Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger)
volume d’eau est bien moins considérable. C’est par ce passage que je
fis hisser le canot, d’échelons en échelons, jusque sur le bassin supérieur, après avoir préalablement transporté son chargement à bras dans le lieu que j’avais choisi pour campement sur la rive gauche, droit en face du plus fort du torrent.
En cet endroit, le fleuve varie en largeur totale de 150 à 200 mètres.
3 décembre 1863.
En partant, au jour, de notre campement, nous y laissions nos hommes, les animaux et bagages, et allions à la découverte. Nous découvrîmes d’abord dans une île, formée par un marigot, sur la rive gauche, les traces d’un village. Puis, en continuant, nous remontâmes le fleuve dégagé pendant quatre lieues ; nous trouvâmes alors un petit barrage, puis, peu après, une chute d’eau verticale de 4m,50, devant laquelle nous fûmes contraints de nous arrêter. Je redescendis au campement pour faire transporter sur ce point les bagages. Tout le long de la route, nous chassions les hippopotames et les pintades, qui sont en quantités innombrables. Nous avions remarqué que les montagnes de la rive gauche se rapprochaient du fleuve au point de venir s’y baigner en un endroit situé à moitié route. La montagne, étagée, de couleur rouge et noire, découpée par les massifs d’arbres qui sortaient de toutes les crevasses, était littéralement couverte de singes à tous les étages ; sur toutes les fentes horizontales, ils étaient établis les uns à côté des autres ; les arbres pliaient sous leur poids, et, à notre passage, ils nous saluèrent par des gambades incroyables et des aboiements forcenés. En affirmant que ce quartier général ne renfermait pas moins de six mille cynocéphales, je ne crois pas exagérer.
Derrière cette montagne était un marigot profond qui devait offrir un passage difficile ; je m’étais donc décidé à accompagner le convoi dans cette partie, où d’ailleurs j’avais dressé le cours du fleuve. Pour en faciliter la marche, je fis, le soir, transporter par le canot un chargement de matériel.
Pendant ce temps, avec quelques hommes, je faisais allumer des feux dans les herbes sèches, afin de dégager la route.
Quand vint l’heure de rentrer les animaux, on chercha les bœufs qu’on avait mis à paître ; mais ce ne fut que très-tard qu’on parvint à les trouver ; ils s’étaient couchés dans des herbes épaisses, et hautes de 4 à 6 mètres ; cela nous donna bien de l’inquiétude. Ensuite, le canot eut du retard ; enfin, à sept heures du soir, la chanson des laptots se fit entendre dans le lointain, puis des détonations, et, à huit heures, nous étions tous réunis. Le canot, dans son retour de nuit, avait été littéralement cerné par les hippopotames ; on les touchait des avirons, et on ne s’en était dégagé qu’à coups de fusil. Ces animaux, d’ailleurs, sont plus effrayants que terribles, et bien qu’ils m’aient souvent poursuivi, ils ne m’ont jamais attaqué.
4 décembre 1863.
Après une nuit très-humide, en dépit des feux que nous avions allumés, nous nous réveillâmes couverts de rosée : il était cinq heures et demie ; les hommes étaient engourdis et rechignaient un peu à entrer dans l’eau. Néanmoins, je fis charger le canot et les animaux, et à sept heures deux minutes, le canot était en route par eau, lorsque nous nous mîmes en marche.
A onze heures, nous arrêtions sur ce barrage, que nous supposions être Malambèle. Je copie ici textuellement mon journal de route ;
« La route a été horrible. De temps à autre, un bout de sentier impraticable, indiquant l’arrivée et le départ des anciens villages, ruinés aujourd’hui, et dont quelques morceaux de bois, quelques pierres, ayant servi d’assise aux cases, indiquent seuls aujourd’hui la place.
« Le reste du temps, malgré les feux allumés depuis deux jours, on ne peut passer qu’à grand’peine à travers les épines. Arrivés à la montagne du Palais-des-Singes à neuf heures et demie. Impossible de noter la route. »
En effet, avant cette montagne, nous eûmes à passer le marigot encore vaseux ; des traces de lion toutes fraîches témoignaient de sa présence à peu de distance ; dans le fond du marigot, tous les singes s’étaient réfugiés dans une montagne circulaire, dont ils occupaient tous les étages. J’étais descendu le premier dans le marigot, et ayant mis pied à terre, à cause de la rapidité des berges, je marchais avec précaution pour ne pas être surpris par le lion, dont je suivais les traces. Lorsque j’arrivai en vue de la montagne, un concert semblable à celui d’une meute en chasse, mais d’une meute immense, me salua. J’étais déjà de mauvaise humeur, à cause des difficultés sans cesse croissantes de cette route. Bafoulabé semblait s’éloigner de moi comme à plaisir. Ces animaux, hurlant, gambadant, m’exaspérèrent ; je pris une carabine, et je tirai dans un groupe ; j’en vis un tomber, et, en un clin d’œil, les autres se précipitant, l’enlevèrent, et la montagne fut déserte. Il nous fallut alors gravir la berge opposée. Elle était tellement roide, que la plupart des charges tombèrent. Nous eûmes alors à nous frayer un chemin dans les anfractuosités de la montagne. Nous apercevions sur le fleuve le canot nageant contre le courant. Mais ce ne fut qu’après bien des tours et détours, tenant les chevaux par la bride, et après les avoir vus s’abattre plus d’une fois, que nous fûmes en bas de cette montagne des Singes.
J’allai immédiatement camper sur la berge, où le bruit de la chute d’eau nous conduisit. Le canot, n’ayant pas assez de monde, était arrêté au petit barrage. J’allai le faire passer.
Lorsque nous arrivâmes, avec le canot, dans le bassin supérieur, très- peu profond en cet endroit, nous fûmes surpris par le spectacle très- curieux d’une bande d’hippopotames à demi plongés dans l’eau et n’ayant pas assez de fond. Les vieux se précipitèrent aussitôt dans les eaux profondes ; mais un jeune, voulant suivre sa mère, se trouva à ma portée, et je lui logeai trois balles de revolver dans la tête ; bien que son sang coulât, il atteignit un instant sa mère ; mais, sans doute épuisé, il la quitta et fut entraîné par le courant dans le rapide.
Je me souviendrai toujours de ce qui se passa : la mère, s’élevant par un effort incalculable, découvrit la moitié de son corps, et voyant son petit emporté par le flot, s’y précipita avec une incroyable rapidité ; elle l’atteignit sur la crête du torrent, à l’endroit où il se précipite, et ils roulèrent ensemble dans la chute pour ne plus reparaître.
Il y avait, dans ce spectacle de dévouement d’une mère à son petit, quelque chose qui nous attendrit tous, même les noirs de l’expédition, ce qui ne les empêcha pas d’aller à la recherche des deux amphibies, dont ils espéraient faire un régal.
Si, dans ce voyage, bien que j’y aie vu et côtoyé plus d’hippopotames que dans tout le cours de mes autres pérégrinations en Afrique, il ne m’a pas été donné d’en _goûter_, je suis cependant à même de renseigner au sujet des qualités de cette viande, dont j’ai mangé une fois en Casamance. La viande proprement dite ressemble à celle du bœuf ; la texture en est plus grosse, mais c’est une bonne nourriture ; quant à la graisse, elle a toujours un goût un peu rance.
Dès que le canot fut sorti du grand courant, laissant le gros des hommes transporter le matériel au lieu choisi pour le campement, je partis pour explorer le fleuve devant nous. Nous fîmes ainsi environ six lieues en embarcation sans trouver d’obstacles à la navigation. Le fleuve se resserrait, s’encaissait entre deux murailles verticales d’une espèce de grès noir. Les différentes assises de ces pierres étaient horizontales ; l’eau filtrait à travers et suintait par toutes les fissures ; il y avait des endroits où elle formait de petites cascades. Dans les fentes horizontales, un nombre énorme de pigeons sauvages, gris, à l’œil rouge, avaient élu domicile. Nous y aperçûmes aussi quelques poules d’eau et des rats gris (le surmulot).
Néanmoins, cette espèce de canal était d’un aspect triste ; nous étions dominés des deux côtés par ces berges noires, verticales, unies, sur lesquelles ne se voyait presque aucune végétation. Le courant était très-fort, et une illusion d’optique, dont je n’ai pu me rendre compte, nous faisait paraître la surface du fleuve comme un plan incliné très- prononcé ; tellement même qu’il me fallut faire appel au raisonnement, et me souvenir que des pentes de quelques minutes rendent un fleuve innavigable, pour ne pas appliquer une fausse appréciation à cette partie de son cours.
Après avoir reconnu un lieu de campement pour le lendemain, nous rentrâmes, car la nuit s’avançait ; elle nous surprit même, et nous ne parvînmes qu’à grand’peine à chasser les hippopotames. Craignant ensuite d’être entraînés par le courant près de la chute d’eau où nous avions dressé notre campement, je fis atterrir à environ 500 mètres au-dessus. A cet endroit, la plage était faite de cailloux énormes, roulés, sur lesquels la dernière crue du fleuve avait déposé un limon verdâtre très- glissant ; d’autres étaient unis comme une glace et semblaient recouverts de verglas. La nuit était très-noire ; pour parcourir les 500 mètres qui nous séparaient du camp, nous mîmes près d’une heure : chutes sur chutes, et quelques-unes assez malheureuses pour occasionner de fortes contusions. Nous rentrâmes moulus et bien découragés ; car le cinquième jour, depuis notre départ de Gouïna, était arrivé, et nous avions acquis la conviction que nous ne verrions pas Bafoulabé ce jour- là, et qu’il y avait encore d’autres barrages devant nous.
5 décembre 1863.
J’envoyai le canot porter un chargement à environ 4 lieues, puis, à son retour, nous partîmes pour nous rendre à ce nouveau campement. La route par terre fut moins difficile que d’habitude : nous campâmes vers quatre heures et demie, et on s’occupa de brûler les herbes. En cet endroit, la montagne venait se baigner au fleuve, et, devant nous, on entendait le sourd grondement d’un nouveau barrage.
Pendant la nuit, notre feu s’éteignit, et les hippopotames sortirent à moitié de l’eau ; mais en voyant tant de monde, ils s’y rejetèrent, et leur bruit réveilla une partie des hommes.
6 décembre 1863.
Les journées du 6 et du 7, nous passâmes une série de rapides que je désigne sous le nom de barrages de Malambèle, car nous retrouvâmes sur la berge et sur les bancs du fleuve des traces de villages. Ces barrages furent presque tous franchis à la touline. Le courant était violent et l’opération fort délicate, car les berges étaient loin d’être unies comme un chemin de halage. Il nous arriva même, à un moment où trois des hommes allaient tourner une roche, pendant que le quatrième s’arc- boutait pour maintenir le canot, qu’il fut entraîné et tomba à l’eau. Aussitôt le canot vint en travers et fut entraîné avec la rapidité d’une flèche. M. Quintin et moi étions seuls dedans. Je tenais le gouvernail ; nous essayâmes d’armer l’aviron pour redresser le canot, mais la violence du courant ne le permit pas.
Nous descendîmes le rapide, et voyant que nous arrivions nous briser sur les roches, je n’eus qu’une ressource, ce fut de me jeter en dehors du canot, pour _étaler_, comme disent les marins. Le choc fut bien diminué de violence, et nous pûmes arrêter et reprendre l’opération.
7 décembre 1863.
Enfin, le 7, après bien des fatigues, j’écrivais sur mon carnet ces mots :
« Un caïman a essayé d’attraper nos bœufs pendant qu’ils buvaient. Depuis Gouïna, c’est le premier que nous voyons ; serait-ce un indice que les barrages sont terminés ? Le fleuve paraît dégagé devant nous. J’espère être demain à Bafoulabé. »
Néanmoins, nous eûmes encore trois barrages à franchir, dont un présentait une chute verticale de 1m,50. Plus tard, quand je fus à Oualiha, on me le désigna sous le nom de Doumoudamo-Dioubé ou passage de Doumoudamo. Un marigot aboutit en cet endroit au fleuve, faisant suite à une série de lacs ; nous campâmes près du point où il se jette dans le fleuve. Ce marigot, le Khasso-Fara, nous a-t-on assuré, marque la limite du Natiaga, et, par conséquent, du Khasso, si tant est qu’il y ait jamais eu de limites bien établies entre deux pays nègres.
Un peu avant ce marigot, nous en avions passé un autre sur la rive droite, désigné sous le nom de marigot Kétiou, qui, nous dit-on, descend du Tomora, apportant les eaux des pluies auxquelles il sert d’écoulement.
9 décembre 1863.
Enfin, le 9 décembre, je partis en canot, et, après avoir reconnu un dernier barrage qui devait présenter peu de difficultés, j’aperçus devant nous le fleuve se séparant en deux branches : c’était Bafoulabé. J’atterris sur la rive droite, et je remontai à pied par des sentiers d’hippopotames, jusqu’à ce que je pusse bien voir cette pointe tant désirée. Il était temps, au reste, que cette bonne nouvelle vînt ranimer le courage de nos hommes, car les choses allaient mal. Sous l’empire de la fatigue, les caractères s’aigrissaient de plus en plus ; une animosité croissante s’était déclarée entre Samba Yoro, capitaine de rivière, et Bakary Guëye, mon homme de confiance, que je me savais dévoué. Les choses étaient arrivées à tel point que j’avais dû intervenir pour les empêcher de se battre, et mettre Bakary en faction, seule punition que je pusse infliger. En dehors de cela, Bara, un de mes hommes les plus courageux et les plus habiles, venait de se blesser cruellement. Dans un barrage, au moment où il supportait tout le poids du canot, il avait glissé dans un de ces trous désignés, au Sénégal, sous le nom de baignoires, dont les bords, travaillés par les cailloux roulés et les eaux, sont souvent tranchants comme un couteau, et il avait eu une entaille profonde à la jambe.
Mamboye, sergent de tirailleurs que j’employais surtout à terre, éprouvait de fréquents accès de fièvre, et la plupart des hommes avaient, par suite des travaux alternatifs dans l’eau et dans les broussailles épineuses, les jambes très-abîmées.
Cependant, avant d’atteindre ce point, il me restait une rude journée. Voici comment j’en rendais compte dans mon carnet de notes :
10 décembre 1863.
« La nuit a été très-belle, par exception ; nous n’avons pas eu d’humidité. Le temps est clair au jour ; mais avec le soleil se lève un peu de brume, qui cache peu à peu des montagnes un peu élevées qu’on aperçoit dans le N. E.
11 décembre 1863.
« Les contrariétés de la journée d’hier ne m’ont pas laissé le temps d’écrire. A sept heures et demie, les bêtes étaient chargées ; j’envoyai quelques hommes aider au chargement du canot.
« Pendant ce temps, je conduisais les deux mules et deux chevaux chargés en file, pour chercher un passage au marigot de Khasso-Fara, dont les berges étaient impraticables. Je remontai assez loin et m’égarai. Quand je parvins à retrouver les ânes, toutes les charges étaient en bas ; les hommes envoyés pour aider au chargement du canot n’étaient pas revenus. Enfin, Alioun Penda, que, la veille, j’avais envoyé pour chercher un passage, nous conduisit au seul point où il l’eût trouvé praticable. De fait, il n’y avait qu’un grand pas à faire ; mais les mules, d’ordinaire si calmes, s’effrayèrent : une se renversa avec sa charge, imitant les chevaux, qui déjà en avaient fait autant. Nous restions seuls, le docteur Quintin, Bara et moi, pour réparer tout cela. Il nous fallut mettre pied à terre, débâter les mules, les chevaux, les recharger, et cela avec Bara blessé, qui cependant marchait à pied. Fort heureusement, nos cantines n’étaient pas brisées, et en cette occasion comme en bien d’autres, il a fallu qu’elles fussent solides pour résister[22].
« Enfin, une fois sortis de ce mauvais pas, je réunis les hommes et les animaux, et je partis devant, cherchant une route à travers des fourrés très-épais.
« Un peu plus loin, nous passâmes sans grande difficulté un marigot, dont les eaux très-fraîches alimentaient le fleuve, tandis que le Khasso-Fara est, au contraire, alimenté par le fleuve aux hautes eaux.
« Vers neuf heures et demie, je me trouvais sur le bord du fleuve, près de l’embouchure du Bafing. Voyant le canot devant, je cherchai à le rejoindre, et je tombai alors dans un fourré d’épines, véritable labyrinthe, dont je ne pus sortir qu’en laissant des lambeaux de vêtements aux branches, et la figure et les mains en sang. Un peu plus tard, j’étais dans des hautes herbes de neuf à dix pieds. Je vis bondir devant moi deux magnifiques antilopes ; j’armai mon revolver pour tirer, mais mon ardeur cynégétique se calma devant le rugissement d’un lion qui, à dix pas, se dressa dans les herbes où il était tapi et peut-être en chasse. La mule que je montais m’emporta, et alors je laissai aux épines des morceaux d’habits, la moitié de la coiffe de mon chapeau, trop heureux de n’être pas poursuivi par le superbe roi de ces forêts.
« Enfin, à onze heures et demie, je hélais pour la quatrième fois, lorsqu’on me répondit ; j’étais à côté du canot. Une demi-heure après, Bara arrivait avec le docteur. J’avais déjà commencé, à coups de couteau de chasse, à élaguer les broussailles pour faire un campement. A une heure et demie, les hommes arrivèrent ; mais un âne manquait ainsi que la peau de bouc contenant les effets de Mamboye. Samba Yoro et Alioun étaient à la recherche de l’âne. A deux heures, Alioun arriva sans avoir rien trouvé ; à trois heures, ce fut le tour de Samba Yoro, rendu de fatigue. Je fis alors partir tout le monde, et, pendant ce temps, la mule blanche rompit sa corde et se sauva, suivie de deux chevaux.
« Enfin, à sept heures du soir, tout le monde arriva ; on avait retrouvé la charge de l’âne, la mule et les deux chevaux ; mais l’âne manquait. »
La mule avait repris le chemin de Médine, et plus d’une fois elle nous joua le même tour par la suite.
11 décembre 1863.
Après une journée comme celle-là, on a besoin de repos, et cependant le 11, au matin, on repartait à la recherche de l’âne. A onze heures, on l’avait retrouvé, ainsi que la peau de bouc de Mamboye. Le reste de la journée fut employé à installer des branches pour faire sécher de la viande, à nettoyer le camp et mettre de l’ordre dans nos bagages. Puis, ayant trouvé, en rôdant aux alentours, des traces fraîches d’hommes qui se préparaient à prendre le miel d’une ruche, et sans doute avaient fui au bruit des coups de fusils dont nous accompagnions souvent notre marche, il fallut songer à la prudence, et je fis disposer autour de notre campement des épines au milieu des herbes, de manière à former une défense à l’abri de laquelle nous eussions pu tenir tête à une centaine d’hommes.
12 décembre 1863.
Puisqu’il y avait traces d’hommes, le village ne devait pas être loin, et, dès le lendemain, je fis partir Sidi avec Yssa à la recherche d’un village. Sidi était Khassonké et devait se trouver en pays de connaissance ou de parents ; je l’avais chargé d’assurer de mes intentions pacifiques, de dire que j’étais venu voir le pays, et au besoin commercer ; mais que j’avais assez de force pour être sûr qu’on ne pût me faire de mal.
Laissons ces voyageurs s’avancer, et donnons une idée de notre séjour à Bafoulabé. Car j’étais à Bafoulabé, et ce n’était pas sans un vif plaisir.
J’avais déjà abordé l’inconnu, je n’avais pas entamé mes marchandises, et j’avais parcouru quarante lieues de fleuve inexploré, remonté ou franchi par terre trente barrages ou chutes d’eau.
[Décoration]
[Note 21 : Les Khassonkés sont des Pouls, plus ou moins mélangés de Malinkés, qui ont adopté la langue de cette dernière race.]
[Note 22 : J’avais eu la précaution de les faire visser au lieu de les clouer.]
CHAPITRE III.
Tentative d’exploration dans le Bakhoy. — Maka-Dougou et son chef Diadié. — Sa cupidité déjouée. — Souvenir de Mongo Park. — Ascension d’une montagne. — Retour à Bafoulabé. — Les envoyés de Diango, chef de Koundian. — Voyage à Koundian. — Réception. — Soupçons. — L’expédition de Sambala et son but. — Koundian, sa position, sa forteresse. — Départ. — Cadeau de Diango et passage du Bafing. — Ses pirogues. — Campement en plein air. — Marche vers l’Est jusqu’à Kita à travers le Bafing et le Gangaran. — Arrivée à Makhana.
Décembre 1863.
D’après les renseignements que j’avais pris, la route directe de Bafoulabé au Niger aurait dû suivre le Bakhoy, affluent du Sénégal qui venait le rejoindre en cet endroit, apportant ses eaux blanches (_Ba_ eau, _Khoy_ blanc) aux eaux limpides du Bafing (_Ba_ eau, _Fing_ bleu et noir), d’où le nom de Bafoulabé, littéralement les deux rivières.
Je me dirigeai en canot de ce côté jusqu’à Maka-Dougou, petit village malinké, situé dans une île du fleuve. Le village véritable est Kalé, situé sur la rive gauche.
J’étais entré dans le Bambouk ; aux Pouls mêlés de Malinkés qui forment la population du Khasso, du Logo et du Natiaga, avaient succédé les Malinkés purs. M. Pascal qui avait déjà, en 1859, fait une exploration dans le Bambouk, n’avait pas eu à s’en louer. Bien avant cela leur cupidité avait fait échouer l’expédition du major Gray. Je n’étais pas sans quelques appréhensions sur l’accueil qui m’attendait. Aussi avais- je laissé mes bagages en arrière dans les broussailles, sous la garde de quelques hommes, et bien m’en prit. Nous fûmes d’abord très-bien reçus de Diadié le chef du village qui, selon l’usage, nous logea chez son forgeron. Après une nuit sous ce toit hospitalier, où nous fûmes dévorés de moustiques, nous voulûmes nous éloigner, mais nous eûmes à subir un quart d’heure de Rabelais, dont je me souviendrai longtemps. Je ne me laissai pas intimider, et je dis à ce brave homme de m’envoyer un de ses gens de confiance, que je lui ferais un cadeau, mais que j’étais venu les mains vides et que je n’avais rien à lui donner. Quand il vit que je ne m’émouvais pas plus que cela, il en prit son parti, rabattit de ses prétentions et nous nous quittâmes en bons termes, mais après une scène violente.
Ce chef est le fils de celui qui reçut Mongo Park, venant de Oualiha ; il s’en souvient encore, et me montra de l’autre côté du fleuve une montagne dont le célèbre voyageur avait fait l’ascension. J’y voulus faire un pèlerinage, et j’y montai par une pente très-rapide ; comme à toutes les montagnes de ce pays, le sommet est un plateau très-peu accidenté, sur lequel la végétation est sensiblement la même que dans la plaine. J’apercevais, de là, le Bakhoy venant de l’E. S. E., où il se perdait entre deux chaînes de montagnes qui ne paraissaient pas beaucoup plus élevées que celle où je me trouvais (soit 80 à 100 mètres de haut) ; vers l’Ouest je voyais un défilé qui conduit à Oualiha. En redescendant nous prîmes un mauvais chemin et bientôt nous fûmes obligés de descendre le long d’une muraille verticale, nous aidant des racines et des interstices des pierres. Je faillis m’y casser le cou, car une des pierres ayant cédé sous ma main je restai pendu par l’extrémité des doigts de la main gauche, et presque au même instant le docteur faillit tomber du haut de la montagne, par suite d’une douleur subite qu’il éprouva : en trébuchant, une paille lui était entrée dans l’œil. Le même soir, je rentrai à mon campement, bien décidé à ne pas m’aventurer dans cette route sans une protection sérieuse ; je savais que je devais être près d’un village soumis à El Hadj, et j’aimais mieux me remettre entre les mains de ses talibés que d’aller affronter de village en village la cupidité des Malinkés.
Je restai vingt jours à Bafoulabé, dressant le plan de la pointe, recherchant les matériaux de construction qui abondent, à l’exception de la chaux. Pendant que je me livrais à ces travaux, je reçus une ambassade de Diango, chef pour El Hadj à Koundian, qui me faisait sommer d’évacuer le pays de son maître si je n’étais pas venu pour le voir. C’était là ce que j’attendais ; j’avais enfin affaire aux Toucouleurs, et l’avenir de mon voyage allait se décider.
Je fis force questions et je finis par savoir que Koundian était une vraie forteresse qui renfermait une armée ; elle commandait à tous les pays malinkés soumis à El Hadj, et pillait les autres à main armée. Diango, le chef de ce point militaire, était un esclave d’El Hadj, et ne demandait qu’à me bien accueillir.
Son envoyé se présentait fort bien ; c’était un Tall (famille Toucouleur de Torodos à laquelle appartient El Hadj Omar). Il n’avait pas plus de 1m,60 de haut, était maigre, et avait la figure énergique et cruelle ; il avait longtemps été employé chez un traitant de Podor, et aujourd’hui était général en chef de l’armée de Koundian. Son escorte comprenait six cavaliers montés sur de bons chevaux, quoique petits, et une trentaine d’hommes à pied.
Fidèle à mes habitudes de prudence, je lui offris de partir avec lui pour Koundian, mais de laisser mes bagages, disant qu’il était nécessaire que je m’entendisse avec Diango sur la route à suivre. Je remontai encore le Bafing en canot jusqu’à Oualiha, village malinké, près duquel je fis établir mon campement dans les broussailles et je partis avec deux hommes.
La route de Oualiha à Koundian longe le fleuve à très-petite distance et vient fréquemment le rejoindre. Elle ne présente qu’une difficulté sérieuse : c’est le passage de deux marigots, l’un près de Koria, l’autre, torrent très-rapide, le Galamagui[23], un peu avant Koundian. Après avoir franchi ce torrent, on est presque aussitôt au village de Kabada. Là, notre guide, Racine Tall, nous dit qu’il allait nous quitter pour aller prévenir Diango de notre arrivée, et il nous conduisit à un autre village un peu à l’Est de celui-là, nommé Bougara.
Nous étions là depuis de longues heures, et fatigués d’attendre, nous nous étions couchés sur des sécos à l’ombre d’un arbre. A nos côtés, les enfants du village creusaient des calebasses, au moyen de couteaux grossiers, fabriqués par le forgeron de l’endroit. Un peu plus loin, nos montures fatiguées des longues marches de la veille, broutaient quelques branches d’arachides oubliées dans un champ et se roulant sur elles- mêmes de temps à autres, faisaient voler la poussière. Derrière nous, les anciens du village, perchés sur une espèce d’estrade, causaient paresseusement, attendant comme moi l’arrivée du chef en absorbant de grandes quantités de tabac à priser du pays. Dans le petit tata, régnait une assez grande agitation, les femmes préparaient le couscous pour tous ceux qui allaient venir. Racine l’avait ainsi ordonné, et ce petit village de quatre ou cinq cases allait nourrir deux ou trois cents personnes. Les femmes et les jeunes filles pilaient à l’envi le mil et le riz, tandis que d’autres, à côté, écrasaient entre deux pierres plates les arachides grillées pour faire la sauce du mafé.
L’air était calme, et nos regards se tournaient vers le défilé des montagnes dans lequel nous avions vu disparaître notre guide, quand tout à coup deux cavaliers en débouchèrent, et arrivèrent avec toute la rapidité de leurs chevaux lancés à toute bride. Ils s’arrêtèrent à côté de nous, et dès qu’ils eurent absorbé les calebasses d’eau qu’on leur présentait, haletants encore, ils dirent que Diango arrivait, qu’au moment de leur départ il était à cheval, rassemblant talibés et sofas pour venir au-devant de nous.
Je me levai aussitôt, et me préparai à le recevoir. Mais une heure au moins se passa. Le soleil baissait, et l’ombre pivotant autour de l’arbre qui nous servait d’abri, tout en marquant les progrès du jour, nous forçait à changer de place de temps à autre, pour éviter les rayons d’un soleil plus gênant encore à son déclin qu’il ne l’est au milieu du jour. Tout à coup, dans le lointain, nous distinguâmes les sons lugubres du tabala[24]. Puis le silence se fit un instant, et après un intervalle, de nouveau les sons se firent entendre, et cessèrent bientôt. Le cortége approchait, mais lentement. Vers quatre heures de l’après-midi seulement, au milieu des herbes, nous aperçûmes des turbans blancs, des canons de fusil brillants au soleil. Alors au son du tabala vint se joindre celui des cymbales de fer (qui ressemble à celui d’une cloche fêlée). Enfin quelques points rouges se montrèrent. C’étaient des chefs marabouts ou sofas. Alors eut lieu un mouvement d’ensemble, sorte de grande manœuvre.
Cette troupe se partagea en trois compagnies. Les deux des flancs marchaient précédées d’un pavillon blanc et assez bien rangées en ordre, tandis que celle du milieu portait le pavillon rouge. Elles s’arrêtèrent à environ 300 mètres de moi, et alors, après quelques mouvements de fantasia de la part des cavaliers qui voltigeaient sur les fronts, Racine Tall, lancé au grand galop, couché sur son cheval, arriva, s’arrêta à moins de 3 mètres de moi et me dit quelques mots qui me furent ainsi traduits :
Voilà Diango. Parle-lui bien franchement. Tâche de faire un _bon homme_. Puis il repartit et la fantasia recommença.
Cependant Diango approchait à pas lents, vêtu d’un burnous rouge au capuchon relevé, par-dessus un turban en étoffe du pays.
Il montait un magnifique cheval de haute taille tenu en laisse par huit esclaves armés de fusils.
Je le laissai approcher ainsi jusqu’à quatre pas de moi et alors seulement je m’avançai à pied et le saluai à la française.
Autour de nous se pressait une population de tous les pays. Pouls du Fouta Djallon, blancs à les prendre pour des Arabes, Toucouleurs, Sarracolés, Yoloffs, Malinkés, Bambaras. Princes, fils de princes ou captifs, tous semblaient impatients de voir les blancs, et mon étonnement ne fut pas mince en entendant ces mots en français :
« Dis donc, bon jour, commandant. Il n’y a pas un peu de tabac à donner. »
C’était un ancien domestique de Saint-Louis, aujourd’hui talibé.
L’accueil de Diango fut cordial, mais empreint d’une défiance dont je me rendis compte en apprenant que Sambala, le roi de Médine, venait d’envoyer piller par son armée un de ses villages, appelé Courba.
Sambala n’ignorait pas que j’étais en voyage ; il avait même prédit à mes hommes qu’avant Bafoulabé, nous serions tous morts, et c’était dans l’intention de nous susciter des obstacles qu’il avait fait cette expédition ; car, Sambala, qui a eu sa famille massacrée en partie par El Hadj, qui a vu ce dernier venir l’assiéger et nous faire la guerre parce que nous le soutenions, ne peut accueillir favorablement nos tentatives de rapprochement, qui viendraient, en lui interdisant ses razzias, enlever une source importante de ses revenus.
Néanmoins, le témoignage de Racine, auquel j’avais fait voir mes bagages et la franchise de notre démarche qui nous livrait entre ses mains, triomphèrent des défiances, et Diango nous amena coucher à Koundian.
Après trois jours, je revins trouver mes hommes et nous prîmes de nouveau cette route, la seule praticable pour aller à Ségou, dès que deux laptots que j’avais expédiés à Médine pour y chercher des ânes et du sel me furent revenus, me rapportant la nouvelle de l’allocation de 4000 francs de plus qui m’était faite pour frais de voyage.
Janvier 1864.
Voici l’itinéraire dont j’étais convenu avec Diango : je viendrais chez lui, il me donnerait un guide qui me conduirait à Ségou, en moins de quinze jours, en passant par une route très-directe et sans difficultés. C’est cette route que je vais maintenant décrire en partie.
Koundian est la quatrième station que j’ai déterminée en latitude, astronomiquement, par la hauteur méridienne du soleil. Les premières sont :
Latitude observée. Longitude estimée.
Gouïna 14° 00′ 45″ N. 13° 30′ 14″ O.
Bafoulabé 13° 48′ 27″ 13° 09′ 46″
Oualiha, camp 13° 39′ 53″ Id.
Koundian 13° 08′ 57″ 12° 58′ 22″
La ville se compose de la forteresse et d’un village, dont les cases sont en partie maçonnées, mais couvertes presque toutes de paille.
La forteresse est un carré régulier, de 160 mètres de côté, flanqué de seize tours, dont deux ont des portes : l’une de ces portes, située à l’Est, sert à la circulation ; l’autre, qui est dans une des tours de l’Ouest est toujours fermée. Cette muraille, de 8 à 9 mètres de haut, a 1m,50 d’épaisseur à la base ; elle est en pierres maçonnées avec du pisé, et chaque année on la crépit en terre. Il ne nous a pas été permis d’en visiter l’intérieur ; mais elle contient, outre la maison d’El Hadj, dans laquelle il a une femme et que gouverne Diango, l’habitation de la plupart des sofas (esclaves guerriers) et d’une partie de talibés. Tout autour s’étend une plaine à laquelle on arrive par quatre défilés bordés de hautes montagnes. Cette place présenterait une grande difficulté, même à l’attaque de troupes régulières. Le pays est riche en mil et en or, mais il n’avait plus de bestiaux, car à la suite de la guerre, il y a eu disette et l’on a tout mangé. Aussi le cadeau d’un bœuf que me fit Diango était-il princier.
En somme, Diango était un Malinké, et les instincts rapaces de sa race se montraient souvent. Je lui fis un cadeau, il en parut mécontent ; mais quand il vit que sa colère ne m’effrayait pas et que je le menaçais de son maître, lui disant qu’il pouvait prendre, mais que je ne donnerais pas, il devint petit garçon, et il m’extorqua petit à petit du sel en assez grande quantité, des pièces de guinée, etc., etc.
D’autres côtés, on venait m’obséder de demandes. Les griots et les griotes venaient faire de la musique et danser ; les chefs venaient mendier qui un pantalon, qui un boubou ; les malades pleuvaient au docteur qui y eût épuisé sa pharmacie et qui tomba malade lui-même de fatigue. J’avais eu moi-même la fièvre à la suite d’un bain froid. Il fallait sortir de là. Je sommai donc Diango de me donner le guide promis et j’exigeai qu’il fixât l’heure du départ.
9 janvier 1864.
Le 9 janvier, Diango à cheval venait m’accompagner à petite distance, et en me quittant me remettait en signe d’amitié une petite boucle d’or d’environ douze grammes (36 francs). Je lui donnai en ce moment et de bon cœur une calotte de velours brodé en soie et m’éloignai heureux d’être débarrassé de tous ces mendiants et d’être enfin en route.
Diango m’avait assuré avoir reçu des nouvelles d’El Hadj depuis quelques jours : il disait que je le trouverais à Ségou. Je voyais ma mission presque accomplie et je croyais alors avoir franchi les plus grandes difficultés de la route.
En quittant Koundian, nous remontâmes au Nord, pour aller rejoindre le Sénégal ou Bafing que nous devions traverser en cet endroit (la route directe, à l’Est, offrant des difficultés impraticables à des animaux chargés et même à des cavaliers à cause des montagnes qui la sillonnent) ; nous vînmes ainsi, le soir, rejoindre le fleuve en face d’une île, Médina Gongou[25], où se trouve le village de Médina. Au- dessous était une chute d’eau de quelque importance et au-dessus un barrage. Cela ne fit que confirmer ce qu’on m’avait dit de l’innavigabilité complète du Sénégal dans tout son cours, fait qui m’avait décidé à abandonner mon canot à Oualiha.
Mon guide, avec lequel nous allons faire connaissance, m’offrait de coucher au village et de commencer le transbordement des bagages et des animaux le lendemain matin. Ce transbordement était, en effet, assez difficile ; il fallait l’effectuer au moyen de deux pirogues grossières, en n’ayant, pour les faire avancer, que des pagayes du pays qui se composaient d’un manche de bambou, sur lequel cinq à six petits morceaux de bambous sont fixés en travers au moyen d’une corde et figurent tant bien que mal une pelle. Quelquefois, c’était un morceau de calebasse qui est ainsi fixé. Deux pirogues servaient à faire ce transport ; elles étaient placées de chaque côté de l’île. Je déclarai aussitôt que j’entendais coucher de l’autre côté du fleuve le soir même, et on se mit à l’œuvre. Mes hommes se partagèrent en deux compagnies : pendant que les uns passaient avec une pirogue jusqu’à l’île, les autres portaient à bras les bagages au deuxième embarcadère, puis, de là, traversaient la deuxième branche. Le soir, à sept heures, j’avais franchi le Sénégal, et telle était la fatigue que j’avais éprouvée à Koundian, par suite des obsessions continuelles, que, dès ce moment, je pris la décision de ne jamais camper à l’intérieur d’un village.
Du reste, pour qui connaît les villages des noirs, j’y gagnais un temps considérable. Que ce soient des villages en terre ou en paille, fortifiés ou entourés d’une simple palissade, ou, moins encore, d’une haie d’épines, la construction du village est sensiblement la même. Une porte étroite y donne accès ; il faut décharger là, puis porter à bras les charges au logement qui est assigné souvent fort loin, et où vous êtes quelquefois fort mal ; il faut alors se séparer, aller les uns à droite, les autres à gauche ; à l’arrivée et au départ, on perd beaucoup de temps. De plus, ces intérieurs de maisons sont sales : dans les cases la chaleur est malsaine, en plein air la fumée des cuisines vous étouffe. Au lieu de subir tous ces inconvénients, je préférais camper à la belle étoile. Lorsque j’approchais d’un village, j’allais reconnaître un bel arbre autour duquel on déposait les bagages. Ceux qui connaissent les benténiers, ou fromagers, comprendront pourquoi je choisissais cet arbre de préférence. Ses racines gigantesques, semblables à des cloisons, laissent entre elles des espèces de magasins où nous pouvions serrer nos menus bagages à l’abri du vol ; un homme se couchait en travers et l’on dormait tranquille à la lueur d’un beau feu. D’ailleurs, la vie des émotions violentes était passée. Depuis Koundian, nous étions dans un pays où régnait une autorité régulière ou à peu près telle. Nous y étions sous la protection de cette autorité : que pouvions-nous craindre ? Ce n’était plus le temps où, entre Gouïna et Bafoulabé, les bêtes féroces venaient nous inquiéter presque journellement et où nous allions sans savoir ce qui était devant nous.
Le 10 janvier, je commençai ma marche vers l’Est, à travers un pays désert ; chaque pas que je faisais m’indiquait une ruine : des vestiges de tata, de vieux monceaux de pilons, quelques crânes blanchis au soleil, voilà ce qui restait. On me disait bien que les habitants avaient rétabli leur village de l’autre côté, sur la rive gauche du fleuve ; et, en effet, j’aperçus quelques colonnes de fumée, j’entrevis sur les flancs de la montagne qui borde cette rive quelques toits de cases. Peut-être un centième de la population de ces pays a-t-elle survécu à la conquête, au massacre, à la terrible famine de 1858[26] et aux mille autres maux qui sévissent sur les populations noires, plus vigoureusement que sur les autres, à cause de leur imprévoyance.
Nous traversâmes ainsi le pays du Bafing, situé sur les deux rives du fleuve. Nous longeâmes le fleuve quelque temps encore, puis nous le quittâmes pour nous diriger à l’Est, à l’endroit où ses bords font une pointe vers le Sud jusqu’au Fouta-Djallon où sont situées ses sources.
Nous étions, alors, dans une plaine couverte de hautes herbes vertes unies comme un beau gazon ; au Sud disparaissait, après quelques sinuosités, la haute chaîne qui, depuis Koundian, règne le long de la rive gauche, jusque sans doute dans les montagnes du Fouta-Djallon. Un peu plus sur la gauche, une chaîne parallèle, mais moins haute, bordait la rive droite et faisait un vaste circuit autour de nous.
