de haut. Les grands arbres de Somono Dougouni formaient avec la masse de peuple qui s’y agitait, un premier plan très-remarquable, auquel le mouvement d’une soixantaine de pirogues sur le fleuve ajoutait encore un cachet tout particulier.

Sur la berge intérieure je trouvai un véritable village ; chacun, prévoyant que le passage durerait et craignant, pour plus d’une raison, les tornades, s’était bâti, en paille et avec quelques branches, des huttes de toutes formes. Il y en avait dans lesquelles un homme seul pouvait à peine s’étendre et qui n’avaient pas sa hauteur ; c’était souvent l’abri de trois à quatre personnes. D’autres, au contraire, étaient assez vastes ; mais tout cela était fait à la hâte et n’eût pas abrité contre une forte pluie.

7 juillet 1865.

Le 7, vers midi, Ahmadou passa le fleuve ; dès lors, il n’y avait plus de l’autre côté que des retardataires. Le soir, on prévint qu’on partirait le lendemain matin. Jusque-là, j’avais campé dans un bas-fond, sous un arbre de marais où j’avais trouvé la fraîcheur du sol et l’abri du soleil ; mais remarquant des éclairs de mauvais augure et des nuages dans l’Est, je fis dresser mes deux tentes sur le sommet le plus élevé de la berge et j’y installai mes bagages. Bien m’en prit, car vers dix heures du soir une violente tornade éclatait sur nous. Mes laptots se réfugièrent bien vite dans leur tente, qui, malgré cela, fut envahie par cinq ou six malheureux, qui demandaient abri pour leur fusil, leur poudre ou leur selle de cheval[209], et profitaient de cela pour s’abriter eux-mêmes. Tout le monde connaît les tentes-abris de nos soldats ; quatre forment un logement pour quatre personnes. Avec six que j’avais pu faire raccommoder avec les morceaux des autres, j’avais fait deux tentes, qu’on laissait ouvertes du côté de l’Ouest. Dans la tente de mes laptots, ils furent quinze sous cet abri. Dans la mienne, nous n’étions guère mieux. J’avais deux cantines, ma selle, des sacs de mil, trois selles du pays, six fusils, je ne sais combien de poires à poudre et huit hommes. Mais que voulez-vous dire à un malheureux qui, n’ayant d’habits que ce qu’il a sur le corps, les a enlevés et arrive avec son paquet et sa selle sur la tête, nu comme un ver, vous demander d’abriter ses effets ? Vous lui dites de remettre son pantalon et d’entrer. Ce fut là ce que je fis, et j’eus bientôt dans ma tente Tambo, Seïni, Ibrahim Mabo, San Farba et quelques autres. Ils s’émerveillaient de voir que ma tente n’était presque pas traversée par la pluie qu’il faisait, et cependant elle était mal tendue et à demi usée ; le lendemain, tout le monde venait la voir, et, si j’eusse écouté toutes les demandes, à la première tornade j’aurais eu plus de cent personnes à loger.

8 juillet 1865.

Le 8 juillet, au matin, je me préparais à partir, et, instruit par l’expérience des jours précédents et des marches de la dernière expédition, je partais bien lesté par un couscous au poulet. A 3 heures 10 minutes, Ahmadou se mit en marche ; en même temps il m’envoyait 100 gourous par Samba N’diaye, qui, comme un vrai roué, au lieu de m’en dire le nombre, me dit : « Je t’apporte des gourous. » Et il m’en donna quelques poignées, puis affecta de chercher dans son _guiba_[210], de sorte que croyant qu’il n’en avait plus que quelques-uns je lui dis : « Si tu en as encore garde-les pour toi. » Il ne m’en avait donné que 32 et en avait encore 48, car les gourous se comptent comme les cauris 80 pour 100. Le soir je le sus, et lui en réclamai quelques-uns ; et bien qu’il dît les avoir tous mangés ou donnés, je lui en fis rendre 10 ou 15. C’était en ce moment une marchandise précieuse, car il allait falloir se tenir éveillé.

A peine en route, j’allai saluer Ahmadou, qui me fit prier avec instance, et cela sur un mot de Mohamed Bobo, de ne pas faire comme à Dina et de rester à côté de lui.

Enfin, à 4 heures 5 minutes nous nous mettions en route au N.-E.

En cet endroit le fleuve fait un assez grand coude vers le Nord. Nous en atteignîmes le sommet, et le soir, avant sept heures, on s’arrêtait un peu au delà de Sérékhalla, village en ruine depuis longtemps. On recommanda de ne pas faire de bruit, car on pouvait nous entendre de Sansandig. Ahmadou se figurait peut-être qu’il allait surprendre le village, parce que depuis deux jours il avait fait barrer les routes et le fleuve par des avant-gardes de cavalerie et de piroguiers pour empêcher qu’on n’allât de chez les Somonos prévenir de notre arrivée. Pour souper, nous mangeâmes des gourous, car il n’y avait pas moyen d’allumer du feu, et ce que j’en mangeai eut pour effet que non- seulement je ne ressentis pas l’envie de dormir, mais que je fus toute la nuit sous l’empire d’une surexcitation remarquable de l’intelligence et de la pensée. Dix gourous, peut-être, avaient suffi pour produire cette action, que j’éprouvai avec une force qui m’étonna moi-même. Aussi, dès quatre heures du matin, en compagnie de Latir, qui en avait fait autant, je me promenais dans le camp, impatient du départ, et furieux de voir les autres dormir d’un sommeil calme et profond.

9 juillet 1865.

Enfin, à 5 heures et demie, on se mit en marche. Nous rejoignîmes le bord du fleuve à Dampina, village désert, où, en dépit des menaces d’une tornade imminente, Ahmadou ne voulut d’abord pas faire halte. Mais comme elle arrivait lorsqu’il n’avait pas encore dépassé le village à 100 mètres, il y rentra avec les poudres, ainsi que les princes et tous ceux qui purent s’y loger. Pour moi, trop avancé pour rentrer, je me mis, avec Samba N’diaye, dans une broussaille, tandis que mes laptots étaient dans une autre avec la mule, et, couvert de mon vieux manteau, je bravai les torrents de pluie qui durèrent juste deux heures.

De Dampina, nous relevions Vélentiguila juste au Sud 80° Est, à environ 3500 mètres. C’était là le premier village habité. Se rendrait-il et s’y arrêterait-on ? Telle était la question que je me posais à ce moment.

Sept à huit villages qui étaient venus, la veille, faire leur soumission, avaient dit que tout le monde se rendrait, même Sansandig ; mais j’en doutais, et j’avais raison.

Toutefois, le chef de Vélentiguila vint au-devant de l’armée, qui dans ce moment, je dois le dire, ne présentait pas un spectacle imposant. Le terrain était détrempé, les chevaux glissaient, tombaient, les hommes ne marchaient qu’avec peine ; mais une demi-heure après, un rayon de soleil avait tout séché, et l’armée défilait sous les murs de Vélentiguila par ordre de compagnies, augmentée de l’effectif soumis de ce village, qui, la veille, se battait avec Sansandig contre nous, et aujourd’hui allait se battre avec Ahmadou contre Sansandig.

A 11 heures, nous arrivions à Sansandig, placé à 4000 mètres au Sud 30° Est de Vélentiguila. Le village s’étend sur plus d’un kilomètre au bord du fleuve, qui coule du N.-O. au S.-E. Sa largeur maximum est de 500 mètres ; la face qui borde le fleuve est sensiblement droite et suit le bord de la berge, ne s’en écartant un peu qu’aux extrémités, à la pointe Nord, que j’appellerai le _Ouala Ouala_, du nom de la place dénudée de végétation qui s’y trouve, et à l’autre extrémité, que j’appellerai pointe des Somonos, parce que c’est en effet là que se trouvait le village des Somonos, qui était séparé jadis de la ville proprement dite par une rue aujourd’hui fermée aux deux extrémités par une forte muraille, garnie de corps de garde ou bilours de communication. Les murailles de la ville avaient été élevées à au moins 5 mètres de hauteur sur la plaine, et des bastions avaient été faits de telle manière que, quel que fût le point, angle rentrant ou saillant, sur lequel on attaquerait, on eût à essuyer plusieurs feux croisés.

Ahmadou paraissait désappointé de voir que personne ne sortait pour se rendre. Il comptait qu’à l’exception de Boubou Cissey, et des siens, une partie des habitants et tout au moins la fraction des Couma sortiraient. Il était autorisé à le croire, puisque, ainsi que je l’appris, c’était sur les prières réitérées et les promesses de ces Couma, qui le lui avaient demandé par lettres, qu’il avait entrepris cette expédition. Oulibo surtout paraissait très-surpris.

Voyant enfin que non-seulement on ne sortait pas pour se rendre, mais que dès qu’on approchait, Maures[211] et Bambaras défiaient du haut des murailles et venaient hors des portes tirer des coups de fusil, Ahmadou décida qu’on allait attaquer, et on se mit à discuter le plan de l’attaque. Chacun émit son avis. Ahmadou, qui avait déjà habité la ville en 1861, se faisait indiquer, par les gens de Sansandig même, les maisons des principaux chefs. La plupart avaient un étage qui s’élevait au-dessus des murailles, ainsi que les tours ogivales des mosquées et de nombreux palmiers et doubalels. Le quartier le plus défendu devait être celui de Boubou Cissey qui se trouvait avec les principaux chefs du côté des Somonos. Si on espérait prendre le village d’assaut, c’était là qu’il fallait attaquer ; si, au contraire, on voulait l’investir peu à peu, on devait attaquer l’extrémité du Ouala Ouala, qui, de l’avis unanime, était la plus faible, en même temps qu’on aurait occupé la partie abandonnée du village des Somonos. Aussi les avis étaient partagés. Après une longue discussion, Ahmadou remonta à cheval. Il était 1 heure 15 minutes ; il alla se placer au S. 70° E. du village des Somonos, sur une petite hauteur, et fit ranger son Diomfoutou : alors le Gannar et le Toro furent désignés à la gauche pour attaquer, l’un la rive du fleuve qui était couverte de monde, l’autre, le village des Somonos. Les Sofas avaient la partie la plus dure, le bastion du quartier de Boubou Cissey ; les Irlabés attaquaient un peu plus au milieu ; enfin, les Massassis et Djawaras à cheval gardaient le tour du village avec les Peuhls.

Les Toubourous attaquèrent avec les Sofas de Ségou, au même endroit que le Toro.

L’attaque eut lieu à trois heures, et si, à la gauche, on entrait dans le village des Somonos et si sur la plage on refoulait tout le monde dans le village, à la droite les choses allaient mal. Les Sofas avaient attaqué courageusement ; bien que rudement éprouvés, ils avaient couru à la muraille, y avaient percé trois trous et quelques-uns l’avaient escaladée. Leur drapeau y flottait ; mais au bout de quelques minutes ils se retirèrent en désordre, laissant environ quinze morts et de nombreux blessés sur le terrain, et poursuivis dehors du tata par les Bambaras, qui venaient dévaliser les morts et mettre le feu dans leurs vêtements. Les Irlabés, eux, avaient à peine touché la muraille et avaient reculé.

Dans le village des Somonos on éprouvait une résistance très-sérieuse ; on était monté sur les toits, et le feu plongeant des cases du village faisait éprouver des pertes cruelles. Un instant, les Toubourous se sauvèrent, mais les Talibés ayant tenu, ils revinrent.

Ahmadou était furieux, les choses s’annonçaient mal ; mais il envoya l’ordre aux Sofas de revenir à la charge ; et, en effet, ils attaquèrent de nouveau à 4 heures, ainsi que les Irlabés. A 4 heures 15 minutes, ils retournaient en arrière ; cependant ils avaient gagné du terrain ; et ce n’était pas la tête mais bien la queue de la colonne qui reculait et entraînait le reste.

A la gauche, Samba N’diaye avait tiré deux coups de canon, ou plutôt d’espingole ; puis, comme on n’en finissait pas de charger ces armes, et que les carabines de mes laptots faisaient plus d’effet que les coups de ses espingoles, il les laissa pour faire le coup de fusil, et fut blessé au pied d’une balle qui heureusement n’entra pas. San Farba eut une balle dans la cuisse, en allant dans le village des Somonos porter des encouragements. Bien des chefs étaient blessés, et, quoique l’attaque eût été courageuse, la défense était encore plus énergique.

Toute la nuit on se fusilla dans le village des Somonos. Les Bambaras avaient des embuscades, et il y avait des endroits où personne ne pouvait passer sans recevoir une balle.

10 juillet 1865.

Le 10 juillet, au matin, on recommença l’attaque des cases occupées dans le village des Somonos par les Bambaras, et on gagna un peu de terrain. Ahmadou avait déclaré qu’il resterait là jusqu’à ce que le village fût pris, et il avait envoyé à Ségou chercher des bœufs et du mil pour nourrir l’armée.

Le soir, on avait pris presque tout le tata des Somonos, ainsi qu’un bilour de communication avec le grand tata, et on commençait, je crois, à avoir peur dans le village, car plusieurs pirogues en sortirent ; on en prit une qui portait douze femmes et quatre hommes, qui naturellement furent mis à mort. Des pirogues de Ségou nous étaient arrivées, et dès ce moment on s’efforça de fermer les communications par eau du village.

Ce même soir, j’éprouvai une grande joie ; le docteur venait me rejoindre avec les pirogues arrivées de Ségou ; il était guéri. Il avait appris l’attaque, et on lui avait dit que le village était pris en partie et qu’Ahmadou y logeait. De fait, c’est peut-être ce que celui-ci eût eu de mieux à faire ; mais pendant tout ce siége, il ne fit que faute sur faute. Pour commencer, les chefs de l’armée vinrent le 11 juillet lui demander à attaquer de nouveau le grand tata par l’extérieur et par le village des Somonos. Il refusa, sous prétexte qu’il ne voulait attaquer qu’après qu’on aurait distribué des bœufs et qu’on aurait mangé. Et le lendemain, une armée venait de Sibila, sous le commandement de Sibila Mahmary, chef du Sanama Dougou, et entrait dans le village par le Ouala Ouala pendant la nuit.

Nous ne le sûmes que plusieurs jours après, et, pour comble de malheur, on apprit le 14, au matin, que le village Banancoro avait été enlevé par les Bambaras, qui l’avaient trouvé sans défense et avaient tout pris. Je craignais beaucoup, en apprenant cette nouvelle, pour Boubakary Gnian, que j’avais envoyé à Ségou me chercher des provisions de poules et de beurre ; car, bien qu’Ahmadou m’envoyât de temps à autre quelque chose de ce qu’on lui apportait, j’étais bien à court, et pendant les soixante-douze jours du siége, je puis dire qu’à de rares exceptions près ma nourriture se composa exclusivement de poule au riz matin et soir, sans même avoir de lait, et, bien entendu, sans compter les jours de combat où nous ne mangions pas de la journée.

14 juillet 1865.

Le 14, on partagea les bœufs à l’armée, et quoiqu’on eût distribué à peu près un bœuf pour cinquante personnes, les Sofas Bambaras affamés mangèrent les chevaux morts, bien que la loi musulmane le défende de la façon la plus formelle. On consomma jusqu’aux peaux des bœufs : après les avoir fait bouillir on les mettait griller sur les charbons, et on les mangeait après avoir gratté le poil. D’autres, et en grand nombre, surtout parmi les Talibés, mangeaient du mil cru ; j’essayai moi-même de cette nourriture qui me donna des maux d’estomac ; elle produisait même cet effet sur les jeunes gens du pays. Le 15, les pirogues de mil arrivèrent de Ségou, et presque en même temps un convoi de pirogues cherchait à entrer au village. On les attaqua des deux rives du fleuve et au moyen des pirogues des hommes du Macina (Diakha Nké), qui étaient dans l’armée. Chaque jour, des femmes sortaient du village et disaient qu’on y manquait de vivres ; mais si on en manquait au marché, il y en avait au moins chez les chefs, et un vieux Bambara criait à travers les murailles, aux Talibés : « Allons donc, Fouta Nké (hommes du Fouta), vous mourez de faim ; venez donc au moins attaquer, il ne manque rien ici, voici des gourous ; » et pour compléter l’ironie, il leur lançait des poignées de gourous.

On gardait ce qu’on avait pris et on cernait tant bien que mal le village. Un soir, on vit les Bambaras démolir un pan de la muraille du côté du Ouala Ouala et s’enfuir ; c’étaient de pauvres hères qui ne pouvant plus se nourrir, se sauvaient, et le même soir on empêchait 240 Kalaris d’entrer ; on leur fit des prisonniers qui vinrent grossir le nombre des victimes. Le lendemain on retrouva au bord du fleuve dix de leurs fusils, qu’ils avaient jetés là en se précipitant dans l’eau.

De notre côté, l’armée se renforçait des captifs du Coro Mama qui venaient en troupe de l’intérieur, confirmant ainsi ce qu’on nous avait dit, que toute cette famille était dévouée à Ahmadou et que si elle n’était pas sortie, c’est qu’on l’en empêchait.

Et en effet, peu à peu leurs captifs sortirent de la ville, puis enfin les chefs de la famille vinrent eux-mêmes se rendre, mais ce ne fut que quand la ville fut affaiblie par la famine, qui commençait à y sévir. Nos hommes, pour se ravitailler, allaient faire des razzias dans l’intérieur du pays, avec des chances diverses. Les habitants de plusieurs villages avaient pris la fuite ; on y trouvait du bois à brûler, qui manquait dans le camp, surtout les jours de tornades, où tout était mouillé. Quand elles tombaient la nuit, c’était une nuit blanche à passer, car ma tente devenait toujours le refuge de ceux de nos amis qui n’avaient pas d’abri.

Ce fut alors que je fis soumettre à Ahmadou par Samba N’diaye l’idée de faire garder le village à vue par le côté du fleuve, au moyen de pirogues garnies de peaux de bœuf, qui empêcheraient par un tir suivi de venir prendre de l’eau. C’était très-simple à exécuter et le village n’eût pu résister longtemps à cette privation. Déjà pour bois à brûler, on n’y avait que celui des maisons que l’on démolissait ; pour la nourriture des chevaux et des autres animaux du village, on n’avait que des feuilles des doubalels du village et l’herbe qu’on venait couper sous les coups de fusil. La gêne qu’on eût imposée par le fleuve aurait été décisive. Ahmadou accepta, ordonna d’agir, et l’indolence de tout le monde laissa tomber la chose.

La poudre était rare dans le village et les habitants ne tiraient qu’à coup sûr ; mais tous les rapports des prisonniers ou des fugitifs s’accordaient pour dire que Boubou Cissey, secondé par Mahmady Sougoulé, maintenait le village et retenait l’armée des Bambaras, qui voulait s’en aller.

19 juillet 1865.

La famine était décidément chez l’ennemi, et le 19 juillet nous en avions une preuve bien éloquente : deux femmes s’étant sauvées du village, les Bambaras les poursuivirent et en rattrapèrent une, mais l’autre parvint à gagner du terrain et vint se jeter au milieu des Sofas qui la saisirent ; dès qu’elle vit du mil elle s’échappa de leurs mains, et, se précipitant dessus, se mit à le dévorer avec avidité : depuis trois jours elle ne mangeait que des feuilles et de l’herbe.

20 juillet 1865.

Enfin, le 20, Ahmadou, après avoir palabré avec les chefs, se résolut à tenter une attaque. Les Talibés avaient juré que s’ils entraient dans le village ils n’en ressortiraient plus. Le lendemain matin, on attaqua, en effet, de tous côtés, mais sans ordre, et les Sofas n’arrivèrent même pas à la muraille. Dans le tata on gagnait quelques cases et on entrait par les dessous dans le grand village du côté du fleuve ; mais, somme toute, c’était une attaque manquée. Elle avait cependant produit une émotion dans le village, car pendant l’après-midi, toute une bande de Bambaras voulut s’enfuir. Les Poulhs du Ouala Ouala les chargèrent et les refoulèrent, ce qui fut cause qu’Ahmadou se décida à donner l’ordre de laisser sortir les fugitifs, sauf à courir après quand ils seraient dans l’impossibilité de rentrer.

Cependant le village n’était pas encore aux abois, et tout en cédant du terrain, les Bambaras ne reculaient que pas à pas et en se fortifiant de case en case, sans rien laisser dans celles qu’ils abandonnaient ; par contre, chez nous on devenait de plus en plus mou.

Le vieux Badara, qui commandait les Soninkés du Ségou, voulut aussi faire une attaque. Au début du siége, je l’avais vu réciter une prière sur une poignée de sable qu’il avait remise à un de ses Talibés, en lui disant de la jeter contre la muraille et affirmant que (_Ché allaho_) elle tomberait devant lui. Je ne sais si c’est à un semblable procédé qu’il dut de faire un grand trou dans la muraille de la ville, mais il n’y entra pas et eut plusieurs hommes blessés. Pauvre vieux ! à ce moment il eût préféré être dans son village, qui était aussi cerné par les Bambaras que Sansandig l’était par nous.

26 juillet 1865.

Dès ce moment on ne se battit plus dehors et on se battit mollement en dedans du tata. On cernait la maison de Mahmady Sougoulé[212] ou du moins on essayait de la cerner ; elle avait été en partie déménagée, mais elle était toujours le siége d’une vive résistance. Enfin, le 25, on annonça qu’on allait l’attaquer le lendemain et chercher à en finir. Si on y fût parvenu, on eût de là dominé tout ce quartier, on eût forcé les chefs à l’évacuer, et ils auraient été alors bien près de leur perte. Mais le 26 il y eut une pluie abondante et l’attaque fut remise : des femmes sortirent du village et annoncèrent que Mahmady Sougoulé était blessé mortellement ; c’était exagéré, mais il avait été blessé. Le fait sur lequel on était unanime, et que, du reste, confirmait la maigreur des gens qui sortaient, c’est que la ville manquait de vivres. Chaque jour il en sortait du monde, et la garde était si mal faite que dans la nuit du 28 au 29 toute une foule en sortit, sans éveiller l’attention de notre camp, avec des bœufs porteurs, des femmes, des enfants et même des chiens.

Par contre, chez nous, il y avait un mécontentement très-vif contre Ahmadou, qui ne sortait pas de la case qu’il s’était fait bâtir, et donnait de là ordres et contre-ordres.

31 juillet 1865.

Ainsi le 31 juillet, il faisait rassembler toutes les compagnies pour palabrer, et après les avoir fait attendre toute la journée, il ne sortait pas. Le lendemain il fut obligé d’aller lui-même jusqu’au tata pour faire rassembler les hommes, et encore put-il constater comme nous un grand abattement.

2 août 1865.

Aussi lorsqu’on attaqua, le 2 août, on n’obtint aucun résultat : les Sofas marchèrent à la muraille, se firent tuer deux hommes et reculèrent, et les Talibés se contentèrent de brûler de la poudre.

Ce fut alors qu’on entendit affirmer que Mari, à la tête d’une armée, passait le fleuve du côté de Sarrau pour venir attaquer Ahmadou, et en même temps on apprenait que Koghé avait repoussé une attaque, et peu après que Dougassou avait été pillé. Ainsi la position devenait critique pour nous autant que pour la ville. Et pendant qu’Ahmadou portait la guerre à Sansandig, les révoltés la portaient chez lui pour faire une diversion.

4 août 1865.

Le 4 août, on s’emparait de trois Maures qui fuyaient ; l’un d’eux avait le bras cassé d’une balle : c’étaient des Maures blancs, dont l’un se disait chérif, c’était précisément le blessé. Sidy Abdallah fut chargé de les interroger. Ils confirmèrent, et je le tiens de Sidy lui-même, avec lequel j’entretenais de plus en plus commerce d’amitié, ils confirmèrent la triste position du village quant aux vivres, et dirent que Boubou Cissey, pour retenir tout le monde, avait affirmé que Mari était rentré à Ségou, dont il s’était emparé, et qu’Ahmadou, qui ne recevait plus de mil, allait être forcé de lever le siége. Mais ajoutèrent-ils, nous avons vu les pirogues arriver et nous avons su ce qu’il en était ; alors nous avons eu peur et nous sommes sortis.

Ces Maures avaient excité la curiosité de tout le camp. Le noir déteste le Maure, et quand il en tient un en son pouvoir il le traite cruellement. C’est ainsi que je vis des Sofas aller remuer le bras cassé de ce malheureux, et rire des souffrances que cette torture lui arrachait.

Quand, après leur interrogatoire, Ahmadou, les eut condamnés à mort, bien qu’en somme ce ne fussent que des marchands venus pour faire du commerce et que les circonstances avaient poussés malgré eux, tout le monde voulut assister à leur supplice, et moi-même je fus curieux de voir comment ces Maures, si orgueilleux d’habitude, allaient se comporter en face de la mort.

Sur plus de six cents noirs auxquels j’ai vu couper la tête devant moi, un seul s’est débattu et défendu et a temoigné une crainte réelle de la mort, crainte exprimée par des cris. Ces trois Maures, dès qu’ils virent où on les emmenait, commencèrent à supplier.

Autant aurait valu prier un tigre de lâcher sa proie.

C’était Arsec, le barbier, cuisinier d’Ahmadou, qui allait les exécuter. Ils criaient _Ah ! Cheick Ahmadou, toubi_ (pardon), et suppliaient en promettant de le servir ; mais ils étaient en des mains disposées à ne pas les lâcher. Arrivés au champ des suppliciés, situé à cinquante mètres du camp, on les fit arrêter pour leur enlever leurs vêtements. La terreur décomposait leurs traits, leurs cheveux se hérissaient ; leurs yeux avaient une expression impossible à décrire. Quand on voulut les faire agenouiller ils se débattirent, et loin de tendre le cou comme les Bambaras, ils se le rentraient dans les épaules. L’un reçut trois coups de sabre sur les épaules, et ses cris, quoique peu forts, avaient une expression déchirante ; ce ne fut qu’au cinquième coup qu’il fut tué ; le second reçut trois coups avant que sa tête ne tombât. Enfin on arriva au blessé, au soi-disant chérif ; cet homme, à qui on avait détaché le bras, commença à se rouler, il sautait et tombait sur son membre mutilé sans paraître s’en apercevoir. Cette scène était atroce, et l’on riait, et les quolibets pleuvaient sur ce malheureux. Quant à moi, jamais spectacle ne m’émut autant, et la lutte affreuse de ces trois hommes contre la mort m’a fait plus d’impression que l’exécution de cent Bambaras venant tendre le cou comme des moutons.

Ces Maures étaient des Ouled Aïd des environs de Tombouctou.

5 août 1865.

Mais laissons ces gens, et revenons à Sansandig où la famine sévissait et où on avait sérieusement peur. Le 5 août, un chef de captifs de la maison de Mahmady Sougoulé fut pris avec cinq femmes ; il était sorti en compagnie de soixante autres hommes dont un avait été tué. Cette prise était importante. L’homme était le garde-magasin de ce Sougoulé qui était un des riches marchands de Sansandig, et s’il quittait son maître, c’est qu’il le croyait bien en danger, à moins qu’il ne fût envoyé en mission.

C’était un Bambara au teint clair ; ses cheveux étaient nattés artistement par petites mèches, lui dessinant des carreaux sur la tête ; il était soigné et on voyait que c’était un esclave de bonne maison. On l’interrogea longuement. Beaucoup de gens conseillaient à Ahmadou la clémence envers le captif, disant qu’on pourrait l’envoyer près du tata palabrer avec ses anciens compagnons et les engager à sortir, en leur promettant qu’Ahmadou ne leur couperait pas le cou ; mais Ahmadou n’écouta rien, et il fut exécuté.

On savait, à n’en plus douter, que la famine la plus atroce régnait dans le village, à l’exception des cases des chefs qui ne nourrissaient que les hommes qui se battaient, et encore très-approximativement. Ahmadou se décidait à rester là, et avec l’exagération habituelle des noirs, il avait dit qu’il y passerait six mois s’il le fallait, mais qu’il n’aurait plus d’autre maison que sa case en paille jusqu’à la prise du village.

Pour confirmer ses paroles, il avait fait bâtir en terre, avec les débris des cases prises, une poudrière dans laquelle il avait entassé 350 barils de poudre.

Jusque-là j’étais resté sous ma tente, souvent inondée, car nous étions campés sur un lougan, et si la pluie arrivait, j’étais bien abrité par en haut, mais je ne tardais pas à être inondé en dessous, et une nuit, en dépit de la terre que j’avais accumulée et battue dans ma tente, je me réveillai avec dix centimètres d’eau sous moi, mes deux nattes et ma peau de bœuf nageaient, mes couvertures étaient trempées. Comment, dans de telles circonstances, n’ayant que la nourriture dont j’ai déjà parlé, pouvais-je ne pas tomber malade ? C’est à croire qu’il y a des grâces exceptionnelles pour certains voyageurs.

Quand je vis que certainement on ne lèverait pas le siége, que les désertions journalières du village et la famine qui y régnaient donnaient l’espoir de le prendre, je me décidai à bâtir une case dans la plaine. Les laptots en avaient déjà fait une, et dès ce moment nous fûmes à l’abri de l’eau ; mais le long des branches qui composaient la charpente de la case les termites élevèrent leurs galeries, et le moindre vent qui faisait trembler notre frêle abri nous inondait de terre et de termites ; puis tout moisissait, nos guêtres, nos selles, nos sacs de voyage, et pis encore, les peaux de bœuf sèches sur lesquelles nous couchions. Le camp présentait, du reste, un spectacle très-curieux : les cases agglomérées au nombre de plus de mille, de toutes formes et de toutes dimensions, bâties suivant les usages de chacun, leurs groupes séparés par des cloisons en cannes de mil ; près de 4000 chevaux, des bœufs, des vaches, quelques chameaux qu’on avait pris, des ânes en grande quantité ; à 500 mètres de là, le bord du fleuve, où s’établissait un mouvement perpétuel pour le transport des gens qui arrivaient de Ségou avec des vivres, et de ceux qui, avec la permission d’Ahmadou, s’y rendaient ou seulement allaient couper de la paille ; enfin derrière le camp un champ de suppliciés exhalant une odeur affreuse, et dans lequel le jour s’abattaient un millier de vautours, et la nuit des centaines d’hyènes et de chacals. Ce fut là que je vis pour la première fois le grand vautour fauve à collier, que je pris d’abord pour un condor, à voir la force avec laquelle il secouait les cadavres sur lesquels il s’abattait. Cet oiseau, du reste, est rare dans le pays ; à Ségou je n’en ai jamais aperçu ; on n’y voit que le vautour du Sénégal.

Aguibou venait souvent me voir, et était d’une grande amabilité ; au retour de l’expédition de Toghou je lui avais fait cadeau de mon fusil, qu’il n’avait accepté qu’avec la permission de son frère, et depuis ce temps, chaque fois qu’il venait me voir, je le trouvais très aimable, mais il était capricieux, il renouvelait ses visites cinq ou six jours de suite et restait souvent quinze jours sans donner signe de vie.

7 août 1865.

A ce moment le docteur fut obligé de me quitter quelques jours. Latir venait d’être repris d’une maladie qui l’avait déjà cruellement fait souffrir à l’expédition de Dina. Il fallait le sonder et aller pour cela à Ségou où se trouvait la sonde, car l’opération pressait. J’allai demander à Ahmadou une pirogue que j’obtins le jour même et le docteur resta quatre jours absent.

12 août 1865.

Chaque jour les désertions continuaient à Sansandig, et chaque jour on exécutait quelques prisonniers. Tous s’accordaient à déclarer que la faim les chassait du village. L’armée de Sibila commençait à en souffrir elle-même et voulait s’en aller ; Boubou Cissey, pour la retenir, faisait des sacrifices ; il achetait à prix d’or les quelques animaux qui étaient encore dans le village. Le 12 août, les captifs de la maison de Coro Mama commencèrent à sortir ; jusque-là surveillés de très-près, ils n’avaient pu fuir, car on savait qu’ils s’étaient soumis à Ahmadou : ce furent les premiers hommes qui furent épargnés. Jusque-là, les femmes seulement de la case étaient sorties. Du reste, telle était la surveillance de Boubou Cissey, qu’à chaque poste il avait placé des Sofas, et quand une femme demandait à sortir et aller couper de l’herbe pour manger, elle était obligée de laisser ses pagnes et de sortir entièrement nue pour qu’elle ne pût pas fuir. Malgré cela plusieurs préférèrent braver toute honte et vinrent se jeter dans nos rangs sans le moindre vêtement, tant il est vrai que la faim n’a plus de pudeur.

13 août 1865.

Le lendemain les pirogues du village faisaient une sortie et traversaient le fleuve en toute hâte pour chercher à s’emparer du convoi de mil d’Ahmadou qui était attaché de l’autre côté ; mais le mil était gardé, et aux premiers coups de fusil, les assaillants rentrèrent chez eux.

Le chef des pirogues était un Toucouleur du Sénégal, un _Kioubalo_ (pêcheur) du Fouta ; c’était le fils du chef de Djoulé Diabé qui était si dévoué à la France ; ce fils, quoique ayant suivi El Hadj volontairement, nous faisait beaucoup d’amitiés et quelquefois des cadeaux de lait, de bois à brûler, toutes ressources précieuses en cours de campagne et qu’il pouvait se procurer par ses Somonos.

Les _bamé_ (razzias) parcouraient le pays avec des chances diverses ; quand ils s’attachaient à des goupouilli (villages en paille), ils en venaient à bout généralement, mais quelquefois ils se hasardaient trop loin, et à leur retour ils étaient surpris dans les broussailles par des fusillades qui leur faisaient subir des pertes sérieuses.

16 août 1865.

Le 16 août, l’inaction dans laquelle on restait depuis longtemps fut interrompue. Les gens du village firent une sortie ; on les avait vus se préparer, tout le monde était à son poste et lorsqu’ils s’élancèrent sur les Sofas rangés en avant de leur campement, ceux-ci reculèrent précipitamment jusque derrière leur camp. Les Bambaras y entrèrent, mais aussitôt, pendant qu’ils étaient encore dans les cases à piller, ils furent enveloppés de Sofas et laissèrent 80 hommes au moins sur le terrain, sans en compter cinq qui, pris vivants, furent exécutés.

Le lendemain, des prisonniers faits la nuit annoncèrent que soixante hommes de l’armée bambara étaient partis, pendant la nuit, à la faveur d’une petite pluie.

La position du village devenait de plus en plus critique ; les captifs (hommes) de Coro Mama, et entre autres son forgeron, sortaient toujours et portaient des lettres.

19 août 1865.

Le 19, on prenait trois pirogues qui s’échappaient du village.

20 août 1865.

Le 20, on en prenait une autre dans laquelle était un Maure, qui eut le sort ordinaire des prisonniers. La plupart des Somonos qui conduisaient ces pirogues s’échappaient à la nage.

21 août 1865.

Enfin, le 21, nous eûmes un nouveau spectacle, celui d’un combat naval. Une soixantaine de pirogues essayaient de remonter le fleuve et de passer près de la rive droite entre l’île et la berge, pour venir entrer dans Sansandig. Pendant que les coups de fusil du camp des Somonos sur la rive droite les assaillaient, cinq des pirogues du Macina, montées par de nombreux Talibés, partaient de notre rive pour les attaquer. Les pirogues des Bambaras battirent en retraite, et, avec une maladresse inouïe, on les laissa fuir. Certes, avec vingt laptots, j’eusse pris ce convoi en lui coupant la ligne de retraite. On avait empêché de ravitailler le village, c’était déjà quelque chose : aussi, l’après- midi, les armées de Sansandig venaient essayer une sortie, mais elles ne commirent pas la même faute que la première fois, et, voyant que leur fusillade à distance n’avait pas ébranlé les compagnies qui gardaient le village, elles se décidèrent à rentrer.

Tout cela était mal conduit aussi bien d’un côté que de l’autre.

A ce moment, on recevait de bonnes nouvelles de Ségou. Le vieux Tierno- Abdoul y était allé prendre le commandement de la ville, et cent Pouls lui avaient été adjoints pour courir le pays. Ils avaient atteint sur les bords du Bakhoy une armée de Bambaras qui venait de piller un petit village, et l’avaient culbutée dans la rivière, en lui tuant beaucoup de monde et lui prenant son tabala, qu’on envoyait à Ahmadou. D’un autre côté, le bruit de l’approche d’une armée de Mari se fortifiait sans que personne songeât à s’en inquiéter.

24 août 1865.

Chaque nuit on faisait de nouvelles prises ; le 24 on avait capturé une pirogue chargée de gourous et montée par trois Maures de Tichit. Sidy Abdallah voulut s’employer en faveur de ses compatriotes et implora la clémence d’Ahmadou, mais ce fut en vain, et le soir Mohammed Bobo vint lui dire qu’après avoir bien réfléchi, Ahmadou ne croyait pas pouvoir faire grâce. Cette fois, il faut le dire, Ahmadou fit bien, on était déjà très-jaloux à Ségou de la position exceptionnelle de Sidy Abdallah et des faveurs qu’Ahmadou lui accordait, et s’il eût fait grâce, cela eût indisposé bien du monde.

Mais ce fait me donna à réfléchir. Si un blanc fût arrivé à Sansandig, venant d’Algérie par le Touat, il eût pu se trouver dans la même position que ces Maures, et si, après avoir résisté comme eux, il eût été fait prisonnier comme eux en cherchant à fuir, mes prières auraient été impuissantes à sauver sa tête.

Cependant il me semble que j’eusse trouvé des accents pour attendrir Ahmadou, et que pour un compatriote j’eusse fait plus que Sidy Abdallah ne faisait pour les siens. Il est vrai qu’il a besoin d’Ahmadou et qu’il ne peut se compromettre.

Mais après tout, pour être vrai, je ne suis pas bien sûr que j’eusse réussi, car si les prières n’avaient pas suffi je ne pouvais espérer de l’intimider ; Ahmadou sentait bien qu’il avait besoin des blancs pour s’approvisionner, mais il savait trop qu’il n’avait rien à en craindre personnellement, et l’inertie de l’Europe dans la question africaine lui donne tristement raison. Enfin ces trois Maures furent exécutés et se montrèrent calmes en face de la mort, ce qui prouve suffisamment que l’on ne saurait établir, par l’exemple des trois premiers que j’avais vu tuer, que les Maures sont lâches devant la mort. Cependant je crois, en thèse générale, qu’ils la craignent plus que les noirs et surtout que les Bambaras.

Chaque jour on continua à sortir du village ; la famine y était telle qu’on annonçait que les Sofas volaient les chevaux des chefs et les mangeaient. Ce fait n’a rien de bien extraordinaire, il s’est produit dans l’armée d’El Hadj, en 1859, à Nioro. Aussi, voyant que le village était aux abois, on le gardait un peu plus étroitement : chaque nuit des volontaires allaient à l’Ouest au Ouala Ouala guetter les fugitifs pour les capturer ; Ahmadou avait déclaré qu’il donnerait à chacun la moitié de ce qu’il aurait pris. Mon brave Déthié eut la bonne fortune de prendre ainsi dans une pirogue capturée une pierre de sel assez grosse, qu’Ahmadou lui laissa en totalité, mais comme il était marié (à la mode musulmane) à Ségou, il eut bien vite porté cela à sa case, et quand, un mois après, nous rentrâmes à Ségou, il n’en restait plus rien, et mon pauvre compagnon n’en fut pas plus riche.

29 août 1865.

Le 29, les Bambaras firent une sortie ; mais voyant qu’ils ne pouvaient intimider les Sofas sur lesquels ils semblaient concentrer leurs efforts, ils rentrèrent après avoir été deux fois chargés par ceux-ci qui, toutefois, ne s’avancèrent qu’à une demi-portée de fusil du village, et n’ayant pas d’ordre pour attaquer, laissèrent passer une occasion magnifique de donner l’assaut, en rentrant en même temps que les gens du village.

Septembre 1865.

Les jours suivants, les gens de Coro Mama sortirent de plus en plus par petits groupes ; il y eut un échange de lettres entre Ahmadou et les chefs de cette famille, qui finirent par sortir eux-mêmes le 4 septembre.

4 septembre 1865.

C’étaient deux jeunes gens, neveux de ce Coro Mama qui avait été supplicié d’une façon si cruelle lors de la révolte de Sansandig. Leurs physionomies étaient remarquablement ouvertes et intelligentes, surtout celle du plus jeune ; ils vinrent l’un et l’autre me voir, et, par la suite, j’eus d’excellents rapports avec eux. Je leur fis de nouveau raconter l’histoire de la mort de leur parent et j’eus par eux bien des détails sur la ville de Sansandig.

S’il faut en croire leur récit, cette ville serait bien ancienne et aurait été fondée par un Couma[213] nommé Alpha Seïni, qui demanda le terrain au roi du Sanama Dougou, nommé de Massa-Sibila, et dont la résidence était à Sibila. Alpha Seïni lui paya en or son terrain et lui donna le cheval blanc qu’il montait. Le fils du fondateur, nommé Alpha Mahmadou, construisit la première mosquée et le commandement resta dans la famille jusqu’au troisième avant-dernier chef qui fut un Cissey.

Le chef de Sansandig touchait un impôt de 5 cauris sur chaque personne venant vendre quelque chose au marché de la ville. De plus il recevait des cadeaux de toutes les caravanes ; par chaque pierre de sel, entrant dans la ville par eau[214], il avait une somme de 200 cauris, et par chaque charge de chameau en tabac 3000. Ces charges se vendaient 20 gros d’or en moyenne. En outre de ces octrois, le chef Sibila touchait 140 cauris par pierre de sel entrant à Sansandig, et 3000 cauris par ballot de tabac entrant par le fleuve, mais il ne touchait rien sur ce qui entrait par caravanes.

Quant au roi de Ségou, il avait aussi ses priviléges, et d’abord c’était lui qui nommait le chef de Sansandig ; pour obtenir cette place, il fallait lui faire des cadeaux magnifiques, ce qui était déjà une source importante de revenus, car on nommait généralement des vieillards, et à leur mort c’était à recommencer. A chaque fête de la Tabaski, la ville de Sansandig payait encore au roi, par cotisation des notables, 200000 cauris ; le chef du village devait donner de plus deux chevaux de guerre, et on ajoutait généralement des burnous de drap rouge et divers autres présents. Telle était l’origine des magasins de Ségou et de tout ce que nous y trouvions ; Sansandig ne payait pas d’autres impôts.

Toroco Mari trouva que ce n’était pas encore assez et augmenta les impôts de la ville ; ce fut peut-être la cause qui poussa les habitants à se jeter dans les bras d’El Hadj, ce qui entraîna la ruine actuelle du pays.

Sansandig, qui était l’entrepôt de Tombouctou, faisait un commerce considérable. Elle achetait toutes les marchandises venues d’au delà du désert, ainsi que le sel de Tuden ou Toudeyni, et le payait en or ou en esclaves. Quelques dents d’éléphants apportées du Bakhounou ou du Bélédougou complétaient ces payements, mais l’objet d’échange le plus apprécié c’étaient les esclaves fournis par le roi de Ségou, auquel, après chaque expédition, Sansandig achetait tous ses prisonniers à vil prix, en or, en étoffes d’Europe et du pays, qui allaient s’entasser dans les magasins du roi.

Quant à l’or, on se le procurait à Bouré contre le sel et les bœufs qu’on y menait, et avec lesquels on faisait concurrence aux marchandises venues de la côte par Sierra Leone ou Gambie.

Sansandig s’était enrichie d’année en année, enrichissant en même temps les chefs de Sibila et les rois de Ségou. Aussi aujourd’hui le roi de Sibila était-il le protecteur naturel de Sansandig, et cela avec d’autant plus d’acharnement, que le premier acte d’El Hadj, en entrant à Sansandig, avait été de confisquer les revenus de Sibila à son profit, aussi bien que ceux du roi de Ségou et une grande partie de ceux du chef de la ville.

Pendant que je me renseignais ainsi et que j’apprenais le mécanisme du commerce de ce pays, la ville souffrait de plus en plus, tous les captifs de Coro Mama sortaient et venaient rejoindre leurs maîtres ; les autres, pris de peur, s’échappaient de la ville et venaient, quand on les prenait, grossir le nombre des suppliciés. Sur le fleuve dérivaient, à demi cousus dans des nattes, les cadavres des morts du village dont le nombre augmentait tous les jours ; car on mourait de faim dans les rues, et puis les blessés succombaient plus encore par la misère que par leurs blessures. Ces cadavres venaient s’échouer sur la plage en face du camp, et de quelque côté que la brise soufflât nous respirions les odeurs nauséabondes et des miasmes putrides. Tout le monde dévorait déjà le village des yeux, comme une proie qu’on tenait enfin ; on récapitulait toutes les richesses qu’il contenait et qui allaient tomber aux mains des vrais croyants, et puis on faisait des châteaux en Espagne dont quelques-uns me touchaient. Ahmadou devait, après cette éclatante victoire, laisser partir tous les envoyés qu’il retenait depuis si longtemps, et entre autres une partie de l’armée de Nioro (celle qui était venue la première) ; on disait que nous partirions avec eux. Ces bruits circulaient, et il faut croire que quelque parole y donnant lieu avait été dite chez Ahmadou, car elle fut aussitôt rapportée par dix ou douze personnes qui vinrent me féliciter de ce départ, en me faisant promettre le secret. Je me pris à espérer, et pour fortifier Ahmadou dans ces bonnes dispositions, je disais à tous ceux qui venaient que si Ahmadou me renvoyait, le gouverneur serait tellement content de me revoir, qu’il ferait pour lui ce qu’on n’a jamais fait pour un chef noir, qu’il lui donnerait des canons. Ce mot était magique. « Ah ! s’écriait-on, si nous avions des canons, Sansandig serait bientôt pris et le pays rendu. » Oui, mais on n’avait pas de canons, et Sansandig ne se rendait pas. Il devenait évident que les chefs, plutôt que d’abandonner leurs trésors, se laisseraient mourir dessus, et il n’y avait d’espoir que dans le temps, puisque l’armée ne se souciait pas d’attaquer.

6 septembre 1865.

Enfin le 6, Ahmadou appela les chefs du conseil chez lui ; deux Somonos qui avaient été pris par les Bambaras à Banacoro, venaient de s’échapper de chez Mari, et annonçaient que son armée avait traversé le Bakhoy, et que depuis deux jours elle traversait le Djoliba un peu au-dessous de Sibila. Mari avait envoyé quatorze cents hommes, mais il n’avait pas voulu venir en personne, malgré les prières des chefs de Sansandig. Ahmadou envoya des cavaliers en éclaireurs. Quelques chefs émirent l’idée de faire une attaque sur le village, de tenter de le prendre pendant qu’il était affaibli et qu’il ne pouvait résister, et avant que ces nouveaux renforts lui arrivassent. Mais cette proposition eut peu d’écho. On décida, sur la proposition d’Abdoul Kadi, qu’on allait faire sortir du tata tous les Talibés, excepté deux compagnies, et qu’on se préparerait à recevoir l’ennemi s’il venait attaquer.

Le lendemain il y eut un grand émoi ; on entendait des coups de fusil dans le N.-E. ; mais d’informations en informations, on apprit que c’étaient des Talibés qui avaient voulu aller, comme ils le faisaient depuis quelque temps, récolter le fognio[215] des Bambaras dans l’intérieur, et qui avaient été reçus à coups de fusil. Plusieurs revenaient blessés.

Le même soir, beaucoup de monde sortit du village ; mais Boubou Cissey et ses captifs sortirent en même temps et les forcèrent à y rentrer. Cela montrait assez la triste situation de Sansandig.

8 septembre 1865.

En effet, le 8, le chef de tous les Couma, Baba Couma, venait lui-même se rendre, et un chef de Somonos, qui avait déjà écrit à ce sujet, en faisait autant. Ceux-là furent bien traités, comme, du reste, tous ceux qui avaient écrit à Ahmadou pour l’assurer de leurs bonnes intentions.

9 septembre 1865.

Enfin, le 9 au soir, à la faveur d’une petite pluie, à 8 heures et demie, Sibila Mahmary sortait lui-même avec son armée de Bambaras. Mais ayant mal pris ses dispositions, ou bien, ayant été vu avant d’être en mesure de fuir, il passait à travers le camp des Sofas, et j’étais réveillé par une fusillade épouvantable. On criait que les Bambaras attaquaient. Je m’armai et me rendis sur-le-champ à la case d’Ahmadou ; il en était sorti et se tenait dehors devant un feu, entouré de ses fidèles et de ses Sofas ; Sibila Mahmary était pris. D’instants en instants, on emmenait au supplice de nombreux prisonniers. Quant à Sibila Mahmary, il était entièrement nu ; on l’avait conduit devant Ahmadou, on l’avait fait asseoir par terre ; un de ses poignets avait été cassé par une balle et il avait des coups de sabre à la tête. Ahmadou, et avec lui toute sa bande, avaient peine à contenir leur joie ; le griot de Coro Mama et ses fils surtout étaient effrayants. Mahmary était un vieillard : il était blessé, prisonnier de guerre, et il était bafoué, insulté. Non-seulement on le raillait sur sa puissance, mais on ne craignait pas de lui adresser des plaisanteries sur une infirmité que sa nudité complète permettait d’apercevoir. C’était tellement violent que Mahmary, jusqu’alors impassible, en dépit des souffrances qu’on lui faisait endurer (en remuant son bras cassé avec la corde qui le tenait attaché à l’autre), répondit : _Morrr !_ Expression qui a une énergie indescriptible, et que le mot : Honte à tous, ne traduirait qu’imparfaitement. Plus de cinquante prisonniers furent exécutés de la main d’Arsec pendant cette nuit, on ne les interrogeait plus et Ahmadou disait : _Rokam to Arseki_ (Donne-le à Arsec), et il n’ajoutait même plus sa plaisanterie habituelle : Qu’il leur donne à boire. Parmi ces malheureux il y avait trois Maures.

Quant à Sibila, il fut gardé pendant toute cette longue nuit, que je passai debout près d’Ahmadou, dans l’atroce position que j’ai décrite plus haut, et ce ne fut qu’au jour qu’on termina son supplice, bien léger du reste à côté de celui qu’on avait infligé à Coro Mama lors de la révolte de la ville. Une fois la tête tranchée, son corps fut haché de coups de sabre.

10 septembre 1865.

Abderhaman Couma, l’un des chefs de cette famille qui avait trahi Coro Mama, qui avait fait depuis bande à part et s’était montré constamment hostile à Ahmadou, fut pris dans la matinée du 10, ainsi qu’une foule d’hommes qui s’étaient cachés dans les broussailles, n’osant fuir au milieu de tous les cavaliers qui avaient parcouru les environs pendant la nuit. Quand on le conduisit au supplice il fut presque assommé par la foule. Sa tête traînait par terre, la figure dans le sable et balayait les ordures, et il eût été certainement tué de cette façon si Arsec arrivant n’eût écarté la foule en dégainant son terrible sabre, dont un seul coup envoya ce malheureux dans l’autre monde.

Parmi les prisonniers de la nuit se trouvait aussi le frère de Mahmary Sibila, qui, ayant écrit depuis longtemps à Ahmadou pour se rendre, l’avait le jour même prévenu de la sortie de son frère et avait par cette trahison été cause de sa mort. Ahmadou lui donna la vie, et, sur sa demande, l’envoya, à cheval, à Sibila pour faire rendre le village ; mais il n’en revint pas.

Tout cela avait encore affaibli Sansandig, et cependant, comme par fanfaronnade, les habitants avaient recommencé un feu nourri.

Avaient-ils appris que de nouveaux renforts leur arrivaient, espéraient- ils les avertir ainsi que le village se défendait encore ? Toujours est- il qu’au lieu de profiter de ce jour pour attaquer et emporter Sansandig, Ahmadou, enivré de la mort de ses ennemis, laissa échapper l’occasion, et que le lendemain 11 septembre, la face des choses avait changé.

Pendant la nuit on avait entendu battre le tabala dans l’Est, et cela très-distinctement. Un de mes hommes, Déthié, qui rôdait à la recherche de quelques captives, s’était dit qu’il n’y avait rien de bon par là, et, prévoyant ce qui allait arriver, était rentré se coucher en nous prévenant. En effet, dès le jour une femme sortie du village vint dire que les chefs attendaient une armée le jour même.

Malgré cela, il n’y avait rien de menaçant, quand à 8 heures et demie, pendant que j’étais dans la case de Samba N’diaye à causer avec lui, on vint annoncer que l’armée des Bambaras approchait. C’était un cavalier qui, le cheval ruisselant, disait l’avoir rencontrée et arrivait au triple galop prévenir Ahmadou. Je m’empressai de seller mon cheval, et voyant qu’on ne sortait pas, je mangeai à la hâte un peu de riz.

11 septembre 1865.

A 9 heures et demie enfin, Ahmadou se décidait à monter à cheval ; mais, comme toujours, il avait trop attendu, l’armée bambara était là, et avant que nos troupes fussent à leur poste, elle était sur nous. Elle avançait sur quatre colonnes, forte de dix mille hommes environ.

Ils arrivèrent presque sans tirer sur les Talibés, qui les chargèrent énergiquement. Malheureusement, les Sofas de Ségou, sur la droite et à l’extrémité du camp, lâchèrent pied et furent poursuivis jusque dans le camp, laissant de nombreux morts percés de coups de lance et abattus par les coups de sabre. Les Irlabés et les Gannar qui étaient à côté d’eux se portèrent en travers de la colonne qui les attaquait, mais furent entraînés dans la déroute par le retour offensif des Bambaras qu’ils avaient d’abord chassés. La colonne du Toro qui était devant Ahmadou se débanda, courant au secours des Irlabés, et Ahmadou fut découvert au moment où tous les Bambaras revenaient à la charge en fourrageurs ; un moment je crus que nous étions perdus.

Je m’étais d’abord tenu près d’Ahmadou ; mais voyant au premier coup de fusil les Bambaras reculer, j’étais parti en avant afin de bien juger de leurs forces, qui me paraissaient considérables. Dès que je vis les Irlabés et leur pavillon blanc reculer à la droite, je m’y portai, accompagnant Ali, un des princes ; mais la retraite était si rapide que tout d’un coup nous fûmes enveloppés de cavaliers bambaras, et qu’il nous fallut, pour n’être pas pris ou tués, fuir vers le camp au milieu d’une grêle de balles et de nos hommes affolés tirant au hasard en arrière, tir aussi dangereux pour nous que l’était celui des Bambaras.

Mon premier mouvement fut d’aller voir ce que devenait Quintin ; il n’avait pas de cheval, et, en cas de déroute, je ne voulais pas l’abandonner, ni perdre mes notes et nos bagages. Mais j’avais eu le temps de voir qu’Ahmadou se faisait couvrir par Arsec et sa compagnie de Sofas et que le Toro reprenait du terrain. Je ne trouvai pas Quintin, et pensant qu’il était peut-être près d’Ahmadou, je m’y rendis et le trouvai là en effet peu après, mais en même temps j’appris que Samba N’diaye était blessé. Au moment de la déroute, il s’était bravement conduit et avait chargé avec quatre ou cinq autres ; il avait tué deux hommes de ses deux coups de fusil, et chargeait à coups de sabre, quand un coup de feu l’avait atteint, traversant les chairs de l’omoplate sur une longueur de 12 à 15 centimètres au moins. Quant aux Bambaras, ils avaient disparu ; ils s’étaient arrêtés en vue du camp, et, enlevant tous leurs blessés, avaient fui. Par un miracle nous restions maîtres du terrain, et Ahmadou s’avançait en personne. Sur la gauche, au camp des Sofas, les choses s’étaient passées différemment. Ils avaient fait une vigoureuse défense, et si une compagnie de Bambaras s’était jetée dans le village en passant entre eux et les Pouls, elle avait laissé de nombreux morts sur le terrain et quelques prisonniers.

En arrivant près d’Ahmadou, j’assistai à une scène magnifique. En voyant son armée rentrer dans son camp, Ahmadou s’était avancé en se faisant couvrir par Arsec, comme je l’ai dit, et s’il avait mis son projet à exécution, il eût entraîné toute l’armée sur les traces de l’armée bambara, et sans doute lui aurait fait éprouver des pertes cruelles. Mais il n’était pas encore hors du camp que Bobo et Mahmadou Abi, son cousin, se jetèrent à la bride de son cheval pour l’empêcher de s’avancer et de s’exposer. Il fut superbe de colère. En un clin d’œil, il se jeta à bas de son cheval avec une vivacité qui contrastait avec la lenteur habituelle et affectée de ses mouvements et voulut s’avancer à pied ; mais Bobo l’enlaçant à bras le corps, l’arrêta de nouveau. Ahmadou écumait de rage, il se débattait avec violence et énergie, ordonnant en vain à ces amis maladroits de le lâcher ; un instant il parvint à tirer son sabre, et je crus qu’il allait se dégager. Quant à moi, je l’encourageais du geste, et en même temps, quelques Talibés l’engageaient de la voix à avancer. Enfin on le fit monter à cheval ; mais à peine hors du camp, comme il s’avançait encore, la scène recommença et ne fut terminée que par l’intervention d’Abdoul Kadi, qui vint prendre son cheval par la bride, et le conduisit sur l’emplacement qu’avait occupé la colonne du Toro. Mais l’ennemi était loin et l’occasion de le poursuivre était perdue. Vainement Ahmadou suppliait et s’emportait, vainement il faisait partir des cavaliers dans toutes les directions, disant qu’il voulait savoir où était l’ennemi, on ne put que constater la disparition de cette armée bambara qui, tenant une victoire décisive et n’ayant qu’à charger sur Ahmadou sans défense au milieu d’une armée en déroute, avait fui, s’exposant à être à son tour poursuivie et décimée, et qui l’eût été sans l’émotion indescriptible qui s’était emparée de tout le monde à la vue de cette formidable attaque. Les pertes chez nous se comptaient : elles étaient d’environ soixante-dix captifs de Ségou et de quelques Talibés peu nombreux.

En revanche, il y avait beaucoup de blessés ; quelques-uns l’avaient été à coups de sabre et de lance par les cavaliers bambaras ou maciniens, dont l’un était entré jusque dans le camp, où il avait piqué de sa lance un Talibé. L’ennemi avait, du côté des Sofas seulement, laissé plus de soixante morts sur le terrain, et, dans les broussailles, les Massassis[216], qui seuls avaient poursuivi vigoureusement l’ennemi, grâce à leurs chevaux, en avaient tué au moins autant. On avait pris quinze chevaux, et fait cinq ou six prisonniers vivants, dont le sort fut vite réglé par Arsec.

Ahmadou, voyant décidément l’armée ennemie partie et comprenant qu’il était trop tard pour espérer de la rejoindre, alla se promener autour de la ville à la tête d’une partie de ses troupes alignées, et musique en tête, faisant de la fantasia pour célébrer cette étrange victoire. Il s’arrêta derrière les Sofas qui se fusillaient à bonne distance avec les Bambaras entrés dans le village, qui, ressortis, semblaient vouloir les intimider. Cela dura jusqu’à deux heures et l’on rentra au camp. Mais vers 3 heures et demie, comme je venais de visiter quelques blessés, dont un Massassi de notre connaissance qui avait reçu un léger coup de sabre, un cavalier arrivant ventre à terre cria que les Bambaras revenaient et n’étaient pas loin.

Ahmadou, cette fois, instruit par l’expérience, monta aussitôt à cheval et donna l’exemple en sortant du camp. Néanmoins, les compagnies ne se pressaient pas, la plupart étaient encore sous l’influence de l’émotion de la matinée, et peu de blessés étaient de la trempe de Samba N’diaye qui, malgré une blessure sérieuse, était remonté à cheval.

Ahmadou alla palabrer avec chaque compagnie, exhortant, suppliant, ordonnant. Il fit avancer la ligne de bataille de manière à profiter de quelques plis de terrain, et comme les Talibés qui avaient été les plus maltraités y montraient de la répugnance, « Où voulez-vous fuir ? dit- il ; ne savez-vous pas que nous sommes entourés de Keffirs de tous côtés ? voulez-vous vous jeter dans le fleuve et y périr[217] ? »

Il alla ainsi de compagnie en compagnie, obtenant des promesses. On resta en bataille, et comme, le soir, Ahmadou, afin de ne pas se laisser surprendre, annonça qu’il allait coucher aux avant-postes pour être prêt à tout événement, je rentrai au camp, malade de migraine, et je m’aperçus bientôt que nombre de Talibés en faisaient autant.

La nuit fut très-calme ; les Bambaras ne revinrent point, mais des patrouilles de leurs cavaliers circulaient dans les environs, et telle était l’explication de la panique qui avait fait coucher Ahmadou à la belle étoile. Je me réveillai guéri ou à peu près, car ma migraine provenait d’un coup de soleil assez fort que j’avais reçu sur l’oreille gauche, en négligeant, sous l’empire des circonstances, d’abattre la coiffe blanche de mon chapeau. Je me félicitai que nous n’eussions pas eu à subir une nouvelle attaque, car le lendemain encore de cette bataille le camp était en proie à une sorte de stupeur. Personne n’eût soupçonné que Mari pouvait réunir une armée semblable à celle qui était venue nous attaquer, et qu’il avait envoyée sur les demandes réitérées de Sansandig. Si les Bambaras étaient revenus à la charge, il est probable qu’en dépit des promesses faites à Ahmadou nous aurions eu un terrible quart d’heure à passer.

12 septembre 1865.

Au jour, j’allai saluer Ahmadou ; il était couché sur une simple natte, en plein air, à plus de 100 mètres du camp, entouré de ses plus fidèles Talibés ; il ne rentra qu’à 8 heures et demie. La journée se passa tranquillement jusqu’au soir, où il y eut une vive fusillade du côté des Sofas. C’étaient les Bambaras qui, entrés la veille dans la ville et n’ayant rien trouvé à manger, disaient les déserteurs de Sansandig, voulaient sortir. On les repoussa, mais ils crièrent : « Faites ce que vous voudrez, nous sortirons tout de même. » En effet, dès la nuit suivante, une partie au moins ressortit.

A partir de ce moment, on fut sur un qui-vive continuel. Ahmadou maintenait l’armée nuit et jour aux postes de combat, y couchant lui- même et ne rentrant qu’au moment des tornades.

13 septembre 1865.

Les Bambaras circulaient dans les environs, mais ne se montraient pas. Le 13 au soir, on entendit battre le tabala dans un village de l’intérieur. Les espions d’Ahmadou n’osaient pas s’avancer ; on ne savait que penser, et le résultat de cette incertitude était une crainte vague, plus terrible que toute autre, car elle engendre presque toujours la panique.

15 septembre 1865.

Le 15, à quatre heures, des cavaliers rôdant aux alentours rentrèrent au galop. Immédiatement l’armée se mit en bataille, et les cavaliers s’élancèrent au-devant de l’ennemi, qu’on ne voyait pas encore, mais qui ne pouvait être loin, car bientôt on entendit des coups de fusil, et moins de vingt minutes après leur départ, les cavaliers, et entre autres un Talibé du Fouta, nomma Hiaïa, qui avait une belle réputation de courage, revinrent rapportant les dépouilles d’un certain nombre de Bambaras et six chevaux.

Après cet exploit qui devait mettre les Bambaras en fuite, on rentra et la nuit fut calme.

Le lendemain 16 septembre, à trois heures, il y eut encore une alerte, mais cette fois l’armée, fatiguée de ces sorties continuelles et sans résultat, ne se hâta pas, et ce fut malheureux, car avant qu’elle fût rangée, les Bambaras, au nombre de près de deux mille hommes, tournèrent le camp pour entrer à Sansandig par le Ouala Ouala. Nous en vîmes une partie qui força le passage entre les Pouls et les Djawaras et se jeta dans le village au pas de course le plus rapide, sans que personne eût l’idée de s’y jeter en même temps. Cette colonne eut des pertes, son tabala fut pris, ainsi que sept chevaux, et nombre d’hommes furent tués ; mais il n’en était pas moins vrai que plus de quinze cents hommes venaient d’entrer dans la place, et qu’on craignait chez nous que ce ne fût que l’avant-garde d’une armée plus nombreuse, qui viendrait nous attaquer pendant que le village ferait une sortie de manière à nous placer entre deux feux.

La première conséquence de cette affaire fut de forcer à envoyer une partie des troupes sur la gauche, pour renforcer les camps des Pouls et des Djawaras, et garder le Ouala Ouala. Les Bambaras ressortis des murailles, tiraillaient, et cette fusillade inoffensive dura jusqu’à la nuit.

Ahmadou coucha dehors, et le sommeil ne fut pas troublé. Pour moi je pensais que cette armée ne pourrait pas tenir dans le village sans vivres, qu’elle en sortirait dans quelques jours, que cela entraînerait encore quelques défenseurs à déserter, et que le moment où on s’emparerait de la place n’était pas loin. Quelques jours de courage encore et ce résultat allait être atteint.

Comme pour fortifier mon opinion, vers dix heures, le 17, tout le village sortait se ranger en bataille sous les murs, ainsi que l’armée des Bambaras entrée la veille. Aussitôt les Sofas, Djawaras et Irlabés demandèrent du renfort, car en voyant environ quatre à cinq mille hommes en face d’eux, ils ne se sentaient pas de force à leur barrer le passage.

Ahmadou, redoutant et espérant sans doute un combat définitif, avança avec toute l’armée en dépit de quelques personnes qui craignaient que ce ne fût un piége des ennemis pour faire abandonner le camp et venir l’attaquer par la plaine. Le camp resta en effet confié à la garde de peu de monde.

Dès qu’Ahmadou fut arrivé en face de l’ennemi, les Massassis et les Djawaras marchèrent sur les cavaliers qui étaient sortis par le Ouala Ouala, plus nombreux que je n’eusse supposé qu’ils pouvaient l’être dans le village. Presque en même temps le Gannar et le Toro s’élancèrent sur les fantassins, qui reculèrent jusqu’aux murs et rentrèrent en partie. C’était encore une occasion magnifique, qui eût, même en cas d’échec, intimidé les Bambaras ; mais on s’arrêta à portée de fusil des murs, et toute la journée se passa ainsi. Ahmadou fit venir les canons de Samba N’diaye, dont la mitraille, à la distance où on les plaça, ne parut pas faire d’effet.

Vers huit heures et demie, les Bambaras rentrèrent presque tous, et Ahmadou les imita, ne laissant dehors que la moitié des Talibés. Chose bizarre, on avait pris un Maure dans les broussailles, pendant le combat ; c’était très-probablement un échappé du village : il annonça que l’on avait affaire aux Sofas de Mari et aux contingents du Miniankala, et paya de sa tête ces renseignements.

Une femme qui sortit du village compléta ce qu’avait dit le Maure, en affirmant que les Bambaras entrés le 11 étaient ressortis, comme je l’ai dit, et qu’étant allés trouver le reste de l’armée repoussée, en lui reprochant d’avoir fui, ils avaient décidé tout ce monde à rentrer avec eux.

Boubou Cissey leur avait fait dire, pour les décider, que s’ils ne réussissaient pas à chasser Ahmadou, ils tenteraient de s’échapper tous avec leur or, en emportant le plus possible et brûlant le reste de leurs marchandises. Cette femme ajoutait qu’on avait promis 1000 cauris aux Bambaras par chaque individu, homme, femme ou enfant, qu’ils réussiraient à sauver.

17 septembre 1865.

Voilà où en étaient les choses, lorsque survint un événement incroyable. Le soir de ce jour je me sentais malade ; la nourriture de poule au riz à laquelle j’étais condamné depuis soixante-douze jours sans presque aucune variante, sauf, de temps à autre, un peu de bœuf ou de mouton grillé sur la braise ; cette nourriture, dis-je, m’avait été insupportable, et, pour me soutenir, j’avais mâché un ou deux gros gourous que je devais à la générosité d’Isaac, le gardien des gourous d’Ahmadou. Nous avions passé ainsi la soirée, Quintin et moi, devisant sur la prise probable de Sansandig et sur notre retour qui, nous l’espérions au moins, pouvait en être la conséquence. Nous avions depuis quelques jours reçu de tous les chefs des promesses de bon vouloir à cet égard qui étaient de bon augure.

Vers dix heures et demie, nous nous jetâmes tout habillés comme nous le faisions depuis près de deux ans, sur nos peaux de bœuf, auxquelles l’humidité avait donné une odeur insupportable. Jamais, je crois, les émanations de l’atmosphère n’avaient été plus abominables ; les pluies des jours précédents avaient causé la putréfaction des cadavres du champ des suppliciés, que l’ardeur dévorante des rayons du soleil avait momifiés jusqu’alors ; le fleuve envoyait les odeurs des nombreux cadavres qu’il charriait : c’était à n’y pas tenir. Je m’enveloppai la tête pour respirer le moins possible, et je finis par m’endormir dans ce milieu malsain. J’étais plongé dans un demi-sommeil fiévreux qui, par suite de l’effet des gourous, acquérait une légèreté excessive. J’entendis, dans cet état, et sans bien m’en rendre compte, qu’on venait chercher, de la part d’Abdoul Kadi, le courrier Seïdou, que je lui avais prêté et qui était venu le soir même lui apporter des provisions. Peu après Seïdou revint et je l’entendis parler à Latir, qui couchait devant la porte de notre case. Ensuite j’eus conscience d’une certaine rumeur indécise, d’un mouvement opéré en silence. Je me réveillai en proie à une grande inquiétude : en ce moment, Latir, qui depuis quelques instants s’était levé, appelait le docteur qui, inquiet aussi, s’était réveillé et demandait ce qu’il y avait. On part de suite pour Ségou ! Ce fut un mot magique qui dissipa tout sommeil, toute envie de dormir.

Qu’y avait-il donc qui pût faire abandonner une prise qu’on semblait tenir ? Quelle puissante menace forçait Ahmadou à fuir ainsi silencieusement au milieu de la nuit ? Il fallait sans doute quelque motif de grande importance ; il y allait de notre salut à tous, et ma pensée fut celle qui vint à l’esprit de chacun. Une armée arrive sur nous du Macina, forte, très-forte, et Ahmadou se sauve pour n’être pas pris et tué.

Quoi qu’il en fût, je n’avais pas un instant à perdre. Pendant que le docteur, qui n’avait pas de cheval, courait au milieu de l’obscurité jusqu’à Ahmadou, demandait et obtenait de partir en pirogue avec les poudres et les blessés, je courais chez Samba N’diaye lui demander ce qu’il y avait.

J’avais cependant avant cela donné des ordres aux laptots pour charger les bagages.

Samba ne savait rien, sinon qu’Ahmadou avait dit depuis une demi-heure qu’il fallait embarquer immédiatement la poudre et les blessés, qu’on partait, que beaucoup même étaient déjà en route. Et presse-toi ! me dit-il.

Je revins à ma tente à travers un camp presque désert. Je n’avais pas un instant à perdre ; mais là, comme il importe de le faire dans toute circonstance grave, je fis appel à mon sang-froid, je recueillis mes pensées. On n’entendait plus que ce bruit vague causé par un grand mouvement d’hommes et de chevaux, opéré en silence. Les bœufs beuglaient en se jetant à l’eau pour traverser le fleuve sous les coups des bergers. Chacun parlait à voix basse, quelques feux brillaient dans des cases où des retardataires ficelaient leurs paquets : au milieu de tout cela, les gémissements de quelques blessés se faisaient entendre.

La terreur de tous était à son comble, on échangeait des questions et des réponses, et chacun allait droit son chemin, effaré, avec le sentiment d’un affreux danger qui le menaçait.

J’envoyai avec le docteur Boubakary Gnian, qui pouvait à peine marcher, et qui d’ailleurs était capable de lui être fort utile, même dans cet état. Après cela, calme en dépit de l’émotion inséparable d’une pareille conjoncture, je fis charger mes bagages avec ordre et avec plus de soin que d’habitude. Je fis manger beaucoup de mil aux chevaux et aux mules. Brûlant quelques allumettes précieusement gardées, je passai en revue ma case, ramassant avec Latir tout ce qu’on avait oublié dans la précipitation du premier moment. Je partageai mes dernières cartouches entre les hommes, en leur recommandant la plus grande parcimonie. Je leur donnai mes instructions pour le cas où nous serions attaqués, en leur disant à la dernière extrémité d’abandonner les bagages, sauf mes papiers, et de monter sur les mules en jetant les cantines. Puis, quand tout fut ainsi fait, et cela n’avait pas duré vingt minutes, je sortis du camp, me disant avec une certaine satisfaction que rien de nos affaires ne resterait là, et à coup sûr tout le monde ne put pas en dire autant, car j’appris le lendemain qu’un blessé y avait été abandonné, et que bien des gens y avaient laissé qui du mil, qui leur poudre même.

Je rejoignis Ahmadou, et à ce moment toute l’armée était en route, ou plutôt en déroute ; nous restâmes là quelques minutes encore, puis le tabala battit un instant la charge et on partit au Nord. Une maison flambait dans la ville et sa lueur éclairait la plaine. Était-ce un commencement de destruction volontaire, ces marchands aimant mieux détruire leur fortune que de la laisser aux mains d’autrui ? On nous l’affirma, et en voyant l’énergie qu’ont déployée ces Soninkés, je suis tenté de le croire.

Nous marchions sans bruit, sans tabala. Après un quart d’heure, notre route inclina au N.-O. ; je le remarquai d’après les étoiles, bien que le ciel fût nuageux par places ; mais en voyage on prend une telle habitude de s’orienter, que je crois qu’en s’y attachant on arriverait à une exactitude très-suffisante pour estimer sa route.

Il m’est impossible de peindre la situation d’esprit dans laquelle je me trouvais. Je considérais en ce moment la cause d’Ahmadou comme presque perdue, et de fait, si une armée fût venue nous attaquer, si cinquante cavaliers seulement eussent poussé sur nous une charge vigoureuse, c’en était fait de lui et de son armée, en proie à une panique indicible. Sansandig même faisant une sortie en ce moment, eût eu bon marché de nous.

J’en étais tellement convaincu que, pour la première fois depuis mon départ, je me pris à avoir sérieusement peur, et ces réflexions troublèrent tellement mon esprit que je fus au moment d’aller me jeter dans Sansandig avec ceux de mes hommes qui eussent bien voulu m’y accompagner. Une pensée me retint, ce fut l’idée d’abandonner mon compagnon Quintin, qui, parti en pirogue, se serait trouvé dans une triste et fausse position.

Je continuai donc ma route, en proie à un malaise et à une tension d’esprit plus faciles à indiquer qu’à analyser.

Je m’étais efforcé de suivre Ahmadou, mais bientôt, grâce à l’obscurité de la nuit, j’en fus séparé : jusqu’au jour je suivis au petit trot une bande de toute espèce de gens à pied, de cavaliers, de bœufs porteurs, qui tous semblaient n’avoir qu’une préoccupation, celle de fuir.

Après Vélentiguila, nous tournâmes à l’Ouest, et nous traversâmes des marais produits par le débordement du fleuve ; c’est là que je vis la peur dans tout ce qu’elle a de hideux. Tandis que, suivant un groupe dans un marais, j’avais de l’eau jusqu’aux genoux, et que grâce à la vigueur de mon cheval, je sortais de ce mauvais pas, à quelques pas de moi, d’autres s’embourbaient et restaient suppliants sans que personne se dérangeât pour venir à leur secours. Quelques pas plus loin, c’étaient des piétons qui couraient, tombaient, se relevaient, tombaient encore, et cela sans dire un mot. Ce mutisme était effrayant.

18 septembre 1865.

Lentement, très-lentement, le jour se fit ; nous arrivâmes alors près d’un village de l’intérieur, dont les habitants se mettaient en route, avec une précipitation sans égale. C’était un village qui s’était soumis à Ahmadou et qui, pour ne pas subir les représailles de Sansandig, se hâtait de déménager. En quelques minutes, les femmes avaient ficelé tout leur modeste mobilier sur leur tête : c’étaient des calebasses, des pilons, des mortiers, quelques marmites de fer. Elles conduisaient quelques chèvres, portaient quelques poules, et au milieu de ce désordre, elles étaient encore pillées par les Sofas et les Talibés qui, sans doute par humanité et pour ne pas leur laisser cette charge, les volaient tant qu’ils pouvaient.

Peu après je rejoignis Ahmadou qui, bien que j’eusse marché rapidement, était encore devant moi. Il avait peu de monde avec lui, et je me souviendrai toujours de l’impression que me fit sa figure sur laquelle il s’efforça de faire paraître un sourire quand je le saluai. Il semblait désespéré et s’efforçait de rester calme. Mais où était l’armée ? De tous côtés ! elle était en déroute.

J’avais pensé que vers neuf heures ou dix heures on serait près de Ségou, mais je fus bien désappointé ; nous nous étions peu à peu et par des détours sans fin enfoncés dans l’intérieur ; du haut des collines nous apercevions Ségou dans le lointain, et ce ne fut qu’après avoir traversé sept villages déserts que vers cinq heures du soir, harassé de fatigue, j’arrivai à Kalabougou, où se trouvait une partie de l’armée ; le reste était à Faracco.

Jamais je n’appréciai autant l’utilité des quelques mots de peuhl que j’avais appris pendant le siége. J’étais seul, sans un de mes hommes. Je n’avais rien mangé depuis plus de vingt-quatre heures et je venais de passer seize heures au moins à cheval.

J’appris d’abord que, bien qu’on eût indiqué Faracco comme lieu de rendez-vous, Ahmadou, très-fatigué, restait à Kalabougou.

Puis, prenant des informations au sujet de mes hommes, je finis par savoir que mes mules (bakla) étaient à Faracco avec Mamboye et Latir. Tout d’abord, je cherchai quelqu’un pour m’y conduire, mais bientôt je changeai d’avis, et, m’adressant à Seïdou Dalia, le cousin d’Ahmadou, je lui expliquai tant bien que mal ma position. Il me conduisit près d’Ahmadou, qui confia à son cousin le soin de me faire donner par le chef du village une case et un bon souper.

Le chef du village, déjà tout troublé par le séjour d’Ahmadou, se déchargea de moi sur le chef des Somonos, petit vieillard à barbe blanche, qui parut fort peu flatté et très-étonné de ma prétention à avoir une case à moi seul. Enfin, après bien des difficultés, j’eus un tout petit coin. Mon cheval fut pourvu de paille, et on me donna de l’eau. Je n’en pouvais plus. Vers six heures et demie, je fus rejoint par Samba Yoro et Déthié N’diaye, qui, ayant perdu leurs sandales dans les marais, arrivaient à bout de forces et le dessous des pieds brûlé par la chaleur du sol. Ils ne pouvaient plus se soutenir. Je m’endormis d’un sommeil fiévreux, leur laissant le soin de m’avoir à souper, et vers dix heures et demie, à la troisième sommation, on m’apporta une toute petite calebasse de fognio[218] cuit sans sel, et dans une autre calebasse un maigre poulet de cinq à six semaines bouilli dans de l’eau claire.

J’ai souvent mangé pis que cela, mais, outre que je trouvais ce mets détestable, j’étais courbatu, j’avais la fièvre et je ne pus en avaler deux bouchées.

En revanche, mes laptots, bien que se plaignant du manque de sel, eurent promptement vidé les calebasses, et je me rendormis d’un terrible sommeil.

Je m’éveillai au petit jour, brisé, moulu, incapable de me soutenir ; j’étais frappé. Moi, l’avant-veille encore, si vigoureux, j’étais incapable de faire trois pas ; il fallut que je me fisse soutenir pour me rendre chez Ahmadou, auquel je demandai une pirogue pour passer sur l’autre rive du fleuve et me rendre à Ségou. Il remarqua l’altération de ma figure, ordonna de me livrer la pirogue, et un quart d’heure après, Déthié N’diaye me plaçait sur mon cheval à Ségou Bougou. Comment fis-je la route jusqu’à Ségou ? Je n’en sais rien ; je passai entre les hautes tiges du mil mûr, laissant mon cheval me guider, la tête me battant sur les épaules, et à huit heures, je tombai sur mon lit dans la case de Samba N’diaye, où le docteur était arrivé la veille à neuf heures du soir, après vingt heures de navigation en pirogue avec de l’eau jusqu’aux genoux. Il était couvert de coups de soleil et pouvait dire comme moi que la journée du 18 septembre 1865 compterait pour une des plus dures de notre voyage.

Pas plus que moi il ne comprenait ce qui s’était passé ; ne croyant depuis bien longtemps plus au succès d’El Hadj au Macina, il pensait que c’était l’arrivée d’une armée de Maciniens qui avait causé cette retraite.

Ce qu’il y avait de sûr, c’est que nous étions dans de bonnes murailles, que l’armée était sauvée, et que nous pouvions dormir, ce que nous fîmes tout le jour en proie à la fièvre et n’ayant pas même la force d’essayer de manger.

[Décoration]

[Note 209 : Ces selles sont recouvertes de peaux de mouton ou de chèvre tannées, mais travaillées sans suif ni graisse, de sorte qu’une seule pluie les met hors de service.]

[Note 210 : Poche sur le devant de la poitrine.]

[Note 211 : Il y avait un assez grand nombre de Maures dans la ville.]

[Note 212 : Riche marchand, exerçant une grande influence.]

[Note 213 : Soninké de la famille des Couma.]

[Note 214 : Le sel arrivait en pirogue de Tombouctou.]

[Note 215 : Plante alimentaire.]

[Note 216 : Les Massassis et les Pouls forment la véritable cavalerie avec les Djawaras ; il est rare qu’ils se battent à pied.]

[Note 217 : Les eaux étaient à leur maximum de hauteur, la crue, cette année, dépassant six mètres.]

[Note 218 : Le fognio est une petite graminée dont les graines sont blanches.]

CHAPITRE XXXV.

Rentrée de l’expédition de Sansandig. — Découragement des Talibés. — Je tombe malade et suis près de mourir. — Négociations par l’intermédiaire de Tierno Abdoul Kadi. — J’obtiens de faire partir Seïdou. — Espérances et déceptions. — État de la route de Nioro. — Bakary est venu à Ouosébougou. — Départ de Seïdou pour Yamina. — Préparatifs pour le départ de nombreux chefs. — Arrivée de Sidy le laptot. — Voyage de Bakary Guëye et de Sidy. — Motifs du retard du premier. — Lettre du gouverneur. — Entrevue avec Ahmadou. — Je partirai, mais quand ?

20 septembre 1865.

Dès le lendemain, nous étions, quoique bien fatigués, en quête de nouvelles, et à notre grand étonnement nous ne tardions pas à savoir qu’il n’y avait eu aucune menace du côté du Macina, mais bien du côté de Mari. C’était le vieux Tierno-Abdoul qui, commis à la garde de Ségou- Sikoro, avait écrit à Ahmadou pour le supplier de rentrer, lui disant qu’il savait par ses espions que Mari avait rassemblé une armée, et que, dès qu’il aurait passé le Bakhoy, tout ce qu’il y avait de Bambaras dans le pays était décidé à se soulever contre Ahmadou et à venir attaquer la capitale pour y replacer Mari ; et, ajoutait Tierno dans sa lettre, « avec les hommes que j’ai ici, qui presque tous manquent de fusils, je ne l’attendrai pas. »

C’était au reçu de cette lettre qu’Ahmadou, ayant consulté Abdoul Kadi, s’était décidé à rentrer. C’était peut-être sage, mais c’était dur. Avoir passé soixante-douze jours avec son armée dans la misère, sous les pluies de l’hivernage, avoir perdu tant de monde et ses meilleurs Talibés (plusieurs chefs du Fouta avaient succombé, et entre autres le frère de Sirey Adama, Moctar, neveu d’El Hadj), et revenir sans avoir fait essuyer à l’ennemi d’autre perte que celle des hommes qui avaient succombé, d’autres maux que les horreurs de la famine qui avait désolé la ville. Cette résolution avait dû bien lui coûter, et il faut croire que le péril lui avait paru bien imminent.

Ce ne fut que le 19 au soir que l’armée fut ralliée à Kalabougou, et le 23 seulement Ahmadou fit son entrée à Ségou, où l’on tira presque autant de coups de fusil que pour une victoire.

23 septembre 1865.

Ahmadou, à défaut de victoire, ramenait un certain nombre de captives. Il avait de plus bien _fatigué_ Sansandig ; il avait forcé un certain nombre de villages à se jeter dans son parti, et leur population, qu’il ramenait, venait grossir les rangs de ses partisans.

On affectait une grande joie, bien qu’on ne la ressentît pas. Tout le monde, ou du moins tous les chefs, avaient conscience de la faiblesse de l’armée. Je ne tardai pas à le savoir et je tentai de mettre à profit cette conviction pour obtenir de partir.

Seïdou, mon courrier, avait fait la route de Sansandig à Ségou-Sikoro, en pirogue, avec Paté Dali, le Diawandou[219] d’Ahmadou, qui jouit près de lui d’une grande influence. Ce dernier, originaire du Kaarta et sachant fort bien l’état des choses, avait dit à Seïdou qu’ils étaient en mauvaise position, que les Talibés diminuaient de jour en jour, qu’il leur faudrait une armée du Fouta ; et il lui avait demandé si, quand je rentrerais au Sénégal, je ne pourrais leur donner un coup de main pour faire venir des renforts de ce pays, ajoutant qu’il avait l’intention, ainsi qu’Abdoul Kadi, d’en parler à Ahmadou, parce qu’ils avaient grand besoin d’un tel renfort.

Grâce à l’intimité de Tierno Abdoul Kadi, Seïdou qui connaissait tout le monde dans le Fouta, avait seul parmi mes hommes le privilége de tout voir, de tout entendre sans exciter de soupçons.

Dès qu’il vint me rapporter cette conversation, je résolus d’en tirer parti. Après avoir conféré avec Samba N’diaye et Quintin, je me décidai à prier Abdoul Kadi d’insister auprès d’Ahmadou pour qu’il me fît partir, en lui promettant en mon nom tout ce qu’il pourrait demander. Bien entendu, je persuadai Samba N’diaye de mes bonnes intentions, et ce n’est que pour cela qu’il entra dans mes vues.

24 septembre 1865.

Assez gravement blessé et malade, il était très-frappé en ce moment, et la peur avait commencé à le prendre. Je fis briller à son imagination le mirage de canons donnés par le gouverneur, et ce fut un mot magique. Le 24 septembre, j’entrai en négociation avec Tierno Abdoul Kadi, et cela dans le plus grand secret, dans une cour intérieure de sa maison, où Seïdou et Déthié N’diaye seuls nous servaient d’interprètes.

Je dis à Abdoul que je venais pour une affaire qui intéressait Ahmadou autant que moi et tous les Talibés ; que, ne pouvant, moi, parler en secret à Ahmadou, je venais le prier d’être mon intermédiaire, parce que je voulais éviter que de méchantes gens se missent en travers de cette affaire et ne vinssent brouiller tout ce que nous tenterions.

Après ce préambule, que je fis durer assez longtemps, j’exposai à Abdoul l’état de faiblesse de l’armée, me servant de ce que je savais être sa propre opinion. Je fis ressortir la retraite de Sansandig et la triste situation du pays, en proie à une guerre dont rien ne pouvait présager la fin.

Je lui dis que je voulais, et tous les blancs avec moi, qu’Ahmadou fût le maître dans son pays, parce que cela était indispensable au commerce que nous voulions faire avec lui ; que nous étions venus lui donner la main et que ce n’était pas parce qu’il était gêné qu’on cesserait d’être bien avec lui ; et, lui citant l’exemple de Sambala, le roi de Médine, que nous avions soutenu contre El Hadj, je lui rappelai qu’une fois qu’on était l’ami des blancs, ils ne vous abandonnaient jamais, même en face d’ennemis redoutables. Enfin, je terminai en lui disant : « Qu’Ahmadou fasse réunir une petite armée, me renvoie, et je l’assure que le gouverneur lui donnera des canons, de la poudre, des fusils, et que, dès que le pays (les bords du Sénégal) verra cela, vous n’attendrez plus longtemps les Talibés, et vous en verrez venir plus que vous ne voudrez. Je suis malade, très malade même, je n’ai plus de forces, et si je venais à mourir ici, vous savez bien que le gouverneur ne vous donnerait jamais un coup de main. »

Abdoul, qui avait écouté attentivement, répondit sobrement et promit de la façon la plus formelle d’entrer dans notre cause, qui était juste, disant : « Depuis longtemps j’aurais voulu vous voir partir. » Il me promit de parler à Ahmadou le jour même et de me donner réponse dès le lendemain.

Je répétai en partie cet entretien à Samba N’diaye, qui me dit que plusieurs chefs, et entre autres Mahmadou Dieber, m’appuieraient ; car ce dernier, pendant le siége, lui avait dit de lui-même et comme une excellente nouvelle, que certainement, si on prenait la ville, Ahmadou nous renverrait.

Cependant quelques jours se passèrent sans que Tierno Abdoul Kadi pût tenir sa promesse, et quand il vit le roi, il fut d’abord ajourné par Ahmadou. Pendant que j’attendais une solution et que je m’adressais à Oulibo, à Sidy Abdallah, pour obtenir leur appui, sans toutefois leur dire ce dont j’avais chargé Abdoul Kadi, je tombai malade, et si gravement, que pendant sept jours mon journal, pour la première fois, fut interrompu.

Je fus d’abord pris d’une fièvre lente qui ne me quittait ni jour ni nuit ; je ne pouvais supporter aucune nourriture et des saignements de nez violents achevèrent de m’affaiblir. Vainement je me tamponnais les narines avec de la charpie trempée dans une solution de perchlorure de fer ; le sang s’arrêtait, mais le plus petit mouvement faisait tomber le caillot et le sang recommençait à couler. Au surplus, ce n’était plus du sang, mais un liquide rosé qui ne tachait le linge qu’en jaune. Il ne m’était plus possible de marcher, je ne me soulevais même plus sur ma couche, où je restai plus de trente-six heures, me demandant si tout était fini pour moi, si je ne devais plus revoir les miens.

29 septembre 1865.

Enfin, un peu de mieux se déclara, et le 29 je me transportai chez Ahmadou. J’étais si faible, qu’en arrivant je ne pouvais plus parler. Ma maigreur était devenue affreuse ; mon teint brûlé par le soleil, bronzé par la vie au grand air, avait subitement pris des teintes cadavéreuses, et Ahmadou lui-même en parut touché. Il me dit qu’il allait m’envoyer des cauris et un bœuf que j’avais fait demander, mais rien relativement à mon départ.

Je rentrai à la maison à bout de forces et je fus obligé de m’asseoir plusieurs fois en route. Mais je ne voulus plus me coucher, et je me disais que, si la mort venait, je voulais du moins lutter contre elle jusqu’au dernier moment.

De son côté, Samba N’diaye était malade de sa blessure. La gangrène s’y était d’abord mise ; toutefois, grâce aux pansements de Quintin, la plaie était en bonne voie de guérison. Mais des accidents nerveux s’étant déclarés, il recevait des sortes de secousses électriques qui lui arrachaient des cris, et comme Quintin n’y pouvait rien, Samba se croyait perdu et ne songeait plus à réagir. Lorsque ses accès devenaient violents, toutes les femmes de la case, captives ou autres, se mettaient à pleurer.

On peut concevoir combien la position était déplorable.

A cette époque je m’installai sur la terrasse de la maison, dans la case de paille de Samba N’diaye, pour pouvoir respirer.

1er octobre 1865.

Le 1er octobre, j’y étais couché quand Seïdou vint me réveiller pour me dire qu’Ahmadou avait refusé à Abdoul Kadi de me laisser partir, mais qu’il avait offert de tenir sa parole quant à l’envoi d’un courrier et d’expédier Seïdou. Ahmadou n’avait donné d’autres raisons que celles que j’entendais depuis dix-neuf mois. Il n’y avait pas à insister.

Le lendemain, Abdoul Kadi me répétait lui-même sa conversation avec Ahmadou, et comme il me voyait découragé, il me promettait qu’il ne laisserait pas Ahmadou tranquille avant que Seïdou fût en route.

Je cherchai vainement à voir Ahmadou les deux jours suivants ; j’avais doublement besoin de lui parler, car il n’envoyait pas les cauris demandés et promis.

4 octobre 1865.

Enfin le 4, j’allai le saluer sous les arbres, et à ma demande d’expédier Seïdou, il répondit qu’il préparait ses guides ; mais je ne pus rien obtenir de positif. Quand je lui rappelai les cauris, il me répondit qu’on allait m’en envoyer. Un peu plus tard j’en reçus 10000.

C’était la première fois que j’en recevais aussi peu. Dans les deux dernières occasions où Ahmadou m’en avait fourni, ç’avait été par 20000 à la fois ; mais c’était en cours de campagne, et on s’expliquait qu’il ne fît pas plus. A Ségou, c’était toujours par cent mille (80000) qu’il me les distribuait, et un tel nombre me durait généralement deux mois et quelques jours. Je fus inquiet et mécontent de cet envoi de 10000 cauris. Ahmadou était-il fatigué de me fournir des ressources ? Allait- il, tout en me retenant, me laisser dans la misère ? Le mauvais succès de son expédition de Sansandig lui avait-il suggéré la pensée de faire des économies à mes dépens, afin de rattrapper peu à peu tout ce qu’il avait dépensé en bœufs et en mil pour nourrir l’armée ?

Dans tous les cas, rester sans cauris à Ségou m’était impossible, j’y serais mort de faim ; car réduit à la nourriture ordinaire des noirs, au lack-lallo, je suis bien sûr que je n’eusse pas résisté huit jours, même si j’avais pu surmonter le dégoût qu’elle m’inspirait.

Je me rendis aussitôt chez Abdoul Kadi pour lui exposer ce nouveau grief, lui disant que plutôt que de mourir de faim et de misère, je préférais en finir tout d’un coup et risquer de m’en aller seul, sauf à être massacré par les Bambaras ou à mourir sur la route.

Abdoul entra encore dans ma cause ; il dit qu’il n’y avait là qu’un malentendu, mais qu’il allait me faire avoir une audience d’Ahmadou, et que je m’en expliquerais avec lui ; que pour son compte il s’occupait spécialement du départ de Seïdou.

Je fus cependant quelques jours encore sans voir Ahmadou ; j’en profitai pour voir Sidy Abdallah, qui était malade, afin de l’entretenir, moyennant un cadeau, dans ses bonnes dispositions à mon égard. Bobo, que, malgré son inimitié évidente, je cherchai à voir chez lui, persista dans son aversion prononcée et ne me reçut pas ; mais je partageai ce sort avec la plupart des Talibés de Ségou dont aucun ne pouvait l’aborder.

Sans me montrer blessé, le rencontrant chez Ahmadou, je l’accostai, et, un peu malgré lui, je l’entraînai palabrer dans un coin, où je lui demandai son appui pour faire partir Seïdou le plus vite possible, lui expliquant le haut intérêt qu’Ahmadou pouvait y avoir. Bobo, en dépit de son aversion, était trop politique pour me faire mauvaise mine, et il promit d’appuyer ce départ et de le presser.

7 octobre 1865.

Ce ne fut que le 7 octobre que je parvins à voir Ahmadou, après que j’eus fait entrer Paté Dali dans ma cause. Ce fut lui qui m’introduisit auprès d’Ahmadou avant que personne fût là. Je profitai de l’occasion pour redire à Ahmadou tout ce que j’avais chargé Abdoul Kadi de lui dire, et je lui demandai si on lui avait tout rapporté. Quand il m’eut fait la réponse qu’Abdoul Kadi m’avait déjà transmise, je lui rappelai que depuis cinq mois il me promettait d’expédier ce courrier et que jamais il n’était parti. C’est pourquoi, lui dis-je assez durement, je n’ai plus confiance. A mon grand étonnement, Paté Dali m’appuya, en disant : _Gonga_ (c’est vrai, c’est juste). Ahmadou me dit alors qu’il avait une affaire à terminer, et que, dès qu’elle serait faite, je pouvais être sans inquiétude, que Seïdou partirait, et qu’avant de l’expédier il me ferait appeler pour régler une affaire entre nous deux.

Le ton dont il me dit cela était si bienveillant, si mystérieux en même temps, que je crus un instant, surtout en rapprochant ses paroles de certaines réticences de Paté Dali, qu’Ahmadou était décidé à me faire partir moi-même, mais qu’il cachait cette intention.

L’affaire des cauris, traitée au début, l’avait été à mon entière satisfaction, et l’ordre d’en porter 100000 à la maison avait été donné.

La conversation en resta là, et en rentrant à la maison j’acquis la conviction que l’opinion générale était que j’allais partir.

Dès lors je cessai d’y compter positivement ; il suffisait qu’on y crût pour que ce ne fût pas vrai, et je pensai, non sans raison, qu’Ahmadou avait besoin de faire chercher quelque chose à Bakel ou à Médine, et qu’il voulait s’assurer de mon concours, soit pour cela, soit pour avoir des canons : mais je me promis _in petto_ de le mal recevoir. Les jours suivants, j’acquis la certitude qu’Ahmadou voulait envoyer pas mal de monde en même temps que Seïdou. Cela m’inquiétait.

Il était question de renvoyer le vieux Badara Tunkara dans ses foyers, à Toumboula ; il le demandait avec insistance, et comme il était évident qu’après l’avoir gardé si longtemps on ne le renverrait pas sans secours, cela devait faire traîner la chose en longueur. Sidy Abdallah, du reste, m’affirmait que je ne partirais pas. Au contraire, Paté Dali, avec ses airs mystérieux, semblait me donner de l’espoir.

14 octobre 1865.

Seïdou, qui était intéressé dans la question et qui était tenu au courant par Abdoul Kadi, penchait à croire qu’il partirait sans moi, et le 14 il vint me dire qu’il croyait qu’Ahmadou voulait envoyer du monde jusqu’à Saint-Louis avec lui. Ce bruit m’inquiéta plus que tout le reste, car il répondait à mes secrètes appréhensions. J’en parlai à Samba N’diaye assez vivement, et il dit lui-même que cela ne devait pas se faire, et qu’il ne fallait pas qu’Ahmadou envoyât quelqu’un au gouverneur sans moi ; d’autant plus, ajoutai-je avec intention, que son envoyé pourrait bien être, à son tour, retenu jusqu’à mon retour. Aussi, pour ma part, n’y consentirais-je pas ; je partirais plutôt malgré Ahmadou.

22 octobre 1865.

Les choses allèrent ainsi jusqu’au 22, jour où nous recevions de bonnes nouvelles du Bakhounou. On annonçait que Falel, le frère de feu Sambouné, avait repris le pouvoir à Hofara, après avoir fait assassiner Amadi Sambouné, son neveu. En enregistrant cette nouvelle, favorable au succès du voyage de Seïdou, je me demandais si nous n’allions pas partir. La veille, en effet, j’étais allé tenter un coup de théâtre chez Ahmadou. Après avoir attendu une audience toute la journée, je l’avais arrêté au passage dans un des hangars que Samba N’diaye lui avait fait construire peu avant de partir pour Sansandig, et le forçant, pour ainsi dire, à m’écouter sous ce hangar, et seul à seul, je lui avais redemandé de me laisser partir, lui alléguant les nouveaux retards qu’il apportait à l’envoi du courrier et toutes les raisons que je lui avais si souvent données. A mon grand étonnement, il n’avait pas dit non et avait remis sa réponse au lundi 23 octobre.

23 octobre 1865.

Aussi, ce jour-là, j’étais dès le jour chez lui. A dix heures et un quart, il envoya chercher Sidy Abdallah et Bobo, et j’entrai peu après. Le cœur me battait ; qu’allait-il me dire ? Hélas ! rien de plus que ce qu’il m’avait déjà dit. Après avoir repris les choses depuis ma première demande d’envoyer un courrier, il en revint à me répéter toutes les raisons que je lui avais données pour me laisser partir et me donna toute sorte de mauvaises raisons pour me retenir, et cela avec plus d’onction que jamais.

Enfin, il arriva à ce qu’il avait à me dire : c’est qu’il allait faire partir mon courrier avec un homme à lui pour aller voir le gouverneur de sa part !

Ainsi, Seïdou ne s’était pas trompé.

Je pris aussitôt la parole et, déguisant ma colère, j’insistai en vain pour partir moi-même ; quand je vis que je perdais mes paroles, je lui déclarai que pour expédier un homme avec Seïdou, il était libre de le faire, que moi je n’y donnerais pas mon consentement.

« Le gouverneur doit être mécontent de ce que je ne reviens pas, lui dis-je ; il saura bien que du moment que Seïdou et un de tes envoyés auront passé, j’aurais pu le faire aussi bien qu’eux, et que si je ne reviens pas, c’est que tu ne veux pas me laisser partir. Aussi, si tu envoies un courrier, je pense que le gouverneur, à son tour, le retiendra ou au moins le recevra mal. Je ne veux pas que cela arrive par ma faute, et je te préviens, afin que si cela embrouille les affaires entre le gouverneur et toi, tu ne dises pas que j’y suis pour quelque chose. »

Il céda tout de suite à cet égard et me dit que son homme irait à Nioro et y attendrait Seïdou pour le ramener.

J’insistai encore pour partir. Mais il me dit alors : « Tu as raison, je sais combien tu as besoin de partir : mais je te demande de rester par amitié pour moi. » Que faire ? il pouvait commander, il priait. Je dus me rendre, mais je ne le fis qu’avec réserve, et, affectant plus de défiance encore que je n’en avais, je ne consentis qu’à la condition qu’on allait fixer le jour du départ de Seïdou.

Ahmadou alors se mit à causer avec Bobo en langue du Haoussa, que personne ne comprenait qu’eux d’eux, et il me répondit peu après : « Il partira lundi prochain. » _Che Allaho_, ajouta Sidy Abdallah.

A ce moment, je me levai et Ahmadou me tendit la main avec plus d’affabilité encore que d’habitude. En rentrant chez moi, je commençai à écrire des lettres.

Pendant les quelques jours qui suivirent, les bonnes nouvelles du Bakhounou furent confirmées par des hommes venus de Toumboula pour parler à Badara.

Voici comment ils décrivaient l’état du pays :

Depuis Ouosébougou jusqu’à Nioro, tout le pays était libre par la victoire de Falel, tous les révoltés avaient fui à Gombou vers l’Est.

Par contre, la position de Toumboula était devenue de plus en plus critique. Autour de ce village les Bambaras de Guigué, de Tiéfougoula s’étaient révoltés sous l’action des Massassis, qui de Guémené n’arrêtaient pas leurs razzias et avaient enlevé tous les bœufs et une partie des captifs, si bien que la famine était à Toumboula. Heureusement, Galadjo, un des principaux Massassis, et un des plus acharnés contre Toumboula, avait été tué dans une des attaques, et il devenait probable que tout allait s’arranger.

De Toumboula à Yamina, on ne pouvait, jusqu’à Kiba, traverser aucun village, mais on passait dans les broussailles, car bien des villages étaient abandonnés.

Enfin, ces renseignements furent terminés par une nouvelle qui me transporta d’aise, mais que je mis quelque temps à accueillir. Les envoyés du gouverneur, disait-on, étaient venus à Ouosébougou pendant l’hivernage, et ils y étaient encore avec beaucoup de marchandises.

29 octobre 1865.

Dès l’après-midi, j’allai pour parler de cela à Ahmadou, que je ne pus voir que le 29 et qui me dit qu’il le savait. J’insistai alors pour que Seïdou ramenât tout de suite ces envoyés, en laissant, s’il le fallait, toutes les marchandises entre les mains du chef du village. Ahmadou me répondit qu’il en parlerait à l’homme qui devait conduire Seïdou, et bien que le départ fût fixé au lendemain, nous ne terminâmes rien ce jour-là.

30 octobre 1865.

Le lendemain au matin, Ahmadou ne sortit pas, et quand, l’après-midi, je lui fis demander s’il n’allait pas faire partir Seïdou, il me répondit qu’il m’avait attendu toute la matinée et qu’actuellement il était trop tard, qu’il fallait remettre ce départ au jour suivant. Enfin, malgré cette mauvaise foi évidente, le lendemain, bien qu’il n’y eût rien de prêt, je trouvai Ahmadou très-aimable, et à mon grand étonnement, pour ne pas manquer à sa parole, il expédia Seïdou à Yamina, sous la conduite d’un homme, en le recommandant, et en lui donnant un sauf-conduit pour toute la route. Ibrahim, le courrier qui avait refusé de partir au mois de septembre de l’année précédente, et qui depuis cette époque vivait comme il pouvait et presque de la charité de Samba Farba, avait sollicité de moi de partir avec Seïdou ; j’en parlai à Ahmadou, qui y consentit facilement.

En un mot, il fut charmant, mais je ne pus savoir encore quand Seïdou serait définitivement en route, puisqu’il fallait attendre que ceux qui devaient partir avec lui fussent prêts. Personne ne savait au juste qui partait.

Tambo le Bakiri était convaincu qu’il allait partir, Badara aussi ; on comptait les hommes de diverses compagnies, entre autres de Nioro ; chacun faisait des conjectures. En attendant, Seïdou était à Yamina.

3 novembre 1865.

Le 3 novembre, je revis Ahmadou très-occupé d’affaires du pays : des Bambaras venaient lui apporter des moutons et du miel. Je ne pus obtenir que cette réponse vague : « Bientôt, _che Allaho_. » Mais ce bientôt traîna encore en longueur.

Le 8 novembre, le chef de Yamina, qui était venu porter l’impôt de cauris, repartait avec l’ordre de préparer des _boubous_, des _tamba sembés_ et des _dampés_ pour habiller les gens qui allaient partir[220].

Malgré ces apparences et malgré le départ de Seïdou, je commençais à craindre que les choses ne traînassent encore longtemps, car on comptait l’armée, et Ahmadou faisait des cadeaux comme s’il préparait une nouvelle expédition. Aussi le 9 j’allai au palais et je tentai de voir Ahmadou, mais il me renvoya au lendemain, vendredi, 10 novembre.

10 novembre 1865.

Au moment où je me préparais à retourner chez lui, le Sofa de sa porte vint m’apporter un mouton de sa part, et, comme témoignage que ses paroles étaient celles du roi, me présenta sa pantoufle en me disant que le lundi suivant tout le monde qui devait s’en aller partirait avec Seïdou, et qu’il était inutile de m’en occuper davantage, que c’était une affaire finie.

Les choses en étaient là, Seïdou allait partir, dans dix jours il serait à Toumboula, deux jours après à Ouosébougou, d’où il pouvait me ramener mes courriers ou les envoyés qui devaient s’y trouver ; je pouvais espérer de voir avant un mois Ahmadou obligé à tenir les promesses solennelles de rapatriement qu’il m’avait faites, et j’acceptai ce dernier délai presque avec joie, tant l’idée que la délivrance était proche me soutenait !

Pour le cas où, fatigués d’attendre, les courriers fussent retournés en arrière, j’avais écrit aux commandants de Médine et de Bakel, au gouverneur même afin qu’ils hâtassent le retour de Seïdou et m’envoyassent des ressources. Mes mesures étaient bien prises, et au pis aller, dans trois mois je devais être délivré.

Aussi le temps me semblait long, je m’impatientais de ne pas voir les jours passer plus vite ; et maintenant qu’Ahmadou m’annonçait le départ, je ne me sentais plus de joie.

11 novembre 1865.