Des troupeaux d’antilopes bondissaient dans la plaine, allant chercher un refuge dans les escarpements des roches, et c’est à peine si, au milieu des hautes herbes où nous passions, une ondulation des tiges indiquait notre présence. Nous cheminions en file. Devant était un homme à pied que je suivais, puis les bagages, les mules en tête, les ânes en file, un homme, généralement c’était Samba Yoro, à l’arrière-garde, nos bœufs sur les flancs et le docteur allant de la tête à la queue de la colonne. Tel était l’ordre ; Fahmahra, notre guide officiel, fermait la marche. Nous ne tardâmes pas à quitter le Bafing, qui n’est qu’une bande de pays sur le bord du fleuve, et nous entrâmes dans le Gangaran, pays un peu plus peuplé. C’est toujours la race malinké qui l’habite et nous retrouvâmes ce même costume, boubou[27] jaune, pantalon jaune, bonnet jaune, quelquefois blanc. Cette couleur jaune s’obtient au moyen d’un arbre nommé rat ou rhat, dont le bois est jaune. On emploie pour la teinture les racines et les feuilles ; le bois se brûle pour les usages domestiques, et les cendres, légèrement alcalines, sont employées pour avoir par lavage un mordant pour la teinture bleue de l’indigo. Les villages de Malinkés sont régulièrement entourés de champs de coton à demi récoltés. Cette culture est en grande vogue par suite de la nécessité de se suffire, car n’ayant que peu ou point de communication avec les comptoirs européens, les Malinkés ne peuvent se procurer d’étoffes et doivent se contenter des ressources du pays.
11 janvier 1864.
Le 11 janvier, au soir, nous arrivâmes par une pente douce à une muraille presque verticale qui nous entourait à l’Est, au Nord et au Sud. A nos pieds était un marigot vaseux dans lequel on ne trouva pas d’eau. En nous voyant, deux femmes qui étaient venues en chercher s’enfuirent dans la montagne, et ce ne fut pas sans peine que Fahmahra les décida à venir lui parler. C’est que, chaque fois qu’une troupe de cavaliers paraît à l’horizon, ces pauvres gens, sur lesquels le glaive du conquérant a pesé de tout son poids et pèse encore bien durement, se demandent si ce n’est pas la guerre qui leur arrive, et comme au fond du cœur ils se révoltent à chaque instant du jour contre le joug qui les opprime, ils se demandent, sans doute, si on ne veut pas les punir de ces coupables pensées.
Le guide nous déclara que nous étions à Firia, et les ruines d’un grand village vinrent à l’appui de cette assertion. Mais, qu’était devenu ce village ? La montagne était haute de cent mètres au moins ; nous ne pouvions songer à la franchir ce même jour, et la perspective de passer encore une nuit dans les broussailles ne me souriait guère. J’avais, depuis Koundian, considéré Firia comme un nouveau port. Et voilà que nous étions sans eau. Bon gré, mal gré, il fallut en prendre son parti. Les animaux se passèrent de boire ; quelques calebasses d’eau amère et sale furent recueillies dans le marigot, et nous nous étendîmes sur nos couvertures.
La nuit ne tarda pas à venir et vers onze heures du soir nous fûmes réveillés par un décor féerique : la montagne devant nous était illuminée. La nuit était noire, une centaine de torches éclairaient les escarpements ; quelques ombres humaines mises en relief par la lumière animaient ce tableau. Je ne me lassais pas de l’admirer : c’était le village de Firia, bâti sur le haut de la montagne, dont les habitants venaient nous apporter à souper : trente calebasses de mets du pays pour nos hommes ; et pour nous, deux poules, des œufs, et un panier de mil pour les chevaux.
De plus, il fut bien convenu que le lendemain ils viendraient aider au transport des bagages pour franchir la montagne, car je me demandais comment les animaux grimperaient sur ces roches où les hommes ne passaient qu’avec l’aide d’un bambou.
Ce passage fut en effet difficile ; à l’exception d’une mule et d’un âne, il fallut décharger tous les animaux et porter les charges à bras sur le sommet de la montagne. Mais heureusement on n’eut pas à redescendre, car nous étions sur un véritable plateau où se croisaient diverses montagnes, elles-mêmes assez élevées ; je compris alors la configuration du pays : nous avions quitté la vallée du Sénégal.
12 janvier 1864.
Le jour même nous allâmes camper à Niantanso, village fortifié, situé au milieu d’un estuaire de montagnes, dans lequel nous parvînmes par une gorge étroite et très-accidentée. De magnifiques baobabs, situés près du village, devinrent notre campement naturel. Cet arbre, on le sait, est un des plus utiles que la nature ait distribués sur la terre des noirs ; il croît dans tout le Soudan avec une profusion remarquable. Il fournit un fruit nommé pain de singe, très-astringent, dont la farine sucrée et acide, mêlée au lait, constitue un remède très-efficace contre la dyssenterie, ainsi que j’en ai fait l’épreuve, et qui, outre cela, est un rafraîchissant agréable. Dans quelques cas de famine, j’ai vu les noirs en faire du couscous. La feuille séchée et pilée fournit le lallo, poudre verte impalpable qui est l’accompagnement indispensable du couscous des Yolloffs et du lack-lallo des Bambaras, ces deux principaux plats de la cuisine du Soudan ; enfin, son écorce battue fournit des fils d’une certaine ténacité et d’une belle couleur, avec lesquels on fait des cordes très-régulières mais de peu de durée.
Grâce à notre guide, nous fûmes bien accueillis à Niantanso. On vint nous construire une case en secos (sorte de nattes grossières en paille tressée). On nettoya la place de notre campement, on nous apporta un grand vase en terre cuite qu’on remplit d’eau reposée et claire, et nous pûmes prendre un instant de repos.
Puis, vinrent les visites des chefs de villages environnants, la plupart apportant un petit contingent de provisions. Nous eûmes ainsi la visite des chefs de Diakifé et de Bambandinian. Celui de Firia m’envoya trois poules ; le chef du village m’en donna deux et une calebasse de beau riz. J’achetai quelques poules pour les hommes de mon escorte, à raison d’une poule pour deux poignées de sel environ et trois litres de riz pour cinq charges de poudre.
Je fis l’ascension d’une montagne, située à l’Ouest du village ; je vis l’horizon très-court à l’Est, fermé par une chaîne de montagnes que nous devions traverser le lendemain. Ces montagnes, comme presque tout le sol du Bambouk, sont ferrugineuses, et les habitants fondent le fer par un procédé qui se rapproche de la méthode catalane et que nous décrirons plus tard. Chez eux, le fer n’a que peu de valeur, et j’achetai un grand couteau pour Bara, qui avait perdu le sien, moyennant une tête de tabac (50 cent.).
Le soir, le griot du village, armé de sa grande guitare mandingue, instrument à douze ou quinze cordes, vint me saluer de ses chants. Je le dessinai, et il fut très-étonné de voir que tout le monde le reconnaissait. Quant à lui, qui, peut-être, ne s’était jamais vu dans une glace et qui n’avait entrevu son image que réfléchie dans l’eau, il est très-probable qu’il ne comprenait pas comment cette feuille de papier noirci pouvait lui ressembler. C’est, du moins, ce que son air hébété semblait me faire comprendre, et plus tard, j’ai eu quelquefois l’occasion de faire une remarque analogue.
13 janvier 1864.
Le lendemain nous retrouva en route ; nous franchîmes un marigot, puis une petite montagne, un second marigot, et nous arrivâmes à une haute montagne de 150 mètres aux pentes rapides, mais que cependant on put gravir sans mettre pied à terre, non sans peine, à cause des bambous qui la couvrent et qui sont entrelacés au point de fermer par moments tout passage. Lorsque je fus au sommet, je m’aperçus que nous passions par une sorte de col et que cette chaîne, la plus considérable que j’aie traversée dans mon voyage, était la ligne de faîte qui sépare la vallée du Bafing d’avec celle de ses affluents. La descente fut rapide : le plateau sur lequel nous arrivions était à mi-hauteur de la montagne, qui, de ce côté, n’avait pas plus de 80 mètres.
Nous entrions alors dans des plaines cultivées ; aux pays déserts que nous avions vus depuis notre départ succédait enfin, pendant quelques jours au moins, l’apparence du bien être. Le soir nous couchions au village de Makhana.
[Décoration]
[Note 23 : Ce torrent, énorme dans les hautes eaux, est une défense de la place de Koundian. En 1857, l’armée d’El Hadj, s’échappant de Médine, le passa à la nage et plusieurs centaines d’hommes y périrent.]
[Note 24 : C’est, on le sait, le tambour de guerre, caisse hémisphérique en bois recouverte d’une peau de bœuf, sur laquelle on frappe lentement et en cadence avec une pomme de cuir emmanchée sur un manche flexible.]
[Note 25 : Médina Gongou (île de Médina).]
[Note 26 : En 1858, à la suite de la guerre, aucun des pays du haut Sénégal n’ayant pu faire de cultures, la famine fut si abominable que dans les rues de Bakel on voyait jusqu’à quinze et vingt individus, femmes, enfants et même hommes, mourir de faim en une journée, en dépit de la charité publique et des secours de l’autorité.]
[Note 27 : Boubou, sorte de blouse musulmane très-ample offrant de l’analogie avec le puncho de l’Amérique.]
CHAPITRE IV.
Premiers bruits de troubles dans l’empire d’El Hadj. — Arrivée au Bakhoy. — Son gué. — Discorde entre mes hommes. — Arrivée à Kita. — La montagne. — Makadiambougou. — Productions. — Cultures. — Musique. — Boubakar et le guide gravement malades. — Huit jours d’arrêt. — Le Bélédougou et le Manding sont révoltés. — Impossibilité de marcher vers l’Est. — Je me décide à remonter à Diangounté. — Marche au Nord à travers le Foula-Dougou. — Le Bakhoy no 2. — Le Baoulé. — Les esclaves enchaînés en route. — Détails sur des Diulas. — Arrivée au Kaarta.
Notre séjour à Makhana fut marqué par la première nouvelle que nous eûmes de troubles dans l’empire d’El Hadj. Ahmadou, disait-on, avait pillé quelques villages du Bélédougou ; à cette époque cela nous semblait bien peu de chose. Nous traversâmes le Gangaran de l’Ouest à l’Est, bien reçus partout. Les villages, la plupart construits en bambous entrecroisés, ce que les noirs de Saint-Louis appellent crinetis, sont assez malpropres ; ils sont généralement composés d’un certain nombre de groupes de cases, formant des divisions qui représentent des fractions souvent indépendantes les unes des autres. Chaque fois que nous campions, les gens des villages environnants venaient m’apporter un tribut sur le sens duquel je ne pouvais m’abuser. Ce n’était pas un cadeau volontaire, mais un de ces impôts arbitraires que lèvent les gens d’El Hadj partout où ils passent : au fond je voyais que ces gens avaient la tête basse, le regard triste, et moi, pauvre voyageur inoffensif, je partageais dans leur esprit la haine qu’ils portent à leurs conquérants.
15 janvier 1864.
Le 15 janvier j’arrivai au Bakhoy, dans un endroit où ses eaux se brisaient avec violence sur un banc de roches qui formait un gué naturel. Ce passage fut difficile ; les roches sont glissantes, plusieurs hommes tombèrent avec les charges. Nous y perdîmes un sac de sel qui représentait pour nous une grande valeur. Les animaux, surtout les ânes, se regimbaient ; cela me rappelait les scènes décrites par Mongo Park ; et en présence des difficultés que je rencontrais, je me reportais à l’époque à laquelle ce grand voyageur traversait ce même cours d’eau, à quelques lieues plus bas que moi, au village de Médina ou Gamfaragué, et je pensais que rien n’était exagéré dans son récit. De loin ces choses-là ont l’air toutes simples. Passer un fleuve sur un gué, quelle plaisanterie ! Mais en pratique c’est bien différent : tout devient obstacle au port des bagages, et quand on n’a emporté que le strict nécessaire, moins même, toute perte devient un désastre. On tombe, on se blesse, et pendant huit jours voilà un homme qui ne peut plus marcher à pied ; il faut le mettre sur un âne, qu’on surcharge, qui bientôt vous manque à son tour. On est en transpiration, on tombe dans l’eau, et voilà une pleurésie, une fluxion de poitrine, que sais-je !
Nos provisions de viande séchée étaient épuisées ; je me décidai à abattre un bœuf ; mais pour n’être pas tourmenté de demandes je voulus le faire dans les broussailles. En effet, dans ce pays il n’y a plus de bestiaux ; la seule viande que l’on mange est le produit de la chasse, qui, du reste, fournit en assez grande quantité des cobas et des gazelles. Si j’avais tué un bœuf dans un village, il m’eût fallu en donner au chef, aux griots, aux forgerons, et la moitié du bœuf eût été gaspillée. Je fis donc camper sur la rive gauche du Bakhoy qui, dans cet endroit, forme une île. Mon guide ne paraissait pas content ; il eût voulu aller à Kita qui n’était qu’à quelques heures, mais je persistai dans mon opinion. Quelques hommes vinrent au campement de différents endroits. Ils confirmèrent les bruits de guerre dans le Bélédougou qui se trouvait sur notre route, mais rien encore ne nous faisait supposer que nous ne pourrions le traverser.
Je profitai de mon séjour au Bakhoy pour déterminer par hauteur méridienne la latitude observée, que je trouvai de 13° 07′.
Je remis mes cartes au net, observant la loi que je m’étais posée de ne jamais passer trois jours sans remettre au net le lever que je faisais jour par jour. Je regarde cette précaution comme indispensable pour faire un bon travail. En route, on note de la façon la plus rapide des relèvements de montagnes, un marigot, un ruisseau, une cote de montagnes, et quelques jours après on ne sait plus ce que ces notations veulent dire.
Ce fut pendant ce séjour que les symptômes de discorde dans mon escorte arrivèrent au paroxysme. Déjà plusieurs scènes avaient eu lieu et j’avais été obligé d’intervenir, mais cette fois Samba Yoro vint me déclarer qu’il ne voulait plus avoir rien de commun avec les autres, qui l’insultaient, oubliant qu’il était leur supérieur. Je le calmai, l’engageai à la modération. Je tançai les autres, leur rappelant qu’ils devaient le respect à leurs supérieurs, même quand ils faisaient tous le même service ; mais c’en était fait de la concorde que j’eusse désiré voir entre eux. Je m’en affectais et par la suite ces scènes se renouvelèrent souvent, avec plus de violence.
18 janvier 1864.
Le 18 janvier je me remis en route ; mon guide tombait malade. Nous vînmes camper à Kouroukoto, premier village de Kita. J’avais cru que Kita était un nom de village ; c’est le nom d’une montagne au pied de laquelle nous nous trouvions et qui donne son nom à un petit pays enclavé dans le Foula-Dougou, où nous étions entrés un peu avant de traverser le Bakhoy.
Le Kita est habité par des Malinkés ; son chef-lieu est Makadiambougou ; seize villages entourent la montagne ; la plupart sont placés à l’Est. Cette montagne[28] est un massif granitique isolé ; le plateau supérieur, très-accessible, est découpé par des gorges et surmonté de trois pics, dont j’estimai le plus élevé à 250 mètres au-dessus du niveau de la plaine. J’en fis l’ascension : de là je voyais vers le S. E. et vers l’Est un horizon assez lointain, plusieurs plans de montagne qui semblaient courir perpendiculairement à la direction de mon regard. En descendant, je rencontrai des citernes naturelles formées dans le roc et pleines d’eau, puis un étage de la montagne cultivé, et plus tard j’appris qu’au temps de la guerre cette montagne avait été le refuge des habitants, qui y trouvaient une défense naturelle et pouvaient y entasser quelques ressources. En y réfléchissant je fus conduit à me demander comment, même dans un pays aussi sujet aux révolutions, ils n’en avaient pas fait leur demeure perpétuelle, comme certains villages du Bambouk qui se sont établis sur des sommets de montagne et ont dû à cela de n’être pas détruits par les armées d’El Hadj, auxquelles ils ont fait essuyer des pertes sensibles.
En cet endroit de notre route nous fûmes arrêtés pendant neuf jours ; c’était le plus grand temps d’arrêt que nous eussions fait jusque-là, et je maugréais ; mais que faire ? Notre guide était atteint d’une pneumonie qui ne laissait pas d’inquiéter le docteur. Tout ce qu’il put ce fut de se traîner jusqu’à Makadiambougou, où nous devions trouver quelques ressources. Je passai ainsi quatre jours à Sémé et cinq à Makadiambougou.
Nous fûmes toujours bien accueillis, mais il était visible que sans l’influence de notre guide nous ne l’eussions pas été ; à Sémé je trouvai un marabout maure, presque noir, de Oualet ; il me combla d’amitiés. Sa fille, grande et belle fille de seize à dix-sept ans, allait absolument nue, à l’exception d’une bande de toile de 0m,10 de large, qui, attachée à une ficelle pardevant, passait entre ses jambes et après avoir repassé dans la ficelle qui lui ceignait les reins, retombait derrière elle ; une ceinture de verroterie complétait ce costume primitif, qui, quoique habituel aux jeunes négresses, se voit rarement à un âge aussi avancé. J’en fis l’observation à son père, qui me répondit que c’était l’usage de son pays, et en effet je me rappelai une fille de Bakar, le roi des Douaïchs, qui m’était apparue encore moins vêtue sans en paraître le moins du monde gênée, et une autre qui habitait la même tente que moi avec sa famille dans un camp de Kountah, et qui était à l’engrais dans un costume tout aussi primitif. Ses vastes charmes tombaient sous le poids de la graisse dont les bourrelets d’étages en étages arrivaient jusqu’aux pieds. Elle valait très-cher !
Les villages de Kita sont entourés de cultures de coton, de giraumons, de pastèques. Les autres cultures, telles que le mil, les arachides, le riz, se font plus au Nord. On trouve aussi des tomates, des légumes amers connus sous le nom de _Diakhatou_, et enfin du beurre du Karité, le Shea Toulou de Mongo Park, le Cé de Caillé.
Nous vîmes fabriquer le savon noir avec le kata (lavure de cendres) et l’huile d’arachides. Un soir je fus attiré dans le village par le bruit d’un concert et de danses. L’orchestre se composait de deux balophons, de cymbales en fer, d’une flûte bambara percée dans un bambou et enfin de deux tamtams (ce sont les tambours du pays). Cela formait une grande cacophonie, mais il y régnait une certaine mesure avec laquelle on sautait et on gambadait tout autant qu’on eût pu le faire avec le meilleur orchestre d’Europe.
Sur ces entrefaites Boubakary Gnian tomba malade d’une pleurésie double ; il avait déjà une autre maladie chronique qui le gênait et je craignis un instant d’être forcé de l’abandonner.
Puis le mieux survint et il se retrouva en état de nous suivre à dos d’âne en même temps que Fahmahra était prêt à partir.
La population de Kita, je l’ai dit, est composée de Malinkés ; mais le voisinage du Foula-Dougou y a introduit quelques Peuhls, non des Peuhls parlant le malinké, qu’il est si difficile de distinguer des Malinkés eux-mêmes, mais des Peuhls Diawandous, c’est-à-dire des Peuhls tisserands. Tous les Malinkés que j’ai vus dans le pays semblent se donner à l’industrie du tissage et les Diawandous paraissent vivre à leurs dépens, comme du reste ils le font presque partout.
Les puits du Kita ont 4 mètres de profondeur et sont partout entourés de champs de tabac ; autour de l’un d’eux nous observâmes avec bien du plaisir quelques pieds de bananiers apportés de très-loin, nous dit-on. Ils ne produisent rien, mais je recommandai aux indigènes de les bien soigner, leur indiquant la manière de les planter et de les couper. Lorsque je vis le départ approcher, je fis le recensement de mes vivres : j’en avais largement assez pour gagner le Niger, dont je ne devais être éloigné que de huit jours au plus en ligne droite.
Mes instructions me recommandaient de passer par Bangassi[29]. C’était, en effet, la seule étape qu’on pût indiquer ; on en devait la connaissance à Mongo Park, qui y avait passé trois jours, et y avait été reçu par Sérénummo, roi du Foula-Dougou. Cet État était alors tributaire de la couronne de Ségou, aussi bien que le Bélédougou.
Aujourd’hui il n’existait plus : Bangassi n’était qu’une ruine, le Foula-Dougou n’était habité que par quelques bandits : il n’y avait pas à songer à y passer, car à l’endroit où je me trouvais, cette route me détournait du chemin du Niger ; ma route était plutôt de descendre à Mougoula, place forte d’El Hadj, dans le pays de Birgo, pour gagner de là Koulikoro ou Nyamina.
Je comptais donc, ainsi que nous en étions convenus, prendre ce chemin, quand le 27 il nous fut déclaré que le Bélédougou et le Manding étant révoltés entièrement, il n’y avait plus de route par là, et qu’il fallait aller en chercher une à Diangounté.
Je fus vivement contrarié, d’autant plus que je crus un instant à un plan concerté, et je me rappelai ce qu’avaient dit les Maures à Saint- Louis. Je me demandais si, en effet, El Hadj n’était point au Bakhounou et si on ne voulait pas nous envoyer vers lui par ce chemin. Aussi fis- je le plus de résistance possible à ce projet ; à défaut de la route de Mougoula que je dus abandonner, je demandai au moins à visiter ce point. Mais alors on me répondit : « Tu n’es donc pas venu pour voir El Hadj, tu es venu pour voir le pays, tu es venu savoir ce que nous faisons, » et comme en somme on eût pu facilement me faire un mauvais parti, je me rendis, et après bien de la résistance, profitant de l’occasion d’un convoi de Diulas qui se rendait dans le Kaarta, nous nous décidâmes à aller reprendre à Diangounté la route de Raffenel pour la compléter, abandonnant ainsi le deuxième voyage de Mongo Park pour rentrer dans son premier itinéraire.
Toutefois, avant d’abandonner le pays je résumerai quelques observations.
Makadiambougou est situé par :
13° 2′ 56″ Nord, latitude observée,
11° 44′ 34″ Ouest, longitude estimée.
C’est un point important, par sa situation même et par l’avenir qui l’attendrait si jamais la civilisation envahit ce coin du globe.
Sa position sur un plateau élevé, sain, riche en terres végétales, en bois de construction, adossé à une montagne qui forme une défense naturelle ; la facilité des cultures dans les plaines du Nord, le riz de bambous qu’on récolte en grande quantité, le beurre de Karité, les bois de cailcédras, sont des richesses naturelles qui ne feraient que croître par suite du double passage des caravanes de sel et de bestiaux qui se rendent de Nioro à Bouré, et dont Kita est le lieu de passage obligé ; étant le point de départ de toutes les routes du Sénégal au Niger, il acquerrait une importance considérable comme place de commerce. Si donc jamais la France, réalisant le projet du général Faidherbe, s’avançait vers le Niger pour y prendre pied, Kita serait une de ses étapes naturelles les mieux indiquées.
28 janvier 1864.
En quittant Kita, on me prévint que j’allais marcher trois jours à grandes marches sans trouver âme qui vive, sauf peut-être quelques brigands. En effet, nous traversâmes un pays désert, montagneux, souvent aride, mais quelquefois offrant des vallées au fond desquelles nous apercevions des bois de roniers, des marigots, des ruisseaux bordés de bambous d’une force prodigieuse (ce sont les plus beaux que j’aie vus dans la Sénégambie), et nous arrivâmes ainsi, marchant quelquefois sur des ruines qui attestaient d’immenses villages, tels que Mambiri, au camp de Seppo, ainsi nommé d’une source qui suinte d’une montagne et qui a créé, au milieu d’une plaine rocheuse, un peu de végétation, de l’herbe et quelques baobabs. Sur notre droite nous avions la montagne de Dioumi, que le docteur qui alla la voir me dit être granitique. Elle offrait à l’œil des teintes violettes.
Sur notre gauche, faisant face au Nord, était la montagne d’où sortait la source ; elle était entièrement composée de roches schisteuses dont je ramassai un échantillon. L’eau était mauvaise et très-sale ; nous fûmes obligés de la filtrer dans un linge pour en séparer une vase noire.
31 janvier 1864.
Le lendemain nous étions au bord du Bakhoy no 2, second affluent du Sénégal qui se jette dans le premier à Fangalla, au pays malinké de Féléba. Dans toute cette route nous n’avions rencontré qu’une petite caravane portant du sel et allant chercher de l’or à Bouré, et une que nous croisâmes à Seppo, qui conduisait des bœufs et qui allait échanger ses bestiaux contre des esclaves. Tous parurent enchantés de me voir ; l’un des Diulas, pour me montrer sa joie, voulait m’embrasser ; sans doute il avait vu des blancs faire cela, car ce n’est pas dans les habitudes des noirs, et j’eus bien de la peine à m’en défendre.
A l’endroit où je traversai le Bakhoy, il recevait de l’Est un affluent ; je crus avoir trouvé la solution d’un problème géographique et avoir un troisième affluent du Sénégal. Mais quand je questionnai les gens qui nous accompagnaient, ils me dirent que cette rivière sortait du Niger ; c’était évidemment une erreur. Je demandai le nom de ce cours d’eau qu’on me dit s’appeler le Ba-Oulé. C’était bien, en effet, le nom donné par tous les renseignements ; mais d’où sortait-il ? Enfin, après mille questions, je finis, à Marena, le soir, par m’entendre dire que ce n’était qu’une branche du Bakhoy qui formait une petite île, et de fait, comme le courant y est rapide, qu’on y trouve des bancs de sable, des roches roulées, il est hors de doute que c’est un cours d’eau. S’il venait plus de l’Est que le Bakhoy et parallèlement à lui, on le traverserait en allant de Bangassi au Niger, et, bien au contraire, tous les renseignements s’accordent à dire qu’il n’y a là qu’un marigot qui tombe dans le Niger et qui sans doute a fait supposer que ces deux cours d’eau le rejoignaient.
Je crois donc devoir indiquer comme positif que ce ruisseau n’est qu’une branche du Bakhoy no 2.
Nous trouvâmes environ 0m,70 d’eau dans cette rivière, dont le cours était très-rapide ; on put donc la passer sans difficulté, et nous campâmes de l’autre côté. Notre premier soin fut de nous baigner. Tous, nous en avions grand besoin, depuis le temps que nous n’avions pas trouvé d’eau courante et après des marches sous des températures très- élevées et au milieu d’une poussière épaisse.
A midi, je pris la hauteur du soleil et je déduisis pour latitude du passage et du confluent du Ba-Oulé 13° 40′ 55″. Cela fait, rien ne nous retenait plus et nous entrâmes dans le Kaarta, que le Bakhoy sépare du Foula-Dougou.
Tout en cheminant j’avais fait la connaissance de la bande de Diulas qui nous servait de guides ; la faire connaître ici ne sera pas inutile : c’étaient des Sarracolets ou Soninkés du Kaarta. L’un d’eux était parti de son pays, Guémoukoura, depuis cinq ans. Il en était sorti pauvre, il y revenait avec une certaine fortune. Cependant ses vêtements étaient des plus simples, assez misérables même. Mais il ramenait cinq captifs, une femme et un enfant.
Il s’était d’abord rendu avec du sel au pays de Bouré, où il l’avait échangé contre de l’or. De là, passant par Timbo, il s’était rendu à Sierra Leone, où il avait travaillé longtemps à la culture des arachides ; alors possesseur d’une petite fortune il s’était mis en marche, achetant d’abord une esclave dont il avait fait sa femme et qui lui avait donné un enfant, ce qui l’élevait au rang de femme libre. Un fort captif portait l’enfant, et trois autres jeunes filles, écloppées par la longue route qu’elles venaient de faire, atteintes par les vers de Guinée, les jambes enflées, suivaient, s’aidant d’un bâton. Outre cela, un malheureux enfant de trois à quatre ans, aux membres maigres, courait entre les jambes des chevaux, faisant des marches de cinq et six lieues ; le docteur avait pris cet enfant en amitié et souvent il le mettait devant lui à cheval ; quant aux malheureuses captives dont j’ai parlé, à mesure que nos ânes se déchargeaient par suite de la grande consommation de vivres que je faisais, nourrissant presque tout le monde, je faisais placer dessus d’abord les bagages qu’elles portaient, puis enfin les femmes elles-mêmes, car quelque endurci que je fusse je ne pouvais voir ces malheureuses au moment du départ, les membres engourdis, ne pouvant plus se lever ; alors leur maître arrivait, les frappait, et quelquefois une larme coulait silencieusement le long de leurs joues. Sans doute elles pensaient au lieu de leur naissance, à la case de leur mère, et lentement, péniblement elles reprenaient le chemin.
Si l’on ajoute à cela que c’est à peine si tout ce monde avait de quoi se nourrir, que l’eau fut rare pendant les trois jours de route que nous fîmes entre Kita et le Bakhoy, on comprendra la souffrance de ces troupeaux d’êtres humains qu’on mène de marché en marché sur toute la terre d’Afrique, au nom des usages de la barbarie ou de l’islamisme.
En dehors de cette bande d’esclaves, nous avions le spectacle hideux des captifs enchaînés deux par deux. Le maître de cette autre bande était un Toucouleur des bords du Sénégal, d’un village du marigot de Douai, grand hâbleur s’il en fut jamais ; porteur d’un immense turban, d’un grand sabre à fourreau de cuivre, il était chargé par Abibou[30], chef de Dinguiray (Fouta-Djallon), de porter à son frère Ahmadou deux colis renfermant des burnous, de la soie et différents cadeaux. Les esclaves enchaînés deux par deux en étaient porteurs, et outre leurs colis ils étaient chacun chargés de deux fusils.
Ils étaient Malinkés ou Diallonkés. J’ignorais à cette époque l’existence d’une race Diallonké, et ce n’est que par la suite que cette idée me vint, en me rappelant leur embarras à parler le malinké et quelques autres particularités. Quant au type, il est sensiblement le même.
Un bâton de 0m,30 de diamètre, percé d’un trou à chaque extrémité, les joignait l’un à l’autre ; chacun des trous aboutissait à un collier, tressé en cuir de bœuf, autour du cou d’un des captifs, à la façon des _erseaux_ de la marine. Comme ils n’avaient aucun couteau, il leur était impossible de se débarrasser de cette entrave qui les réduisait à la condition la plus misérable. Ainsi, quand il fallait passer un endroit dangereux, franchir un ruisseau sur un arbre, un gué sur des roches, qu’on se figure leur position, et je ne parle pas des mille nécessités de la vie dans lesquelles à coup sûr il est pénible de se voir enchaîné à quelqu’un. L’autre bande avait le même genre d’attache, mais avec un petit adoucissement. Au lieu d’un bâton, c’était une grosse corde flexible en cuir qui les réunissait. Au moins ils n’étaient pas contraints à garder leur distance sous peine de s’étrangler.
En dehors de leurs fardeaux, ils portaient jusqu’à deux et trois fusils, quand il plaisait à leur seigneur et maître de leur confier le sien et, lorsque nous fîmes cette route ensemble, ils portèrent à tour de rôle un seau en toile que je leur prêtais et qu’ils remplissaient d’eau.
Leur costume défie toute description. Au départ, ils avaient eu un boubou et un pantalon (Toubé), mais l’usure et les épines de la route avaient transformé tout cela. L’étoffe n’avait jamais brillé par la finesse ; elle avait dû être blanche, mais l’usage et l’absence d’ablutions l’avaient transformée en couleur isabelle foncée ; on peut dire qu’elle était en charpie et que leur pantalon ne tenait que par la corde qui leur ceignait les reins. Si jamais un chiffonnier avait la fantaisie de suspendre les chiffons qu’il ramasse à une corde et de s’en entourer comme d’une ceinture, l’effet serait le même.
L’arrivée dans le Kaarta fut un grand soulagement pour ces malheureux ; pour les uns, c’était la fin de leurs misères ; ils allaient enfin entrer dans la vie sédentaire comme esclaves, et c’était peut-être leur condition première ; pour les autres, c’était un adoucissement, car ils devaient dorénavant aller de village en village comme nous mêmes, et du moins ils allaient avoir à boire et à manger.
[Décoration]
[Note 28 : En relisant dans le texte anglais la narration du deuxième voyage de Mongo Park, je crois qu’il fait mention de cette montagne, qu’il n’a fait qu’apercevoir et qu’il désigne sous le nom de Sankarée.]
[Note 29 : Mongo Park place cette ville par 14° 0′ de lat. N., c’est-à- dire près de 48 milles plus au N. que ma carte ; ce qui est une erreur évidente, qu’on ne retrouve que dans ses latitudes obtenues par une méthode qu’il désigne sous le nom de Back-Observations.]
[Note 30 : Abibou est le troisième fils d’El Hadj Omar.]
CHAPITRE V.
Entrée dans le Kaarta. — Ses limites. — Quelques réflexions sur ce pays. — Latitude du passage du Bakhoy. — Maréna. — Kouroundingkoto-Guettala. — Population du Bagué. — Dindanco. — Rencontre de Diulas. — Origine du sel de Tichit. — Entrée dans le Kaarta-Biné. — Bambara-Mountan. — Namabougou. — Touroumpo. — Guémoukoura. — Séjour à Guémoukoura.
1er février 1864.
Le Kaarta dans lequel j’entrais est un vaste pays[31], limité au Nord par le désert, à l’Est par le Bakhounou, à l’Ouest par le Diafounou et le Diombokho, et au Sud et S. E. par le Bakhoy, le Foula-Dougou et le Diangounté.
Avant mon voyage, deux Européens seulement l’avaient visité : Mongo Park, en 1796, sous le règne de Daisé Coro Massassi, et Raffenel en 1845, sous le règne de Kandia.
Il suffit de lire les relations de ces deux voyageurs pour se convaincre de la faiblesse du Kaarta en tant qu’État ; c’était pour ses voisins noirs un ennemi redoutable, mais il était évident que, en proie aux dissensions intestines, constamment en guerre avec le Ségou, il ne pourrait apporter aucune résistance sérieuse à une armée bien organisée. Au reste, ce n’est pas ici le moment de traiter cette question, que je n’ai pu étudier que par la suite, et je reprends mon récit au moment de franchir le Bakhoy no 2, par 13° 40′ 55″ latitude Nord.
Aussitôt cette rivière traversée, j’entrai dans la province de Bagué, dont le chef-lieu est Guettala. — Pour y parvenir je dus passer par deux villages, Maréna et Kouroundingkoto. Le premier, auquel je parvins après trois heures et demie de marche, dans un pays aride et accidenté et par une route très-sinueuse, était petit et sale ; ses cases étaient réunies par groupes assez misérables, on n’y trouvait que peu de poules et quelques chèvres. Le marigot que l’on passe avant d’arriver au village offrant une irrigation naturelle, ce village a des cultures privilégiées ; la plaine dans laquelle il se trouve est élevée de deux à trois mètres au-dessus de l’étage inférieur qu’on trouve de l’autre côté du marigot et qui doit être inondé à l’hivernage. A l’époque où je passai, elle était couverte d’une belle herbe. Malheureusement aucun bœuf n’apparaissait au milieu de ce tapis de verdure.
On nous y reçut bien, mais il était évident que Fahmahra, notre guide, perdait de son autorité, et que nous devions plus à notre titre d’ambassadeur accrédité auprès d’El Hadj qu’à toute autre cause. Ce territoire, du reste, ne dépendait plus de Koundian, mais bien de Farabougou, autre forteresse d’El Hadj.
On nous construisit des huttes en sécos, et le chef vint nous apporter une poule et un peu de riz pour notre souper. Je ne pus rien me procurer pour les hommes. Il était évident que ce village était pauvre ; aussi, après avoir mis mes notes au courant, le lundi 1er février 1864, je partis à une heure pour aller camper à Kouroundingkoto.
Notre route longea des montagnes peu élevées, que nous laissions à droite. Nous trouvions un pays plat, coupé de marigots, et dont les plaines présentaient des cultures de coton. Nous étions enfin sortis des pays de montagnes pour entrer dans les plaines du Kaarta.
Kouroundingkoto est un petit village de cases en paille, situé au pied d’une montagne d’environ 60 mètres de haut. Il est assez propre ; au moment où nous arrivions, il présentait un aspect animé : de nombreux métiers de tisserands grinçaient en plein air, un beau soleil animait la scène, le village était assez gai. Un nombre considérable de femmes et d’enfants se rassemblaient autour de nous. Nous allâmes à l’extrémité du village camper sous un gourbi destiné aux palabres. Le chef du village était absent ; son frère Séma vint me saluer et me donner un cabri, s’excusant de faire aussi peu pour un homme qui allait chez El Hadj. Dans la soirée, il pourvut à tous nos besoins et largement à ceux de nos animaux porteurs, qui en avaient grand besoin. Un marabout du village vint me trouver et me dit « que, placé dans ce village par El Hadj, il fallait qu’il me _reçût_[32], et que n’ayant pas de fortune il ne pouvait me donner qu’un cabri. » Cet animal était tout jeune ; nous l’emmenâmes, et il fut bien longtemps notre compagnon de route ; nous l’avions baptisé du nom du village où il avait vu le jour. Il faisait dans tous les villages où nous séjournions le désespoir des matrones par son impudence à voler le couscous sous leur nez. Pris en flagrant délit il recevait une tape, mais alors il ne plaisantait plus et se précipitait à coups de cornes sur ses adversaires, au grand bonheur de mes laptots, qui l’avaient pris en affection. Le jour de sa mort fut un jour de deuil pour eux ; ils s’étaient fait une superstition et disaient que tant que cet animal serait avec nous, nous ne souffririons jamais de la faim.
On me donna encore à Kouroundingkoto un coq, du riz, et le soir un peu de lait et une poule. Mes hommes reçurent quatorze calebasses de nourriture du pays[33], enfin, nous fûmes dans l’abondance et nous pûmes nous refaire des fatigues des jours précédents. Ces fatigues avaient été si grandes qu’un de nos chevaux, celui du docteur, n’avait pas pu suivre. Je l’avais abattu l’avant-veille de mon arrivée au Bakhoy, et depuis ce temps le docteur allait à âne. Mon cheval étant très-blessé, je montais le dernier de nos chevaux, celui de 36 francs, vaillante petite bête, mais très-maigre, et que mes laptots avaient surnommée Farabanco, en souvenir d’un de leurs camarades d’une maigreur proverbiale. Nos bœufs ne marchaient qu’avec peine et nous occasionnaient des retards. Comme on le voit, il était grand temps de prendre un peu de repos, et je me décidai à faire de petites marches.
La montagne à laquelle est adossé le village de Kouroundingkoto l’abrite à l’Est, et telle est du reste la position de presque tous les villages dans ces pays : il est à croire que c’est pour s’abriter de la chaleur et de la poussière des vents d’Est que les noirs l’ont adopté. Composée de blocs de granit entassés et de différentes roches noires dont quelques-unes ont des dimensions colossales, cette montagne a la forme sensiblement régulière d’un mamelon aux pentes très-roides. Sa crête, du côté où nous la voyions, offre une particularité. Cinq baobabs espacés presque également la couronnaient, et celui du milieu, situé sur le sommet même de la montagne, était d’une dimension et d’une forme très- remarquable.
Un grand nombre d’arbres avaient trouvé entre les roches l’aliment nécessaire à leur vie, et deux d’entre eux étaient d’une très-grande dimension.
De l’endroit où nous étions, il y avait bien 500 mètres jusqu’au grand baobab du milieu. Je dis en plaisantant à Fahmahra que s’il voulait, nous pourrions tirer à la cible. Depuis quelques jours il m’affirmait que les noirs tiraient mieux que les blancs, et le fait est qu’avec leurs mauvais fusils de traite, leurs balles de fer mal forgées, et leur poudre charbonneuse, j’en ai vu quelques-uns d’une adresse prodigieuse à petite distance.
Il accepta le défi et je lui proposai de tirer sur le baobab. Il se mit alors à rire, et me dit : « Tire le premier. » Je pris la carabine de Mamboye, je m’assurai qu’on n’avait mis qu’une cartouche[34], j’épaulai et le coup partit. Non-seulement on entendit la balle frapper l’arbre, mais un hasard heureux fit qu’elle coupa un des pains de singe[35] qui dégringola sur les roches. Peu s’en fallut qu’on ne criât au miracle. Fahmahra n’en revenait pas. Il ne voulut même pas essayer de tirer, et cette histoire me suivit jusqu’à Ségou et m’y fit grand bien dans l’esprit des noirs.
Je ne quittai pas Kouroundingkoto sans prendre un croquis de mon baobab, qui, le soir, dessinant sa noire silhouette sur le ciel éclairé par les rayons de la lune qui se levait, était d’un aspect fantastique.
Puis, voulant remercier du bon accueil qu’on nous avait fait, je fis cadeau de quelques charges de poudre et de quatre à cinq coudées de coton blanc.