Qu’on juge du lendemain et de ce que je dus éprouver en voyant Seïdou arriver de Yamina. Il revenait vêtu d’un boubou lomas neuf et d’une tamba sembé que le chef de Yamina lui avait donnés par ordre d’Ahmadou. Je crus d’abord qu’il s’était fatigué d’attendre, et qu’il revenait parce qu’il manquait de ressources, et je pus à peine le croire quand il me dit : « Sidy est arrivé. — Sidy ! — Oui, Sidy. »

L’homme que j’avais envoyé en punition m’arrivait avec des lettres du gouverneur, et Bakary ne revenait pas. Ce n’était pas possible ! Bakary fût plutôt revenu seul et mendiant, j’en avais la conviction, je l’ai encore.

Quelques instants après j’eus un commencement d’explications. Pour ne pas fatiguer le lecteur de toutes les incertitudes par les quelles je passai, je vais raconter ce qui était arrivé d’après le récit de Sidy, contrôlé et modifié par de nombreux témoignages.

VOYAGE DE BAKARY GUEYE ET DE SIDY.

Partis de Ségou le 20 septembre 1864 avec la promesse qu’on hâterait leur voyage le plus possible, ils devaient se rendre à Saint-Louis pour y porter mon courrier ; Bakary seul devait revenir avec deux laptots de son choix si le gouverneur donnait son assentiment à cette mesure, et mon calcul les ramenait dans un délai de trois mois.

On leur fit essuyer un premier retard de dix jours à Yamina, sous prétexte de les habiller, de leur fournir des chevaux, et, en effet, on leur donna à chacun un vêtement du pays et à Bakary un cheval.

Entre Yamina et Nioro, leur guide leur causa de nouveaux retards tels qu’ils passèrent trois jours à Damfa et deux jours à Alasso. La révolte n’avait pas encore éclaté, mais en arrivant dans le Bakhounou, Bakary, qui vit Amadi Sambouné, put constater l’état d’effervescence du pays.

Ils entrèrent à Nioro vingt jours après leur départ de Yamina, et là il leur fallut subir un nouveau retard de cinq jours dont voici la cause.

Bakary avait changé son cheval à Diabigué ; mais à Nioro, s’étant aperçu que celui qu’on lui avait donné était malade, il avait réclamé auprès de Mustaf, qui avait envoyé reprendre le premier et annuler le marché.

De Nioro ils n’avaient mis que cinq jours à se rendre à Médine, où ils étaient arrivés le 29 octobre.

Voyant que Bakary était accompagné d’un grand nombre de Talibés dont il ne pouvait se séparer parce qu’ils lui avaient rendu service sur le terrain d’El Hadj, et qu’en entrant sur les terres des alliés de la France ils craignaient d’être pillés, le commandant de Médine ne put les faire conduire en chaland, et Bakary fut réduit à aller par terre, accompagné de ces Talibés.

Leur voyage de Médine à Bakel eut deux épisodes : à Makhana, Sulman Kama ne permit pas aux Talibés de passer à travers son village, et ne céda que devant les menaces que Bakary lui fit en mon nom. A Tafacirga, pendant qu’ils étaient campés, le soir, les Talibés s’étant mis à chanter El Hadj dans leurs prières, les gens du village leur imposèrent silence.

Le 1er novembre ils entraient à Bakel et allaient chez le commandant du poste, et il résulte de l’enquête qui a été faite à ce sujet, d’abord par ordre du gouverneur et ensuite par moi-même, à mon retour, que Bakary n’ayant pas été logé dans le poste, offrit au commandant de lui remettre la correspondance jusqu’au départ du premier bateau à vapeur. Le commandant ayant refusé et lui ayant dit d’aller se loger chez ses connaissances en ville, il alla chez Abdoulaye Guëye, traitant noir des plus honorables, avec lequel je suis en bonne relation d’amitié.

Le 3 novembre, on lui volait dans cette maison sa peau de bouc fermée à cadenas et qui contenait, outre ma correspondance, ses effets, représentant à Bakel une valeur de plus de 300 francs, et qui sans doute avaient causé la convoitise du voleur, encore plus à cause de la rareté de ces effets fabriqués à Ségou que par leur valeur brute.

Le lendemain, la canonnière _la Bourrasque_ arrivait, et Bakary, désespéré, refusait de descendre à Saint-Louis, voulant à tout prix retrouver les lettres. Il tenta l’impossible et fut secondé par le commandant du poste qui fit arrêter tous les Maures logés dans la maison où avait été commis le vol et que l’opinion désignait comme coupables. Mais _la Bourrasque_, pressée par l’état des eaux du fleuve, devait redescendre, et Sidy partit seul à bord. Arrivé à Saint-Louis, il alla se présenter au gouverneur et lui raconter ce qui s’était passé. Des soupçons planèrent d’abord sur Bakary, mais le gouverneur, comprenant ma position d’après le récit de Sidy, lui donna une lettre pour Ahmadou, une pour moi, et pour le décider à revenir vers moi, il lui fit cadeau d’un beau cheval, d’un fusil damasquiné en argent, d’un sabre d’officier et de diverses marchandises. Il le chargea, en outre, de porter à Ahmadou des cadeaux magnifiques. Bakary, après ses essais infructueux, s’était décidé à descendre par terre à Saint-Louis, malgré les dangers qu’offrait en ce moment la route à travers le Fouta.

Bakary apprenait le 18 novembre à Matam que _le Basilic_[221] était remonté pendant la nuit avec Sidy.

Il attendit le retour du _Basilic_ et arriva à Saint-Louis le 27 novembre.

Il était impossible, en voyant l’honnête figure de Bakary, son chagrin, de ne pas lui rendre justice ; d’ailleurs, il suppliait qu’on le renvoyât vers moi. Le gouverneur, M. Faidherbe, n’hésita pas et lui remit les doubles des lettres expédiées par Sidy et 500 francs de marchandises pour moi, juste la même somme qu’il avait confiée à Sidy.

Bakary partit au bout de cinq jours sur la canonnière _la Couleuvrine_, qui le remonta jusqu’à Podor. De là il se rendit par terre à Médine, bravant les pillages du Fouta dont on l’avait menacé, et arriva à Médine le 22 décembre. Il en repartait le 24 sur son cheval, qu’il avait repris à Bakel, et accompagné par M. André, lieutenant d’infanterie de marine, qui se proposait de se rendre à Nioro, mais qui rebroussa chemin dès Koniakary, à la suite d’une indisposition[222].

Enfin, le 10 janvier, Bakary était de retour à Nioro ; ayant été malade lui-même en route des suites de ses fatigues, il y rentrait vingt jours après Sidy, qui avait d’abord passé dix jours dans sa famille à Khay, d’où on l’avait presque fait partir de force. Pendant le voyage à Saint- Louis, le Bakhounou s’était entièrement révolté et Amadi Sambouné était à la tête du mouvement.

Quand Sidy était arrivé, l’armée de Tierno Moussa opérait contre les révoltés du Bakhounou ; Sidy pouvait donc s’avancer à Bagoyna et venir à Ségou avec le chef de ce village, Daouda Gagni, qui m’avait apporté la nouvelle de son arrivée ; mais il avait bien autre chose à penser.

Vaniteux à l’excès, se targuant de sa position d’envoyé du gouverneur, tirant orgueil des cadeaux même qu’il portait et dont il faisait parade, mettant sur sa tête le bonnet brodé de velours rouge et d’or, destiné à Ahmadou, se parant du burnous vert et argent et du magnifique sabre que le gouverneur lui avait confié, il ne songeait que fort peu à se mettre en route.

D’ailleurs il avait quelques marchandises, et tout le monde le flattait pour en avoir sa part ; il entendait en se regorgeant dire sur son passage, et cela avec l’emphase inimitable des noirs : _Diakhité !_ Il était heureux et s’inquiétait fort peu de moi.

Aussi laissa-t-il passer l’instant favorable, et quand Bakary arriva vingt jours après lui, demandant à partir tout de suite[223], Tierno Moussa était déjà rentré à Koniakary à la suite d’échecs éprouvés dans le Bakhounou et dont la cause principale était la mésintelligence qui existait entre lui et Samba Oumané, alors chef de l’armée de Nioro.

Ce Samba Oumané, traqué par le gouverneur du Sénégal à la suite d’un assassinat commis sur un _lamtoro_[224], était venu se réfugier à Nioro à la tête d’une bande de partisans, et entre autres de son fils que nous avons vu tué à Toghou. Là il s’était donné pour fanatique, s’était fait concéder des terres, il avait rallié de nombreux Talibés et on lui confiait le commandement de l’armée de Nioro, au grand mécontentement de Tierno Moussa.

Quoi qu’il en soit, Bakary ne put obtenir de guide, la route était fermée et bien fermée, si bien que, depuis, personne de Nioro n’était venu à Ségou.

De plus, les Maures cernèrent Nioro, et le jour même de l’arrivée de Bakary ils venaient enlever les bœufs du village à côté de Nioro.

Force fut donc à Bakary et à Sidy de rester à Nioro. Ils ne logeaient pas ensemble et ne se voyaient pas. Bakary avait toujours soupçonné Sidy d’avoir été complice du vol de sa peau de bouc, non pour le voler, mais pour faire disparaître avec la correspondance la plainte qu’il craignait avec quelque raison que j’eusse faite sur son compte. Et bien que rien ne justifiât cette accusation, il y avait entre eux une certaine animosité augmentée d’un peu de dépit de Bakary, que Mustaf ne pouvait pas reconnaître comme envoyé, parce qu’il n’avait pas de cadeaux comme Sidy et que par prudence il ne laissait pas même voir ses lettres ni ce que contenaient ses paquets.

De son côté Sidy, parlant le bambara, adulé, bien traité, laissait Bakary presque seul.

Au milieu d’escarmouches diverses avec les Maures, le temps passait, et dans le courant de mars, le commandant de Médine, M. Perraud, officier de spahis, arriva à Nioro accompagné du docteur du poste, M. Béliard. Ils venaient, avec autorisation du gouverneur, à ma recherche et désiraient s’avancer s’il le fallait jusqu’à Ségou.

Ils ne tardèrent pas à acquérir la certitude que c’était impossible en ce moment, et ayant été témoins d’une attaque des Maures, ils se décidèrent au bout de huit jours à revenir à Médine, ne rapportant que les assurances données par Mustaf que nous étions bien portants. Tristes et vagues nouvelles, auxquelles peu de personnes ajoutèrent foi, même dans nos familles !

Dans le mois d’avril les Maures venaient attaquer Dianvéli[225], et peu après se formait la coalition du Bakhounou révolté, des Maures et des Bambaras, pour attaquer Nioro. Nous avions appris à Ségou le sort de cette coalition, détruite en un seul combat, à Touroungoumbé, par l’armée de Nioro. La route du Bakhounou était dégagée, et, dès le mois de juillet, Bakary Guëye arrivait à Ouosébougou, devançant Sidy de huit jours. Avant cela ils avaient parcouru tout le pays, et étaient allés jusque dans le Bakhounou ; il leur avait fallu descendre jusqu’à Farabougou pour arriver à Ouosébougou par la route de Dianghirté, et ils avaient fait une rude expérience de la misère. Sidy, vivant en grand seigneur, dépensait tout ce qu’il était chargé de m’apporter, si bien qu’avant d’arriver à Ouosébougou il avait déjà défoncé une boîte, contenant de l’argent et de l’ambre, que le gouverneur lui avait remise pour moi, et qu’il en avait dépensé une bonne partie.

Arrivés à Ouosébougou, mes deux courriers eurent à subir un nouvel arrêt, et dans ce village de Bambaras, Bakary, qui ne parlait pas leur langue, ne reçut ni subside de vivres ni autre chose de presque personne. Dès lors réduits à leurs propres ressources, ils furent forcés de prendre part à toutes les expéditions pour chercher à gagner leur vie par leurs prises.

C’est ainsi que presque chaque jour ils sortaient avec une colonne, et c’est vraiment un miracle qu’ils aient échappé à la mort. Toutefois, à Goumbou, où l’armée de Ouosébougou alla se faire battre et fut mise en déroute, Sidy perdit son cheval ; Bakary resta deux jours perdu dans les broussailles, sans eau à boire, sans rien à manger, et, à partir de ce moment, Djolo, le chef de Ouosébougou, craignant des reproches ultérieurs, leur fit donner de quoi manger afin qu’ils ne sortissent plus.

Bakary cherchait de tous côtés un guide qui pût le conduire à Ségou, mais son cheval était un obstacle, car pour voyager la nuit dans les broussailles il faut être à pied ; un hennissement de cheval peut être un danger et effraye les Pouls qui sont les guides ordinaires. Il se trouva cependant un Poul qui, moyennant la promesse d’un captif, que Bakary lui fit à tout hasard, consentit à le conduire, mais au moment du départ il recula.

Sidy, qui était à bout de ressources, qui avait mangé tout ce qu’il avait, sauf son fusil et son sabre et quelques boules d’ambre, ayant rencontré par hasard deux hommes qui allaient à Toumboula, s’y rendit avec eux, sans prévenir Bakary, qui resta ainsi à Ouosébougou.

Une fois à Toumboula, les difficultés étaient vaincues ; il venait presque tous les huit jours à Ségou des hommes de Badara. Sidy leur fit un cadeau de mes dernières boules d’ambre et arriva le 11 novembre juste à temps pour empêcher le départ de Seïdou et de toute la bande de Badara et des Talibés d’Ahmadou, circonstance fort heureuse sans laquelle peut- être nous ne fussions jamais partis de Ségou.

11 novembre 1865.

Sidy m’arrivait les mains vides, ce qu’il expliquait en disant qu’il avait perdu la boîte de marchandises à l’expédition de Goumbou, où il avait laissé son cheval : il était assez embarrassé, et tout d’abord me montrant son fusil et son sabre, il me dit que je pouvais les prendre.

Du reste, il avait bien tort de craindre ; ne m’apportait-il pas la lettre du gouverneur, la délivrance ?

Ces lettres, si impatiemment attendues, je les ouvris fiévreusement. Quelle joie ! Le gouverneur avait compris ma position, il nous réclamait et promettait un canon quand nous serions de retour.

Du reste, voici cette lettre :

« Saint-Louis, le 7 novembre 1864.

« Mon cher monsieur Mage et mon cher monsieur Quintin,

« Je vous écris par la main de mon officier d’ordonnance parce que j’ai à la main droite un panari qui m’empêche d’écrire : nous avons tous été, sans exception, abîmés par cet hivernage.

« Nous étions depuis un mois dans l’inquiétude parce que l’on disait que Ségou avait été pris, lorsque vos envoyés sont venus nous donner les meilleures nouvelles de vous.

« Je n’ai pas encore la lettre que m’a envoyée Amédou[226] ; elle est restée à Bakel. Je lui écris cependant pour le décider à vous laisser revenir, en lui promettant un canon s’il vous fait ramener à Médine.

« Je commence toujours par lui envoyer un très-beau sabre et d’autres cadeaux. Tout le monde ici et en France s’intéresse à votre beau voyage, et j’espère quand vous reviendrez, que j’aurai obtenu pour chacun de vous deux une promotion dans la Légion d’honneur que j’ai sollicitée du ministre.

« Bon courage et croyez à mes sentiments les plus affectueux.

« Le gouverneur,

« L. FAIDHERBE. »

« _P. S._ Sidy vous porte une boîte contenant pour 500 francs de marchandises. Seïdou vous en avait déjà porté une pareille. »

Et enfin, dernier _Post-Scriptum_ :

« Au moment où je vous écris je n’ai pas encore vos lettres, qui sont restées à Bakel. »

A cette lettre en étaient jointes deux, l’une du commandant de Bakel, l’autre du commandant de Médine, qui me donnaient quelques détails sur le vol des lettres et les retards volontaires de Sidy au moment du départ.

J’étais trop heureux en ce moment pour songer à faire des reproches, bien que je n’en eusse que trop sujet.

Je me rendis aussitôt chez Ahmadou ; il était chez les femmes de son père. J’attendis longtemps à la porte au milieu d’une foule qui venait me questionner et de gens qui venaient me féliciter. Enfin Ahmadou sortit et se dirigea vers sa maison ; mais ayant aperçu Seïdou, il le prit à part, et, s’appuyant sur son épaule, se mit à l’interroger sur les motifs de son retour. Je le suivis et j’entrai avec lui, à mon grand étonnement, jusque sous son hangar. Là il appela Sidy : je me présentai et lui dis, après l’avoir salué, que Sidy venait de m’apporter une lettre du gouverneur pour lui, et je la lui remis.

Il me pria d’attendre parce qu’il rentrait faire salam.

Nous attendîmes trois quarts d’heure, pendant lesquels les princes accourus en foule ne cessèrent de manier et d’admirer les armes de Sidy, qu’ils convoitaient tous.

Ahmadou rentra ; il s’était débarrassé de son burnous bleu garni d’argent, de son turban, qu’il avait mis pour aller visiter _ses mères_, mais il portait encore un boubou blanc brodé sur lequel des taches jaunes étaient semées, révélant par leur odeur qu’elles avaient été faites avec de l’eau-de-vie de lavande (qui est le parfum d’Ahmadou)[227].

Il commença par arranger deux affaires insignifiantes, qu’il expédia rondement, puis il renvoya la nombreuse assistance qui remplissait la cour, et mon palabre commença.

Après l’avoir salué, je lui dis tout de suite :

« Ahmadou, la lettre du gouverneur est arrivée, je te l’ai remise. Tu sais ce dont nous sommes convenus. Or, voici ce que dit la lettre :

« 1o Que tu me renvoies ; 2o que tu as des cadeaux apportés par Sidy et qui sont à Nioro entre les mains de Mustaf ; 3o que quand j’arriverai à Médine on te donnera un canon. »

Alors, sans réfléchir, je lui racontai ce qui s’était passé, et lui dis que les lettres avaient été volées, pensant que cela lui montrerait combien le gouverneur tenait à notre retour, puisque de lui-même il faisait ces cadeaux.

Ce fut une maladresse, car Ahmadou, qui d’abord avait répondu, à ma demande de partir, qu’il nous fallait causer d’affaires, prit ce prétexte au vol et dit : « Mais alors je n’ai pas la réponse à ma lettre au gouverneur, et il ne me dit pas ce que je lui avais demandé, si je dois arranger les affaires avec toi. »

Cette réponse nous inquiéta, le docteur et moi ; je craignis un instant qu’il n’en prît prétexte pour ne pas nous renvoyer, et je tranchai la difficulté en lui disant :

« Tu m’as dit que quand mon courrier serait de retour, tu me renverrais si le gouverneur le demandait. Pour les affaires, tu les arrangeras si tu veux, mais le gouverneur me dit de rentrer, il faut que je parte. »

Il répondit d’abord par cette terrible phrase des ajournements : _Min ani_[228] ; mais je ne voulus pas l’accepter pour réponse et je le pressai jusqu’à ce qu’il m’eût dit, en riant de mon obstination, à laquelle il n’était pas encore habitué :

« Eh bien, maintenant, les envoyés sont revenus, c’est fini. »

Je me levai en lui disant : « Si c’est fini, il faut te presser, car moi je voudrais partir demain. » Cela le fit rire, et cependant ce n’était que l’exécution textuelle de sa promesse que je venais réclamer, et en rentrant à la maison nous nous disions : « Nous partirons, mais quand ? »

J’étais désappointé, et ma seule ressource en arrivant chez moi fut de questionner Sidy, car je n’avais pas de lettres, pas de nouvelles de ma famille, non plus que Quintin. Il me donna des nouvelles de Saint-Louis, mais il n’y avait passé que quelques heures.

[Décoration]

[Note 219 : On dit le Diawandou d’Ahmadou d’un Diawandou qui est son homme de confiance.]

[Note 220 : Il est d’usage, lorsque Ahmadou ou un chef expédie quelqu’un, de lui donner un vêtement complet.]

[Note 221 : Un des petits avisos de la flottille.]

[Note 222 : Ce retour en arrière fit un très-mauvais effet sur les chefs du pays, qui l’attribuèrent à un sentiment de crainte. Je me suis efforcé de combattre cette opinion dans leur esprit.]

[Note 223 : J’ai eu à cet égard le témoignage de Mustaf, qui était désintéressé.]

[Note 224 : _Lamtoro_, chef du Toro.]

[Note 225 : Village près de Nioro.]

[Note 226 : C’est par erreur que ce mot est ainsi écrit dans l’original ; on doit lire Ahmadou.]

[Note 227 : Trouvé dans les magasins de Ségou comme le reste.]

[Note 228 : J’ai entendu.]

CHAPITRE XXXVI.

Alerte. — L’armée sort. — Difficultés entre Ahmadou et les Talibés. — Impossibilité d’avoir une audience. — Je donne un ultimatum. — Je vais voir Ahmadou et j’obtiens une audience. — Le départ fixé à deux mois. — Arrivée de Bakary Guëye. — Cadeau à Ahmadou et à diverses personnes. — Le schérif marocain.

Dès le soir nous eûmes une diversion ; ce fut le tabala qui se chargea de nous distraire. Il y avait quelque temps qu’on ne l’avait entendu.

En revenant de Sansandig, j’avais cru la cause d’Ahmadou perdue, et bien au contraire les Bambaras se tenaient tranquilles. Tous ceux qui pendant le siége étaient venus faire leur soumission avaient rallié. Les captifs de Koro Mama se soutenaient dans leur village contre les attaques de l’armée de Mari, qui maraudait de tous côtés, après avoir pillé Sansandig, qu’elle était venue délivrer.

12 novembre 1865.

Ces nouvelles nous arrivaient toujours plus ou moins défigurées, mais telle était à peu près la situation le 12 novembre quand le tabala battit.

J’envoyai aux renseignements. Ahmadou était sorti et se tenait sous les arbres de son père. On disait qu’une femme arrivait de chez Mari, affirmant qu’elle était partie au moment où il réunissait son armée pour envahir le pays : il venait sur la demande de quelques-uns des villages d’Ahmadou, qui lui avaient écrit que toute l’armée d’Ahmadou avait été _finie_ (gassi) au siége de Sansandig.

Le plan de combat était que le fils aîné de Mari qui occupait le village fortifié de Kenié Kouloumba, tombât sur Nagassola, tandis que l’armée envoyée à Sansandig, qu’on avait rappelée, attaquerait Koghé, et pendant ce temps tous les Bambaras se révolteraient.

Ahmadou décida immédiatement qu’il enverrait une armée près de Dougassou et une à Koghé, et, séance tenante, il fit rappeler tous les Talibés qui erraient dans le pays.

Mais à partir de ce moment commença entre lui et les Talibés une lutte journalière. Les Talibés ne voulaient pas sortir et ne sortaient pas. Ahmadou passait ses journées à palabrer sous les arbres, mais gagnait peu et cela le mettait de très-mauvaise humeur. J’allai plusieurs fois le voir, et je demandai à lui parler pour notre départ, mais chaque fois il prétextait les occupations pressantes que lui causait l’armée, et je fus remis de jour en jour.

Pendant ce temps, de tous côtés on me disait que j’allais partir ; j’appris même que plusieurs personnes assez haut placées, et entre autres Tierno Alassane, demandaient à partir avec moi comme envoyés d’Ahmadou.

Ce qui semblait le plus vrai au milieu de toutes les nouvelles impossibles qu’on faisait circuler, c’est qu’Ahmadou craignait un coup de main des Bambaras, et qu’il voulait se mettre en mesure pour ne pas se laisser surprendre.

Aussi chaque fois que j’allais lui demander si je ne partirais pas bientôt, il me répondait : « Je n’ai pas encore de nouvelles sûres du pays, je te ferai appeler quand j’en aurai. »

Mais je ne me rebutais pas, et au risque de l’importuner, je revenais à la charge.

Il n’y avait pas jusqu’à Samba N’diaye que ne se berçât par moments de l’espoir de venir avec nous à Saint-Louis. Un ami d’Ahmadou, un Talibé, nommé Saadou, Fouta Diallonké, remarquable par sa beauté, vint le voir et s’inquiéter de sa maladie ; Samba vit aussitôt là l’intention d’Ahmadou de savoir s’il pourrait bientôt nous accompagner.

En attendant, nous ne partions pas ; chaque jour j’allais importuner et presser le roi, mais je ne gagnais rien. On faisait courir la nouvelle que Tidiani était à Jenné, mais à ce moment tout cela m’importait peu, d’autant que je n’y croyais pas.

D’un autre côté, le petit nombre de combattants qui étaient sortis et qui campaient à Marcadougouba demandaient à rentrer. Ahmadou leur fit répondre d’aller à Koghé, mais ils refusèrent, disant qu’ils y mourraient de faim, et les gens de Koghé envoyèrent dire à Ahmadou qu’ils ne les recevraient pas parce qu’ils n’avaient pas eux-mêmes de quoi manger.

20 novembre 1865.

Les choses allèrent ainsi jusqu’au 20 novembre, où l’on apprit que l’armée de Mari était en marche ; c’étaient des femmes de Talibés, prises à Banancoro par les Bambaras, qui, ayant réussi à s’échapper, apportaient cette nouvelle. Elles disaient l’armée très-forte et avaient travaillé à faire le couscous des Sofas de Mari.

Aussitôt Ahmadou fit dire aux Sofas, qui étaient à Dougassou, sous la conduite d’Arsec, de se rendre à Koghé, qu’on désignait comme lieu d’attaque, et une certaine panique s’empara des petits villages du Sud, qui se réfugièrent en masse à Ségou. Mais les Talibés ne sortirent pas davantage et même un certain nombre rentrèrent.

Au milieu de tout cela, bien qu’officiellement il ne fût pas question de mon départ, chacun était convaincu que j’allais partir et il y avait bien des intrigues pour partir en même temps. Un jeune chef du Bakhounou, Alpha Mahmodou, neveu de Falel, qui était à Ségou depuis longtemps, demandait à retourner au Bakhounou, et disait avoir la promesse de partir avec moi : il venait de temps à autre me voir et savoir si je n’avais pas de nouvelles. De ma vie je n’ai vu un si beau type d’homme.

D’une taille moyenne, Alpha Mahmodou avait une démarche d’une noblesse peu commune : sa tête rasée était ronde, son front, naturellement très- haut, dominait un bel arc sourcilier sous lequel brillaient de grands yeux d’une douceur peu commune ; son nez aquilin n’avait presque pas plus de narines qu’un nez européen ; ses lèvres étaient assez épaisses pour donner à sa bouche une expression voluptueuse ; son menton, bien formé, complétait cet ensemble d’une beauté peu commune. Son teint était d’un bronze très-clair.

Alpha Mahmodou avait un sang mélangé de Peuhl et de Maure ; il n’avait presque pas de sang nègre, et cette remarque est applicable à la plupart des beaux types que l’on rencontre et dans lesquels c’est toujours la race blanche[229] qui domine.

23 novembre 1865.

Le 23 novembre, Oulibo m’affirma qu’Ahmadou ne manquerait pas à sa parole et que nous partirions, et comme le lendemain était un vendredi, j’allai après le salam saluer Ahmadou, qui répondit à ma demande éternelle que l’affaire de l’armée n’était pas terminée. En même temps je vis Tierno Abdoul Kadi, qui essayait de palabrer avec les Talibés récalcitrants, mais qui ne réussissait pas.

Les derniers jours du mois se passèrent à recevoir de fausses nouvelles, dont quelques-unes étaient assez menaçantes pour m’empêcher d’aller importuner Ahmadou ; heureusement elles étaient presque aussitôt démenties que publiées.

Je commençais à être exaspéré de ces retards ; je ne savais plus que faire.

Je consultai le docteur qui, par extraordinaire, fut d’avis qu’il fallait attendre quelques jours avant de faire un éclat.

Décembre 1865.

Enfin, avec le mois de décembre les menaces des Bambaras s’évanouirent. Badara Tunkara mêlait ses supplications aux nôtres pour obtenir d’Ahmadou de se mettre en route, mais la dispute d’Ahmadou et des Talibés durait toujours, et ce ne fut que le 11 décembre qu’ils consentirent à demander pardon à Ahmadou de leur entêtement à ne pas sortir, sans recevoir de cadeaux. Encore ce fut à l’influence d’Abdoul Kadi que fut dû ce résultat.

11 décembre 1865.

Mais, quand ils se présentèrent à la porte d’Ahmadou, ce dernier ne voulut pas les recevoir, et cela faillit tout faire recommencer. C’était une vraie comédie, dont je me serais réjoui si elle ne m’avait pas fait perdre de temps. Les uns, furieux de n’avoir pas reçu de cadeaux, venaient à composition sous la condition qu’on leur en ferait un tôt ou tard. Ahmadou, lui, décidé à faire le cadeau, sauvait sa dignité, voulait avoir raison et faisait semblant de bouder.

12 décembre 1865.

Enfin, le lendemain, Ahmadou se rendit au marché et les Talibés vinrent faire Toubi. Ahmadou profita de cela pour les sermonner. Il dit que, quant à lui, il n’était pas fâché, qu’on lui avait rapporté que les Talibés se plaignaient qu’il ne leur donnait rien, qu’ils disaient qu’ils ne voulaient plus se battre ; que si le pays se révoltait, c’était leur affaire autant que la sienne, que le jour où on lui couperait le cou on le couperait à bien d’autres.

Et pour terminer il leur dit :

« Je vous demande de faire rentrer tous les Talibés qui sont dans le pays et qui vivent chez les Bambaras, ce qui brouille les affaires. Il faut que les Talibés restent à Ségou afin que si les Bambaras reviennent pour nous attaquer nous sortions tous ensemble. »

Puis, au milieu de ses recommandations, il fit celle de ne pas laisser sortir les femmes mariées dans la rue ni au marché.

Le soir, les griots parcoururent la ville en criant cet ordre par-dessus les murs ; et j’entendis une de ces dames répondre : « Va dire à Ahmadou qu’il me donne alors de quoi manger. » Du reste, il n’y avait pas de cadeau de fait, et si l’affaire était arrangée dans la forme, elle ne l’était pas au fond.

Le soir, Guiberrou, l’un des Talibés intimes d’Ahmadou, que l’opinion publique désignait comme devant partir avec nous, et qui espérait être du voyage, vint me dire que l’affaire d’Ahmadou avec les Talibés était terminée, que je pouvais aller lui parler. Je crus d’abord que c’était Ahmadou qui l’envoyait, mais le lendemain je fus cruellement détrompé.

13 décembre 1865.

J’étais allé de très-bonne heure chez Ahmadou, et vers huit heures je m’étais aperçu qu’il était sorti. Il se mit à jouer avec Soukoutou et Mahmadou Mustaf qui étaient dans la cour réservée : je les voyais de temps à autre à travers la porte du bilour où j’attendais. Un moment même Ahmadou entra dans ce bilour, en courant après Mahmadou Mustaf qui s’échappait, et je fus certain qu’il m’avait vu.

Peu après, je vis passer son déjeuner, auquel prirent part Arsec, N’gour et Soukoutou, c’est-à-dire son Sofa barbier, son forgeron et son griot. Puis, aussitôt après, il rentra chez ses femmes ; je le fis prévenir deux fois de ma présence par des _Gadas_[230]. Il sortit, expédia deux affaires, puis rentra.

Enfin, à quatre heures, il sortit pour se rendre sous les arbres ; je l’arrêtai au passage, en lui disant que je l’attendais depuis le matin. Il baissa les yeux, parut embarrassé et me dit qu’il ne le savait pas. C’était un mensonge (bien qu’il soit d’usage de dire à Ségou qu’Ahmadou ne ment jamais), j’insistai pour lui parler. Il me dit qu’il avait affaire, que je revinsse le lendemain.

Cela me consola de ma longue attente et je sortis pour aller déjeuner, à quatre heures et demie de l’après-midi.

14 décembre 1865.

Le lendemain, au jour, j’étais sous le bilour. Cette fois, Ahmadou ne sortit même pas ; il fit appeler plus de dix personnes qui vinrent, l’attendirent et s’en allèrent. C’étaient des chefs tels que Tierno Alassane, le chef du Diomfoutou et quelques autres.

J’envoyai Sadhio, sa nourrice, le prévenir que j’étais là. Elle revint me dire qu’il allait sortir ; j’attendis, et à quatre heures trois quarts je vis tous les Sofas de service aller se promener : il était décidé qu’il ne sortirait pas.

Je fus dès lors convaincu qu’Ahmadou ne voulait pas sortir parce que nous étions là et qu’il ne pouvait se débarrasser de nous. Cela m’exaspéra. Je rentrai chez Samba N’diaye, auquel je racontai ce qui m’arrivait, lui disant que je n’avais plus de confiance dans la parole d’Ahmadou, que je croyais qu’il voulait nous retenir, et que j’étais décidé à partir quand même, si d’ici à cinq jours je ne l’avais pas vu ; que j’étais fatigué d’attendre à sa porte des journées entières et que je n’irais plus y attendre ; et enfin je l’emmenai chez Oulibo, où il se montra presque aussi ardent que moi pour ma cause. Il la plaida chaleureusement, répétant tous mes arguments avec force et énergie. Samba N’diaye avait une certaine influence sur Oulibo relativement à nos affaires ; aussi Oulibo nous donna raison et promit de tout répéter à Ahmadou, disant que bien qu’il ne pût répondre de rien, il croyait qu’avant cinq jours je serais content.

Le soir, Samba N’diaye tenta une démarche auprès d’Ahmadou ; mais ce dernier, n’ayant pas voulu le recevoir, lui envoya Aguibou en lui faisant dire de confier à son frère tout ce qu’il avait à dire. Samba communiqua donc l’affaire à Aguibou, et ce dernier, après avoir été parler à Ahmadou, revint lui dire qu’Ahmadou le remerciait, mais que je ne partirais pas sans le voir.

Qu’est-ce que cela voulait dire ? J’espérais toujours que ce n’était qu’enfantillage de la part d’Ahmadou, qui n’aime pas à être pressé pour quoi que ce soit, et qu’avant cinq jours il me ferait appeler, enchanté qu’il serait d’avoir gagné quelques heures.

Mais j’étais bien décidé à partir, et si je me trompais, si Ahmadou en venait à la violence, j’étais sûr d’avoir de nouveaux partisans qui se fussent interposés et auraient arrangé l’affaire sans me faire courir aucun danger. C’était là le résultat de ma politique de deux années ; je m’étais fait des amis, et si aucun d’eux n’était assez indépendant pour me prendre sous sa protection, j’étais du moins sûr que l’on ne me ferait pas de mal.

Cependant deux jours se passèrent, et Ahmadou, aux démarches d’Oulibo, ne répondit que ceci : _Min ani_[231], et comme il insistait, Ahmadou lui dit : « Tu veux que l’affaire s’arrange ; eh bien ! elle s’arrangera. » Badara, que je fis prévenir sous main, m’engageait à la patience, il croyait son départ prochain, à la parole d’Ahmadou, et disait que tout le monde s’employait pour nous faire partir.

Je savais ce que signifiait pour les Talibés de s’employer auprès d’Ahmadou ; d’ailleurs, je ne pouvais plus reculer. Je préparai donc mon départ, et voyant les jours se passer, j’étais très-inquiet, en dépit des assurances de Tambo, qui prétendait qu’Ahmadou s’occupait de nous.

17 décembre 1865.

Le dimanche 17 décembre, je demandai à Samba N’diaye : « Eh bien, as-tu toujours confiance dans les intentions d’Ahmadou à mon égard ?

— Non, me dit Samba, car après ce que je lui ai fait dire et ce qu’Oulibo lui a dit, jamais je n’aurais cru qu’il laissât passer si longtemps sans te faire appeler. »

Moi non plus, je n’avais plus confiance, et on peut facilement deviner ce que je souffrais de cette incertitude, compliquée de paroles inquiétantes, que Seïdou, toujours bien informé, venait me relater.

J’en étais là, lorsque, l’après-midi, j’appris qu’Ahmadou était dehors sous les arbres. Mon parti fut vite pris. J’aurai une explication, me dis-je, et j’allai le trouver. Là, affectant l’air le plus aimable, je lui souhaitai le bonjour, je lui rappelai que j’avais attendu deux jours à sa porte sans le voir, quoiqu’il m’eût dit de venir ; qu’alors j’étais allé trouver Oulibo pour lui faire dire que j’avais absolument besoin de lui parler, que je ne pouvais rester à Ségou sans conférer avec lui et que si avant cinq jours je ne l’avais pas vu, je serais obligé de partir. « Je ne veux pas, ajoutai-je, que tu me croies fâché, c’est pour cela que je viens moi-même te dire cela ; mais il faut que je te parle d’affaires ou que je parte. »

Ahmadou, qui avait interrompu une conversation sérieuse pour m’écouter et avait fait déranger du monde pour me laisser passer, répondit tout de suite : « Si je ne t’ai pas reçu le second jour, c’est que je ne suis sorti pour personne. Du reste, je n’ai aucune raison pour ne pas te recevoir.

— Alors, repris-je, si tu veux j’irai demain te voir.

— _Arre_ (viens) ! » telle fut sa réponse, et il ajouta : « _Che Allaho_, tu me verras demain. »

18 décembre 1865.

J’avais une fameuse inquiétude de moins, car il était évident qu’il n’y avait pas malveillance, mais simplement désir de gagner du temps, et j’espérais qu’enfin nous allions parler du fameux traité que j’étais venu faire. Le 18, je fis déjeuner de bonne heure, et à dix heures j’étais chez Ahmadou ; il était chez Sadhio, sa nourrice. Nous nous arrêtâmes dans une cour située entre les deux grands bilours d’Ahmadou, où l’on venait de dresser un vaste hangar, et il nous fallut attendre là à l’ombre, une heure et demie. Dédéou, son cordonnier (Sofa en grand honneur à Ségou), vint alors me dire de sa part qu’il allait sortir dans un instant, et un quart d’heure après Ahmadou me fit appeler.

Il y avait une assistance assez nombreuse, et je vis aussitôt à mon grand désappointement, que nous ne pourrions rien terminer ce jour-là. Néanmoins je m’efforçai de faire bonne figure et je lui dis bonjour très-lentement, en réfléchissant à ce que j’allais dire. Son bonjour fut très-gracieux.

Je lui dis alors : « Ahmadou, le jour où Sidy est arrivé tu m’as dit : A présent, c’est fini. Je pensais que nous allions régler toutes nos affaires et fixer mon départ. L’armée des Bambaras est venue ; quoique je fusse bien pressé, tu m’as prié d’attendre, et j’ai attendu ; après, tu as eu une affaire avec les Talibés. J’ai encore attendu, et j’attends depuis.

« Voici ma position. Le gouverneur me dit de revenir. J’ai attendu jusqu’ici, parce que tu l’as voulu. Je n’ai pas encore pu savoir si même nous serions d’accord au sujet des propositions que j’ai à faire, et je ne peux plus rester dans l’incertitude. Je te demande de régler les affaires, et quand nous serons d’accord, de fixer le jour du départ. Sans cela il m’est impossible d’attendre davantage. »

Ahmadou répondit : « Tu as bien parlé. Ce que tu as dit est juste. Depuis ton arrivée, je n’ai jamais eu à me plaindre de toi pour rien. Je pense que tu n’as rien non plus contre moi. Je veux que jusqu’à ton départ tout le monde te donne du respect et que tu sois content. Je ne veux pas que rien te chagrine. Viens demain, nous arrangerons tout cela. N’aie pas d’inquiétude pour demain. Dès que tu viendras, je sortirai pour te parler.

Et comme je me levais pour partir, il ajouta :

« Il ne faut avoir aucun chagrin dans ton cœur ; nous ne voulons tous que le bien. » Jamais Ahmadou n’en avait dit autant et n’avait parlé aussi gracieusement. Je rentrai presque content et gardant une bonne espérance pour le lendemain.

19 décembre 1865.

Cependant je fus cruellement désappointé quand, le lendemain, Ahmadou, du ton le plus aimable, me demanda d’attendre _Leourou Nay_, c’est-à- dire quatre mois. A cette époque, je parlais assez couramment le peuhl et je comprenais presque tout avant que les interprètes me le traduisissent. On peut penser combien ce _Leourou Nay_ me fit plaisir. Quant aux affaires, il me donnait l’assurance qu’elles s’arrangeraient à ma satisfaction ; mais il n’en voulait pas parler avant la veille du départ, afin, disait-il, que dans le pays on ne sût pas à quoi s’en tenir sur le résultat de notre conférence.

Ces _quatre mois_, qui m’avaient fait bondir, me semblaient une amère plaisanterie. Me fâcher n’eût abouti à rien ; j’affectai de les prendre comme une plaisanterie, bien qu’ils ne fussent, hélas ! que trop sérieux.

Je répondis, en offrant quinze jours de délai, et les raisons, comme on pense, ne me manquaient pas. Il accepta toutes les paroles, même les plus dures, que je lui adressai sur son manque de parole, mais marchanda, et tout ce que je pus obtenir ce fut de réduire ce délai à deux mois ; mais il ne réduisait ainsi que pour me faire prendre patience.

Néanmoins, j’obtins une promesse solennelle, devant tous les témoins, que dans soixante jours je me mettrais en route quoi qu’il arrivât ; et je fus forcé d’accepter ce délai que je croyais bien être le dernier. En rentrant écrire les détails de ce palabre, je terminais mes tristes réflexions par ces paroles :

Toute la comédie qui vient de se jouer était arrangée à l’avance. Bien que tout le monde me sût fort de mon droit, tout le monde me suppliait d’accorder ce délai. J’ai cru faire pour le mieux en vue des intérêts de ma mission et de mes compagnons en préférant ce retard aux chances de partir sans faire de traité et en nous exposant à tous les dangers de la route, sans protection. J’ai, comme d’habitude, sacrifié mes goûts, qui me portaient à braver ces dangers, à ce qui me semblait mon devoir. Qui sait si je ne recueillerai pas le doute et la calomnie ?

Et en effet, si, à mon retour, de la part de mes chefs, je n’ai eu que des éloges, n’ai-je pas entendu dire qu’on m’avait accusé pendant mon absence d’être resté par plaisir et par intérêt personnel ?

Si elle n’était pas lâche, cette accusation, dont je ne connais pas l’auteur, serait au moins absurde !

25 décembre 1865.

Cette entrevue, à laquelle j’avais attaché tant d’importance, avait lieu le 19 décembre. Peu de jours après, j’apprenais l’arrivée de Bakary Guëye à Yamina, et dès le lendemain de cette nouvelle, le 25 décembre, mon fidèle laptot me revenait, tout désespéré de ne pas arriver le premier, mais heureux de me retrouver à peu près bien portant ; car au milieu de ces péripéties, l’espoir du retour me rétablissait plus sûrement que toute autre chose n’eût pu le faire. Sur cinq cents francs de marchandises qui lui avaient été confiées, Bakary, dans son voyage de quinze mois, avait à peine dépensé cent francs, et bien différent, en cela, de Sidy, il m’abandonnait en échange un fusil à deux coups qui était sa propriété. Sidy, lui, m’avait vendu son fusil et son sabre que j’avais payés en partie de l’or que je gardais en réserve pour quelque circonstance imprévue, et un billet qu’il avait demandé lui garantissait le payement du reste. Je pense qu’étant en défiance, parce qu’il craignait que je ne le fisse punir, au retour, de ses méfaits passés, il avait jugé prudent de se prémunir contre moi. C’était une injure que les autres compagnons de mon voyage avaient ressentie et pour laquelle ils l’avaient bafoué, mais qui ne pouvait m’atteindre. J’avais d’ailleurs pardonné à Sidy en faveur de la délivrance qu’il m’avait apportée et je lui avais fait cadeau d’un magnifique vêtement du pays.

J’habillai aussi mon pauvre Bakary, que ne lui eussé-je pas donné ? Il nous apportait un plein sac de lettres, de papiers, de journaux : c’étaient des nouvelles de tous ceux qui nous étaient chers et aussi l’oubli du temps pour quelques jours.

Bakary m’apportait une lettre du gouverneur que je crois devoir rapporter ici.

Saint-Louis, le 30 novembre 1865.

« Mon cher monsieur Mage,

« Bakary a laissé voler ses lettres à Bakel. Sidy, arrivé d’abord seul à Saint-Louis le jour où _le Basilic_ partait pour un dernier voyage de Bakel, a été chargé par moi d’aller vous trouver avec une boîte de marchandises pour vous, un beau sabre de quatre cents francs et une lettre pour Ahmadou Cheikhou. Je demande à ce dernier de vous renvoyer en promettant un canon.

« Aujourd’hui que Bakary est arrivé à Saint-Louis, sans lettres, je vous le renvoie avec une nouvelle lettre pour Ahmadou Cheikhou, des marchandises, des médicaments et des effets[232] pour vous.

« J’ai écrit de nouveau au ministre pour qu’il veuille bien vous nommer officier de la Légion d’honneur et M. Quintin chevalier.

« Nous avons eu ici un hivernage terrible.

« Sous le rapport politique, les affaires de la colonie vont parfaitement. Poussez ferme à une alliance entre nous et le roi de Ségou ; faites-lui entrevoir, dans cette alliance, la possibilité pour lui de réaliser la conquête de Tombouctou, dans laquelle a échoué son père. Demandez-lui la création des comptoirs que vous deviez demander à son père.

« Il y a une grande révolte dans le Sud de l’Algérie depuis six mois. Cela ne m’étonnerait pas que l’influence des Kountahs du Touat et peut- être de Tombouctou y fût pour quelque chose. Raison de plus pour nous allier avec les ennemis des Kountahs sur le Niger.

« On vous porte vos correspondances de France.

« Tout à vous,

« L. FAIDHERBE.

« Nos bons souvenirs à M. Quintin. »

A cette lettre était jointe une lettre pour Ahmadou. Présumant que le contenu devait être le même que celui de la lettre de Sidy, et craignant qu’Ahmadou n’en prît un nouveau prétexte pour remettre en question ce qui était convenu entre nous, je me décidai, d’accord avec le docteur, à n’en pas parler.

Je fis annoncer à Ahmadou, par Samba N’diaye, l’arrivée de Bakary, disant qu’il n’y avait pas de nouvelles lettres, ce à quoi Ahmadou répondit qu’il ne s’en étonnait pas, parce qu’on lui avait dit que Bakary n’était pas allé à Saint-Louis.

C’était Sidy qui avait trouvé très-joli d’imaginer ce conte pour se faire valoir, et cela me donna à réfléchir, surtout quand Bakary me dit qu’il avait laissé voir la lettre à un de ses compagnons de route. Si Ahmadou venait à l’apprendre, il n’en fallait pas davantage, avec un homme aussi soupçonneux, pour nous faire retenir encore longtemps, et je dis à Bakary de reprendre la lettre enveloppée dans une autre, qu’il sortit de ses grisgris devant une nombreuse assistance, comme s’il l’eût oubliée. C’était d’autant plus croyable que, pour éviter d’être volé en bloc, comme il l’avait déjà été, Bakary avait caché toutes les lettres dans ses grisgris et _martoumé_[233].

Je décachetai la première lettre, d’où je sortis celle d’Ahmadou, que je lui envoyai, en lui faisant expliquer comment on ne l’avait pas trouvée tout d’abord. Tout le monde fut dupe de ce stratagème.

27 décembre 1865.

Le 27, j’allai voir Ahmadou et je lui portai un présent :

C’était : 1 collier de perles cornalines rondes ;

1 id. id. id. plates ;

18 bagues en cornaline (petite) ;

1 grosse bague en cornaline ;

2 pièces de roum ;

1 pièce sucreton ;

12 bonnets rouges ;

100 pierres à fusil.

Si mince que fût ce cadeau, qu’à mon arrivée je n’eusse pas osé lui offrir, dans ce moment il valait 127600 cauris.

Ahmadou en fut enchanté. Je lui donnai quelques détails sur le voyage de Bakary et lui dis que, quant à la lettre, d’après ce qu’il y avait dans les miennes, elle devait être une copie de la première.

« C’est vrai, » dit Ahmadou.

« Alors, lui dis-je, en me levant, il n’y a rien à changer à ce dont nous sommes convenus, et rappelle-toi qu’il n’y a plus que cinquante- trois jours. » Il se mit à rire et je le quittai. En entrant, je me hâtai de mettre de côté ce dont j’espérais faire de l’argent, et je fis quelques cadeaux aux gens qui m’avaient servi, tels que Samba N’diaye, Tambo, Samba Farba, Tierno Abdoul Kadi, Sidy Abdallah, et Sadhio, la nourrice d’Ahmadou. De plus, au moyen des couteaux qu’on m’avait envoyés, je fis nombre d’heureux, et entre autres Aguibou qui m’en fit demander deux.

29 décembre 1865.

Le dernier événement de cette année fut pour moi la visite que je reçus d’un schérif marocain, arrivé depuis plus de six mois avec les derniers voyageurs de Tichit, et qui était venu ostensiblement pour demander à Ahmadou ou à El Hadj des livres arabes que possédait ce dernier ; on le disait envoyé par la famille de Cheick Tidiani, marabout très-respecté, par le nom duquel on fait serment.

C’était un homme âgé, présentant le type arabe des tribus Chambas : les yeux petits, très-enfoncés dans leurs orbites, le nez droit, la bouche mince, la figure maigre et d’énormes oreilles.

Brave homme au fond, il souffrait beaucoup. Logé chez Sidy Abdallah, auquel Ahmadou l’avait confié, il ne se trouvait pas satisfait des repas qu’on lui faisait faire ; il avait été malade, s’était plaint de Sidy Abdallah à Ahmadou, et depuis ce temps ils ne s’entendaient pas très- bien ; quoique Ahmadou lui donnât de temps à autre assez généreusement un captif, pour subvenir à ses dépenses personnelles, il se plaignait du manque de ressources du pays, et d’après cela on peut penser si, moi, je devais m’en plaindre.

En somme, ce vieux schérif Mohammed en avait assez de Ségou ; il voulait s’en retourner, et il avait demandé à revenir avec moi à Saint-Louis, pour de là aller au Maroc par un navire, si faire se pouvait, car il avait beaucoup souffert de la traversée du désert à dos de chameau et ne voulait plus en entendre parler.

Sachant qu’Ahmadou le traitait avec beaucoup de considération, je le reçus très-bien, je l’engageai à venir me voir ; car à tout hasard, en pays de musulmans fanatiques, le fait d’établir des relations habituelles avec un schérif ne pouvait que me relever aux yeux des Talibés.

Enfin, le 31 décembre, Guiberrou vint me voir pour me prier de lui prêter quatre mille cauris pour quelques jours, ce que je fis volontiers, et il eut un long palabre avec Samba N’diaye ; ils espéraient tous deux m’accompagner et s’en réjouissaient à l’avance par l’idée des cadeaux qu’ils comptaient recevoir du gouverneur et des autorités : « Oh ! si j’y vais, disaient-ils, à mon retour je n’aurai plus qu’à me coucher et à manger jusqu’à être rassasié. » Manger et dormir sans travailler, telle est la seule pensée, le seul mobile de ces dévots musulmans.

[Décoration]

[Note 229 : Les Pouls sont de race blanche.]

[Note 230 : Gadas, esclaves de la case, destinés au service du maître ou des femmes.]

[Note 231 : J’ai entendu.]

[Note 232 : Les médicaments étaient restés à Nioro : c’était du sulfate de quinine et de l’ipéca, dont nous n’avions pas besoin ; les effets étaient restés à Saint-Louis.]

[Note 233 : Petits livres de prières portatifs que les musulmans ont sur eux en guise de grisgris.]

CHAPITRE XXXVII.

1866. — Situation politique. — Le débarquement du mil présidé par le roi. — Entrevue avec Ahmadou. — Expéditions diverses. — Fête du Cauri. — Nouveaux retards à notre départ. — La situation politique s’améliore. — Mort de Fali. — Arrivée de Mahmadou Falel. — Nouvelles du Sénégal. — Instances de Badara pour partir. — Audience d’Ahmadou. — Nous faisons un traité de commerce et d’amitié. — Nouveau retard de dix jours. — Intrigues diverses pour m’accompagner. — Retards sur retards. — On nous donne enfin des chevaux. — Un prince doit nous accompagner. — Alerte et sortie. — Je me fâche et j’obtiens l’assurance qu’Ahmadou prépare notre retour. — Arrivée d’un Maure porteur d’une lettre du commandant de Bakel. — Nouveaux retards. — Fête de la Tabaski. — Nouvelles du Macina, derniers événements connus. — Nouveaux retards et inquiétudes. — Notre départ se décide malgré Bobo. — Audience de départ. — Cadeau d’Ahmadou et cadeau que je lui envoie en retour. — Fin de nos relations avec Ahmadou.

Janvier 1866.

Cette année commençait pour moi dans une demi-captivité au milieu de l’Afrique ; elle devait se terminer en France au milieu des plus douces joies de la vie, et je puis ajouter, des plus honorables satisfactions de l’amour-propre. En attendant, je faisais le 1er janvier largesse à mes hommes en leur distribuant, ainsi qu’à toutes les personnes de la maison, quelques milliers de cauris.

Quelques jours après, Ahmadou sortait pour expédier une petite colonne au secours des villages de captifs de Koro Mama, dans les environs de Témouilli, et pour en ramener tous les habitants. Cette expédition fut couronnée d’un plein succès, et, le 7, toute la population du village arrivait, calebasses en tête et pesamment chargée, pour rejoindre ses anciens maîtres installés à Soninkoura.

7 janvier 1866.

Du reste, depuis quelque temps, tout semblait tourner à bien pour Ahmadou.

Dans les derniers jours de décembre, ses razzias avaient été très- heureuses : une seule dirigée sur les environs de Sansandig un jour de marché, avait ramené vingt femmes, dix bœufs et quatre chameaux. Quatre jeunes gens partis d’un autre côté avaient pris deux femmes aux environs de Fatigné en tuant l’homme qui les accompagnait, et dont ils rapportaient le fusil ; d’autres s’étaient emparés aux environs de Sansandig, les uns de deux femmes, les autres de trente-sept chèvres, et l’audace des Talibés croissait en raison de ces succès.