Ce village nous présenta encore le spectacle d’un nègre blanc ou albinos. C’était un enfant de sept à huit ans, très-bien constitué, dont les cheveux étaient presque blancs, mais dont les yeux n’étaient pas rouges. Son corps était d’un jaune mat très-clair, mais il était repoussant d’aspect ; les traits de sa figure, qui étaient ceux du nègre, s’alliaient on ne peut plus mal avec cette couleur blanche maladive. Il avait un air craintif et malheureux, des rides précoces et le grain de sa peau très-grossier augmentaient encore sa laideur. Depuis j’ai eu souvent l’occasion de voir des albinos les uns entièrement blancs, d’autres mouchetés de blanc et de noir, et j’ai toujours fait les mêmes remarques quant à leur peau et à l’expression de leur physionomie. Si on ajoute à cela qu’ils sont généralement brûlés par des coups de soleil qui les marbrent de rouge et font écailler leur peau, on avouera que leur vue est loin d’être agréable.
2 février 1864.
Moins de quatre heures de route nous conduisirent à Guettala, chef-lieu du pays. C’était un village en paille, de récente construction, à côté duquel nous apercevions les ruines de l’ancien tata en terre, détruit depuis environ trois ans. Les habitants paraissaient très-soumis à El Hadj, et peut-être parce qu’ils savaient être en présence des talibés, ils s’en faisaient gloire et me disaient qu’ils étaient heureux, qu’on ne les pillait plus, que le pays était tranquille, que tout le monde travaillait parce que le marabout (El Hadj) l’avait ordonné. Le chef de ce village était Ouoïo, qui commandait à tout le Bagué. C’était un Bambara Kagorota, ou Kagoronké, ou simplement un Kagoro. Il avait trois fils : l’un d’eux, âgé d’environ cinquante-cinq ans, vint me voir et m’apporta un cabri et vingt-cinq œufs frais. Puis, le soir, mes hommes furent amplement pourvus de calebasses d’une nourriture qu’ils avaient baptisée du nom de _nouroucouti_, mot voulant dire, suivant eux, qu’il s’y trouvait de tout. Deux paniers de mil furent apportés pour les animaux.
L’accueil du village fut cordial ; sur le premier moment, la curiosité l’emportant, nous fûmes entourés de tout ce que le village renfermait de femmes et d’enfants, et, quelque fatigante que fût cette curiosité, je ne m’en plaignais pas trop et je n’y apportais obstacle qu’autant que le voulait la sécurité de nos bagages. J’eus là l’occasion de faire quelques remarques. La première, c’est que tous les gens parlaient le bambara et le soninké, ce qui tient au mélange de ces deux races, qui forme la base de la population aussi bien dans le Kaarta que dans le Ségou et jusqu’aux montagnes de Kong. Dans tout ce vaste pays, ce sont elles qui peuplent tous les villages, tantôt séparées, tantôt mélangées, parlant tantôt une langue, tantôt l’autre, quelquefois les deux, et le seul mélange notable qu’elles aient en dehors est avec la race Peuhl, qu’on rencontre dans toute l’Afrique depuis l’Égypte jusqu’à l’Océan.
A Guettala j’aperçus pour la première fois depuis Koundian une autre coiffure que celle des Malinkés. Je parle de la coiffure des femmes, les hommes ayant tous la tête rasée depuis la conquête du pays par El Hadj. La coiffure des Malinkés, des Soninkés, des Khassonkés, et d’une partie des Bambaras, a pour trait distinctif un casque formé des cheveux relevés sur le sommet de la tête et nattés par-dessus des chiffons ; quelques différences dans la hauteur du casque, la manière de le terminer en arrière, d’arranger les cheveux des côtés sont les seules variantes[36]. Mais ici je trouvai une coiffure bien plus jolie et plus originale qui rappelait beaucoup la coiffure si coquette des Yoloffs. Ici, comme à Saint-Louis, les cheveux étaient enroulés en mille petites tresses tortillées qui tombaient tout autour de la tête. Malheureusement, si l’effet était joli, la propreté n’y gagnait pas ; ces tresses sont faites en miellant les cheveux ; on les graisse ensuite avec du beurre rance et de la poudre de charbon pour les noircir ; on se figure ce que cela peut devenir, avec la chaleur, la transpiration et la poussière, au bout de quelques jours. Car de pareilles coiffures ne se font guère qu’une fois tous les quinze jours au plus, et elles demandent souvent deux et trois jours de travail.
Les habitants, à la vue de mes bagages, vinrent me solliciter pour que je leur vendisse quelque chose ; mais je refusai, car outre que je n’eusse pu vendre que contre du mil dont je n’avais pas besoin et qui est l’objet d’échange ou, si on veut, la monnaie du pays, je ne voulais pas défaire mes ballots. Je me contentai donc de donner quelques charges de poudre et quelques coudées de coton blanc, étoffe très-estimée, surtout des talibés, qui, sur les bords du Sénégal, avaient pris l’habitude de s’en vêtir et la préfèrent aux solides étoffes du pays.
3 février 1864.
Le lendemain, je passai deux villages dont on voyait les anciens tatas en ruines ; le premier était Koundianko, le second Sérouma, et vers dix heures et demie, je vins camper à Dindanco, dernier village du Bagué. C’était un village en paille de formation très-récente. J’appris que l’ancien village dont je voyais les ruines avait été détruit depuis trois mois par un incendie. Je fis faire la cuisine des hommes, mais je ne pus faire boire les animaux, n’ayant trouvé que très-peu d’eau dans un puits peu profond. Comme toujours, nous étions assaillis par les curieux, mais nous ne reçûmes pas le plus petit cadeau de vivres, malgré les palabres que Fahmahra faisait pour décider les habitants à recevoir le blanc d’El Hadj. Du reste, la chose ne m’étonna que médiocrement quand j’appris que le chef du village était un Diawandou[37].
Bien que les environs fussent couverts d’arbres dans les branches desquels de nombreuses ruches avaient été placées, je ne vis pas de miel dans ce village, et aussitôt que nous fûmes reposés, nous nous mîmes en route.
En quittant Dindanco, nous sortions du Bagué pour entrer dans le Kaarta- Biné, autre province du Kaarta, également peuplée en grande majorité par les Kagorotas.
A peine quittions-nous le village, que nous rencontrâmes une bande de Diulas venant de Nioro et apportant des charges de sel gemme ou sel de Tichit. Comme on le sait, ce sel vient de la Sebkha d’Idjil, visitée par le capitaine Vincent, en 1860, dans son beau voyage à l’Adrar, et les Tichit, Maures sédentaires, vont le chercher et le transportent dans tout le Soudan, où ils le vendent à d’autres Diulas, la plupart Sarracolés (ou Soninkés), qui eux-mêmes le revendent. Ces pierres de sel gemme, que je voyais pour la première fois, avaient environ 0m,60 de long sur 0m,40 de large et 10 à 15 centimètres d’épaisseur : on les appelle _bafals_. Ces gens avaient appris que j’étais en route quand ils étaient à Nioro ; mais ils ne pouvaient pas croire que j’eusse réellement l’intention d’aller à Ségou, tant cette idée est profondément incrustée dans l’esprit des populations sénégambiennes qu’un blanc ne saurait vivre, dans l’Afrique, des ressources du pays. Ils me croyaient donc revenu sur mes pas, et grand fut leur étonnement de me rencontrer ; ils me comblèrent d’amitiés, me disant que tout le pays m’aimait, parce que j’allais trouver El Hadj, que c’était bien bon pour eux, qui pourraient alors voir les blancs quand je serais d’accord avec le marabout ; qu’ils avaient bien besoin des marchandises des blancs, mais qu’on les empêchait d’aller en acheter. Il est impossible de se faire une idée de la joie que j’éprouvais de rencontrer de pareilles dispositions. Cependant elle n’allait pas jusqu’au délire et je me refusai à l’accolade que ces braves gens voulurent me donner.
Plus tard nous rencontrâmes deux troupeaux de beaux bœufs que leurs maîtres allaient vendre au Bouré contre de l’or et des esclaves. Ce fait confirmait ce qu’on m’avait déjà dit de la sécurité de cette route par laquelle nous arrive le peu d’or du Bouré qui vient à nos comptoirs en passant par Nioro et quelquefois par Tichit, lorsque cet or (ce qui a lieu souvent) est donné aux Maures en payement de sel livré à Nioro.
Notre route passa entre de petites collines élevées à peine de quelques mètres qui ne changent pas d’une manière notable l’aspect uniforme des plaines du pays.
Parti à deux heures, à quatre heures et demie nous arrivions à Bambara- Mountan ; j’allai camper à 500 mètres à l’Est du village, seul endroit où je parvins à trouver une place propre ; ce n’est pas que les grands arbres manquent, mais au lieu de faire de leur abri des lieux de repos tenus propres, c’est l’endroit qu’on choisit pour remplacer les fosses d’aisances.
A peine étais-je campé qu’on vint me trouver pour me faire changer de place, sous prétexte que l’eau était loin ; mais déjà les bagages étaient déchargés, je refusai. Pendant cette dernière marche, un de nos bœufs était tombé plusieurs fois, il ne pouvait plus suivre ; je le fis abattre. Il était très-maigre, mais il n’avait pas de maladie. Néanmoins la plupart des laptots se refusèrent à en manger ; l’abondance relative dans laquelle ils vivaient depuis notre entrée dans le Kaarta, les avait rendus difficiles. La nourriture qu’on leur donnait en abondance dans les villages et les chèvres que j’abattais chaque soir leur semblaient préférables, et ils laissèrent le bœuf. Bien que maintenant je trouve cela très-naturel, à cette époque je m’en affligeais ; je me demandais, si les mauvais jours arrivaient, comment je ferais avec des gens si difficiles. J’oubliais que le noir se plie facilement aux exigences de la vie ; prodigue dans l’abondance, il subit la faim assez facilement, et alors il mange tout ce qu’il trouve ; j’en ai eu souvent la preuve, et cependant je dois dire que nos noirs de Saint-Louis souffrent véritablement quand ils n’ont plus la nourriture de mil et de viande ou poisson à laquelle ils sont habitués depuis l’enfance.
En somme, nous fûmes accueillis à Bambara-Mountan comme partout ailleurs ; on nous donna deux chèvres et du mil en abondance ; le village d’ailleurs en était riche et j’en vis un énorme monceau : c’était le mil d’El Hadj, l’impôt annuel de la dernière récolte.
Nos hommes reçurent 20 calebasses de nourriture.
Ce fut à ce village que je vis pour la première fois reparaître, depuis le Foula-Dougou, où j’en avais aperçu une forêt, le ronier. Il y en avait beaucoup hors du village, mais ils étaient trop élevés pour qu’on pût en avoir les fruits.
Les noirs de ces pays ne les mangent que cuits quand le vent les abat. Ils ont alors une odeur de térebenthine très-marquée et qui suffit pour empester une maison ; leur couleur est jaune safran.
Je remarquai aussi dans ce village quelques jeunes gens portant des cheveux longs tressés en petites nattes ; on me dit que c’étaient de Bambaras, mais on ajouta qu’ils étaient Soninkés d’origine.
4 février 1864.
Le 4 février, nous passâmes entre deux collines après lesquelles nous entrâmes dans des champs se succédant à de petits intervalles ; après deux heures et demie de marche, nous traversions le village de Namabougou. J’avais devancé mon escorte avec Fahmahra : je m’arrêtai quelques instants au _bentang_[38]. Le chef du village s’y trouvait ; c’était un vieillard entièrement blanchi par les années. Il s’éventait avec une queue de bœuf, mais n’articulait que des mots sans suite et incompréhensibles ; il était en enfance. Un peu au delà de ce village, nous apercevions quelques collines vers la gauche, sur lesquelles paissaient un troupeau de bœufs et un de chèvres. Quelque temps après nous campâmes à Touroumpo pour déjeuner. C’est un petit village de cases en paille au milieu duquel on avait réservé une belle place qui était munie d’un bentang.
Nous allâmes nous placer au bord d’un marigot où il y avait beaucoup d’eau. La population était mélangée de Diawandous et de Bambaras. Le chef m’envoya une poule. Peu après Fahmahra reçut deux calebasses de lait ; il m’en donna une : cela nous fit grand plaisir, car en voyage le lait est la nourriture la plus saine, et certainement c’est au lait que j’ai dû de ne pas succomber. Depuis Koundian j’en étais privé, le pays n’ayant pas de bestiaux ; aussi nous lui fîmes honneur.
Les femmes vinrent aussi apporter du beurre à vendre pour de la verroterie : je n’avais pas le temps de déballer mes paquets, mais j’en eus assez pour les observer : c’étaient des Pouls Diawandous ; elles étaient en général jolies, coquettes et peu farouches. Après avoir fait boire les animaux et mangé au galop ce que nous avions apprêté, j’allais repartir quand on me dit qu’on nous préparait à manger. Je ne voulus pas priver mes hommes de ce surcroît de vivres ; j’attendis donc en me promenant un peu à travers les roniers qui s’élevaient en grand nombre et étaient chargés de fruits. Leur hauteur en ce lieu varie de 8 à 10 mètres. J’aperçus également, à mon grand étonnement, des perroquets gris à queue rouge qui n’existent pas au Sénégal, mais qu’on trouve en grande quantité depuis le Gabon jusqu’à Sierra Leone, et même jusque dans le Rio Jéba.
A deux heures et demie nous reprîmes notre route pendant une heure à l’Est, et nous arrivâmes à un très-grand village nommé Guémoukoura[39] dont on me parlait depuis notre départ de Makadiambougou comme d’une espèce de port de salut après lequel je devais voyager sans difficulté et dans l’abondance. De loin je fus agréablement surpris de voir un village dont les maisons bâties en terre étaient à terrasse (c’était le premier de ce genre que nous rencontrions) et dont quelques habitations semblaient avoir un étage.
En approchant, je vis que les murailles étaient à moitié ruinées, que tout autour du village, au milieu des champs de coton et de tabac qu’entourent les puits, il y avait beaucoup de cases en paille, mais en somme c’était un grand village. Je devais y trouver un Tierno Ousman, chef, Toucouleur nommé par El Hadj, et j’espérais bon gîte et bon souper ; on va voir que je fus un peu désappointé.
J’avais cherché tout autour du village une place un peu propre pour camper, et partout je n’avais trouvé que des immondices ; je m’arrêtai enfin sous un arbre, et je me disposais à y camper quand on vint me dire qu’on m’avait préparé deux cases en sécos ; je m’y rendis : elles étaient à 600 mètres au Nord du village ; j’y étais à peine que Tierno Ousman vint me présenter ses compliments. Il était orné d’un vaste turban, tenait à la main un chapelet de musulman à gros grains et marmottait des prières. Il était appuyé sur deux talibés qui semblaient le soutenir. C’était un tout jeune homme ; son air de cagot me déplut souverainement à première vue. Il s’assit tout d’abord fort à son aise dans notre case, puis on commença à lui masser les jambes et le dos : si son air m’avait déplu, en revanche ses manières musulmanes, grand genre, avaient fortement impressionné Samba Yoro, mon interprète ordinaire, qui, d’habitude très-timide en paroles, semblait paralysé. « C’est un grand marabout ! » me disait-il. Après une telle déclaration, tirez le rideau : tout est dit.
Ousman ne tarda pas à me dire qu’il voyait que je n’avais besoin de rien, que j’avais des provisions, et autres phrases de mauvais augure quant au souper qu’il nous réservait. Des Diulas qui nous avaient accompagnés jusque-là devant nous quitter, Fahmahra m’avait conseillé de demander un guide pour nous conduire à Diangounté. Je demandai donc si on pourrait nous en donner un, et nous vendre un cheval dont le docteur avait besoin. On me promit le tout. La nuit vint, on n’avait même pas garni ma case de nattes pour me servir de lit ; j’en fis demander pour les hommes et pour moi. Après une longue attente je les reçus et en même temps mon souper composé d’une poule et de riz. Quant aux hommes, on ne leur envoya rien ; heureusement que nos provisions n’étaient pas encore épuisées. Je fis demander du mil pour les chevaux et les ânes ; après deux heures j’en reçus quelques moules[40], et je m’endormis très-peu satisfait du village et de son chef.
[Décoration]
[Note 31 : Sa superficie est d’environ trois mille lieues carrées (lieues de 4000 mèt.).]
[Note 32 : Recevoir un individu, c’est le loger et surtout lui donner à souper.]
[Note 33 : Le couscous et le riz sont les mets nationaux des Yoloffs ; le mafé et le lack-lallo ceux des Bambaras et des Malinkés ; le sanglé celui des Pouls et des Maures et d’une bonne partie des Soninkés.]
[Note 34 : Malgré de nombreuses expériences, il est peu de noirs qui croient qu’une cartouche de munition suffise à chasser une balle au loin avec force.]
[Note 35 : C’est, comme on le sait, le fruit du baobab.]
[Note 36 : Cette coiffure se retrouve au Gabon.]
[Note 37 : Diawandou, Peuhl d’origine, tisserand, la plupart du temps n’exerçant pas son métier et remplissant les fonctions d’homme de confiance ou premier domestique d’un chef. En général, ce sont des mendiants de premier ordre.]
[Note 38 : Bentang de Mongo Park, Banancoro de Caillé, hangar destiné aux palabres.]
[Note 39 : Guémou-Koura, le nouveau Guémou, pour le distinguer du Kemmou (Guémou) de Mongo Park, ancienne résidence d’un roi du Kaarta (Daisé).]
[Note 40 : Moule, mesure d’environ quatre litres, variant un peu suivant les localités, mais ne dépassant jamais deux litres et cinq litres comme capacité extrême.]
CHAPITRE VI.
Visite de Dandangoura, chef de Farabougou. — Ennuis et tracasseries. — On veut m’envoyer à Nioro. — J’ai gain de cause. — Suite du voyage. — Madiga. — Observations et latitude. — Fatigue et maladies. — Lac de Tinkaré. — Tinkaré. — Samba Yoro se blesse en tombant. — On m’offre des queues de girafes. — Arrivée à Diangounté. — Bon accueil à Diangounté. — Détails sur le pays. — Repos. — Un mot sur Raffenel et son voyage. — Les routes de Diangounté à Ségou.
5 février 1864.
Le 5 février je me réveillai après une mauvaise nuit ; je craignais, je ne savais pourquoi, de nouvelles entraves. De plus, je m’affaiblissais de jour en jour d’une façon bien notable. J’avais eu avec notre guide deux ou trois scènes, dont le motif avait été de ma part de garder mon autorité de chef de la bande, sur laquelle il voulait empiéter, s’opposant aux temps d’arrêt, voulant régler la marche, etc., etc. Or, comme je ne partais jamais sans m’être renseigné sur les villages que je devais trouver, sur leur distance, et cela jusqu’à deux et trois jours à l’avance, je ne voulais plus, une fois en route, qu’on vînt par caprice déranger ce que j’avais réglé. Ses velléités d’empiétement m’avaient irrité contre lui : en outre je constatais qu’il ne m’était que de très- peu d’utilité, maintenant que j’étais dans les pays dépendant du chef de Farabougou. C’était une bouche de plus, sans compter les quatre hommes qui l’accompagnaient, et nos provisions commençaient à diminuer. Toutes ces réflexions m’avaient assailli dans cette nuit d’insomnie, et je me trouvai au jour fort mal disposé.
Vers sept heures, Tierno Ousman vint faire palabre. Il avait pris des dehors encore plus hypocrites que la veille. Il venait me dire qu’il fallait que j’allasse à Nioro trouver Mustafa, grand chef placé par El Hadj, qui pourrait m’aider à franchir la route de Ségou, qui était fort difficile et peu sûre par Diangounté. Ce n’était que quatre jours de retard, me disait-il.
On peut se figurer l’effet que fit sur moi cette déclaration. Je le laissai causer une demi-heure, m’efforçant de rester calme. — Après tout, n’avais-je pas prévu ce qui arrivait ? — Quand il eut fini, je pris la parole et lui répondis que je n’avais rien à faire à Nioro, qui n’était pas sur ma route, que je n’étais pas venu pour voir Mustafa, que j’allais à Ségou, que j’étais parti parce que je croyais le pays soumis à El Hadj, que j’avais trouvé une première route fermée, que si la deuxième l’était, je n’en irais pas chercher une troisième, mais que je partirais pour Saint-Louis et non pour Nioro. — J’ajoutai que lui avais déjà demandé un guide pour Diangounté, que s’il ne m’en donnait pas je partirais quand même le lendemain, et que je me plaindrais à El Hadj de tous ces retards et de la mauvaise volonté qu’on nous aurait montrée.
Il insista ; mais voyant que j’étais bien décidé, il se rabattit sur une autre proposition : c’était d’aller à Farabougou, où se trouvait un sofa[41] d’El Hadj, qui avait envoyé pour me saluer un homme qui assistait au palabre, et qu’on me présenta alors. Devant cette insistance, je laissai éclater ma mauvaise humeur, et je déclarai très- vivement que j’irais à Diangounté ou à Saint-Louis, et nulle part ailleurs.
Quand il me vit si décidé, Ousman se prit à avoir peur de ce que je pourrais dire ; il devint plus doux, et me dit du ton le plus gracieux qu’il m’avait proposé cela pour m’être agréable, mais que je n’en ferais que ce que je voudrais, et que personne, à coup sûr, ne me contrarierait. Ce fut la fin de ce palabre. — A peine Ousman était-il parti, que Fahmahra vint me dire que j’avais bien fait, que l’on avait voulu m’éprouver, savoir si j’étais venu pour visiter le pays, ou si, sérieusement, je voulais voir El Hadj, en un mot, qu’on était venu me tendre un piége.
Était-ce vrai ? Dans tous les cas, cela prouverait que chez les noirs la défiance, même la plus absurde, est tellement instinctive, qu’ils l’appliquent à tout le monde, sans exception, et en toute circonstance ; du reste, tous sont tellement menteurs, qu’on ne peut chez eux se fier à rien, et il n’est pas étonnant que la conscience de leur propre fausseté les ait rendus défiants.
A première vue, Tierno Ousman m’avait été antipathique ; plus je le connaissais, et plus il me déplaisait ; l’enthousiasme de nos laptots pour ce grand marabout, qui peut-être ne savait pas un mot d’arabe, mais qui marmottait si bien ses prières en défilant les grains du chapelet avec élégance, avait aussi un peu décru en voyant qu’ils ne recevaient plus le souper habituel, qui est presque une obligation envers les voyageurs, et qui n’avait que bien rarement manqué, même dans les villages les plus pauvres. — Boubakary Gnian surtout, Toucouleur dans toute la force du terme, c’est-à-dire effronté, ayant le verbe haut, la langue bien pendue, et se croyant l’égal de tout autre, était assez monté, et lorsque, après mon déjeuner, je reçus la visite de Dandangoura, le chef de l’arabougou, il s’offrit, prévoyant un orage, à me servir d’interprète. Il parlait, du reste, très-bien le toucouleur et le soninké, et par la suite, dans les occasions difficiles, ce fut lui en effet qui me servit d’interprète.
Dandangoura était un gros homme, qui m’offrait pour la deuxième fois le spectacle curieux d’un captif chef. Laissé par El Hadj pour garder sa maison, touchant les impôts, et commandant les sofas, il jouissait d’une fortune qui lui attirait une foule de partisans, lui permettait d’acheter de nouveaux esclaves, des chevaux, des fusils, et mettait à sa disposition au gré de ses caprices jusqu’aux hommes libres, jusqu’aux tiers talibés qui ne trouvant pas chez eux ni chez leurs chefs pareil bien-être, venaient le chercher chez un esclave. Monté sur un magnifique cheval de haute taille et de race maure, suivi d’une vingtaine de cavaliers, et coiffé d’un fez rouge entouré d’un turban, Dandangoura portait pour vêtements le pantalon de Haoussa (son pays natal) à longues jambes étroites dans le bas, brodé sur les coutures, et le boubou lomas brodé de soie, sur un autre petit boubou, connu sous le nom de Turkey, qui est presque le vêtement national des Bambaras : Il était, bien entendu, accompagné de son griot, de son forgeron et d’un certain nombre de talibés. Il vint s’asseoir dans ma case accompagné de tout son monde, avec un sans-façon qui me déplut tout d’abord. La case était petite, nous y étions les uns sur les autres. La chaleur était étouffante, tellement, qu’il ne tarda pas à se débarrasser de son turban et que je vis qu’il ruisselait dessous. L’odeur de tous ces nègres devenait insupportable, et les discours que j’entendais n’étaient pas faits pour diminuer mon malaise et ma mauvaise humeur. Il commença par me dire qu’il fallait attendre qu’on allât rassembler une armée pour me conduire, parce que les chemins étaient mauvais. — Ma réponse fut la même qu’à Ousman : — Demain je partirai pour Diangounté ou pour Saint- Louis. — Croyant peut-être m’intimider, il me dit alors qu’il était sofa d’El Hadj, qu’il commandait le pays, et qu’il n’avait pas confiance, qu’il voulait voir si j’avais des lettres pour son maître. Je les lui montrai immédiatement ; mais comme il voulut les ouvrir, je me mis en colère comme je l’avais fait à Koundian en pareille occasion, et je déclarai que je ne le souffrirais pas, et que je saurais, au risque de ce qui pourrait arriver, me faire respecter. Cette contenance lui en imposa. Au fond, avec les noirs, c’est souvent celui qui parle le plus haut qui a raison. Il baissa de suite le ton et me dit que j’étais chez moi, que je ne ferais que ce qui me plairait ; qu’on ne me demandait pas cela pour m’ennuyer, mais dans mon intérêt, qu’on voudrait que j’allasse à Nioro trouver Mustaf (Mustafa), ou tout au moins que je restasse quelques jours à Farabougou. J’avais encore trop présentes à la mémoire les scènes de cadeaux de Koundian, pour aller me mettre entre les mains d’un sofa. Je fus donc ferme, et j’obtins gain de cause. Mais on ne levait pas la séance. Nous étions vingt-quatre dans une case de 3m,80 de diamètre. Je fis dire à Fahmahra que je le priais de faire évacuer la case, que je ne pouvais plus y tenir. Mais Dandangoura déclara qu’il était venu pour me voir, et qu’il resterait avec moi, et ce disant, il s’étendit sur ma natte sans plus de façons. J’avais bien envie de le chasser, et aujourd’hui pareille chose ne m’arriverait pas sans que je fisse sortir l’intrus à coups de bâton ; mais je m’étais promis de rester calme et de ne rien compromettre par la violence. Je lui dis donc que j’avais à écrire, et que s’il n’avait plus rien à me dire, je le priais de me rendre ma natte et de me laisser tranquille. Mais ce fut comme si j’avais parlé à un sourd, il ne bougea pas. Voyant cela, je me levai et j’allai me promener en plein soleil, lui disant que puisque je n’étais plus le maître chez moi, je lui laissais la case. J’allai examiner les chevaux, quelques-uns étaient très-beaux. Je cherchai à en marchander un, mais on m’en demanda la valeur de 40 pièces de guinée (plus de 900 francs) ou huit captifs. Il n’était pas possible d’accéder à un pareil prix, malgré tout mon désir de fournir un cheval au docteur qui se fatiguait beaucoup à âne. Après une longue discussion sur le prix, je rentrai dans la case, et voyant que Dandangoura et sa bande l’occupaient toujours, j’allai trouver Fahmahra et je lui dis que je me plaindrais à son maître. Presque aussitôt Dandangoura vint me dire lui- même que ma case était libre. Je le quittai sans lui répondre et je rentrai me reposer.
Au fond, je n’étais pas dupe de tous ces politiques : ils s’étaient entendus comme larrons en foire pour m’extorquer des cadeaux, et ils venaient naïvement me dire : Je ne te demande rien, je n’ai pas besoin de cadeaux ; si tu m’en fais je les prendrai, mais je ne t’en demande pas. Puis, plus tard, voyant que je n’avais pas mordu à tous ses hameçons, Dandangoura me fit dire qu’il ne me demandait qu’un bonnet rouge. En toute autre occasion, je l’eusse accordé, car je savais combien les cadeaux donnent de prestige, mais j’étais vexé, tourmenté, agacé ; je refusai avec entêtement, et j’eus le plaisir de voir repartir Dandangoura les mains vides de mon bien. Seulement ne pouvant rien avoir de moi, il avait extorqué à Fahmahra son pistolet d’arçon.
Le soir, j’eus une autre scène avec Tierno Ousman. Je lui reprochai vertement la réception qu’il me faisait et le menaçai de me plaindre à qui de droit. Il n’en fut que plus humble et employa toute son éloquence à me demander un bonnet rouge, de la poudre, du papier et des pierres à fusil. Je lui accordai le bonnet, un peu de poudre, mais je refusai le reste, et je lui rappelai le guide promis. Le lendemain matin, le guide n’étant pas arrivé, je fis charger les montures, décidé à partir quand même. Alors Ousman arriva ; je l’apostrophai vigoureusement par l’intermédiaire de Boubakar. Il répondit qu’il allait me chercher un homme et aussitôt il rentra dans le village.
Vers sept heures trois quarts, ne voyant rien venir, je payai avec une pierre à fusil un homme pour me mettre dans la bonne route et je partis. Un quart d’heure après, Fahmahra m’amenait le guide ainsi qu’un marabout qui l’accompagnait.
De Guémoukoura, nous relevions Farabougou et Nioro presque en alignement au Nord 18° Ouest, d’après la direction qu’on m’indiqua. Farabougou, que je n’ai pas vu, mais qu’un de mes hommes a visité bien plus tard, a un tata en pierres solidement construit ; il n’est guère qu’à huit lieues de Guémoukoura ; Nioro serait à une quarantaine de lieues, c’est-à-dire à quatre jours de marche.
La plaine s’accidente à mesure qu’on remonte vers le Nord, le pays devient un peu plus boisé, on y voit bon nombre de figuiers sauvages et de roniers. Trois heures de marche nous conduisirent à Madiga, village riche en mil, mais composé de quelques pauvres cases en paille. J’étais rendu de fatigue en y arrivant, et considérant l’éloignement de Tinkaré, le premier village que je dusse rencontrer sur la route de Diangounté, je me décidai à y coucher. A midi, je pris la hauteur méridienne, et j’en déduisis 14° 22′ 15″ de latitude Nord ; ce qui me démontra, une fois que j’eus tracé ma route, que j’avais estimé trop peu de chemin depuis ma dernière observation[42].
Le temps fut très-couvert toute la journée ; j’essayai d’acheter un cheval pour le docteur, mais je ne pus parvenir à conclure un marché. Nos forces s’en allaient sensiblement. Déthié-N’diaye, l’un de mes compagnons, était malade ; c’était un homme très-courageux, et s’il se plaignait, c’est qu’il souffrait beaucoup. Mamboye avait bien mal aux pieds, il ne pouvait plus conduire sa mule, qui elle-même était blessée au garot.
Le soir, un petit Maure Tenoïjib, qui était berger du troupeau du village, vint m’apporter du lait et causer avec nous ; il m’amusa beaucoup ; mais comme je savais par expérience qu’un Maure ne fait pas un cadeau sans en attendre un en retour, je lui demandai ce qu’il voulait, et je finis par lui donner un petit couteau.
7 février 1864.
Le 7 février, au jour, quand je voulus repartir, on me dit qu’on ne pouvait pas faire lever notre dernier bœuf ; j’en fis présent au village, et la curée en fut faite immédiatement.
Quatre heures de route nous conduisirent à un marigot que nous traversâmes, et peu après nous fûmes au bord d’un lac magnifique ; des myriades d’oiseaux blancs échassiers tranchaient sur la verdure et les hautes herbes ; moins de trois quarts d’heure après, nous étions à Tinkaré, village composé de quelques cases en paille et d’un tata en construction dans lequel nous allâmes nous loger.
La pêche dans le lac est pour ce village une grande ressource. Le lac est très-poissonneux ; les indigènes font sécher les produits de leur pêche et vont les vendre assez loin. Mais dans ce moment il nous fut impossible de nous procurer du poisson frais ou sec.
Le chef vint nous apporter trois poules et des niébés (haricots indigènes) pour les animaux. Tout le monde alla se reposer. Mamboye et Alioun allèrent à la chasse et nous rapportèrent trois pintades ; la nuit on donna onze calebasses de couscous aux hommes, et tout s’annonçait bien, n’eussent été les moustiques, lorsqu’on nous ramena Samba Yoro, qui, sorti du tata, était tombé dans un trou et s’était luxé légèrement le genou. Il fallut lui faire soutenir la jambe sur un coussin. Je lui donnai donc mon maigre matelas, et le lendemain, et pendant longtemps encore, il ne put continuer la route qu’à cheval ou à âne.
8 février 1864.
Le 8 février, je fus réveillé le matin par un lion qui était en chasse ; j’étais sorti un instant du village lorsque je l’entendis rugir près de moi ; il faisait à peine jour ; je me hâtai prudemment de rentrer. Le soir, des Maures vinrent m’apporter des queues de girafes à acheter, et me dirent qu’il y avait beaucoup de girafes dans cette région.
Après trois heures et demie de marche nous arrivâmes à Dianghirté ; c’est ainsi qu’El Hadj a baptisé d’un mot du Coran, disent les noirs, le village de Diangounté, dont l’ancien nom ne sert plus que pour désigner le pays de Diangounté, dans lequel nous étions entrés.
Je n’en repartis que le 10 février. Ici je recopie textuellement mes notes de route ; on verra combien fut cordiale la réception qu’on nous y fit.
Peu d’instants après notre arrivée à Ghiangounté (ou Diangounté ou Dianghirté), Tierno Boubakar Sirey, qui est chef du grand village, est venu me trouver à cheval, suivi d’une foule de talibés, au milieu desquels étaient plusieurs individus parlant un peu le français, et entre autres un nommé Boubakar Diawara, de Saint-Louis, qui nous dit que sa femme, Maram Tiéo, était encore à Saint-Louis, ainsi que sa fille Roqué N’diaye, qui était bien connue de mes laptots comme une des jolies filles de l’île.
Le palabre d’arrivée commença par le récit que nous fit Fahmhara, en toucouleur, de notre voyage depuis Koundian, et des raisons pour lesquelles nous passions à Dianghirté. Je pris la parole ensuite, et je me plaignis de l’insistance qu’on avait mise à me faire aller à Nioro. Alors Tierno Boubakar me répondit simplement que j’étais le bienvenu et qu’il ferait pour moi tout ce qu’il pourrait. Puis il répéta en bambara, au chef des Kagoros, nommé Lagui, ce qu’il venait d’apprendre, et celui- ci le répéta à haute voix à ses hommes, avec de courtes mais énergiques protestations en faveur d’El-Hadj et de ceux qui venaient vers lui. Ensuite ils allèrent s’entendre entre eux et me quittèrent.
Tierno Boubakar Sirey est un vieux Toucouleur de Fouta Toro, un Torodo de la famille des Li. Lorsque El Hadj fonda une maison (comme on dit ici) sur les ruines du village pris aux Bambaras, après avoir tué Niéma Niénancoro Diam, leur chef, il en confia le commandement à Boubakar. Sa figure est avenante et ses traits sont empreints d’une grande bienveillance ; il nous plut tout d’abord, et ses actes n’ont pas démenti notre bonne opinion.
Déjà le vieux Boubakar Diawara s’était établi notre compagnon ; il était venu m’apporter des œufs, des poules et des guertés (arachides, pistaches de terre).
Peu après le palabre, les Bambaras vinrent nous construire deux cases en nattes. Le procédé est bien simple : on perce des trous de 30 à 40 centimètres en terre, disposés en cercle ou en carré ; on y plante des piquets, dont l’extrémité est en forme de fourche ; on réunit ces diverses fourches par des bâtons plus ou moins droits, plus ou moins gros, toujours très-irréguliers, et on couvre le tout avec les sécos empilés sans beaucoup d’ordre ; quelques cordes en écorce d’arbre terminent et consolident le tout.
Ces Bambaras travaillaient avec un désordre qui me frappa ; ils criaient, se disputaient. Personne ne conduisait l’ouvrage, ils faisaient, défaisaient, et malgré leur ardeur, une case fut très-longue à construire ; c’était bien l’image de leur vie et de celle des nègres en général : le désordre sous toutes ses formes !
J’achetai alors un joli mouton pour 10 coudées de guinée, et deux bouteilles de beurre pour 6 coudées. Vers quatre heures, le chef nous envoya deux poules et du riz, en nous faisant dire que c’était pour notre souper seulement. Une heure après, il vint lui-même m’amener un jeune bœuf, grand comme un âne, s’excusant de donner un aussi petit bœuf en prétextant la rareté des bestiaux. Puis il me donna un énorme toulon[43] de mil pour les chevaux et les animaux porteurs, et me dit qu’on s’occupait du souper des hommes, et qu’il m’enverrait du lait le soir.
En effet, à la nuit, mes hommes reçurent un plantureux couscous, et moi environ six litres de lait ; nous nagions d’autant plus dans l’abondance, que Fahmhara recevait de son côté des cadeaux. Le lendemain matin, j’étais à peine éveillé après une nuit réparatrice, que je reçus une calebasse de lait, et vers neuf heures du matin, le vieux Tierno vint me faire sa visite et m’apporta mon déjeuner, trois poules et une calebasse du riz du pays de très-belle qualité. Il amenait à la visite du docteur une foule de malades. Il serait trop long d’en faire l’énumération ; outre les maladies impossibles qu’ils vous décrivent, il y avait des blessés dont quelques-uns l’étaient depuis deux et trois ans, des ulcères, des ophthalmies, dyssenteries, maladies de peau, etc. Nous eussions aisément épuisé notre pharmacie, dont les ressources étaient nécessairement limitées. Il fallut compter, et s’il y eut beaucoup d’appelés, il y eut peu d’élus.
La bonne nuit avait reposé tout le monde ; en entendant chanter les perdrix, nos chasseurs se mirent en marche, et telle est l’abondance de ce gibier, auquel les Bambaras, par exception, ne donnent pas la chasse, que sans quitter de vue le camp on en tua plusieurs très-belles.
Le Diangounté, Ghiangounté de Raffenel, qui n’a pu y parvenir, est un pays qui fut toujours indépendant, bien que tributaire du Ségou, dont on le considérait comme une province ; il est peu étendu. De l’Est à l’Ouest, il n’y a que deux jours de marche pour le traverser, et moins que cela du Nord au Sud.
Dianghirté, où je me trouvais, en était la seule ville importante. Sa situation géographique est assez remarquable : au Nord, à l’Ouest et au S. O. il est limité par le Kaarta, au N. E. par le Bakhounou, à l’Est par le Ségou, au S. E. par le Bélédougou, autre État tributaire du Ségou, et enfin au Sud par le Foula-Dougou, qui fut longtemps aussi tributaire du vaste empire du haut Niger.
Je ne lui ai point vu d’autre industrie que celle de tous les pays noirs ; d’autres ressources que ses cultures de riz, mil, maïs, arachides, coton, indigo et haricots, quelques tomates, oignons, et le tabac (tancoro ou tamaka).
Le village de Dianghirté, par endroits, est entouré de hautes murailles ; la porte principale était jadis surmontée d’un étage qui tombe en ruine ; le tata, somme toute, est mal entretenu. — 540 talibés et leurs familles habitent la ville, dans laquelle la construction la plus remarquable à l’extérieur est la maison d’El Hadj ; elle est en terre comme le reste du village, ornée de deux tours carrées très-bien entretenues ; certaines parties du tata et le haut des tours sont surmontés d’un ornement à dents ou festons, dans le genre mauresque. Les maisons ordinaires sont celles des anciens Bambaras du village, aujourd’hui relégués dans six petits villages en paille, aux environs et en vue, de manière à pouvoir être surveillés. Elles sont à toits en terrasse ; les portes en sont tellement basses, qu’il faut se plier en deux pour y entrer ; elles sont ogivales ; souvent l’intérieur de la case est plus bas que la rue. Si on réfléchit que tout cela n’est que de la boue sèche, on peut se figurer ce que cela doit devenir sous les pluies torrentielles de l’hivernage.
Cependant, au moment où je le visitai, le village était assez propre ; à côté de la mosquée, sous un hangar couvert de cannes de mil, le chef du village et les principaux marabouts se livraient à la lecture du Coran, tandis que le tamsir corrigeait les feuilles d’un exemplaire de ce livre qu’il venait sans doute d’écrire.
Bien entendu, je ne pus obtenir d’entrer dans la maison d’El Hadj. Je me souviens même de la singulière figure que fit le tamsir de l’endroit, auquel j’avais fait cadeau de quelques feuilles de papier, lorsque m’ayant invité à entrer chez lui je passai le premier, et que peu au courant des usages je pénétrai dans la cour où étaient les femmes, qui se sauvèrent en me voyant. Cette sauvagerie musulmane est une des innovations apportées par El Hadj dans les mœurs des Toucouleurs, et en général des Sénégaliens, dont les femmes ne se cachent jamais.
A Dianghirté, j’étais à une journée à peine de Kandiari[44], que je relevai bien, à peu de chose près, dans la direction indiquée par Raffenel, qui, on le sait, ne put dépasser ce point et dut revenir sur ses pas. Il se croyait à trois journées de Ségou.
Lorsque, dévoilant encore une des ruses dont il était victime depuis son entrée dans le Kaarta, il s’écrie : « Être parvenu au dernier village du Kaarta, à trois journées de marche de Ségou, à quinze de Tombouctou, et m’en retourner ainsi mystifié, bafoué, chassé par ces coquins ! » ce cri du cœur, qui révèle une des souffrances intimes du voyageur, nous émeut, car, comme lui plus tard, n’avons-nous pas été bafoué, trompé, dupé, et nous savons aussi bien que personne que la prudence, l’intelligence et l’énergie sont souvent en défaut ; mais cela ne doit pas nous empêcher de relever l’inexactitude de son appréciation de la distance de Ségou et de Tombouctou. Un seul coup d’œil sur sa carte fait voir que lorsqu’il la construisit il ne pouvait plus se faire d’illusions sur la distance véritable de Ségou, qui, sur sa carte, était à vol d’oiseau de plus de 80 lieues.
De plus, nous signalerons son erreur en longitude sur la position qu’il donne à Kaïndara, 10° 30′, c’est-à-dire un degré plus à l’Est que nous. Je pense que cette erreur doit être attribuée à une appréciation exagérée de la route estimée, qu’il pouvait à la rigueur corriger en latitude par des observations, mais non en longitude.
Du reste, lorsqu’on constate qu’après être resté si longtemps dans le Kaarta, Raffenel n’a même pas pu se faire indiquer le nom des provinces de ce pays, on n’est pas étonné qu’il ait été induit en erreur dans les informations qu’il pouvait se procurer, tout en appréciant le mérite, l’énergie et la patience qu’il lui a fallu dépenser pour recueillir les nombreux renseignements qu’on lui doit.
Mais laissons Diangounté et son bon vieux chef, et occupons-nous de notre départ. — Trois routes sont usitées pour se rendre de Diangounté à Ségou : l’une, la plus directe, entre presque de suite dans le Bélédougou, qu’elle traverse pour venir rentrer dans le Ségou, à Médina ou à Banamba. On m’en indiqua les villages, qui sont très-rapprochés les uns des autres, et souvent depuis j’ai pu vérifier l’exactitude des renseignements qu’on m’avait fournis. Cette route nous était fermée par la révolte du Bélédougou, révolte dont il n’était plus possible de douter, mais qui ne nous inquiétait pas beaucoup jusque-là, tout le reste du pays paraissant parfaitement soumis à El Hadj. Une autre route, celle que nous devions prendre, traversait le Diangounté de l’Ouest à l’Est, et entrait sur le territoire de Ségou par la province de Lambalaké, pour rejoindre la première route à Médina.
Enfin, une troisième allait rejoindre à Hofara le Bakhounou, puis redescendant par Ouosébougou (Wasibou de Park), aboutissait au Lambalaké et à la deuxième route, à Toumboula.
[Décoration]
[Note 41 : Le sofa est un esclave guerrier, ou plus exactement un esclave mâle employé soigner les chevaux ou à accompagner son maître à la guerre.]
[Note 42 : En pareil cas, après avoir tracé la route estimée, je la réduis à l’échelle voulue par la méthode graphique des carrés.]
[Note 43 : Toulon, sac de cuir.]
[Note 44 : Kandiari ou Kaïndara.]
CHAPITRE VII.
Départ de Diangounté. — Les sauterelles. — Le Ba-Oulé du Niger. — Kalabala. — Fabougou. — Troupeau de bœufs des Pouls du Bakhounou. — Diongoye. — Digna. — Ouosébougou. — Nous commençons à souffrir de nos privations. — Traces d’éléphants. — De Diongoye à Gomintara. — Kénienébougou. — Fin du Diangounté. — Nous sommes dans le Ségou. — L’eau infecte de Tonéguéla. — Marigot de Samentara. — Babougou. — Commencement de travail. — Tiéfougoula. — Sa population. — Ses femmes. — Commencement des botoques. — Visite des Massassis de Guéméné. — Les Maures et leurs femmes. — Vol d’une baïonnette. — Médina. — Encore des voleurs. — Premiers bruits de guerre civile à Ségou. — Nécessité de marcher. — Arrivée à Toumboula.
10 février 1864.
Notre départ avait été fixé au 10 février au matin. En même temps qu’il me l’annonçait, Tierno Boubakar, en me promettant des guides, me faisait dire en secret que si j’avais un cadeau pour lui, il me priait de le lui faire à la nuit, sans quoi il serait obligé de le partager et qu’on le pillerait. Peut-être s’attendait-il à un beau cadeau ; mais fidèle à mon principe de très-peu donner, je lui envoyai une calotte de velours brodée d’or, du papier, un peu de poudre, et le tamsir vint à son tour me demander quelques feuilles de papier. Je fus frappé alors de la beauté d’une épée qu’il portait ; elle était très-vieille, mais elle avait dû être une arme de prix. La lame damasquinée était fort belle. La poignée était finement ciselée, et on voyait sur une des coquilles une tête d’empereur romain, triomphateur, d’une grande beauté.
Plus tard, Tierno Boubakar, en me remerciant, me fit demander un boubou de coton blanc, que je m’empressai de lui donner. (Ce coton madapolam six quarts, c’est-à-dire 1m 50 de large, est le plus estimé.)
Boubakar Djawara ne nous demanda qu’un peu de poudre ; sous ce rapport, j’étais bien fourni, je pus là, comme tout le long de la route, faire des générosités.
Le 10 février, au matin, nous chargions les bagages. Enfin, nous allions nous diriger vers le Niger, auquel nous tournions le dos d’une manière inquiétante depuis quelque temps. Le petit repos avait remis tout le monde de bonne humeur, et on marchait vers l’Est le cœur content. Les guides se firent un peu attendre comme d’habitude. Boubakar-Cirey, à cheval, après avoir été les chercher, revint nous mettre en route. Il nous avait renforcés de trois talibés, dont un avait une lettre pour Ahmadou. En outre, ceux de Dinguiray, avec leurs esclaves en haillons, nous avaient rejoints, ainsi que deux hommes de Guémoukoura ; nous étions donc un peu en force en cas d’événement. Au moment de me quitter, le vieux Boubakar me donna une espèce de bénédiction musulmane en se crachant très-légèrement sur la main, et se la passant ensuite sur la figure. Nous nous mîmes en route à sept heures et demie. A neuf heures nous laissions le chemin de Bélégoudou sur notre droite. A dix heures vingt minutes nous traversions un lougan dépendant de Dianghirté, dont les arbres étaient littéralement couverts de sauterelles, qui, après en avoir dévoré les feuilles, semblaient s’attaquer aux écorces. Ces insectes, les mêmes qui exercent de si grands ravages en Algérie, véritable fléau des récoltes et dont la voracité est incroyable, faisaient, par leur vol et leurs mouvements continuels, un bruit analogue à celui de la grêle[45].
Quelques instants après nous traversions un marigot qui, bien qu’à sec, avait un lit si marqué et si profond, qu’il me frappa tout de suite. Je demandai ce que c’était, et un Maure m’informa que ce cours d’eau allait, à la saison des pluies, tomber dans le Niger, en sillonnant le Bélédougou ; c’était donc, selon toute probabilité, le fameux Ba-Oulé, décrit par tous les donneurs de renseignements ; mais ce n’était à coup sûr pas une rivière. Quant au point où il entre dans le Niger, bien qu’à cette époque on m’eût dit qu’il allait tomber dans les environs de Bamakou, à Kégnioroba, plus tard, lorsque je remontai le Niger, ayant eu à traverser presque en face de Dina un immense marigot, qu’on me dit être le grand marigot du Bélédougou, j’ai été amené à conclure que c’était le même Ba-Oulé, d’autant plus qu’on m’affirmait qu’il n’y avait pas d’autres marigots dans le pays.
Peu après nous longions le marigot et nous arrivions à Kalabala, village peu important, habité par des Bambaras. A côté des nouvelles cases en paille, on voyait les débris de l’ancien village ruiné, comme tout le pays, pendant la conquête ; on pouvait encore juger de la disposition des cases qui étaient en terre comme à Dianghirté, et souvent en sous- sol. Après le déjeuner, on se remit en route pour aller coucher à Fabougou, village en reconstruction sur le bord de l’une des branches du marigot. Nous y fûmes agréablement surpris par la vue d’un troupeau de deux à trois cents bœufs, appartenant à Sambouné Poul, chef de Hofara, ou plutôt à son fils Houka, nous dit-on, Sambouné étant mort. Les bœufs s’étaient précipités dans les flaques d’eau du marigot et les troublaient tellement, qu’il nous fut impossible d’avoir de l’eau propre. Les bergers qui vinrent nous voir offraient le type Peuhl dans toute sa pureté : nez aquilin, cheveux soyeux nattés, lèvres minces.
Pour un peu de poudre nous nous procurâmes abondamment du lait, ce qui, joint à nos ressources et au souper du village, nous laissa encore dans l’abondance.
11 février 1864.
Le lendemain nous fîmes une petite marche jusqu’à Diongoye. Les Diulas qui marchaient avec nous depuis Kita nous y quittèrent, non sans me remercier de tout ce que j’avais fait pour eux. C’était bien peu de chose ; mais dans un pays où l’on ne fait rien pour rien, leur avoir prêté de temps à autre des ânes qui m’étaient inutiles, leur avoir donné place au gîte et quelques repas, c’était un grand service. Ils allaient au village de Digna que nous relevions au S 80° E. du compas, et qu’ils estimaient à un jour et demi, soit dix ou quinze lieues au plus.
Pour arriver à Diongoye, nous avions quitté une branche du Ba-Oulé, qui remonte un peu plus au Nord, tandis que l’autre, restant à droite, passe après quelques détours, très-près de Dina ou Digna, village important, situé à l’Ouest et très-près d’Ouosébougou.
Tout ce pays est peu accidenté ; il est inondé pendant les pluies par nombreuses places ; à chaque instant nous marchions sur des traces d’éléphants, dont les pas énormes semblaient attester la grosseur. J’appris, du reste, par la suite, que le Bélédougou en est très-peuplé, ainsi que le Bakhounou.
Notre nuit fut assez mauvaise, je ne dormis pas ; en dépit de l’hospitalité que nous recevions, nous commencions à nous épuiser ; notre biscuit était presque fini, notre café n’existait plus depuis longtemps, notre sucre avait été terminé avant le café ; nous nous affaiblissions sensiblement, de telle sorte, qu’avant de me mettre en route, j’écrivis ces quelques lignes :
« Passé la nuit sans sommeil, presque malade ; peu dîné hier ; il me faudra aller jusqu’à deux heures sans rien prendre. Si seulement j’avais un morceau de pain ! »
Eh ! mon Dieu ! oui, un morceau de pain ; tel était mon _desideratum_ alors, tel il a été souvent depuis. Ce sont là de ces souffrances peu appréciées mais qui sont terribles pour qui les subit.
12 février 1864.
Notre route de cette journée fut une des plus pénibles que nous eussions faite jusqu’alors. Partis à six heures, nous nous arrêtions à sept heures cinquante-cinq minutes, pour boire, au village de Kéninéebougou ; nous y trouvâmes un marais qui n’était en réalité que la deuxième branche du Ba-Oulé.
Une fois partis de là, nous marchâmes sur la frontière du Bélédougou, en en relevant les montagnes et les villages un peu dans le Sud. A dix heures six minutes on me prévint que je n’étais plus dans le Diangounté, mais bien dans le Ségou. Cette nouvelle, que j’inscrivis aussitôt, ne pouvait me faire oublier ma souffrance. Nous marchions rapidement, la soif nous fatiguait ; à onze heures vingt minutes, nous trouvâmes les ruines du village de Tonéguéla ; dans un puits il y avait un peu d’eau croupie, infectée par des crapauds morts, et toute espèce d’horreurs. Telle était notre soif, que presque tout le monde but en se bouchant le nez. A une heure trente minutes, nous passions sur le flanc d’une colline ; un ruisseau, aujourd’hui à sec, l’avait sillonné ; on me dit que c’était le marigot de Samentara, qui, à la saison des pluies, va former un lac dans le Bakhounou.
Plus nous avancions, plus le terrain s’accidentait. A deux heures nous rencontrâmes un troupeau de bœufs, conduit par des Peuhls, qui nous engagèrent fortement à nous défier du village. Nous passâmes alors, marchant un peu plus serrés, entre deux collines, et à quatre heures quatre minutes, nous étions à Gomintara, rendus de fatigue et de soif. Un mouton, que nous emmenions, était à demi mort ; il avait fallu le placer sur une mule ; on le saigna sans retard ; je crois qu’il n’eût pas vécu une heure.
Si nous n’eûmes pas à nous plaindre du village, nous reçûmes une assez maigre hospitalité. Le chef me donna une poule. Heureusement, Fahmahra eut un peu de lait, qu’il partagea avec nous. Quant à tous nos animaux, un petit panier de haricots en cosses fut leur maigre pitance. Aussi, le lendemain, après avoir observé la hauteur méridienne, dont je déduisis 14° 26′ 30″ de latitude Nord, je fis charger les bêtes et me décidai à aller tenter la fortune à Babougou, en passant par Coroula et laissant Oualitera à notre gauche. Le village paraissait si peu bien disposé, qu’il ne nous fournit même pas de guides. Plus nous avancions, plus le pays s’accidentait. Aux plaines du Kaarta et du Diangounté, succédait une contrée plus boisée, des ravines rompaient la monotonie, de temps en temps un rocher perçait le sol. Autour des villages, la culture du tabac devenait plus abondante ; mais quoique notant toutes ces remarques, j’y étais peu sensible, je n’avais qu’une idée : marcher, marcher quand même, pour arriver au Niger, avant que les forces me trahissent.
13 et 14 février 1864.
Nous fûmes un peu mieux reçus à Babougou. Fahmahra vint me prévenir qu’il approchait du village dans lequel il était né et il me demandait un boubou et un pantalon pour y arriver mieux vêtu. Fahmahra était un Soninké qui avait habité Saint-Louis quelque temps comme tailleur nègre. Il se confectionna le tout avec l’étoffe que je lui donnai, en une soirée. Le 14, en quittant ce village, je remarquai des poteries mieux faites, des fours à fondre le fer, des cultures plus soignées que celles que nous avions vues jusqu’alors ; c’est que j’allais entrer véritablement au milieu de cette population mélangée de Soninkés et Bambaras, gens dévoués à la tâche, âpres au gain, rudes à la peine, vivant dans le Lambalaké, le Fadougou, ces provinces de Ségou si fécondes et si industrieuses, avant que la guerre les eût changées en un désert, où les populations ne sont plus que comme des îlots perdus dans un vaste océan.
Ces pays fournissent à l’Afrique occidentale une bonne partie de ces colporteurs de marchandises qui, connus sous le nom de Diulas (mot soninké qui prouve suffisamment leur origine), contribuent au développement du commerce sur une si grande échelle.
Partout où je passais, après avoir reçu l’hospitalité, je faisais un petit cadeau de poudre ou de quelque bagatelle ; c’était bien peu, mais j’aurais pu ne rien faire. Sans doute il y eut des mécontents, mais n’y en a-t-il pas toujours, et un secret instinct me disait de réserver mes marchandises, de ménager mes ressources. A cette époque je comptais bien, une fois arrivé au Niger, renouveler la tentative de Mongo Park, m’embarquer sur le fleuve et descendre jusqu’au golfe du Bénin ; je me disais que j’aurais alors besoin de toutes mes ressources, qu’elles seraient même insuffisantes. Aussi, malgré la fatigue, malgré les souffrances, je pressais la marche, je ne voulais pas m’arrêter, et je me remis sur-le-champ en marche pour Tiéfougoula.
Quatre heures m’y conduisirent ; un peu avant d’y arriver je passai un petit village en terre dont les maisons étaient à terrasse. On le nomme Ardani. En dehors du tata, il y avait des cases en paille habitées par des Peuhls. Les _Lougans_ étant très-étendus, nous ne nous y arrêtâmes pas et allâmes camper à côté de Tiéfougoula.
C’est un grand village à tata, entouré d’un immense goupouilli ou village en paille ; au pied d’une petite montagne, située au N. E., on voyait un autre village de Peuhls dont les huttes en paille ont toujours un aspect misérable. Un grand nombre de bestiaux, quelques bœufs et chevaux, nous frappèrent tout d’abord les yeux.
La population était en grande majorité composée de Soninkés qui habitaient seuls le tata. En dehors de cette race, il y avait affluence de Peuhls et de Maures. Ces derniers n’étaient là qu’en passant et trafiquaient de leur sel.
Bien que Sarracolés pur sang et parlant le soninké, les gens du village avaient en partie adopté l’usage de se déchirer la joue de trois coupures, s’étendant de la tempe au menton, ce qui est, on le sait, le blason des Bambaras ; de plus, ils portaient presque tous la botoque dans la cloison nasale. C’est un anneau fendu, d’or, de cuivre ou même de cire, que l’on serre après l’avoir passé par un trou pratiqué dans la cloison nasale, absolument comme ceux dont sont percées les oreilles des négresses. C’est affreux, mais on y tient dans le pays, et les Soninkés ont adopté cet usage barbare, qui semble, du reste, avec quelques modifications, régner dans tout le Soudan central depuis les chaînes de Kong jusqu’à Tombouctou, depuis l’Adamawa jusqu’au bassin du Sénégal, où cette coutume heureusement n’a pas pénétré.
Notre campement fut aussitôt envahi par une foule proportionnelle à la grande population du village. On nous apportait à vendre, pour quelques verroteries, des oignons magnifiques, des tomates d’Europe (je veux dire de l’espèce d’Europe), du lait, du beurre.
Je m’occupais tranquillement du dîner qu’on nous préparait quand on vint m’annoncer la visite d’un Massassi de Guéméné.
J’appris alors que tous les Massassis du Kaarta qui n’avaient pas été tués par El Hadj ou qui ne s’étaient pas réfugiés dans le Khasso et le Bondou, sous la protection de nos alliés, avaient été internés dans le village de Guéméné, qui n’était guère à plus de trois heures dans le Sud.
Deux beaux noirs, offrant ce type remarquable des Massassis, le seul type existant dans la race bambara, dit Raffenel, se présentèrent alors avec une aisance singulière. Beaux hommes comme toute cette famille, qui doit peut-être à ses nombreux croisements avec les Peulhs, ses qualités physiques, ils étaient vêtus d’un boubou lomas noir, c’est-à-dire d’une étoffe fine, fabriquée dans le pays et teinte de l’indigo le plus foncé ; un turban appelé tamba sembé s’enroulait sur leur tête ; des cordons de soie rouge, apportés par les Maures, soutenaient leur poire à poudre et leur cartouchière ; un sabre suspendu à une espèce de bretelle jetée sur l’épaule et un fusil à deux coups tenu à la main, tel était l’accoutrement de ces gens qui, je le répète, me frappèrent tout d’abord par leurs bonnes manières. Ils parlaient à voix basse, très- convenablement, contrairement aux Bambaras, qui crient à se faire entendre de tous les sourds de la terre et qui gesticulent encore bien davantage.
Ils me dirent que leurs pères, ayant entendu que deux blancs étaient dans le pays, les envoyaient au-devant de moi pour me saluer, et m’offrir des secours pour traverser le pays ; que le Bélédougou était révolté et que son armée était près de Toumboula, village par lequel nous devions passer ; qu’il fallait venir chez eux où je serais en toute sécurité, qu’ils rassembleraient une armée pour me conduire, que de tout temps leur famille avait été l’amie des blancs, qu’ils avaient reçu Raffenel et qu’ils me recevraient de même. Il faut avouer que c’était peu tentant.
Je refusai en les remerciant, mais je leur dis qu’allant à Ségou trouver El Hadj, sous la conduite de ses talibés, je ne pouvais que m’en rapporter à eux et que je continuerais le chemin que nous avions décidé de prendre.
Peu après cette visite, le chef du village vint m’amener un superbe bœuf au pelage gris ; c’est ce qu’il me donnait pour mon souper, s’excusant de faire aussi peu.
Je fis immédiatement tuer le bœuf et, selon l’usage malinké et bambara, je renvoyai au chef sa part : une jambe de devant avec deux ou trois côtes entières. C’est une bizarrerie, qu’ils préfèrent la jambe de devant à celle de derrière qui est plus grosse et de meilleure qualité ; mais enfin c’est la coutume. Je fis ensuite quelques cadeaux de viande et ne gardai que les deux quartiers de l’arrière pour faire de la viande séchée. Du reste, je voulus remercier ce brave homme de sa bonne réception, et après avoir consulté Fahmahra sur ce qui pourrait lui être agréable, je lui fis présent d’un boubou et d’un toubé[46], environ 10 mètres d’étoffes, et il fut enchanté.
Le 15 février, après une nuit très-froide[47], notre camp fut assailli de nouveau par tous les curieux ; il vaut presque autant dire par tout le village, et, de plus, par les plus insupportables visiteurs, par les Maures et Mauresques.
J’appris alors qu’il y avait près de là un camp de Lacklall (tribu maure). Comme toujours, les Maures se montraient insolents et mendiants ; les noirs les craignent et ont pour eux un respect instinctif, en un mot ils subissent leur ascendant. Ceux auxquels nous avions affaire offraient le type arabe assez pur, il y en avait même de très-beaux. Parmi leurs femmes qui se drapaient fièrement dans la guinée à demi usée, il y avait deux ou trois jolies créatures, mais qui, sans doute, étaient déjà à l’engrais, car l’embonpoint déformait leur taille.
Sans l’influence extraordinaire du public, aucun lieu n’eût été mieux choisi que Tiéfougoula pour se reposer. Nous y étions dans l’abondance, mais les Maures m’exaspéraient ; depuis mon voyage au Tagant je les ai pris en horreur, et ici, encore, je les trouvai ce qu’ils sont partout : voleurs !
Depuis trois mois que nous étions en pays de nègres, rien ne nous avait été volé. Là, au moment où, après avoir observé la latitude de 14° 22′ 46″ Nord, je fis charger les bagages pour aller coucher à Médina, il nous manqua une baïonnette. Je fis prévenir le chef du village, qui me répondit sans hésiter : « Ce sont les Maures ; veille bien à tes bagages, car sans cela ils t’enlèveront tout ! »
15 février 1864.
Il n’y avait rien à faire, nous nous mîmes en route.
On me fit d’abord remonter au Nord jusqu’à Sébindinkilé, petit village qui touche presque au grand village de Guigué (Bambaras). Après cela, nous inclinâmes au S. E. ; et à 4 heures 39 minutes nous arrivâmes à Médina, assez grand village soninké. Fahmara se rendit chez le chef, qui me fit prévenir de bien veiller à mes affaires, parce qu’il y avait beaucoup de voleurs, et pour me montrer combien ils étaient adroits, il me dit qu’ils avaient pillé jusqu’à des Maures de passage auxquels ils avaient enlevé une pierre de sel et un fusil. C’était le cas de dire : A voleur, voleur et demi. Quant à moi, en présence d’aussi adroits coquins, il n’y avait pas à balancer, et je me décidai à mettre un factionnaire et à tenir tout le monde à l’écart, chose plus facile à imaginer qu’à faire exécuter au milieu d’une foule semblable. La nuit arriva sans qu’on m’envoyât rien pour mon souper ; mais on apporta, selon l’habitude des Bambaras, du lack lallo[48] aux hommes. Le soir les Peuhls envoyèrent du lait à Fahmhara, qui m’en donna un peu ; ce fut tout ce que je reçus au village.
En revanche nous apprîmes une nouvelle inquiétante dont je ne pouvais encore pressentir la gravité. On disait qu’Ahmadou, roi de Ségou, avait brûlé le village de Sansandig. Ce bruit, qui révélait des troubles à Ségou même, et ne tendait à rien moins qu’à faire voir que la principale ville du pays était révoltée contre le roi, était en partie démenti ; mais quand je demandais des explications on m’induisait en erreur et il m’était impossible alors de démêler la véritable position du pays. Du reste, quand je l’eusse su, toute tentative pour revenir sur mes pas m’eût fait abandonner de mes guides, et je n’aurais pas passé vingt- quatre heures sans être pillé, attaché et transporté à Ségou comme espion.
16 février 1864.
Il fallait donc marcher en avant et cacher quand même nos inquiétudes. A 6 heures 59 minutes, le 16, nous reprenions notre route. Nous passions le grand village de Marena, où, m’étant arrêté quelques minutes, je fus entouré par une foule énorme. Derrière ce village je vis quelques marais, puis je passai Sansankoura sans m’y arrêter autrement que pour prendre le relèvement du village de Diankébougou, que je laissais à ma gauche, et à 9 heures j’arrivai en vue de Toumboula, très-grand village, construit près de dunes de sable. La brise était forte et soulevait une poussière intense. Nous campâmes. Dans le village on battait le tabala, tout le monde était sur notre passage ou sur le toit des cases et sur les murs de la ville pour nous voir défiler. Il n’y avait là que de bonnes figures pour nous. La muraille, bien soignée, était, dans tout son pourtour, surmontée d’ornements dans le style mauresque. Des bœufs, des chevaux attestaient la prospérité. Pauvres gens ! j’étais loin de penser que deux ans après je les verrais ruinés, en proie à la misère, à la famine, ayant passé par toutes les horreurs d’une guerre civile, et lorsque le vieux chef vint me voir et m’amener un jeune bœuf, j’étais loin de penser qu’à Ségou je le retrouverais malheureux, retenu comme moi, plus misérable que moi, que je lui rendrais des services et que nous reprendrions ensemble le chemin de nos foyers.
Ce village était Toumboula.
[Décoration]
[Note 45 : Bien souvent depuis, à Ségou, je les ai vus passer en nuage non interrompu depuis le coucher du soleil jusqu’à la nuit obscure, se dirigeant vers l’Est.]
[Note 46 : Toubé, pantalon.]
[Note 47 : Le thermomètre avait marqué au soir 9° centigrades.]
[Note 48 : Lack lallo, farine de mil bouillie en pâte très-épaisse, accompagnée d’un coulis d’aloo ou de lallo, de viande séchée ou poisson séché. Les amateurs prétendent que pour que ce soit bon, il faut que la viande ou le poisson soient très-avancés. Le lallo est la feuille du baobab séchée et pilée.]
CHAPITRE VIII.
Toumboula. — Badara Tunkara. — Le Lambalaké. — Tikoura. — Bembougou. — Barsafé. — Marconnah. — Ouakha ou Ouakharou. — Les roniers et leurs fruits. — Les Foular. — Masoso ou Soso. — Un cadavre Moroubougou. — Craintes des Bambaras. — Médina. — Nous rejoignons une caravane. — Marche en colonne. — Une attaque. — Article de journal sur cette attaque. — Comment les bruits se transportent en Afrique. — Arrivée à Banamba. — Pluie anormale.
Toumboula, le nom du village dans lequel nous venions d’entrer, n’est porté sur aucune carte, et je n’en avais jamais entendu parler. Mes noirs m’affirmèrent qu’ils le connaissaient de nom, et au fait la chose n’a pas lieu de me surprendre, puisque c’était un village soninké, dans lequel plus de la moitié peut-être des habitants âgés avaient fréquenté des comptoirs français et anglais, et avaient dû y porter le nom de leur village. A Koundian j’avais été reconnu par un Sarracolé Diula, qui avait passé plusieurs années dans la Cazamance et m’avait vu chez M. Jules Rapé, lorsque je commandais _le Griffon_, en station dans cette rivière ; la même chose eût parfaitement pu m’arriver à Toumboula. Néanmoins, je ne pus m’empêcher de penser que si dans les comptoirs on faisait subir à chaque caravane qui arrive un interrogatoire sur son lieu de départ, sa marche, le lieu de naissance de ses hommes et leur lieu de domicile, on aurait ramassé depuis longues années des renseignements précieux qui me manquaient totalement. Et, certes, ce ne serait pas chose difficile ; dans les comptoirs on a de longues heures de loisirs, c’est même en partie l’ennui de l’inaction qui cause le plus de morts. Une telle étude profiterait à la science, serait utile à la colonie et salutaire aux personnes qui en seraient chargées. Quant aux interrogés, le plus mince cadeau après l’interrogatoire les indemniserait de leur perte de temps et les renverrait contents.
On me dit aussitôt que le chef de ce village avait été placé là par El Hadj, qu’il lui était dévoué, que c’était un grand marabout, et qu’il se nommait Badara Tunkara. Ce dernier nom est un nom de famille très- répandu et très-estimé chez les Soninkés, et par lequel on salue les individus qui le portent, absolument comme les Bakiris, qu’on appelle Bakiris, pour leur faire honneur, et comme les Djawara.
Fahmahra alla prévenir Badara de mon arrivée. Il répondit de suite qu’il allait venir me voir. J’étais campé assez loin du village, sous le seul arbre qu’il y eût dans toute la plaine, destinée aux cultures.
Malgré son âge, il ne tarda pas à arriver, entouré d’une foule qui paraissait avoir le plus profond respect pour lui. Il avait un burnous noir, brodé d’or, par-dessus les vêtements du pays ; un bonnet rouge et un turban blanc très-étroit. Il me frappa sur-le-champ par sa bonne figure et sa ressemblance frappante avec Amat-N’diaye An, le tamsir[49] de Saint-Louis. Il nous reçut avec effusion, me dit qu’il avait été longtemps à Sierra Leone, qu’il connaissait les blancs, les aimait, et en terminant il me donna un joli jeune bœuf pour mon déjeuner. Il aurait bien voulu que je restasse à son village, il me demandait à acheter de la guinée et m’apportait une belle _tamba sembé_[50] en échange. Mais j’avais décidé d’aller coucher à Marconnah, je ne me laissai pas tenter. Je fis un présent au chef, le remerciai, m’excusai de ne pas tuer le bœuf dans son village, et dès que hommes et animaux eurent mangé et bu, je repris ma route.
Le docteur avait été assailli par les malades, mais il n’avait pu donner de soins et de médicaments qu’au frère du chef du village, atteint d’une ophthalmie assez grave. Du reste, la poussière était tellement intense, qu’il y avait de quoi causer des ophthalmies à tout le monde ; je mis mes lunettes de voyage, mais au bout de quelques instants je n’y voyais plus du tout, les verres étaient couverts de poussière ; nous mangions du sable, nous en buvions ; bref, je quittai Toumboula sans regrets ; malgré l’hospitalité de son chef.
Ce village était actuellement le chef-lieu du Lambalaké, petite province très-fertile, habitée par les Soninkés, qui, par leur travail, ont su y apporter une industrie et du bien-être. C’est de ce pays et du Fadougou, que nous allions bientôt traverser, que sortent les Lomas noirs[51] et les tamba sembés les plus estimés et les mieux teints.
En quittant Toumboula, nous arrivâmes bientôt à Tikoura, village garni d’un tata bien ornementé, bien entretenu, puis nous passâmes Bembougou et Barsafé, ruinés tous deux, et nous arrivâmes à Marconnah. Cette route de trois heures avait sillonné un beau pays accidenté, couvert d’une belle végétation, au milieu de laquelle apparaissaient quelques roniers. Un peu avant d’arriver au village, nous traversâmes un petit plateau de roches : c’était le premier que nous rencontrions depuis longtemps.
Marconnah était un grand village garni d’un tata ; là, comme à Tikoura, je fus frappé de la culture du tabac, très-soignée et faite sur une grande échelle. J’appris que c’était un objet de commerce important, qu’on en transportait des ballots sur les marchés du Djoliba (Niger). Il y en avait différentes variétés, mais je n’eus pas le temps de les examiner ; notre marche était si rapide, que dans nos haltes nous avions déjà trop affaire de remettre nos notes en écriture lisible, de faire le tracé de la route et de répondre aux palabres. Toute autre étude, tout autre travail eût été impossible ; je me trouvais surchargé, et bien souvent pour faire mon lever en route, pour le mettre au net, en arrivant, il m’a fallu faire appel à toute ma volonté et à toutes mes forces.
Fahmahra avait dans ce village un frère, qui vint me saluer avec le chef, et tous deux tentèrent de me décider à passer la journée du lendemain à Marconnah. Je refusai énergiquement, malgré la mauvaise humeur de Fahmahra qui aurait désiré se reposer chez les siens, chose bien naturelle du reste. On m’envoya alors deux chèvres, et comme j’avais abondamment de viande, je fis porter au chef les deux épaules du bœuf qu’on m’avait donné à Toumboula.
17 février 1864.
Le 17 au jour je fis charger ; je voulais me rendre à Soso dans la journée, et on m’avait prévenu que la marche serait longue. Au moment de partir, Fahmahra n’était pas là. Je me mis en route sans lui, sous la conduite d’un guide fourni par le village. Nous descendîmes de la colline sur laquelle est le village, puis nous passâmes à Niarébougou, petit tata ; nous laissions sur la gauche Boïla, assez grand village, me dit-on.
Nous entrâmes alors dans une forêt de roniers magnifiques ; à huit heures, nous passions le village de Moniocourou, ruine au Sud de laquelle était situé, à environ quinze cents mètres, le village de Yoromé, et à 8 heures 55 minutes nous étions à Ouakha ou Ouakharou, village placé au milieu d’une plaine de toute beauté, parsemée de roniers chargés de nombreux régimes de fruits encore frais. Le guide me voyant m’arrêter pour attendre Fahmahra, me dit que si nous nous arrêtions un seul instant, nous coucherions dans les broussailles, vu qu’en continuant, nous arriverions à peine à destination avant le coucher du soleil. Fatigués comme nous l’étions tous, hommes et animaux, il n’y avait pas moyen de faire cette marche. Cela me contraria outre mesure ; je fis néanmoins décharger les bagages ; les animaux n’avaient presque pas mangé la veille, je me décidai à les laisser reposer. Fahmahra arriva alors et je l’apostrophai pour m’avoir trompé sur la distance et m’avoir fait attendre. Il se fâcha à son tour, ce qui me calma tout de suite ; je lui dis de se taire, que ce n’était qu’un jour perdu. Dès que nous fûmes installés sous un arbre magnifique, Samba Yoro me demanda à couper des rones. Je ne m’y opposai pas et il escalada un des plus petits roniers, car nous en avions autour de nous qui mesuraient trente mètres de hauteur sous les branches. Mais aussitôt qu’il commença à abattre les fruits, les gens du village voulurent s’y opposer. C’était d’autant plus regrettable que les fruits étaient juste mûrs à point ; le lait qui plus tard devait être amande était encore liquide et frais, c’était très-bon et au moins aussi sucré que le lait de coco. Mais Fahmahra, qui, pas plus que les gens du village, n’avait jamais mangé de rones fraîches, en ayant goûté, cette fois, et les ayant trouvées très-bonnes, se mit à se disputer avec les gens du village, disant que ces arbres étaient au bon Dieu, que ce n’étaient pas eux qui les avaient plantés et qu’ils n’avaient pas le droit d’empêcher quelqu’un d’en manger. Force nous resta et nous abattîmes une centaine de rones. Ce qu’il y eut de plus curieux, c’est que les gens du village, s’étant hasardés à en goûter, se mirent de la partie, si bien que tous les roniers accessibles furent dépouillés. Je suis sûr qu’on se rappellera longtemps notre passage dans ces lieux, où nous avons révélé une nourriture succulente à côté de laquelle les habitants vivaient depuis des siècles sans songer à en essayer, attendant l’époque où le fruit tombe ; alors, au lieu d’avoir un goût exquis, il ne sent plus que la térébenthine, et au lieu d’une crème n’offre qu’une amande filandreuse et jaune.
Il y avait beaucoup de Peuhls dans ce pays ; on les désignait sous le nom de Foular ; ils n’offraient pas de traits remarquables, mais avaient une taille très-élancée ; leurs visages, si ce n’est qu’ils étaient exempts de coupures, se rapprochaient assez du type des races soninké et bambara, avec lesquelles ils devaient être très-mélangés.
Le chef me fit cadeau d’un cabri, il donna un repas abondant de couscous aux hommes ; aussi, au moment du départ, je lui envoyai six coudées de guinée.
18 février 1864.
Le 18 au jour, nous reprîmes la route par un temps brumeux ; nous marchions lentement malgré nous, nos deux maigres chevaux nous portaient à peine, les ânes étaient tous blessés. Les mules, qui avaient plus souvent jeûné qu’il n’était raisonnable, traînaient un peu la jambe ; en somme, tout le monde sentait le besoin d’arriver. Heureusement nous étions dans la route, comme disaient les noirs, nous n’avions plus de broussailles à traverser, le chemin était net, bien battu, bien tracé. Ce pays était assez arrosé de marigots dans lesquels nous trouvions de l’eau. Nous franchîmes trois villages détruits. Ce sont : Soumbounko, Coro et Tominkoro ; nous relevâmes un petit village nommé Coséla vers neuf heures vingt-sept minutes ; il nous restait au Sud 30° Ouest. Pendant cette route qui sillonne un pays magnifique, au milieu de forêts de roniers aux troncs séculaires, dont quelques-uns dépassaient tout ce que j’avais vu jusqu’alors et devaient bien atteindre quarante mètres de haut, nous rejoignîmes deux caravanes portant des ballots de coton au marché de Yamina ; c’étaient des gens de cette ville même, qui étaient venus acheter ce coton dans le pays de Fadougou où nous étions. Ce pays est habité par les Soninkés et Bambaras ; mais, au contraire du Lambalaké, c’est l’idiome bambara qui l’emporte. Autrefois cette province dépendait du chef de Damfa ou Dampa ; il portait le titre de roi et commandait spécialement à la province de Damfari. Déjà de nombreux individus s’étaient joints à nous. Avec cette caravane que nous rejoignions, nous formions une bande très-respectable. Il est vrai que j’ignore jusqu’à quel point j’eusse pu compter sur le courage des hommes ; mais à cette époque, je ne savais pas à quoi m’en tenir. Aussi je cheminais sans autre préoccupation que celle d’arriver à Yamina et au Niger. A Toumboula, on nous disait que nous étions à trois jours de marche, et voilà qu’à Masoso nous étions encore à trois jours. Le Niger fuyait-il devant nous ?
Soso ou Masoso, où j’arrivais, avait un grand tata ; les cases en terre, à toits en terrasse, avaient, comme la muraille, de trois à quatre mètres de haut. Le temps était resté brumeux, le pays avait un aspect triste ; du reste, la végétation était moins belle, l’aspect moins pittoresque. Il n’y avait plus de roniers que de loin en loin. Quelques cailcédras étaient les arbres les plus remarquables de la plaine. A notre misère venait s’en ajouter une autre : le sel que nous avions un peu gaspillé nous manquait. Heureusement, quelques malades qui venaient se faire soigner par le docteur lui en apportèrent un peu, car c’est un triste régal que de la cuisine sans sel.
19 février 1864.
Le lendemain, 19, nous allâmes déjeuner à Moroubougou, village situé par 13° 50′ 38″ de latitude Nord observée. Un seul petit village nommé Kanébabougou nous en séparait ; en trois heures et demie nous franchîmes la distance. Un peu avant d’y arriver, nous rencontrâmes sur la route un cadavre fraîchement tué. Les vautours ou tout autre animal avaient enlevé une de ses joues, mais il n’était pas encore en putréfaction, la tête était posée sur un bras ployé, le corps était à demi retourné, le dos en l’air et l’autre bras s’étendant par terre. La mort n’avait pas dû être instantanée.
En arrivant à Moroubougou, on pressa les gens du village de questions, car la vue de ce cadavre constatant qu’il y avait eu lutte en cet endroit, terrifiait un peu mon escorte et malheureusement confirmait tristement les bruits de guerre auxquels, jusqu’ici, j’avais donné peu d’importance.
On nous dit qu’une bande de Diulas avait été attaquée par des révoltés du Bélédougou et qu’en se défendant ils avaient tué un de leurs agresseurs, mais que les révoltés couraient le pays, les cernaient, faisaient des razias et les empêchaient même d’aller dans leurs champs récolter les arachides qui étaient encore en terre ; que quelques jours auparavant ils avaient enlevé une jeune fille du village.
Ceci devenait grave, mais c’était une raison de plus pour marcher. Car si on eût entendu dire que j’étais en route, certainement on eût tenté de me dévaliser et peut-être de me prendre. Or, avec nos chevaux nous étions dans l’impossibilité de nous sauver, et d’ailleurs la perspective d’une lutte, sans m’effrayer, ne me souriait pas. Le caractère de ma mission était essentiellement pacifique et, à moins d’y être forcé, je ne voulais pas sortir de mon rôle.