Dans les premiers jours de janvier, un autre _bamé_ (razzia) ramena des environs de Holocouna quelques bœufs et des captifs, et les Talibés racontèrent la fable suivante qui trouva des crédules. Les gens du village les voyant passer, disaient-ils, étaient montés sur leurs murailles et avaient crié : « Nous ne sommes plus ici pour Ahmadou, nous sommes pour Tidiani (neveu d’El Hadj) ; c’est à lui que nous portons le tribut à Jenné, parce qu’Ahmadou tue tout le monde ! » A quoi les Talibés avaient répondu : « Mais vous savez bien que Tidiani est là pour Ahmadou. — _Ntchié_ (c’est faux), avaient dit les Bambaras, c’est Tidiani qui est plus qu’Ahmadou. »

Cette histoire courait le village, et son but était trop clair pour qu’il soit nécessaire de l’expliquer.

De même on faisait courir les bruits les plus exagérés de querelles entre Mari et ses chefs de captifs. On disait que ceux qu’il avait envoyés à Sansandig avaient refusé de revenir le trouver. Ce qui pouvait bien être vrai ; mais, partant de là, on racontait qu’ils avaient coupé le cou de l’envoyé de Mari, que ce dernier avait envoyé Bofofana, son chef de tous les captifs, et qu’on n’avait pas voulu lui ouvrir les portes de la ville ; une autre version disait qu’alors ils avaient tous décidé ensemble de retourner vers Mari et de lui couper le cou, puis de tirer au sort à qui serait roi[234].

Ce qu’il y a de certain, c’est que les Bambaras se tenaient tranquilles et qu’on en profitait pour faire des _bamé_.

Le 7 janvier, une bande avait trouvé sur les bords du fleuve, à Kragno, une pirogue qui venait de quitter Sansandig et l’avait surprise : on avait pris cinq femmes, dix-huit bafals de sel, mais l’homme qui se trouvait dans la pirogue s’était échappé, et Ahmadou, l’apprenant, disait : « J’aurais donné tout le reste pour avoir cet homme et lui couper la tête. »

En revanche, un autre _bamé_ qui avait d’abord fait un butin très- considérable dans le Baninko, venait d’être chassé à son retour par les Bambaras embusqués sur sa route.

En somme, bien qu’avec des chances diverses, l’avantage était pour les Talibés, et vers le milieu de janvier ils ne craignaient pas de s’avancer vers l’Est dans leurs razzias, sur le chemin de Sarrau à Diaparabé, où ils enlevaient presque toujours quelques captives.

Les femmes qu’on prenait dans ces occasions, soit qu’elles en reçussent l’ordre, soit pour se concilier les bonnes grâces de leurs nouveaux maîtres, donnaient toutes les nouvelles excellentes de Tidiani, qu’on représentait comme à peu près maître du Macina, ou du moins s’y maintenant à la tête de forces considérables, dans la partie située entre le Niger et le Bakhoy ; mais malheureusement jamais deux récits ne se ressemblaient, et il commençait à n’être plus question d’El Hadj et de ses fils.

15 janvier 1866.

Le 15, des hommes de Toumboula arrivèrent avec des gens de Tala pour emmener Badara ; ils lui portaient une lettre des habitants de son village qui exposaient la triste situation dans laquelle ils se trouvaient depuis le départ du vieux chef. La guerre, la famine les avaient sans cesse harcelés et 350 des habitants avaient péri. Leur situation devenait difficile ; ils demandaient le retour de leur chef, des secours, ou menaçaient d’abandonner le village.

Ahmadou leur fit écrire de patienter un peu, que Badara allait revenir et fit donner du sel en cadeau aux envoyés. Le 17, quand j’allai voir Badara, il en faisait le partage.

19 janvier 1866.

Les soixante jours demandés par Ahmadou conduisaient au 18 février, c’est-à-dire au lendemain de la fête du _Cauri_. Aussi, lorsque la lune parut le 19 janvier au-dessus de l’horizon, je la vis avec bonheur ; je n’avais plus que trente jours à décompter, et au contraire, les musulmans commençaient la rude épreuve du carême.

Je travaillais déjà à mettre mes affaires en ordre, je tâchais de me faire payer les cauris qui m’étaient dus par divers marchands. Mais au milieu de ces soins nous n’étions pas sans tribulations. Le docteur souffrait d’un fort mal de gorge. Moi j’étais couvert de douleurs, et sans l’espoir du retour qui nous soutenait, je ne sais ce que nous fussions devenus.

6 février 1866.

Cependant les jours se passaient ; chaque vendredi, après le salam, j’allais saluer Ahmadou et lui rappeler ses promesses. J’en tirais toujours un mot aimable et un sourire. Enfin les préparatifs de la fête s’annoncèrent dès le 6 février ; Ahmadou envoya à tous les Talibés l’ordre de rentrer à Ségou pour le jour du Cauri. On prétendait que les Bambaras avaient un plan de révolte pour ce jour-là, et bien que je n’y crusse pas, je me demandais si ce ne serait pas l’occasion d’un nouveau retard. Samba N’diaye, lui, était convaincu de notre départ depuis un entretien mystérieux qu’il avait eu avec Ahmadou au bord du fleuve, où ce dernier était allé recevoir du mil d’impôt qui lui arrivait. Ce n’est pas le trait le moins caractéristique de cette société que la nécessité où se trouve le roi de s’occuper de ces menus détails, sous peine d’être volé.

Dans ces occasions il va tenir sa cour sur les rochers du bord de l’eau. Les captives, partagées en plusieurs bandes sous le commandement des femmes chefs de captives, viennent charger leurs calebasses, et quand elles sont toutes prêtes, une bande se met en route en chantant, accompagnée ou surveillée, si on veut, par un des princes à cheval, et va vider le mil dans les vastes greniers disposés dans une des cours extérieures de la maison d’El Hadj, ou plutôt dans la maison de Yougoucoullé, le captif préposé à la garde des magasins.

10 février 1866.

Quand il n’y eut plus que huit jours jusqu’à la date assignée par Ahmadou, j’allai lui demander un entretien qu’il m’accorda pour le lendemain matin. Je me disposais à aller chez lui avec Samba N’diaye, qui était tout à fait rétabli, quand un Sofa vint me prévenir de sa part qu’il avait une affaire ce matin et qu’il me recevrait l’après-midi. Décidément Ahmadou se civilisait et voulait que nous emportassions une bonne idée de sa politesse.

Nous n’en étions plus à attendre toute une journée à sa porte une audience promise.

Enfin, vers trois heures et demie, nous fûmes reçus, et, après les politesses d’usage, je lui dis que, le départ approchant, je venais lui parler de quelques questions que je désirais régler et lui demander son avis.

La première question était relative à une somme de 40000 cauris qui m’était due par des Diulas du Haoussa en payement d’ambre que je leur avais donné à vendre et dont je ne pouvais obtenir un seul cauri. Je les avais amenés en justice devant Abdoul Kadi, qui s’était déclaré incompétent ; ces hommes étaient directement sous la protection d’Ahmadou, qui avait défendu de les traiter comme les autres Talibés, disant qu’il ne voulait pas qu’ils désertassent son camp pour aller chez les Bambaras. Je demandais qu’on les fît payer ou qu’on les punît.

Ahmadou me dit qu’ils devaient plus de 500000 cauris, qu’il avait souvent payé pour eux, mais qu’il verrait ce qu’il y avait à faire.

Ensuite je désirais régler le sort des deux femmes esclaves qu’Ahmadou avait données pour notre service peu après notre arrivée. Ahmadou me dit que je pouvais les emmener, les vendre ou les lui rendre, mais qu’il ne pouvait consentir à ce que je les laissasse libres, parce que cela n’était pas dans les usages. J’insistai cependant pour leur donner la liberté, mais Ahmadou refusa formellement. Ensuite je traitai la dernière question qui était d’obtenir les chevaux promis pour faire notre route de retour, et j’expliquai à Ahmadou la nécessité dans laquelle nous nous trouvions d’ajuster nos selles suivant le cheval, de nous habituer à leurs allures et toutes autres raisons de même valeur. Il me dit qu’il allait s’en occuper immédiatement.

Alors nous rentrâmes à la case et nous fîmes savoir à ces deux captives la réponse d’Ahmadou, leur laissant le choix de rester esclaves du roi ou de partir avec nous pour être libres, et leur promettant dans ce dernier cas de leur donner une case et de quoi vivre à Bakel ou à Médine.

Elles choisirent de rester esclaves, mais en me disant : « Tu es notre maître ; si tu veux nous te suivrons, mais ce que nous aimerions mieux ce serait de rester. » Cette préférence ne m’étonnait pas. Esclaves de naissance, filles d’esclaves dans un pays d’esclaves, le mot libre ne pouvait éveiller chez elles aucune aspiration. A Ségou elles retrouvaient leur famille, leurs connaissances ; que leur importaient Bakel, Médine ou la liberté ?

Il ne nous restait plus qu’à les traiter le plus généreusement possible, et nous le fîmes.

14 février 1866.

Quelques jours après cette entrevue, une armée, sous le commandement de Karounka, chef des Djawaras, revenait d’une expédition dans l’intérieur du côté de Bamakou. Ces troupes avaient attaqué le village de Sélé, qu’elles avaient pris aux trois quarts, et elles ramenaient de nombreux captifs. Leurs pertes étaient évaluées à quinze hommes, au nombre desquels était un de mes deux créanciers du Haoussa. Ahmadou sortit pour recevoir ces vainqueurs.

Enfin nous arrivâmes au Cauri, et tout en ne cessant de noter les diverses nouvelles du pays, je me préoccupais de mon départ. Différentes personnes avaient reçu l’ordre de se préparer. Sidy Abdallah m’avait confirmé la nouvelle du départ du vieux schérif marocain avec nous. Un Diula, nommé Oumar Samba, qui était arrivé avec Bakary Guëye et avait apporté des pierres à fusil à Ahmadou, devait être chargé par lui d’en aller acheter d’autres. On disait qu’Ahmadou avait préparé des lettres pour tous les postes principaux de ses possessions, afin de faire venir des Talibés à Ségou. On parlait aussi du départ de Tambo, de Guiberrou, et, chose plus curieuse, on disait que Boubakar Mahmady Diam, qui était déjà allé à Nioro pour y demander une armée, devait y retourner ; mais comme il n’avait pas bien réussi la première fois, peu de personnes ajoutaient foi à ce bruit.

17 février 1866.

Le 17 février le tabala annonçait le commencement de la fête ; tout le monde se parait de son plus beau costume pour aller au salam, et moi- même, voulant y paraître, je revêtis un superbe habillement du pays brodé en soie. Ahmadou, par un acte d’une haute politique, venait de rendre aux Bambaras leurs trompes en dents d’éléphant percées, avec lesquelles comme ont pu l’entendre ceux qui ont été à Grand-Bassam ou à Assinie, on fait la musique assourdissante qui accompagne Assama ou Amatifou[235] les jours de cérémonie. Les Bambaras, pour lesquels cet instrument national paraît avoir un charme tout particulier, s’en donnaient à cœur joie, et quand Ahmadou rentra du salam en grande pompe, précédé de ces sonneurs de trompe, tout le monde était sur le toit des maisons pour assister à ce nouveau spectacle.

El Hadj, en entrant à Ségou, avait supprimé les trompes comme antimusulmanes ; Ahmadou les rendait. Étaient-elles devenues canoniques, ou bien avait-il compris enfin, quoique bien tard, la nécessité de faire des concessions ?

Ce qu’il y a de sûr, c’est que trois jours durant les trompes ne cessèrent pas de nous régaler d’une musique qui, quoique bizarre et élémentaire, ne manque pas d’une certaine harmonie.

18-19 février 1866.

Les 18 et 19. — La fête continua avec un acharnement que je n’avais jamais vu : Ahmadou palabrait, venait assister aux danses des captifs bambaras, à cette ronde bambara si originale, et cela en grande pompe, entouré d’une nombreuse garde en habits de fête.

Dans tous les coins de la ville on dansait. Ici, devant la porte de Sontoukou, c’était au son des trompes de Bambaras. Là, devant la porte d’Arsec, c’était la bande de Koro Dougou avec ses boubous en morceaux de bois et ses bonnets couverts de graines violettes, se livrant à de bizarres exercices et à des danses d’une indécence indescriptible, au son de la musique d’un tamtam, de chants obscènes et du bruit des calebasses percées, remplies de graines, qu’on agite en mesure.

Plus loin, à Doubalel Coro, sur la place du petit marché, c’est Diali Mahmady avec sa bande de femmes dansant au son du balophon ou de la guitare mandingue, et faisant des contorsions qui souvent ne manquent pas de grâce ; c’est la danse des Malinkés, dans laquelle la tête vient par un mouvement brusque ou lent se placer en arrière entre les deux omoplates.

Mais tout ce spectacle, que je contemplais pour la troisième fois depuis mon arrivée à Ségou, ne pouvait malgré l’entrain exceptionnel qu’il avait cette année, me réjouir en aucune façon, car le Cauri était passé, depuis deux jours, et je n’entendais pas parler de départ. Au fond, malgré les promesses d’Ahmadou, j’avais toujours pensé qu’il faudrait attendre la fin de la fête, mais elle paraissait devoir se prolonger.

20 février 1866.

J’envoyai Samba N’diaye dire un mot à Ahmadou qui, le 20, me fit répondre « qu’il avait d’abord promis de me parler ce jour-là, mais qu’il était accablé d’affaires et craignait de n’avoir pas le temps ; qu’il ne changeait rien à ce dont nous étions convenus ; que je n’avais qu’à me préparer, parce qu’aussitôt qu’il m’appellerait, ce serait pour me mettre en route. »

Pour qui connaissait les habitudes d’Ahmadou comme nous les connaissions à cette époque, cela remettait tout en question et voulait dire : Ne m’importunez pas ; quand je serai prêt, vous partirez.

Après avoir conféré avec le docteur, je renvoyai Samba N’diaye lui dire que je comprenais, mais que je ne pouvais préparer mes bagages sans savoir l’époque du départ ; que s’il voulait la fixer à un jour ou deux près, j’en garderais le secret, mais que ce serait plus commode.

Samba, en faisant ma commission, jugea convenable de dire à Ahmadou qu’il m’avait offert, si Ahmadou l’acceptait, de remettre notre entrevue au vendredi 23. A quoi Ahmadou, enchanté de gagner trois jours, avait répondu tout de suite _Min diabé_ (je veux bien). Ce n’était pas mon compte, mais c’était fait, je n’avais plus qu’à patienter trois jours, et je le fis d’autant plus volontiers que tout semblait bien marcher.

Politiquement parlant, un fait d’une haute importance venait de se produire. Vingt-trois villages du Baninko étaient venus faire leur soumission en apportant un tribut et ramenant à Ahmadou un Talibé, de l’armée des Djawaras, qui, blessé à Sélé, avait été recueilli par ce village au lieu d’être tué comme d’habitude.

22 février 1866.

D’un autre côté, tout annonçait le départ. Ahmadou avait fait appeler différentes personnes qu’on savait devoir partir. Enfin le 22 février, Tierno Abdoul Kadi me faisait appeler, et, après un long préambule, me confiait en secret qu’il désirait bien que je le récompensasse de ce qu’il avait fait pour moi ; que j’allais partir, et que s’il pouvait me rendre service il le ferait, mais qu’il désirerait être connu du gouverneur, qu’il était dévoué aux blancs, et il termina en me demandant un cadeau, que je lui promis et qu’il me chargea de confier à Seïdou à mon arrivée.

En revanche, prévoyant le cas où d’autres voyageurs viendraient à Ségou, je lui dis qu’il faudrait qu’il s’employât en leur faveur pour leur faire donner une maison à eux hors de la ville avec des lougans. Il m’offrit d’en parler avec Ahmadou, offre que je déclinai, de crainte que cela n’entravât mon départ.

23 février 1866.

Le vendredi 23 était arrivé, mais en même temps une nouvelle fâcheuse. Fali, le chef des Sofas, le fils de l’ancien roi de Tamba était mort dans la nuit. Ahmadou perdait en lui un excellent serviteur ; cela l’attristait et pouvait être un nouvel obstacle, mais par contre il recevait une nouvelle qui, le comblant de joie, devait l’absorber. Un Talibé, nommé Mahmadou Falel, Yoloff de naissance, arrivait de Dinguiray, portant à Ahmadou des lettres de sa mère et des fusils de munition à baïonnette, qui avaient été achetés aux comptoirs du Rio Pongo. Malgré ces contre-temps, je vis Ahmadou, mais il me fit prévenir qu’on ne pourrait parler d’affaires, et le soir, quand je voulus obtenir de le voir le lendemain, ce fut impossible ; néanmoins, Ahmadou parlait à différentes personnes, et ceux qui étaient les plus intéressés à partir, tels que Badara, étaient convaincus que, à quelques jours près, le moment était venu.

En même temps que Mahmadou Falel, étaient arrivés deux Toucouleurs qui portaient des nouvelles du Sénégal. Bien qu’ils eussent été en partie témoins des événements qu’ils racontaient, je fus à même, à mon retour, de voir combien on dénaturait les faits à distance. C’est ainsi qu’ils m’annonçaient le changement de gouverneur et les principaux événements de la guerre que Maba faisait dans les provinces du Cayor, du Djoloff et sur les bords de la Gambie, qu’ils racontaient en exagérant à dessein les succès des musulmans.

Le même soir Ahmadou avait une conférence avec Alpha Mahmadou, le parent de Falel, et avec Badara, auxquels il assurait que nous allions partir. Les instances de Badara étaient causées par une nouvelle lettre arrivée de son village, et en même temps qu’il la recevait, on apprenait que l’armée de Nioro, pour dégager Toumboula, était venue attaquer Digna, qu’elle l’avait cerné pendant trois jours, mais qu’à la nouvelle qu’un envoyé d’Ahmadou arrivait, elle s’était dépêchée de rentrer à Nioro, de crainte qu’on ne vînt la chercher. Or, cet envoyé d’Ahmadou n’existait pas ; le voyageur en question était simplement Mahmadou Iffra, l’envoyé du Guidimakha, dont j’ai parlé au commencement de mon séjour à Ségou. Quand Samba N’diaye l’avait chassé de chez lui, après le départ de Bakary Guëye, il avait erré dans le pays à la recherche de moyens d’existence, et, fatigué, il avait pris la route du retour, se disant envoyé par Ahmadou et moi, vers le gouverneur, délivrant sans s’en douter les Bambaras de Digna.

24 février 1866.

Le 24 j’allai chez Ahmadou, et comme j’attendais, Mohamed Bobo et Boubakar Mahmady Diam sortirent. Bobo me voyant vint à moi et me dit : « Tu ne verras pas Ahmadou, il ne sort pas, mais _Ché Allaho_, tu vas partir, je te donnerai un bon coup de main. »

Cette amabilité de Bobo m’étonnait à bon droit, et on verra comment il me donna un coup de main.

Le lendemain je revins à la charge et fis demander à Ahmadou une audience, en ne lui cachant pas mon mécontentement de tous ces retards.

Cette fois c’était du mil qui venait de lui arriver, et il le faisait débarquer ; mais, comme j’insistais, il dit que, _Ché Allaho_, je le verrais demain et que nous causerions de toutes les affaires.

26 février 1866.

En effet, le 26 au matin, il me fit demander la première lettre que Seïdou avait apportée avant mon arrivée, lettre adressée à son père et dans laquelle il pensait pouvoir trouver les propositions que j’allais lui faire. Puis il passa toute la journée à en causer avec Bobo et Boubakar, fit appeler deux fois Samba N’diaye pour lui dire qu’il m’engageait à prendre patience, que je le verrais le jour même, et enfin il me fit appeler à 4 heures et demie et me pria de lui faire connaître tout ce que j’avais à dire à son père.

Alors je lui exposai avec le plus de clarté possible le but du gouverneur, d’établir du commerce avec son pays. Je m’attachai surtout à faire ressortir à ses yeux les énormes impôts qu’il retirerait de ces relations. J’insistai pour que le droit d’entrée ne fût que de 5 pour 100 en nature et pour obtenir les comptoirs demandés par le gouverneur.

Un instant, le voyant me prêter beaucoup d’attention et demander des explications, j’espérai réussir.

Mais quand il prit la parole en débutant par de l’eau bénite de cour qui se distribue encore plus largement dans ces pays que chez nous, je vis aussitôt que je ne gagnerais pas toute ma cause. En somme, il me dit que ce qu’il acceptait c’était :

Qu’il n’y eût pas de guerre entre le gouverneur et lui ;

Que nos marchands pussent venir en toute liberté dans tout son pays, qu’on ne leur prendrait pas même une aiguille sans qu’il leur fît rendre justice ;

Que ceux qui viendraient seulement pour voir le pays, il les protégerait également ;

Mais que quant aux droits de 10 pour 100, c’était la loi et non lui qui le fixait, qu’il existait pour les Maures, pour les musulmans, et qu’il ne pouvait pas le changer.

Pour les terrains à donner pour fonder les comptoirs, il ne pouvait pas _encore accepter_ cela, et il semblait dire que c’était à cause de l’absence de son père.

J’insistai pour la forme et pour l’acquit de ma conscience, mais je savais d’avance que je ne gagnerais pas, et Ahmadou m’accordait tout ce que je pouvais attendre. Le reste de la discussion porta sur des détails, et j’arrivai à lui faire accepter les sept articles du traité suivant :

_Traité passé entre MM. Mage et Quintin, envoyés du gouverneur du Sénégal, agissant en son nom, et S. M. Ahmadou, fils de Cheick El Hadj Omar, roi de Ségou._

ARTICLE PREMIER. — La paix est faite entre tous les pays respectifs où commandent les deux chefs.

ART. 2. — Les hommes du gouverneur du Sénégal pourront circuler librement dans tous les pays où commande Ahmadou, dans tous ceux où il pourra commander plus tard, et y seront protégés, soit qu’ils viennent pour commerce, missions ou simple curiosité.

ART. 3. — Une fois qu’ils auront payé le droit de 10 pour 100 auquel sont soumises toutes les caravanes entrant dans les pays d’Ahmadou, les Diulas ou marchands du Sénégal n’auront plus rien à payer à qui que ce soit pendant leur séjour.

ART. 4. — Ahmadou promet d’ouvrir toutes les routes du pays qu’il commande vers nos comptoirs.

ART. 5. — Le gouverneur du Sénégal promet que la route du Fouta aux pays d’Ahmadou sera ouverte et que les hommes ou femmes pourront y circuler librement sans qu’aucun chef puisse les arrêter.

ART. 6. — Les hommes envoyés par Ahmadou à Saint-Louis pourront y acheter ce dont ils auront besoin, et recevront dans la route protection contre tous ceux qui voudraient les maltraiter.

ART. 7. — Tous les marchands venant du Sénégal dans un pays où commande Ahmadou, payeront le droit d’entrée dans le chef-lieu qui sera le but de leur voyage, Dinguiray, Koundian, Mourgoula, Kouniakary, Nioro, Diala, Tambacara, Diangounté, Farabougou ou Ségou-Sikoro.

Ce traité fut conclu en paroles le 26 février ; les articles 5 et 6 avaient été convenus sur la demande expresse d’Ahmadou, qui voulait garder la possibilité de faire venir des Talibés du Fouta et d’y envoyer ses agents recruteurs, et dans l’article 2 c’est à sa demande qu’on avait décidé de mettre les pays où il commanderait plus tard. Le brouillon du texte était fait. Je lui proposai de le mettre sans retard au net, lui en arabe, moi en français. Mais alléguant l’heure avancée, il me dit de rentrer préparer cela chez moi, que lui allait le faire, de son côté, et le palabre fut levé.

Le soir Samba N’diaye me fit part d’un entretien qu’il avait eu après mon départ avec Ahmadou.

« Puisque le commandant dit que les marchands trouvent que payer 1/10 c’est trop, ils resteront peut-être à Bakel et à Médine, avait dit Ahmadou, et dans ce cas ce seront les Talibés qui seront forcés d’y aller acheter. Si on ne me donne rien sur ce commerce, je serai contraint d’empêcher mes hommes d’y aller pour forcer les marchands à venir et à me payer les droits. » Ce raisonnement était très-sensé, mais il ne laissa pas de m’embarrasser, car le cas n’avait pas été prévu, et bien qu’en somme le gouverneur en eût été quitte pour me désavouer, je n’aurais pas voulu faire des promesses vaines. Samba N’diaye avait répondu qu’on ne pourrait pas, pensait-il, lui donner plus qu’on ne donnait aux Maures, ce qui était fort peu, 2 pour 100, mais ce qui cependant produisait beaucoup. Je ne m’engageai toutefois que relativement au poste de Médine, au cas où Ahmadou persisterait à accréditer un ministre pour y toucher cet impôt.

Mais par la suite je n’en entendis plus parler, ce qui me donna a penser que Samba N’diaye pouvait bien avoir pris la chose sous son bonnet pour tâter le terrain, et voir s’il ne pourrait pas se faire donner la place de ministre à Bakel, que je savais être toute son ambition.

27 février 1866.

Le lendemain je fis prévenir Ahmadou que j’étais prêt ; mais Samba N’diaye fut remis à l’après-midi, et alors, quand il dit que je demandais à partir, le dialogue suivant s’engagea :

_Ahmadou._ — « Ah ! oui, c’est juste (_Gonga_), maintenant tout est arrangé, il n’y a plus qu’à partir. » Et se tournant vers Bobo d’un ton interrogateur : « Eh bien ! Bobo, que dis-tu ?

_Bobo._ — Ah ! Ahmadou, il y a bien des choses à faire. Ce n’est pas le commandant seul qui va partir, il y a d’autres affaires pour Koundian, Dinguiray.... il faut.... quinze jours.

_Ahmadou._ — Non, Bobo, qu’est-ce que le commandant peut avoir à faire ici maintenant ? Moi je ne peux pas lui dire de rester quinze jours encore.... Voyons, Samba, que dis-tu ?

_Samba N’diaye._ — Ah ! Ahmadou, pour moi je sais bien que le commandant est pressé, et je croyais que c’était aujourd’hui ; mais si ce n’est pas aujourd’hui, je pense que ce sera demain.

_Ahmadou_ (_riant_). — Oh ! non, ça n’est pas non plus possible. Mais voyons, quel jour sommes-nous ?

_Bobo._ — Mardi (_Talata_)[236].

_Ahmadou._ — Eh bien ! ce sera samedi (_Asser_).

_Bobo._ — Oh ! non, Ahmadou, tu ne peux pas faire tout ce que tu as à faire en quatre jours. Il faut quinze jours. Pour le commandant ce n’est pas une affaire ; du moment qu’il sait qu’il va partir et que tu fixes un jour, il peut bien attendre.

_Ahmadou._ — Oh ! non, moi je ne peux pas dire cela au commandant. Et toi, Boubakar ?

_Boubakar Mahmady Diam._ — Ah ! il y a bien longtemps que le commandant attend ; mais ce que tu diras, Ahmadou, c’est assez.

_Ahmadou._ — Allons, nous allons dire huit jours.

_Bobo._ — Non, Ahmadou, ce n’est pas assez, il faut treize jours. Ahmadou, tu n’auras pas le temps.

_Ahmadou._ — Allons, alors dix jours, c’est fini. Samba, dis au commandant que c’est dix jours. Je ne sais pas si avant le dixième il ne sera pas parti, mais si ce jour-là tout n’est pas prêt, je laisserai ceux qui seront en retard, et il partira. Seulement il ne faut le dire à personne ; il n’y a que nous quatre et toi à le savoir, nous ne le dirons pas, qu’il le cache même à ses laptots. »

On peut se figurer notre désappointement quand Samba arriva nous répéter mot à mot tout cet entretien, et je l’écrivis sous sa dictée.

Mais que faire ? C’était décidé. Bobo nous avait donné à sa manière le coup de main promis. Si nous nous étions fâchés, tout le monde nous eût ri au nez. Qu’est-ce que dix jours pour eux ? Faire changer de décision à Ahmadou, il n’y fallait pas songer. Je lui fis répondre aussitôt, que j’étais très-mécontent, qu’il changeait encore la parole qu’il avait donnée. Mais que, si je devais attendre dix jours, il m’envoyât de quoi manger, que comptant partir je n’avais rien voulu demander et que je n’avais plus rien. Je reçus immédiatement 10000 cauris, 1 bafal de sel et on donna l’ordre de me livrer pour dix jours de mil et un bœuf.

Je vis là une presque certitude de partir au bout de ces dix jours, et j’en pris mon parti.

28 février 1866.

Le lendemain j’étais assailli de demandes. Tu vas partir ? Quand ? Qu’est-ce qu’Amadou t’a dit ? etc., etc.

Je répondais à tous, suivant le désir d’Amadou : Oui, je vais partir, _Ché Allaho_, mais je ne sais pas quand. Et le même jour Ahmadou me fit recommander de ne promettre à aucun de l’emmener, parce qu’on lui avait dit que bien du monde se ralliait à notre compagnie.

Le jour suivant j’allai voir Sidy Abdallah, et me plaignis à lui de Bobo. Je pus alors voir l’inimitié, la jalousie qui séparaient ces deux hommes, tous deux secrétaires d’Ahmadou, mais dont l’un, Sidy, avait une grande supériorité d’instruction, et l’autre l’avantage de l’affection sincère du maître.

28 février 1866.

Sidy s’ouvrit à demi à moi, et lui, si réservé d’habitude, se laissa aller à quelques confidences. Il me dit qu’il était obligé de se taire et qu’il ne parlait que quand Ahmadou l’interrogeait, parce qu’il avait beaucoup d’ennemis ; que Bobo croyait tout savoir et qu’il inventait ce qu’il ne savait pas. C’était vrai, et malheureusement on le croyait lorsqu’il racontait que le sultan de Stamboul avait 1000 chefs qui commandaient chacun une armée de 100000 soldats, qu’il logeait, chauffait, nourrissait et habillait tout ce monde dans sa maison.

Il n’y avait qu’à hausser les épaules, et le vieux schérif du Maroc qui s’attachait de plus en plus à nous et qui pourtant avait son franc parler, était émerveillé de l’aplomb avec lequel on débitait des sottises pareilles.

Mars 1866.

En dépit de mes impatiences qui n’étaient que trop justifiées, rien n’indiqua le départ jusqu’au 5 mars, époque à laquelle Ahmadou demanda aux chefs de l’armée de désigner 100 Talibés du Diomfoutou et 100 Sofas pour partir. Samba N’diaye, qui désirait partir avec nous, et qui jusqu’alors n’avait rien appris, commença alors à s’émouvoir. Il alla de différents côtés, et enfin chez Ahmadou, où, pour entrer en matière, il demanda à Bobo s’il avait écrit le texte du traité. Rien n’était fait, on attendait le dernier moment. Samba N’diaye revint d’assez mauvaise humeur ; enfin, le 6 mars, Bobo, qu’il se décida à interroger, lui déclara qu’il ne partirait pas, mais sans lui donner d’autres détails. Samba fut vexé, et il alla cacher son mécontentement en demandant à Ahmadou d’envoyer un Soninké dans son pays avec une lettre pour faire venir du monde. Dès ce moment, en effet, on disait qu’Ahmadou allait expédier des recruteurs dans chacun des pays où son père avait passé.

Ahmadou consentit, ne se doutant pas que le véritable but était de m’adjoindre un homme de confiance pour recevoir les cadeaux qu’il supposait avec juste raison que je lui ferais.

Oulibo, d’un autre côté, paraissait blessé de ce qu’Ahmadou eût réglé toutes mes affaires sans même le faire appeler ni le consulter ; il s’en plaignait à Samba N’diaye en lui disant que Bobo faisait tout le mal, et que, quand on verrait El Hadj, il faudrait bien que cela changeât ; à quoi je répondais : « Le verra-t-on jamais ? »

Cependant les jours passaient et il n’était pas question de départ ; on expédiait des armées, des razzias dans l’intérieur. Le mil d’impôt et celui qui avait été acheté pour Ahmadou arrivaient, l’absorbaient, et nos affaires n’avançaient pas d’un pas. Enfin, le dixième jour j’envoyai Samba N’diaye demander à Ahmadou, qui débarquait du mil, s’il était préparé à nous expédier. Il répondit qu’il nous ferait appeler dès qu’il serait prêt, et Samba ayant insisté pour qu’il nous envoyât les chevaux promis, afin de ranimer notre confiance, il assura qu’il s’en occuperait le même soir. Plus tard, Ahmadou fit appeler Tambo et Amady Boubakar de Koniakary, et leur recommanda de préparer leurs hommes, mais de n’emmener personne autre que ceux qui étaient venus avec eux ; il savait, dit-il, que beaucoup se préparaient à partir, mais il les ferait arrêter ; si c’étaient des Talibés, il les ferait frapper de coups de corde, et aux Sofas il couperait le cou.

Le résultat fut que tout le monde crut que nous partions le lendemain, surtout quand Ahmadou eut fait appeler un chef de Sofas et lui eut donné l’ordre de trouver deux bonnes juments pour nous. Aussitôt les commissions nous arrivèrent, et un griot dont j’ai parlé, Diali Mahmady, ne craignit pas de me confier assez d’or pour lui procurer un chapeau à claque, des épaulettes et un costume complet d’officier qu’à mon retour à Saint-Louis, je fus obligé de faire faire à sa taille, car c’était un colosse.

En attendant, onze jours s’étaient écoulés et nous n’étions pas partis, mais il y avait des signes bien marqués de préparatifs, et le 11 mars Ahmadou nous envoyait enfin les deux chevaux promis.

11 mars 1866.

Alors la confiance revint. C’étaient deux bonnes juments très- vigoureuses. La mienne était un peu plus grande que celle du docteur, un peu plus grosse, mais elle était moins rapide à la course.

En même temps que nous recevions ce cadeau qui nous causait une bien vive joie, nous apprenions que décidément un prince devait nous accompagner. On en parlait depuis quelque temps, et maintenant il était aussi sûr que possible que Mahmadou Abi allait partir pour Nioro.

Malheureusement, il y eut encore trois jours entiers de perdus, par suite d’une pluie torrentielle accompagnée de grains du S.-O. qui força tout le monde à se confiner dans les maisons. Dès qu’elle fut terminée on recommença à compter les cent hommes demandés au Diomfoutou, et on ne put parvenir à les réunir. Aguibou était chargé de les trouver, mais à part les Talibés attachés à sa personne ou à Mahmadou Abi (c’étaient presque tous des jeunes gens), aucun, surtout de ceux qui avaient une famille, ne se souciait d’aller à Nioro pour y mourir de faim, se faire tuer en route et laisser sa femme sans ressources. Nous entendions cela du matin au soir et je constatai avec chagrin ces symptômes de retard. Chaque jour on comptait et toujours il manquait du monde. Le chef du Diomfoutou disait bien que, le jour où Ahmadou le désirerait, il aurait le monde, mais jamais les cent hommes n’étaient au complet. Quant à Ahmadou, s’il se préparait à nous expédier, il allait lentement, et le mil à débarquer venait de temps à autre lui faire perdre des journées entières.

20 mars 1866.

Sur ces entrefaites, le 20 mars, pendant qu’Ahmadou débarquait du mil, on battit le tabala ; Ahmadou monta à cheval et sortit. Je m’empressai de le suivre à cheval. Différentes versions circulaient ; on disait qu’un _bamé_ était venu couper la route de Bamabougou à Marcadougouba, qu’un homme arrivé de Sansandig avait eu le temps de prévenir et qu’on avait pu chasser ce _bamé_ ; mais cet homme avait dit que ce n’était là que l’avant-garde d’une armée réunie à Sansandig et qui allait attaquer un des villages. Tout cela était faux, mais le tamtam avait battu, celui de Banancoro avait répondu, et à huit heures et demie celui de Ségou battait aussi, et chacun de ses coups retentissait dans mon cœur. Qu’allait-il arriver ? Allions-nous être encore retardés, et pendant combien de temps ? Cependant, tandis que nous nous rendions aux arbres des palabres, Oulibo, que je rencontrai, m’affirma que tout cela n’était que mensonge, et que nous partirions en tout cas dès que l’armée des Massassis rentrerait. Pendant toute la journée, différentes versions sur cet événement circulèrent, et le soir on ne savait pas encore à quoi s’en tenir. Néanmoins, l’armée était campée à Marcadougouba, à l’exception des Talibés et des Sofas désignés pour partir avec nous.

21 mars 1866.

Cette réserve nous donnait bon espoir, et je me disposais à tenter de voir Ahmadou, lorsque le lendemain, 21 mars, il fit appeler Samba N’diaye et le chargea de me dire qu’il savait que nous étions pressés de partir, qu’il ne l’était pas moins d’expédier ses propres affaires, que tout était prêt sauf une chose qu’il attendait encore, que dès qu’elle arriverait il nous mettrait en route. Puis, lui montrant un paquet contenant de l’or : « Il y a là, dit-il, le cadeau que je veux faire au commandant et au gouverneur. »

Je pris alors patience quelques jours. L’armée des Massassis rentra avec un succès complet ; elle avait attaqué un village du Baninko nommé Maba, à environ deux heures et demie de marche dans le sud du Bakhoy, et elle ramenait environ cinq cents captifs, car, sans compter les captifs volés, Ahmadou en avait soixante-dix pour sa part. Le chef de cette armée était le Massassi Bandiougou, le fils de l’ancien chef de Foutobi qui avait connu Raffenel, et chez lequel il avait logé. Il fut reçu en grande cérémonie par Ahmadou, qui à cette occasion lui avait envoyé un gros turban blanc pour faire son entrée.

26 mars 1866.

Le 26, ne voyant rien venir relativement au départ, je lançai de nouveau Samba N’diaye sur le palais d’Ahmadou. Depuis qu’il était guéri, Samba entrait avec ardeur dans notre cause ; au fond, je crois bien que c’était par intérêt et dans l’espoir d’un cadeau ; mais quoi qu’il en soit, il alla tout de suite trouver Ahmadou, et dès qu’il eut annoncé qu’il venait de notre part : « C’est bien, dit Ahmadou, ne dis rien, ils vont partir, je te ferai appeler. » En effet, dès ce moment, Ahmadou sembla s’occuper davantage du choix des Talibés qu’il allait expédier comme recruteurs. Il appelait les chefs les plus influents et les consultait. Le 28, il répondait à une sommation de ma part que, pour moi, tout était prêt, mais qu’il n’avait pas encore choisi les chefs qu’il voulait envoyer dans le Fouta. Il me fallait patienter, et cependant j’inscrivais trente-neuf jours de retard sur les promesses solennelles de partir le lendemain du Cauri. Samba N’diaye pensait que nous partirions avant quatre jours, j’en mettais huit ou dix, et j’étais encore au-dessous de la vérité. Mais qu’y pouvais-je faire ? Il y avait certitude morale de partir, tous les chefs que j’allais voir me le disaient, même ceux qui jusqu’alors étaient restés envers moi dans une réserve excessive, comme Boubakar Mahmady Diam.

D’ailleurs, personne ne pouvait savoir ce qu’Ahmadou attendait. Divers événements venaient faire perdre des journées entières. Le 30 mars, on annonçait qu’un _bamé_ de Bambaras tombait sur Cochonna ; Ahmadou sortait lui-même à cheval et je le suivis au grand galop jusqu’à Pélengana. Le lendemain, même scène. Et tout cela pour rien.

Avril 1866.

Le 1er avril, c’étaient les dix-sept villages de Béléko (Baninko) qui venaient faire leur soumission et ramenaient quatre des femmes prises par l’armée de Mari à Banancoro. Elles avaient pu s’enfuir de chez Mari et s’étaient réfugiées là. Mari les avait fait réclamer, mais ces villages, qui forment une sorte de pays indépendant, avaient refusé de les rendre. L’armée de Mari était alors venue les attaquer, et ils l’avaient chassée, lui avaient tué cent hommes, disaient-ils, et avaient pris un très-beau cheval, qu’ils amenaient à Ahmadou en présent.

Ils furent naturellement très-bien reçus et logés chez Hiaïa, le Talibé qui jadis touchait l’impôt de leur pays. J’en profitai pour aller aux renseignements, et ceux que j’obtins me permirent d’apporter quelques corrections au premier tracé que j’avais fait du cours du Bakhoy et de ses affluents ; cette partie de ma carte est aujourd’hui aussi exacte que peut l’être une carte dressée d’après des renseignements.

4 avril 1866.

Pendant deux jours, je patientai et je renvoyai enfin Samba dire à Ahmadou que j’allais me fâcher tout de bon, et que je ne voulais plus attendre ainsi sans savoir ce qui me retardait.

« Si le commandant n’a pas confiance, dit Ahmadou à Samba, va chez Yougoucoullé, chez Sidy et Bobo et dis-leur de te montrer ce qu’il y a chez eux. »

Samba revenait ; il avait vu chez Yougoucoullé les femmes en train de fabriquer cent moules de couscous, et il y en avait déjà autant de faits.

Chez Bobo, il y avait dix-sept lettres terminées.

Chez Sidy, vingt lettres, et deux restaient à faire. Celle qui était destinée au gouverneur était prête.

Que faire après cela ? Le docteur lui-même était d’avis de patienter ; il le fallait, quelque pénible que ce fût. Néanmoins jamais je ne laissai trois jours sans tourmenter un peu le roi, et bien m’en prit, car sans cela qui sait quand je fusse parti ?

Du reste, je n’étais pas seul impatient. Le schérif marocain, Badara, Tambo même, semblaient plus impatients que moi, et Badara, chaque fois que je le voyais, cherchait à me démontrer qu’il était plus à plaindre que moi.

Ahmadou cherchait à m’éviter, et donnait pour prétexte qu’il avait honte devant moi d’avoir manqué à sa parole, et que maintenant il ne voulait plus me fixer de date de départ pour ne plus s’exposer à pareille chose. C’était au moins ce que Paté Dali et Abdoul Kadi me disaient de sa part.

12 avril 1866.

Le jeudi 12 avril, au moment où je me disposais à aller chez lui, et qu’une armée de captifs, sous le commandement de Matinenbo (chef des sofas de Ségou) partait, je reçus la visite d’un Maure, Cheich Ould Abd Daïm de Akraïjit[237]. Il nous dit d’abord qu’il venait de Saint-Louis et qu’il avait vu le gouverneur, puis finalement il demanda à me parler en secret et m’apprit qu’il m’apportait des lettres du commandant de Bakel. Je l’envoyai aussitôt les chercher ! Il me présenta le soir un volumineux paquet de chiffons d’où il tira une toute petite lettre sur une demi-feuille de papier. Je l’ouvris en tremblant d’émotion, et quel fut mon désappointement ! Voici cette lettre :

_Le commandant de Bakel aux pauvres prisonniers de Ségou._

Bakel, 10 décembre 1865.

« Salut et bonne santé. Donnez au moins de vos nouvelles au porteur. — Une belle récompense l’attend. — Nous sommes forcés de vous croire morts. — Pas de lettre depuis quatorze mois !

« Pensez à vos amis, à vos parents, à la France, que diable ! et revenez-nous, puis, vive l’Empereur !

« Votre vieux camarade,

« J. ANDRÉ.

« A MM. Mage et Quintin. »

Ainsi j’aurais pu, au lieu de cette lettre étrange, recevoir des nouvelles de quatre mois ; et rien, pas la moindre nouvelle, même pas celle du changement de gouverneur, pas le plus petit mot nous intéressant. Il n’y a qu’une excuse à une telle lettre, c’est qu’André, comme tous nos camarades, nous croyait morts ainsi qu’il le disait, qu’il écrivait par acquit de conscience, que plusieurs lettres déjà envoyées de la même manière n’avaient pas eu de réponse, et qu’il pensait que celle-ci ne nous parviendrait pas plus que les autres.

Mais alors il fallait être logique et ne pas écrire du tout, ou, écrivant, il fallait écrire longuement.

Pour m’apporter cette lettre, ce Maure était venu avec une caravane de sel de Tichit, qui avait été arrêtée par les Bambaras derrière Guigué. Alors, la nuit, il était parti avec un de ses amis, et en deux jours et demi était arrivé à Yamina. Pour une pareille lettre, il avait risqué sa vie ! Je lui dis d’aller la remettre à Ahmadou, car il craignait que ce monarque ne fût pas satisfait et il voulait garder un secret impossible à garder. Il annonçait d’ailleurs l’intention de repartir dans trois jours pour porter une réponse, et dans la situation d’esprit où je me trouvais, par suite des retards continuels d’Ahmadou, je fus un instant tenté de m’échapper, avec lui pour guide ; mais je ne tardai pas à abandonner ce projet et je préparai à tout hasard mes lettres, afin de pouvoir me faire devancer au Sénégal et en France par la nouvelle de mon arrivée, s’il parvenait à partir avant moi.

Je lui donnai une tamba sembé, seule marchandise dont je pusse disposer, et il s’en contenta.

Dès cette époque, je commençai à craindre, malgré les assurances journalières que je recevais du contraire, de ne partir qu’après la fête de la Tabaski. Quand je le disais, Samba N’diaye me répondait que j’étais fou ; mais cependant rien n’était plus vrai, et les faits se suivirent sans modifier notre situation. Ceux qui se montraient les plus indépendants, comme le vieux schérif, venaient quelquefois me faire leurs doléances : « A ta place, je dirais à Ahmadou : Je pars, coupe-moi le cou si tu veux. — J’ai été à Stamboul, à Tunis, à Tripoli, à Marseille, à Gibraltar, me disait ce schérif, qui avait fait trois fois le pèlerinage de la Mecque par bateau à vapeur, et je n’ai rien vu de semblable dans aucun pays. » — « Moi non plus, » répliquais-je. Mais, si j’avais l’air de vouloir sérieusement me fâcher avec Ahmadou, il était le premier à m’exciter à la patience.

En attendant, on comptait toujours de temps à autre les cent Talibés et les cent Sofas, et toujours quelques-uns manquaient. Alors on les envoyait chercher, et le temps se passait ainsi.

16 avril 1866.

Le 16 avril, pendant que j’étais ainsi dans l’incertitude, le Maure vint me dire qu’il partait pour Yamina, sous prétexte de chercher ses chameaux, mais qu’il allait se mettre en route, et il me demanda mes lettres, que je lui confiai. Dès le soir, Ahmadou envoyait à sa poursuite, et le faisait ramener, parce qu’il n’avait pas confiance en lui[238]. Ce même jour, Ahmadou alla avec Samba N’diaye prendre chez El Hadj un des plus petits _toulons_ du fameux magasin d’or ; on le porta chez lui, et après qu’il en eut retiré une certaine quantité d’or, pour le distribuer à ceux qui partaient, on le reporta au magasin.

19 avril 1866.

Je me fortifiais de plus en plus dans cette idée que nous ne partirions qu’après la Tabaski qui tombait au 26 avril, et cependant le 19, Ahmadou disait à Tambo et à Ahmadou Boubakar, en leur faisant cadeau d’un costume complet, que la Tabaski nous trouverait en route.

21 avril 1866.

Le 21, l’armée de Matinenbo rentra ; elle était allée attaquer les sept villages de Falo et s’était fait repousser avec des pertes notables. Les hommes avaient failli mourir de soif. Bref, c’était un échec, mais il ne nous importait guère que dans le cas où il aurait fait retarder encore notre départ.

Pendant les jours suivants il me fut impossible de voir Ahmadou ; cependant j’avais des désagréments : sous le prétexte que j’allais partir, on me délivrait le mil de trois en trois jours et chaque fois c’étaient de nouvelles difficultés. Enfin, l’avant-veille de la Tabaski, j’envoyai Boubakary Gnian chez Ahmadou, le chargeant, puisqu’il ne voulait pas me voir, de lui rappeler ses promesses. Il reconnut la vérité de mes paroles et de mes griefs. Mais sa seule réponse fut : « Tout est fini, le commandant va partir. » Je l’avais trop entendue, cette phrase, pour y croire.

A ce moment le mécontentement était très-vif contre Ahmadou. Depuis leur dispute avec lui, les Talibés, qui n’avaient demandé leur pardon que dans l’espoir d’un cadeau, n’avaient encore rien reçu ; aussi se tenaient-ils à l’écart, et boudaient-ils de plus belle. Ceux qu’on comptait au Diomfoutou pour partir avec nous, disaient hautement qu’ils ne partiraient que si on les habillait, qu’ils ne voulaient pas aller à Nioro comme des mendiants.

En somme, j’étais fondé à me demander si, malgré la volonté évidente d’Ahmadou de nous faire partir, nous serions bientôt en route.

26 avril 1866.

La fête de la Tabaski était arrivée. Il y eut peu de monde au Salam, ce qui était un signe de mécontentement bien évident. Le palabre fut court. Entre autres choses, Ahmadou demanda une armée, et dit qu’après la fête Tierno Abdoul Kadi parlerait aux divers chefs : ce qui semblait indiquer que pour en finir avec les rivalités qui divisent le Toro, le Fouta et le Gannar, aussi bien dans l’armée musulmane que sur les bords du Sénégal, Ahmadou se décidait à tirer parti de l’influence que Tierno Abdoul Kadi, par une justice impartiale et par sa position dans le Fouta et à Ségou, avait su prendre sur ces divers partis.

En cela, Ahmadou n’eût fait qu’imiter son père, qui n’avait pu venir à bout des Talibés, malgré son prestige immense, que par l’influence d’Alpha Oumar Boïla.

Une autre parole d’Ahmadou qui fut remarquée fut celle-ci : « Le _Diné_ (la guerre sainte) ne périra jamais. Il grandira au contraire sans cesse. _Chaikhou_ (El Hadj) vous l’a dit lui-même, ici, avant de partir, et pour moi, je vous le dis. Il faut bien savoir qu’aujourd’hui, depuis le Fouta jusqu’au Fouta Djallon, jusqu’au Ségou, au Macina et au Haoussa, tout ce pays est entre mes mains, ainsi que d’autres plus grands encore, que vous ne connaissez pas. »

Pour moi j’estimai que c’était là une parole destinée à relever le courage des Talibés, à faire travailler leur esprit et à les exalter ; mais ceux qui avaient passé la période de l’exaltation, ou qui se trouvaient en ce moment dans une situation morale inverse, et Samba N’diaye était du nombre, ne virent là qu’une vantardise. « Nous, me disait-il, nous trouvons que Ségou c’est assez pour nous, si nous pouvons le garder, et ce petit jeune homme qui a à peine de la barbe au menton songe à gagner tous ces pays-là ! »

Et cependant Samba était de ceux qui croyaient El Hadj vivant et qui pensaient que la lutte durait au Macina.

Quant à moi, après avoir espéré bien longtemps, je ne croyais déjà plus à l’existence d’El Hadj, et le docteur encore bien moins.

Depuis longtemps nous avions eu de vrais détails sur les affaires du Macina, par Déthié N’diaye, l’un de nos meilleurs hommes, qui s’était marié à Ségou. Avec la facilité qu’offrent, pour cela, les usages musulmans, il avait donné à sa femme un pagne pour se couvrir le corps, un _bourtougueul_[239] pour se mettre sur la tête, puis on avait été devant un marabout, qui, moyennant cent cauris, avait consacré cette union qui devait se briser à notre départ, Ahmadou ne permettant pas l’exportation des femmes. Il avait un enfant qui devait par conséquent grossir un jour les rangs des Talibés, et ce n’était pas le seul de nos laptots qui fût dans ce cas.

Toujours est-il que dans la case de sa femme, logeait une femme arrivée du Macina depuis longtemps, qui avait été ramenée de Sansandig, avec une femme d’El Hadj, par une pirogue qui les avait déposées à Soninkoura. Ces femmes avaient été remises à Oulibo, et quand Ahmadou l’apprit, il fut tellement furieux qu’on n’eût pas retenu pirogue et piroguiers, qu’il fit mettre Oulibo aux fers, dans sa propre maison, pendant huit jours, et qu’il refusa de recevoir la femme de son père qui resta dans le logis d’Oulibo. La femme qui accompagnait celle-ci y resta encore toute une année, puis enfin on la laissa sortir en lui recommandant de ne pas parler. Mais peu à peu un mot fut dit, puis un autre, et enfin, on sut ce qu’elle avait vu ; puis, en rapprochant ce qu’elle disait d’autres informations, je pus continuer le récit des événements du Macina de la manière suivante :

Nous avons laissé El Hadj au moment où il venait d’expédier une grande armée pour Tombouctou sous les ordres d’Alpha Oumar. Cette armée y alla, trouva la ville déserte[240], s’en empara, ramassa tout le butin et se mit en route pour revenir ; mais elle rencontra sur son chemin tout un pays révolté à la voix de Balobo, d’Abdoul Salam et de son fils, ainsi qu’à celle de Sidy, fils de Sidy Ahmed Beckay de Tombouctou. Au premier combat qu’il livra, Alpha Oumar eut l’avantage. Au deuxième il chassa l’ennemi, mais il perdit du butin et ses canons. Au troisième il abandonnait tout le butin fait à Tombouctou, et, après une lutte désespérée, marchant de combats en combats, il parvint à un jour et demi de marche d’Hamdallahi. Là il fut tué lui-même, et de son armée quelques hommes seulement rentrèrent à Hamdallahi. C’était un désastre irréparable. El Hadj, trop faible pour tenir la campagne, se décida à s’enfermer dans les murailles qu’il avait fait bâtir et à y attendre l’ennemi. Mais il manqua bientôt de vivres. Assiégé par toutes les forces du Macina, ne pouvant sortir, il connut toutes les horreurs de la famine. Néanmoins il ne voulait pas sortir ; les Talibés en étaient réduits à manger des chevaux morts et même, dit-on, des cadavres humains. Dès lors deux versions se présentent : l’une dit qu’El Hadj espérait toujours que les Maciniens se fatigueraient et s’en iraient ; l’autre qu’il avait expédié Tidiani près des Pouls de la montagne et attendait des secours. Toujours est-il qu’un beau jour on s’aperçut qu’un grand nombre de Talibés désertaient. Alors tous les vieux chefs, les fidèles d’El Hadj vinrent le trouver et lui dirent qu’on ne pouvait plus rester dans cette position, et que s’il les forçait encore à demeurer dans ce village, il répondrait devant Dieu de tous les péchés qu’ils commettaient en mangeant des chevaux morts, des hommes, et aussi de toutes les morts qu’il occasionnait.