A deux heures, je me remis donc en marche et j’allai coucher à Médina, grand village reconstruit depuis peu. Au moment où nous arrivions, une caravane de coton et d’esclaves en partait pour profiter de la nuit. Souvent mes guides m’avaient offert de marcher la nuit, alléguant qu’il y aurait moins de fatigue, qu’on courrait moins de dangers. Mais je tenais trop à bien faire le lever de la route pour y consentir, et puis, si on ne dort pas la nuit on se fatigue beaucoup ; d’ailleurs, il faut bien dormir quelquefois, et le jour il n’y a pas moyen d’y songer. Nous étions arrivés à trois heures cinquante minutes. La caravane qui allait partir remit son départ au lendemain pour faire route avec nous. Je profitai des quelques heures qui restaient avant la nuit pour visiter le tour du village ; en somme, les craintes de ces braves gens me semblaient très-exagérées ; ils disaient qu’on me poursuivait, que je serais certainement attaqué, et Fahmahra n’était pas à son aise.
Le village de Médina avait dû être fort grand ; le nouveau tata n’occupait guère que la moitié de l’ancienne superficie. On voyait encore les cases en paille qui avaient formé le premier germe du nouveau village. Je vis là pour la première fois chez les noirs des briques fabriquées régulièrement. On dispose pour les faire une bande de terre glaise bien pétrie, on l’unit, on la rogne des deux côtés parallèlement, puis on y fait des séparations de manière à former des carreaux plats de 20 à 30 centimètres de côté, sur 10 d’épaisseur, qu’on laisse sécher au soleil. C’est avec ces matériaux que les Soninkés construisent leurs murailles en employant, pour maçonner ces briques, de la terre gâchée avec de l’eau, et en crépissant avec une espèce de pisé, composé de terre, qu’on laisse détremper pendant un mois, souvent plus, avec de la paille, de l’urine de cheval, des crottins et toutes les ordures du village.
Nous examinions avec le docteur cette briqueterie primitive en fredonnant un air de je ne sais trop quel opéra, lorsqu’un noir qui passait, m’entendant chanter, resta tellement ébahi que je partis d’un éclat de rire qui le stupéfia encore davantage. Je laisse à penser à ceux qui connaissent les idées des noirs sur la musique les commentaires dont nous dûmes être l’objet. Ils se demandèrent si nous étions des griots, gens auxquels seuls est réservé l’état de musicien, classe adulée mais méprisée, sorte de bouffons dont on rit, qu’on emploie et qui vous extorque de l’argent ; mais que m’importait leur opinion ! La figure de ce brave noir m’est restée gravée dans la mémoire, et souvent ce souvenir m’a fait bien rire.
20 février 1864.
Le 20 février, au moment de nous remettre en route, un satala[52], plein de lait, que nous avions gardé de la veille pour le matin, me manquait. J’accusai d’abord les gens du village, mais au moment où nous repartions on retrouva, à dix pas du camp, le satala vide qui avait été jeté dans les broussailles. Cela déroutait un peu mes soupçons ; un habitant du village n’eût pas probablement laissé le satala, à moins que ce ne fût un enfant poussé par la gourmandise. D’un autre côté, un homme de mon escorte avait veillé toute la nuit et, à moins d’admettre qu’il eût lui- même cédé à la tentation, on ne pouvait guère comprendre comment on était venu sous son nez enlever ce satala. Quoi qu’il en soit, nous fûmes obligés de partir à jeun.
Partis à six heures trente minutes, à sept heures cinquante-cinq minutes nous passions Nananfarannah, petit village de huttes en paille ; à huit heures quarante-cinq minutes nous passâmes le village de Touta. A notre approche tout le monde s’était renfermé, on ne voyait personne. Nous étions plus de cent cinquante, et il était évident que l’aspect de cette troupe avait effrayé, et cependant quinze hommes bien résolus eussent eu bon marché de nous tous, chargés et encombrés de bagages, d’ânes, et la plupart mal armés. Nous suivîmes un chemin bien net, on marchait avec précaution, il y avait des éclaireurs, on recommandait de faire silence. Tout à coup la tête de colonne s’arrêta ; elle avait rencontré des pas, entendu des voix. L’armée de Bélédougou devait être là, disaient-ils. Je me mis à rire de la terreur que cela causa, mais cependant il était prudent de se mettre en garde ; aussi, pendant que tout le monde se rassemblait, je visitai mes armes, je recommandai aux hommes d’entraver les animaux dès qu’ils entendraient le premier coup de fusil, et, autant que possible, de les attacher à un arbre par leur collier ; puis j’attendis auprès d’eux les événements. Tout à coup notre suite se précipita sur la gauche de la route, j’entendis des cris dont quelques- uns me navrèrent, mais je ne bougeai pas d’à côté de mes hommes. Quelques minutes après on ramenait trois captifs, un homme et deux femmes. C’étaient, disait-on, des Bambaras révoltés qui fuyaient dans le Bélédougou. Les malheureux, attachés solidement par les bras derrière le dos, étaient dépouillés de tout vêtement, et ce ne fut que plus tard qu’on consentit à leur rendre quelques lambeaux pour se couvrir ; ils étaient de bonne prise pour le moment. Une jeune fille et un jeune garçon avaient échappé en courant et on ne les avait pas poursuivis. Telle avait été cette expédition qui, dans les propos des noirs transmis jusqu’à Saint-Louis, avait pris de telles proportions, que je trouve dans un article de journal qui annonce mon arrivée sur les bords du Niger la relation suivante de ce fait :
« Nouvelles de M. Mage. — On a reçu à Saint-Louis la lettre suivante de M. le capitaine Faliu, commandant de Bakel :
« Bakel, 5 avril. — Deux Toucouleurs arrivés hier au soir de Ségou donnent les nouvelles suivantes : pendant qu’ils étaient encore à Ségou, dans le mois de février, MM. Mage et Quintin sont arrivés dans cette ville[53] et ont été parfaitement reçus par les fils d’El Hadj Omar qui y règne ; ils faisaient leurs préparatifs de départ pour se rendre à Hamdou Allah, capitale du Macina, où se trouvait El Hadj Omar.
« Dans le cours de son voyage de Koundian à Ségou, M. Mage avait été attaqué par des pillards ; mais grâce à son escorte, aidée par un renfort que lui avait donné Boubakar Cirey, chef du Diangounté, il avait mis ces malfaiteurs en déroute et leur avait fait deux prisonniers qu’il avait remis au fils d’El Hadj Omar, etc., etc.[54]. »
Voilà comme on raconte l’histoire en Afrique ! Eh bien, non, et je m’en félicite, je n’étais pour rien dans cette aventure, je n’avais contribué en rien à réduire en esclavage trois pauvres êtres, dont deux étaient déjà vieux, qui fuyaient la tyrannie de leurs conquérants et allaient se réfugier chez leurs frères. On me donnait un beau rôle, mais je préfère y renoncer en faveur de la vérité.
Le soir de ce même jour nous arrivâmes à Banamba, le plus grand village que j’eusse encore vu. Alors les craintes se calmèrent ; l’avant-garde fut ralliée par l’arrière-garde, et nous entrâmes presque en triomphe : nous avions fait une expédition et nous ramenions des captifs.
A Banamba nous campâmes sous des hangars situés près de la porte de la ville et servant au marché qui se tient chaque semaine. Le village, entouré d’un tata de six mètres, au moins, de haut, est situé près d’une petite montagne. La population peut comprendre au moins quinze cents hommes, ce qui la porte à près de huit à neuf mille âmes. Nous ne tardâmes pas à être entourés par une foule tellement compacte que nous étions refoulés sous nos hangars. Le premier rang était formé d’enfants et d’hommes accroupis, et derrière venaient les femmes ; ils étaient bien tranquilles, les yeux fixés sur nous. Ces braves gens n’avaient jamais vu un blanc, et leur curiosité était bien naturelle, mais ils interceptaient l’air et nous étouffions.
Fahmahra était allé chercher le chef ; à son retour, je me plaignis de cet empressement ; sans plus de façon, il attrapa la bride de son cheval et se mit à frapper à tour de bras sur la foule, qui se bouscula, s’ouvrant devant lui comme par enchantement, mais qui revint bientôt.
Banamba est un village de Soninkés. Le chef était allé dans un village voisin, y chercher l’impôt du mil, pour Ahmadou. En son absence, deux notables du village vinrent me souhaiter la bienvenue et tentèrent en vain d’éloigner la foule. Peu après, le chef revint en personne de son excursion et n’eut pas plus de succès. La foule s’éloignait à sa voix, puis revenait bientôt. Je pris alors un moyen héroïque, je les aspergeai d’eau. Mes hommes allaient en chercher aux puits du village, qui avaient neuf brasses de profondeur, et je la leur jetais à la figure. Les noirs craignent l’eau autant que les chats ; par ce moyen j’obtins un peu de tranquillité. Dans une ville d’Europe, et même au Sénégal, un étranger qui agirait ainsi serait écharpé. Là-bas, personne ne songea à s’en formaliser, et j’y gagnai peut-être en considération[55].
Quelques instants après que le chef m’eut quitté, je reçus un mouton gras avec une calebasse de riz pour mon souper, du bois pour le faire cuire et deux grandes calebasses de mil pour mes animaux. Ce mil m’arrivait à point. Les chevaux surtout étaient sur les dents. Depuis Dianghirté le docteur montait Farabanco, qui tenait encore, mais mon cheval n’allait plus ; quoique encore assez gras, il buttait à chaque pas, et trois fois dans la journée il était tombé sur les genoux. Une fois il n’avait pu se relever.
Le soir, une grande discussion s’entama entre Fahmahra et les Diulas qui étaient venus avec nous, au sujet des captifs. Ces derniers voulaient les vendre sans retard et faire le partage après avoir retiré la part d’Ahmadou[56]. Fahmahra s’y opposait et voulait conduire les captifs à Ahmadou, qui déciderait de ce qu’on devrait en faire. Avec la nuit, la brume se changea en petite pluie qui bientôt traversa le toit de notre hangar. De crainte de voir nos marchandises et notre couscous avariés, je les fis couvrir avec les tentes et couvertures et nous passâmes la nuit sans dormir. Je n’étais pas préparé à la pluie ; c’est presque un phénomène anormal, en cette saison, et cependant, ainsi que je le vérifiai, trois ans durant, il se reproduit chaque année au moins une fois, de décembre à janvier et quelquefois jusqu’en février. Le lendemain tout était trempé, et quelque pressé que je fusse de me mettre en route avant qu’il n’arrivât quelque complication de la part des Bambaras du Bélédougou, il fallut nous sécher et surtout sécher les bagages. Je profitai de ce délai pour aller voir le village.
Les rues sont larges mais sinueuses ; les maisons n’ont qu’un rez-de- chaussée à terrasse, elles ont des portes par lesquelles on peut entrer debout ; ce sont les premières que je rencontre ainsi faites. Dans l’intérieur des cours on voit quelques cases en paille. Quelques petites places semblent le siége de petits marchés, généralement ombragés par un arbre. Dans un coin, sous un Karité[57] (Shea-Ché ou Cé en bambara), je vois confectionner des espèces de galettes en farine de mil cuites, au beurre de Karité et connues dans le pays sous le nom de _momies_ ; j’eus la curiosité d’en goûter. J’en trempai dans du lait. Quand on a faim, cela passe ; mais le goût en est bien rance et la pâte bien aigre. Une poterie en forme d’écuelle faisait office de poële ; une petite cuiller en fer, plate et ressemblant à une spatule, servait à retourner cette galette et à mettre le beurre qu’on garde dans une petite calebasse et qu’on ne prodigue pas, bien que, pour mon compte, je trouvasse qu’il y en eût encore trop. C’est là tout ce que je vis du village à cause de l’heure matinale et du temps de pluie, qui faisait rester tout le monde dans les cases.
Quant à la plaine qui entoure le village, elle est magnifique : de distance en distance des baobabs monstrueux et des cailcédras l’ombragent un peu, mais en somme elle est dénudée de haute végétation par les cultures qui s’étendent à perte de vue.
Dans tout le village, il n’y avait plus un bœuf, mais de nombreux veaux. Je demandai où était le troupeau ; celui-là encore avait été enlevé par les Bambaras révoltés du Bélédougou, qui avaient pillé ce village afin de l’entraîner dans la révolte.
[Décoration]
[Note 49 : Chef de la religion musulmane.]
[Note 50 : Tamba sembé, écharpe de 2m à 2m 50 de long, garnie de franges, tissée en coton et teinte en indigo très-foncé.]
[Note 51 : Lomas en général désigne une étoffe teinte d’indigo foncé presque noir.]
[Note 52 : Satala, vase en fer-blanc ou en tout autre métal, destiné aux ablutions des musulmans, mais servant aussi de marmite à l’occasion. C’était le cas pour nous.]
[Note 53 : Arrivé à Ségou-Sikoro le 28 février.]
[Note 54 : Extrait du _Moniteur du Sénégal_.]
[Note 55 : Je remarquai parmi la foule un enfant dont la tête avait un développement prodigieux en arrière. Cela dépassait tout ce que j’avais vu jusqu’alors, et j’en pris à la hâte un croquis, page 168.]
[Note 56 : Ahmadou a un cinquième sur tout ce qui est pris par ses talibés.]
[Note 57 : Karité, arbre à beurre. Fruit du Bassia Parkii.]
CHAPITRE IX.
Départ de Banamba. — Difia. — Sikolo. — Le terrain s’abaisse. — Dioni. — Kéréwané. — Encore une mauvaise nuit. — Bassabougou. — Bokhola. — Tamtam de guerre. — Morébougou. — Le Doubalel. — On dit Yamina révolté. — Arrivée à Yamina. — Aspect du Niger.
21 février 1864.
A neuf heures, en voyant le temps s’éclaircir, je me décidai à partir et je fis charger rapidement les bêtes. Fahmahra se disputait toujours pour les captifs faits la veille ; aussi je le laissai et, conduit par le guide, je m’acheminai vers Difia. Au moment du départ, le chef de Banamba vint me dire adieu. Je m’aperçus alors que je partais sans lui avoir rien donné ; mais, ne voulant pas défaire les charges, je lui dis d’envoyer quelqu’un, que je lui donnerais un bonnet rouge à la première station. En effet, en arrivant à Difia, je fis ouvrir une cantine destinée aux marchandises et donnai à son captif qui m’avait suivi un bonnet rouge. J’étais déjà entouré de la plus grande partie du village ; c’étaient des Soninkés dont quelques-uns avaient vu des blancs à la côte. Ils me sollicitèrent très-vivement de rester dans leur village. Peut-être était-ce par intérêt et dans l’espoir d’un cadeau, mais peut- être aussi par un sentiment de bienveillance instinctif à tous les noirs qui ont vécu au milieu des blancs et qui, en général, en gardent bon souvenir ; mais je fus sourd à ces prières et je continuai ma route vers Sikolo, où je fus rejoint par Fahmahra, qui avait gagné son procès. L’homme pris avait été relâché : après mûr examen, on avait reconnu qu’il était d’un village soumis ; quant aux femmes, il les ramenait ; elles appartenaient au village qui avait pillé les bœufs de Banamba et étaient par conséquent de bonne prise.
Sikolo est un village bambara. J’allai boire aux puits ; ils avaient douze mètres de profondeur et étaient en dehors du village. A l’Est de Sikolo on trouve le petit village de Kounama, habité par des Soninkés. Le frère de Fahmahra (frère à la mode du pays) y habitait ; il était venu pour le voir. A partir de Banamba, nous avions été en plaine, mais après Sikolo le terrain s’inclinait et nous descendions visiblement. L’horizon était très-étendu ; il devenait donc probable qu’entre le Niger et nous il n’y avait pas de montagnes.
Bientôt nous descendîmes sur un plateau inférieur de six mètres à celui sur lequel nous nous trouvions, et cela par un saut très-brusque ; une heure après, nous fîmes un second saut de même hauteur, et peu après nous passions le village de Dioni, où les puits n’avaient qu’un mètre et demi de profondeur. C’était un village bambara. Sans nous y arrêter, nous continuâmes à marcher et, à cinq heures dix minutes, nous campions à Kéréwané, village soninké. Nous nous installâmes le long du tata. Les puits étaient à l’intérieur du village ; ils avaient deux mètres et demi de profondeur, l’extérieur était fort sale. A quelques pas de notre campement était un goupouilli assez vaste.
Par prudence nous avions dû aller camper sous les murs du village. Le seul souper qu’on m’envoya fut une calebasse de lait aigre. J’étais déjà malade de fatigue, je ne me soutenais que par la volonté, et cette nuit fut une nouvelle épreuve. Les chiens hurlèrent tout le temps, et au petit jour, dans le goupouilli, on alluma de grands feux, à la lueur desquels l’école des enfants commença. Quand on sait ce que c’est qu’une école musulmane, on comprend qu’il n’y pas moyen de dormir. Une quarantaine d’enfants récitent, en lisant à voix haute et d’un ton nasillard, de l’arabe que leur marabout a écrit sur une planchette. Cela n’est pas fait pour bercer. J’étais littéralement épuisé au jour, mais j’avais enfin la certitude d’arriver le soir au Niger, et cette pensée me soutenait.
22 février 1864.
A six heures vingt minutes je repartais ; à sept heures nous passions une ruine, à sept heures trente-cinq, un petit village nommé Bassabougou, où nous nous arrêtâmes cinq minutes, et nous continuâmes vers Bokhola. Nous marchions avec précaution, des cavaliers partaient en éclaireurs. Fahmahra, craignant une attaque, m’avait demandé de la poudre ; nous ne nous éloignions pas les uns des autres. En approchant de Bokhola, dès qu’on découvrit le village, on vit battre le tamtam de guerre. Quelques hommes, en armes et en costume de guerre, parés de leurs gris-gris, étaient près du tabala, dehors, à côté de la porte du village. On nous recevait en branle-bas de combat. Ce fait suffisait à peindre la disposition des esprits. Nos avant-gardes leur crièrent : _« Kanaké ! kanaké ! »_ (Ce n’est pas bien !) et, comme nous continuions à avancer en file, ils virent qu’ils s’étaient trompés et que nous ne venions pas les attaquer. Néanmoins, si le tamtam cessa de battre, ils ne nous reçurent pas sans défiance, et c’est à peine s’ils voulurent nous donner à boire. Leur armement ne me paraissait pas bien terrible ; ils avaient, outre quelques lances, trois ou quatre mauvais fusils près desquels étaient des morceaux de bois enflammés pour mettre le feu à la poudre, les batteries ne fonctionnant plus ; c’est tout ce que je vis. Nous continuâmes et allâmes camper à Morébougou pour déjeuner.
C’était un village bambara, remarquable par un doubalel (arbre magnifique, sorte de liane à racines prenantes, toujours vert) de la plus grande beauté ; son panache, immense dôme de verdure, était soutenu par une cinquantaine de colonnes formées par les racines descendant du tronc primitif. Ce fut sur la plate-forme dont on l’avait entouré que nous nous installâmes entre ces colonnes. Les puits avaient huit brasses et demie de profondeur.
L’accueil du village fut froid sans être hostile. Ils paraissaient nous craindre et nous dirent que Yamina venait de se révolter ; mais je ne les crus pas, et cependant il y avait quelque chose de vrai, car, ainsi que je l’appris plus tard, la révolte avait été imminente. Après un court repos, pendant lequel nous mangeâmes à la hâte, nous reprîmes notre route sous une chaleur accablante. La plaine était unie devant nous. Je cherchais à apercevoir le fleuve, mais je ne voyais qu’une colline dans le lointain et une autre sur notre droite ; enfin, vers trois heures et demie, on distingua, au milieu d’une rare végétation, quelques palmiers, une tour ogivale, puis des murailles : c’était Yamina, le second marché de Ségou. Nous tournâmes la ville et, à quatre heures, nous étions sur la berge du Niger. Un immense banc de sable s’étendait devant la ville. Au pied de la berge de nombreuses pirogues étaient à sec ; sur des piquets, des filets en très-grande quantité ; de l’autre côté de l’eau, un pareil banc de sable et une berge très- éloignée, voilà ce qui me frappa tout d’abord. Je m’étais attendu, d’après Mongo Park, à une nappe immense d’eau. Le Niger aux hautes eaux mesure plus de deux mille mètres de large ; et maintenant, resserré entre les deux berges de sable, il n’avait guère que six cents mètres. Je fus désappointé : sur le premier moment, je ne fis pas la réflexion que Mongo Park, aussi bien à son premier qu’à son second voyage, ne vit le fleuve qu’en plein hivernage, et, je le répète, mon cœur battit moins que je ne l’avais prévu, l’émotion fut moins grande, parce que le spectacle était moins imposant. Cependant j’avais réalisé ce vœu du gouverneur, qui me disait : « Et, si vous arriviez jusqu’au Niger, le seul fait d’avoir vu ce fleuve vous créerait de suite une position hors ligne. » Avec des ressources bien faibles, j’avais réussi où tant d’autres depuis Mongo Park avaient échoué, et j’arrivais au grand fleuve sans avoir perdu un seul homme, presque sans avoir diminué mes ressources en marchandises. Allais-je pouvoir terminer ma mission avec un aussi plein succès ? Descendrais-je le fleuve ou reviendrais-je par Bamakou rejoindre Kita, en complétant ainsi la première route que j’avais suivie ? Il ne fallait pour cela qu’une armée, et le pays étant révolté, il était de l’intérêt d’Ahmadou de l’expédier. Je partirais avec elle. Non ! Rêves, châteaux en Espagne, vous me berciez, et je devais me relever, comme une bête prise au piége, entouré de tous côtés d’une barrière infranchissable. Je devais apprendre à compter avec la force d’inertie, les lenteurs, la mauvaise foi, la ruse des noirs. Je devais passer vingt-sept mois sur les bords de ce fleuve que j’avais tant désiré d’atteindre !
[Décoration]
CHAPITRE X.
Entrée à Yamina. — Nous sommes assaillis par la foule. — La maison de la fille d’Ali. — Sérinté. — Les Maures battus. — La maison de Sérinté. — Nous sommes assaillis par les Maures. — Position critique de Yamina. — Visite à Simbara Sacco. — Promenade au marché.
22 février 1864.
Après nous être rassasiés de la vue du grand fleuve, nous continuâmes à tourner la ville, longeant le rang de maisons qui fait face au fleuve. La berge, en cet endroit, est défendue, contre les empiétements du fleuve à chaque saison des pluies, par une espèce de quai irrégulier, bâti en mottes de terre glaise, au pied duquel on vient jeter les immondices et ordures des cases qui s’ouvrent par de petites portes sur cette berge et sur la plage de sable qui s’étend sur cette rive.
Nous rentrâmes en ville par une petite place où travaillait un forgeron, sous une échoppe construite de quatre piquets et de deux nattes grossières ; on nous fit alors arrêter, dans une encoignure, à la porte d’une maison que je pris d’abord pour une entrée de mosquée, tant elle était ornée de ces sculptures grossières en terre moulée qui sont un des cachets de l’architecture de ces pays : caractère emprunté aux Maures comme celui de tous les arts et de toutes les industries qu’ils possèdent.
Je sus, plus tard, que c’était la maison habitée jadis par une fille de l’ancien roi de Ségou, Ali, fils de Man-song.
Nous déchargeâmes les animaux, je fis entasser les bagages dans le coin, et je m’étendis sur mon morceau de matelas, exténué de fatigue. Le docteur en fit autant et nous attendîmes là une demi-heure, entourés d’une foule sans cesse grossissant, que nos hommes maintenaient à grand’peine, tant on se pressait et se poussait pour voir un blanc. Comme partout, les Maures étaient les plus empressés et les plus curieux, mais aussi les plus insupportables.
Notre position devenait intolérable, quand Fahmahra arriva, suivi d’un vieux noir, qui, tout d’abord, employa son autorité à faire asseoir la foule dont la muraille vivante menaçait de nous étouffer. Ce ne fut pas sans peine qu’il y parvint ; il criait : _Acigui ! acigui[58] !_ On s’asseyait, mais bientôt de nouveaux curieux arrivaient, et c’était à recommencer.
Après avoir échangé le bonjour avec nous, ce vieux noir, que je reconnus tout d’abord pour un Soninké, se mit à causer un instant avec Fahmahra et dit qu’il allait nous loger. Il entra avec moi dans cette maison habitée jadis par la fille des rois ; mais, bien que je fusse disposé à m’en contenter afin de faire cesser mon malaise, il ne la trouva pas convenable. Il est de fait que les toitures étaient effondrées, que les cases inhabitées servaient de lieux d’aisance publics, comme toutes les maisons désertes de la ville. Il n’y avait qu’une cour intérieure à peu près propre, et quelques personnes y avaient élu domicile. Or, avant tout, je désirais être seul. Il m’emmena alors chez lui. On rechargea les bagages, nous traversâmes la ville et nous arrivâmes à une porte simple, mais propre. C’était la maison de Sérinté, notre hôte, le vieillard en question.
Cette promenade que nous fîmes à travers la ville, suivis d’une foule compacte, que Fahmahra chassait à grands coups de corde, frappant sans plus de façon, et à ma grande joie, aussi bien sur les Maures que sur les enfants, ne manquait pas d’une certaine originalité. J’éprouvais un plaisir indicible à voir les orgueilleux Maures, pour lesquels un noir n’est jamais qu’un esclave, humiliés à leur tour, et je me prenais à penser que le jour approchait où les noirs, se relevant tout à coup de la léthargie dans laquelle ils sommeillent depuis des siècles, chasseraient ces dominateurs de leur frontière, changeraient leur rôle de victimes contre celui de conquérants et refouleraient dans le désert ces populations nomades qui n’auraient plus d’autre ressource que de se faire les courtiers de commerce du grand Sahara.
Malheureusement, je l’ai reconnu depuis, l’ascendant du Maure n’est pas près d’être ruiné dans l’esprit du noir, et la scène à laquelle j’assistais était un simple réveil d’un enfant en révolte, abusant de sa force du moment pour retomber le lendemain sous la férule de son maître.
Sans doute le jour viendra où les noirs auront une ère réparatrice. Il dépend de l’Europe d’en avancer l’heure, mais il s’en faut que cette heure soit sonnée, et ces malheureuses races, qui ont toutes nos sympathies, parce qu’au fond elles sont bonnes malgré tous leurs défauts, s’agitent encore dans les ténèbres de l’ignorance et de tous les préjugés que l’islamisme conquérant leur a inculqués.
La maison dans laquelle nous arrivions n’avait rien de remarquable à l’extérieur : à la porte, sous un petit hangar, se tenait une marchande qui vendait des arachides grillées, des haricots bambaras également grillés, et deux ou trois préparations locales, par exemple boules de couscous aggloméré avec du miel, du poivre et d’autres aromates du pays, préparation désignée sous le nom de Bouraquié ou Bouraka. On y fabriquait aussi ces momies (galettes de mil au beurre de karité), qui jouent un rôle considérable dans l’alimentation publique.
Sous la porte travaillait un cordonnier, le cordonnier du maître de la maison, c’est-à-dire son homme de confiance, son ami, son ouvrier en cuir, auquel, à un moment donné, on confiera la mission la plus délicate, mais qui appartient à une caste méprisée à l’égal des griots, à laquelle aucune femme ne voudra s’allier à moins qu’elle-même n’en fasse partie.
Un couloir sombre conduisait à deux cours intérieures habitées par les esclaves de la case, dont quelques-uns, esclaves de père en fils, nés dans la maison, faisaient pour ainsi dire partie intégrante de la famille ; sur la droite un petit couloir conduisait au gynécée, c’est-à- dire à une cour autour de laquelle étaient les cases des femmes de Sérinté. On nous logea tout au fond dans une cour étroite sur laquelle ouvraient cinq à six petites cases, dont les portes avaient presque la hauteur d’un homme, mais dont l’intérieur n’offrait guère que la place nécessaire pour mettre un lit.
On dégagea deux de ces cases pour nous et une pour Fahmahra, et l’on nous promit que nous serions seuls, que la foule n’entrerait pas, on nous dit que nous étions chez nous, et autres assurances analogues qui nous faisaient espérer le repos. Vaines paroles ! promesses faciles à faire, mais impossibles à exécuter !
En effet, en dépit des factionnaires qu’on plaça à l’entrée de la cour, j’avais à peine fini d’installer les bagages dans la case et de les mettre à l’abri, que notre maison était véritablement assaillie. Ce furent d’abord quelques chefs maures de caravanes, chérifs de Tichit ou de Oualata, et un du Touat même, plus insolent que les autres : ils avaient obtenu de Sérinté, par intimidation, de les laisser entrer et venaient m’accabler de questions. Je fus d’abord poli, puis je leur dis que je désirais me reposer, et comme cela ne produisait pas d’effet, je me couchai sur ma natte. Mais le chérif du Touat ne s’avisa-t-il pas de vouloir me faire réciter des prières musulmanes, me disant : _Goulou Bissimilahi Rhamane é Rahemani_[59]. Alors je perdis patience et ma réponse fut tellement énergique que je n’oserais pas la relater. Quoique musulmans pour la plupart, les hommes de mon escorte, qui ne pouvaient pas souffrir les Maures, en furent enchantés et se moquèrent d’eux, leur disant qu’ils perdaient leur temps avec les blancs.
Quant à moi, sentant que la patience me manquait de plus en plus, je rentrai dans ma case, et le Maure du Touat ayant voulu m’y suivre, je lui fermai, avec fureur, la porte sur la figure. Je crois qu’il comprit cette fois, car il se retira et ne revint point. Quant aux autres, peu à peu je m’en débarrassai plus facilement, car, n’ayant pas de ménagements à garder avec eux, je les aspergeais d’eau chaque fois qu’ils me tracassaient, et l’eau pour les Maures, c’est pire que le feu.
Je pus ainsi sortir de ma case et prendre un peu l’air dans la cour. Le soir, je reçus un cabri, deux poules, un peu de riz, et mes hommes eurent le repas national traditionnel, le lack lallo. Le lendemain, sur ma demande, on me procura un peu de lait frais, marchandise fort rare depuis que les Bambaras avaient enlevé les troupeaux et les avaient emmenés au Bélédougou.
Pour bien comprendre la position critique de la ville de Yamina, il faut savoir que cette ville de marchands qui, jusqu’alors, n’avait jamais eu de murailles et n’avait eu d’autre souci que son commerce, était en butte à toutes les misères. Depuis que Sansandig s’était révolté (et c’était dès maintenant un fait certain pour nous), tous les efforts des Bambaras tendaient à faire révolter Yamina, à y jeter des forces, pour couper ainsi à Ahmadou sa seule route d’approvisionnements, celle de Nioro, que nous avions suivie depuis Toumboula.
La population de la ville est toute de Soninkés, gens paisibles dont j’ai déjà esquissé les principaux traits de caractère ; et telle est leur horreur de la guerre, que lorsque l’armée conquérante d’El Hadj se présenta à Yamina désert et s’y établit, les chefs soninkés vinrent se rendre en disant : « Tu peux nous couper le cou, tu peux prendre nos richesses, nous te payerons l’impôt, nous te reconnaîtrons pour roi, nous ferons tout ce que tu voudras, tout, excepté la guerre. Nous, nos pères et les pères de nos pères ne l’avons jamais faite et nous ne la ferons pas. »
Fatale déclaration qui les livra, pieds et poings liés, aux pillages des talibés d’El Hadj, et plus tard, quand j’arrivai, à ceux de l’armée d’Ahmadou, qui vit à leurs dépens sans les défendre contre les Bambaras révoltés.
Les trois quarts de la ville sont inhabités, les maisons désertes tombent en ruine, leur toiture a servi à allumer les feux de bivouac de l’armée conquérante, et elle n’a pas été rétablie.
Aussi cette ville, où arrivaient et d’où partaient chaque jour des caravanes qui se dirigeaient sur Tichit, Bouré, Sierra-Leone, Kankan et Tengrela, cette ville, la rivale, l’émule de Sansandig, est aujourd’hui morne, triste, découragée, sans chef, en proie aux factions. On n’y vit pas, on y meurt de frayeur, et son spectacle, dont je m’étais fait une joie à l’avance, me combla de tristesse.
Lorsqu’on arrive à Yamina, on n’aperçoit, sur la plaine qui domine un peu les murailles, aucune espèce de culture, on ne voit rien qu’une herbe maigre et des broussailles qui témoignent de la lâcheté des habitants. Plus on approche, plus on est frappé de cette nudité, la ligne grise des murailles se dessine nue à l’horizon ; quelques masses la dominent, ce sont des espèces de minarets qui surmontent les mosquées, tours de forme ogivale et massives, auxquelles on monte quelquefois extérieurement par des morceaux de bois débordant la charpente et servant d’échelons çà et là. Des palmiers viennent par leur feuillage pittoresque, animer et rompre la monotonie de ce coup d’œil, mais, du reste, tout est mort ou meurt comme fait le commerce de plus en plus languissant de la ville.
Ah ! certes il est beau de fuir la guerre, autant que personne peut-être je l’ai en horreur ; mais quand dans un pays il n’y a pas de patriotisme, qu’il est composé de castes rivales et qui se haïssent, au jour du danger contre lequel rien ne protége, il faut absolument savoir abandonner ses principes de paix, défendre son indépendence ou périr. Yamina a presque péri ; se relèvera-t-elle ? Sansandig s’est révolté, a rompu avec les traditions et a sauvé jusqu’ici sa liberté ; elle survivra peut-être.
23 février 1864.
Le 23 février je m’éveillai un peu reposé et je m’occupai de me nettoyer. Ce n’était pas chose facile, et ce ne fut qu’après plusieurs lavages à l’eau chaude que je parvins à me débarrasser de la couche de crasse dont le voyage avait enduit tout mon corps, en dépit des soins journaliers hélas trop insuffisants.
Je me rappelle que je quittai mon paletot de route, que je remplaçai la chemise de flanelle par une chemise blanche, la seule que je possédasse, et quand je sortis de la case pour aller au marché tous mes hommes furent étonnés du changement que ce lavage venait d’apporter à ma personne. Ce n’était pas du luxe, certes, mais j’étais propre, mes vêtements n’étaient plus dans l’état où les avaient mis les branches d’épines, et l’amour-propre de mes noirs était flatté de ce que leur chef n’avait pas l’air d’un mendiant aux lieux où nous étions, dois-je dire, car si, même au cœur de l’été, je m’avisais de paraître avec ce costume qui les flattait, dans le plus petit salon en terre civilisée, on s’empresserait de me chasser ou de me refuser la porte.
Je me disposais à aller visiter le marché quand Sérinté, notre hôte, nous arrêta et me proposa d’aller faire visite au chef du village. Jusqu’alors j’avais considéré Sérinté comme étant ce chef ; mais dans ces pays, demandez à n’importe qui s’il est le premier, et jamais son amour-propre flatté ne lui permettra de dire non.
Nous partîmes donc, et, après nombre de détours dans des rues étroites et sur des places qui n’étaient que d’immenses trous dont on avait retiré la terre pour construire la ville et qui, maintenant, se remplissaient lentement avec les immondices, nous arrivâmes à une grande habitation assez propre. De case en couloir, de couloir en cour, et de cour en case, on nous fit entrer dans une grande maison, haute de 4 mètres, dont la toiture, comme toutes les autres, était en terrasse soutenue par des piliers de bois. C’est ce que, dans le pays, on nomme _bilour_ ou _bolérou_, case inhabitée, destinée aux palabres ou conversations, à prendre les repas, à s’abriter le jour du soleil, et la nuit servant au coucher des enfants et des esclaves non mariés.
La muraille nue était peinte en gris avec de la terre glaise et de la vase mélangée de bouse de vache.
Nous attendîmes là un quart d’heure l’arrivée de Simbara Sacco, vieux Soninké, chef de tous les Sacco. Les Sacco composent une famille de Soninkés. Ils sont très-répandus dans le pays et forment une grande partie de la population de Yamina. Nous échangeâmes quelques formules de politesse. Je lui dis que je venais voir Ahmadou, ce qui parut l’intéresser médiocrement, et nous nous retirâmes.
Je passai alors au marché, où la foule se précipita sur nos pas. C’était un jour de marché ordinaire, et, sous le rapport alimentaire, on était assez médiocrement fourni. A Yamina, comme dans toutes les grandes villes, le marché se tient tous les jours ; mais il y a un jour par semaine de grand marché, et ce jour-là, de la campagne et souvent de fort loin, on voit affluer le monde et les provisions. Acheteurs et vendeurs viennent en foule. Nous avons eu le spectacle, à Yamina, d’un de ces jours de commerce, et en songeant que la ville est ruinée, que les caravanes n’y arrivent que de loin en loin, nous avons pu nous faire une idée de ce que c’était à l’époque où mille chameaux venaient décharger le sel de Tichit, tandis que des centaines d’ânes arrivaient de Bouré avec trois ou quatre cents porteurs, partis souvent de Sierra- Leone avec leurs charges sur la tête.
Le marché est une grande place carrée autour de laquelle on a disposé, sans grande régularité, de petits hangars dont les cloisons sont, en général, en bois ou même en nattes, mais dont les toitures sont généralement recouvertes en pisé de manière à abriter à la fois du soleil et de la pluie.
Sous ces échoppes on voit un, deux et jusqu’à trois marchands assis sur des nattes, ayant devant eux, sur d’autres nattes ou pendus sur des cordes, les objets de leur commerce : sel, verroteries, étoffes, papier, soufre, pierres à fusil, anneaux de cuivre ou d’argent pour les oreilles, le nez, les doigts de pied ou de la main, colliers de ceinture, bandeaux de front tressés de petites perles, coton du pays tissé, depuis les étoffes les plus grossières jusqu’aux pagnes, boubous, burnous les plus fins.
Dans un coin, voici un barbier public qui manie, ma foi, fort adroitement des rasoirs, venus de Sierra-Leone, mais qu’il a détrempés au feu pour les affiler. Il rase la tête d’un enfant attaché sur le dos de sa mère et poussant des cris perçants ; mais, malgré tous ses mouvements, il ne le coupe pas. Du reste, pas de savon. De l’eau claire et voilà tout.
Un peu plus loin voici les raccommodeuses de calebasses fêlées ou percées par le fond. Puis, un marchand de sel qui, avec une espèce de très-petite herminette, casse méthodiquement son sel par morceaux gradués, ramasse jusqu’aux moindres miettes avec une cuiller faite de fer forgé dans le pays et dispose de petits, très-petits tas dont les prix varient de 5 cauris à 100, 200 ; la pierre entière, au moment où j’arrivais à Ségou, valait 20000 cauris, c’est-à-dire le prix d’un captif.
Nous arrivons aux boucheries. Ce n’est pas la partie la moins curieuse du marché, et en dépit de la foule qui nous serre, nous coudoie et se dédommage de la distance à laquelle on l’a tenue de notre case, nous allons voir un spectacle original. Les boucheries sont toutes du même côté du marché. Elles diffèrent peu des autres baraques, si ce n’est par des piquets munis de crochets naturels auxquels on suspend les morceaux de viande, et par les fours placés, soit sous le hangar, soit devant, et dans lesquels on fait griller jusqu’à des gigots entiers de bœuf. Ce sont des fours circulaires, en terre, sur lesquels sont placées des traverses en bois de cailcédra sur lesquelles on pose la viande à rôtir. On allume en dessous et la viande se cuit en se fumant.
Généralement le bœuf est tué à la boucherie au milieu du marché. Suivant l’usage musulman, après lui avoir attaché les jambes, on le couche tourné vers l’Est, et un marabout qui, pour cela, reçoit une part de viande, vient lui couper la gorge, en murmurant une invocation ou simplement le mot _Bissimilahi_. Quelques bouchers, après cela, soufflent le bœuf avec la bouche, mais c’est un raffinement auquel on ne se livre pas toujours au marché et presque jamais quand on tue ailleurs. Le bœuf est alors dépouillé de sa peau, sur laquelle on le dépèce. Le sang a été recueilli avec soin dans des calebasses ; ce qui a échappé glisse par une rigole, dans un trou qui est quelquefois garni d’un vase de terre où on ira le recueillir.