On dit que Balobo accueillait tous les déserteurs, sauf les Talibés du Fouta, auxquels il faisait couper le cou, et ce n’était, on l’avouera, que justice.

El Hadj comprenant que, s’il résistait encore, il n’aurait bientôt plus qu’une poignée d’hommes, incapables de résistance, et qu’il tomberait vivant au milieu de ses ennemis, se décida à fuir le même soir. On fit donc tout préparer et on sapa la muraille pour faire une large tranchée qu’on abattit à la nuit pour fuir. Les Maciniens s’étaient aperçus de quelque chose, peut être un déserteur avait-il trahi ce projet, car, bien que la nuit fût noire, lorsque la muraille tomba, la plaine fut presque aussitôt éclairée par d’immenses feux de paille préparés à l’avance, et on se mit à la poursuite des fuyards.

La femme qui donna ces détails, et qui avait été prise le lendemain de ce jour, avec toutes les autres femmes, par Balobo et Sidy, inclinait à croire qu’El Hadj s’était sauvé, mais comme elle ne citait aucun fait à l’appui de son assertion, il est permis de supposer qu’elle avait reçu l’ordre de parler ainsi. La prise d’Hamdallahi par le Macina remontait au mois d’avril 1864, et nous avait été, au mois de mai de cette même année, présentée comme une sortie triomphale d’El Hadj contre ses ennemis.

Aujourd’hui il n’y a plus de doute à cet égard. C’est bien en fuyard qu’El Hadj est sorti d’Hamdallahi, après un siége de sept ou huit mois, pendant lequel son armée, décimée déjà par la guerre, a été réduite à bien peu de chose par les horreurs du siége et de la famine.

Ce qu’on sait après cela c’est que Sidy, fils d’Ahmed Beckay, et Balobo, entrés ensemble à Hamdallahi, ne s’entendirent pas pour le partage de leur proie, et que dès le lendemain ils étaient en hostilité ; peu de jours après ils abandonnaient Hamdallahi, d’où l’on prétend à Ségou que Tidiani les chassait. Ce qu’il y a de sûr par la persistance des nouvelles dans ce sens, c’est que Tidiani restait au Macina à la tête d’un parti assez considérable pour faire échec à Balobo et à Sidy, et que cette contrée était en proie aux partis, car, indépendamment de ces trois chefs, il y avait un certain fils de Galadjo (le descendant des anciens chefs du pays conquis par Ahmadou Amat Labbo), qui se remuait avec Tidiani, mais qui évidemment agissait pour son propre compte. Cette guerre civile a dû être bien terrible pour le pays, puisque nous avons pu rester soixante-douze jours devant Sansandig, à deux jours de marche par terre du Macina, sans que les chefs de ce pays fissent le plus petit effort pour nous chasser et anéantir ainsi la puissance des Talibés.

Quant à l’existence d’El Hadj, nous sommes d’autant plus fondés à n’y pas croire qu’il est notoire que depuis le moment où il est sorti de Sansandig, ni lui ni ses fils qui l’accompagnaient au Macina n’ont été mis en jeu dans les récits plus ou moins erronés qu’on nous a faits de la guerre du Macina, récits dans lesquels il y a certainement un fond de vérité, ce qui confirme une fois de plus ce vieux proverbe, qu’il n’y a pas de fumée sans feu.

D’ailleurs cette mort n’a-t-elle pas été annoncée par les Bambaras ? Souqué, le chef qui fit révolter Fogni et y périt, ne promenait-il pas un mannequin (qui n’était peut-être que le bras momifié d’El Hadj), sous le nom de bras du prophète, et ne réussit-il pas à faire ainsi révolter presque tout le pays, qui était encore soumis à Ahmadou, au moment de notre arrivée ?

Enfin, peu après le siége de Sansandig, un homme de l’armée d’El Hadj, qui du Macina était venu dans cette ville, rentra à Ségou ; il fut d’abord bien accueilli, mais Ahmadou ayant appris que cet homme avait été interrogé par les premières personnes qu’il avait vues avant même d’être entré à Ségou et qu’à cette question : « Où est El Hadj ? il avait répondu : Mort ; — Où sont ses fils ? — Morts ; — Où sont Alpha Oumar, Alpha Ousman et tels et tels autres ? — Morts, » Ahmadou l’avait fait saisir, et, sans autre forme de procès, lui avait fait couper la tête.

Notre opinion bien arrêtée est donc qu’El Hadj, tout au moins, est mort et que selon toute probabilité ceux de ses fils, qui se trouvaient au Macina, le sont aussi. Quant à Tidiani, s’il se soutenait dans le pays, il est bien évident qu’il n’en était pas le maître, et le devînt-il, il se créerait sans doute entre lui et Ahmadou un antagonisme tel que je ne puis prévoir la fin de la guerre civile dans ces régions.

Pendant que je faisais ces réflexions, la fête de la Tabaski se passait et nous comptions le soixante-huitième jour de retard sur la solennelle parole d’Ahmadou. Le lendemain ce monarque ne s’occupait plus de moi ; il sortait à cheval, suivi de tous les chefs, pour choisir l’emplacement d’un cimetière musulman, qu’on devait entourer d’une haie pour que les hyènes ne vinssent pas déterrer les morts. Ce n’était pas inutile, car chaque soir, vers dix heures, quand les troupeaux de hyènes et de chacals ne trouvaient pas au champ des suppliciés une proie suffisante à leur voracité, ils venaient sous les murs même de la ville entonner, en déterrant les morts, le concert affreux qui caractérise ces animaux. Que de fois j’ai été, bien que demeurant à l’autre extrémité du village, réveillé en sursaut par ces cris qui ressemblent, à s’y méprendre, tantôt aux vagissements d’un enfant, tantôt au rire d’un homme, tantôt au miaulement d’un chat en colère ! Ces féroces animaux en étaient arrivés à ce point que faute de cadavres, ils attaquaient les troupeaux dans leurs parcs et plus d’une fois des bœufs ont été ainsi enlevés et dévorés en quelques instants. Deux de nos ânes eurent le même sort.

26 avril 1866.

Le soir, au moment où toute la ville était en joie et où, à chaque coin de rue, un groupe d’esclaves dansait en battant des mains, Ahmadou faisait parcourir la ville par ses Sofas armés de leurs fouets de cuir (il prend quelquefois cette peine en personne) pour empêcher ces danses, irréligieuses selon lui, et pour dissiper les groupes.

Aussi les femmes des Talibés et surtout les jeunes filles du Fouta et des Yoloffs ne se soucient-elles guère de leur gouvernement, et le fanatisme est-il plus affecté que réel. J’en avais chaque jour la preuve dans une maison voisine de la nôtre, où demeuraient deux jeunes femmes toucouleurs, mariées toutes deux, mais dont l’une, mariée avant d’être nubile, avait son mari au Macina. Elles regrettaient la patrie absente, et quand mon départ approchait, la grande réserve qu’elles avaient toujours eue, par esprit de dignité et un peu par sauvagerie, se fondait à l’idée que j’allais revoir leur pays, leur village et leurs parents, et, devant leurs mères, elles me donnaient leurs commissions affectueuses pour tous les leurs. Quand je leur disais : « Veux-tu venir avec moi ; » l’une répondait : « Si je n’étais pas mariée ici ; » ou : « Si Ahmadou voulait laisser partir ma mère et mon mari, » et l’autre, qui n’espérait plus revoir son mari, me disait simplement : « Vas demander à Ahmadou. »

27 avril 1866.

Le jour suivant, bien que la fête ne fût pas terminée, je commençais à m’inquiéter sérieusement d’un bruit qu’on faisait courir, qu’Ahmadou s’était laissé persuader d’attendre les pluies, à cause de la sécheresse qui rendait impossible un voyage à travers les broussailles. Je savais par les Pouls qui venaient continuellement de Toumboula qu’il y avait assez d’eau dans les marigots de la route pour que 200 hommes pussent passer. Cela ne pouvait donc être qu’un prétexte. Quant à Ahmadou, il ne disait rien.

Installé en grande pompe sur la place de Doubalel Coro (le vieux Doubalel), il tenait un grand palabre avec les Bambaras captifs de la couronne et leur chef Matinenbo, et leur faisait raconter, par quatre déserteurs de chez Mari, arrivés la veille, ce qui se passait à Touna. Voici la substance de ce récit.

Quelques villages bambaras soumis à Ahmadou avaient fui en masse quelques jours auparavant et étaient venus, hommes, femmes et enfants, trouver Mari, qui avait fait partir aussitôt tous les hommes pour une expédition et pendant ce temps avait vendu les femmes et les enfants pour avoir des chevaux. A leur retour ils n’avaient plus trouvé personne, et Mari leur avait répondu : « Ne vous faites pas de chagrin, quand je serai revenu à Ségou je vous les ferai rendre. »

Naturellement les Bambaras en étaient à regretter leurs déserteurs. Voilà quelle était la morale du récit. Les quatre narrateurs étaient des Soninkés qui, pris enfants par les armées de Mari, avaient été dressés comme Sofas de la garde et qui, devenus grands, rentraient au bercail. Quant aux forces de Mari, on disait qu’il n’avait que 250 chevaux, chose assez croyable, vu le peu qu’il y en avait à Toghou.

On faisait dire également à ces hommes que les chefs de Sofas de Mari, mécontents de la manière dont il les traitait, avaient palabré et projeté de couper la tête à leur maître, et de venir tous ensemble attaquer Ségou pour se le partager ; mais que, sur les observations de Mari, qui avait été prévenu, ce projet n’avait pas eu de suite.

Quelques jours encore se passèrent, et tous ceux qui avaient le même intérêt que moi à partir passaient par des alternatives d’espérance et de découragement telles que je ne savais plus moi-même que penser ; cependant, en constatant qu’Ahmadou ne cessait pas de s’occuper de notre affaire (comme on appelait notre départ), je conservais toujours un peu d’espoir.

2 mai 1866.

Enfin, le 2 mai, Ahmadou fit un palabre avec les Talibés du Diomfoutou désignés pour partir ; il leur commanda de ne pas sortir de Ségou- Sikoro, parce qu’il allait avoir besoin d’eux peut-être au milieu de la nuit. Puis il leur promit des vêtements pour la route. En même temps j’apprenais que Tierno Abdoul Ségou partait pour Yamina, et l’on disait que c’était pour arrêter tous les déserteurs qui voudraient partir avec nous. L’après-midi le palabre d’Ahmadou avec les Sofas et les Talibés recommença ; il fit changer sept des Talibés, au retour desquels il ne croyait pas, et fit enfin distribuer le couscous, à raison d’un moule par homme, à ceux qui devaient partir.

Malgré cela, je ne savais encore sur quoi compter, et bien que quelques personnes pensassent que je partirais le lendemain, j’avais bien de la peine à le croire. Cependant, le lendemain matin Seïdou m’annonçait que le soir, à la nuit tombée, Ahmadou avait fait appeler tous les chefs de Ségou pour les prévenir qu’il allait me laisser partir, et qu’à ce sujet chacun avait émis son avis. Tierno Abdoul Kadi avait soutenu notre cause et demandé à Ahmadou de nous bien traiter jusqu’au dernier moment, disant que depuis notre arrivée, il l’avait engagé à ne pas écouter les mauvais bruits qu’on faisait courir sur l’objet de notre mission et qu’aujourd’hui tout le monde pouvait voir que nous étions venus pour faire le bien et non pour espionner dans le pays.

Seul Mohammed Bobo, notre ennemi juré, avait combattu notre renvoi, bien que ce fût une chose décidée, mais il voulait soutenir l’opinion qu’il avait toujours exprimée qu’on devait se défier des blancs, qui viennent toujours avec de belles paroles et qui finissent par s’emparer des pays où ils vont. En se quittant à une heure avancée de la nuit ils étaient tous d’accord, et cependant comme rien n’est jamais terminé dans ce maudit pays, Ahmadou leur avait dit de revenir le lendemain pour en finir. Alors, sous l’inspiration de Tierno Abdoul Kadi, tous les chefs avaient écrit à Ahmadou une lettre collective pour l’engager à nous laisser partir : ce qu’Ahmadou avait accordé d’autant plus volontiers qu’il y était déjà tout décidé.

Cette petite comédie me semble un trait de mœurs très-caractéristique. Pendant deux ans et demi Ahmadou ne consulte personne, et personne ne lui donne son avis ; le jour où tout est arrêté, convenu, il provoque une discussion pour la forme et a l’air de céder à l’avis des chefs, enchantés d’être consultés.

3 mai 1866.

Quoi qu’il en soit, je ne me croyais encore sûr de rien, quand, vers une heure et demie, Samba N’diaye arriva, et comme je lui demandais s’il avait appris quelques nouvelles, il se mit à rire et me dit : « Allons voir chez Ahmadou ; » puis il rentra dans la case de ses femmes.

Nous avions tous cru que c’était une plaisanterie, et quand, après quelques instants, il ressortit, j’eus encore de la peine à me persuader qu’il disait vrai ; mais lorsque je vis qu’il parlait sérieusement, je ramassai à la hâte mes papiers, le projet de traité, de quoi écrire, et nous partîmes sans retard, tout en le questionnant sur ce qui s’était passé. J’attendis quelques instants à la porte du palais et j’entrai chez Ahmadou, qui venait de renvoyer tout le monde et était seul avec Bobo, Sidy Abdhallah et un Talibé, nommé Ali, fils d’Elimane Donaye[241], ce qui me fit supposer que ce dernier allait nous accompagner.

Ahmadou me dit qu’il m’appelait pour terminer les affaires (le traité). Je tirai alors le traité, que je lus article par article, en le lui expliquant. Il me dit : « C’est bien cela dont nous sommes convenus ; moi aussi j’ai fait mon papier qui contient ces mêmes choses ; le voici, c’est dans ma lettre au gouverneur. » Et il me la traduisit du texte arabe en peuhl. Les articles y étaient bien, mais dans un ordre différent. Alors le docteur et moi nous signâmes un texte que je lui présentai, en lui disant de le garder afin que si quelque blanc venait il pût le lui montrer. Mais Bobo s’y opposa ; il parla à Ahmadou à voix basse en langue haoussani, et ce dernier me répondit qu’il était inutile qu’il gardât un texte qui n’avait pas de signification pour lui, puisque personne dans son pays ne savait lire l’écriture des blancs. Samba N’diaye soutint mon avis, mais Bobo l’emporta et je n’insistai pas, de crainte de faire retarder encore mon départ. En somme, le traité était fait, accepté, consenti par lui, il en avait les conditions écrites en arabe et, qui plus est, gravées dans sa mémoire et dans celle des assistants : or la mémoire des noirs est excellente, en raison du peu de faits qu’ils y logent.

C’était là tout ce qu’il me fallait. Du reste Ahmadou fit immédiatement faire un double de sa lettre au gouverneur, en me disant que de cette façon il était sûr que ce papier, conservé dans son _livre_ (le Coran), ne serait jamais changé.

Ensuite il me dit : « Eh bien ! tout est fini ; tu n’as plus qu’à préparer tes bagages pour partir. » J’allais me lever pensant que j’aurais encore une audience dans laquelle il me remettrait le cadeau que Samba N’diaye m’avait annoncé et qu’un roi nègre qui se respecte se croit obligé de faire à un hôte qui le quitte. Mais au moment où je partais, Ahmadou reprit la parole pour me remercier de la patience avec laquelle j’avais supporté mon long séjour dans le pays, pour me faire des protestations d’amitié, pour me dire qu’il savait bien que je l’aimais aussi, et qu’aucun envoyé n’eût pu faire plus que je n’avais fait pour bien arranger les affaires, et une foule d’autres déclarations de ce genre.

Je lui répondis que j’avais beaucoup souffert, mais que le jour où je partirais tout serait fini, que j’étais venu pour une mission sérieuse, que j’avais cherché à faire le bien du pays en même temps que celui des blancs, et que je n’avais plus rien à demander, maintenant que les affaires étaient arrangées ; que mon seul vœu était de partir aussitôt.

Il me dit alors qu’il avait préparé ce qu’il voulait me donner en signe d’amitié, qu’il savait que c’était peu, trop peu même, mais qu’il savait que les blancs ne regardent pas aux _richesses_[242], mais à l’intention.

Je lui répondis que cela avait peu d’importance, que partir était tout, et que si petit que fût son cadeau, j’étais content de ce qu’il me donnait en signe d’amitié et de satisfaction pour la manière dont je m’étais conduit envers lui ; que quant à moi j’avais déjà beaucoup reçu de lui pendant mon séjour et que j’eusse désiré lui faire un beau présent avant de partir ; que mes ressources étaient bien minces, mais que néanmoins je ne partirais pas sans lui laisser un souvenir.

Il tira alors de dessous ses vêtements deux bracelets d’or du poids de 100 gros chacun et il les passa à Samba N’diaye en lui disant : « C’est pour le commandant, » et cela avec une telle intonation qu’elle frappa tout le monde, même Quintin. Puis il ajouta : « J’aurais envoyé un cadeau pour le gouverneur, mais j’ai appris que Faidherbe (_sic_) qui t’a envoyé était parti de N’dar (Saint-Louis) et comme je ne connais pas le nouveau gouverneur, que je ne sais pas même s’il sera bon pour moi, je n’envoie pas de cadeau avant le retour de mon envoyé.

« Je saurai alors ce que je dois faire. »

Insister c’eût été avoir l’air de demander un présent pour le gouverneur ; je ne crus pas devoir le faire.

La conversation alors continua, générale et sans but bien arrêté ; mais cependant Ahmadou, à un moment, me dit, et je le lui fis répéter, que s’il venait encore d’autres envoyés, jamais il ne les retiendrait. Je lui demandai s’il consentirait à ce que des blancs vinssent avec un canot pour descendre le fleuve. Il allait répondre quand Bobo lui parla à l’oreille, et il me dit : « Quand mes envoyés seront revenus de Saint- Louis, je saurai ce que je dois faire. »

C’était là un effet de la politique de Bobo, et je suis convaincu que si l’entreprise était tentée il y serait le seul obstacle, mais que malgré tout il réussirait à l’empêcher.

Bobo, ainsi qu’il en avait fait profession, représentait la défiance, et le soir même j’appris de Samba N’diaye qu’il avait réussi à détourner Ahmadou de faire au gouverneur ce cadeau dont il avait parlé à Samba depuis longtemps, et cela en lui disant qu’il ne tenait pas encore le canon promis.

En rentrant à la maison, je trouvai Quintin mécontent et il était en droit de l’être. L’intention d’Ahmadou avait été si évidente quand il avait dit que le cadeau était pour moi, que Quintin, quoique très- désintéressé, était blessé. N’avait-il pas, en effet, soigné la femme d’Ahmadou, les malades, les blessés ? et non-seulement il n’avait pas un cadeau, mais même pas un remercîment ; c’était trop peu, et, pour comble, Ahmadou lui faisait demander un peu du remède pour les yeux[243] avec lequel il avait guéri sa femme.

Aussi, Quintin bien que depuis longtemps il eût dit à Samba N’diaye qu’il donnerait à Ahmadou son revolver, ne crut-il pas devoir le faire tout de suite, il ne voulait pas avoir l’air de demander un présent. Quant à moi, comme Ahmadou, en me congédiant, m’avait dit que je ne le reverrais plus, je lui envoyai le fusil de Sidy et son sabre, achetés par moi à Sidy pour environ 350 francs, et mon revolver avec toutes les balles. J’ajoutai toute la poudre dont je pouvais disposer, n’en gardant que 4 à 5 kilogrammes pour ma suite.

Ahmadou fut enchanté du cadeau, mais il demanda pourquoi le docteur, ainsi qu’il l’avait dit depuis longtemps, ne lui donnait pas son pistolet. Samba N’diaye lui répondit assez crûment de lui-même que Quintin avait été blessé de ne pas recevoir même un remercîment.

« Allons donc ! dit Bobo, mais il est payé pour soigner les malades. »

Dès que cette réponse me fut rapportée, je renvoyai Samba N’diaye dire de ma part à Ahmadou que je ne lui demandais rien, non plus que Quintin, mais qu’il fallait bien qu’il sût qu’en soignant les malades et blessés, Quintin avait agi spontanément, qu’Ahmadou lui avait toute obligation, vu que je n’eusse pu le lui ordonner s’il ne l’eût pas voulu, et qu’il n’était payé que pour me soigner, moi et mes hommes.

Puis je chargeai Samba d’ajouter, comme de lui-même, que, dans son intérêt même, Ahmadou ne devrait pas laisser partir mes laptots sans les habiller, comme il le faisait d’habitude, parce qu’ils ne manqueraient pas de s’en plaindre au Sénégal aux autres noirs.

Il répondit vaguement. Bobo avait passé par là.

Ce ne fut qu’au moment du départ que le docteur se décida de lui-même à envoyer son pistolet à Ahmadou ; et j’affectai, quant à moi, de ne plus lui en parler. Dès qu’Ahmadou le reçut, il lui envoya en retour, ou en payement si l’on veut, un cadeau de 50 gros d’or (environ 625 francs).

Telle fut la fin de mes relations directes avec Ahmadou.

[Décoration]

[Note 234 : On sait qu’un fait semblable s’était déjà vu à Ségou après la mort de Dékoro, assassiné par ses captifs.]

[Note 235 : Assama, chef de Grand-Bassam. Amatifou, chef d’Assinie.]

[Note 236 : Pour les noms des jours et des mois, on a adopté les mots arabes dans toutes les langues de ces contrées.]

[Note 237 : Akraïjit est un des Ksours qui composent l’oasis de Tichit ; il est situé à l’E. de cette ville, à petite distance.]

[Note 238 : A ce sujet, le compagnon du Maure eut peur qu’Ahmadou ne fût fâché de ce que Cheick Ould Abd Daïm m’avait parlé de la lettre. Ahmadou eût voulu la tenir secrète, et je la lui avais fait réclamer ; ce Maure vint avec le schérif me prier de dire que c’était le schérif qui m’avait fait connaître l’arrivée de cette lettre, disant qu’on n’oserait rien faire à un schérif.]

[Note 239 : Sorte de voile fabriqué dans le pays avec du coton très-fin (espèce de mousseline).]

[Note 240 : Rapprocher ce récit de celui des Maures. (Voir aux instructions)]

[Note 241 : Elimane Donaye (le chef de Donaye, village des bords du Sénégal, près de Podor).]

[Note 242 : A l’importance du cadeau.]

[Note 243 : Solution de nitrate d’argent cristallisé.]

CHAPITRE XXXVIII.

Je fais mes adieux. — Départ nocturne de Ségou-Sikoro. — Séjour à Dougou Kounan. — Je suis confié à Mahmadou Abi. — Bobo ministre d’Ahmadou. — Départ et passage du fleuve à Ségou-Koro. — Voyage le long du fleuve. — Arrêt à Morébougou. — Les captifs retournent. — Les puits desséchés et les abeilles altérées. — Kéréwané. — Toubacoura. — Le fer. — Difia. — Route pénible sans eau. — Captifs morts de soif. — Villages révoltés. — Médina. — Maréna. — Route continuelle jour et nuit. — Soso. — Prise du village par trahison. — Massacre des habitants. — Les effets de la propagande musulmane. — Arrivée à Marconnah. — Toumboula. — Une razzia des Massassis. — Massacres des prisonniers. — Pas de repos. — Départ pour Ouosébougou. — Course effrénée. — Djolo. — Souvenir de Mongo Park. — Repos à Ouosébougou.

4 mai 1866.

Le lendemain 4, j’allai faire mes adieux, qui furent accompagnés, chez tous ceux dont j’avais eu à me louer, de promesses de cadeaux, et comme j’étais sur mon départ, je fus non-seulement bien reçu, mais quelques- uns me montrèrent même de l’effusion ; c’est ainsi qu’Oulibo me confia que Bobo perdait Ahmadou aux yeux de tous les Talibés, et que quant à lui il n’était pas sans crainte sur leur avenir à tous si Ahmadou continuait à écouter ce mauvais conseiller en tout et pour tout.

5 mai 1866.

Le 5 mai, le schérif marocain venait m’apporter un pain de sucre, qu’Ahmadou lui avait donné pour sa route, et il me demandait de le prendre sous ma protection, car il partait seul avec un cheval présent d’Ahmadou et un cadeau de 340 gros d’or (le gros vaut 12 fr. 50 c.)

Je lui promis de faire ce que je pourrais et le confiai à Mamboye, qui seul de mes hommes parlait l’arabe et qui, du reste, s’entendait très- bien avec lui.

Ce même jour Ahmadou fit un dernier palabre avec les Talibés du Diomfoutou, qui ne sortirent de chez lui que vers cinq heures et demie. Déjà on disait que nous ne passerions pas la nuit à Ségou. Il était certain que Mahmadou Abi partait avec nous. Ses bagages étaient au bord du fleuve, prêts à être embarqués en pirogue. Je fis préparer tous les miens ; mais, malgré mes ordres, mes hommes ne se décidaient pas à se préparer eux-mêmes : ils ne pouvaient encore croire à ce départ tant remis ; il leur semblait impossible qu’eux, qui s’étaient battus pour Ahmadou, qui avaient eu l’un des leurs tués pour sa cause, il les laissât partir sans cadeau, sans même un vêtement pour se couvrir, car, à part ce qu’ils avaient sur le dos, la plupart partaient leur sac vide. Pourtant rien n’était plus vrai.

La nuit était arrivée au milieu de mes préparatifs ; tous mes ustensiles étaient au milieu de la cour avec les bâts d’ânes tout chargés, mes cantines et tout cela bien mal disposé. Pour décider mes hommes, j’envoyai Samba N’diaye chez Sidy Abdallah aux renseignements ; il répondit que nous ne coucherions pas à Ségou. Vers 10 heures du soir, Ahmadou lui-même l’affirma. A minuit, tout étant prêt, je me jetai sur une natte et pris un peu de repos.

Ce ne fut qu’à deux heures du matin qu’Ahmadou fit appeler Samba pour me faire dire d’aller coucher à Ségou-Koro.

Nous commençâmes à charger les bagages avec le plus d’ordre possible. Bien que ce fût au milieu de la nuit, plusieurs voisins prévenus vinrent me faire leurs adieux d’une façon touchante, et il reste évident pour moi qu’en me faisant sortir à pareille heure, Ahmadou avait voulu éviter aux Talibés l’émotion d’un pareil départ, craignant qu’ils n’eussent désiré me suivre et peut-être aussi qu’ils ne succombassent à la tentation.

6 mai 1866.

Vers trois heures et demie j’étais en route, et lorsque le jour parut, le 6 mai 1866, j’avais quitté Ségou-Sikoro pour n’y plus rentrer. A Ségou-Koro, je fis décharger les animaux ; mais à peine mes bagages étaient-ils à terre qu’Amadi Boubakar de Kouniakary vint me dire de continuer jusqu’à Dougou Kounan, où se trouvait déjà Mahmadou Abi[244]. J’allai donc camper à ce village sous de beaux arbres, puis j’allai saluer ce prince. C’était, de tous ceux de Ségou, celui que j’avais le moins bien traité en cadeaux, et cela à cause d’une certaine fierté qui me déplaisait en lui ; ses demandes avaient l’air d’ordres, et je les refusais presque toujours. Malgré cela, il me fit très-bonne figure.

J’appris qu’Ahmadou, la veille, était sorti vers le soir pour le mettre en route jusqu’à Ségou-Bougou, puis qu’après il était rentré palabrer avec les chefs qui partaient avec nous.

Avec le jour je vis arriver bien du monde. D’abord ceux qui partaient puis leurs amis, les nôtres, San Farba entre autres, puis enfin Samba N’diaye nous apportant, de la part d’Ahmadou, un pain de sucre pour la route.

Nous passâmes ainsi toute la journée du 6 mai à recevoir des visites, ignorant encore quand nous partirions, et quels étaient ceux qui venaient avec nous jusqu’à Saint-Louis.

7 mai 1866.

Ce ne fut que le 7 au matin que Badara arriva. Il n’emmenait pas d’armée, car l’escorte de 200 hommes était pour Mahmadou Abi jusqu’à Nioro et non pour lui ; mais Ahmadou lui avait donné plusieurs ânes chargés de soufre, de pierres à feu, et il partait content. Tambo, chargé d’une mission dans le Diombokho, ne venait pas à Saint-Louis et s’en consolait en pensant qu’il allait revoir son village de Tiguine, ses femmes et ses enfants. Je parle avec d’autant plus de plaisir de cet homme que, jusqu’au jour de notre séparation, à Nioro, il s’est montré pour nous bon, serviable et dévoué à l’occasion.

Bobo, arrivé dès le matin avec quelques princes, était en conférence avec Mahmadou Abi. Plus tard il me firent appeler, et Bobo, prenant la parole, me dit qu’il avait été chargé par Ahmadou de venir me mettre en route ; qu’il me remettait entre les mains de Mahmadou Abi jusqu’à Nioro et que ce prince veillerait sur moi comme l’avait fait son _frère_ (cousin) Ahmadou ; qu’à Nioro il me donnerait une escorte jusqu’à Médine, et que d’après les ordres d’Ahmadou on me respecterait partout sur ma route comme on l’avait fait à Ségou. Puis il me présenta Ali Abdoul comme envoyé par Ahmadou au gouverneur, en me le recommandant à partir du jour où il aurait quitté le territoire d’El Hadj, et lui remit devant moi ses lettres de créance.

Enfin il me présenta le vieux schérif marocain en me disant qu’il était comme un frère pour Ahmadou, qui me demandait comme une grande faveur de me charger de lui et, s’il était possible d’obtenir cela, de demander au gouverneur du Sénégal de le rapatrier par bâtiment à vapeur.

Tout cela fut noyé dans un verbiage incroyable, et enfin on me dit de faire mes derniers préparatifs parce qu’on allait traverser le fleuve.

Sauter sur mon cheval ne fut que l’affaire d’un instant, et quand notre colonne remonta à Ségou-Koro pour prendre le gué, je ne pouvais me contenir. Par des mouvements nerveux plus forts que ma volonté j’étreignais mon cheval et j’eusse voulu lui donner des ailes. La pauvre bonne bête caracolait, piaffait comme si elle n’eût pas eu devant elle une longue et pénible route pour laquelle j’eusse dû la ménager.

Nous descendions dans le lit du fleuve, où des Somonos, dans l’eau jusqu’au cou, jalonnaient le passage du gué.

Il fallut, avec une pirogue, transporter tous les bagages. Les ânes nageaient, nous avions de l’eau jusqu’aux genoux sur nos chevaux, mais qu’importe ? nous partions. Je serrai une dernière fois la main des princes, et même, je crois, celle de Bobo, venu avec eux pour empêcher qui que ce fût de franchir le fleuve et de nous suivre, et je m’élançai joyeux dans l’eau. Peu après je reprenais ma course folle sur les bancs de sable de la rive gauche et je pouvais remarquer nombre de gens dont la joie, moins démonstrative, n’était pas moins vive que la mienne.

7, 8 et 9 mai 1866.

Le 7 et le 8, nous longeâmes le fleuve, suivant en sens inverse la route que j’avais parcourue en rentrant de Dina, et le 9 au matin nous campions à Morébougou, petit village situé à peu de distance de Yamina. Pourquoi n’allait-on pas à Yamina ? Tout le monde le devinait. On craignait la désertion en masse des Talibés et des Sofas qui s’y trouvaient. Tierno Abdoul Ségou avait fait fermer dès la veille au soir toutes les portes et était venu avec une faible escorte nous attendre à Morébougou. Il avait à remplir là une mission d’Ahmadou.

Il ne s’agissait de rien moins que de faire retourner à Ségou tous les captifs, femmes et enfants en bas âge, qui encombraient notre colonne, et dont la plupart venaient d’être donnés par Ahmadou aux Talibés qui partaient. On alléguait que nous allions parcourir une route sans eau, qu’ils périraient tous, et que d’ailleurs les Talibés les retrouveraient à leur retour.

Ce débat ne m’intéressait qu’indirectement, puisque je n’avais pas de captifs ; mais il nous retardait, et il me fallut passer toute l’après- midi à gémir dans un village sans eau, présage terrible de ce qui nous attendait : tous les puits du village étaient presque à sec ; une eau rougeâtre, épuisée au fur et à mesure qu’elle suintait de la terre, ne suffisait pas à désaltérer les chevaux et les hommes de notre colonne. Des millions d’abeilles, pressées par la soif, envahissaient l’orifice de ces puits et bourdonnaient autour de ceux qui allaient chercher là quelques gouttes du précieux liquide. Dès qu’on tenait une calebasse à demi pleine, elles couvraient toute la surface mouillée, pompant l’humidité qu’y avait déposée l’eau et disputant à coups d’aiguillons aux chevaux et aux hommes cette eau trop rare.

Je fus obligé d’acheter une corde, la mienne étant trop courte, et de passer trois heures à défendre l’orifice d’un puits pour faire boire nos chevaux et nos mulets ; quant aux ânes, il n’en fut presque pas question.

Pendant ce temps, le vieil Abdoul et Mahmadou Abi discutaient avec l’escorte ; ils avaient affaire à des mécontents ; de plus, les Talibés, à qui on avait promis des boubous à leur passage à Yamina, étaient furieux de n’en pas avoir ; je commençais à craindre un long retard dans cet affreux endroit où je ne pus rien me procurer à manger. Mais heureusement tout finit par s’arranger, les captives furent renvoyées à Yamina sous escorte et nous pûmes partir avant que le soleil fût couché.

Nous étions presque à jeun, car nous n’avions mangé depuis la veille qu’un peu de couscous trempé avec une boîte de julienne aigrie, conservée précieusement depuis trois ans pour notre retour.

Huit de ces boîtes, représentant chacune un repas, et cinq petites boîtes de sardines étaient le reste de nos provisions de 1863, que j’avais eu la constance de garder pour cette route. J’eus plusieurs fois l’occasion de m’en féliciter.

Cette première marche, et je dis première parce que ce ne fut qu’en quittant Morébougou que je pus me dire en route, et que je ne craignis plus qu’on courût après nous pour nous faire retourner, cette première marche, dis-je, ne fut que pénible. On marcha presque toute la nuit et nous vînmes camper ou plutôt nous arrêter derrière le village de Kéréwané, que je reconnus aux nombreux aboiements de ses chiens, sans doute les mêmes qui, à mon premier passage, m’avaient fait maudire ce séjour. Nous avions passé à distance de tout village, cheminant dans les broussailles, car la route était loin d’être sûre.

Dès que les ténèbres se dissipèrent, je pus voir que chacun, comme nous d’ailleurs, s’était couché où il se trouvait. Mahmadou Abi n’avait pas donné d’ordre. Mes laptots d’eux-mêmes avaient déchargé les mules, les ânes s’étaient couchés avec leur charge sur le dos, et nous, étendus sur une simple toile, par terre, avions dormi quelques heures la bride de nos chevaux dans la main.

10 mai 1866.

Les habitants notables du village vinrent saluer le prince, qui ne tarda pas à se remettre en route dès qu’hommes et bêtes se furent désaltérés, et en deux heures et demie de marche, le 10 mai, nous arrivâmes à Toubacoura, vers 9 heures.

C’est un grand village soninké qui, au milieu de ce pays dévasté, où les villages habités étaient aux trois quarts ruinés, avait un aspect de prospérité. Ce n’est pas cependant qu’il n’eût eu à subir des attaques des razzias. Mais sa population était unie, commerçante ; elle avait montré de l’énergie, et l’almami de ce village avait réussi à se maintenir.

On m’envoya loger chez un cordonnier fort riche, dans la cour duquel je trouvai un puits, la dernière bonne eau que je dusse boire jusqu’au Sénégal.

Massiré Diula, que j’avais chargé de vendre certaines marchandises, notamment de l’ambre, avait longtemps séjourné dans ce village et y avait beaucoup parlé de moi. Toute la ville vint me voir et je retrouvai là de ces types soninkés que j’avais déjà signalés à mon voyage d’aller au village de Tiefougoula, tant pour la beauté des femmes que pour leur amabilité. Beaucoup vinrent m’apporter du lait et du miel ; quelques grains de corail menu ou d’ambre, que j’avais conservés à tout hasard, les récompensèrent. Un morceau de sel remercia mon hôte, et je pus faire là une belle provision de gourous pour la route, au moyen des cauris que j’avais emportés.

J’espérais, en voyant le bon accueil de ce village, que Mahmadou Abi se déciderait à y passer la nuit, afin de laisser manger et reposer tout le monde. J’avais défait tous mes bagages, nous nous étions baignés, nettoyés, quand on vint nous dire de la part du prince qu’il me demandait de lui prêter une tente de campement pour envelopper des paquets de soieries et de beaux vêtements qu’Ahmadou envoyait en cadeau à Nioro, et en même temps il me faisait dire de charger mes bagages, qu’on allait partir.

Bien qu’à peine reposé, cela ne me parut pas dur, tant j’étais pressé. Je ne regrettais qu’une chose, c’était de ne pouvoir, comme en venant à Ségou, noter ma route, minute par minute et avec le soin que j’y avais apporté. Mais pendant quelque temps notre route de retour allait suivre la première, dont les positions bien déterminées devaient me servir de jalons.

C’est ainsi qu’en quittant Toubacoura, on se dirigea sur Difia. Nous traversâmes un ou deux petits villages situés entre des collines de roches rouges, toutes ferrugineuses ; des forgerons fondaient du fer dans ces hauts fourneaux de noirs que Lambert a décrits dans son voyage au Fouta Djallon.

Ici, point de mines ; c’est au ras du sol qu’on attaque la montagne dont on ne prend que les pierres désagrégées[245]. Le fer s’y présente quelquefois sous la forme de sanguine et de différents autres minerais qui donnent un excellent fer, très-doux, et qui aurait, je crois, des qualités supérieures au point de vue de la fabrication de l’acier fondu. Nous ne nous arrêtâmes pas du tout, et à nuit tombante nous arrivâmes à Difia qui fut pris d’assaut ; on se logea dans la ville et au dehors. Mahmadou Abi avait donné l’ordre de camper dehors, bien qu’un orage se préparât. Mais nous en fûmes quittes, lui, nous et ceux qui lui obéirent, pour de la poussière et quelques larges gouttes d’eau. On alluma des feux et on se sécha.

Naturellement, on mangeait ce qu’on trouvait. Mais nous nous étions restaurés convenablement la veille à Toubacoura ; nous pouvions aller quelques jours avec le couscous et nos boîtes de conserves.

11 mai 1866.

A six heures et demie, nous quittions Difia et c’est alors que nous commençâmes réellement les misères indicibles du voyage de retour. A partir de là nous abandonnâmes les chemins frayés. Vers sept heures, nous étions dans l’alignement de Banamba et de Kiba. A huit heures et demie, nous traversions un petit village désert, qu’on me dit s’appeler Dancolo. Jusqu’à onze heures et demie, nous cheminâmes sans rencontrer d’apparence de village, mais à cette heure nous traversâmes divers lougans dans lesquels des arbres abattus, des feux allumés, de nombreux pas d’hommes marquaient qu’on y avait travaillé peu de temps avant notre passage. On aperçut même un homme, et comme j’étais devant avec les guides, je l’entrevis passant à la course dans les broussailles. Des cavaliers se lancèrent à sa poursuite, mais à la faveur du terrain il s’échappa, entra dans des fourrés où l’on ne se hasarda pas, et l’on fit bien, car il est probable qu’on y eût trouvé tous les travailleurs des lougans, qui nous auraient accueillis à coup de fusil. Le village, d’ailleurs, n’était pas loin, et il était révolté. Nous en vîmes les toits, et l’un de nos cavaliers, pressé par la soif, s’en étant approché, fut reçu par une détonation qui indiquait suffisamment les intentions qu’on nourrissait à notre égard.

J’ai dit que la soif commençait à se faire sentir. Nous n’en souffrions pas encore, mais parmi les piétons, ceux qui n’avaient pas de peau de bouc et dont les maîtres ne se donnaient pas la peine de venir en arrière les faire boire, tiraient la jambe et la langue, car le noir supporte encore moins la soif que le blanc, et c’est une remarque que j’ai pu faire dans nos armées régulières du Sénégal aussi bien que dans mon voyage.

Mahmadou Abi, que je rencontrais souvent, était pressé d’arriver à l’eau, qui était encore loin, et lorsque, vers une heure et quart, nous fûmes près de Touta, que nous laissions à gauche, et que les guides avouèrent qu’ils s’étaient trompés de route, il manifesta son impatience. J’observais ces symptômes non sans inquiétude, car, bien que j’eusse recommandé aux laptots de ménager leur eau, qu’ils portaient sur les ânes, leur provision était presque épuisée, et pour ne pas succomber à la fatigue, ils montaient sur ces animaux, qui faiblissaient sous ce surcroît de charge.

Enfin, on fit une halte, et lorsqu’on se remit en route, on put constater qu’il y avait de nombreux retardataires. On fit retourner quelques cavaliers pour les faire rallier et l’on partit.

La route parut longue à tout le monde. Je n’avais pour porter l’eau qu’une petite peau de bouc, contenant deux litres et demi, que je suspendais à ma selle ; elle était vide depuis midi, car la chaleur était accablante, et je ne pouvais la supporter qu’à la condition de boire beaucoup. Aussi je souffrais considérablement, et, voulant éprouver jusqu’où pourraient aller mes forces quant à la soif, je me bornai à faire mettre en réserve environ six litres d’eau que je confiai à Bakary Guëye et je me passai de boire. Vers trois heures et demie nous arrivâmes devant Médina. Ce grand village, où j’avais passé une nuit en venant, était aujourd’hui complétement désert. Nous cherchâmes vainement tout autour quelques trous de puits ou de mares, et il fallut continuer jusqu’à un marigot situé à une demi-heure de là, vers l’ouest. Les chevaux s’y précipitèrent, et quoique cette eau fût couverte d’une couche verte, nous nous hâtâmes de remplir nos peaux de bouc avant que tout le monde, en s’y jetant, ne l’eût changée en une boue épaisse, qui fut le lot des derniers arrivés.

Nous fîmes là une assez longue halte, pendant laquelle la plupart des retardataires nous rallièrent, grâce à la précaution qu’on eut de renvoyer des cavaliers leur porter à boire. Cependant, sur une vingtaine qui manquaient, quatre ne reparurent pas, et le soir nous apprîmes qu’ils étaient tombés morts sur la route. Dans ce cas, l’agonie n’est pas longue : nos laptots avaient assisté à ce triste spectacle. Vainement ils avaient tenté de secourir un de ces malheureux ; sa bouche était sèche, sa langue enflée et noirâtre, il était tombé au coin d’un buisson, il râla quelques instants et ce fut fini. Cette leçon terrible porta ses fruits : à partir de ce moment nos hommes furent moins prodigues de leur eau, tant envers les autres que pour eux-mêmes, et ce fut heureux, car s’ils avaient continué à agir comme précédemment, dans les jours de marche qui nous attendaient, ils eussent sans doute succombé l’un après l’autre.

Les malheureux, qui étaient tombés en route étant des captifs, on se borna à ramasser leurs bagages et leurs vêtements, et on laissa aux bêtes féroces et aux vautours le soin de leur donner une dernière demeure.

Après une longue halte, on se remit en route, car l’eau du marigot était presque tarie, ce qui restait n’était que de la boue, et l’on alla vers l’ouest jusqu’à Maréna, petit village désert, à côté duquel nous trouvâmes une grande mare. Là, tout le monde et tous les animaux purent boire à leur soif, et j’eus le temps de faire à la hâte tremper un peu de couscous avec de l’eau, ce qui fut notre souper et notre seul repas depuis la veille jusqu’au lendemain. Vers 6 heures et demie nous repartîmes, pressés par la nécessité d’aller chercher un village ami et d’échapper aux Bambaras qui auraient pu nous poursuivre, ou de prévenir par une marche rapide ceux qui se fussent rassemblés pour nous empêcher de passer, si la nouvelle de notre passage eût eu le temps de se répandre ; c’était à craindre, puisque nous avions été vus par des villages révoltés.

Cette crainte de nous voir couper la route par les révoltés avait été, du reste, un des nombreux motifs qui avaient empêché Ahmadou de nous faire partir plus tôt : et ce n’était pas une crainte chimérique. Il était évident que c’était à nous qu’on en voulait pour créer des embarras à Ahmadou, puisque quand Bakary Guëye cherchait à Ouosébougou à venir nous rejoindre, les Bambaras l’ayant appris, avaient envoyé une armée fermer la route de Toumboula, nuit et jour, pendant très- longtemps.

Toujours est-il qu’on repartit à 6 heures et demie du soir et qu’on marcha vers le nord. On passa Fignan, Moroubougou, visités à mon premier voyage ; mais à cet endroit on quitta les sentiers, et les guides ne tardèrent pas à se perdre dans les épines et les broussailles. Hommes, chevaux, tout le monde souffrait, et les souffrances sont bien vives quand, depuis plus de vingt-quatre heures, on n’a rien mangé. On marchait pas à pas, les branches déchiraient le visage et les habits. Enfin, à 11 heures, Mahmadou Abi, sur les sollicitations pressantes des Talibés qui l’accompagnaient, et dont quelques-uns lui étaient donnés par Ahmadou comme mentors, se décida à faire arrêter. Pendant une demi- heure les guides cherchèrent le sentier qu’ils avaient perdu, mais ce fut en vain, et à 11 heures et demie tout le monde dormait afin de remplacer par le sommeil un souper absent. Hommes et animaux, tout était harassé, les chevaux se couchaient sur le flanc, la tête étendue par terre. Nos ânes, même les plus turbulents (et l’un entre autres surnommé Sadiadé, qui faisait toujours des cabrioles désopilantes), étaient tous calmes, et nous, suivant l’exemple commun, nous décrochâmes de l’arçon de la selle, sans desseller nos chevaux, notre morceau de tente-abri, et, l’étendant par terre, nous nous jetâmes dessus, tenant à la main les brides de nos sauveurs. Il y avait dix-sept heures que nous n’avions, pour ainsi dire, pas quitté la selle du cheval.

12 mai 1866.

Au jour, on chercha la route et on la trouva. Aussitôt on repartit, et vers dix heures et demie nous approchions avec précaution de Soso, village visiblement habité. Nous avions ramassé en chemin quelques ânes qui broutaient, et je crois même quelques captifs, des bagages. La colonne souffrait de la soif, la nuit avait épuisé l’eau des outres ; il fallait boire à tout prix, et l’eau était dans le village, qui était révolté depuis longtemps. Qu’allait-on faire ? D’abord, Badara voulut s’avancer, mais ses Talibés l’en empêchèrent ; il était à craindre qu’il ne reçût un coup de fusil. Un d’eux, à distance, entama conversation et chercha à amadouer les gens du village par des paroles de paix. Nous n’apercevions que trois ou quatre têtes d’hommes au-dessus d’une porte barricadée. Ils étaient armés, mais avaient plutôt l’air de chercher à parlementer qu’ils ne montraient une attitude hostile. Alors on s’avança peu à peu, et Ali Abdoul, qui les connaissait depuis longtemps, leur affirma qu’on ne leur voulait pas de mal, qu’on savait qu’ils n’avaient _mourti_ que parce qu’ils avaient eu peur des Bambaras révoltés et, du reste, qu’on ne leur demandait que de l’eau. « Oui, dirent-ils, mais vous n’entrerez pas. — Soit, dirent nos gens. Du reste, si l’un de vous veut venir trouver Mahmadou Abi, vous verrez bien comme il sera reçu. » Le chef du village donna dans ce piége. On entrebâilla la porte, et il vint avec son fusil près de Mahmadou Abi, resté sous un arbre. En approchant, on voulut lui enlever son fusil ; mais comme il tremblait, il s’y cramponna et Mahmadou lui dit : « N’aie donc pas peur, on te le laissera. Tiens, en veux-tu deux, trois ? » Et cela disant, il lui en fourrait sur les bras. Le chef alors se rassura et trouva une certaine verve pour faire des protestations de fidélité, pour s’excuser d’avoir cédé à la pression des révoltés. Mahmadou Abi lui dit : « C’est bien ! tu as confiance dans Ali Abdoul. Eh bien ! tu vas retourner avec lui et dire aux gens du village que je ne leur veux pas de mal, au contraire. Combien êtes-vous ? — Cinq hommes. — Eh bien ! tu vois, je pourrais prendre ton village par force, mais je ne veux que de l’eau. »

Tout d’abord on avait répondu du village que les puits étaient à sec. Mais alors reprenant confiance, ce malheureux lui dit : « Ah ! nous avons un puits où l’eau ne finira pas ! »

Et il rentra dans son village avec une confiance apparente ou simulée et dit d’ouvrir la porte. Quelques hommes alors entrèrent, et pendant que les uns couraient aux puits, d’autres parcoururent le village. Tout entier à la préoccupation de faire boire tous mes animaux et de remplir les outres pour la route, je ne m’occupais que de cela, et comme j’étais pourvu de cordes et de seaux en cuir, la chose allait bien et je pus même rendre service à plusieurs, et entre autres au vieux schérif qui, au milieu de cette foule, était bousculé comme le premier captif venu. On avait recommandé de se hâter. Je ressortis du village d’autant plus précipitamment qu’on criait que Mahmadou était en route et que plusieurs Talibés étaient envoyés par lui pour chasser tout le monde hors du village.

Quand je le rejoignis, un spectacle horrible s’offrit à ma vue. Cinq hommes étaient étendus sans vie, mutilés ; la tête n’avait pas été détachée du corps et portait la marque de nombreux coups de sabre. A côté, onze femmes attachées en file représentaient le reste de la population de ce village qui avait entièrement succombé, à l’exception d’un tout jeune homme qui, défiant à juste titre, s’était enfui par les derrières du village dès qu’on en avait ouvert les portes.

Je ne pus m’empêcher de témoigner mon horreur pour la trahison infâme et le manque de parole dont on avait usé pour prendre ces malheureux, et je m’en expliquai à Tambo Bakiri, qui me répondit : « Ce sont des Keffirs, tous les moyens sont bons avec eux. » Telle était l’opinion d’un homme bon au fond, qui avait passé vingt ou vingt-cinq ans dans le contact des blancs. Voilà un des effets d’une religion de fanatisme sur des peuples simples et ignorants. Et qu’on vienne maintenant chanter les effets civilisateurs de la religion musulmane sur les noirs ! qu’on vienne applaudir à son envahissement, y encourager même ! Nous répondrons par ce que nous avons vu, par des villes détruites, des pays jadis florissants aujourd’hui en ruine, par le meurtre, le viol, la famine et tous les crimes que nous avons vus, et nous laisserons après chacun libre de garder son opinion ; car, en vérité, de pareilles choses ne se discutent pas.

Nous nous mîmes en route à midi. Un de nos ânes ne portait plus sa charge, il ne pouvait marcher. Je fis demander à Mahmadou l’autorisation d’acheter l’un de ceux qu’on avait pris au village, où l’on avait ramassé poules, chèvres et tout ce qu’il y avait. Il m’en fit cadeau.

Notre route passa d’abord, comme en venant, à Coro et Tominkoro ; mais environ une heure avant d’arriver à Ouakha nous fîmes un grand détour, car on disait ce village révolté ainsi que plusieurs autres de ce côté. La nuit nous surprit dans les broussailles, et ce ne fut que vers dix heures et demie que nous campâmes à une mare immense où le chant des grenouilles, cette musique céleste pour le voyageur égaré, dit Mongo Park, nous conduisit. Nous étions à quelques minutes de Marconnah. C’était enfin un village ami.

13 mai 1866.

Après tant de fatigues on pouvait espérer du repos ; mais à sept heures et demie on repartit encore, et, laissant Tikoura sur notre droite, nous parvînmes, par une route à travers les broussailles, à Toumboula. Quelques heures à peine séparent ces deux villages, et entre eux, Tikoura, à droite, et deux autres villages étaient révoltés. Cela peut donner une idée de la situation politique du pays, et notre séjour à Toumboula acheva de nous éclairer.

A Marconnah, j’avais fait demander à acheter du mil ; on m’avait ri au nez en me disant que depuis six mois il était impossible d’en trouver un seul grain dans ce village. On y mangeait des feuilles.

En approchant de Toumboula, nous rencontrâmes quelques captifs et gens du village travaillant aux champs. J’étais en avant avec Badara et le guide : le pauvre vieux chef était impatient de revoir son village : aussi sa joie muette, dès qu’il l’aperçut, fut attendrissante. Ces gens qui travaillaient aux champs, et dont le premier mouvement en nous voyant avait été de fuir, vinrent, dès qu’il fut reconnu, l’entourer ; ceux qui étaient au village sortirent pour aller au-devant de lui ; il fut reçu en triomphe et avec une vraie joie. Presque aussitôt les femmes de sa case commencèrent à chanter, à danser, ce qui ne s’était pas vu depuis longtemps dans ce lieu.

Quant à moi, j’étais effrayé littéralement. Les cinq sixièmes de la population avaient disparu. On ne voyait presque plus d’enfants ; les hommes avaient des figures décharnées. La misère était partout, on ne parlait pas de mil ; aussi fallait-il peu songer à nous réconforter.

Néanmoins, je me préparais à passer la journée dans ce village et au moins à me reposer des fatigues de la route passée, avant de tenter celle de Ouosébougou, quand Mahmadou Abi me fit prévenir qu’on partirait le même soir.