Rien ne se perd, ni les boyaux, qui vont servir à faire un boudin grossier, dans lequel on ne met pas le sang, mais bien des morceaux de tripes, ni la rate, qu’on va laisser sécher au soleil, ainsi que le mou, pour en faire, lorsqu’ils seront gâtés, l’assaisonnement du coulis du lack-lallo. Le sang sera bouilli et réduit en grumeaux. Dans cet état, on le débitera par petites mesures, soit pour être mangé tel quel, soit pour assaisonner une sauce quelconque. Enfin, le foie sera grillé et mangé sans autre préparation. Ces morceaux, qui se vendent cuits, sont ceux des pauvres. Au Sénégal, dans les villages du fleuve, nul ne mange du bœuf s’il ne l’a tué dans sa case ou chez ses parents ; là il y a déjà progrès, et quiconque a de l’argent, peut en manger selon ses moyens.
L’argent ici c’est le _cauri_ !
Le cauri, en yoloff, _petauw_, en peulh, _tiédé_, en bambara, _koulou_, est une coquille univalve des mers de l’Inde, qui sert dans une grande partie de l’Afrique de monnaie pour les transactions. Son taux ou sa valeur relative varie énormément suivant les localités et quelquefois à vingt lieues de distance.
Elle arrive à la côte d’Afrique par chargements de navire et sert au Dahomey à tous les achats des traitants qui, grâce à cela, réalisent d’immenses bénéfices, surtout sur le commerce de l’huile de palme. Dans le bas Niger elle a également sa valeur ; mais dès qu’on arrive à Libéria et qu’on remonte la côte, on n’en trouve plus trace qu’à titre d’ornements, comme dans certains costumes des Yolas de la Casamance et dans la coiffure des Peulhs. Ce n’est véritablement que dans le bassin du Niger, c’est-à-dire de Tombouctou au Nord, jusqu’à Kong au Sud, et du Bélédougou au lac Tchad, qu’elle a un cours bien régulier. Sa valeur sur les bords du haut Niger est d’à peu près 3 francs le mille ; mais quand je dis le mille, il faut s’entendre ; car les cauris ont une numération toute spéciale. On les compte par 10, et il semble tout d’abord que le système de numération soit décimal ; mais on compte 8 fois 10 = 100 ; 10 fois 100 = 1000, 10 fois 1000 = 10000 ; 8 fois 10000 = 100000 ; ce qui fait que 100000 (_oguinaïé temedere_ en peuhl) n’est en réalité que 64000, que 10000 (_oguinaïé sapo_) n’est que 8000 ; que 1000 (_guiné oguinaïé_) n’est que 800 et que le 100 n’est que 80 ; mais l’habitude fait qu’on arrive à compter assez rapidement, même dans ce système. Quant aux gens du pays, leur manière d’opérer est bien simple. Ils comptent par 5 cauris à la fois, qu’ils ramassent avec une dextérité et une promptitude qu’on n’acquiert qu’à la longue, et quand, en s’y prenant ainsi, ils ont compté 16 fois cinq, ils font un tas, c’est 100. Quand ils ont cinq de ces tas, ils les réunissent, en font cinq autres, réunissent le tout, c’est 1000.
Les commerçants et les femmes, pour éviter les erreurs, font d’abord ordinairement une masse de petis tas de 5 cauris et les réunissent par huit qui font un demi-cent ou _débé_ en bambara.
Outre cette monnaie ou monnaie courante, il y a une monnaie de convention qui est le captif. On fait un marché en captifs comme on le ferait chez nous avec toute monnaie. On discute par exemple les prix d’un cheval[60] ou d’un bœuf en captifs et fractions de captifs : ces fractions sont bien entendu payées en cauris. Le captif correspond à une valeur moyenne de 20000 cauris, bien qu’en réalité, lorsqu’il s’agit de l’achat d’un esclave, cette valeur varie suivant l’âge, le sexe, la beauté, la force, de 4000 à 40000 cauris, mais elle s’élève bien rarement au-dessus.
A toutes les boutiques du marché, nous avions vu compter des cauris aussi bien et aussi vite que possible ; il nous restait encore à voir un spectacle hideux : le bazar des esclaves. C’est une grande hutte entourée de barrières. Une centaine d’esclaves de tout âge et des deux sexes, depuis des vieillards jusqu’à des enfants en bas âge, s’y trouvaient, les uns aux fers, les autres libres, et une douzaine de marchands ou courtiers de commerce étaient là pour les vendre.
S’approchait-il un acheteur, aussitôt qu’il avait désigné celui ou celle qu’il voulait acheter, qui souvent était plongé dans le plus profond sommeil, le maître de l’esclave le faisait lever : si c’était un jeune enfant, on le mesurait pour savoir son âge, on visitait ses dents, on tâtait ses épaules. Ce sont les seuls esclaves que j’aie jamais vu vendre ; quant aux vieux ou plutôt aux vieilles (car, en général, les hommes faits sont rares sur les marchés, ayant presque toujours été tués au moment où on les fait prisonniers), on n’en veut pas, elles se vendent à vil prix, car on dit qu’il est impossible d’en venir à bout et de les empêcher de s’échapper.
Nous avons fait le tour du marché. Dans le milieu, se tenaient une quantité de femmes avec des calebasses, des paniers, vendant un peu de tout : du mil, du pain de singe, du maïs, du tamarin, des herbes, des niébes (haricots), des arachides, du couscous, du piment, etc., etc.
Il y avait aussi des marchandes de poisson qui vendent depuis le poisson frais jusqu’au poisson en décomposition, en passant par le poisson fumé. L’odeur infecte les environs ; mais leur étalage est toujours l’objet d’un grand concours de femmes, qui, trop pauvres pour se payer de la viande, achètent un peu de poisson gâté pour assaisonner la sauce de leur lack-lallo.
[Décoration]
[Note 58 : Asseyez-vous ! ou, assis !]
[Note 59 : Goulou Bissimilahi Rhamane é Rahemani — Dis, Au nom de Dieu grand et miséricordieux. Ce sont les premiers mots de la prière musulmane.]
[Note 60 : Un cheval vaut de deux à cinq captifs ; il en est qui valent jusqu’à sept et dix captifs, mais c’est l’exception. Un bœuf très-beau vaut un captif, mais d’ordinaire un demi-captif seulement.]
CHAPITRE XI.
Visite au chef des Somonos. — Le chanvre des Bambaras. — Les pirogues du Niger. — Traversée du fleuve. — Fraîcheur de l’eau. — La rive gauche un jour de marché. — Quelques costumes. — Vente de marchandises. — Un tour au marché. — Visite au vrai chef de Yamina. — Cadeaux intéressés du chef des piroguiers. — Départ de Yamina. — Navigation en pirogue. — Peu de profondeur des eaux. — Relâche à Fogni le 27 février. — Navigation sur le fleuve.
23 février 1864.
En rentrant dans la case, je m’aperçus qu’il fallait songer à nous nourrir, et que nous n’avions pas de cauris. Je déballai aussitôt quelques marchandises que je priai Fahmahra de vendre, en lui assurant un bénéfice. Je lui fixai quelques prix assez peu élevés, et j’allai me reposer. J’en avais grand besoin ; je m’étais cru vaillant et les courses de cette journée m’avaient excédé.
Le soir, je demandai à Sérinté de me procurer une pirogue pour traverser le fleuve, afin de me baigner à l’abri des importuns ; je voulais en même temps sonder le fleuve et prendre un croquis de la ville. Il me dit que ce serait facile.
En effet, le lendemain de grand matin, nous allâmes avec lui chez un nommé Bakary Kané, Soninké, chef des piroguiers de l’endroit, qui sont désignés sous le nom de _somonos_ qui signifie pêcheurs. En entrant dans sa maison, je fus surpris de traverser un grand magasin d’engins de pêche de toute espèce, fabriqués dans le pays. Il y avait là des filets en grosse corde à mailles de un décimètre de côté, d’autres, en corde moyenne, en coton gros, fin, des lignes, des hameçons d’Europe et aussi d’autres en fer du pays. Les grosses cordes sont faites d’une espèce de chanvre indigène que j’ai eu lieu de voir travailler plus tard. Les Yoloff l’appellent _bissab-bouki_ ou _bissab sauvage_[61] ; il pousse en abondance sur les bords du fleuve, et fournit un chanvre gris très- solide, qui résiste surtout dans l’eau, où les cordes en écorce de baobab se pourrissent très-vite.
Au moment où j’entrai, Bakary peignait une perruque de ce chanvre avec un véritable peigne en bois fait dans le pays.
C’était un grand noir à barbe blanche, d’une physionomie douce et souriante. Il me reçut très-bien, nous fit visiter sa maison et voir même ses femmes, qui, je dois le dire, n’étaient pas très-belles : à notre entrée elles se sauvèrent tout d’abord, mais elles ne tardèrent pas à revenir sans trop de frayeur. Il fit disposer sans retard une pirogue et vint nous accompagner lui-même de l’autre côté du fleuve.
Il est temps de faire connaissance avec ces tristes machines que sur le Niger on appelle des pirogues.
Celle où nous montâmes avait 10 mètres de long sur environ 1 de large ; elle était composée de deux grandes pièces de bois ou demi-pirogues réunies par le milieu bout à bout, et fixées par un transfilage en grosse corde, fait assez artistement ; quelques herbes ou de l’étoupe du pays calfeutrent les trous avec un peu de terre glaise. De plus, comme généralement ces deux morceaux principaux sont plus ou moins troués, on y met force pièces de bois fixées absolument de la même manière. Quelquefois on met aussi sur les fentes des planches fixées au moyen de clous en fer fabriqués dans le pays. La forme de cet ensemble de pièces et de morceaux est relevée légèrement aux deux extrémités, mais plus fortement dans le centre. A mesure que la pirogue vieillit, les liens du milieu se détendent et les extrémités plongent, comme cela se voit dans les vieux navires européens. L’eau les envahit plus facilement alors, et il faut constamment un ou deux hommes pour vider la pirogue pendant qu’on est en marche ou qu’on pêche. De plus, sur un fleuve aussi large que le Niger, quand il vient une forte brise, les lames ont quelquefois jusqu’à 1 mètre de haut, et alors les pirogues, surprises avant d’avoir pu relâcher, coulent en quelques instants.
Elles sont généralement construites en bois de cailcédra, qui, dans le pays, atteint de très-belles dimensions. Si on voulait se limiter aux parties saines, on tirerait de ces arbres de jolies pirogues dont on pourrait réduire le poids, et qui, même au point de vue de la charge, porteraient plus que ne font ces informes bateaux, si lourds, et qui, par routine, depuis les plus grands jusqu’aux plus petits, sont tous en deux pièces au moins.
Pour nous éviter de faire la traversée les pieds dans l’eau, on nous fit mettre dans le fond de la pirogue un gros paquet d’herbe à chanvre ; mais bien que je n’estime pas à plus de 600 mètres la largeur à traverser, nous n’étions pas de l’autre côté que déjà nous prenions un bain de pieds. Deux hommes poussaient sur le fond, tandis qu’avec un bambou de 4 à 6 mètres de long, un autre homme se tenait à l’arrière, debout, le pied appuyé sur une traverse et gouvernait ainsi en poussant de fond.
Nous avancions lentement. Dès que nous fûmes de l’autre côté, le docteur se mit à l’eau pendant que je dessinais un croquis de la ville et de la pirogue qui venait de nous faire traverser le fleuve. Quand j’eus fini, le docteur était déjà sorti de l’eau, qu’il avait trouvée très-froide, et c’est une remarque que mes noirs firent constamment pendant leur séjour, que l’eau du Niger est bien plus froide que celle du Sénégal. Nous nous rembarquâmes, et en quelques instants nous regagnâmes l’autre rive. J’observai la profondeur de l’eau d’après les bambous qui servent à pousser ; dans l’endroit le plus profond, devant Yamina, elle dépasse à peine 2 mètres.
La rive droite du fleuve est, comme celle de gauche, bordée d’un grand banc de sable fin, recouvert aux hautes eaux. La berge, située bien plus loin, était très-déboisée. Il régnait là une assez grande animation, car c’était jour de grand marché à Yamina, et des villages voisins on voyait arriver hommes et femmes, lourdement chargés, qui venaient traverser le fleuve pour aller vendre leurs produits.
En général, les femmes étaient proprement vêtues de pagnes. Les Bambaras vont la plupart nu-tête, quelques Peuhls aussi, surtout les jeunes filles. Certaines femmes aisées portaient un boubou absolument pareil à celui des hommes ; mais en grande majorité elles avaient les seins nus ou couverts d’un simple pagne jeté en écharpe. J’en remarquai un certain nombre qui avaient sur le front une espèce de collier ou diadème en perles de couleur artistement assemblées, de manière à former des dessins, comme chez nous les petites filles en font sur des ronds de serviettes ou sur des bourses en perles ; des anneaux d’or ou de cuivre aux oreilles et au nez, de l’ambre et de la verroterie au cou ; chez quelques-unes, des anneaux aux bras, à profusion, et chez d’autres une chaînette à la cheville. Quant aux hommes, leur costume était le même que partout dans ce pays ; seulement, chez quelques-uns on voyait apparaître le bonnet bambara jaune ou blanc, fait en coton. C’est un bonnet dans le genre de ceux des pêcheurs napolitains, mais orné de deux pointes, dont l’une est ramenée de côté sur le front et l’autre tombe derrière la tête. Le sac formé par le bonnet est utilisé pour loger une masse de choses, mais en particulier les _gourous_ ou noix de kolats, qu’un bon Bambara s’empresse de mâcher dès qu’il peut s’en procurer.
En rentrant à la maison, j’y trouvai foule, car Fahmahra avait commencé la vente et le bon marché attirait. Je n’avais cependant exposé que peu de choses ; mais les _grenats du Brésil_ et le _corail rond_ attiraient les Mauresques, et l’ambre no 1 et no 2 attirait tout le monde.
Je n’étais pas alors aussi fort en commerce que j’ai pu le devenir par la suite. J’avais acheté les marchandises en gros contre argent ; il me fallait revendre en détail contre cauris, dont à cette époque je ne connaissais pas bien la valeur. Il n’est pas étonnant que j’aie commis quelques erreurs. Une des plus préjudiciables fut de vendre une demi- filière d’ambre no 1 prix coûtant, et j’avais commencé à en faire autant pour le corail ; mais heureusement que les Mauresques sont très- disposées à marchander, et j’arrivai à temps pour arrêter une vente à perte.
Ce qui se vendait le mieux est ce qu’ils appellent en peuhl le _niayé_ ou la verroterie très-fine ; petites perles de toutes couleurs.
Je réalisai, dans les journées du 24 et du 25, 54000 cauris, qu’il me fallut compter ; or, pour un débutant c’est fort pénible ; on commet des erreurs, et il faut au moins un mois pour s’y faire et arriver à calculer un peu rapidement.
Je retournai ensuite au marché. C’est vers trois heures de l’après-midi qu’il est le plus animé. Il y avait foule et on s’étendait dans toutes les rues qui aboutissaient à la place. Il s’y trouvait une assez grande quantité de sel par plaques de 1m,20 de longueur sur 0m,40 de largeur et 0m,10 d’épaisseur. C’étaient des plaques moyennes, dont la valeur dépassait déjà 10000 cauris[62]. Il y avait aussi une espèce de sel terreux bien meilleur marché, que l’on emploie en le mettant dans de l’eau à laquelle il abandonne le sel et qu’on verse dans les aliments.
Dans quelques boutiques on vendait des étoffes anglaises. A part l’animation, le marché était le même que la veille, mais mieux fourni. J’y remarquai aussi du tabac en feuilles par gros paquets : on en vend encore de tout préparé pour priser, et les noirs en font une très-grande consommation. Une feuille de papier écolier commun, que je marchandai, me fut faite 50 cauris. Depuis, je l’ai vendue plus du double.
Le soir, on vint me dire que le chef du village arrivait de Ségou. Je ne pus m’empêcher de m’écrier : Ah ! çà, combien y en a-t-il donc ? Cependant cette fois c’était le véritable chef. Nous allâmes aussitôt lui rendre visite. Il nous reçut devant la porte de sa maison, sous un auvent entouré d’un petit mur de terre haut de un pied et sablé très- proprement à l’intérieur. Sa tenue était très-simple, mais empreinte d’une assez grande dignité. Il nous demanda des nouvelles de notre santé, nous souhaita la bienvenue, tant en son nom qu’en celui d’Ahmadou. Je lui dis alors que je désirais partir le surlendemain pour Ségou, qu’il me fallait deux pirogues pour mes bagages, et que mes animaux suivraient par terre dès qu’ils auraient été amenés de l’autre côté du fleuve. Seulement, ayant pu juger le matin de l’état des pirogues, j’insistai pour en avoir deux grandes et neuves. Je lui demandai qu’on y fît une tente en nattes pour me mettre à l’abri du soleil, qu’on y mît des cuisines en terre, comme celles qui servent à tout le pays.
Il promit le tout, me dit qu’il irait lui-même chercher deux pirogues qui ne feraient pas une goutte d’eau. Et nous le quittâmes sur ces belles promesses.
Le chef des Sacco, que nous avions été voir la veille, nous avait envoyé une jambe de bœuf et un panier de riz.
Le chef du village, nommé Ahmar ou Fahmahra, m’envoya le lendemain matin, et à son tour, des vivres ; en même temps il me fit demander à acheter un boubou de coton blanc, que je lui promis en cadeau. Il vint à la vente marchander deux bonnets rouges qu’il voulait pour 4000 cauris au lieu de 6000[63], prix très-médiocre pour le pays. Encore Ahmar, sur 4000 cauris, donnait une tamba sembé très-fine pour payement de 3000 et 1000 seulement en cauris. Ce n’était pas mon compte, je n’étais pas venu faire des achats, mais bien me procurer des ressources en cauris, et tout d’abord je refusai ; mais voyant qu’il y tenait, je lui offris un bonnet en cadeau. Il le refusa avec assez de délicatesse en apparence, mais en réalité parce qu’il craignait que cela ne fût rapporté à Ahmadou, qui eût pu lui en vouloir. Enfin, je fus obligé, sous peine de me fâcher, d’en passer par le marché qu’il proposait.
Le soir, le chef des pirogues m’envoya un magnifique poisson nommé au Sénégal le _capitaine_, peut-être parce que c’est le meilleur des poissons du fleuve. Les Bambaras le nomment _baporé_. Il avait joint à son présent une calebasse de beau riz.
Le docteur lui ayant fourni des remèdes, je considérai le cadeau comme un payement ; mais je ne tardai pas à reconnaître mon erreur, quand ce vieillard me fit dire par Sérinté qu’on devrait lui donner quelque chose, et surtout quand le lendemain il vint se plaindre à Fahmahra qu’on ne lui donnait rien. Ce dernier le reçut fort mal, et moi qui venais, une demi-heure auparavant, de lui donner un petit couteau, je fis la sourde oreille, d’autant mieux que la veille, sur un marché d’ambre, je lui avais fait grâce de 1000 cauris.
Le soir, je fis porter à Sérinté, en le remerciant des soins qu’il avait eus de nous, un bonnet de velours brodé ; mais il me fit dire qu’il aimerait mieux un boubou de coton blanc. Je le lui envoyai. Sans doute il avait espéré les deux, car il vint me demander en suppliant un bonnet de drap rouge. Je le lui donnai, sans me faire prier, car en somme ce brave homme nous avait logés et s’était fort occupé de nous.
26 février 1863.
J’avais demandé à partir le 26 au matin, on me l’avait promis. Néanmoins, vers huit heures, rien n’était prêt. Je pris alors Fahmahra, et avec Sérinté nous allâmes choisir deux pirogues ou plutôt les reconnaître. L’une était un peu plus grande que l’autre ; elles étaient, du reste, également percées et rapiécées toutes deux : je comptais dans la grande neuf morceaux. Mais épuisé, et tenant d’ailleurs à bien voir le fleuve, je préférai encore la perspective de faire route dans cette machine, qu’à celle d’une route par terre.
Du reste, il n’y avait pas la moindre cuisine, pas un séco, pas une natte pour abri. Je fis tout de suite acheter deux cuisines[64], deux charges de bois pour faire un plancher, sur lequel je mis une bonne couche de paille. Pendant ce temps, Fahmahra alla chez le chef prendre presque de force deux sécos remarquablement bien faits et comme je n’en avais pas vu jusque-là. Enfin, je fis embarquer les bagages, tandis que la moitié des hommes faisait traverser le fleuve aux animaux, et après pas mal d’allées et venues, après avoir dépensé 2000 cauris, je fus prêt à deux heures et demie. Je fis pousser et nous commençâmes à descendre avec le courant.
Toute la navigation, comme lorsque j’avais traversé le fleuve, se fait à la perche, et les fonds sont assez réduits pour que cela suffise le plus souvent. Dans quelques endroits seulement on perd fond quelques minutes ; le patron prend alors la pagaye et franchit ce passage le courant aidant. Ces pagayes sont en bois de cailcédra, la pelle est ovale, de 30 centimètres environ de haut sur 15 ou 20 de large.
Cette navigation, malgré un courant qui peut dans certains endroits resserrés atteindre deux nœuds, est lente, car les piroguiers ne travaillent qu’à la mode des noirs, c’est-à-dire cinq minutes de bon travail pour un quart d’heure de repos.
Chacune de nos pirogues avait reçu un patron et deux hommes à Yamina ; en outre, à chaque village on prenait un équipage qui se relayait ainsi de station en station. Cette opération exigeait une certaine perte de temps, surtout la nuit, où il faut aller réveiller les piroguiers dans les villages.
Ce service, tout mal fait qu’il était, avait été, me dit-on, organisé par El Hadj pour ses besoins. C’était un commencement d’ordre auquel je ne pouvais m’empêcher d’applaudir. Mais j’appris plus tard qu’en cela, comme en tout, les conquérants se parent des dépouilles des vaincus, et que ce service avait existé de tout temps depuis la création des somonos. Si j’applaudissais à ce système, je doute qu’il fût du goût des pêcheurs, car ils ne fournissaient en général à cette corvée que des vieillards épuisés ou des enfants trop jeunes.
Cependant, nous étions entassés tant bien que mal dans nos pirogues ; j’installai mon compas sur une de mes cantines, en le fixant avec 4 épingles pour empêcher ses déviations, et je commençai à relever la route.
Nous passâmes tout d’abord devant quelques villages qui sont sur la rive droite ; mais je ne les vis pas, car ils sont un peu dans l’intérieur ; je ne pus les relever. On me nomma Diétébabougou, Mamanabougou et Boko, villages sans importance d’ailleurs. Plus tard, vers quatre heures, nous passâmes devant le village de Faléna, que nous vîmes, situé sur la rive gauche, et après avoir longé une île, on nous arrêta vers cinq heures et demie sur la berge, en face de Fogni, grand village où nous devions passer la nuit ; un grand banc s’étend devant ce village, et nous n’y parvînmes pas sans nous échouer. J’ai lieu de penser que nous n’étions pas dans la partie la plus profonde du chenal ; car, plus tard, ayant eu l’occasion, à la saison la plus sèche, au moment des basses eaux, de franchir les gués du fleuve réputés pour avoir le moins d’eau, j’en ai toujours vu au moins 0m,50 dans le chenal, et notre pirogue certes ne calait pas cela.
Quoi qu’il en soit, notre désillusion fut profonde en constatant que dès le 26 février, le fleuve n’était plus navigable pour le plus petit bateau à vapeur. Toutefois, des renseignements que je pris immédiatement il résultait que de Manabougou à Tombouctou toute l’année les pirogues circulaient, et comme quelques-unes calent autant d’eau que pourrait le faire un chaland de vingt tonneaux, il s’ensuit que le cabotage en chaland est possible en toute saison.
A Fogni on changea les piroguiers, et le soir le chef du village envoya le lack-lallo aux hommes, et à moi un peu de lait, donné, ainsi qu’un régime de rones, à la réquisition de Fahmahra. Malgré ce renfort, notre souper fut triste, car nous manquions de bois ; nous fîmes un feu de paille, et le lait, qui était du matin, tourna. Il nous fallut cependant nous en contenter, et dès que je sus que le convoi de mes animaux était rentré dans le village, je m’endormis du sommeil le plus confiant, sur la plage, ne me doutant guère que le village où nous passions ainsi était à la veille de disparaître.
Je me réveillai à quatre heures ; j’avais voulu partir un peu plus tôt, avec le clair de lune, qui m’était indispensable pour noter ma route, puisque je n’avais pas de fanal (le nôtre étant brisé depuis bien longtemps), mais la fatigue avait eu le dessus, et personne ne s’était réveillé. Il fallut recharger les bagages que j’avais fait déposer sur la berge, de crainte que les pirogues ne se remplissent d’eau, et cette précaution ne fut que trop justifiée ; car au jour elles étaient aussi pleines que possible, et sans la précaution qu’on avait eue de les échouer, on les eût trouvées au fond. En somme, nous ne fûmes en route que vers cinq heures et demie.
[Décoration]
[Note 61 : Cette herbe s’appelle _N’da-dou_ en bambara.]
[Note 62 : Par la suite, le sel étant devenu rare, ces mêmes plaques ont valu jusqu’à 60000 cauris, c’est-à-dire trois captifs.]
[Note 63 : 3000 chaque. Ils coûtaient 2 fr. 50 c. à Saint-Louis, soit 9 francs pour 2 fr. 50 c. Bénéfice, 300 pour 100.]
[Note 64 : Ces cuisines sont des sortes d’écuelles de terre dans lesquelles on allume le feu ; trois massifs en terre servent à poser les vases qu’on veut faire chauffer.]
CHAPITRE XII.
Le 27 février. — Navigation sur le fleuve de Tamani à Ségou Sikoro. — Aspect de la ville. — Notre entrée. — Arrivée chez Ahmadou : sa demeure. — Ahmadou. — Premier palabre. — Nous traversons la ville. — Arrivée chez Samba N’diaye.
27 février 1864.
Le 27 février, nous naviguâmes toute la journée. Tantôt le lit du fleuve était encombré par d’immenses bancs de sable, tantôt il était coupé par des îles qui diminuaient la largeur au profit du fond. Ces îles, dont quelques-unes avaient un sol assez élevé pour n’être pas entièrement couvert aux hautes eaux, étaient en général boisées. D’instants en instants nous passions devant des villages situés pour la plupart sur la rive gauche ; presque tous étaient habités et bâtis au bord même du fleuve, tandis que, sur l’autre rive, les inondations périodiques forcent à s’établir sur une berge intérieure à l’abri des débordements.
Vers sept heures, nous relâchâmes à Tamani, village de Soninkés, pour y chercher du bois pour la cuisine. Ce fut en vain. Nous ne trouvâmes rien si ce n’est une grande quantité de _moules nacrées_, qui, si jamais le fleuve devenait une voie commerciale, constitueraient un petit commerce, mais qui, pour le moment, ne servent même pas à faire de la chaux et ne sont utilisées que comme nourriture, pour l’animal, fort mauvais d’ailleurs, qu’elles renferment, et aussi pour faire des cuillers aux enfants.
De Tamani, nous allâmes relâcher à Mignon, grand village où j’achetai trois calebasses de lait pour 400 cauris. C’était du lait aigre dont on avait retiré le beurre, mais c’est une nourriture que les noirs aiment beaucoup ; ils en purent prendre _plein leur ventre_, selon leur expression, en y trempant du couscous.
Un peu plus tard, nous nous arrêtâmes à une île pour ramasser un peu de bois sec pour la cuisine. J’avais fait tuer la veille un cabri, mes hommes le firent cuire, et quand tout fut prêt, ils invitèrent les piroguiers ; mais l’un d’eux ne s’avisa-t il pas de refuser, en disant que cette viande avait été tuée par des gens qu’il ne connaissait pas et qu’il ne voulait pas manger avec des _keffirs_[65] ? C’était la première fois, depuis le commencement du voyage, qu’on nous appliquait cette épithète, la plus grosse insulte que puisse proférer un musulman. Mes hommes prirent assez mal la chose ; mais Fahmahra s’interposa de suite et rappela aux piroguiers qu’ils étaient, eux, de vrais keffirs jusqu’au moment où El Hadj était venu, et que ce n’était pas à ceux qui avaient mangé du cheval crevé de venir faire les difficiles ; comme dernier argument il leur dit que, si pareille chose se renouvelait, il le dirait à Ahmadou, qui le leur ferait payer en coups de corde. Cela termina la scène immédiatement.
Peu après ce petit incident, nous rencontrâmes des pêcheurs qui jetaient leurs seines sur un grand banc de sable. Ils nous firent cadeau, ou plutôt à Fahmahra, de deux beaux _capitaines_.
Il était alors une heure après midi ; une demi-heure après nous passâmes devant Say, village visité par Mongo Park, dont il ne reste presque que des ruines. Nous franchîmes ensuite plusieurs autres villages que je notai avec soin, et vers cinq heures et demie, à ma demande répétée, nous allâmes relâcher pour la nuit au village de Sama Bambara. Le soleil baissait. Sans tente dans la pirogue, nous avions souffert d’une chaleur étouffante qui me rappelait que Mongo Park signale le même fait[66]. Je voulais à tout prix me reposer. J’étais sûr d’ailleurs d’arriver à Ségou Sikoro le lendemain, c’était tout ce qu’il me fallait.
Fahmahra était visiblement mécontent ; il voulait continuer jusqu’à Somono Bougou, qu’on apercevait à l’horizon sur l’autre rive et où mes hommes devaient aller avec les animaux. Mais sa véritable raison, qu’il n’exprimait qu’avec grande réserve, c’était qu’il n’avait pas confiance dans ce village.
Sama est un immense village, ou plutôt ce sont trois villages qui, situés à petite distance, portent les noms de Sama Marca ou Soninké, Sama Bambara, Sama Boso ou Somonos, dont les noms indiquent suffisamment les différentes populations. Le premier avait été détruit depuis six mois par Ahmadou, et il paraît que les autres menaçaient de se révolter. Néanmoins, je tins bon et je me couchai jusqu’à minuit. Pendant ce temps, Bakary Guëye veillait.
28 février 1864.
A deux heures je fis le branle-bas et on se remit en marche à deux heures quarante-deux minutes.
A quatre heures vingt minutes, nous étions à Somono Bougou, où l’on changea de canotiers ; je fis dire à Mamboye, qui était chef du convoi d’animaux, de se mettre en chemin ; nous passâmes alors devant trois villages, situés sur la rive gauche du fleuve : on les apercevait un peu dans l’intérieur ; ce sont : Kamalé, Baïo, Serablé. Vers six heures trois quarts nous arrivâmes à Dougou Kounan : dès lors, on nous dit que nous étions à Ségou.
Depuis le jour, les berges du fleuve présentaient une plus grande animation que la veille. Les troupeaux tachés de noir et de blanc apparaissaient sur les bords ; les silhouettes des noirs pasteurs se dessinaient grandes, élancées. Dans quelques endroits, ils traversaient pour aller faire paître leurs troupeaux. Sur la rive droite, on voyait, de distance en distance, des files d’hommes, de femmes, portant des calebasses, quelquefois un ou plusieurs cavaliers marchant paisiblement. Ce mouvement et quelques arbres plantés sur la berge même contrastaient avec le calme et la presque nudité du pays traversé la veille. Enfin, à sept heures vingt minutes, nous passâmes par le travers de Faracco, grand village de sofas d’Ahmadou, situé sur la rive gauche, et très-peu de temps après nous fûmes à Ségou-Koro (le vieux Ségou), situé sur la rive droite et presque en face de beaux groupes d’arbres. Les restes d’un palais en terre très-ornementé, dont les façades en ruines sont encore debout, frappent tout d’abord les yeux au milieu des murailles à demi écroulées et désertes. Nous ne nous y arrêtâmes que le temps nécessaire pour acheter un peu de lait, du beurre et du bois, à un petit marché, situé sous un arbre, et nous continuâmes à descendre le fleuve.
A neuf heures cinq minutes, nous passâmes devant un village désert et en ruine, Bassala-Bougou ; dix minutes après, et toujours sur la rive droite, nous arrivâmes à Ségou-Bougou, ou village en paille de Ségou (Lougans de Ségou) ; presque en face, sur l’autre rive, on apercevait Kala-Bougou. Nous changeâmes de canotiers. La foule s’amoncelait, de nombreux cavaliers passaient sur la plage, quelques-uns lancés au grand galop. Nous en rencontrâmes un groupe plus nombreux qui prenait le chemin de Yamina ; ainsi que nous l’apprîmes plus tard, c’était un chef qui allait à Nioro chercher du monde pour renforcer l’armée d’Ahmadou. Nous défilions lentement le long des rives bordées de monde ; le bruit de notre arrivée se répandait.
A dix heures huit minutes, nous arrivions à Ségou-Coura (le nouveau Ségou), et une demi-heure après, nous débarquions Fahmahra un peu avant Ségou-Sikoro, ou plutôt dans un de ses faubourgs, village en paille désigné sous le nom de _goupouilli_. Dès lors, plus de trace de Ségou sur l’autre rive, et ce n’était pas mon moindre étonnement ; car comment expliquer ce qu’on trouve dans toutes les traductions du voyage de Mongo Park relativement à l’existence de quatre Ségou, deux sur chaque rive du fleuve ? N’en faut-il pas conclure, qu’arrivé à Faracco ou Kala-Bougou, sur la rive gauche, et voyant en face de lui, sur la rive droite, Ségou- Bougou et Ségou-Koro, il aura supposé que ces quatre villages portaient le même nom ? Cela me semble d’autant plus probable qu’il parle des hautes tours du palais du roi, et que, à l’exception d’une maison dont on voit encore les ruines à Ségou-Sikoro, et qui était le palais d’Ali, on m’a dit qu’il n’y avait là aucune maison à un étage, au moment de la conquête, tandis qu’à Ségou-Koro, il y avait au moins deux palais, aujourd’hui en ruines, mais dont les murailles font foi de la hauteur qu’ils avaient à cette époque.
Quoi qu’il en soit, tout en me creusant la tête pour trouver le mot de cette énigme, je demandai, pour ne pas être assailli par une foule sans cesse grossissante, que l’on me fît traverser le fleuve jusqu’au retour de Fahmahra, qui se rendait chez Ahmadou, pour annoncer mon arrivée et prendre ses ordres. On me transporta donc sur la plage de sable qui s’étend en face de Ségou-Sikoro et un peu à l’Est. Je me baignai et me nettoyai un peu. De là, nous apercevions Ségou-Sikoro en entier. Sa haute muraille grise, élevée sur le bord même de la berge, dominait une plage rocheuse littéralement couverte de population. Il y avait là des femmes, en quantité, se baignant, lavant, puisant de l’eau dans des calebasses ; les unes s’en allaient isolément, les autres en file et en ordre, conduites par un chef de captifs ; mais ce qui frappait le plus, c’était le bruit de tout ce monde que nous entendions à travers le fleuve et une animation que je n’avais jamais vue depuis mon départ de Saint-Louis et à laquelle on peut à peine, dans cette ville, comparer le quai de la Pointe du Nord, lorsque les laveuses y viennent en foule.
Nous attendîmes assez longtemps : vers deux heures, Fahmahra revint. Il nous fit signe, et nous retraversâmes aussitôt pour accoster presque au milieu de la ville, sur le banc de roches. Il entra dans notre pirogue, accompagné d’un noir, qui nous souhaita le bonjour en bon français. Cet homme était habillé en musulman ; mais sous son turban, sa physionomie intelligente d’ailleurs, avait une expression indéfinissable, qui fit que je n’hésitai pas à accepter cette version que c’était un ancien maçon de Saint-Louis. Son nom contribua à m’induire en erreur. Il s’appelait Samba N’diaye et les N’diayes sont des Yoloffs. Il parlait bien le français et on voyait qu’il avait dû le mieux parler encore. Il nous dit que c’était chez lui que nous allions loger. Je demandai qu’on m’y conduisît sans retard, disant qu’après j’irais faire ma visite au roi. Mais il insista ainsi que Fahmahra pour que je commençasse par cette dernière démarche, disant qu’Ahmadou m’attendait.
Alors, nous nous mîmes en route à travers une foule plus nombreuse que je n’en avais jamais vu, pendant ce voyage. Un peloton de gardes armés qui nous accompagnait la maintenait à grand’peine à coups de fouets de cuir.
Nous gravîmes ainsi la berge, au milieu d’une poussière aveuglante, causée par ce grand remuement d’hommes et de femmes, et nous franchîmes la porte des murailles, que j’appellerai porte de Sonkoutou, en souvenir d’un personnage que je ferai connaître et qui demeurait à côté.
Ces portes sont doubles comme celles d’un fort, et entre les deux, il existe un véritable corps de garde fortifié, percé de meurtrières, et de mâchicoulis.
Les portes elles-mêmes, assez larges et hautes pour laisser passer un cavalier, sont en cailcédra d’un seul morceau ou de deux au plus.
Elles ferment sur un châssis du même bois, au moyen de clefs en bois très-fortes. Chaque soir, au coucher du soleil, les sept portes sont fermées et une seule reste ouverte pour le passage des esclaves apportant le lait, jusqu’à une heure assez avancée de la nuit.
Après quelques minutes de chemin, dans des rues assez étroites, sinueuses et encombrées de monde, nous arrivâmes sur une place où, à gauche, nous vîmes une maison ornementée, et en face de nous, une fortification véritable de six mètres de haut, avec des tours aux angles et sur le milieu des fronts. C’était le palais d’Ahmadou.
Nous n’avions pas le temps de faire de grandes remarques, car nous arrivions à la porte ballottés par la foule ; mais là, nous passâmes seuls, car la garde qui ne plaisante pas, arrêta tout net cette multitude.
Cependant, il y a dans cette garde des enfants armés qui ne seraient pas capables de résister ; mais déjà, l’on sait que ce sont des factionnaires, et de fiers Toucouleurs s’arrêtent devant un esclave bambara qui a une consigne et la fera respecter bon gré malgré.
Au Sénégal, nous n’avons rien de comparable chez les noirs.
A peu de distance de cette porte on en rencontre une autre semblable ; on est alors dans une espèce d’antichambre sombre très-grande, très- haute, dont la toiture est soutenue par d’énormes piliers en terre ou en cailcédra. Les murailles ont 2m,50 d’épaisseur à la base ; dans les coins, on voit les lits en bambous de la garde, et des fusils, sur des crochets dans différents endroits ; de tous côtés des factionnaires armés.
De là, en montant deux marches, nous franchissons une porte et nous entrons dans la cour du tata ou de l’enceinte fortifiée. C’est au milieu qu’est située la maison d’Ahmadou, qui ne se révèle par rien. Une petite muraille basse que dominent des toits en paille, des gourbis devant une porte basse en terre, et voilà tout.
C’est, du reste, assez sale et cela contraste avec la fortification. Un rang de meurtrières est placé à 4m,50 d’élévation ; elles sont très- régulièrement faites à l’instar de celles de nos forts. Celles qui sont exposées aux vents d’Est et aux pluies violentes des tornades, étaient garanties de la dégradation par des paillassons. En dehors, ces ouvertures sont masquées par une mince couche de terre. En cas de siége, il y aurait place pour deux mille défenseurs sur les quatre côtés. La banquette, fort élevée, nécessairement, n’est que le toit d’une galerie qui fait le tour des murailles, permettant de fusiller l’ennemi dans la place, s’il y entrait par-dessus les murailles. Cette galerie a son accès dans le corps de garde d’entrée et dans les tours des angles. En somme, c’est tellement construit, que sans canon je mets en fait, qu’à moins d’une mine ou d’un chemin souterrain, il serait bien difficile de s’en emparer, même pour des troupes régulières.
Mais si nous eûmes plus tard le loisir d’étudier tout cela, pour le moment, nous ne pûmes qu’y jeter un coup d’œil, car on nous fit tout de suite franchir la porte, puis un corridor, et nous arrivâmes dans une cour où, sous une varandah en paille, se tenait Ahmadou, entouré d’un petit nombre d’intimes, tous gens influents du pays. Il était assis sur une peau de chèvre, placée sur du sable fin ; les autres personnes de son entourage étaient tout simplement sur le sable. Une garde d’une cinquantaine d’esclaves était rangée des deux côtés. Ces soldats étaient debout, armés, tenant leur fusil dans toutes les positions imaginables et habillés de tous les costumes possibles. Ils se tenaient sur deux rangs, formant l’éventail. Je m’avançai en saluant le roi à la française et je lui donnai la main, lui disant en français : Bonjour !
Le docteur et Samba Yoro qui me servait d’interprète en firent autant. On nous apporta pour nous asseoir, un _tara_ ou lit en bambous d’un pied et demi de haut et recouvert d’un _dampé_ (couverture de coton).