Je lui fis répondre que j’étais prêt, mais qu’hommes et bêtes étaient bien fatigués, et que je ne savais pas s’ils pourraient suivre. J’étais forcé d’abandonner deux ânes. Mahmadou, pour toute réponse, dit qu’on allait me donner un autre âne, et que si mes hommes ne pouvaient plus marcher il les ferait porter par les Sofas à cheval ; que je ne m’inquiétasse de rien, qu’il ne permettrait pas que rien de ce qui était à nous restât en route.

Dès lors je n’avais plus d’objections à faire, et, suivant le désir de Badara, je m’occupai de lui vendre contre quelques gros d’or les ânes qui ne pouvaient plus marcher, le sel que j’avais en surplus du nécessaire, mes cauris qui, au delà de Toumboula, ne pouvaient plus servir et, en un mot, tout ce qui pouvait alléger mes bagages. Nous avions devant nous la perspective d’une route de quinze à dix-huit lieues à faire à travers des broussailles pour éviter Marena, Médina et Guigué, tous villages révoltés. Après les fatigues de la veille et de l’avant-veille, il était prudent de ne pas se charger, sauf d’eau.

Pendant que je prenais ces mesures de sécurité, j’entendis battre le tabala du village. Je n’avais pas d’autre arme qu’une lance ; aussi ne pouvais-je songer à être partie active dans un combat quelconque. Je sautai sur le toit de ma case, et comme il dominait un peu je pus voir l’aspect de la campagne. Une razzia tombait sur les lougans ; sept ou huit cavaliers poussaient devant eux les chameaux des Maures qui nous accompagnaient, ainsi que quelques ânes, et une quarantaine de piétons avec leurs boubous jaunes couraient en divers sens après les captifs et les enfants qui travaillaient dans les champs. Les coups de fusil partaient de tous les côtés sans les inquiéter ; mais bientôt la scène changea. Tout notre monde était sorti, près de cent cinquante cavaliers étaient à la poursuite des assaillants et deux cents hommes à pied fouillaient les brousailles pour y retrouver ceux qui, désespérant de se sauver, s’y étaient cachés.

En moins d’une demi-heure, douze Bambaras tombaient sous les coups de nos hommes, et mon brave Déthié, bien qu’à pied, en prenait un vivant, qui fut amené ainsi que cinq ou six autres plus ou moins blessés.

On les interrogea et l’on sut ainsi que cette razzia était dirigée par les Massassis de Guémené (l’un d’eux était au nombre des prisonniers), qu’ils ignoraient notre arrivée, qu’ils n’étaient en tout que quarante- huit.

Après cet interrogatoire, on les livra aux Talibés pour être exécutés. Aucun d’eux n’avait la main exercée, et leurs sabres n’étant point affilés le supplice fut horrible ; un des prisonniers reçut peut être quarante coups de sabre avant que sa tête fût détachée.

Badara, bien qu’il fût mécontent de ce que Mahmadou Abi ne le consultât en rien, paraissait heureux de cet événement qui lui faisait prendre une revanche sur ses persécuteurs habituels.

Mahamadou Abi, vers quatre heures, fit envoyer à ma case la plus jolie des captives faites la veille à Soso ; il me disait que chargé par Ahmadou de pourvoir à l’habillement de mes laptots, qu’on n’avait pu leur donner à Yamina, comme on le voulait, il leur donnait cette esclave pour que le produit de la vente leur permît de s’habiller à Nioro. Je la renvoyai aussitôt, disant au prince que, bien que j’eusse regretté de ne pas voir habiller mes hommes comme Ahmadou l’avait promis, je ne pouvais accepter cette compensation contraire à nos mœurs et à nos lois ; que s’il voulait faire un cadeau à mes hommes, tout ce qu’il voudrait leur donner serait accepté avec plaisir, sauf des esclaves, qu’ils ne pouvaient vendre et qui seraient libres en arrivant à Médine.

Le soir, à six heures, nous quittâmes le village, peu restaurés, mais accablés de fatigue ; on marcha en silence jusque vers deux heures du matin sans arrêter. Depuis l’avant-veille, on avait fait tuer les cabris et les chèvres qu’on avait pillés à Soso, afin que leurs bêlements ne donnassent pas l’éveil aux villages révoltés. Avant la nuit, on fit en outre museler les chameaux, et on recommanda aux cavaliers montés sur des chevaux de ne pas s’approcher des juments. En un mot, on prit toutes les précautions possibles. Nous passâmes assez près de Guigué pour voir les feux des lougans, et nous entendîmes distinctement les aboiements des chiens qui nous sentaient de loin.

Dès que nous fûmes à quelque distance, on arrêta tout le monde ; les guides eux-mêmes n’en pouvaient plus. Par deux fois, on voulut tenter de se remettre en marche, car tous savaient la route qu’il restait à faire, et l’on sentait instinctivement que le manque d’eau allait, dès que le soleil serait levé, la transformer en un long supplice. Mais la fatigue fut plus forte que tous les raisonnements et l’on resta couché.

14 mai 1866.

Étais-je fatigué ? Oui, à coup sûr, car je dormais éveillé, si ces deux mots peuvent s’associer pour exprimer mon idée, et cependant personne plus que moi ne désirait partir ; j’allai jusqu’à tourmenter Mahmadou Abi : je lui fis observer que le soleil se lèverait bientôt, que l’eau serait chaude, et que la soif fatiguerait plus que la marche ; mais je parlais à des endormis, on pourrait presque dire des morts. Je secouais les uns et les autres, mais en vain. Enfin, au jour, on remonta à cheval, on parvint à réveiller les dormeurs et l’on se remit en marche. Bientôt nous quittâmes les épines qui nous déchiraient depuis la veille, et nous rentrâmes dans le grand chemin, bien frayé, bien battu : c’était la grande route du pays, le chemin de Guigué à Ouosébougou, où des pas nombreux attestaient qu’on avait passé la veille. Mahmadou aussitôt donna l’ordre à quelques Talibés, parmi lesquels Mahmadou Alpha et Amadi Boubakar, de prendre l’avance de toute la vitesse possible, d’aller à Ouosébougou prévenir de son arrivée et de faire envoyer de l’eau à la colonne. Je partis avec eux, et, grâce à la vigueur de nos chevaux, qui pourtant se nourrissaient comme ils pouvaient depuis le départ, nous franchîmes en deux heures la route de huit lieues qui nous séparait d’Ouosébougou.

Si j’étais enchanté de me rapprocher aussi rapidement des bords du Sénégal, Mahmadou Alpha ne l’était pas moins ; il semblait fou de joie à l’idée qu’il allait revoir son père et les siens, qui l’attendaient à Ouosébougou, ou plutôt qui ne l’attendaient pas. La route que nous parcourions était une forêt d’arbres épineux clair-semés au milieu desquels abondait le gommier-varech. Notre faim était telle que, lorsque la rapidité de notre course se ralentissait pour laisser souffler les chevaux, nous mangions avidement ces boules de gomme qui déjà dans mon voyage chez les Maures avaient été quelquefois ma nourriture unique pendant une journée entière. Le moindre inconvénient de la gomme ainsi mangée fraîche est d’altérer considérablement, mais ma peau de bouc n’était pas encore vide, car je l’avais ménagée toute la nuit, et je pus boire à ma soif et même en donner à mes compagnons.

Il est impossible de décrire mes sensations dans cette course poussée parfois jusqu’au délire, sans ménagement de nos chevaux ni de nous. Je me grisais de l’idée du retour, sans réfléchir que nous n’étions que cinq, et que je n’avais pas d’armes en plein pays ennemi.

Nous arrivâmes ainsi, par une série d’ondulations du terrain, qui se dirigent presque de l’Est à l’Ouest et en montant par une pente très- sensible, au sommet d’une côte d’où nous aperçûmes à nos pieds, un peu plus bas, une vaste plaine, ayant une pente visible du Nord au Sud, et limitée au Nord par des montagnes peu élevées, on pourrait presque dire des collines. Là était Ouosébougou, immense village entouré d’un terrain sablonneux à perte de vue. Les murailles étaient bien fortifiées, crénelées, et disposées en crémaillère avec de nombreux bastions ; et devant les portes on voyait des réduits de défense, précaution que je n’avais jamais remarquée dans les villages aperçus jusqu’alors : un immense goupouilli entourait la ville.

Dès que nous vîmes le village nous nous élançâmes, et quelques gens qui travaillaient à couper du bois sur la hauteur s’enfuirent en poussant des cris d’alarme. Aussitôt, tous les habitants sortirent en armes, le tabala battit. Il était clair qu’on était toujours prêt et que le village avait dû résister à de nombreux assauts.

Mais bientôt nous fûmes reconnus à nos cris de : Taliba-bé, Taliba-bé Ahmadou cheickou (les Talibés d’Ahmadou), et la défense qui se préparait se changea en fantasia ; de notre côté, nous poussâmes une charge de toute la vitesse de nos chevaux, que nous n’arrêtâmes qu’à la porte du village. Nous y entrâmes précipitamment ; on alla à la case de Djolo, vieux Bambara de quatre-vingts ans passés, qui nous attendait sous son _bolérou_[246], et qui donna aussitôt des ordres pour que tous les captifs partissent au-devant de l’armée. Nous étions trempés de sueur, nos chevaux dégouttaient, et lorsqu’on apporta de l’eau, nous en bûmes jusqu’à sécher les calebasses. Puis, nous nous assîmes. Nous étions tous rendus, et mes compagnons, émerveillés de me voir résister aussi bien qu’eux, s’écriaient : _Ouaï Toubab Sagata_. (Oh ! les blancs braves !)

On raconta alors à Djolo notre voyage, et comme on causait en bambara, je ne pouvais savoir ce qu’on disait qu’en questionnant en toucouleur les Talibés : j’appris que les villages de Digna, de Guigué et de Mourdia avaient là des envoyés, venus pour faire leur soumission à Djolo.

Depuis le jour où El Hadj s’était emparé de Ségou, Djolo avait déclaré que, quoique Bambara pur sang, il ne trahirait jamais ce nouveau maître. Il avait tenu parole, et grâce à son énergique attitude, il avait rallié assez de partisans pour tenir tête à l’orage qui venait d’éprouver si cruellement ce pays. Aujourd’hui, il récoltait les fruits de sa politique, et je dois le dire, si c’était un serviteur fidèle de son roi, il y avait en lui une dignité incontestable qui excluait toute bassesse, et il savait garder à ses cheveux blancs une place honorable en face des princes.

Vers midi, nos hommes arrivèrent ; ils étaient des premiers, et cependant quelques-uns, et entre autres Samba Yoro, avaient assez souffert de la fatigue et de la soif pour que les porteurs d’eau l’eussent trouvé couché dans les broussailles. Comme on leur avait dit de porter l’eau à Mahmadou Abi qui était en arrière, ils refusèrent de donner à boire à mon pauvre Samba, et ce ne fut que quand Mahmadou Abi passa que Samba lui ayant crié qu’il ne pouvait plus aller sans eau, on lui en donna tant qu’il en voulut. Nous nous installâmes dans une maison, et je cherchai à trouver quelque chose à acheter, mais ici il n’y avait que le mil qui servît de monnaie et c’était ce qui me manquait le plus. Alors je commençai à mendier. Le docteur alla voir Djolo et obtint trois moules de mil, et de plus la certitude que Ouosébougou était bien le Wasibou de Mongo Park ; puis Djolo se rappelait, quand il était enfant, l’avoir vu passer allant au Niger, d’où il n’était pas revenu, disait-il. Le soir j’obtins quelques gouttes de lait de Mahmadou Falel, Poul du Bakhounou, auquel je les fis demander par Bakary Guëye. Mais l’hospitalité fut très-maigre, et Mahmadou Abi s’en plaignit pour son compte.

On se reposa une grande journée à Ouosébougou, et ce n’était pas trop. La plupart des Talibés se refusaient à marcher, leurs jambes étaient enflées, et notre route, une heure après le départ, ressemblait à une déroute tant on était espacé.

Pour moi, je me soutenais et j’étais constamment à l’avant-garde près des guides ; le docteur allait toujours à son allure paisible, aussi calme que s’il s’agissait de la chose la plus naturelle.

Pendant notre séjour à Ouosébougou un Toucouleur arrivant des bords du Sénégal annonça que Maba, le marabout qui maintenait la colonie sur un qui-vive perpétuel, était à Gandiole, c’est-à-dire aux portes de Saint- Louis, avec une armée, et qu’il avait nommé un roi du Cayor à Nguiguiss. Telle était l’interprétation donnée par les partisans de l’islamisme à la campagne que le gouverneur avait faite contre ce dangereux fanatique. Mais ce n’était pas de ce jour que je savais comment l’histoire se raconte en Afrique, je ne m’en émus pas davantage.

Avant de quitter Ouosébougou, orientons-nous. Du toit de ma terrasse, on me montrait Toumboula et Guigué en alignement au S. 40° E. _du monde_ ; Hofara était au N. 35° O. ; au N. 40° E., Siradian ruiné ; droit à l’Est, Mourdia, et droit au Sud, Seguébala dans le Bélédougou.

[Décoration]

[Note 244 : A Ségou Sikoro, mes observations de latitude, par hauteur méridienne tant du soleil que de la lune, m’ont fourni :

Latitude observée 13° 26′ 30″ N.

Longitude observée par distance luni-solaire. 1 observation 8° 40′ 00″ O.

Longitude déduite du lever topographique 8° 26′ 30″ O.

Longitude adoptée pour la construction de la carte générale 8° 33′ 00″ O.

[Note 245 : C’est de l’oxyde de fer terreux mélangé de silice, en rognons engagés dans de l’argile. J’en ai rapporté des échantillons ainsi que d’autres de fer magnétique et de sanguine ou oxyde de fer compacte.]

[Note 246 : Entrée de la maison.]

CHAPITRE XXXIX.

Départ de Ouosébougou. — Siradian. — Hofara. — Elingara. — Boulal. — Sekhello. — Je suis pris pour un Maure. — Bagoyna. — Marques de l’épizootie. — Route pour Touroungoumbé. — J’arrive épuisé. — Bon accueil. — Pillage des Maures. — En route sur Nioro. — Entrée triomphale. — Mustaf. — Son accueil. — La ville. — Séjour. — Tentative pour me retenir. — Position délicate de Mahmadou Abi. — Le schérif de Fez. — Visite aux frères d’El Hadj. — Je pars. — Cadeaux à Mustaf. — Échange de bons procédés avec Mahmadou Abi. — Départ de Nioro. — Médina. — Les deux Gadiaba. — Youri. — Petite pluie. — Je pars sans mes guides. — Birou. — Aspect des terrains. — Ali, notre guide, ambassadeur d’Ahmadou. — Ouagadou. — La vallée de Guidi-Oumé. — Khoré. — Le Kirigou. — Khassa. — Togno. — Fanga. — Niogoméra. — Tanganaya-Takhaba. — Niakhatéla. — Makhana. — Route en forêt. — Tornade, inondation. — Passage d’un torrent. — Mounia. — Route sur Koniakary. — Séjour dans ce village. — Tierno Moussa. — San Mody. — Situation politique du pays. — Dernière route. — Arrivée à Médine. — De Médine à Saint-Louis et en France.

15 mai 1866.

Le 15, à quatre heures, nous sortîmes de Ouosébougou, où quelques retardataires furent obligés de rester, ainsi que quelques hommes blessés le 13, à Toumboula, par la razzia des Bambaras.

Nous parcourûmes[247] deux lieues à l’Ouest, trois lieues et demie au N.-O., et nous fûmes à Siradian, village abandonné et sans puits. Ensuite on se dirigea, sans s’arrêter, au N. 35° O. pendant trois lieues et au Nord trois lieues et demie. Nous arrivâmes alors à Hofara, village de cases en paille, sans fortifications, en un mot vaste goupouilli. Il n’y avait plus d’habitants, mais il y avait encore de l’eau dans les puits, de petites tomates autour des cases, dans lesquelles on pouvait, somme toute, se reposer.

16 mai 1866.

Il était huit heures quand on y arriva, car on avait fait de nombreux temps d’arrêt pendant la nuit ; nous y restâmes jusqu’à dix heures et un quart et l’on se remit en marche par une chaleur étouffante. Nous passions vers onze heures devant Tounguel, village inhabité que nous laissions à gauche : à onze heures quarante-cinq minutes, nous étions à Elingara, que j’estimais à deux lieues et un quart de Hofara au N. 40° O. Ce village était également désert, mais dans un puits bâti en pierres sèches posées à plat, nous trouvâmes un peu d’eau. Quelle eau ! Mon cheval refusa d’en boire ! mais je fus moins difficile que lui, je me bouchai le nez et je bus.

Après avoir parcouru deux lieues au N. 63° O., nous arrivâmes à Boulal ou Boulane, vers midi et demi. Là il restait des vestiges de cases en paille. On y campa ; la chaleur était trop forte, personne ne pouvait y résister. Tout le monde peut-être dormit, excepté moi, qui étais dévoré d’impatience et qui d’ailleurs, quoique soutenu par l’idée du retour, commençais à être inquiet de ce que la nature trahissait ma volonté. Enfin, à trois heures, toujours à jeun, sauf une poignée de couscous mangée dans cette halte, nous reprîmes cette route fatigante à travers ce pays de plaines toujours ondulées dans le même sens, couvertes d’une maigre végétation, d’arbres épineux, de gommiers rabougris. Je marchais aussi rapidement qu’il m’était possible, et vers cinq heures et demie, après avoir parcouru cinq lieues au N. 80° O., j’aperçus enfin un village ayant l’apparence de la vie : c’était Sekhello, village bâti en terre, habité en majorité par des Soninkés. Un enfant qui coupait du bois se mit à fuir en me voyant. Je le poursuivis et le rattrapai ; mais en dépit de mes assurances pacifiques, il ne voulait pas m’approcher. J’avais retiré mon chapeau, mes longs cheveux flottaient au vent, mon teint était devenu couleur de brique brûlée, je portais un boubou jadis blanc. Il me prenait pour un Maure, et même quand Amadi Boubakar l’eut rejoint avec d’autres Talibés, il ne pouvait se figurer que je fusse un blanc. Je fus grondé par tous pour mon imprudence, car j’avais risqué de me faire envoyer un coup de fusil. Comme à Ouosébougou, la population, aux cris perçants de l’enfant, était sortie en masse, mais il n’y avait pas là grand monde, et il était visible que ce village avait dû souffrir. Je ne pus y trouver le moindre aliment à acheter, et comme on ne me donna rien d’aucun côté, nous en fûmes réduits à notre régime habituel. Nous mangeâmes notre dernière boîte de julienne aigrie, et nos hommes, leur couscous ordinaire.

Les plus malheureux étaient les animaux, privés de mil, et même souvent de paille, car autour du village on n’en trouvait pas, et il me fallut en voler pour ne pas les laisser périr, ne pouvant raisonnablement demander à mes laptots d’en aller couper ; les malheureux n’en pouvaient plus. Quand nous arrivâmes à ce village, plus de la moitié des piétons était restée en route.

17 mai 1866.

Ce fut sans regret que je quittai cet asile peu hospitalier, le lendemain matin ; nous fîmes trois lieues au N. 10° E., et nous arrivâmes à Bagoyna, grand village en terre, ruiné et inhabité depuis que Daouda Gagny l’avait quitté pour venir à Ségou. Cependant quelques personnes s’y trouvaient en ce moment. La plaine présentait un spectacle attristant, de tous côtés on voyait des squelettes de bœufs ou leurs corps desséchés. Aux environs des puits surtout, il y en avait énormément. D’où cela provenait-il ? On me dit qu’après l’abandon du village, les bœufs y étaient revenus par habitude, et que ne trouvant personne pour leur tirer de l’eau des puits, ils étaient morts à côté. D’un autre côté on m’affirma, tant là qu’à Nioro, que l’épizootie terrible qui avait ravagé tout le Sénégal, le pays des Maures, en même temps qu’elle sévissait en Europe, était venue jusqu’au Bakhounou, où elle s’était arrêtée, puisqu’à Ségou on ne s’en était pas aperçu.

Toujours est-il que les puits étaient presque secs et qu’on campa dans les cases du village, presque sans eau.

A trois heures, on essaya de se remettre en route pour atteindre Touroungoumbé. Sentant bien que les forces de tous étaient épuisées par les marches insensées, si elles n’eussent été nécessaires, que nous faisions depuis six jours, Mahmadou tentait un dernier effort pour amener son monde en lieu de sûreté par une marche de nuit, car une marche de jour eût été impossible.

Je sortis de Bagoyna en proie à une violente céphalalgie, et quand vint la nuit, je fus pris de saignements de nez tellement persistants, qu’il me fallut plusieurs fois descendre de cheval. Mes forces me trahissaient et tout mon sang s’en allait. Je me tamponnai les narines, je fis un suprême effort, et le lendemain, à sept heures, j’étais des premiers rendus à Touroungoumbé, en compagnie d’Ali Abdoul, qui, à mesure que nous approchions, s’attachait de plus en plus à mes pas, en attendant qu’il fût tout à fait entre mes mains.

J’avais ainsi estimé la route parcourue : trois lieues au N. 80° O., six lieues au S. 70° O., six lieues au N. 30° O., total quinze lieues parcourues en seize heures, par les cavaliers, car les piétons n’arrivèrent que vers les onze heures ou midi.

Qu’on ne croie pas ces estimations exagérées. Si je n’en avais eu la preuve en fermant mon polygone estimé à peu de chose près sur la position exacte de Médine, j’en avais une le lendemain, en arrivant à Nioro, que mon estime place juste dans le relèvement indiqué en 1864 depuis Guémoukoura, et ces relèvements, quand ils sont donnés par des gens connaissant bien le pays, surtout par des Maures, ces relèvements, dis-je, sont d’une exactitude souvent attestée par les voyageurs et qui, quant à moi, m’a toujours surpris.

18 mai 1866.

En arrivant au campement qu’on m’indiqua, je ne pouvais plus me soutenir. Je me laissai tomber sur ma natte et j’abandonnai aux gens de la case le soin de mon cheval, me bornant à dire : Faites-le boire et manger.

Touroungoumbé était un village du Kingui, très-considérable. Lieu de passage des caravanes des Maures qui vont à Ségou, c’était là qu’elles payaient l’impôt du passage, et un captif d’El Hadj, sorte de gouverneur, était préposé à la perception de cet impôt.

Aussi y fûmes-nous dédommagés en partie par une bonne réception de ce que nous avions souffert depuis huit jours ou plutôt depuis notre départ de Toubacoura, dernière étape hospitalière dont j’ai gardé le souvenir. Nous passâmes la journée tout entière en cet endroit, tant par force que pour attendre les retardataires ; j’appris, en effet, que plusieurs n’étaient arrivés que le soir et avaient été pillés par des Maures amis qui campaient à petite distance de Touroungoumbé : mais pour qui connaît les mœurs des Maures, cela n’a rien d’étonnant, et la seule chose remarquable, c’est qu’ils n’aient pas tué, afin d’empêcher toute dénonciation, de la part de ceux qu’ils venaient de piller.

Toujours est-il que le soir tout le monde fut rallié, et ce ne fut qu’à la nuit, après un souper convenable, que nous pûmes prendre un vrai repos, car tout le jour une curiosité bienveillante avait fait envahir notre maison par tout le village, impatient de voir ces blancs extraordinaires qui pouvaient faire tout ce que les noirs font et plus encore. Le fait est que nos amis, en exagérant nos qualités, notre savoir et notre bravoure, nous avaient élevés sur un piédestal tel, que, si je me fusse avisé de faire le salam, j’aurais passé pour un grand marabout, parce que je savais déchiffrer quelques mots d’arabe et écrire à peu près au moyen des caractères de cette langue, et je ne suis pas bien sûr qu’un jour ou l’autre on ne dise pas que j’ai gagné des batailles à moi tout seul, avec toutefois mon pistolet à six coups, qu’on se désolait de ne pouvoir admirer ; mais quand je disais que j’avais donné cette merveille à Ahmadou, oh ! alors, c’était un chœur intarissable sur la générosité des blancs.

19 mai 1866.

Le 19, on se mit en route pour aller à Nioro, vers six heures. Huit lieues droit à l’O. nous en séparaient, mais la route qui passe par de nombreux villages, n’a pas mal de sinuosités, et quand on arriva en vue de Nioro, vers quatre heures du soir, des cavaliers vinrent de la part de Mustaf et du père de Mahmadou Abi, ainsi que de ses oncles, prier ce jeune prince de camper à Dianwéli pour la nuit, afin qu’on pût le recevoir le lendemain matin. A mon grand regret donc on entra au village de Dianwéli, et pour me consoler de ce retard, il ne fallut rien moins qu’un superbe mouton que m’envoya Mahmadou Abi, et qui fut tellement apprécié, qu’entre nous et nos parasites on le dévora jusqu’au dernier morceau.

20 mai 1866.

Ce fut le 20 mai que nous fîmes notre entrée triomphale à Nioro. Mustaf, vêtu d’un burnous magnifique, dont le capuchon relevé laissait voir sa figure, était monté sur un cheval maure de grande taille, piaffant entre les mains des Sofas qui le tenaient par la bride. Il était entouré de tous ses fidèles, de ses Sofas, et si un certain nombre de Talibés faisaient acte d’indépendance, en s’écartant de lui pour venir saluer Mahmadou, bien d’autres se tenaient à ses côtés. Il y eut d’abord une fantasia fort belle, bien qu’en ce moment la moitié des cavaliers fussent absents. J’admirais surtout les beaux chevaux, tous de race maure. Puis, après cela, comme, de notre côté, aussi bien chevaux qu’hommes étaient à bout de forces, on n’essaya pas le plus petit exercice, et les deux armées se rencontrèrent. Alors Mustaf vint, toujours à cheval, donner la main à Mahmadou Abi, non comme un esclave ayant affaire au cousin de son maître, mais comme un chef puissant à un autre pour lequel il a des égards. Après cela on rentra dans Nioro.

Il y a dans Nioro deux choses distinctes : la ville fortifiée et la maison d’El Hadj. La ville est entourée d’une muraille irrégulière, ayant plusieurs portes de divers côtés, mais ce n’est pas là ce qui fait sa défense. Ce qui la met à l’abri d’une attaque, c’est la maison d’El Hadj.

Cette maison est un vaste carré de 250 pas de côté, construit régulièrement en pierres maçonnées avec de la terre. Les montagnes peu élevées qui environnent Nioro ont fourni des matériaux tout taillés, et la plupart de ces pierres affectent une forme rectangulaire, ce qui a permis de construire sans les tailler. Ces pierres sont posées à plat. La muraille a environ 2m,50 d’épaisseur. Aux quatre angles sont des tours rondes ; le tout a de 10 à 12 mètres de haut, et je suis sûr que sur le faîte, le mur a encore au moins 1m,50 d’épaisseur. C’est totalement imprenable sans artillerie. Il y a dans ce fort plusieurs compartiments : d’un côté sont les femmes d’El Hadj, le Diomfoutou ; de l’autre, habite Mustaf, et se trouvent la plupart de ses magasins, ses greniers, la case de ses femmes. Dans une cour, des Mauresques prisonnières habitent sous des tentes qu’elles ont dressées, comme si elles se trouvaient au désert. Elles préfèrent cela à la vie des cases. Quelques-unes sont blanches et fort jolies. Elles proviennent des razzias faites par Mustaf, en 1865, sur les Lack Lall, qui s’étaient joints aux révoltés du Bakhounou.

Quant à la ville, les maisons y sont en partie à terrasse, en partie couvertes de paille. Quelques-unes ont un étage.

Mahmadou Abi était allé saluer son père. Je fis demander à Mustaf où je devais loger, et immédiatement on me conduisit dans une maison spacieuse, chez un griot fort riche, nommé Samba Gouloumba, père ou oncle d’un griot de ce nom que j’avais connu à Ségou. Là, on me donna la maison du maître, qui était absent, et son frère, qui vint m’y installer, m’exprima ses regrets et insista pour que j’attendisse le retour du maître de la maison, qui était, me disait-on, grand ami des blancs, et qui serait désolé de ne pas me recevoir lui-même (il avait d’ailleurs fort bien traité Bakary Guëye pendant son long séjour). Je me gardai bien de m’engager, et je pris possession d’une jolie chambre située au premier étage, et peinte proprement en rouge avec divers dessins. Mes laptots logeaient au-dessous. J’avais un véritable escalier, avec une terrasse devant ma porte et des fenêtres. C’était à n’y pas croire. A peine avais-je commencé à m’installer et à profiter de l’eau que les esclaves de la maison venaient de nous apporter, qu’on nous annonça Mustaf, qui venait nous rendre visite et me demandait audience. Je n’étais plus depuis longtemps habitué à ces manières courtoises. Je le priai d’attendre que j’eusse remis mes vêtements et le fis monter. Il fut très-aimable.

Mustaf est un esclave du Bornou. C’est un Kanori et, seul à Nioro, avec deux ou trois personnes, il sait la langue de son pays. Plus souvent il trouve avec quelques esclaves à parler le haoussani. Du reste, il parle très-aisément le bambara, le soninké et le peuhl. Il fut longtemps le captif de confiance d’El Hadj, son barbier et son cuisinier, et il est probable que ce contact avait contribué à adoucir ses manières et à les policer.

Il me souhaita la bienvenue, me fit beaucoup de compliments et termina en me demandant de lui dire ce dont j’avais besoin.

Je lui répondis que, n’ayant pas l’intention de m’arrêter, bien que je fusse très-fatigué, je lui demandais dix moules de couscous pour la nourriture des hommes jusqu’à Koniakary ; que quant à moi, je mangeais maintenant la nourriture des noirs et que tout ce qu’il m’enverrait serait bien reçu.

Peu après je reçus 10 moules d’un beau couscous blanc, qui me rappelait enfin le couscous de Saint-Louis.

En outre, on m’envoyait une grande calebasse d’eau miellée, une poule sautée au beurre et fort bien préparée, 100 gourous et du lait. La maison dans laquelle nous logions était chargée de nourrir mes hommes, qui ne s’en plaignaient pas, bien au contraire.

Il n’en fallait pas moins pour réparer nos longs jeûnes des jours passés, et le soir on nous envoyait dix poules vivantes, un plat copieux de riz à la viande et un beau couscous que nous trouvâmes succulent. Depuis notre départ de Médine, nous n’avions rien mangé d’aussi bon en fait de cuisine nègre.

L’après-midi j’allai faire visite à Mahmadou Abi, qui était logé dans une grande case avec tous ses Talibés. Il me reçut d’une façon aimable, quoique un peu embarrassée ; il avait l’air de ne pas se trouver dans une position bien franche. Il me demanda si j’avais ce qu’il me fallait ; je lui dis que oui, à l’exception de mil pour les chevaux. Il paraît que ce n’était pas l’habitude de Mustaf d’en fournir, car Mahmadou me répondit qu’il faisait vendre un captif pour acheter du mil pour ses chevaux.

De là, j’allai chez Mustaf lui rendre sa visite. Il me reçut de la façon la plus aimable, et j’en fus d’autant plus étonné qu’il n’est pas ainsi généralement et qu’il traite les noirs en grand seigneur ; il est plus difficile pour eux de le voir, me disait Bakary, qu’il ne l’est de voir Ahmadou à Ségou.

Mustaf me dit qu’il allait m’emmener voir un schérif blanc. En effet, il sortit avec moi, accompagné d’un interprète d’arabe, et nous allâmes à l’extrémité de la ville dans la maison d’un marabout, Ako de Gambie, possesseur de la plus belle fortune du pays.

Il s’était bâti une maison à l’européenne, autant que les matériaux du pays le permettaient. Il y avait de beaux escaliers en terre, des galeries ouvertes, où des nattes abritaient des rayons du soleil. Tout cela était propre et d’une élégance relative qui m’étonna.

On nous fit entrer dans une salle petite, mais plus soignée encore que les autres, où nous nous assîmes sur de belles nattes de cuir, tressées par les Mauresques.

Peu après, on nous introduisit dans une seconde salle encore plus soignée, où, sur un tapis du Maroc posé sur une de ces nattes, était assis en tailleur un homme vêtu entièrement de mousseline blanche ; il avait un turban dont une partie passant sous le menton et relevée couvrait le bas de la figure. Son teint était incomparablement plus blanc que tout ce que j’avais vu chez les Maures et même chez les Mauresques ; la main était potelée et le pied petit et soigné. L’homme était gros. Son regard était fin ; l’arc sourcilier bien dessiné, mais ni son nez ni sa physionomie ne répondaient au type arabe. Sans le mat de son teint on eût dit un Européen.

Il commença à m’interroger sur mon pays, demandant si nous étions Français, de quelle ville, et quand je lui dis de Paris, il sourit et me dit : « Je connais Paris, c’est une ville où il y a de grandes rues plantées d’arbres. » Il me demanda si j’avais des nouvelles de mon pays, et sur ma réponse négative, il me dit : « Je sais, moi, que tout va bien chez vous. »

A mon tour j’essayai quelques questions : j’appris qu’il était de Fez ; mais quant au but de son voyage je ne pus obtenir de réponse, il éluda.

Je commençais à me demander si c’était bien un Arabe ou quelque voyageur déguisé, et ce soupçon était celui de la plupart de mes laptots, qui affirmaient qu’il comprenait le français et qu’il souriait quand je parlais avec le docteur. Toutefois, il me fut impossible de savoir la vérité, car dès qu’il vit que je le pressais de questions, il commença à me dérouter par des interrogations incompréhensibles. Il est vrai qu’il parlait l’arabe pur, que fort peu de monde comprenait, et les interprètes traduisaient peut-être mal.

Plus tard je demandai à mon schérif marocain s’il le connaissait. « Non, me dit-il, c’est un homme qui parle peu, il dit qu’il est schérif, je ne puis dire le contraire ; » mais il m’avoua qu’il lui semblait qu’il n’avait pas la figure d’un Arabe.

En rentrant j’assistai à une fantasia assez bizarre : c’était une espèce de parodie d’un combat, faite par deux Talibés, tout en dansant et en jonglant avec leurs fusils d’une façon remarquable. L’un faisait le mort, l’autre tournait autour sans oser l’approcher ; quand il venait trop près, le mort remuait et l’autre se sauvait, puis le mort apprêtait tout doucement son fusil et tout d’un coup, quand l’autre arrivait pour l’assommer d’un coup de crosse, il se relevait d’un bond, lâchait son coup de fusil à bout portant, et les rôles se renversaient.

Cela était remarquablement mimé et imité.

Nous regagnâmes ensuite nos cases, et je passai une excellente nuit, dont j’avais grand besoin.

Jusqu’ici il n’était pas question de partir, et on faisait même courir le bruit que nous allions rester jusqu’à ce que tous les chefs du pays fussent réunis. On venait en effet d’envoyer des émissaires de tous côtés. Cela était fort inquiétant, car si c’était vrai nous avions au moins trois semaines à attendre. Or, quelle que fût l’hospitalité de Mustaf, nous étions trop pressés de rentrer pour supporter volontiers un pareil retard. La saison des pluies était presque arrivée, et nous devions chercher à tout prix à la devancer sur les bords du Sénégal, avant que les marigots grossis ne nous créassent des obstacles sur l’importance desquels je ne me faisais pas d’illusion.

21 mai 1866.

Aussi, le 21, dès que je fus levé, je me rendis chez Mahmadou Abi pour traiter cette question avec lui. Il était chez Mustaf, où j’allai le rejoindre. Bien qu’il fût de bonne heure, j’attendis très-peu et on me fit monter au premier étage, dans un petit réduit qui est le séjour ordinaire de Mustapha. Puis, après un nouveau temps d’arrêt, on ouvrit la porte de la chambre de Mustaf. Toutes ces portes, travail des indigènes, étaient en bois sculpté grossièrement, mais cependant, telles quelles, elles ne manquaient pas d’une certaine élégance. Les plafonds étaient faits en bois, mais les morceaux qui le composaient étaient rangés avec ordre et symétrie au-dessus des poutres principales. Enfin, des serrures ou des cadenas de fer, achetés chez nos traitants, garnissaient la plupart des portes de Mustaf. Il était à demi étendu sur un lit du pays (_tara_) très-élevé, sur lequel plusieurs tapis maures étalaient leurs brillantes couleurs et remplaçaient des matelas absents.

Je n’oserais affirmer que l’odeur de cette chambre, dont la porte était la seule issue, fût agréable, mais elle était supportable. Il nous fit, ainsi que Mahmadou Abi, asseoir sur son propre lit, envoya chercher des gourous, dont il nous donna quelques-uns, puis nous quitta pour régler une ou deux affaires. A son retour, j’entamai la question du départ, dont il ne se mêla point. Mais Mahmadou fit son possible pour m’engager à rester jusqu’à l’arrivée des chefs du pays, auxquels, d’après les ordres d’Ahmadou, il devait lire le traité fait avec nous. Je refusai, bien entendu, disant que cela ne me regardait pas, que d’ailleurs Ahmadou n’en avait pas parlé, et qu’il m’était impossible d’accepter un nouveau retard. Mahmadou insista, mais pour la forme, et quand il vit que décidément je ne voulais pas, il me dit : « Eh bien, tu partiras quand tu voudras. — Ce sera demain soir, répondis-je. — Alors on part, dit Mustaf ; ah ! c’est bien, je vais faire préparer ce qu’il faut. » Et il causa avec Ali Abdoul pour lui faire préparer du couscous pour sa route.

Pendant la journée l’hospitalité de Mustaf ne se ralentit pas ; je reçus de sa cuisine des plats très-bien préparés, mais toujours pas de mil. Je réussis à en faire acheter un peu contre quelques grains de verroterie ou d’ambre qui me restaient, et le soir je fis avec Tambo l’échange de nos chevaux. Ce n’est pas que son cheval noir valût ma jument fleur de pêcher, bien au contraire ; mais ma jument était tellement blessée par la selle qu’elle souffrait atrocement et que cela me faisait mal à voir ; j’avais lieu de craindre qu’elle ne pût me conduire au Sénégal, tandis que je me croyais sûr du cheval de Tambo, qui, malgré la route pénible que nous avions faite, dans laquelle il avait porté son maître et un bagage considérable, était encore gras et vigoureux, et surtout sans blessure.

Pendant que nous étions chez Mustaf, je demandai à voir les cadeaux envoyés par le gouverneur à Ahmadou, et il les fit apporter. Ils étaient enveloppés avec grand soin : c’était un burnous vert garni d’argent, un bonnet rouge garni d’or et un magnifique sabre avec un fourreau de velours vert et une garniture d’argent.

Mahmadou Abi était en extase, et je crois que cela contribua à le fortifier dans l’idée d’envoyer quelqu’un pour son compte saluer le gouverneur ; mais cela ne faisait pas le compte d’Ali Abdoul, qui maintint ses droits afin de n’avoir pas à partager les cadeaux qu’on lui ferait ; il l’emporta sur le prince, qui se borna à me demander de parler de lui au gouverneur. Comprenant qu’il désirait un cadeau je lui fis alors présent du fusil à deux coups que Bakary Guëye m’avait donné en indemnité des marchandises qu’il avait été forcé de vendre, et que bien entendu je ne voulais pas réclamer.

Aussi comptais-je bien lui payer son fusil.

Mahmadou fut enchanté et me réitéra ses promesses d’amitié à distance ; il me demanda de lui écrire et me dit qu’il voulait aussi me donner quelque chose en souvenir de lui.

Le soir j’allai voir les trois frères d’El Hadj, ou plutôt ses deux frères, Alpha Ahmadou et Tierno Boubakar, et l’un de ses cousins, qui tous trois me reçurent avec des paroles gracieuses, mais ce fut tout. Ils se trouvent, du reste, à Nioro dans une position d’infériorité vis- à-vis de Mustaf comme fortune et comme influence ; cela leur est pénible et ils ne s’en cachent guère. De plus, comme il y a là deux fils d’El Hadj encore en bas âge, mais qui un jour ou l’autre prendront en main toute la direction des affaires, on peut dire que ces parents du conquérant sont à tout jamais annihilés.

22 mai 1866.

Le 22 je fis mes préparatifs et j’allai vers une heure prendre congé de Mustaf, auquel, n’ayant rien à donner, je promis d’envoyer un fusil par Ali Abdoul ; il me demanda aussi un foulard noir, que j’eus la chance de trouver à Saint-Louis. Je payai ainsi de retour son hospitalité. Il me fit, du reste, cadeau d’un petit panier de dattes pour la route et donna une lettre à Ali Abdoul pour qu’on nous reçût sur tous les points où nous passerions jusqu’à Koniakary.

J’allai ensuite prendre congé de Mahmadou Abi, qui voulut monter à cheval pour m’accompagner et me mettre en route. Je fus donc escorté de toute la bande de ses fidèles jusqu’à bonne distance de Nioro. Là, au moment de me quitter, il me prit à part et me remit dans la main deux anneaux d’or d’une valeur d’au moins 120 francs, en s’excusant de me faire un aussi mince présent, que moi je trouvais d’autant plus beau que je n’y comptais pas du tout. Nous nous quittâmes après une bonne poignée de main.

C’est un devoir pour moi de dire qu’après mon départ de Ségou je n’avais reçu de ce jeune homme et de son entourage que des attentions et des témoignages d’affection bien désintéressés, puisqu’ils me savaient sans autres ressources que les cadeaux que m’avait faits Ahmadou, et qu’aucun d’eux n’eût osé accepter si même j’avais voulu les lui donner.

Nous quittâmes Nioro à trois heures. Après une lieue au Sud nous atteignions Tambabougou ; puis, après une demi-lieue au S.-S.-O., le grand village de Médina ; nous traversâmes ensuite deux villages de Gadiaba. Le premier, Gadiaba Kayè (Gadiaba, les pierres), est l’ancien village du Diawara, Karounka, qui fit une si rude guerre à El Hadj ; l’autre se nomme Gadiaba Diala. Il était sept heures quand nous arrivâmes à ce village ; en le quittant nous fîmes trois lieues et demie à l’O. 1/4. S.-O. pour venir à Youri, où nous arrivâmes à nuit close et par un commencement de petite pluie fine. On entra dans le village, et mes conducteurs allèrent s’étendre sous le hangar de la place du village. Quand, après une courte attente, je voulus les faire repartir, il me fut impossible de les réveiller ; ils me disaient de camper là. Camper sur une place en plein vent par un temps semblable, j’aimais autant marcher ; aussi, prenant Seïdou pour guide, je me remis en route et je fis trois lieues de marche pour aller camper à Birou, où je vins frapper à une heure et demie du matin au village des Talibés. La nuit était noire. J’avais cependant pu me rendre compte de la nature du terrain. Depuis Touroungoumbé le sol avait changé. Ce n’étaient plus les plaines du Bakhounou, c’était un pays encore plus aride, mais moins monotone et moins plat ; par rares places la végétation y était bien accentuée, mais en général c’est un pays coupé de plaines de sable et de collines de roches peu élevées ; ce sont des bancs d’ardoise, qui percent le sol en différents endroits et dont les feuillets détachés par les pluies et par les chocs viennent former une poussière noirâtre ; plus loin ce sont des quartz grenus, de différentes nuances plus ou moins opaques, jaunes ou rouges ou d’un blanc laiteux (on les emploie quelquefois comme pierres à feu ; ces pierres sont, faute de taille, d’un mauvais usage). Enfin, sur une foule de points nous trouvions des grès noirs et du minerai de fer en grande quantité.

La présence des ardoises à Nioro, de quelques schistes bitumineux dans le Foula Dougou est-elle un indice de l’existence du charbon de terre ? C’est ce que les siècles futurs nous apprendront. Mais si, surtout dans le Foula Dougou, on venait à découvrir le charbon, ce serait à n’en pas douter une découverte plus précieuse pour le pays que ne l’a été celle de l’or.

Depuis Nioro jusqu’à Birou le terrain n’avait changé d’aspect qu’entre Youri et Birou. En quittant Youri on se dirige sur une montagne peu élevée dont le massif épais sépare le Kingui du Kaniarémé, qu’on appelle vulgairement la route du désert. On la traverse en gravissant une pente douce dans le défilé, et l’on arrive dans une plaine qui semble entourée de tous côtés par des collines, qui se croisent de manière à ne pas laisser apercevoir les issues de ce plateau. Tel est l’aspect général de ce pays dont l’exploration de MM. Perraud et Béliard a complété la carte, dressée par les renseignements que j’avais, et par mon propre itinéraire.

Dans cette dernière route nous avions traversé deux marigots secs : c’étaient les premiers que nous apercevions depuis longtemps ; ils se dirigent vers l’Ouest.

23 mai 1866.

Birou a deux villages séparés, entourés chacun de palissades. L’un est le village des Talibés, tous originaires du Fouta ; l’autre le village des forgerons bambaras. Nous arrivâmes à Birou par une petite pluie fine au milieu de la nuit. Lorsque nous réveillâmes le gardien de la porte il me sembla tout d’abord qu’on nous faisait une triste réception. J’étais avec Quintin et deux seulement de mes hommes ; mais quand on sut qui nous étions, on nous conduisit chez un marabout, qui fit dégager une case pour y loger nos bagages. Nous parvînmes à allumer du feu pour nous sécher ; mais le plus difficile fut d’attacher nos chevaux et nos mules, qui mangeaient toutes les clôtures de la maison, au grand désespoir du maître. Enfin tout s’arrangea, sauf le temps qui continua à être légèrement pluvieux. Vers sept heures, ceux qui étaient restés en route commencèrent à arriver, et à sept heures et demie tout le monde était réuni. Nos ânes, trop fatigués, avaient passé la nuit avec leurs conducteurs à Youri.

Ali Abdoul commença à s’employer auprès des gens du village pour nous faire donner une hospitalité splendide ; mais d’abord le mil était rare, et nous n’en pûmes avoir ni pour les chevaux ni pour les mules ; ensuite Ali Abdoul, bien que Tall et fils d’Elimane Donaye, ne jouissait d’aucune influence et son meilleur argument ne valait pas grand’chose, car le pauvre garçon ne brillait pas par un esprit transcendant. Il était bien un type du Toucouleur, braillard, vantard et hableur, mais il lui manquait cette qualité qui chez quelques-uns est très-grande : la finesse.

Néanmoins le village se comporta bien à notre égard : on nous envoya six poules vivantes et du lait aigre ; le chef des Diawaras de l’endroit, qui vint me voir, me procura même un peu de beurre ; nous n’avions pu en avoir à Nioro à cause du manque de bestiaux, qui tous avaient succombé à l’épizootie ; puis nos hommes reçurent un nombre indéfini de calebasses de couscous et de _niéri_[248].

Quelque bienveillance qu’il y eût dans cet accueil, cette hospitalité n’avait rien qui pût me retenir, et comme on nous annonçait une longue route pour arriver au premier village habité du Guidi-Oumé, je me décidai à partir à deux heures après midi.

24 mai 1866.

Notre chemin se dirigea d’abord à l’Ouest, à travers un pays peu accidenté, mais assez aride, et nous ne nous arrêtâmes pas avant une heure du matin, heure à laquelle nous campâmes sur l’emplacement d’un village détruit nommé Ouagadou. Un baobab et quelques débris sont les seuls vestiges de ce village, qui était placé au bord d’un marigot, où l’on chercha vainement de l’eau. Quand je vis qu’on n’en trouvait pas, je sollicitai Ali Abdoul de continuer la route ; mais les ânes étaient loin derrière nous, et après en avoir causé nous campâmes. Au jour, laissant quelqu’un avec les mules, je partis avec Ali Abdoul, Quintin et le vieux schérif, qui s’attachait à mes pas et se montrait bon homme. Nous avions quatre bons chevaux, et nous voulions arriver le plus vite possible. Mais nous eûmes à descendre la montagne sur laquelle nous nous trouvions, qui appartenait au sol du Kaarta, pour entrer dans la vallée de Guidi-Oumé peu élevée au-dessus du sol du Sénégal. Nous descendions visiblement depuis Nioro, mais sans secousses brusques, sans différences palpables de niveau. Là, nous eûmes une descente dans un ravin qui équivaut à plus de cent mètres de différence de niveau. La terre était travaillée de tous côtés par les eaux, d’immenses blocs de roches étaient mis à nu par l’action des pluies, les uns polis, les autres en forme de scories ; les lits de torrents que nous traversions aujourd’hui à sec, avaient roulé d’immenses cailloux de plusieurs mètres cubes, quelques arbres vigoureux et verts avaient poussé dans les endroits où la terre végétale, arrachée du plateau supérieur, avait pu s’amasser ; ailleurs on voyait d’autres troncs décharnés, sans feuilles, suspendus par des racines qui allaient leur manquer au premier ravinage des pluies.

Cet endroit, bien que sauvage, avait un caractère de grande beauté, et il me frappa d’autant plus vivement que depuis trois ans je m’étais toujours trouvé en pays de plaine.

Nous arrivâmes bientôt sur l’emplacement d’une ruine : c’était Khoré, un village de la vallée du Guidi-Oumé.

Cette vallée étroite, qui est certainement le plus beau pays que j’aie vu dans la Sénégambie, est resserrée entre deux chaînes de montagnes, dont les méandres s’éloignent ou se rapprochent sans pouvoir s’écarter à une journée de marche l’un de l’autre ; un marigot ou plutôt un ruisseau d’écoulement des eaux de pluies, la parcourt, tantôt sec comme au moment où nous y passions, tantôt roulant des eaux torrentueuses ; de chaque côté de son cours, le sol, alimenté continuellement par les écoulements d’eau bourbeuse de la montagne, fournit des cultures magnifiques, donne deux récoltes par an et produirait tout ce qu’on lui demanderait en fruits ou légumes, si par routine on ne se bornait à la culture des céréales africaines : le maïs et le mil, et, accidentellement, le riz.

Après Khoré, nous arrivâmes à Khassa, également désert, et après avoir désaltéré nos chevaux dans des mares, où l’eau, par extraordinaire, n’était pas corrompue, mais était chaude, nous continuâmes à descendre la vallée, traversant et retraversant le lit sablonneux de son ruisseau, qu’on appelle, je crois, le Kirigou (Kriégo, de Mongo Park).

Après Khassa, nous parvînmes à un petit village habité, nommé Togno ou Tango. Il est, pour ainsi dire, perdu dans un repli du marigot, qui entre à cet endroit dans une baie que forme la montagne et en ressort bientôt pour redescendre la vallée. Les toits de paille, récemment reparés pour la saison d’hivernage, tranchaient sur le beau feuillage vert de nombreux arbres ; quelques colonnes de fumée animaient ce paysage, auquel les montagnes, sur deux ou trois plans, servaient de fond. C’était charmant à voir. De là, notre route descendit vers le Sud, à Fanga, éloigné d’à peine une demi-heure de chemin. C’était notre étape de la journée. On y fut d’abord peu aimable pour nous, mais Ali Abdoul palabra si bien, la lettre de Mustaf venant à l’appui de ses paroles, qu’on finit par nous pourvoir abondamment, et nous reçûmes quatre poules, un mouton et une chèvre très-maigre. Le tout fut bien vite mangé par nous et nos compagnons.

25 mai 1866.

Le lendemain, nous continuâmes, dès le jour, à descendre la vallée. Les villages y sont très-rapprochés, tous ont le même aspect, et en deux heures et demie nous en traversâmes quatre. A six heures nous avions quitté Fanga, et à huit heures et demie nous étions à Niogomera, après avoir passé à Tanganaya-Takhaba et Niakatéla. On me pressa de rester à Niogomera, où je devais, disait-on, recevoir une splendide hospitalité. D’abord on m’envoya cinq poules et du mil pour mes chevaux ; puis, vers deux heures et demie, comme j’allais partir, on apporta deux chèvres et du couscous. Je pris une chèvre et je donnai l’autre à un Talibé nommé Amadi Ali, qui m’avait servi de guide ; mais comme mes hommes avaient mangé à leur faim nous laissâmes le couscous, et nous allâmes camper à Makhana, à une lieue à l’O.-S.-O., pour faire cuire notre dîner.

A mesure que nous approchions, nous nous permettions le luxe de deux repas par jour. C’était le cas de dire que l’appétit nous venait en mangeant.

Pendant les quelques heures que je passai à Makhana, je reçus une belle chèvre, deux calebasses de mil et du couscous. C’était donné d’une façon aimable et empressée, qui contrastait avec les cadeaux un peu forcés que nous avions reçus jusqu’alors depuis Nioro. Néanmoins, à neuf heures et demie du soir, il me fallut me mettre en route. Nous avions un long chemin à parcourir pour aller à Mounia ; nous allions quitter le Guidi- Oumé pour le Diafounou. Il y avait des marigots à traverser, et on m’avait dit qu’il y avait un peu d’eau dedans ; j’étais pressé de les passer avant qu’ils ne grossissent.

La route traverse une forêt, le pays est peu accidenté, on a laissé derrière soi les montagnes du Guidi-Oumé, et en quittant Makhana la vallée prend un développement immense.

Nous laissions sur notre droite le marigot de Kirigou.

Nous fîmes une première traite de sept lieues sans halte. Comme la nuit était très-noire, que les guides demandaient à s’arrêter, nous campâmes pour attendre le jour. Je fis décharger les mules, on plaça les cantines au pied d’un arbre, on entrava les chevaux sans les desseller, de manière à les laisser manger, et, enveloppé dans les lambeaux de mes vieux paletots, je m’étendis sur ma tente. Je dormais d’un profond sommeil, lorsque, vers quatre heures, les éclats du tonnerre me réveillèrent en sursaut. Une tornade arrivait sur nous avec une rapidité prodigieuse. Le temps de ramasser ma toile de tente, et la pluie tombait déjà en larges gouttes, un vent violent soulevait une poussière intense à travers laquelle on n’apercevait rien ; les éclairs déchiraient par moments le ciel en éclairant la scène d’une lueur passagère qui rendait plus profonde encore l’obscurité qui les suivait.

Nos chevaux avaient tourné la queue au vent, ils ne bougeaient pas, et comme la pluie inondait déjà le sol plat et bas, nous montâmes sur nos cantines, pêchant dans la mare qui nous environnait les sacs, peaux de bouc et autres objets qui y nageaient.

26 mai 1866.

Nos compagnons, qui n’avaient eu qu’une préoccupation, celle de se garantir de la pluie, avaient laissé leurs bagages où ils étaient.

Aussi, dès que le jour se fit, quel spectacle ! Nos cantines entourées d’un demi-pied d’eau, mon sac de cuir, dans lequel étaient mes carnets de notes, enfoncé dans la vase et fort heureusement seul perdu, sauf que le contenu eût souffert. Rien de sec, ni sur nous ni dans les cantines, qui, disjointes, avaient absorbé l’eau de telle façon qu’en les soulevant on l’en faisait sortir. Nos compagnons étaient encore plus mal que nous, et par-dessus le marché une pluie fine avait remplacé la pluie d’orage et un vent glacial venait ajouter au malaise général.

Nous rechargeâmes les bagages et essayâmes de reprendre notre route. Le terrain était glissant, détrempé. Nos chevaux tombaient et je fis trois ou quatre chutes dans la vase ; puis nous arrivâmes au marigot. Il avait subitement grossi ; on y avait de l’eau, à pied, jusqu’aux épaules. Les berges étaient roides à descendre et à remonter. Ma foi, nous prîmes un bain, mais nous passâmes avec nos chevaux, et c’est miracle qu’après cela, par le froid qu’il faisait, la fièvre ne soit pas venue nous rendre visite. Quand j’eus traversé, je me pris à penser que, si les mules chargées descendaient dans ce marigot transformé en torrent boueux, non-seulement elles n’en sortiraient pas, mais que mes cantines seraient inondées, mes notes, cartes et plans perdus. Je me décidai donc, tout ruisselant d’eau et de boue, à attendre les mules pendant une demi-heure. Alors Seïdou, grand et vigoureux homme, se mit à transporter les cantines sur sa tête. Il se chargeait, s’accroupissait sur la berge et se laissait glisser sur la pente jusque dans le lit du marigot, où il fallait alors reprendre subitement la position verticale pour garder son équilibre et ne pas se noyer.

Les trois premières fois il réussit d’une façon admirable, mais à la quatrième, où justement il portait la cantine la plus précieuse pour moi, celle qui contenait mes cartes, il trébucha, et, sans sa présence d’esprit, c’en était fait de mon bagage. Il se rejeta sur la berge où la cantine s’enfonça dans la vase, et Samba Yoro put la saisir par la corde au moment où Seïdou glissait totalement dans l’eau. Il en fut quitte pour la peur, et à huit heures et demie nous étions au village de Mounia, où, après bien des efforts, je parvins à faire allumer un grand feu et à sécher successivement tout notre bagage ; livres, effets, instruments, tout était trempé, et le soir nous étions encore humides. Nous reçûmes là une bonne hospitalité ; les Pouhls du village de Mangassi ou Bangassi, situé près de là, vinrent nous apporter une belle chèvre et du mil, et d’autres côtés les différents chefs m’envoyèrent trois chèvres ; aussi fûmes-nous dans l’abondance.

27 mai 1866.

Le lendemain j’étais décidé à me rendre à Koniakary ; aussi je partis de bonne heure, et, devançant les mules avec Ali Abdoul pour guide, nous commençâmes à trotter de toute la vitesse de nos chevaux un peu fourbus. A mesure que nous approchions, l’impatience d’atteindre le but nous prenait et nous eussions voulu pouvoir voler avec nos chevaux. Malheureusement les pauvres bêtes étaient à bout de forces, et, quoi que nous fissions, elles allaient fort lentement. Nous passâmes deux ou trois marigots. Ils se déversaient sur la droite de notre route, qui se dirigeait vers le Sud. Nous laissions sur notre gauche une montagne. Il paraît qu’au lieu de prendre la vraie route nous inclinâmes trop au Sud. Toujours est-il que nous nous enfonçâmes dans une gorge de montagnes et que nous arrivâmes très-près du village de Makhana. Un peu avant d’y parvenir, nous eûmes la bonne fortune de rencontrer deux Khassonkés, qui nous remirent dans une route de traverse, nous ramenant directement à l’Ouest. Nous éperonnâmes nos chevaux, ils firent un effort et nous partîmes au galop, car la traite était longue. Nous traversâmes alors trois villages habités, où nous ne nous arrêtâmes que pour boire, et nous vînmes passer au Sud de la montagne de Tapa, d’où nous aperçûmes Koniakary. Il était deux heures de l’après-midi. Cet immense village, chef-lieu du Diombokho, est défendu par un tata fortifié, ou maison d’El Hadj, confiée à la garde de San Mody, l’un de ses captifs.

Notre première visite fut pour Tierno Moussa, chef des Talibés et véritable chef de Koniakary. Il savait déjà, par Ibrahim Mabo, qui, revenu avec nous, nous avait devancés, les quelques bontés que j’avais eues pour son fils à Ségou, et son accueil fut aussi cordial qu’il est possible. Celui de San Mody fut moins avenant ; il ne voulut pas me recevoir, et me fit conduire à une case assez sale qui me déplut. Aussi, lorsqu’il vint m’y visiter, je le reçus très-mal et le contraignis, pour ainsi dire, à me faire des excuses. J’en pris prétexte pour annoncer que je partirais le lendemain matin, et toutes ses tentatives pour me retenir échouèrent.

Je comptais à Koniakary quelques amis : Tierno Moussa, son Mabo Ibrahim, et Amady Boubakar qui arrivait avec nous. Ils me traitèrent de leur mieux. Ce fut Amady Boubakar qui, le premier, m’envoya un magnifique mouton gras ; peu après, j’en reçus un autre de San Mody. Ils furent tous deux immolés à nos grands et nombreux appétits. Plus tard, Tierno Moussa m’en donna un troisième qui dépassait en beauté les deux premiers, et je me décidai à l’emmener à Médine, où certainement jamais plus bel échantillon de la race ovine, dite mouton de Galam, n’était entré.

Je reçus aussi de différents côtés des gourous, du couscous ; enfin, je me trouvai abondamment pourvu.

Pour faire ma paix avec San Mody, j’allai le saluer, et cette fois je fus reçu. Je lui demandai de me prêter des chevaux pour aller à Médine ; mais il allégua pour refuser l’obligation de se rendre à Nioro, où il était appelé près de Mahmadou Abi.

Il me fallut donc imposer à ma pauvre monture une dernière journée de près de dix-huit lieues.

Avant de quitter Koniakary, il n’est pas sans intérêt de jeter un coup d’œil sur la situation politique de ce pays.

Différents Talibés se partagent l’influence dans le Diombokho et même dans Koniakary, ce qui fait que ce village ressemble beaucoup par son organisation aux villages du Fouta. Tierno Moussa et San Mody ne s’entendent pas d’ailleurs ; et comme San Mody n’est pas assez riche pour se faire des partisans au moyen de cadeaux, il n’a vraiment d’influence que sur les esclaves d’El Hadj et les Bambaras du pays.

En dehors de cette population, mélangée déjà de toutes les races musulmanes de la Sénégambie, c’est-à-dire Yoloffs, Peuhls, Toucouleurs, Soninkés, il y a les Khassonkés, qui composent peut-être la plus grande partie de la population des villages du pays. Ils y apportent, sous le commandement nominatif de Khartoum Sambala, frère du roi de Médine, une indépendance assez semblable à celle dont jouissent leurs frères de l’autre côté du fleuve ; plus grande même, car Sambala de Médine ne souffre pas qu’on lui désobéisse.

Du reste, mécontents de leur gouvernement actuel et des impôts qui pèsent sur eux, ils aspirent à l’indépendance et seraient tout prêts à se révolter pour piller les Talibés.

Enfin, Koniakary est harcelé par les Maures Askeurs et Oulad El Rhrouizi, qui, en représailles des pillages que s’est permis sur eux Tierno Moussa, viennent de temps à autre fermer la route de Médine à Koniakary.

On le voit, Koniakary n’est pas une position aussi formidable qu’elle a pu le sembler à quelques voyageurs moins au courant de la politique locale que je ne le suis, et je reste convaincu que si jamais nous avions à diriger contre cette place une expédition nous aurions bien vite révolutionné ce pays.

28 mai 1866.

Lorsque j’eus annoncé mon départ, tout le monde me conseilla de marcher de compagnie avec tout mon monde, afin de ne pas risquer un pillage des Maures. Mais mon impatience ne me le permettait pas ; à six heures, le 28 mai, je quittai Koniakary et me dirigeai sur Médina, village de Khartoum Sambala, situé dans le Khasso (rive droite), auquel j’avais à donner des nouvelles de sa fille, première femme de Samba N’diaye, à Ségou. Il me reçut avec affabilité et me fit servir un déjeuner de couscous et de lait frais, que je pris avec d’autant plus de plaisir, que partout sur ma route j’avais vainement demandé du lait de vache ; la réponse était partout la même : les vaches sont mortes.

Après une heure d’arrêt je quittai ce village, et Ibrahim Mabo, qui nous avait accompagnés, nous laissa pour rentrer à Koniakary.

Nous commençâmes alors une lutte avec nos chevaux ; les éperons ne cessaient pas de déchirer les flancs de ces pauvres bêtes auxquelles de temps en temps nous réussissions à faire prendre le galop. Vers dix heures et demie nous fûmes à Kana-Makounou, où le marigot était presque sec. Il y avait de l’eau dans des mares ; nous fîmes rafraîchir nos montures et reprîmes notre course.

Bientôt j’aperçus des montagnes devant nous, et sur la gauche je reconnus la curieuse montagne de Dinguira qu’on voit de Médine. Le docteur, à qui je le disais, ne pouvait croire à cette nouvelle, et Ali Abdoul, qui n’était jamais venu sur cette route, ne pouvait le renseigner ; néanmoins nous pressions d’autant plus nos montures, et tout à coup je m’écriai : Voilà le poste ! Le docteur parvint à faire prendre le galop à sa jument ; mais mes coups d’éperons furent vains aussi bien que ceux d’Abdoul : les pauvres bêtes étaient fourbues. Nous arrivâmes au petit trot sur la berge située en face du poste, où nous rejoignîmes Seïdou, qui, parti la veille au soir de Koniakary pour nous devancer, avait dormi trop longtemps en route et arrivait en même temps que nous.

Dire nos impressions au moment où, haletants, nous nous penchions sur l’eau claire du Sénégal pour y boire, dire de quels battements notre cœur était agité dans nos poitrines, c’est chose impossible ; ce pavillon tricolore surmontant les blanches murailles du poste nous disait que nous étions en France, que désormais nous n’avions plus rien à craindre des hommes ; que bientôt nous serions dans les bras de nos compatriotes, dans ceux de nos amis.

Oh ! c’est là un de ces moments terribles dont on peut mourir aussi facilement que d’une balle ennemie, car la joie tue aussi bien que la douleur, mais il était dit que cette fois encore nous ne mourrions pas. Nos coups de fusil et nos cris eurent bientôt donné l’éveil. Le canot d’un traitant, du nommé Clédor, un des héros de la défense de Médine, en 1857, se détacha, et quand nous arrivâmes sur la berge française, nous fûmes reçus dans les bras de Béliard, le commandant du poste, qui ne nous connaissait cependant ni l’un ni l’autre et qui, réveillé en sursaut par la nouvelle de notre arrivée, osait à peine y croire.

Que cette accolade fraternelle me fit de bien !

Il serait superflu de dire quelle fut notre réception. A Médine, à Bakel, partout sur notre route, nous marchâmes d’ovations en ovations jusqu’à Saint-Louis. La nouvelle de notre arrivée nous avait précédés de quelques jours, et sur les murs de la ville, de tous côtés, nous trouvâmes affiché l’avis suivant :

Saint-Louis, le 15 juin 1866.

MM. Mage et Quintin sont arrivés à Médine le 28 mai, de retour de leur voyage dans l’intérieur de l’Afrique.

Le Gouverneur s’empresse d’annoncer cette heureuse nouvelle à la colonie, persuadé qu’elle l’accueillera avec les sentiments qu’inspirent à tout homme de cœur le courage, la persévérance et le dévouement déployés dans les entreprises grandes, périlleuses et qui intéressent au plus haut degré l’humanité.

Signé : _Le colonel du génie, gouverneur,_

PINET LAPRADE.

Notre voyage de Bakel à Saint-Louis s’était fait dans un chaland, que nous avions dû armer en guerre à cause de la situation politique du Fouta, travaillé par les marabouts ; il s’était opéré lentement, mais sans accidents.

31 mai 1866.

Arrivé le 28 mai à Médine, j’avais quitté ce poste le 31, dans un canot qui nous portait à peine, pendant que mules et chevaux allaient par terre à Bakel. Cette partie du voyage fut très-pénible, mais j’y eus cependant un moment agréable : ce fut celui que je passai à Makhana : ce village que j’avais fait reconstruire en 1859 et dans lequel je fus reçu avec une véritable effusion. Un mot suffira pour montrer ce que je pouvais obtenir dans l’endroit.

Sur le désir que j’en exprimai, Sulman Kama, le chef de ce village, qui avait eu tous les siens tués par El Hadj, envoya son propre fils au- devant de l’envoyé d’El Hadj pour le recevoir.

Par contre, j’avais eu à regretter une scène qui s’était passée au village de Khay, où nous étions allés par terre pour embarquer dans notre canot, les eaux étant trop basses pour permettre de passer les rapides avec l’embarcation chargée.

Diogou Sambala, le chef de Khay, cousin de Sambala de Médine, était un peu ivre, et quand, accompagnés de Béliard et de Ali Abdoul, nous allâmes le saluer, il se leva et se mit à parler violemment à Ali en lui disant qu’El Hadj était mort et que lui et tous les Talibés qui disaient le contraire avaient menti. Ali s’emporta et le traita de menteur, et il me fallut intervenir avec Béliard ; nous réussîmes enfin à calmer cette scène, qui fût devenue grave sans notre présence, puisqu’un griot de Diogou Sambala ne craignit pas de dire à Ali : « Si les blancs n’étaient pas là, je te couperais la tête. » Du reste à peine fûmes-nous sortis du village que le fils de Diogou vint nous faire ses excuses, alléguant l’état d’ivresse de son père. Sambala de Médine, au contraire, s’était comporté très-convenablement, et bien que je lui gardasse rancune des embarras qu’il m’avait causés à mon départ, je lui dois rendre cette justice.

5 juin 1866.

Je quittai Bakel le 5 juin, et le 8, à une heure du matin, malgré une brise très-forte et contraire, j’arrivai à Matam où je réveillai le commandant du poste, M. Richard, chirurgien de la marine, qui nous fit, à cette heure indue, le meilleur accueil. Mais, malgré cela, le même jour à midi nous reprenions notre route, et le 10 à onze heures du soir nous entrions dans le poste de Saldé, où la fatigue de notre équipage nous força de passer la journée du 11 tout entière. Cette journée fut marquée par un événement pénible. M. d’Erneville, lieutenant d’infanterie de marine, qui commandait le poste, avait avec lui une négresse, ancienne esclave de sa famille qui l’avait tenu sur ses bras quand il était enfant. Elle souffrait de la gorge, et n’ayant pas de chirurgien au poste, il pria Quintin de la voir. Nous devions y aller après le dîner, ne soupçonnant pas la gravité du mal, quand tout à coup on vint nous dire qu’elle étouffait. Nous y courûmes, elle était morte ! La maladie avait marché avec une rapidité effrayante, et quelques heures avaient suffi pour la mettre dans l’impossibilité de respirer.

15 juin 1866.

Enfin le 15, à cinq heures du matin, j’arrivais à Podor, et à peine étais-je chez le commandant, M. Jauréguiberry, que je fus doublement charmé par une sérénade que vint nous donner le détachement de musiciens de l’infanterie, alors en garnison à Podor, et, plus encore, par la vue d’une Européenne, aussi gracieuse qu’aimable, Mlle Jauréguiberry, qui n’avait pas craint de venir tenir compagnie à son père dans ce triste séjour.

18 juin 1866.

Le même jour, deux bateaux à vapeur étaient à Podor ; je trouvais des collègues qui me témoignaient le plus aimable empressement et dont le charmant accueil me restera toujours dans la mémoire. L’un de ces bâtiments, _la Couleuvrine_, que j’avais commandé, descendait à Saint- Louis ; j’y pris passage avec tout mon monde, et le 18 j’étais dans cette ville ; j’arrivai chez le gouverneur, dans mes vêtements de voyage, taillés de mes mains, cousus par mes laptots et que je ne pouvais encore me décider à quitter.

Le même soir la colonie s’associait, sous la présidence de son gouverneur, pour nous offrir une fête au Cercle. Je ne crains pas de dire qu’on en garde encore le souvenir à Saint-Louis comme je le garde dans mon cœur.

J’avais appris à Médine que depuis dix-huit mois j’étais officier de la Légion d’honneur ; quelque plaisir que j’en eusse éprouvé, celui que me causa cette soirée fut plus grand encore.

Une dernière joie m’était réservée. Le courrier du 28 juin m’emportait vers la France, et si le succès de mon entreprise m’a souvent valu des témoignages d’estime et des satisfactions d’amour-propre, aucune de ces émotions ne vaut celle de revoir une famille tendrement aimée qui, sans nouvelle de moi pendant deux années, avait vécu de tristesses sans fin, d’inquiétudes sans bornes, n’espérant souvent plus me revoir et à laquelle mon retour seul pouvait rendre le calme et le bonheur.

Enfin la SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE avait à juger mes travaux qu’elle avait suivis d’un œil bienveillant : elle a daigné leur donner sa sanction dans sa séance du 12 avril 1867, et m’a décerné _une médaille d’or pour mes découvertes géographiques en Afrique_.

[Note 247 : Ces indications sont les distances que je crois devoir être portées en lignes droites d’après un procédé d’estime qui m’est habituel et que j’emploie quand il m’est impossible de noter le chemin minute par minute comme dans ma route d’aller.]

[Note 248 : Sorte de bouillie faite avec le résidu du mil, qu’on ne peut broyer en farine dans les mortiers.]

CONCLUSION.

En 1863, lorsque je partais pour ce voyage, il y avait plusieurs années que tout commerce régulier était interrompu entre le Diombokho, le Kaarta et nos établissements de Médine et Bakel.

Aujourd’hui ce débouché à notre commerce est ouvert.

Lorsque je partais, on ignorait la position d’El Hadj, de ses fils, leurs forces, leurs ressources, l’histoire même de la conquête du Ségou et du Macina, si intéressante pour guider la politique coloniale dans les relations que tôt ou tard elle doit établir avec ces pays riverains du Niger.

Aujourd’hui nous savons qu’El Hadj est mort, que son fils Ahmadou pourra résister longtemps encore à la révolte du pays contre lequel il lutte, mais que s’il maintient sa position, ses forces diminuent, que ses Talibés se lassent et que ses recrutements sont de plus en plus difficiles ; que par conséquent il n’est pas probable qu’il parvienne jamais à établir une autorité régulière dans son vaste territoire.

Aussi, quoiqu’Ahmadou ait montré beaucoup de bonne volonté à l’égard de l’établissement de relations commerciales avec nos comptoirs, quoiqu’il ait envoyé un de ses Talibés saluer le gouverneur, je pense qu’on ne saurait en ce moment attendre de ces pays éloignés d’autre commerce que celui de l’or du Bouré, qui remonte à Nioro par la voie de Kita, et de là vient à nos comptoirs, et de temps à autre, l’arrivée d’une caravane apportant directement de Ségou un peu d’or.

Le résultat le plus efficace de mon voyage sera certainement de permettre aux nombreux Diulas qui peuplent le Diafounou, le Guidimakha, le Diombokho, le Kaniarémé et en général tout le Kaarta, de venir s’approvisionner de marchandises dans nos comptoirs, d’aller, à la faveur de périodes de calme, les vendre à Ségou et d’en rapporter de l’or et des esclaves. Ces derniers, non dépaysés, se marieront, prospéreront dans ces provinces, y augmenteront la production, c’est-à- dire les richesses, et par conséquent le commerce.

Quant à nos résultats géographiques, ils sont consignés dans la carte annexée à cette relation, et un seul coup d’œil sur cette carte mise en regard de celles qui existaient avant mon voyage, suffira pour les faire apprécier.

Si la France veut intervenir d’une manière efficace dans la politique du Soudan, il n’y a, suivant moi, qu’un moyen sérieux, c’est de remonter le Niger avec des bâtiments, soit qu’on parvienne à leur faire franchir le rapide de Boussa, soit qu’on les construise au-dessus de ce barrage.

Ma conviction est que l’opération est possible.

Une fois rendu dans le haut Niger, avec la force matérielle de chaloupes à vapeur armées de canons, il sera facile de s’y emparer promptement d’une influence considérable et d’amener la pacification générale du pays en dictant des conditions au parti que l’on soutiendra.

Une telle expédition ne serait pas très-coûteuse : elle ne demanderait qu’une bonne organisation et 2 ou 300000 francs d’argent pour faire des cadeaux, et si elle réussissait on pourrait assurer que la civilisation aurait fait un grand pas en Afrique ; car, comme l’a dit le docteur Barth avant moi :

« Je pense que le seul moyen d’implanter la civilisation en Afrique serait l’établissement de centres coloniaux sur les principaux fleuves, afin que de ces points il se produisît un rayonnement salutaire et un courant civilisateur qui ne tarderait pas à les joindre l’un à l’autre. »

Je n’ajouterai qu’un seul mot.

La plupart des maux de l’Afrique viennent de l’islamisme. Ni dans nos colonies actuelles, ni dans celles qu’on fondera plus tard, même quand il se présente sous les dehors les plus séduisants, comme cela arrive quelquefois au Sénégal, jamais, dans aucune circonstance, on ne doit l’encourager.

Le combattre ouvertement serait peut-être un mal, l’encourager en est un plus grand. — A mes yeux, c’est un crime par complicité.

FIN DE LA RELATION.

APPENDICE

FAMILLE D’EL HADJ OMAR (HOMMES).

Seïdou-Tall, marabout d’Aloar. | +--------------------+--------------------------------+ | | 1re femme, née à Aloar. 2e femme. | | (1)-----+----------------+----------------------+ Alioun | | mort à Samé Tierno Boubakar, à Nioro. El Hadj Omar en allant | né en 1797. à la Mecque +-------------+-------+--------+ | | | | | Seïdou-Abi Ibrahim-Abi Mahmadou-Abi | au Macina. au Macina. à Ségou-Sikoro | et autres enfants | à Nioro. | | +------------------------------------+-----+-----------------(2) | | Femme de Haoussa Femme du Bornou (3 enfants). | | | +--------------------+-----------------+ | | | | =I= (_a_) =II= =V= =VI= Ahmadou, Ahmadou-Mackiou, Mahmady-Seïdou, Aguibou, roi de Ségou, à Hamdallahi, à Dinguiray. à Ségou-Sikoro, né en 1833, a lui-même né vers d’une femme 3 enfts 1843 ou 44. de Haoussa. 1 à Dinguiray. | 1 à Ségou. | 1 à Hamdallahi Mohammed, né le 31 janv. 1865, jour de la prise de Toghou.

+-------------------------------------+------------(1) | | Elimane Guédo, aujourd’hui à Alpha Ahmadou, à Nioro. Dinguiray. | | | +----------+-+----------+ +------------+----------+ | | | | | | Amat Tamsir Seïdou Plusieurs Tidiani Hiaïa Autres à Hamdallahi à Dinguiray autres à à jeunes a 4 enfants a plusieurs enfts Hamdallahi. Ségou-Sikoro enfants au Macina. enfants. d’El. né vers à Guédo 1853. Nioro. sont encore à Dinguiray.

(2)--+-----------------+------------------+------------------+ | | | | Sa mère, Mère X.... Mère X.... Mère X.... princesse de | | | Haoussa, | | | nommée =IV= =VII= Mountaga Aïssata, Adi Maï à Hamdallahi. n’a pas à Hamdallahi. à Hamdallahi. suivi El Hadj | | =III= Abibou, chef à Dinguiray, a plusieurs enfants.

En dehors de ces enfants cités d’El Hadj, il en avait une quarantaine en bas âge à Macina. — 3 jeunes à Nioro d’une fille de Khartoum-Sambala. Ce sont : Mahmady-Diakha, Mahmady-Nagui, Mahmady-X....

En outre, Aguibou m’a donné la liste de 15 autres frères à lui, habitant à Dinguiray. Ce sont : 1 Moctar, 2 Bassirou, 3 Day, 4 Nourou, 5 Saïdou, 6 Mourtada, 7 Nasirou, 8 Mounirou, 9 Ahmidou, 10 Mahmodou, 11 Aïdou, 12 Waïdou, 13 Mou-Bassirou, 14 Nasirou, 15 Siradiou. En dehors de ces parents, il y a les fils des cousins germains d’El Hadj, ceux de ses sœurs qui sont en assez grand nombre.

(_a_) Ces numéros classent par rang d’âge.

NOTE SUR LES ROIS DU KAARTA.

C’est au règne de Bitton ou Tiguitton à Ségou que commence l’histoire des Massassis du Kaarta, à l’époque où Bitton les chasse de Sountian (près Mourdia).

Sey Bamana était l’aîné des fils vivants de Massa par suite de la mort de Massa Sey-Colo, mort sans enfants, et de Douafouloucoro tué à Sountian. Suivi de sa famille, de ses serviteurs et esclaves, il s’enfuit au Diombokho, au village de Niamiga (près Kanamakhounou), et s’y installa. S’appuya-t-il, comme l’a dit Raffenel, sur les Diawaras pour venir à bout des Bambaras du Kaarta ou au contraire fut-il accepté par ceux-ci, comme étant de la même race ? Toujours est-il qu’il gouverna quelques années.

Raffenel le fait gouverneur de 1754 à 1758.

Suivant nos informations, son règne serait antérieur à cette date. Car il résulte des dates que nous avons établies que Bitton ou Tiguitton régna environ de 1700 à 1743, puisque après la mort de Dékoro, son fils, Tomassa prend le pouvoir vers 1744. Ce serait donc à coup sûr avant 1744 qu’il faudrait placer l’avénement de Sey Bamana, si tant est qu’on puisse dire qu’il y eut avénement.

Sey Bamana comme ses successeurs était bien en effet chef de la famille des Massassis et comme tel obtenait bien une certaine déférence de ses parents et certains tributs de la population. Mais jamais son pouvoir n’eût pu aller jusqu’à obtenir de ses cousins ou neveux une obéissance passive telle que la comporte l’expression de roi. Suivant moi, les rois bambaras du Kaarta n’étaient pas plus rois que ne l’est l’Almami du Fouta ou le Tunka du Guoy ou du Kaméra.

Après Sey Bamana, sur la durée du gouvernement duquel nous n’avons pu avoir de données précises, c’est Dénimba Bo, son frère cadet, qui le remplace et non Bonodain, son fils, comme on l’a dit à Raffenel. Du reste d’après les usages des Bambaras et des Peuhls les fils de Sey Bamana ne pouvaient prendre la place de leur père qu’après la mort de ses frères cadets.

Dénimba Bo habitait dans le Bélédougou à Tonéguéla ; il y réunit une armée de gens de bonne volonté et vint camper à Kemmou (Guémou) (Kemma de Park), il y construisit le premier village de ce nom et n’ayant encore que soixante cavaliers il commença la guerre avec le Kaarta. Il fut bientôt maître du pays, et n’eut plus qu’un obstacle en la personne de Demba Ségo, chef de Koniakary.

Ce chef voyant Dénimba Bo venir l’attaquer appela à lui ses alliés et reçut des renforts du Kaarta, du Khasso et même du Fouta, si bien que l’armée de Dénimba Bo eut peur et que le monarque ayant voulu persévérer dans son entreprise fut abandonné de tous à l’exception de son griot. Il ne voulut cependant pas reculer, et se confiant dans les prédictions qu’on lui avait faites, il monta sur la montagne de Tapa (montagne circulaire près Koniakary) et là renvoya son griot en lui confiant son cheval et ses harnachements pour qu’il les portât à son père.

Des hommes qui allaient couper du bois aperçurent le monarque abandonné, qui loin de se sauver les regardait aussi. Il était tellement beau, dit- on, qu’ils crurent voir un personnage surnaturel et se sauvèrent à Koniakary. Sur leur description on reconnut l’infortuné prince et on envoya s’en saisir. Sa mort fut un affreux supplice qu’il supporta vaillamment sans donner signe de souffrance. Il fumait sa pipe, nous dit notre informateur. Après lui vient Sira Bo, son frère, cinquième fils de Massa ; on lui attribue la prise de Koniakary, dont il s’empara, dit-on, grâce aux discordes intestines du Diombokho. Si cela est vrai il faut croire que sur la fin de son règne ou sous son successeur, Demba Ségo rentra en possession de cette ville, car en 1795 Mongo Park nous y signale un prince de ce nom tandis que Daisé Coro, le successeur de Sira Bo, règne au Kaarta.

Après Sira Bo, son frère Daisé Coro prend le gouvernement vers 1790 ; on prétend qu’il était plus âgé que Sira Bo et qu’il aurait dû commander avant lui, mais qu’il s’était désisté en sa faveur par reconnaissance pour la mère de Sira Bo à laquelle il devait la vie.

Lorsque leur famille avait été mise en fuite et qu’on les recherchait pour les massacrer, la mère de Sira Bo qui en se sauvant portait alors son fils sur le dos, trouva Daisé, le prit avec elle et afin de ne pas exciter les soupçons elle lui passa une corde au cou comme à un esclave et parvint ainsi à le sauver. La bonté de Daisé Coro nous a été signalée par Mungo Park. Malgré cela ce trait d’abnégation ne peut néanmoins que nous étonner beaucoup, car il est aussi rare chez les noirs qu’il pourrait l’être chez des peuples plus civilisés.

Ce fut Daisé qui appelé à Ségou par les frères de Mansong alla s’emparer de Yamina. Il paya cher cette incursion et à l’appui du récit de Mongo Park nos informations nous apprennent que ne se sentant pas assez fort pour résister à l’armée de Mansong, il se sauva au Guidi-Oumé où ce roi le rejoignit. Il y eut un combat d’une journée après lequel on campa et Daisé ayant renvoyé toutes les femmes en arrière à Maka-Yakaré vit son armée déserter. Il se sauva lui-même dans la nuit et l’armée de Ségou retourna sur ses pas ravageant tout le pays et brûlant tous les villages, entre autres l’immense village de Dédougou (?).

Daisé Coro, battu, alla se replacer à Diokha où il continua à régner.

Moussa Koura Bo, son frère, lui succéda vers 1800 (à partir de ce moment j’admets les dates de Raffenel).

Lors de la fuite de Ségou ce prince fut pris comme esclave, et son maître, craignant de s’en voir dépossédé, lui avait, pour l’empêcher d’être reconnu, marqué la figure par des coupures comme on en faisait alors aux esclaves au lieu des coupures ordinaires que se font les Bambaras Courbaris (trois coupures parallèles allant de la tempe au menton ; les Massassis n’en faisaient que deux). Devenu grand, ce jeune prince s’échappa de chez ses maîtres et vint se faire reconnaître ; ce qui ne put être fait que grâce au témoignage d’un vieux marabout.

Ce fut Moussa Koura Bo qui une fois au pouvoir acheva de ruiner le Khasso (rive droite). Il eut aussi à soutenir une lutte contre le Ségou, dont il repoussa l’armée. A sa mort ce furent les enfants du dernier fils de Massa nommé Bakary qui revendiquèrent le trône. Ils y avaient droit, leur père étant mort et étant les aînés de la famille.

1808. Ce fut Tiguinkoro qui le premier des petits-fils de Massa régna. Il eut des succès, notamment dans le Bambouk qu’il ravagea en s’avançant jusqu’au Dentilia.

1811. Sakhaba, son frère, le remplaça. Il poussa ses expéditions jusqu’au Manding à travers le Bélédougou et le Birgo.

1815. Après lui c’est Mori Bo, nommé aussi Bodia, qui prend le pouvoir. Il est fils de Dénimba Bo.

Il fonda Elimané où il habita. Il combattit le Fouta et le Haut-Sénégal, il prit Lanel et en emmena toute la population en esclavage.

Mori Bo essaya aussi ses forces contre le Bondou ; il attaqua vers la fin de son règne Boulébané qui appartenait à l’Almami Saada, père de l’Almami actuel. Mais il ne put s’en emparer. Après lui, on passe à la génération suivante. C’est Gran qui monte sur le trône (1832) ; il est arrière-petit-fils de Massa, et petit-fils de Daisé Coro par Diamadoua, son père, mort sans régner.

Ce fut ce prince qui prit Tuabo et en emmena toute la population en esclavage. J’ai connu divers témoins de son règne et entre autres Samba Naé, Bakiri pris enfant par lui à Tuabo et que j’ai retrouvé à Ségou ; il n’avait été libéré que grâce à Samba N’diaye qui, lorsqu’El Hadj fut maître du Kaarta, le réclama comme son parent.

Gran habitait Elimané et de là dirigeait ses expéditions.

Deux fois il s’avança jusqu’à Tamba, mais fut toujours repoussé ; son frère Mahmady Kandia le remplaça en 1843 et régna jusqu’au moment où El Hadj s’empara du Kaarta. C’est lui qui fonda Nioro où il mourut tranquillement après s’être rendu au prophète.

Depuis cette époque, El Hadj régna de nom, mais le Kaarta est gouverné par Mustaf ou Mustapha, esclave d’El Hadj qui habite Nioro. Les Massassis dispersés et sans force ont essayé en 1845 pendant mon séjour à Ségou de soulever le pays, mais ils ont échoué et leur coalition a été dispersée par l’armée de Nioro.

GÉNÉALOGIE DES ROIS MASSASSIS DU KAARTA

1er _génération._ MASSA-COURBARI, père de tous les _Massassis_ | +---------------+---------------+--------------+----+------+--(1) | | | | | Massa Seycolo Dona Fouloucoro Séy-Bamana Denimba-Bo Sira-Bo mort sans tué à Sountian. 1er roi 2e roi. 3e roi. postérité. du Kaarta. | | 2e _génération._ Moriba 8e roi.

3e _génération._

(1)---------+--------------------+-------------------------+ | | | Daisé-Coro Moussa-Coura-Bo Massa Bakary 4e roi. 5e roi. mort sans régner. | | | +-----------+------+ | | | [2e Diamadoua Tiguinkoro Sakhaba gén] mort sans régner. 6e roi. 7e roi. | +----+--------------+ | | [3e Gran Mahmady-Kandia gén] 9e roi. 10e roi.

_Nota._ — La plupart des renseignements qui précèdent m’ont été fournis par un jeune Massassi, nommé Tiguinkoro, qui se trouvait à Ségou, où il nous témoignait une amitié sérieuse.

* * * * *

NOTE SUR L’ORIGINE DES BAKIRIS SONINKÉS DU HAUT-SÉNÉGAL.

Le véritable nom des Bakiris est Sempré, qui veut dire talon coupé ou fendu. Ce surnom leur fut sans doute donné dans l’origine, parce qu’étant très-guerriers et faisant de nombreuses expéditions, ils avaient au talon cette espèce de peau rugueuse et crevassée qui pousse aux pieds des gens qui marchent sans chaussure.

Toujours est-il que sous ce nom de Sempré qu’on retrouve dans différentes parties de l’Afrique, et entre autres à Sokolo (Macina), où il y en a toute une famille, sous ce nom, dis-je, les Bakiris régnèrent longtemps sur tout le bassin du Haut Niger. Ils étaient Soninkés et de la grande famille des Cissey qui aujourd’hui commande à Sansandig. Leur gouvernement avait pour centre le Ouagadou, partie du Bakhounou, d’où ils rayonnaient en maîtres jusqu’au Niger. Le Ségou était alors sous le gouvernement des Koïta. Ils n’allaient pas d’ailleurs loin de Tombouctou et en furent un instant maîtres.

Comment cet empire fut-il ruiné ?

Il existe à ce sujet une légende fort curieuse, mais tellement invraisemblable que je ne la rapporte que comme curiosité. On prétend que le pays était colossalement riche, que les rois possédaient un trésor immense, mais qu’ils devaient leurs succès et leur fortune à la protection d’un serpent qui habitait un puits près du village du roi. Chaque année on tirait au sort parmi les plus belles jeunes filles du pays, et celle qui était désignée était au jour anniversaire amenée près du puits, parée comme pour un mariage. Alors le serpent sortait de son antre, dressait par trois fois sa tête, et enlevait la jeune fille enlacée dans ses anneaux.

Or, une année, la jeune fille désignée qui était la plus belle de l’endroit (un griot m’avait dit son nom ainsi que ceux des divers acteurs, mais ils m’ont échappé), se trouvait être la fiancée du guerrier le plus brave du pays, cousin du roi, d’ailleurs. Quand il fut informé du sort qui attendait sa belle amie, il lui jura qu’il saurait l’y arracher, et ses larmes, ses prières ne firent que l’encourager dans son projet. Le jour de la fête arrivé, ce brave guerrier attacha son cheval près du puits, et quand on amena la jeune fille, il se mit en selle comme pour mieux voir.

Le serpent sortit deux fois sa tête, et deux fois rentra dans son puits, mais au moment où, la troisième fois, il allongeait déjà son corps pour saisir sa proie, notre guerrier s’élançant, le coupa en deux d’un seul coup de sabre, et saisissant sa fiancée, il l’enleva et disparut de toute la vitesse de son coursier, que jamais aucun cheval n’avait dépassé.

Alors on entendit une voix sortir du puits qui prédit au pays sept années de sécheresse et tous les maux possibles. Le roi voulut poursuivre son cousin et le mettre à mort, mais on ne put le rattraper, et la prédiction ne tarda pas à s’accomplir : si bien que, forcée par la sécheresse et les maladies, la population dut déserter en masse la capitale et aller vers d’autres pays.

On dit même que le roi ne pouvant emporter ses richesses les enterra, et que, depuis, nul ne saurait retrouver la place, car quand on en approche le sol vous brûle et des flammes en sortent.

Ce qu’il y a de plus clair, c’est que divers fléaux qui transformèrent ce pays en désert, furent sans doute le motif de l’émigration.

Le dernier roi de Ouagadou fut Khreïa Manga ; on dit aussi Manga Diabé.

Il y a de lui aux Bakiris actuels, tels que Samba N’diaye de Tuabo, Sulman Kama de Makhana et Tambo de Lanel qui sont à peu près du même âge, il y a, dis-je, seize générations, ce qui fait au moins remonter cet événement à 400 ans ; il serait plus rationnel de dire 450 ou 500.

Il y a entre cette histoire et celle rapportée par Raffenel de notables différences.

Quant à l’origine du nom de Bakiri, elle est la même dans les deux récits.

Lorsque les gens de Diabé s’avançant vers l’ouest arrivèrent au Sénégal, ils y trouvèrent les Malinkés qui habitaient alors le Galam ; ils les en chassèrent par force, et dans une de ces expéditions ayant manqué d’eau ils arrivèrent à bout de forces à un marigot de la Falémé. Ils s’y précipitèrent pour boire, et les gens du village qui se trouvaient de l’autre côté vinrent faire leur soumission disant que le marigot sacré les avait toujours protégés, mais qu’ils voyaient bien que leurs maîtres étaient arrivés, puisqu’ils avaient pu se plonger dans ce marigot sans y périr.

Ce marigot s’appelait Bakiri, et les Sempré en prirent le nom. Ils dominèrent longtemps tout le Galam jusqu’au Natiaga, le Bondou et le Diombokho. Puis la guerre se mit entre les enfants de Sulman Khassa. Trente ans le Guoy fit la guerre au Kaméra, et les Bakiris se dispersèrent et s’amoindrirent en rentrant dans leurs limites actuelles.

Entre autres colonies de Soninkés venant de Ouagadou et comme preuve de la puissance des Soninkés dans le bassin du Haut-Niger, on cite :

Kankan, peuplé de Soninkés et de Semprés.

Sokolo, que j’ai déjà cité.

Le Diallonkadougou ou la famille royale était de Soninkés Sacco, qui peuplent aujourd’hui Yamina. Ainsi Fali, chef captif à Ségou, et fils du dernier roi de Tambo, était un Sacco, mais il ne parlait plus que le malinké ou le bambara.

Sansandig, Jenné sont aussi des colonies de Soninkés.

Voici la généalogie de père en fils par rapport à Samba N’diaye, Bakiri de Tuabo :

Khreïa-Manga ou Diabé. | Tambo-Manga-Ali-Cassa (alla s’établir à Sokolo). | Salounga. | Salounga-Ndoungoumé. | Diabé-Findiougné. | Khassa-Maria. | +-------------------------+--------------------------+ | | | Sulman-Khassa, Ali-Khassa, Amadoubé, père des Bakiris père des Bakiris père des Bakiris du Guoy. du Kaméra. du Diombokho. | Diabé-Diéguy. | Moussa-Diabé. | Ali-Moussa. | Sulman-Gali. | Sulman-Gali. | Tunka-Samba-Maria. | Tunka-Sila makha-Niamé. | Bon-Sila makha. | Sila makha-Mbougou. | Samba-N’diaye, né vers 1815.

* * * * *

OBSERVATIONS RELATIVES AU SOL PARCOURU DANS LE SOUDAN OCCIDENTAL, A SA FORME ET A SA COMPOSITION.

Le Soudan occidental est le vaste pays compris entre Tombouctou à l’est, l’Océan à l’ouest et l’Océan au sud.

Soudan voulant dire pays des Noirs ; la limite au nord doit être fixée par la ligne de séparation de la race Nègre d’avec la race Maure.

A l’Océan cette ligne de séparation est fixée d’une manière formelle par le fleuve Sénégal dont la rive gauche appartient aux Noirs, tandis que la rive droite appartient aux Maures.

Depuis que la politique française sous l’énergique commandement de M. le gouverneur Faidherbe a interdit aux Maures en armes de franchir le Sénégal pour venir faire des incursions dans le Oualo, le Cayor ou le Fouta, cette ligne de démarcation est nette et formelle depuis Saint- Louis, Sénégal, jusqu’à Bakel.

Cependant depuis quelque temps les Noirs du Haut-Fouta semblent vouloir s’établir en partie sur la rive droite, notamment entre Matam et Bakel, mais leurs établissements sont tout à fait riverains et ne sauraient être une objection sérieuse à ce fait que le Sénégal jusqu’à Bakel trace la séparation des deux races. A partir de Bakel cette ligne qui alors a atteint la latitude de 15° remonte brusquement vers le nord jusque par 16° 20′ pour contourner les pays nègres de Guidimakha et d’Assaba ; puis elle redescend sur le treizième méridien jusqu’à 15° 30′, séparant le Kaniarémé, pays nègre, du désert où s’agitent les Askeurs et les Oulad el Rhrouizi.

Entre le treizième et le onzième méridien cette ligne se dirige à peu près droit à l’ouest, puis après remonte un peu limitant au nord le Bakhounou, pays nègre où une assez forte proportion de Maures sont établis, mais sans dominer ni par le nombre ni par l’influence.

Enfin par le huitième méridien cette ligne est redescendue jusque par 15° pour atteindre Sokolo, premier village du Macina, et de là se diriger presque en ligne droite sur Tombouctou.

Lorsqu’on jette les yeux sur une carte quelconque de ce vaste pays, qu’elle soit bonne ou mauvaise, on est de suite frappé d’un fait, c’est que sur la côte sud et sud-ouest tous les cours d’eau qui viennent se jeter à la mer se dirigent du nord vers le sud, tandis que dans la partie nord, arrosée par les bassins considérables du Sénégal, de la Gambie et du Niger, ces cours d’eau, aussi bien que leurs affluents, se dirigent du sud au nord pour rayonner les uns vers l’ouest, les autres vers l’est. Dans toute la partie ouest, les cours d’eau viennent de l’est vers l’ouest.

Ce seul fait suffit pour démontrer d’une façon irrécusable que, à partir de la mer, le pays s’élève graduellement vers le plateau plus ou moins montagneux d’où découlent tous ces fleuves. Depuis qu’on a remonté les fleuves et les rivières qui viennent les grossir jusqu’au point où ils cessent d’être navigables, en traçant leurs cours avec toute l’exactitude nécessaire, on a circonscrit cet espace, que de nombreuses explorations ont sillonné, en permettant de dessiner avec quelque exactitude les parties innavigables de ces cours d’eau ; et maintenant que la carte du Soudan occidental a fait des progrès bien notables, il n’est pas sans intérêt d’examiner la conformation de ce pays où divers soulèvements sont venus entrecroiser des chaînes de montagnes et creuser des reliefs qui demanderaient à être étudiés par des hommes spéciaux.

Des sources du Sénégal, si on se dirige vers le N. 20° O., on trouve une chaîne de montagnes explorées par Hecquart et Lambert, et qui sépare les sources du Sénégal, de la Falémé, et de la Gambie, qui se dirigent tout d’abord vers le nord et nord-est, de celles du Kokoulo, du Kikriman, du Tominé et du Rio Grande, qui coulent vers le S. O. et O.

Cette ligne de faîte, après avoir été longée par la Gambie, est rompue par elle lorsqu’elle se dirige vers l’ouest ; mais on retrouve sur la rive droite de la Gambie cette même direction qui à l’état de collines sépare la Falémé et ses affluents des affluents de la Gambie, et, entre autres, du Nérico, que longtemps on a supposé être un canal naturel entre le bassin du Sénégal et celui de la Gambie.

Cette direction trouve des parallèles dans les chaînes de Kakhadian et du Tambaoura, qui séparent le Sénégal d’avec la Gambie, et aussi dans la direction générale de la côte occidentale entre le cap Vert et le cap Roxo.

Si maintenant on regarde la source du Niger fixée par Laing, celle du Tankisso, son affluent indiqué par Caillé, celle du Sénégal déterminée par Mollien, Caillé, Hecquart et en dernier lieu par le capitaine Lambert, on est frappé de voir que ces trois cours d’eau, qui à leur origine coulent presque parallèlement vers le N. E., ont leurs sources placées sur une même ligne, au sud-ouest de laquelle les Scarcies, le Kaba, le Mongo, la Rockelle et le Kamaranka, séparés par une distance de quelques lieues à peine, coulent en sens inverse.

Cette ligne, qui évidemment est une ligne de faîte, est dirigée du N. 55° O. au S. 55° E., et se trouve absolument parallèle à la partie de côtes qui s’étend du cap Roxo à Sierra Leone.

On rencontre également des traces de soulèvements parallèles dans les montagnes que nous avons traversées dans le Gangaran, et qu’on nous a dit s’étendre jusqu’au Bouré, marquant ainsi une ligne de faîte entre le cours du Sénégal, ou Ba-fing et celui du Bakhoy, son affluent. On trouve également des directions parallèles dans les collines du Fouta et les diverses ondulations de terrains que j’ai traversées, en 1859, dans mon voyage au Tagant.

A partir des sources du Niger, si on se dirige vers l’est, on trouve une autre ligne de faîte connue, depuis le voyage de Mongo Park, sous le nom de chaîne de Kong, au sujet de laquelle il y a eu quelques contestations. Le mot kong signifiant montagnes en bambara, qui est l’idiome le plus répandu dans cette partie, et surtout à Bamakou où Mongo Park prenait ses renseignements, on a dit que c’était un tort de baptiser cette ligne de faîte du nom de montagne de Kong, qui semble être un pléonasme ; mais aujourd’hui l’existence reconnue d’un pays de Kong, d’un grand village de ce nom, près duquel se trouvent des mines d’or au moins aussi abondantes que celles de Bouré, semble justifier cette appellation.

La direction de cette ligne de faîte semble être absolument parallèle à celle de la côte, et on la rencontre en remontant le Niger, qui, après avoir parcouru un immense cercle, vient la rompre pour se jeter dans la mer.

Il existe encore une ligne de faîte remarquable, qui circonscrit, à l’est, le bassin du Haut-Niger, et, à l’ouest, celui du Bas-Niger, qui appartient à la partie du Soudan oriental. Cette ligne, si elle n’était pas indiquée par Caillé, qui a suivi de Tengrela à Djenné une ligne à peu près parallèle, est d’ailleurs indiquée par ce seul fait, que divers affluents du Bakhoy (Sentilenkané), qui lui-même est affluent du Niger, coulent du S. E. au N. O., tandis que la Sirba, affluent du Bas-Niger, coule de l’O. à l’E.

D’ailleurs, le plateau montagneux du Humbori, traversé par Barth, n’est que la fin de cette chaîne ou de ce massif important de montagnes qui existe à très-petite distance d’Hamdallahi. D’après mes informations, cette partie du pays, qu’on pourrait appeler le Soudan central, et qui est comprise dans l’arc immense du cours du Niger, est trop peu connue pour qu’il soit possible d’indiquer une direction à cette ligne de faîte avec quelque exactitude ; cependant il y a une remarque curieuse à faire, c’est que les cours du Bagoe (affluent du Bakhoy et du Niger), celui du Fambiné ou Rivière noire, autre affluent du même bassin, sont parallèles entre eux et sont parallèles aussi à ceux des deux Bakhoy, affluents du Sénégal, et qu’ils prennent leurs sources dans la ligne de faîte en question, de même que les deux affluents du Sénégal prennent la leur sur le versant occidental de la chaîne de montagnes dont nous avons constaté l’existence le long de la rive gauche du Niger. Il ne serait peut-être pas absurde, d’après cette remarque, de supposer ces deux lignes de faîte parallèles entre elles et se dirigeant du point le plus haut au plus bas du S. 55° O. au N. 55° E.

Ces directions ne sont qu’approximatives, et je les livre comme de simples remarques auxquelles l’étude des terrains faite par des gens spéciaux peut peut-être donner quelque appui. Cette configuration des cours des fleuves est bizarre et ne rencontre, je crois, pas beaucoup d’analogies dans aucun pays ; ce qui contribue d’ailleurs à lui donner encore plus d’étrangeté, c’est l’existence du désert au nord des deux cours d’eau principaux, et ce fait démontré par les voyages de M. Vincent dans l’Adrar, de M. Bourrel chez les Braknas, de M. Mage au Tagant, de Raffenel au Kaarta, et dans notre dernier voyage, que, dès qu’on s’éloigne de la rive droite du Sénégal ou de la rive gauche du Niger pour remonter vers le nord, on monte graduellement, parce que le terrain s’élève graduellement par une série de plateaux qui resorbent en lacs, mares ou marais les eaux pluviales, mais qui n’ont aucun cours d’eau.

Des renseignements positifs me garantissent que de Yamina à Tichit (et j’ai par moi-même constaté le fait de Yamina à Nioro) le terrain s’élève graduellement, et qu’arrivé à Tichit, il y a une montagne à franchir avant d’être sur le sol du Sahara proprement dit. Cette montagne qui règne de l’Adrar au Tagant et du Tagant à Tichit continue vers l’Est pour aller circonscrire El Arouan. Au sud, chaque terrain porte son nom ; au nord, c’est le Sahara.

A cet aperçu bien incomplet de la forme du terrain dans le Soudan occidental, je voudrais bien joindre quelques appréciations sur sa composition ; mais là je suis encore moins bien muni, car, outre que cette étude eût nécessité des connaissances spéciales, il est impossible d’apprécier la nature d’une montagne ou d’un sol qu’on n’a pas vu, tandis qu’au moyen de points déterminés, il est facile de tracer des directions et d’apprécier ce qu’on n’a pu voir.

Aussi me bornerai-je à quelques observations sur ce que nous avons vu. Le Sénégal, qui est notre point de départ, roule jusqu’aux cataractes du Félou de nombreux cailloux arrachés aux diverses roches qui bordent leur cours, et dans le nombre abonde une espèce de trapp, qui est une pierre de touche dont la présence est un indice de celle de l’or. En outre, on rencontre dans ces cailloux roulés des porphyres, des saphirs et agates, des grès, des granits gris, plus une grande quantité de quartz à divers états et de diverses nuances, depuis le blanc laiteux jusqu’au jaune et au rouge ; quelquefois ils sont transparents, quelquefois opaques, feuilletés ou grenus.

Les roches du Félou sont des grès ; dans quelques parties ce barrage semble être basaltique, ainsi que le barrage de Gouïna. Dans les barrages au-dessus du Félou, on rencontre des pierres rouges et noires, d’un rouge superbe, d’une densité énorme, qui présentent en masse l’aspect d’un beau carrelage à dalles carrées, rectangulaires ou cubiques. Ces roches sont métamorphiques, et dans quelques-unes le docteur a reconnu des empreintes de feuilles fossiles qui indiquent suffisamment qu’elles sont formées de sédiments transformés peut-être à l’apparition des nombreux trapps, basaltes, ou des granits que l’on rencontre de tous côtés[249].

Ces roches métamorphiques semblent former une grande partie des montagnes du Natiaga. Dans le Bambouk, on les rencontre encore fréquemment ; mais on rencontre aussi des îlots très-curieux de granits, comme celui que je signale près de Koundian où la détérioration du granit a donné à la montagne la forme de deux champignons. D’autres montagnes isolées se remarquent par les aiguilles, les doigts qu’on y aperçoit : telles sont les montagnes vues près de Koundian, celles de Makagnian ou Goumbao, dont j’ai pris des dessins. Plusieurs offrent cette particularité que leur sommet est un plateau uni sur lequel on retrouve le sol, la végétation et tout ce qui caractérise les plaines situées à leur pied.

A mesure qu’on s’éloigne du Sénégal, en allant vers l’est, les montagnes deviennent de plus en plus granitiques ; le sol par endroits ne se compose que de fragments de ces montagnes détériorées par le temps, et la montagne de Kita, qui limite notre route à l’est dans cette partie, est encore une vaste accumulation de granit.

Les quartz se rencontrent quelquefois en gros fragments, à la surface du sol, et, du reste, ils composent une partie de ces montagnes, puisque dans le Bambouk, par exemple, c’est dans les quartz aurifères que l’on trouve des pépites d’or.