Dès que le silence fut établi, Ahmadou me demanda en peuhl des nouvelles de ma santé et me souhaita la bienvenue. Puis il me demanda des nouvelles de Saint-Louis. Je répondis assez sobrement, me plaignant de n’avoir pu effectuer ma route par le Bélédougou. Je demandai alors des nouvelles d’El Hadj et s’il était toujours à Hamdallahi. On me dit qu’il allait bien, qu’il était toujours en cet endroit. J’ajoutai : « Pourrai- je aller le voir ? » A cette question, Ahmadou répondit : « Quand nous aurons causé. » Je lui remis alors la lettre du gouverneur, il l’ouvrit et la parcourut. Elle était en arabe et en français. Je crus voir sur sa figure un air d’embarras. Je craignais qu’il ne la comprît pas, c’est-à- dire qu’il ne sût pas l’arabe et je lui proposai de la lui faire traduire en peuhl sur le texte français. Il accepta. Je lus alors, phrase par phrase, en français ; Samba Yoro répétait en yoloff et Samba N’diaye en toucouleur.
La séance fut levée sur la demande que je fis de traiter le plus tôt possible les affaires sérieuses, pour lesquelles j’étais venu le voir. Pour réponse, Ahmadou ordonna de nous conduire à notre logement afin que nous pussions nous reposer.
A première vue j’avais donné à Ahmadou dix-neuf ou vingt ans, en réalité, il en avait trente ; assis, il paraissait petit ; il est plutôt grand, et il est bien fait. Sa figure est très-douce, son regard calme, il a l’air intelligent.
Il bégaye un peu en parlant, mais il parle bas et très-doucement. Il a l’œil grand, le profil du nez droit, les narines peu développées. Son front est haut et assez large. Ce qu’il a de plus laid, c’est sa bouche dont les lèvres sont un peu retroussées, ce qui, avec le menton fuyant, est un trait de la race nègre. La couleur de sa peau se rapproche de celle du bronze ; elle est plutôt rouge que noire.
Il était coiffé d’un bonnet bleu, de cette étoffe de coton désignée sous le nom de _roum_ (rouennerie ou étoffe de Strasbourg) ; un boubou très- flottant de même étoffe était posé par-dessus un autre _turkey_ de coton blanc très-fin. Son _guiba_ ou la poche de devant de son boubou était très-vaste.
Il tenait à la main un chapelet, dont il défilait les grains en marmottant pendant les intervalles de la conversation. Devant lui, sur sa peau de chèvre, étaient posés un livre arabe et ses sandales ainsi que son sabre.
De tous les gens placés là, nous étions les seuls qui eussions conservé nos chaussures.
Nous sortîmes du tata par où nous étions entrés, et nous nous dirigeâmes vers notre demeure, accompagnés par une garde de sofas d’Ahmadou, armés de fusils et munis de fouets dont ils se servaient énergiquement pour écarter la foule. Heureux d’avoir à frapper, ils poussaient le zèle jusqu’à frapper les femmes qui, de chez elles, nous regardaient passer.
Nous suivîmes une rue large qui passe entre la mosquée et la maison d’El Hadj, tata presque aussi fort que celui de son fils, plus grand d’ailleurs, mais moins régulier. C’est là que sont ses femmes, ses esclaves et entre autres les princesses des familles royales de Ségou et du Macina qu’il y a enfermés.
C’est également là que sont ses magasins, sa fortune, me dit Samba N’diaye, magasins très-importants et qui jouent un rôle politique considérable à Ségou, tant par leur importance véritable que par celle qu’on leur prête. Le sommet de la muraille du tata d’El Hadj est presque partout garni de piquets de bois dur, mis là dans la construction et destinés à remplir l’office des morceaux de bouteilles dont on garnit chez nous le haut des murs. Cela peint assez la défiance du maître envers les huit cents femmes qu’il détient là. Samba N’diaye, en me racontant cela, chemin faisant, m’apprit aussi qu’il était le gardien de cette riche maison, et que seul avec Ahmadou, il avait le droit d’entrer chez les femmes.
Un peu plus loin, nous trouvâmes une place, sorte de rond-point où se tenait un petit marché[67] à l’ombre de ces beaux arbres dont j’ai déjà parlé, les _doubalels_ : ce serait un joli endroit si, à quelques pas n’était un de ces immenses trous creusés pour en retirer la terre nécessaire aux constructions, trous qui se changent en marais profonds à l’époque des hautes crues, et en foyers d’infection, et déversoirs d’immondices à la saison sèche. A partir de ce point la rue moins large s’inclina un peu sur la droite, et presque à l’extrémité occidentale du village, nous entrâmes dans une ruelle sinueuse qui nous conduisit à la maison de Samba N’diaye.
[Décoration]
[Note 65 : _Keffir_, idolâtre, infidèle à la religion musulmane.]
[Note 66 : I never felt so hot a day ; there was sensible heat sufficient to have rosted a sirloin. (MONGO PARK, _Last mission in Africa_.)]
[Note 67 : Cet endroit s’appelle _Doubalel Coro_ (le vieux Doubalel).]
CHAPITRE XIII.
La maison de Samba N’diaye. — Je trouve à Ségou les courriers du gouverneur logés chez San Farba. — Hospitalité d’Ahmadou. — Je reçois des visites. — Sonkoutou. — Le vieil Abdoul. — Chérif Mahmodou et ses voyages. — Les ministres d’Ahmadou. — Sidy Abdallah, Mohamed Bobo et Oulibo.
28 février 1864.
La maison de Samba N’diaye, construite de la même manière que les autres maisons du pays, quoique un peu plus haute, est une série de cases en rez-de chaussée d’environ trois mètres de haut, toutes bâties en terre avec une espèce de charpente grossière en bois dur et une terrasse. C’est, du reste, assez bien construit. Les portes, sauf celles d’entrée, n’ont que 1m,60 de haut ; elles sont fermées par des panneaux de bois composés de deux ou trois planches réunies par des barres en bois et des clous en fer. On a adapté les fermetures en fer usitées pour les magasins à Saint-Louis. La première cour, dans laquelle nous entrons par un petit hangar servant de porte, a été affectée à notre service ; sur la droite est le bilour de communication avec la maison ou cour des femmes, sur la gauche un grand hangar formant galerie dans toute la longueur de la cour, c’est-à-dire de 6 mètres de long sur 3 mètres 50 de large. Ce hangar conduit à notre case, chambre de 3 mètres de long sur 4 de large, dans un angle de laquelle je remarque une espèce de cheminée ; deux lits garnis de nattes en cannes de mil y sont préparées. Une seconde porte très-basse, placée dans la chambre, donne accès sur une cour dans le coin de laquelle, à notre grand étonnement, est une fosse d’aisances surmontée d’une espèce de siége fait d’un vase en terre dont on a cassé le fond. Notre étonnement ne fait que croître quand on nous dit que presque toutes les maisons du pays en sont pourvues. C’est dans cette cour même qu’on fera notre cuisine particulière. Dans l’autre coin de la cour est un passage recouvert en nattes qui conduit à un magasin ou grenier à mil, dans lequel j’installe nos marchandises.
Mes hommes se placent dans la cour d’entrée et sous la varandah, et pour plus de commodité on déloge le cheval de Samba N’diaye qui est attaché au milieu de la cour.
Une échelle de bois grossière, composée de deux morceaux torses en travers desquels on a attaché des bâtons avec des lanières de cuir non tanné, sert à monter sur la terrasse, où Samba N’diaye a établi une charpente qu’il a surmontée d’une toiture en nattes pour coucher au frais sans craindre l’humidité. Tout cela, bien que grossier, est intelligent ; il y a dans ces fermetures en fer des portes, et dans certains détails, des réminiscences de ce que Samba N’diaye a vu chez les blancs. Du reste, disons tout de suite ce qu’est notre hôte, bien que ce ne soit qu’à la longue que nous ayons appris ce qui le concernait.
Samba N’diaye était un Bakiri de Tuabo (Guoy, Sénégal), âgé aujourd’hui de quarante à cinquante ans. Otage pendant vingt ans à Saint-Louis, il n’avait quitté définitivement cette ville que sous le gouvernement de M. de Grammont, dont il conservait le meilleur souvenir.
Rentré dans son pays, il s’était mis à faire du commerce, avait eu un comptoir de traitant à Tuabo, dans son village, jusqu’au moment où El Hadj était venu dans le pays. Dès ce moment la religion musulmane s’empara de lui, et lorsque, deux ans après, El Hadj, vainqueur jusque là, vint à Farabanna, Samba N’diaye liquida ses affaires, et, suivi de celle de ses femmes qui voulut l’accompagner et de ses captifs, il vint grossir les rangs du conquérant. Dès lors sa connaissance des usages des blancs, son expérience en construction lui créèrent près d’El Hadj une position exceptionnelle. Il devint l’ingénieur de l’armée. Plus tard, quand El Hadj eut des canons, Samba en fut spécialement chargé, et c’est en partie grâce aux ressources qu’il inventa pour réparer sans cesse les affûts cassés, qu’El Hadj put pousser ses conquêtes jusqu’au bord du Niger, les obus aidant beaucoup, comme on le verra. Enfin lorsque El Hadj, maître de Ségou, se décida à partir pour faire la conquête du Macina, Samba N’diaye ayant désiré rester à Ségou, reçut le poste d’ingénieur en chef des fortifications et de gardien de la maison d’El Hadj.
Dès qu’il avait su que des blancs venaient trouver El Hadj, il avait sollicité d’Ahmadou l’honneur de les loger, alléguant sa connaissance de leurs usages, de leur langue, et lui disant que si son père avait été là, à coup sûr il les lui eût confiés.
Bien que Samba N’diaye ne jouisse pas près d’Ahmadou de toute la considération que le père lui accordait, il est écouté dans certaines questions et particulièrement dans ce qui regarde les blancs, et cette fois, il avait eu gain de cause sur les griots favoris du roi et sur d’autres chefs, qui se disputaient l’honneur de nous loger, uniquement en vue de l’intérêt.
Sachant en effet que, selon l’expression du pays, Ahmadou voulait nous _recevoir_, on prévoyait une abondance de vivres, de sel et de cadeaux de tous genres auxquels l’imagination des noirs ne donnait pas de bornes, et chacun se disait que celui qui nous logerait en aurait sa bonne part.
Samba N’diaye, bien entendu, en sa qualité de Bakiri, n’était pas moins intéressé que les autres ; mais son long séjour parmi les blancs lui avait donné un certain respect humain, et il était moins mendiant que la plupart de ses frères ou cousins, qui ont pris depuis longtemps l’habitude de regarder les blancs comme des gens qui doivent forcément donner. Il faut bien dire que le système déplorable de payer des _coutumes_[68] avant de commencer la traite, système qui a été si longtemps en vigueur, était très-propre à enraciner ces idées dans la tête des noirs du Sénégal, et il ne faut pas perdre de vue qui c’était à des Sénégambiens, en général, que j’allais avoir affaire.
J’étais à peine installé dans ma nouvelle maison que je vis venir Seïdou et Ibrahim, les deux courriers expédiés par le gouverneur pour annoncer mon voyage à Ahmadou. Ils étaient arrivés depuis cinq mois. Leur route s’était effectuée sans difficulté par Médine, Koniakary, Dianghirté et de là ils étaient venus avant la révolte par le chemin direct du Bélédougou. Bien reçus par Ahmadou, ils avaient demandé à aller au Macina trouver El Hadj ; on le leur avait refusé à cause de l’état de guerre du pays, et on ne les laissait pas repartir, en leur disant qu’il fallait qu’ils rapportassent au gouverneur la réponse d’El Hadj. On les avait logés chez un griot toucouleur, dont ils étaient fort contents, et que je connus bientôt ; c’était un nommé Samba Farba ou San Farba, brave homme dont je n’ai eu qu’à me louer. Il avait été à Saint-Louis, à Bakel et dans tous les postes du fleuve ; il connaissait un grand nombre de vieux traitants. Contre l’habitude des griots, jamais il ne me demanda rien, et, quand je lui faisais un petit cadeau, sa reconnaissance se traduisait de la façon la plus énergique. C’est certainement un des hommes dont je me souviens avec le plus de plaisir dans mon voyage.
Seïdou et Ibrahim, depuis leur arrivée à Ségou, avaient pu se mettre au courant de la politique, et eussent pu me rendre de grands services ; mais je ne parlais pas assez le yoloff, et pas du tout le toucouleur à ce moment ; il leur eût fallu prendre un interprète, et telle est la défiance des noirs qu’ils n’eussent pas osé confier à quelqu’un de mes laptots la vraie position d’Ahmadou, de crainte d’être accusés près de ce dernier, dont ils avaient pu apprendre à craindre la colère pendant leur séjour. Enfin, soit prudence, soit insouciance, ils ne me renseignèrent pas suffisamment, et bien qu’il y eût, de la part de Seïdou surtout, certains mots qui me donnaient à réfléchir, jamais il ne me fit connaître franchement et complétement ce qu’il savait, pas plus qu’il ne le fit plus tard à Saint-Louis, quand je le renvoyai au gouverneur. C’est à mes dépens et par un séjour prolongé, que je suis arrivé à connaître la vraie situation du pays, l’histoire d’El Hadj et le dernier mot de la politique locale.
L’hospitalité d’Ahmadou fut d’abord très-large. Le jour de notre arrivée, nous trouvâmes dans la case de Samba N’diaye un mouton gras, magnifique spécimen de l’espèce ovine, remarquable par sa taille, et surtout par sa graisse ; il n’était pas coupé, mais bien tapé suivant l’habitude des noirs. Au Sénégal on voit souvent dans le haut fleuve chez les traitants des moutons presque aussi beaux, engraissés pour la fête de la Tabaski ; ils valent de cinquante à soixante francs, mais je n’en avais jamais vu d’aussi gras.
Quelques instants après, on nous apportait deux grandes couffes de riz, une pierre de sel d’une valeur d’au moins 10000 cauris dans le moment, et qui plus tard en a valu jusqu’à 60000, c’est-à-dire 180 francs environ.
Un peu plus tard, on nous annonça un bœuf gras qu’on nous amenait ; mais comme il faisait une vive résistance on lui coupa les jarrets, de telle sorte que je fus obligé de le faire tuer ; et nous eûmes une telle masse de viande qu’il y eut forcément du gaspillage.
Le docteur, toujours critique mordant des noirs et surtout du système d’arbitraire inauguré par les musulmans, me fit observer que nous mangions au budget royal, et que nous prenions ainsi notre part d’impôts vexatoires, de pillages et autres mauvaises actions de ces malandrins de conquérants qui ont, au nom de Dieu, commis tous les crimes possibles ou imaginables.
Mais, tout en reconnaissant la justesse de son observation, je ne pouvais que me résigner ; car, après tout, du moment que j’étais venu en ambassadeur, il fallait en subir les conséquences, et refuser les présents royaux sous prétexte que c’était du bien mal acquis, eût été une singulière manière de concilier à mon pays les sympathies d’un roi qui n’était déjà pas trop bien disposé.
Je me résignai donc, trop heureux de pouvoir réparer nos forces abattues, par une nourriture plus substantielle que celle des derniers temps.
On nous fournissait, soir et matin, du lait en abondance ; Samba N’diaye avait reçu cinq mille cauris pour pourvoir à nos besoins en poules, œufs, poissons, etc., et en me l’annonçant, il me répéta trois ou quatre fois de ne pas me gêner ; que la bourse d’Ahmadou était large, et qu’il ne pardonnerait pas s’il venait à apprendre que nous manquions de quelque chose. Et il termina ce petit discours en nous donnant un magnifique mouton qu’il élevait dans sa maison pour la Tabaski[69].
On affecta une esclave de la case, nommée Maïram ou Marianne, à la cuisine des laptots. Les chevaux, mulets et ânes furent placés chez un Bakiri, ami de Samba N’diaye, et nommé Samba Naé, qui logeait dans le goupouilli. Enfin une garde de sofas fut placée à la porte sous le commandement d’un nommé Karounka Djawara, qui avait ordre de ne laisser entrer qui que ce fût sans ma permission, et qui s’acquitta de sa consigne avec une rigueur toute militaire, frappant, quel que fût leur rang, ceux qui, sans plus de façon, voulaient passer outre. Cette mesure contribua pour beaucoup à mon bien-être.
29 février 1864.
Le lendemain, mes laptots allèrent en corps saluer Ahmadou, qui leur fit bon accueil et leur donna un bœuf ainsi que 40000 cauris à distribuer entre eux tous.
Pendant la journée, je reçus un cadeau véritablement princier : c’était un panier de cinq cents gourous[70]. Fahmahra, notre guide, avait été causer avec Ahmadou et lui avait dit que les blancs aimaient beaucoup ces fruits ; il espérait que nous laisserions le présent à sa merci ; mais j’en savais trop la valeur pour le gaspiller : j’en fis une distribution, car, à cette époque, nous n’en étions pas aussi friands que nous le fûmes par la suite, mais j’en mis une partie en réserve.
J’employai tous les instants dont je disposais à mettre mes notes au courant, mais j’étais sans cesse interrompu par des visites que je ne pouvais refuser, et pour noter tous les événements, il m’eût fallu écrire dix heures par jour.
Avec Samba Farba, vint un autre griot d’Ahmadou, nommé Sontoukou ou Sountoukou ; c’était à la fois l’esclave et le plus intime ami d’Ahmadou, qui le comblait de richesses. Il était Diallonké d’origine, son père était griot du roi de Tamba, et quand ce village tomba au pouvoir d’El Hadj, Sontoukou, enfant, fut donné comme compagnon à Ahmadou, ainsi que Fali, fils du roi, qui devint esclave et fut plus tard chef des sofas d’Ahmadou. Samba Farba et Sontoukou étaient tous deux vêtus de tuniques de drap rouge, brodées d’or, par-dessus lesquelles ils portaient des boubous, lomas noirs, brodés en soie éclatante ; de vastes turbans blancs et des _mouqués_ ou pantoufles en cuir du pays complétaient ce costume vraiment magnifique.
Nombre d’autres chefs vinrent nous faire visite, et dans le nombre, je mentionnerai particulièrement deux individus. L’un, qui a joué un grand rôle dans la conquête du Ségou, se nommait Tierno Abdoul ; c’était un Toucouleur : on l’appelait frère d’El Hadj, bien qu’il ne fût pas du tout son parent.
L’autre était un Arabe de la Mecque, qui se disait chérif Mahmodou, fils d’Abdoul Matalib. Il était accompagné d’un maître de langue, noir du Fouta qui avait été à la Mecque, et en était revenu en sa compagnie. Chérif Mahmodou avait beaucoup voyagé ; il a été dans le Khorassan et jusque sur les confins de la Chine, et, disait-il, il était allé dans sa jeunesse à Stamboul. Sa société m’eût été précieuse, s’il n’avait pas été aussi menteur que possible. Soit qu’il se fût fait de fausses idées des choses, soit qu’il crût se donner de l’importance, il donnait une tournure merveilleuse à tous ses récits. C’est ainsi qu’il racontait qu’il avait vu, en Perse, une fontaine d’où tout ce qu’on y trempait sortait doré, qu’elle appartenait au _roi_ de Russie[71], qui nuit et jour la faisait garder, etc. Tout cela n’était rien, et je m’en serais amusé, mais ce qui devenait plus grave, car cela pouvait donner de fausses notions à Ahmadou sur la puissance de la France, et l’importance des musulmans en Europe, c’est quand il racontait la guerre de Crimée à sa manière, disant que les Turcs avaient ordonné aux Français et aux Anglais qui leur payent tribut de venir leur prêter main-forte et qu’ils avaient pris Moscou. Puis quand, plus tard, Ahmadou nous faisait attendre une audience, et que Samba N’diaye, notre intermédiaire obligé, faisait des observations, Chérif Mahmodou répondait : « Eh bien, Ahmadou, qu’est-ce que cela ? Quand les Français et les Anglais vont porter leur tribut à Stamboul, le sultan les fait attendre tout un jour, et souvent plus, avec leurs charges sur la tête. »
C’était, comme on le voit, un homme dangereux pour nous ; nous devions peut-être son inimitié à ce que tout d’abord j’avais mal accueilli ses merveilleuses histoires, et surtout à ce que je n’avais pas acheté sa protection par des cadeaux.
Sa figure, bronzée par le soleil, présentait un type arabe bien prononcé, avec le nez busqué en bec d’aigle et le regard très-perçant. Il portait de magnifiques cheveux noirs longs de plus d’un pied, luisants et fins, qui passaient sous son turban, disposé en pointe dans le genre des bonnets persans. Quant au reste du costume, il avait adopté les usages des noirs, à l’exception des pantoufles ou babouches dans lesquelles il mettait ses pieds et qu’il ne portait pas en savates. Il me parla quelquefois d’un blanc, nommé Abd-el-Kerim, qu’il avait vu à Djeïla : il ajoutait qu’il lui avait sauvé la vie en le faisant échapper ; mais, sans doute, comme une invitation, il me disait : C’était un bon garçon, il donnait beaucoup ; pour moi, il m’a donné plus de mille piastres.
Chérif Mahmodou, bien qu’écouté par le public, ne jouissait pas d’un grand crédit à Ségou. Grâce aux libéralités qu’Ahmadou se croyait obligé de faire à un chérif, il avait une fortune assez honnête, mais comme il ne donnait à personne, il ne se faisait pas beaucoup d’amis. Je ne tardai pas à savoir qu’à son arrivée dans le pays, il s’était fait fort de fabriquer des canons, et qu’El Hadj lui ayant fait fournir tout le cuivre qu’on avait pu ramasser, laiton, cuivre rouge et autres, il avait réussi la fonte, mais avait manqué la coulée, ce qui avait bien diminué son crédit aux yeux de tout le monde, et avait commencé à le faire passer pour hableur.
Du reste, pour notre part, nous n’eûmes pas directement à nous en plaindre, et il se comporta toujours très-poliment à notre égard. Il disait qu’il désirait venir à Saint-Louis, et sans doute il ne voulait pas s’y faire précéder par des inimitiés.
En somme, presque tous les hommes importants à un titre quelconque, ayant une position, vinrent nous saluer ; trois personnes seules s’en abstinrent avec affectation : Sidy Abdallah, Maure de Tichit, maître de langue arabe, qui devait, après avoir été notre plus cruel ennemi, devenir un de nos plus intimes amis ; Mohamadou Bobo, Peul du Fouta Djallon, ami intime d’Ahmadou, qui, bien qu’affectant des formes polies, resta notre ennemi, et Oulibo, Poul du Kaarta, chef de tous les Bambaras et des esclaves d’El Hadj, qui était, à vrai dire, le second chef de Ségou et dont nous n’eûmes jamais qu’à nous louer, surtout quand nos relations avec Ahmadou devinrent difficiles[72].
J’aurai, par la suite, l’occasion de parler de chacun de ces individus avec lesquels j’ai été en rapport, et qui jouent un rôle très-important dans la politique, car ils sont, en quelque sorte, les ministres d’Ahmadou, si tant est qu’un autocrate ait des ministres.
Le 29 février, je fis une seconde visite à Ahmadou, et, selon le désir qu’il en avait témoigné, je la lui fis annoncer par Samba N’diaye, qui lui dit que ce n’était qu’une visite de politesse. Dès cet instant, je commençai à voir qu’Ahmadou semblait reculer quand il s’agissait de traiter l’objet de ma mission.
Il y avait beaucoup de monde chez lui ; je fus fort questionné, et mon étonnement ne fut pas médiocre en m’entendant faire la question suivante :
« Est-ce que votre _roi_ actuel vaut _Napoléon_ ? » Ainsi, ce nom dont on ne peut évoquer le souvenir sans un mouvement d’orgueil, a devancé la civilisation, et a marché avec les bandes à demi-sauvages du Sénégal au Niger. J’avoue que j’étais stupéfait.
Un sujet de conversation qui intéressa vivement Ahmadou et tous les assistants, fut mon revolver. Le roi me demanda de le tirer ; j’envoyai les six balles à environ soixante pas dans un lit en bois, qu’elles traversèrent en brisant les bambous, et elles s’enfoncèrent profondément dans la muraille de terre ; Ahmadou, bien qu’il affecte en toute circonstance un grand calme, et veuille ne paraître s’émouvoir de rien, était un peu abasourdi. Il y avait bien à Ségou un revolver, mais c’était un revolver Colt à capsule ; il fallait le charger comme toute autre arme, tandis que mon Lefaucheux, avec ses petites cartouches en cuivre, lançant des balles aussi loin qu’un fusil ordinaire, leur semblait une chose impossible.
On parla aussi de nos habillements. Bien des gens qui avaient expliqué à Ahmadou comment s’habillaient les blancs à Sierra-Leone et à Saint- Louis, avaient été désappointés en nous voyant venir avec un costume plus que simple, et dont les broussailles avaient un peu délabré toutes les pièces. Heureusement nos laptots se chargèrent d’expliquer que nous avions laissé nos uniformes et les décrivirent. Mais il est probable que nous aurions gagné en considération si nous fussions arrivés mieux vêtus.
Un griot, nommé Diali Mahmady, qui avait été fort longtemps à Sierra- Leone, parlait des vêtements des Anglais, indiquant que leurs pantalons étaient collants. J’en portais, au contraire, un fort large ; Ahmadou ne manqua pas cette occasion de me dire qu’il préférait nos vêtements.
A la suite de cette entrevue, dans laquelle Ahmadou s’était informé de l’état de nos provisions de sucre et avait appris que nous n’en avions plus, il nous en envoya un pain de 4 kilogrammes[73], et une grande calebasse de beau miel rouge bien épuré et bouilli. Plus tard, je reçus deux énormes giraumons, et le 1er mars, le vieil Abdoul (frère d’El Hadj à la mode du pays) commença à nous fournir le beurre, que nous reçûmes toujours régulièrement et en abondance pendant notre long séjour. De plus, il nous donna un couple de pigeons et des poules.
Pensant à cette époque rester peu de temps à Ségou, je me hâtai de recueillir l’histoire d’El Hadj de la bouche des Talibés. Les premiers récits que j’obtins de Samba N’diaye, notre hôte, furent bien incomplets. Par la suite, tant dans les conversations que par des questions, je recueillis une série de faits que j’intercalai dans ce premier récit, de même que j’en éliminai tout ce qui n’était pas confirmé d’une manière positive. Je ne prétends pas donner ce récit comme une histoire d’El Hadj Omar, car je sais combien, notamment dans ses guerres avec nous, le vrai est souvent dénaturé. Mais je le donne comme la vie d’El Hadj telle qu’on la raconte à Ségou, telle que pendant des générations on se la racontera, amplifiant peut-être sur les détails, mais conservant le fond qui a la tournure qu’El Hadj a tenu à lui donner. Dans les événements dont Samba N’diaye a été le témoin, j’ai la conviction d’avoir eu la vérité quant aux faits ou aux paroles prononcées, surtout dans la partie relative à la conquête de Ségou. J’arrêterai ce récit aux événements qui s’étaient passés jusqu’à mon arrivée à Ségou, bien que ce ne soit guère qu’à la fin de mon séjour que je sois parvenu à débrouiller le vrai du faux au milieu du chaos dont on enveloppait les affaires du pays.
[Décoration]
[Note 68 : _Coutumes_. On appelle ainsi les cadeaux qu’on est convenu par traité de payer à un chef avant de commercer avec lui.]
[Note 69 : Fête musulmane (_Tabaski_) pour laquelle tout chef de famille qui en a le moyen tue un mouton.]
[Note 70 : Fruit du Sterculia acuminata (Palisot), nommé généralement Kolat.]
[Note 71 : Les noirs ne connaissent que le mot Roi. Chérif Mahmodou disait le Sultan.]
[Note 72 : Parmi les visites que je reçus, je dois mentionner celle que me fit une princesse Massassi Mahmodou-Penda, fille de Makansiré, chef de Foutobi, chez lequel Raffenel avait logé et dont il se loue fort peu. Elle avait eu, lors de la conquête, le sort de presque toutes ses parentes et, devenue esclave d’El Hadj, elle était tombée au pouvoir d’un Talibé Toucouleur, d’un Torodo, qui en avait fait sa femme. Elle était devenue mère, et, grâce au privilége que la loi musulmane accorde aux esclaves mères par le fait de leur seigneur, elle vint demander sa liberté à El Hadj, faisant l’abandon de son enfant. Depuis cette époque elle habite Ségou, où, contrairement à ce que font en général ses parentes, elle tient une conduite qu’on dit régulière.]
[Note 73 : Sucre de fabrique anglaise (d’après l’étiquette qu’il portait).]
CHAPITRE XIV.
HISTOIRE D’EL HADJ OMAR.
El Hadj. — Sa naissance, sa jeunesse. — Son voyage à la Mecque. — Son retour à Ségou vers 1837 ou 1839. — Il s’établit dans le Fouta Djallon. — Son voyage sur les bords du Sénégal de 1846 à 1847. — Il rentre dans le Fouta Djallon. — Construit Dinguiray. — Prise de Labata, de Tamba, de Ménien. — Sa route vers le Bambouk et le Gadiaga. — Il entre dans le Kaarta. — Pille des Français. — Guerre dans le Kaarta.
El Hadj Omar est né dans le Fouta sénégalais, au village d’Aloar, vers 1797[74]. Sa famille appartenait à la classe des Torodos, qui sont les principaux chefs du Fouta, et parmi lesquels est toujours choisi l’almami[75].
Son père Seïdou, marabout fort instruit, l’éleva dès son jeune âge dans les principes de la religion de Mahomet, et les dispositions extraordinaires qu’il montrait dès lors, pouvaient faire présager ce qu’il serait un jour. Le fait suivant, qu’El Hadj se plaît à raconter, permet d’en juger :
« Une dispute s’était élevée entre mes parents et les habitants d’Aloar, au sujet d’une mosquée que mon père voulait construire dans sa maison pour ne pas être troublé dans ses prières. Les gens du village la lui rasèrent et on le battit, disant qu’il devait venir faire sa prière à la mosquée. Et comme il refusait, ses adversaires (les marabouts du village) le traduisirent en justice (_saria_) devant un marabout très- renommé, je l’accompagnai au village où devait se prononcer le jugement.
« Quand il eut entendu l’affaire, l’almami Yousouf[76] (le marabout en question) réfléchit, et, me prenant par la main, dit aux deux parties : « Que vous sert-il de disputer ? Restez en paix ; rentrez chez vous, et surtout, regardez bien cet enfant, car il vous commandera un jour. »
Cette histoire est-elle vraie ? Elle ne serait pas très-extraordinaire. « Que d’enfants à qui l’on a prédit un grand avenir dans leur jeunesse, parce qu’ils montraient un peu d’intelligence ! Mais ce qui est certain, c’est qu’avec la disposition des noirs à croire tout ce qui est surnaturel, il n’en faut pas davantage pour que par la suite bon nombre aient vu dans El Hadj un vrai prophète de Dieu, reconnu dès son enfance par un de leurs marabouts les plus vénérés.
El Hadj Omar était le quatrième des enfants de la première femme de son père. Il eut par la deuxième et dernière femme un autre frère nommé Alioun. Les trois premiers étaient Élimane Guédo[77], Alpha Ahmadou[78], Tierno Boubakar.
On sait combien le voyage de la Mecque à travers tout le Soudan est pénible pour les noirs[79]. Ils n’avancent que lentement, mendiant, s’arrêtant des mois entiers, souvent des années, à faire du commerce pour gagner de quoi continuer leur voyage, quand la générosité publique ne leur vient pas en aide. La plupart meurent avant d’arriver, beaucoup restent établis sur la route, ne se sentant pas le courage de revenir ni d’aller plus loin.
Il paraît cependant qu’El Hadj, bien qu’on ait peu de détails sur cette partie de sa vie, accomplit son voyage sans trop de difficultés, grâce à son instruction. Marabout instruit déjà par les leçons de son père, il n’eut jamais à souffrir de la misère, et dans quelques localités, aux libéralités qu’il recevait, comme dans le Haoussa, on joignait un autre bien : c’étaient des enfants d’un certain âge qui devaient l’accompagner dans sa pieuse mission, comme élèves et domestiques, suivant l’usage musulman.
On n’a pas non plus de notions bien certaines sur le temps qu’il passa à la Mecque, et lorsque j’interrogeais à ce sujet ses enfants ou neveux à Ségou, leurs réponses étaient toujours évasives, peut-être de parti pris et par défiance. Cependant, j’ai lieu de croire qu’il y passa un très- long temps et qu’il voyagea dans l’Égypte, car il est certain qu’il resta quelque temps au Caire et à Djeddah, et les récits de plusieurs personnes qui ont vécu dans son intimité, entre autres ceux de Samba N’diaye, m’ont donné à penser qu’il avait apprécié une civilisation plus avancée que celle de l’Afrique, puisqu’il répétait souvent que depuis le Sénégal jusqu’au Bornou, il n’y avait pas d’hommes, mais des bœufs et des moutons.
Toujours est-il que quand il eut séjourné à la Mecque, et qu’il prit la route de retour, il fut reçu dans le Bornou et le Haoussa avec les plus grands égards. Il prit femme dans chacun de ces pays, et eut trois enfants d’une femme du Bornou, qui le suivit et est aujourd’hui fixée à Dinguiray. Au Haoussa, El Hadj épousa une princesse de la famille royale qui resta dans son pays, mais dont il a eu Abibou, chef actuel de Dinguiray. Ahmadou est également le fils d’une femme de Haoussa ; il est le seul enfant de cette femme qui, aujourd’hui, est à Dinguiray.
Ahmadou, étant né au Haoussa en 1833 ou 1834, d’après l’âge qu’il se donne, on peut en conclure qu’à cette époque El Hadj était en route pour venir au Sénégal, il avait alors trente-six à trente-sept ans ; mais je le répète, il séjourna longtemps au Haoussa, assez longtemps même pour qu’on apprît au Sénégal, par des pèlerins qui rentraient dans leurs foyers, qu’il s’y trouvait, et qu’un de ses frères, Samba Ahmadou ou Alpha Ahmadou, partit au-devant de lui afin de le ramener.
Ce fut pendant ce séjour au Haoussa que, riche par le commerce qu’il faisait d’amulettes et d’objets sacrés rapportés de la Mecque, par les générosités royales des souverains de Bornou[80] et de Haoussa[81], il acquit ces esclaves qui furent ses premiers soldats, et qui aujourd’hui, bien que non affranchis, sont des chefs puissants, comme Dandangoura à Farabougou, Moustafa à Nioro, etc.
En voyant son frère, El Hadj Omar se décida à continuer son chemin ; il prit la route du Macina, la même que suivent toutes les caravanes, celle qu’a suivie le docteur Barth lorsqu’il se dirigeait sur Tombouctou, et, accompagné de toute sa smala de femmes, d’enfants et d’esclaves, il traversa le Macina et arriva dans le Ségou. Là des tribulations l’attendaient. Les Bambaras étaient idolâtres, et s’ils supportaient au milieu d’eux les Soninkés musulmans, ils en vivaient séparés, grâce à une tolérance réciproque et aux nombreux impôts qu’ils prélevaient sur des musulmans qui ne dédaignaient pas l’eau-de-vie de mil et même les alcools européens qui arrivaient quelquefois de la côte ; mais, si tolérants qu’ils fussent, les Bambaras, vrais maîtres du pays, repoussaient victorieusement l’islamisme, et avaient toujours résisté aux tentatives de conversion à main armée faites par le Macina. El Hadj Omar, qui partout suivait sa religion avec ferveur et exagération, ne tarda pas à être l’objet d’accusations, et on me dit même qu’il fut mis aux fers par le roi régnant Tiéfolo[82], qui, d’après mon estimation, devait régner de 1837 à 1839 ; El Hadj avait alors de quarante à quarante et un ans.
A cette époque venait d’arriver à Ségou le nommé Abdoul, Talibé du Fouta, que je retrouve sous le nom de frère d’El Hadj et de qui je tiens quelques-uns de ces renseignements. Il venait s’établir là et y fit long séjour, comme on le verra. Après un court emprisonnement, El Hadj fut relâché et continua sa route ; il remonta le cours du Niger, vint passer à Kankan, et de là à Bagareya[83].
De là il se rendit à Mamounian et Sarécoula[84], villages du Fouta Djallon, et alla voir l’almami du Fouta Djallon. Ce dernier le reçut parfaitement et vint l’accompagner à Fodé Agui, et de là à Diégunko, où il lui donna, sur la demande qu’il en fit, de vastes terrains pour y installer sa maison.
El Hadj Omar, en venant fonder sa colonie dans le Fouta Djallon et non dans son pays, nourrissait déjà des pensées ambitieuses. Sachant fort bien que nul n’est prophète en son village, il voulait utiliser ailleurs son expérience, ses richesses et sa science, décidé à ne reparaître chez lui qu’avec le prestige de la puissance. Aussi, pendant deux ans, il ne s’attache à Diégunko qu’à former des élèves ; de loin, dans le Fouta Djallon, les Talibés accourent auprès du pèlerin de la Mecque, qui ne se contente pas d’enseigner, de prêcher, mais qui utilise le fanatisme naissant pour s’enrichir ; il fait un commerce incessant de fusils, de poudre, avec Sierra-Leone et les comptoirs du Rio-Nunez et du Rio-Pongo. Les Talibés partent en caravane, ou vont à la rencontre des Diulas ; il achète, vend la poudre d’or qu’il tire du Bouré, arme ses Talibés, cultive, remplit ses greniers de mil, se fortifie, et mûr alors pour la grande œuvre qu’il médite, part à la tête de son monde, laissant sa maison, femmes et enfants derrière lui à la garde de ses fidèles esclaves.
Il avait déjà une véritable armée qui chaque jour se grossissait : il se disait inspiré. Il descendit ainsi des montagnes de Fouta Djallon, dans les plaines du Khabou, où il trouva des Soninkés musulmans. Cultivateurs, trafiquants, gens paisibles par-dessus tout, ils accueillirent bien le prophète, mais ne se laissèrent pas enrôler. Il franchit alors le Rio-Grande, qui fertilise de son cours ce beau pays si peu connu, et vint traverser, presque sans s’y arrêter, la Gambie, pour entrer dans le Sine, le Saloum, le Baol, et dans le Cayor. Dans ces différents pays, où dominent les races Yoloff et Serrère, c’est-à-dire les races les mieux douées de l’Afrique, il séjourna un peu de temps, et s’il ne fit pas grand nombre de prosélytes, il dut recevoir une assez grande quantité de présents.
Il entra ensuite dans le Oualo, où il trouva un assez grand nombre de marabouts et vint à Podor. Ce fut à cette époque qu’il eut une entrevue avec M. Caille[85], au village de Donnay, en 1846. Il annonçait alors des vues auxquelles le gouvernement ne pouvait qu’applaudir : c’était de pacifier le Sénégal, de rétablir l’harmonie entre les diverses races, le commerce et la sécurité dans tous les pays. Il reçut des cadeaux et alla passer quelque temps au village qui l’avait vu naître, à Aloar. Il passa ensuite à travers le Fouta et vint voir l’almami Mahmoudou, au village de Boumba, sa résidence ; il resta aussi quelques jours à Kobilo et retourna au Toro. Tout cela ne lui avait pas pris grand temps, puisque en 1847 nous le retrouvons à Bakel, où il passa quatre jours, très-bien reçu par M. Hecquart, commandant du poste, de 1846 à 1847. El Hadj était alors suivi d’une foule considérable de Talibés de tous pays. Chaque jour cette suite augmentait ; l’enthousiasme, le fanatisme aidant, c’était une véritable armée qu’il emmenait, ramassant à la fois des hommes et des présents[86]. Dans chaque village, on subvenait à tous ses besoins ; les chefs lui offraient des captifs, lui donnaient ou offraient leurs filles en mariage.
C’est à Bakel, me dit Samba N’diaye, qui fut présent à l’entrevue, qu’il quitta M. Hecquart dans les meilleurs termes, en annonçant qu’il reviendrait sous peu pour faire la guerre aux infidèles et soumettre tout le pays[87]. De Bakel il se dirigea sur le Bondou, par Samba Counté, Youpé et Dialloubé, où il rencontra l’almami Saada, père de l’almami actuel, Boubakar Saada (chevalier de la Légion d’honneur). Suivant quelques Talibés, l’almami Saada lui aurait alors promis son concours. Quoi qu’il en soit, El Hadj entra dans le Bambouk, vint à Courba, redescendit au Niocolo et prit la route du Fouta Djallon, par Tamqué et Labé (route du capitaine Lambert en 1860).