Dans tout le Foula-Dougou nous avons retrouvé des granits, mais le sol présente un aspect différent, ici il n’est plus composé de plaines sur lesquelles courent ou s’élèvent subitement des montagnes aux pentes roides, aux sommets souvent inaccessibles à l’homme par la verticalité des flancs ; le sol ressemble aux flots immenses d’une mer agitée, les montagnes n’ont pas de caractère pittoresque. Ce sont en quelque sorte des monticules plus ou moins élevés placés à côté les uns des autres, une série de mamelons aux flancs en pente douce et couverts de débris de toute espèce : de quartz, de grès, de granit et de minerais de fer en grande quantité.

Au moment de quitter le Foula-Dougou, pour entrer dans le Kaarta, nous avons rencontré à côté de la montagne granitique de Dioumi, au camp de Seppo, une montagne schisteuse dont nous avons ramassé quelques échantillons, c’est de cette montagne que coulait la triste source à laquelle nous devions nous désaltérer.

Ces schistes examinés par un minéralogiste, M. Jules Marcou, ont été reconnus être des calcaires marneux noirâtres avec bandes de calcaires gris à l’intérieur. M. Simonin, ingénieur des mines, m’avait laissé supposer qu’ils étaient bitumineux et que leur présence pourrait être un indice de celle du charbon de terre. Ce serait une question bien importante, car avec la masse de fer qui se trouve en tous ces pays, si là, à côté du Bakhoy, on venait à découvrir le charbon fossile, il y aurait dans ce seul fait de quoi transformer ce pays aujourd’hui désert en un pays civilisé.

Du reste une grande partie du sol du Kaarta dans le nord est schisteux, et lorsque nous sommes revenus du Bakhounou par Bagoyna, Nioro et Kouniakary, nous avons, à différentes reprises, traversé des montagnes d’une ardoise magnifique par son homogénéité. Une grande quantité de ces ardoises, d’une épaisseur de 1 à 2 centimètres, gisaient sur le sol, polies par le temps, piétinées et réduites en poussière grise par les pieds des chevaux, sans que l’on songeât qu’elles pouvaient même servir à remplacer les planches de bois qui servent aux enfants à apprendre à écrire l’arabe. Et puisque j’en suis au sol du Kaarta, je dirai qu’à part la fabrication du fer qui s’y fait en grande quantité, le seul usage que les Kaartans aient jamais fait de leur sol est relatif aux pierres à fusil. Un jour, qu’ils en manquèrent pour la guerre, ils eurent l’idée de se servir de morceaux de silex jaune et rouge qui se trouve près de Nioro et dont ils utilisèrent ainsi les propriétés.

J’ai eu entre les mains d’autre silex rouge venant des montagnes qui se trouvent derrière Hamdallahi. Au Macina on les employait également comme pierre à feu en choisissant celles dont la taille naturelle s’y prêtait davantage, et j’ai été étonné de la quantité d’étincelles qu’on obtenait sous le choc du briquet fait avec le fer du pays. Ce sont, d’après M. Marcou, des silex passant au jaspe.

Quant au sol du Ségou sur la rive droite du fleuve, il semble avant tout être composé de fer ; de quelque côté qu’on aille, à fleur de terre comme en creusant, on trouve du minerai de fer.

Dans les collines qui sont derrière Ségou-Sikoro on trouve une sanguine ou oxyde de fer compacte tachant, au toucher, qui est employé comme encre rouge par les marabouts en le délayant dans l’eau. — Derrière Kalaké, dans des trous de mine, on trouve un minerai de fer très-riche que M. Marcou classe comme fer magnétique égalant la valeur de ceux de Norwége et du lac supérieur du Missouri. Enfin, à Touba-Coura sur la rive gauche, nous avons trouvé des forgerons travaillant à fabriquer du fer avec l’oxyde de fer terreux, contenant de la silice ; il était en rognons engagés dans des masses d’argile. Ce minerai est répandu en grande quantité dans tout le pays et en Sénégambie.

Je termine ces notes trop incomplètes sur les observations minéralogiques ou géologiques que j’ai pu faire — et pour ce qui est relatif à l’or, je renvoie à la note suivante.

* * * * *

LISTE DE QUELQUES MINÉRAUX RAPPORTÉS PAR M. MAGE ET EXAMINÉS PAR M. J. MARCOU.

_Minerai de fer._ — 1o Fer magnétique provenant des mines de _Kalaké_ (Ségou). — Égale la valeur des meilleurs échantillons de Norwége et du lac supérieur du Missouri. — Supérieur de beaucoup aux minerais de l’île d’Elbe. — Excellent pour fabriquer les aciers fondus.

C’est avec ce minerai que sont faits tous les fers du Ségou proprement dit, c’est-à-dire de la partie de cet empire située sur la rive droite du Niger. Il est fondu par le procédé ordinaire des noirs, qui fournit du fer sans passer par l’état de fonte, et on le travaille au charbon de bois.

2o Oxyde de fer terreux contenant de la silice. — En rognons engagés dans des masses d’argile. — Provient de Touba-Coura, où il forme la grande masse du sol et des montagnes. — Il y est exploité comme minerai, quoique de médiocre qualité. (Il y en a de jaune et de rouge.)

3o Oxyde de fer compacte. — Tachant au toucher. — Pouvant être employé comme sanguine. — Riche minerai contenant au moins 35 pour 100 de fer. — Provenant des montagnes basses qui séparent le Niger du Bakhoy, derrière Ségou. — Il est employé par les marabouts comme encre rouge en le délayant dans l’eau.

4o Différents cailloux employés comme balles de fusil qui ne sont que des oxydes de fer.

_Minerai d’or._ — 5o Quartz aurifère de Bambouk. — Celluleux et contenant du pyrite de fer. — Existe en très-grande abondance et constitue une partie de la masse des montagnes.

6o Cailloux roulés du Sénégal et du Niger, qui sont des silex, des jaspes, des agates.

7o Calcaire marneux, noirâtre, avec bandes de gris à l’intérieur. — Provient de la montagne de Seppo au Foula-Dougou.

8o Grès très-répandu sur le sol à Ségou.

9o Bracelet de bras d’homme en roche dioritique (feldspath).

10o Pierres à fusil du Macina et du Kaarta jaunes et rouges. — Sont des silex passant au jaspe.

11o Nombreux cailloux roulés, noirs, pouvant servir de pierre de touche, provenant du Sénégal et du Niger. — Sont des trapps.

12o Argile imprégnée de terre végétale pouvant se délayer et être employée comme sépia. — Provient du Cayor, où elle existe dans des marais. — Employée à faire des briques.

* * * * *

NOTE SUR LES MINES DU SOUDAN OCCIDENTAL.

L’or existe sur la côte occidentale d’Afrique en grande abondance, et il est permis de dire qu’il existe partout dans les vastes pays montagneux du Fouta-Djallon et de Kong.

Ainsi, partant du Nord, nous trouvons que la Falémé charrie de l’or, et les dernières excursions faites sur ses bords ont confirmé ce fait signalé de longtemps par les voyageurs de la compagnie de Galam.

Les alluvions du Bambouk en contiennent une assez grande quantité pour que les noirs en tirent un profit considérable en le faisant exploiter à moments perdus par les femmes, qui se bornent à laver la terre aurifère dans leurs calebasses. Outre cet or qui vient sans doute de loin, le quartz des montagnes du Bambouk en contient des filons quelquefois assez riches, ainsi qu’on en a eu la preuve dans l’essai d’exploitation fait à Kéniéba dans les années 1858, 59 et 60. Pour ma part, je me souviens qu’ayant ramassé un morceau de ce quartz jeté au rebut, et l’ayant cassé à coups de marteau, je trouvai à l’intérieur plusieurs pépites fixées sur les fragments que j’ai conservés.

Si nous arrivons au Niger, nous avons sur ses bords un des placers les plus riches du globe, qui, depuis les temps historiques, fournit à l’exportation de l’Afrique. Je parle des placers du Bouré.

Ce pays était connu de nom depuis bien longtemps. Quand une caravane arrivait au Sénégal apportant de l’or, ce qui était assez rare à cause des pillages que leur faisaient subir les populations qu’elles avaient à traverser, on lui demandait : D’où vient cet or ? — De Bouré.

Plus fréquemment, les Maures de Tichit apportaient de l’or et, questionnés sur sa provenance, répondaient de même. Enfin, d’anciens esclaves aujourd’hui libres, après avoir été les uns soldats, les autres pilotes ou matelots, avaient affirmé l’existence d’un village de Bouré. Mongo Park lui-même en parle et toutes les cartes en faisaient mention.

Cependant Bouré n’est pas un village, mais un pays dont le chef actuel est Douba, résidant au village de Kintinian, chef-lieu du pays aurifère.

Ce pays est habité par une population mélangée de Mandingues et de Diallonkés qui leur ressemblent beaucoup par les traits et n’en diffèrent guère que par la langue originaire dont j’ai recueilli quelques mots.

Les sept principaux villages à or, ceux où on en fait le plus grand commerce sont : Kintinian, Didi, Kourounia, Baloto, Fatoïa, Seké, Sétiguia. Les cinq derniers sont échelonnés le long du Tankisso (affluent du Niger).

D’après bien des renseignements qui ont toujours concordé, et dont les auteurs avaient été dans le pays de Bouré, soit comme Diulas, soit comme envoyés du roi de Ségou ou préposés d’El Hadj, ce pays présente un fait remarquable, c’est que l’or y sert de monnaie.

On sait que l’or, dans toute l’Afrique, se vend au poids par gros et fractions de gros. Ce gros (en bambara, Menkellé) varie de poids suivant les localités, mais dans des proportions peu étendues et est fixé par un certain nombre de noyaux de Tamarin. Au Bouré il en est de même, et l’abondance de l’or y est telle que tout peut s’acheter avec de l’or, depuis le fagot de bois qui fera cuire les aliments jusqu’au captif qui ira chercher l’or dans les mines.

L’or qui sert ainsi aux menus besoins du ménage est ramassé par les femmes et, quelque extraordinaire que cela paraisse, bien des personnes m’ont affirmé que c’était le sable même de leur maison, de leur cour, qu’elles lavaient pour se le procurer.

Quant à l’or du maître, celui qui compose sa fortune et avec lequel il subvient aux grosses dépenses, il sort des mines ou des puits que l’on fait chaque année après la saison des pluies.

Avant d’aller travailler, on se réunit par villages ; chaque maître de maison fournit un certain nombre de captifs ou de femmes pour laver, et le travail se fait en grande fête pendant un temps déterminé. On partage alors le produit entre les chefs de case, en retirant une part pour le tribut à payer au souverain, et la part du chef, qui sont représentées par un volume d’or de la grosseur d’une grosse balle de fusil, à payer par chaque maison.

Nul ne peut travailler aux mines sans la permission du chef du village, qui ne la donnerait pas à un étranger.

Du reste, dans ce pays pas de cultures, pas de bestiaux que ceux apportés par les Diulas, qui viennent acheter de l’or contre leurs bœufs ou leur sel.

Dans tout le Bouré, l’or se trouve dans un terrain sablonneux d’alluvions. On descend dans des puits de la profondeur de sept à huit mètres, au fond desquels on creuse des galeries de quelques mètres, et, comme on ne soutient pas les terres, on ne s’avance pas davantage de crainte d’éboulements.

A la saison des pluies, tout cela se comble par éboulements, et c’est dans cette terre qu’on recommence, l’année suivante, à recreuser pendant un temps très-limité.

L’or se trouve en poussière, en sable et quelquefois en pépites roulées. On affirme que, lorsque l’on tombe sur une pépite d’un gros volume, au lieu de l’extraire, on bouche le trou en y laissant cette fortune.

C’est une question de superstition.

Si le Bouré est le plus riche des pays à or, et s’il fournit chaque année une exportation considérable, le Manding en contient aussi en quantité notable, ainsi que le constate Mongo Park dans son premier voyage ; mais ici l’or n’est que l’accessoire, tandis que dans le Bouré, c’est la vie du pays.

On trouve dans le Bouré un assez grand nombre de Soninkés qui font du commerce, et quelques Maures, particulièrement de Tichit.

D’où vient cet or ? Évidemment, à l’époque alluviale (diluvium), il a été charrié là par un cours d’eau ; et si le pays en question, au lieu d’être entre des mains indolentes et isolées, se trouvait à proximité de l’activité européenne, on ne tarderait pas à gagner les filons d’où il sort, qui doivent se trouver dans les montagnes où sont les sources de tous ces grands fleuves. Mais à Bouré on ne s’en préoccupe guère, l’or suffit à tous les besoins, et on continue à l’exploiter tout doucement, en entourant les opérations de superstitions mélangées à l’islamisme qui est la religion ordinaire du pays.

Une des superstitions les plus étranges est celle-ci.

Il m’a été affirmé que l’on enterrait les morts dans les puits de mine abandonnés, et que quelque temps après, en creusant, on trouvait de l’or à côté de leurs ossements. Si le fait est vrai, cela tient sans doute à ce que les trous sont abandonnés par caprice avant d’être épuisés, et quelquefois au moment de tomber sur un riche gisement, et qu’alors les éboulements se produisant par l’effet des pluies, l’or glisse au fond par son poids dans la terre en bouillie et se trouve ainsi près du cadavre.

Si au contraire le fait n’est qu’un _on dit_ superstitieux, il a peut- être pris naissance parce qu’un individu en train d’exploiter une mine aura été tué par un éboulement et que, quelques années après, en fouillant le puits, on l’aura trouvé près du trésor qu’il convoitait.

De bouche en bouche la superstition en gagnant est arrivée à nous sous cette forme étrange : c’est que c’est dans les os des cadavres que l’or va se loger. Mais, en Afrique, il ne faut pas s’étonner d’entendre cela, et en laissant de côté l’impossible, il reste un fond de vérité.

D’autres placers aussi riches que ceux de Bouré sont ceux de Kong, qui sans doute sont les mines de Gondja citées par les auteurs anciens et qui aujourd’hui fournissent la poudre d’or et les pépites au commerce de toute la côte d’Afrique, depuis Lagos jusqu’à Sierra Leone.

Ce nom de Kong appliqué à toute la chaîne de montagnes qui s’étend de Timbo à Selga et même jusqu’au Bas-Niger, est aussi particulièrement celui d’un pays d’un petit royaume, placé par environ 8° de latitude N. sur 6° de longitude O., où les placers aurifères ont une richesse au moins égale à celle du Bouré, au dire des gens qui les ont vus ; une quantité considérable d’or en sort pour se rendre par différents chemins à Grand-Bassam, Assinie, Sierra Leone, au cap Coast, à Accra, etc. Cet or arrive le plus souvent en poudre, mais aussi en pépites quelquefois très-considérables (j’en ai vu une de plus de 350 f.), c’est-à-dire de plus de 100 grammes.

D’ailleurs la richesse aurifère de ces pays est démontrée par un autre fait que j’ai constaté, c’est que l’Akba, par exemple, rivière qui aboutit dans la lagune d’Ébrié, roule de l’or qui vient se déposer sur les vases et les sables de l’entrée de la barre : si bien que des négresses des factoreries s’étant mises un jour à laver ces sables grossièrement, au hasard, dans la première place venue, avaient à la fin de la journée plusieurs grammes d’or en poudre qui leur fut acheté devant moi à la factorerie Renard en 1857 (j’avais assisté au lavage).

On sait comment s’opèrent les lavages de sables au moyen de la calebasse. On y met la terre ou le sable à laver, on verse une grande quantité d’eau et on remue pour former une bouillie qui permette à l’or plus lourd de couler au fond. Alors on renverse brusquement dans une autre calebasse une partie du contenu, qui sera examiné après coup, mais dans lequel on est à peu près sûr de ne pas trouver d’or. La même opération, renouvelée deux ou trois fois, ne laisse au fond de la calebasse qu’un résidu de sable, de cailloux, et d’or dans lequel on cherche à la main.

Dans la Falémé on voit les femmes plonger pour aller retirer de certaines fosses que creuse la rivière dans les contre-courants, l’or qui s’y dépose. Ces femmes, lorsque l’eau est basse et qu’il n’y a plus d’écoulement sensible, vont aussi dans l’eau remplir leur calebasse de sable et de terre dans lesquels elles trouvent fréquemment de très- petites pépites.

* * * * *

24 MOTS D’UN VOCABULAIRE DIALLONKÉ.

Un homme Kéména.

Une femme Niakaléna.

Enfant Dédina.

Cheval Souna.

Chien Baréna.

Ane Fallah.

Bœuf Ninguéna.

Poule Tokéna.

Œuf Kankéna.

Mil Diguitinna.

Eau Diguèna.

Case Bankèna.

Arbre Diéguena.

Bois Oulani.

Fer Ourèna.

Fusil Finkarena.

Couteau Filena.

Sabre Déguémana.

Bonbon Doumana.

Coton (non filé) Guéséna.

Mouton Diakhréna.

Pirogue Kounkina.

Natte en paille Sasina.

Vase en terre dit canari Diambana.

Voir pour la numération en diallonké le tableau suivant :

MANIÈRE DE COMPTER DANS DIVERSES LANGUES DE L’AFRIQUE

+----------------+---------------+----------+-------------+------------+ | FRANÇAIS. | WOLOFF. | PEUHL. | SONINKÉ. | MALINKÉ OU | | | | | | BAMBARA. | +----------------+---------------+----------+-------------+------------+ |Un |Ben |Go |Bané |Kili | | | | | | | |Deux |Niare |Didi |Fillo |Foula | | | | | | | |Trois |Niète |Tati |Sicco |Saba | | | | | | | |Quatre |Nienète |Naï |Narto |Nani | | | | | | | |Cinq |Diouroum |Dioï |Carago |Doulou | | | | | | | |Six |— ben |Diégom |Toumou |Woro | | | | | | | |Sept |— niare |Diédidi |Nierou |Woro oula | | | | | | | |Huit |— niète |Diétati |Ségou |Segui | | | | | | | |Neuf |— nienète |Diénaï |Khabou |Kononto | | | | | | | |Dix |Foucq |Sapo |Tamou |Tan | | | | | | | |Onze |— ac ben |Sapo y go |Tamoudo-bané |Tan y kili | | | | | | | |Douze |— ac niare |Sapo y |— filli |Tan y foula | | | |didi | | | | | | | | | |Vingt |Nitte |Nogas |Tan pilé |Mouga | | | | | | | |Vingt et un |— ac ben |Nogas y go|Tan pilé do |Mouga y | | | | |bané |tribi | | | | | | | |Trente |Fanewère |Tchapandé |Tan diké |Tan saba | | | |tati | | | | | | | | | |Quarante |Nienète foucq |— naï |Tan nakaté |Tan nani, | | | | | |_ou_, en | | | | | |bambara, | | | | | |Débé | | | | | | | |Cinquante |Diouroume-foucq|— dioï |Tan caragué |Tan-doulou | | | | | | | |Soixante |— ben — |— diegom |Tan doumé |Tan woro | | | | | | | |Soixante-dix |— niare — |— diedidi |Tan meré |Tan | | | | | |woro-oula | | | | | | | |Quatre-vingt |— niète — |— diétati |Tan tiégué |Tan | | | | | |séguifou, | | | | | |en bambara, | | | | | |Kéme | | | | | | | |Quatre-vingt-dix|— nienète — |— dienaï |Tan khabé |Tan kononto | | | | | | | |Cent |Temer |Témédéré |Kamé |Kémé | | | | | | | |Deux cents |Temer-niare |— didi |— filli |Kémé-foula. | | |_ou_ | | |=Bambara. | | |Niare-temer | | |Malinké= | | | | | | | |Mille |Guiné |Ou-guinéré|Ou guiné |Ba. Oulou | | | | | | | |Deux mille |Niaré-guiné |Ou |— filli |Ba foula — | | | |guinaïe | |foula. | | | |didi | | |

[Continue]

+----------------+---------------+----------+-------------+------------+ | FRANÇAIS. | SERÈRE. |DIALLONKÉ.| SOUSOUS. |SERÈRE-NONE.| +----------------+---------------+----------+-------------+------------+ |Un |Leng |Kedé |Kiling |Kiliaï | | | | | | | |Deux |Darhk |Fiddi |Firing |Kilandome | | | | | | | |Trois |Betafa darhk |Sakkha |Sakhan |Sanptoye | | | | | | | |Quatre |Betafana |Nani |Nani |Bodoye | | | | | | | |Cinq |Betafolé |Soulou |Souli |Doungarin | | | | | | | |Six |Betafa ta darhk|Chéeni |Senni |Kornandome | | | | | | | |Sept |Arbarhey |Soulou |Solo-firé |Palamnienen | | | |fidé | | | | | | | | | |Huit |Betafa-arbarhey|— mésére |Solo-massakha|Khassarine | | | | | | | |Neuf |— leng |— ménéni |Soloma-Nani |Souroutoute | | | | | | | |Dix |— ney |Nafou |Fouh |Gong | | | | | | | |Onze | » | » |— ni kiling | » | | | | | | | |Douze | » | » |— ni Firing | » | | | | | | | |Vingt | » | » |Mouga | » | | | | | | | |Vingt et un | » | » |— ni-kiling | » | | | | | | | |Trente | » | » |Toungué-sakha| » | | | | | | | |Quarante | » | » |— nani | » | | | | | | | |Cinquante | » | » |— souli | » | | | | | | | |Soixante | » | » |— senni | » | | | | | | | |Soixante-dix | » | » | » | » | | | | | | | |Quatre-vingt | » | » | » | » | | | | | | | |Quatre-vingt-dix| » | » | » | » | | | | | | | |Cent | » | » |Kémé | » | | | | | | | |Deux cents | » | » | » | » | | | | | | | |Mille | » | » |Oulou | » | | | | | | | |Deux mille | » | » | » | » | | | | _Nota._ Un simple coup d’œil suffit pour faire voir de grands | | rapprochements entre le malinké, le diallonké et la langue sousous, | | qui, du reste, est celle d’une colonie de Malinkés. | +----------------------------------------------------------------------+

[Note 249 : J’avais envoyé à Médine quelques blocs de ces roches remarquables, mais à mon retour j’ai eu le regret de ne plus les trouver et de ne pouvoir apprendre ce qu’elles étaient devenues.]

TABLE DES MATIÈRES.

Pages.

DÉDICACE I

PRÉFACE DE L’AUTEUR III

INTRODUCTION. — Motifs qui décidèrent du voyage. — Départ de France. — M. Quintin demande à m’accompagner. — Premiers préparatifs. — Instructions. — Lettre du gouverneur à El Hadj Omar. — Instructions complémentaires. — Composition de mon escorte. — Difficultés. — Opinion générale sur le sort qui nous attendait. — Matériel. — Animaux. — Ressources de l’expédition. — Emploi des 5000 francs alloués 1

CHAPITRE I. — Départ de Saint-Louis. — Arrivée à Bakel. — Dernières instructions verbales du général Faidherbe. — De Bakel à Médine. — Rixe de Kotéré. — Dernières installations. — Exploration du Sénégal entre le Félou et Gouïna. — La chute de Gouïna. — Départ définitif de Médine. — Manière de marcher. — Chutes de bagages. — La dissension commence à se montrer entre les noirs de l’expédition. — Détails sur l’expédition de Sambala, sur la politique de Khasso, du Logo et du Natiaga. — Visite à Altiney Séga. — Ascension d’une montagne du Natiaga. — Aspect du pays. — Route de Médine à Gouïna. — Accès de fièvre. — Campement à Gouïna. — Tentative de navigation au-dessus de ce point, par MM. Quintin, Poutot et Bougel. — Insuccès. — Départ des officiers de Médine. — Nous sommes seuls 28

CHAPITRE II. — Départ de Gouïna. — Navigation entre Gouïna et Bafoulabé. — Mode de voyage par terre. — Chasse à l’hippopotame. — Marigot de Khasso-Fara, limite du Khasso. — Marigot de Kétiou. — Un caïman depuis Gouïna. — Arrivée à Bafoulabé. — Journée pénible. — Sidi et Yssa à la découverte 53

CHAPITRE III. — Tentative d’exploration dans le Bakhoy. — Maka-Dougou et son chef Diadié. — Sa cupidité déjouée. — Souvenir de Mongo Park. — Ascension d’une montagne. — Retour à Bafoulabé. — Les envoyés de Diango, chef de Koundian. — Voyage à Koundian. — Réception. — Soupçons. — L’expédition de Sambala et son but. — Koundian, sa position, sa forteresse. — Départ. — Cadeau de Diango et passage du Bafing. — Ses pirogues. — Campement en plein air. — Marche vers l’Est jusqu’à Kita à travers le Bafing et le Gangaran. — Arrivée à Makhana 73

CHAPITRE IV. — Premiers bruits de troubles dans l’empire d’El Hadj. — Arrivée au Bakhoy. — Son gué. — Discorde entre mes hommes. — Arrivée à Kita. — La montagne Makadiambougou. — Productions. — Cultures. — Musique. — Boubakar et le guide gravement malades. — Huit jours d’arrêt. — Le Bélédougou et le Manding sont révoltés. — Impossibilité de marcher vers l’Est. — Je me décide à remonter à Diangounté. — Marche au Nord à travers le Foula-Dougou. — Le Bakhoy no 2. — Le Baoulé. — Les esclaves enchaînés en route. — Détails sur les Diulas. — Arrivée au Kaarta 94

CHAPITRE V. — Entrée dans le Kaarta. — Ses limites. — Quelques réflexions sur ce pays. — Latitude du passage du Bakhoy. — Maréna. — Kouroundingkoto-Guettala. — Population du Bagué. — Dindanco. — Rencontre de Diulas. — Origine du sel de Tichit. — Entrée dans le Kaarta-Biné. — Bambara-Mountan. — Namabougou. — Touroumpo. — Guémoukoura. — Séjour à Guémoukoura 112

CHAPITRE VI. — Visite de Dandangoura, chef de Farabougou. — Ennuis et tracasseries. — On veut m’envoyer à Nioro. — J’ai gain de cause. — Suite du voyage. — Madiga. — Observations et latitude. — Fatigue et maladies. — Lac de Tinkaré. — Tinkaré. — Samba Yoro se blesse en tombant. — On m’offre des queues de girafes. — Arrivée à Diangounté. — Bon accueil à Diangounté. — Détails sur le pays. — Repos. — Un mot sur Raffenel et son voyage. — Les routes de Diangounté à Ségou 129

CHAPITRE VII. — Départ de Diangounté. — Les sauterelles. — Le Ba-Oulé du Niger. — Kalabala. — Fabougou. — Troupeau de bœufs des Pouls du Bakhounou. — Diongoye. — Digna. — Ouosébougou. — Nous commençons à souffrir de nos privations. — Traces d’éléphants. — De Diongoye à Gomintara. — Kéniénébougou. — Fin du Diangounté. — Nous sommes dans le Ségou. — L’eau infecte de Tonéguéla. — Marigot de Samentara. — Babougou. — Commencement de travail chez les noirs. — Tiéfougoula. — Sa population. — Commencement des botoques. — Visite des Massassis de Guémené. — Les Maures et leurs femmes. — Vol d’une baïonnette. — Médina. — Encore des voleurs. — Premiers bruits de guerre civile à Ségou. — Nécessité de marcher. — Arrivée de Toumboula 143

CHAPITRE VIII. — Toumboula. — Badara-Tunkara. — Le Lambalaké. — Tikoura. — Bembougou. — Barsafé. — Marconnah. — Ouakha ou Ouakharou. — Les Roniers et leurs fruits. — Les Foular. — Masoso ou Soso. — Un cadavre. — Moroubougou. — Craintes des Bambaras. — Médina. — Nous rejoignons une caravane. — Marche en colonne. — Une attaque. — Article de journal sur cette attaque. — Comment les bruits se transportent en Afrique. — Arrivée à Banamba. — Pluie anormale 154

CHAPITRE IX. — Départ de Banamba. — Difia. — Sikolo. — Le terrain s’abaisse. — Dioni. — Kéréwané. — Encore une mauvaise nuit. — Bassabougou. — Bokhola. — Tamtam de guerre. — Morébougou. — Le Doubalel. — On dit Yamina révolté. — Arrivée à Yamina. — Aspect du Niger 171

CHAPITRE X. — Entrée à Yamina. — Nous sommes assaillis par la foule. — La maison de la fille d’Ali. — Sérinté. — Les Maures battus. — La maison de Sérinté. — Nous sommes assaillis par les Maures. — Position critique de Yamina. — Visite à Simbara Sacco. — Promenade au marché 177

CHAPITRE XI. — Visite au chef des Somonos. — Le chanvre des Bambaras. — Les pirogues du Niger. — Traversée du fleuve. — Fraîcheur de l’eau. — La rive gauche un jour de marché. — Quelques costumes. — Vente de marchandises. — Un tour au marché. — Visite au vrai chef de Yamina. — Cadeaux intéressés du chef des piroguiers. — Départ de Yamina. — Navigation en pirogue. — Peu de profondeur des eaux. — Relâche à Fogni. — Navigation sur le fleuve 194

CHAPITRE XII. — Navigation sur le fleuve de Tamani à Ségou- Sikoro. — Aspect de la ville. — Notre entrée. — Arrivée chez Ahmadou : sa demeure. — Ahmadou. — Premier palabre. — Nous traversons la ville. — Arrivée chez Samba N’diaye 205

CHAPITRE XIII. — La maison de Samba N’diaye. — Je trouve à Ségou les courriers du gouverneur logés chez San Farba. — Hospitalité d’Ahmadou. — Je reçois des visites. — Sonkoutou. — Le vieil Abdoul. — Chérif Mahmodou et ses voyages. — Les ministres d’Ahmadou. — Sidy Abdallah, Mohammed, Bobo et Oulibo 218

CHAPITRE XIV. — El Hadj. — Sa naissance, sa jeunesse. — Son voyage à la Mecque. — Son retour à Ségou vers 1837 ou 1839. — Il s’établit dans le Fouta Djallon. — Son voyage sur les bords du Sénégal de 1846 à 1847. — Il rentre dans le Fouta Djallon et construit Dinguiray. — Prise de Labata, de Tamba, de Ménien. — Sa route vers le Bambouk et le Gadiaga. — Il entre dans le Kaarta et pille des Français. — Guerre dans le Kaarta 231

CHAPITRE XV. — El Hadj, maître du Kaarta. — Révoltes et victoires. — Les Massassis sont détruits ou soumis. — Guerre contre les Djawaras. — Première hostilité du Macina. — El Hadj prend Diangounté. — Missive à Toroco-Mari, roi de Ségou. — Tierno-Abdoul. — Toroco-Mari assassiné. — Ali nommé roi à Ségou. — El Hadj retourne sur les bords du Sénégal. — Guerre de Médine. — Délivrance du poste. — El Hadj fuit vers Koundian. — Passage du Galamagui. — Séjour à Koundian. — Conquête des pays Malinkés. — El Hadj retourne au Bondou, au Fouta. — Il expédie à Nioro les canons pris à Ndioum. — Séjour difficile au Fouta. — Il quitte le Fouta. — Attaque du _Pilote_ par Sirey Adama. — El Hadj à Nioro. — El Hadj à Marcoïa 242

CHAPITRE XVI. — Séjour à Markoïa. — Attaques des Bambaras. — On chasse les femmes. — Entrée dans le Fadougou. — Prise de Damfa. — Bataille en rase campagne. — Entrée à Yamina. — Prise de Diabal. — Prise d’Oïtala. — El Hadj entre à Sansandig, qui se rend. — Correspondance avec le roi de Macina. — Guerre et victoire d’El Hadj sur les armées réunies du Macina et du Ségou 254

CHAPITRE XVII. — El Hadj à Ségou. — Il envoie à la recherche d’Ali. — Le Macina vient attaquer Ségou. — Correspondance entre Ahmadi-Ahmadou et El Hadj. — El Hadj remet le commandement à son fils Ahmadou et part pour le Macina le 13 avril 1862. — Combat de Konihou. — Bataille de Saéwal. — Conduite héroïque d’Ahmadi-Ahmadou. — El Hadj entre à Hamdallahi. — Ahmadi-Ahmadou est prisonnier. — Sa mort. — Soumission du Macina. — Ali prisonnier. — El Hadj est maître de Tombouctou au Sénégal. — Motifs qui lui ont facilité la conquête du Macina et coup d’œil sur le passé de cet État. — Ahmadou vient à Hamdallahi. — Projet de révolte découvert au Macina 261

CHAPITRE XVIII. — Révolte du Macina. — Les chefs du Macina sont mis aux fers. — Ahmadou rentre à Ségou. — Projet de révolte à Ségou. — Ahmadou s’empare des Kountiguis, les envoie à son père qui les tue. — Derniers événements connus du Macina. — On envoie un convoi de poudre de Ségou ; il est attaqué par les Maciniens. — La révolte du Ségou et ses motifs. — Attaque et prise de Bamabougou par les révoltés. — Révolte de Sansandig. — Supplice de Coro-Mama. — Attaque de Koghé par le Sarrau. — Victoire des Talibés à Oueïna, à Koghé, à Soukourou. — Échec des Bambaras à Fantambougou. — Prise de Segala, de Dionkoloni. — L’armée de Nioro arrive à Ségou. — 1re expédition de Sansandig. — Politique à Ségou. — Deuxième expédition de Sansandig 271

CHAPITRE XIX. — Mon séjour à Ségou-Sikoro. — Palabre avec Ahmadou. — Le carême musulman. — Fête du Cauri. — Ahmadou et sa toilette. — Son cheval. — Son palabre. — Ahmadou me fait appeler. — Mon désappointement. — Visite d’un ancien soldat français aujourd’hui Talibé. — Partage des captifs. — Évaluation de la population de Ségou-Sikoro et des partisans d’Ahmadou. — Je ne peux acheter de chevaux. — Je me promène à cheval. — Accident sans suite. — Le mot d’un musulman ayant passé vingt ans à Saint-Louis. — Nouveau palabre avec Ahmadou. — Le salpêtre impôt. — Bruits inquiétants. — Colère de Quintin. — Bruits favorables à notre départ. — Je me décide à attendre encore. — Ahmadou nous envoie deux esclaves. — Impossibilité de partir. — Nos dépenses 283

CHAPITRE XX. — Le bruit court que Sansandig va se rendre, qu’El Hadj est vainqueur au Macina. — On bat le tabala. — Extrait du journal de voyage. — Deux types de griots : Diali Mahmady et Sonkoutou. — Menaces des Bambaras sur divers points — J’obtiens de faire partir mes courriers. — Envoi d’une lettre au gouverneur. — Les parents chez les Toucouleurs. — Tierno-Abdoul. — Alpha Ahmadou 304

CHAPITRE XXI. — L’hivernage arrive. — Samba N’diaye est malade et a peur. — Je suis attaqué du foie. — Les exécutions et le champ des exécutés. — Les morts et les enterrements à Ségou. — Nouvelle tentative infructueuse pour aller au Macina. — L’hospitalité d’Ahmadou se ralentit. — Les nouvelles s’améliorent à l’approche de la Tabaski. — Tierno- Abdoul, ses confidences et ses mensonges. — L’armée se rassemble. — Exécutions nombreuses. — Expédition de Fogni. — Visite d’Aguibou. — Première visite de Sidy Abdallah. — Fête de la Tabaski. — Exécution de trente-sept prisonniers et de deux enfants. — Arrivée de l’armée attendue de Nioro. — Nous recevons une lettre du commandant de Bakel et des instructions du gouverneur 315

CHAPITRE XXII. — Je vais voir Ahmadou. — Notre départ devient de plus en plus problématique. — Tentative près d’Ahmadou par l’intermédiaire d’Alpha Ahmadou, son cousin. — Insuccès. — Partage des prises de Fogni. — Bases du partage. — Nouveaux mensonges de Tierno-Abdoul. — On désarme le pays. — Bamabougou est attaqué par l’armée de Mari. — Scène entre Diali Mahmady et Alpha Ahmadou. — Les coups de corde de la justice musulmane 328

CHAPITRE XXIII. — Nouvelle entrevue avec Ahmadou. — Réponses évasives quant à notre départ. — Je promets de rester jusqu’aux hautes eaux. — Nouvelles diverses et mensonges relatifs à notre départ. — Alassane Ghirladjo. — Nouvelles du Macina. — On doit y porter du mil. — Exécutions nombreuses à Ségou. — Hivernage. — Les fourmis noires. — Les caravanes de gourous circulent en pleine guerre. — Nouvelles qu’elles apportent du Macina. — Je tente encore d’acheter des chevaux ou de m’en faire céder par Ahmadou. — L’armée se rassemble et traverse le fleuve à Ségou-Koro — Nouveau désappointement ; elle n’est pas pour nous conduire. — Expédition de Tocoroba. — Échec. — Récit d’un Talibé. — Pertes nombreuses de l’armée. — Mort d’un de nos voisins. — Un jeune ménage à Ségou. — Une pauvre veuve. — Mort de Fahmahra, notre guide. — Karounka blessé 345

CHAPITRE XXIV. — Sidy et sa conduite. — Il refuse le service. — Querelle. — Conduite des autres laptots en cette occasion. — Je lui fais donner cinquante coups de corde. — Il s’échappe. — Ahmadou me le fait ramener. — Palabre du 10 août avec Ahmadou. — Je donne un nouveau délai de vingt-cinq jours. — Mari menace Faracco. — Maladresses d’Ahmadou. — Nouvelles du Macina. — Palabre du 10 septembre. — Mes relations avec Ahmadou se tendent. — Je me prépare à partir. — Inquiétudes et esprit de mes hommes. — Entente parfaite avec le docteur 354

CHAPITRE XXV. — Samba N’diaye tente de m’obtenir une audience secrète d’Ahmadou ; il échoue et s’allie avec Tierno-Abdoul, Oulibo et Mahmadou Dieber pour intervenir. — Je pose des conditions pour rester encore et j’obtiens le départ d’un courrier avec une lettre d’Ahmadou pour le gouverneur. — Départ de Bakary Guëye. — L’armée sort. — Expédition de Gouni contre Niansong. — Nouvelle défaite et ses causes. — Ahmadou sévit contre les Somonos. — Ce qu’ils sont. — Leur village. — Arrivée de Seïdou. — Lettres nombreuses. — Mauvaises nouvelles et souffrances morales. — Lettres du gouverneur. — Lettre de M. Perraud 365

CHAPITRE XXVI. — Je fais un cadeau à Ahmadou. — Les repas et la cuisine d’Ahmadou. — Le miel et la manière de le récolter. — Promenades aux environs de Ségou. — Arrivée d’Amadi Boubakar, de Tambo, de Massiré. — Samba N’diaye me fait une avanie. — J’obtiens gain de cause près d’Ahmadou. — Visite à Tierno-Abdoul à Diofina. — Conversation avec Tambo. — Température du mois de décembre à Ségou. — Ahmadou distribue des fusils. — Bruits divers. — Scènes de mœurs. — Le Diomfoutou d’El Hadj. — Je demande en vain à envoyer Seïdou au-devant de Bakary Guëye 382

CHAPITRE XXVII. — 1er janvier 1865. — Cadeau à Ahmadou et à divers. — Visite du fils de Samba Oumané. — Les nouvelles qu’il apporte. — Nouvelles inexactes de Bakary. — Arrivée de Daouda Gagny. — Bakary est à Nioro. — Mari est à Toghou. — Tierno Alassane est battu. — Ahmadou va partir. — Je l’accompagne. — Munitions de l’armée. — Arrivée à Marcadougouba 409

CHAPITRE XXVIII. — Préparatifs d’Ahmadou et séjour à Marcadougouba. — Égards que l’on a pour nous. — Nous devenons populaires. — Causes de l’insuccès de Tierno Alassane. — Récit de Tambo. — Palabres d’Ahmadou. — Défi des Talibés aux Sofas. — Réponse des Sofas. — Visite d’Aguibou. — Impressions. — Départ pour Toghou. — L’ordre de marche. — Halte 417

CHAPITRE XXIX. — Revue d’Ahmadou. — Arrivée devant Toghou. — La bataille et l’assaut du village. — Incidents divers. — Exécution. — Ali et le bourreau. — Alioun Penda blessé. — La nuit du combat. — Massacre de 97 Bambaras. — Le sourire des morts. — Tournée de visite aux blessés. — On entre au village. — Départ de Toghou. — 3500 captifs. — Massacre de vieilles femmes. — Retour à Ségou. — Entrée triomphale. — Mort d’Alioun. — Son enterrement 426

CHAPITRE XXX. — Difficulté pour obtenir une audience pendant le partage du butin. — Le fils de Maoundé est mort. — Ce qu’il était. — Désertion de Soulé Kandi. — Le docteur est malade de la fièvre. — Nouvelles de Bakary Guëye et du Bakhounou. — Fausse alerte. — Je suis pris d’hépatite. — J’entre en relations avec Sidy Abdallah. — Pluie vers la fin de février. — Massiré apporte des certitudes fâcheuses sur l’état de la route de Nioro. — Fête du Cauri. — Je n’ai plus de quoi faire de cadeau à Ahmadou. — Samba Yoro pris d’hémoptysie. — J’obtiens une audience d’Ahmadou et je demande à partir. — Promesse d’expédier un courrier. — Diverses nouvelles. — On prépare une expédition. — J’apprends la mort du cheick Sidi Ahmed Beckay, de Tombouctou 442

CHAPITRE XXXI. — Lenteur des préparatifs de l’armée. — Je me décide à partir. — Le 25 mars Ahmadou sort. — Séjour à Ségou- Koro. — Dispute de Talibés et de Sofas. — Grosse affaire. — Influence de Tierno-Abdoul Kadi qui apaise la querelle. — Départ définitif. — Le 3 avril. — Une soupe de poulet crevé. — Fogni. — Kamini. — Aspect du pays. — Les Karités ou Sché. — Les Khads. — Nombreux gibier. — Chasse à courre à la gazelle, à la pintade et la perdrix. — Nous allons au secours de Kénenkou. — Dispute de Billo, chef du tabala, avec un Talibé. — 25 chevaux en éclaireurs. — J’arrive à Kénenkou. — L’Almami. — Départ pour Dina. — Assaut. — Je monte à l’assaut. — Belle conduite de Déthié. — Panique. — 2e assaut. — 2e panique. — Je reçois une balle morte. — 3e retraite. — On cerne le village. — Fuite du village. — Nombreux prisonniers. — Exécutions. — Conduite héroïque et cruelle d’un Kagoro. — Ahmadou me fait supplier de ne plus m’exposer 452

CHAPITRE XXXII. — Départ de Dina. — Aspect des bords du fleuve. — Médina. — Gouni. — Koulicoro. — On va brûler les villages jusqu’à Manabougou. — Séjour à Gouni. — Ibrahim Mabo et Seïni Moussa. — Retour par la rive gauche. — Destruction des villages, du coton et du mil. — Le grand marigot du Bélédougou ou la Frina de Mongo Park. — Marches pénibles. — Pâturages magnifiques. — Rentrée à Yamina. — Ahmadou nous comble de soins. — Samba Yoro vient me rejoindre. — Séjour à Yamina. — Ahmadou reçoit des cadeaux de gré ou de force. — Visite à la case de Sérinté. — Retour à Ségou. — Diabal. — Traversée du fleuve à Mignon. — Marches prolongées. — Latir malade. — Nouvelles du Macina. — Je tombe malade de gastrite. — Ahmadou commence à nous marchander les cauris. — Je me plains à Oulibo. — Fête de Tabaski. — Danses diverses 475

CHAPITRE XXXIII. — Aguibou vient me voir. — Conversation légère. — Difficulté pour voir Ahmadou. — Cadeaux d’un prince à Samba Yoro. — Ahmadou m’accorde le droit d’entrer chez lui comme les Talibés. — Razzia d’Alassane Ghirladjo. — Achat d’un enfant par le docteur. — Prix élevé du mil. — Arrivée d’un homme de Dinguiray. — Arrivée de Badara Tunkara. — Nouvelles du pays. — Le docteur, malade des yeux, souffre cruellement. — Préparatifs pour une expédition en plein hivernage. — Extraction d’une molaire. — Palabre d’Ahmadou avec les Talibés. — Conditions de ces derniers. — Cadeaux à l’armée. — État des magasins de sel d’Ahmadou. — Bonnes nouvelles du Bakhounou. — Fausse nouvelle de la mort de Mari. — Ahmadou sort et je l’accompagne. — Quintin souffre encore et reste. — Tornade épouvantable à Ségou-Koro. — Samba N’diaye avec ses canons. — Tierno-Abdoul Kadi me demande de lui prêter Seïdou. — Une indélicatesse de Samba Yoro 490

CHAPITRE XXXIV. — Expédition de Sansandig. — Départ de Ségou- Koro. — Pélengana désert. — Arrivée à Bafou-Bougou. — Traversée du fleuve en pirogues. — Ahmadou m’envoie des gourous. — Départ. — Tornade et pluie à Dampina. — Soumission de Velentiguila. — Arrivée à Sansandig. — Discussion du plan d’attaque. — Assaut. — Nombreux blessés et tués. — On campe et on occupe le village des Somonos. — Le docteur vient me rejoindre. — 72 jours de poule au riz. — Ahmadou nourrit l’armée. — Disette de vivres. — Le mil cru, les peaux de bœufs, les chevaux sont mangés. — Résistance du village. — Attaque du 20 juillet. — On gagne un peu de terrain. — Les femmes sortent du village. — Fautes nombreuses. — La famine est à Sansandig. — Ahmadou commande aussi mal que possible. — On annonce l’arrivée de l’armée de Mari. — Prise de trois Maures. — Leur exécution horrible. — Nous construisons des cases. — Le camp. — Latir malade retourne à Ségou avec Quintin. — Désertions du village. — Exécutions. — Sortie des pirogues du village. — Un convoi de pirogues vient au secours du village. — Combat naval. — Prise et exécution des Maures de Tichit. — Sortie du 29 août. — Sortie des fils de Coro Mama. — Note sur Sansandig. — Le village est aux abois. — Une armée vient au secours du village. — Sortie de Sibila Mahmary. — Sa prise, son supplice. — Abderhaman Couma. — Exécutions nombreuses. — Bataille du 11 septembre. — 10000 hommes contre 10000. — Épisodes divers. — Alertes continuelles. — Combat du 16 septembre. — Nous levons le siége. — Panique dans la retraite. — Trente-six heures sans manger. — Kalabougou. — Je suis malade et rentre à Ségou 501

CHAPITRE XXXV. — Rentrée de l’expédition de Sansandig. — Découragement des Talibés. — Je tombe malade et suis près de mourir. — Négociations pour partir par l’intermédiaire de Tierno Abdoul Kadi. — J’obtiens de faire partir Seïdou. — Espérances et déceptions. — État de la route de Nioro. — Bakary est venu à Ouosébougou. — Départ de Seïdou pour Yamina. — Préparatifs pour le départ de nombreux chefs. — Arrivée de Sidy le laptot. — Voyage de Bakary Guëye et de Sidy. — Motifs du retard du premier. — Lettre du gouverneur. — Entrevue avec Ahmadou. — Je partirai, mais quand ? 542

CHAPITRE XXXVI. — Alerte. — L’armée sort. — Difficultés entre Ahmadou et les Talibés. — Impossibilité d’avoir une audience. — Je donne un ultimatum. — Je vais voir Ahmadou et j’obtiens une audience. — Le départ fixé à deux mois. — Arrivée de Bakary Guëye. — Cadeaux à Ahmadou et à diverses personnes. — Le schérif marocain 562

CHAPITRE XXXVII. — 1866. — Situation politique. — Le débarquement du mil présidé par le roi. — Entrevue avec Ahmadou. — Expéditions diverses. — Fête du Cauri. — Nouveaux retards à notre départ. — La situation politique s’améliore. — Mort de Fali. — Arrivée de Mahmadou Falel. — Nouvelles du Sénégal. — Instances de Badara pour partir. — Audience d’Ahmadou. — Nous faisons un traité de commerce et d’amitié. — Nouveau retard de dix jours. — Intrigues diverses pour m’accompagner. — Retards sur retards. — On nous donne enfin des chevaux. — Un prince doit nous accompagner. — Alerte et sortie. — Je me fâche et j’obtiens l’assurance qu’Ahmadou prépare notre retour. — Arrivée d’un Maure porteur d’une lettre du commandant de Bakel. — Nouveaux retards. — Fête de la Tabaski. — Nouvelles du Macina, derniers événements connus. — Nouveaux retards et inquiétudes. — Notre départ se décide malgré Bobo. — Audience du départ. — Cadeau d’Ahmadou et ceux que je lui envoie. — Fin de nos relations avec Ahmadou 576

CHAPITRE XXXVIII. — Je fais mes adieux. — Départ nocturne de Ségou-Sikoro. — Séjour à Dougou-Kounan. — Je suis confié à Mahmadou Abi. — Bobo, ministre d’Ahmadou. — Départ et passage du fleuve à Ségou-Koro. — Voyage le long du fleuve. — Arrêt à Morébougou. — Les captives retournent. — Les puits desséchés et les abeilles altérées. — Kéréwané. — Toubacoura. — Le fer. — Difia. — Route pénible sans eau. — Morts de soif. — Villages révoltés. — Médina. — Maréna. — Route continuelle jour et nuit. — Soso. — Prise du village par trahison. — Massacre des habitants. — Les effets de la propagande musulmane. — Arrivée à Marconnah. — Toumboula. — Une razzia des Massassis. — Massacre des prisonniers. — Pas de repos. — Départ pour Ouosébougou. — Course effrénée. — Djolo. — Souvenir de Mongo Park. — Repos à Ouosébougou 612

CHAPITRE XXXIX. — Départ de Ouosébougou. — Siradian. — Hofara. — Elingara. — Boulal. — Sékhello. — Je suis pris pour un Maure. — Bagoyna. — Marques de l’épizootie. — Route pour Touroungoumbé. — J’arrive épuisé. — Bon accueil. — Pillage de Maures. — En route sur Nioro. — Entrée triomphale. — Mustapha. — Son accueil. — La ville. — Séjour. — Tentative pour me retenir. — Position délicate de Mahmadou Abi. — Le schérif de Fez. — Visite aux frères d’El Hadj. — Je pars. — Cadeaux à Mustaf. — Échange de bons procédés avec Mahmadou Abi. — Départ de Nioro. — Médina. — Les trois Gadiaba. — Youri. — Petite pluie. — Je pars sans mes guides. — Birou. — Aspect des terrains. — Ali, notre guide, ambassadeur d’Ahmadou. — Ouagadou. — La vallée du Guidi-Oumé. — Khoré. — Le Kirigou. — Khassa. — Togno. — Fanga. — Niogoméra. — Tanganaya. — Takhaba. — Niakhatéla. — Makhana. — Route en forêt. — Tornade. — Inondation. — Passage d’un torrent. — Mounia. — Route sur Kouniakary. — Séjour dans ce village. — Tierno Moussa. — San Mody. — Situation politique du pays. — Dernière route. — Arrivée à Médine. — De Médine à Saint-Louis et en France 633

CONCLUSION 662

APPENDICE 665

FIN DE LA TABLE.

Note du transcripteur :

Page 62, "par le spectecle très-curieux " a été remplacé par " spectacle "

Page 104, "départ de toutes les les routes " a été remplacé par " toutes les routes "

Page 105, "dit s’appeler le Ba-Qulé " a été remplacé par " Ba-Oulé "

Page 114, "fallait qu’il me _recût_ " a été remplacé par " _reçût_ "

Page 130, "que personnne, à coup sûr " a été remplacé par " personne "

Page 152, "Derrrière ce village je " a été remplacé par " Derrière "

Page 213, "puis un corirdor, et nous " a été remplacé par " corridor "

Page 235, "les Talibés accoureut auprès du pèlerin " a été remplacé par " accourent "

Page 242, "sans défense, et Madmady Kandia " a été remplacé par " Mahmady "

Page 246, note 102, "que Paffenel prête aux griots " a été remplacé par " Raffenel "

Page 268, "remettrait le comman-ment " a été remplacé par " commandement "

Page 276, "de nombreux vil-villages dans " a été remplacé par " nombreux villages "

Page 383, "Sadhio fait en-envoyer " a été remplacé par " fait envoyer "

Page 422, "un type Peulh passablemement pur " a été remplacé par " passablement "

Page 423, "j’ai fait toutes le guerres d’El Hadj " a été remplacé par " toutes les guerres "

Page 427, " _Mohammed racould y Allah_ " a été remplacé par " _raçould_ "

Page 515, "trois jours elle me mangeait " a été remplacé par " ne mangeait "

Page 516, note 212, "Rihce marchand " a été remplacé par " Riche "

Page 548, "Sidy Addallah, du reste " a été remplacé par " Abdallah "

Page 556, "s’avancer à Bayoyna et venir " a été remplacé par " Bagoyna "

Page 573, "d’acccord avec le docteur " a été remplacé par " d’accord "

Page 595, "envoyer da s le Fouta " a été remplacé par " dans "

Page 620, "environ six litres d’au " a été remplacé par " d’eau "

Page 648, "récemmen repares pour la saison " a été remplacé par " récemment reparés "

Page 648, "auque les montagnes, sur " a été remplacé par " auquel "

Page 670, "fort pour ésister à l’armée " a été remplacé par " résister "

Page 674, La raye entre " Tunka-Samba-Maria. " et " Tunka-Sila makha-Niamé. " a été considéré comme une connexion verticale.

Page 685, Quelques points ont été supprimés de ce tableau.

Page 687, "montagne du Niataga " a été remplacé par " Natiaga "

Page 688, " Le Daoulé " a été remplacé par " Baoulé "

Page 690, "Je me promène cheval " a été remplacé par " Je me promène à cheval "

De plus, quelques changements mineurs de ponctuation et d’orthographe ont été apportés.