Il s’avança ainsi jusqu’à Kankalabé ; mais alors l’almami du Fouta Djallon, effrayé sans doute de sa force et de l’armée qui l’accompagnait, lui fit défendre d’entrer sur son territoire. El Hadj, sans l’écouter, retourna aussitôt à Diégunko, où il retrouva sa maison[88] en bon état. Il fit là un séjour de dix-huit mois sans être inquiété, instruisant et fanatisant ceux qui l’avaient suivi ; mais, inquiet de l’animosité que lui témoignait l’almami et de son voisinage, il alla s’établir à Dinguiray, sur la frontière du Fouta Djallon et du Diallonka Dougou.
Il construisit là une véritable forteresse, imprenable aux noirs, comme celles qu’il a plus tard fait construire à Koundian, à Nioro, etc., etc.
Dès ce moment, sa seule préoccupation est d’organiser son armée, et il ne cache plus du tout son intention de faire la guerre aux Keffirs.
Ce projet, hautement annoncé, lui amène encore des partisans de tous les coins du pays, non-seulement les fervents musulmans, qui espèrent ainsi gagner le paradis de Mahomet, mais aussi tous ceux (et ils sont nombreux en ce pays) qui, ne possédant rien, espèrent s’emparer d’une portion du butin et devenir ainsi riches sans travail.
C’est sur Tamba qu’El Hadj va concentrer ses vues.
Tamba était la capitale du Diallonka Dougou dont le Bouré était tributaire. Son roi passait pour le plus fort et le plus cruel de tous les noirs.
A l’exemple de Barka, le chef de Makhana[89], ou par suite d’une communauté d’idées horribles, lorsqu’il voyait par un beau jour d’été les vautours planer à une grande hauteur dans l’azur des cieux, il lui arrivait, sans crainte de celui qui plane encore plus haut, d’appeler son chef des captifs, et les lui montrant : « Il ne faut pas, disait-il, que les vautours de mon père manquent de nourriture, » et, séance tenante, il faisait tuer un captif qu’on leur abandonnait.
Le voisinage seul d’El Hadj et l’annonce de ses intentions étaient une menace pour l’autocrate de Tamba, et sans attendre l’attaque d’El Hadj, il leva son armée, et confiant dans le succès qui avait toujours couronné ses entreprises, alla attaquer Dinguiray. Mais déjà il était trop tard, les murailles de Dinguiray étaient trop épaisses, et il dut retourner chez lui après des pertes sérieuses.
Ce fut alors El Hadj qui songea à prendre l’offensive ; mais ses Talibés, bien que fanatisés, n’osaient pas aller se heurter à Tamba, qui avait soutenu dix attaques sans être sérieusement menacé[90].
Sentant, du reste, le besoin de débuter par un succès, afin d’inspirer la confiance à ses élèves, il tomba sur un petit village nommé Labata, dépendant de Tamba, et commandé par le nommé Guimba. En tout, El Hadj avait à peine sept cents fusils ; il emporta Guimba sans résistance, et alors, enhardi par la victoire, il n’hésita plus, et mit le siége devant Tamba, qu’il ne prit qu’au bout de six mois. Les premières attaques avaient été vaines et les Talibés voulaient reculer ; mais El Hadj, avec l’entêtement qui le caractérise, déclara qu’il ne bougerait pas. Il y avait dans Tamba plus de trois mille fusils, et le siége traînait en longueur, lorsque Bandiougou, chef de Ménien[91], vint du village de Goufoudé avec une armée pour secourir le village assiégé. Les gens de Tamba les voyant arriver, firent une sortie, mais déjà l’armée de Ménien, incapable de résister en rase campagne aux Talibés, était en déroute ; on se retourna sur les gens de Tamba et on occupa une partie du village, qui fut pris la même nuit.
El Hadj, après le partage du butin et le massacre des prisonniers[92], rentra à Dinguiray. Son armée se grossit immédiatement dans des proportions colossales, car le bruit de cette victoire et du massacre qui la suivit, se répandit rapidement, et tous les hommes aventureux n’hésitèrent plus à se ranger sous les ordres d’un tel chef.
Après une victoire aussi éclatante, El Hadj se reposa un peu : il en attendait l’effet. Néanmoins, un an ne s’était pas écoulé qu’il reprenait l’offensive sur le Ménien ; il emporta Goufoudé, coupa la tête à son chef et à tous les hommes, établissant ainsi _la terreur_ qui a été partout son système.
Ces deux victoires l’avaient mis en possession des trésors d’or accumulés par les chefs de ces pays ; mais elles eurent un autre résultat : ce fut d’amener la soumission du Bouré, qui lui envoya payer le tribut. Dès lors, si la soif des richesses eût été son unique pensée, il pouvait se reposer ; les mines lui eussent fourni amplement tout ce qu’il eût pu désirer et davantage. Mais tel n’était pas son but ; il affectait même, par la simplicité de sa mise et sa générosité, de ne faire que peu de cas de tout cet or, dont il disait ne vouloir que comme d’un moyen de continuer son œuvre. En effet, après quelques mois de repos, il descend le long des bords du Sénégal, le traverse à Tamba, parcourt un pays presque désert, où son armée ne vit que de gibier, qui y foisonne et du couscous qu’elle a emporté.
Ses coups sont alors très-rapides ; il a affaire à des villages incapables d’une grande résistance : Soulou, Santankoto et Khakhadian (trois villages riches en or), tombent les premiers entre ses mains. Il se dirige alors sur Koundian, dont le chef vient faire sa soumission[93]. Tournant alors les montagnes, il revient au cœur du Bambouk, à Baroumba et à Dialafara, où il pose son quartier général, pendant qu’une armée, sous les ordres de Mahmady Dian[94], va ravager le Diébédougou (province du Bambouk) et rase les deux villages de Elimalo et Keniéko.
Alors El Hadj quitte Dialafara et se dirige vers le Gadiaga, en passant par Diokhéba, Sirmana et Farabannah, où il n’éprouve qu’une résistance médiocre, et où de nouveau il s’installe, pendant qu’une de ses armées (car l’affluence de partisans est telle qu’il divise ses forces) va attaquer Makhana et Solou[95].
Ce fut pendant ce séjour à Farabannah, que les traitants musulmans de Bakel, qui comptaient de nombreux comptoirs échelonnés dans les villages du fleuve, effrayés pour leur commerce, lui envoyèrent une députation, pour connaître ses intentions à leur égard, et au besoin traiter avec lui. Quelques-uns se rendirent eux-mêmes[96] auprès d’El Hadj ; il les reçut d’une façon toute bienveillante, et leur affirma qu’ils n’avaient rien à craindre de lui, qu’il n’avait affaire qu’aux infidèles[97], et surtout aux Bambaras. Ils rentrèrent alors chez eux, et l’armée conquérante continua à se grossir. Ce fut à ce moment que Samba N’diaye alla se joindre au prophète.
Les Bambaras, qui suivaient les mouvements d’El Hadj, ne voulurent pas attendre qu’on vînt les attaquer ; ils réunirent leur armée, et les Massassis vinrent camper à Kholou[98].
El Hadj avait quitté Farabannah et s’était dirigé sur Dramané ; de là, il avait campé à Moussala et à Bongourou, où il résidait depuis près d’un mois. Quand il fut prêt, il partagea son armée en deux parties, et, traversant avec l’une le fleuve à Bongourou, il envoya l’autre passer à Diakandapé, village situé entre Bongourou et Tambokané. El Hadj attaqua immédiatement, et les Bambaras, au plus fort du combat, furent pris entre deux feux et battus. Après cette affaire, on détruisit Soutoukhollé et Kholou. El Hadj resta dans ce dernier village huit jours, pendant lesquels le premier acte d’hostilité contre la France se produisit. Alpha Oumar Boïla, qui était venu du Fouta avec une armée se joindre à El Hadj, fut chargé (sur les instances des Toucouleurs, disent les Talibés à Ségou) de piller tous les traitants de Bakel à Médine, et il s’acquitta de sa mission en vrai Toucouleur. Du reste, il n’éprouva pas de résistance, et même, chose bien regrettable, il se trouva des traitants qui livrèrent volontairement les marchandises qui leur avaient été confiées par des négociants. Ce fut heureusement le petit nombre.
El Hadj, après ce pillage, se rendit à Koniakary, où il entra sans résistance ; dès ce moment, on fuyait devant lui[99].
Pendant qu’il y séjournait, un traitant de Bakel, N’diaye Sour, connu par son brillant courage, alla le trouver et lui demanda hardiment pourquoi il avait faussé la parole qu’il avait donnée aux traitants.
El Hadj répondit que c’était parce qu’un traitant, nommé Samba Sarracolet, avait cherché à lui faire du mal en vendant de la poudre et des fusils aux Bambaras, au moment où il était en guerre avec eux.
Comme on le voit, dès ce moment El Hadj professait cette maxime : « Celui qui n’est pas avec moi est contre moi. » Du reste, il est probable que ce fait, quoique vrai, n’était qu’un prétexte ; d’autres personnes m’ont dit qu’El Hadj, qui avait besoin des Toucouleurs, ennemis de la France en ce moment, et pillards avant tout, avait dû céder à leurs obsessions ; d’autres, enfin, qu’il avait voulu se venger par là d’un refus qu’avait fait le gouverneur du Sénégal, M. Protet, de lui laisser acheter à Bakel de grandes quantités de poudre et de fusils.
Quoi qu’il en soit, dès ce moment, la guerre était déclarée entre la France et El Hadj.
Sans s’arrêter longtemps à Koniakary, El Hadj se dirigea vers le Diafounou, pays de Soninkés et Bambaras, soumis au joug des Massassis : il n’y trouva pas de résistance. Élimané tomba sous ses coups, et peu après ce fut le tour de Médina. Ce village était commandé par un Massassi nommé Mana, fils de Samba Bilé, qui tomba en son pouvoir et qu’il fit tuer suivant son habitude.
Ce fut là, je crois, que Oulibo Poul, d’une grande famille du Kaarta et allié aux Massassis, vint se rendre et demanda la place de chef des sofas, de sorte que, quoique libre, il prenait un poste d’esclave. Ce fait, bien commun en Afrique, montre assez combien les races africaines ont peu le sentiment de la dignité personnelle ; j’en aurais bien d’autres à ajouter à l’appui de cette assertion.
A cette époque, l’empire d’El Hadj sur l’esprit des noirs prenait une puissance incroyable ; chaque jour son armée se grossissait des contingents du Fouta, et, disons-le aussi à regret, de nègres français, d’hommes de Saint-Louis, traitants, maçons ou autres, conduits, les uns par le fanatisme, les autres par ce défaut qui est le plus grand obstacle à la civilisation de l’Afrique : l’horreur du travail et le désir de s’y soustraire.
[Décoration]
[Note 74 : En juillet 1864, ses parents, à Ségou, lui donnaient soixante-neuf ans ; c’étaient des marabouts ; il y a donc lieu de compter ces années comme années musulmanes et de retrancher deux ans, ce qui fait environ soixante-sept ans.]
[Note 75 : L’almami est le chef de cette république du Fouta. C’est à la fois un chef religieux et militaire. Son pouvoir est très-limité.]
[Note 76 : Almami Yousouf était le grand-père d’Alpha Oumar Boïla, l’un des généraux les plus remarquables d’El Hadj Omar et au mérite duquel, ainsi qu’à son courage et à son influence sur les Talibés du Fouta, ce dernier a dû une grande partie de ses succès.]
[Note 77 : Élimane Guédo (Élimane est un titre en religion comme Tierno et Alpha), vivants aujourd’hui encore à Dinguiray.]
[Note 78 : Alpha Ahmadou et Tierno Boubakar, tous deux vivants à Nioro, où ils m’ont fait bon accueil à mon retour.]
[Note 79 : Ce voyage est souvent impossible, comme par exemple au moment où je me trouvais à Ségou. Les Maures eux-mêmes n’obtenaient pas d’Ahmadou la permission de franchir son territoire ; il les enrôlait dans ses armées pour l’aider dans sa guerre, disant, du reste, que, avant longtemps, ce ne serait plus à la Mecque qu’on irait faire le pèlerinage, mais bien à Ségou-Sikoro. Ceci peut donner la mesure de son fanatisme et de sa croyance en lui-même.]
[Note 80 : Mohamed el Kanemi, au Bornou.]
[Note 81 : Mohamed Bello, roi de Haoussa.]
[Note 82 : Tiéfolo, le deuxième des fils de Mansong qui régnèrent.]
[Note 83 : De Kankan à Bagareya, route de caravane indiquée sur la carte, passant à Saréya. (_Route de Caillé._)]
[Note 84 : Je n’ai pu voir la position exacte de ces villages, dont le deuxième pourrait bien être Sarébowal. (Voyez la carte.)]
[Note 85 : M. Caille était alors gouverneur par intérim du Sénégal.]
[Note 86 : Les traitants de Podor lui firent des cadeaux d’une richesse incroyable ; c’était à qui serait le plus généreux, et on cite des traitants qui donnèrent plus d’une balle de guinée (1000 francs).]
[Note 87 : Le Gadiaga, le Guoy, causaient alors des difficultés continuelles à notre politique.]
[Note 88 : Maison, tata, fortifications ; ainsi on dit Maison d’El Hadj, pour tout village où il s’est installé une case fortifiée où il a une partie de sa famille, ne fût-ce qu’une femme, comme à Koundian.]
[Note 89 : Ce trait est raconté par les noirs de tout le Sénégal, qui accusent ce Barka d’avoir fait piler un enfant vivant par sa propre mère dans un pilon à couscous pour en faire une amulette. Il est inutile de dire qu’on n’entend plus parler de pareilles horreurs sur les bords du Sénégal.]
[Note 90 : Les Bambaras du Kaarta étaient venus trois fois l’attaquer en vain.]
[Note 91 : Ménien, pays dont le chef-lieu est Goufoudé, au N. E. de Dinguiray, à petite distance.]
[Note 92 : Fali, que je retrouve à Ségou chef des sofas d’Ahmadou, était fils du chef de Tamba ; son père avait été tué par El Hadj, et lui, donné enfant à Ahmadou, il le servait ; mais, bien que dans un rang élevé, il conservait sa haine pour son maître, et ses manières étaient loin d’être affectueuses. Il semblait qu’il dît en lui-même : « Je te sers pour ne pas avoir le cou coupé. »
Sontoukou le griot, esclave et ami d’Ahmadou, était le fils du griot du roi de Tamba, qui partagea le sort de son maître ainsi que tous les hommes adultes.]
[Note 93 : Ceux qui se soumettaient étaient épargnés, mais ils devaient fournir un contingent d’armée, payer des impôts, etc. ; en un mot, le moins qui pouvait leur arriver était d’être ruinés.]
[Note 94 : Ce fut le premier de ses chefs d’armée. Il est mort de maladie au siége de Médine, en 1857.]
[Note 95 : Villages riverains du Sénégal.]
[Note 96 : On cite parmi ceux qui se rendirent auprès de lui : Jacques, Samba-Niakanate, Nafa, frère de N’diaye Sour (traitant important à Bakel), Koté-Tiam, Sambou Talibé, Gora Fagnian.]
[Note 97 : La plupart des traitants sont musulmans et savent lire et écrire l’arabe.]
[Note 98 : Massassis, famille princière du Kaarta. — Kholou, sur la rive droite du Sénégal.]
[Note 99 : Peu après ce pillage, El Hadj envoyait, dit l’_Annuaire du Sénégal_, à Saint-Louis une lettre adressée aux habitants musulmans pour chercher à les séparer de nous. Et, de fait, il avait de chauds partisans dans Saint-Louis même. Il terminait ainsi cette épître adroite et perfide : « Maintenant, je me sers de la force et je ne cesserai que quand la paix me sera demandée par votre tyran (le gouverneur), qui devra se soumettre à moi, selon les paroles de notre maître : Fais la guerre aux gens qui ne croient ni en Dieu, ni au jugement dernier, ou qui ne se conforment pas aux ordres de Dieu et de son prophète au sujet des choses défendues, ou qui, ayant reçu une révélation (les juifs et les chrétiens), ne suivent pas la vraie religion, jusqu’à ce qu’ils payent la Djezia (tribut religieux) par force et qu’ils soient humiliés.
« Quant à vous, enfants de N’dar (Saint-Louis), Dieu vous défend de vous réunir à eux ; il vous a déclaré que celui qui se réunira à eux est un infidèle comme eux en disant : Vous ne vivrez pas pêle-mêle avec les juifs et les chrétiens ; celui qui le fera est un juif ou un chrétien comme eux. Salut. »
Il envoyait en même temps, ajoute l’_Annuaire_, l’ordre au Guoy, au Bondou et au Fouta de nous bloquer dans Bakel et Podor.
J’ai cette note en regard du récit fait à Ségou, pour bien faire apprécier le caractère politique d’El Hadj, disant à ses fidèles qu’il ne veut pas la guerre avec les blancs, afin de pouvoir en rejeter les conséquences en cas de défaite, ce qu’il a fait.]
CHAPITRE XV.
El Hadj, maître du Kaarta. — Les Massassis sont détruits ou soumis. — Guerre contre les Djawaras. — Première hostilité du Macina. — El Hadj prend Diangounté. — Lettre à Toroco-Mari, roi de Ségou. — Tierno-Abdoul. — Mort de Toroco-Mari. — Ali, roi de Ségou. — El Hadj retourne sur les bords du Sénégal. — Guerre de Médine. — Délivrance du poste. — El Hadj fuit vers Koundian. — Passage du Galamagui. — Séjour à Koundian. — Conquête des pays Malinkés. — El Hadj retourne au Bondou, au Fouta. — Il expédie à Nioro les canons pris à Ndioum. — Séjour difficile au Fouta. — Il quitte le Fouta. — Attaque du _Pilote_ par Sirey Adama. — El Hadj à Nioro. — El Hadj à Marcoïa.
Dès lors rien ne pouvait plus résister à El Hadj ; tous étaient entraînés dans le tourbillon de la conquête, et ceux qui auraient voulu résister se trouvaient à la tête d’esclaves démoralisés pour résister à des hommes libres et fanatiques. Aussi les Massassis tombaient comme les épis sous la faux du moissonneur. Vainement ils fuyaient ; à chaque station, ils étaient suivis par l’armée du conquérant, qui, sans leur laisser le temps de se reconnaître, les forçait à s’éloigner encore. De Médina, El Hadj vint à Fanga dans le Guidi-Oumé ; il y resta deux ou trois mois et passa à Khoré, Diakha, Goumouké, Bidadj, Simbi et Kharkharo. C’est alors qu’effrayé sérieusement, le Kaarta comprit que pour ne pas périr il fallait se rendre. Mahmady Kandia le roi du Kaarta et chef des Massassis, Karounka, chef des Djawaras, Noue et Sambouné, chefs des Pouls du Kaarta et du Bakhounou, et Maoundé, chef des Bambaras Kagorotas[100], vinrent ensemble faire leur soumission. El Hadj les accueillit et prit de suite la route de Nioro, capitale actuelle du Kaarta et résidence de Mahmady Kandia. En arrivant devant le tata, Mahmady s’en fit apporter les clefs et les remit à El Hadj, ni plus ni moins qu’on l’eût fait en Europe ; mais ce dernier les refusa, ce qui ne l’empêcha pas de s’installer chez Mahmady Kandia et de faire faire bonne garde par ses Talibés et sofas.
Dès lors El Hadj semble s’être occupé d’organisation ; mais, peut-être à cause des vexations que la nouvelle loi apportait dans le pays, peut- être à cause de l’arbitraire et des pillages des Talibés, peut-être aussi par suite d’un plan conçu depuis longtemps, un mois et demi à peine après la soumission, le pays se leva en masse, assassinant tous les Talibés qui couraient le pays, et on vint mettre à la fois le siége devant Nioro où était El Hadj, et devant Kolomina où était campé Alpha Oumar Boïla avec une partie de l’armée.
Nioro était si étroitement gardé et par un cercle d’une telle épaisseur, que pendant quinze jours âme qui vive ne put sortir du village. On commençait à y souffrir ; alors les Talibés, craignant que les nombreux Bambaras du village qui étaient enfermés comme eux ne vinssent à trahir, formèrent un complot à l’insu d’El Hadj, qui, m’a-t-on affirmé, ne l’eût pas permis, et le lendemain matin au petit jour ils commencèrent le massacre des Bambaras. Plus de quatre cents furent assassinés sans défense, et Mahmady Kandia, ainsi que son griot, trouvèrent seuls un refuge dans les bras d’El Hadj.
Bien que le massacre eût été commencé à l’arme blanche, les coups de fusil s’en mêlèrent, et au premier coup de feu l’armée assiégeante, croyant à une sortie, prit la fuite, emmenant sur son passage hommes, femmes, enfants et bestiaux et se sauva jusqu’à Mbougoula (?)
El Hadj ne perdit pas de temps ; il fit sortir quinze cents Talibés et sofas sous le commandement d’Élimane Donaye (le chef de Donaye, village près de Podor, qui était venu se joindre à lui) et les envoya courir le pays et ramasser les traînards. Alpha Oumar, dégagé du même coup à Kolomina, tint aussi la campagne.
Cependant les Kaartans étaient allés de Mbougoula à Lakhamané ; on les y poursuivit, mais l’armée d’El Hadj, égarée par son guide, un Bambara nommé Daba, vint tomber sur Kandiari, village fortifié, où elle fut fort mal reçue ; non-seulement elle ne le prit pas, mais elle perdit cinq cents hommes. Les survivants se rallièrent et bloquèrent le village à distance, puis envoyèrent demander du renfort. El Hadj n’avait plus beaucoup de monde avec lui : il envoya huit cents hommes avec de la poudre ; mais à l’arrivée de ce renfort, l’armée, encore sous le coup de sa défaite, n’osa pas recommencer l’attaque. On resta en présence du village pendant sept à huit jours. Alors une armée de Bambaras vint à son tour compliquer la situation. Ils attaquèrent les Talibés, qui les repoussèrent, d’abord, mais ne purent cependant empêcher la plus grande partie d’entrer dans le village.
Trois jours après cet événement, au beau milieu de la nuit, le village entier, profitant des ténèbres, s’enfuyait. On poursuivit les fuyards, on fit quelques prisonniers, mais le gros échappa, et l’armée, après avoir détruit le village, rentra à Nioro. Pendant les quelques mois qui suivirent, El Hadj se borna à repousser les razzias qui venaient l’inquiéter et à faire piller lui-même par ses troupes.
Les vivres manquaient à Nioro ; les captifs n’y avaient plus de valeur, on en vendait jusqu’à quatre et cinq pour avoir un bœuf. Si quelqu’un abandonnait son cheval, les Bambaras le découpaient et il n’en retrouvait même pas le squelette ; le mil était fini : il fallait sortir de cette position. El Hadj se mit lui-même à la tête de toutes ses forces et alla chercher les Massassis à Lakhamané. Ils n’essayèrent pas de résister et s’enfuirent à Kharéga. El Hadj, sans prendre un instant de repos, les y suivit par une marche forcée et en fit un grand massacre. Ceux qui échappèrent passèrent le Bakhoy et s’enfuirent, qui au Foula Dougou, qui à Ségou, qui, enfin, sur les bords du Sénégal ou au Bondou. Quant aux captifs on en ramassa un si grand nombre qu’on ne savait plus qu’en faire. Chaque Talibé pour sa part en avait dix ou douze après le partage.
Cette fois c’en était fait de la puissance des Massassis. Ils n’avaient jamais été aimés dans le pays, où leur joug de fer pesait durement, ainsi que l’a constaté par lui-même notre compatriote Raffenel ; maintenant ils n’étaient plus craints. Les Bambaras se résignèrent facilement à obéir à leur nouveau maître. El Hadj passa alors à Sakhola, où il resta trois mois, puis à Farabougou, à Guémoukoura, et il revint à Nioro où il séjourna quatre mois, faisant construire, sous la direction de Samba N’diaye, le tata en pierre, sa maison, et commençant là, comme à Dinguiray, à entasser les trésors des vaincus.
Cependant le pays était loin d’être tranquille. Les Djawaras, qui de tout temps ont formé dans le Kaarta une bande indépendante et en hostilité presque permanente avec le roi, ne virent pas plutôt El Hadj maître, qu’ils voulurent continuer leur rôle et débutèrent par enlever les bœufs de Nioro. El Hadj prépara son armée, leur fit dire de venir se rendre, et sur leur refus alla les attaquer à Diabigué ; il n’y eut pas de résistance, et dans une journée Siracorot Seÿ, Guiné-Makambougou, Kodiation, Dinetié, Touroungoumbé, en un mot, tous les villages du Kingui qui étaient habités par les Djawaras furent livrés aux flammes. El Hadj entra alors à Ménéméno où il demeura quelques jours, et, apprenant que les Djawaras avaient trouvé un refuge chez Maoundé, chef de Bassakha (Bakhounou), il alla détruire ce village pendant que Alpha Oumar s’attaquait successivement à Diongoye et à Koli (Bakhounou).
Ce fut à ce moment qu’on apprit qu’une armée arrivait du Macina à travers le Bakhounou. Quel motif pouvait la pousser à venir si loin de son territoire au devant d’El Hadj ? C’est ce que je n’ai pu bien éclaircir. Il y aurait bien une explication, ce serait d’admettre qu’alors le Macina exerçait sur le Ségou une grande influence, une espèce de protection, et que voyant cet État menacé par El Hadj, il avait voulu défendre contre ce dernier une proie qu’il convoitait pour son propre compte depuis près d’un siècle.
Toujours est-il que El Hadj envoya Alpha Oumar à la rencontre des Maciniens, et qu’il y eut à Kassakaré (Kaskaré) un combat meurtrier, après lequel l’armée du Macina décimée regagna ses foyers.
Alpha Oumar vainqueur rentra à Bassakha.
Voyant de nouveau les Djawaras se réunir à Diangounté, et comprenant que tant qu’il n’en serait pas venu à bout il n’aurait pas de repos, El Hadj alla les attaquer en personne. Il n’en trouva qu’un petit nombre, les autres ayant pris la fuite. Il emporta le village d’assaut, et après un court séjour revint à Guémou-Koura (le nouveau Guémou), laissant Abdoulaye Haoussa avec quinze cents Talibés pour reconstruire le village dans l’état où je l’ai trouvé.
Toutes ces victoires remportées facilement par El Hadj ne pouvaient lui faire perdre de vue qu’en prenant Diangounté, il avait commis une agression contre le roi de Ségou, dont ce pays était tributaire ; et ici nous allons voir et juger sa politique. Apprenant que les Djawaras venaient de se réfugier sous la protection de Ségou, il envoya Mahmady Célaré, un de ses Talibés, trouver le roi de Ségou qui était alors Toroco-Mari ou Torocoro-Mari, pour lui dire qu’il n’avait rien à faire avec lui, qu’il n’en voulait qu’aux Djawaras, que c’étaient eux qu’il poursuivait, qu’il laissait quinze cents hommes à Diangounté, qu’il ne fallait pas chercher à leur faire du mal.
Torocoro-Mari reçut bien l’envoyé d’El Hadj, et, en réponse à sa mission, renvoya avec des instructions secrètes Tierno-Abdoul (le même que je trouve à Ségou), qui était depuis longtemps dans le pays. Tierno- Abdoul alla trouver El Hadj ; après sa mission remplie il revint à Ségou, et là déclara qu’il quittait le pays ; il partit en effet avec toute sa maison rejoindre El Hadj, qui était alors dans le Fouta.
Quelques personnes pensent que la négociation de Tierno-Abdoul avait pour but d’assurer El Hadj du dévouement de Torocoro-Mari et de l’intention qu’il avait de se rendre ; le fait est peu probable ; ce qu’il y a de certain, c’est que, dès que Tierno-Abdoul eut quitté le pays, les chefs d’esclaves ou Kountiguis[101] se réunirent et, accusant Torocoro-Mari d’avoir voulu les livrer aux marabouts, ils lui coupèrent le cou et allèrent chercher Ali, son frère, pour le nommer roi, après lui avoir fait jurer qu’il ne les trahirait pas[102].
Comme on le voit, El Hadj affectait de présenter la violation du territoire de Diangounté, la prise de ce village et le massacre des chefs comme une suite de sa guerre avec les Djawaras, et se mettait en position, si le roi de Ségou vengeait cet outrage, de se dire à son tour attaqué par les Keffirs. Comme on le verra plus tard, il agit de même vis-à-vis du Macina.
En quittant Diangounté, El Hadj, maître non-seulement du Kaarta, mais des provinces limitrophes, le Bakhounou à l’Est et le Diangounté au Sud, maître aussi du Diafounou, du Kaniarémé et du Diombokho, alla placer une garnison à Guémoukoura, puis à Diala, chef-lieu du Diala Fara, où il plaça Souleyman Babaraqui (un de ses esclaves du Haoussa), avec cinq cents hommes, et où il laissa aussi Samba Diakhanate, maçon de Saint- Louis, pour bâtir son tata et sa maison.
De Diala il passa au Tomora, laissant des ordres pour construire le tata de Koniakary, et descendit à Sabouciré, sur les bords du Sénégal, décidé à en finir avec les Khassonkés, qui s’étaient alliés avec les blancs contre lui et avaient donné asile aux Massassis.
Nyamody, le chef du Logo, avait fui (avril 1857) ; Sabouciré ne fit aucune résistance ; tous les petits villages furent pillés ; le Natiaga était en fuite ou soumis ; restait Médine, Médine qui renfermait Sambala, roi du Khasso, et qui était protégé par les canons d’un fort français, construit depuis un an à peine (en septembre 1855).
El Hadj, enivré par la victoire, hésitait cependant à attaquer ; il voulait, en cas de l’insuccès qu’il semblait craindre, ne pas assumer la responsabilité d’une défaite, il voulait se faire forcer la main. Les Toucouleurs, poussés par leurs vieilles haines, fous d’orgueil de leurs victoires passées, le pressèrent ; il résista, mais mollement, et, quand ils se furent décidés à attaquer sans ordre et que repoussés ils revinrent vers lui à Sabouciré, il leur déclara que maintenant qu’ils avaient _voulu_ commencer, il fallait en finir[103].
L’histoire du siége de Médine est une des pages les plus brillantes des fastes militaires au Sénégal ; c’est un de ces faits qui ne seront jamais assez connus, parce qu’ils se sont passés au Sénégal, pays qui semble exciter bien peu d’intérêt en France ; mais il n’en est pas moins vrai qu’on peut chercher dans l’histoire de France et dans les faits les plus mémorables des guerres d’Algérie, on trouvera autant d’héroïsme, mais plus, non, c’est impossible.
Pendant quatre mois, une poignée d’hommes, parmi lesquels les Européens étaient en petit nombre, commandés par Paul Holl, un mulâtre de Saint- Louis, y tint tête à une armée de vingt-trois mille hommes[104], car tel était à cette époque le chiffre de l’armée d’El Hadj.
Après avoir repoussé des assauts à l’arme blanche, au moment où, manquant de poudre, l’héroïque chef de la petite garnison calculait déjà l’instant où il ne lui resterait plus qu’à se faire sauter, le gouverneur, le lieutenant-colonel Faidherbe, par des prodiges d’énergie et le dévouement de la marine, parvenait, grâce à une crue inespérée, à remonter à Khay, et, débarquant à la tête d’une poignée de laptots, après avoir canonné l’armée d’El Hadj, qui fit une belle résistance, délivrait le fort entouré d’une ceinture de cadavres qui témoignaient assez de son énergique défense. On poursuivit les fuyards jusqu’au Félou ; mais, avec si peu de forces, il n’eût pas été prudent d’aller plus loin, et l’armée d’El Hadj, fortement éprouvée par ce débarquement, alla retrouver son maître à Sabouciré.
L’étoile d’El Hadj commençait à pâlir, et cependant, avant de s’éteindre, elle devait briller d’un bien vif éclat. Nous sommes arrivés au mois de juillet 1857[105].
Lorsque l’armée fut arrivée à Sabouciré (Logo), annonçant à El Hadj que les _sakhars_ (bateaux à vapeur) venaient et qu’il n’y avait plus moyen de résister, le marabout leur répondit : « Eh bien ! vous l’avez voulu, vous êtes allés attaquer les blancs, et les voilà qui vous chassent. Cependant je n’avais pas affaire à eux ; je n’ai affaire qu’aux Bambaras et aux noirs Keffirs. Vous fuyez ; eh bien, moi, je ne fuirai pas, et si les blancs viennent jusqu’ici, ils me trouveront. »
Mais, au bout de quelques jours, la famine se mit de la partie, et quand on entendit raconter que tous les bateaux à vapeur étaient allés à Saint-Louis chercher des troupes, la désertion des Toucouleurs commença à s’opérer dans de larges proportions. Bientôt El Hadj s’en aperçut : les chefs de l’armée vinrent le trouver ; alors il les rassembla et leur demanda ce que signifiait cette désertion. « Nous mourons de faim, El Hadj. » Telle fut la réponse, et quand il demanda l’avis des chefs, ils le supplièrent de monter sur les montagnes et d’entrer dans le Bambouk ; c’était à la fois le moyen de se ravitailler et de fuir le gouverneur. Vingt jours s’étaient écoulés depuis la prise de Médine ; El Hadj compta l’armée, réduite à sept mille hommes, et partit pour Dinguira (Natiaga), lançant comme dernière forfanterie qu’il ne fuyait pas, mais qu’il allait chercher des vivres et que si on le cherchait, il serait facile de le trouver[106].
Il passa une nuit à Dinguira, et, s’enfonçant dans la montagne, arriva à Courba[107] (Bambouk) et prit la route de Koundian ; mais, avant d’y arriver, il fallait passer le Galamagui, dont les eaux étaient en ce moment grossies. Ce passage lui coûta plusieurs centaines d’hommes et d’animaux, qui, entraînés par le courant, se brisèrent sur les roches ou se noyèrent.
A l’approche d’El Hadj, tout le monde fuyait ; le chef de Koudian, Coura, le même qui s’était rendu quelques années auparavant, ne se sentant pas sans doute la conscience en repos quant à l’observance de la religion musulmane, prit la route du Sud avec tout son monde et alla chercher dans les montagnes un abri plus sûr.
En entrant à Koudian, El Hadj y trouva des provisions de mil très- abondantes ; quelques razzias lui fournirent des bestiaux, et il s’installa dans ce lieu[108].
Pendant cinq mois et dix jours, il n’eut qu’une occupation, faire construire, sous la direction de Samba N’diaye, le redoutable tata que nous avons vu à notre passage. On raconte à ce sujet que, manquant de bras, il demanda aux Talibés de porter des pierres de la montagne, et que ceux-ci ayant refusé, il donna lui-même l’exemple en portant une pierre sur sa tête.
Pendant ce séjour de cinq mois, il détacha deux armées, l’une de deux mille cinq cents hommes, commandée par Mahmady Sidy Yanké, et l’autre par Mahmodou Yoroba, pour ravager le Konkadougou et les provinces avoisinantes, dont il acquit ainsi tout l’or.
Lorsque ces travaux furent terminés (décembre 1857), El Hadj se remit en marche à travers le Diébédougou et alla camper à Yatera, village situé sur une montagne, puis à Diantintian, qui se rendit ; ensuite à Guibouria, dont les habitants prirent la fuite, ainsi que ceux de plusieurs petits villages. Il s’arrêta dix-sept jours pour faire démolir les villages des fugitifs ; il passa alors le Konkadougou et vint à Sekhokoto (visité par Pascal), puis à Khakhadia sur le Falémé, village qui se sauva et qu’il détruisit ; il passa cette rivière et campa à Toumboura (Bondou), qui se rendit.
De là, il alla à Goundiourou, où il assembla les Pouls Sissibés pour les exciter à se révolter contre leur almami[109] (Boubakar Saada), et, comme ils refusaient de faire la guerre, il leur ordonna de quitter le pays et d’aller à Nioro, ce à quoi ils consentirent.
Il se rendit alors lui-même à Boulébané (Bondou) (15 avril 1858), pour les faire partir sous forte escorte, et, en même temps, il expédiait, sous le commandement de Samba N’diaye, les deux obusiers de 0m,12, abandonnés peu auparavant, à l’échauffourée de N’dioum, par le commandant de Bakel[110].
Pendant ce temps, le Fouta essayait de barrer le fleuve du Sénégal à Garli, et, au dire des Talibés, El Hadj laissait faire tout en disant à ses intimes qu’il ne croyait pas la chose possible[111].
De Boulébané, où il resta quelque temps, il passa à Samba Kholo, à Somsom Tata, à Borndé, et vint sur les bords du Sénégal, à Djawara, où il célébra le Cauri[112]. Il entra alors dans le Fouta central, annonçant l’intention de l’organiser, et vint se camper à Oréfondé, d’où il commença à envoyer ses émissaires dans tout le pays.
Il y resta jusqu’en avril 1859 ; il n’était pas content des gens du Fouta, mais, à cause des chefs de son armée, qui étaient Toucouleurs, il ne pouvait rien faire contre le Fouta, sans quoi il l’eût certainement brûlé de fond en comble.
A cette époque, Alpha Oumar Boïla, à Nioro, se battait contre les Maures de la tribu des El Bodel, tribu très-nombreuse et puissante, qu’il réduisit après de nombreuses razzias.
Pendant qu’il était dans le Fouta, El Hadj s’avança jusqu’à N’dioum, dans le Toro, mais il n’y resta pas, et, après l’avoir brûlé, commença à reculer, rappelé par la nouvelle de la révolte entière du Kaarta.
Il n’avait pas de temps à perdre ; aussi réunit-il tout le monde possible, emmenant hommes, femmes et enfants, la plupart malgré eux, et il remonta le cours du Sénégal ; il vint passer en vue de Bakel, où le commandant lui fit lancer des obus ; mais El Hadj défendit d’attaquer[113]. Il avait bien alors quarante mille personnes avec lui. Il avait célébré le Cauri à Djawara (mai 1859).
El Hadj alla passer le fleuve à Diaguila, et, remontant sur la rive droite, se rendit à Diougountouré et de là à Guémou (Guidimakha), où il donna ses ordres pour la construction d’un tata en pierres.
Pendant ce temps, une partie de l’armée avait continué à remonter le fleuve sur la rive gauche et, à Arondou, rejoignait un neveu d’El Hadj, Sirey Adama[114], qui, parti du Fouta, et marchant sur la rive des Maures, avait eu avec les Douaïch un combat à la hauteur de Djawara[115] ; de là, il était allé achever la destruction de Dramané et de tous les villages du Kaméra qui avaient tenté de se reconstruire, à l’exception de Lanel, qui avait toujours été dévoué à El Hadj et se rendit.
Les deux armées se rendirent à Arondou et attaquèrent _le Pilote_[116]. Voyant une corde qui attachait le bâtiment au rivage, tout le monde vint haler le navire à terre ; ils croyaient déjà le tenir quand tout d’un coup le canon tonna à mitraille et leur tua bien du monde. Ce fut le signal de la retraite. Après cette attaque, Sirey Adama alla à Guémou rejoindre El Hadj ; ce dernier lui donna le commandement du village et se rendit à Sollou, puis à Guidingollou (Guidimakha), à Sérénate, et revint à Khabou ; il longea en suite le fleuve jusqu’à Somonkidé, alla à Khollou (Khasso), et de là à Serro, où il laissa l’armée, pendant qu’il se dirigeait sur Koniakary avec six hommes. Il n’y passa qu’une nuit, revint à Serro prendre l’armée et entra dans le Diafounou. Il passa à Khérisingané, Komonwollou et à Tambakara, où il célébra la Tabaski (juillet 1859), et où il fit construire un tata, à la garde duquel il laissa son captif Sulman (Bambara du Kaarta) avec une garnison.
De là, il se rendit à Yaguiné, puis à Niogomera, dans le Guidioumé, d’où il alla à Nioro, par le Kaniarémé, en passant par Khodée, Krémis, Kéranné, Khorigné, Nioro-Tougouni, Kamandapé et Nioro.
Tous les Djawaras du Kingui s’étaient enfuis à la nouvelle de son arrivée et avaient été chercher un refuge à Ségou ; ils fuyaient l’orage. Mais El Hadj avait cette fois son plan bien arrêté : il avait déclaré qu’il ne tenterait plus rien contre les blancs, à moins qu’ils ne l’attaquassent, et qu’il n’avait affaire qu’aux Bambaras. C’est en effet contre eux que nous allons le voir agir.
Après un mois et demi de séjour à Nioro, il en sort avec son armée, suivi de la cohorte de femmes, d’enfants, de bœufs porteurs, ânes, etc., qui l’encombrent depuis le Fouta. Il traverse le Kingui à l’Est, passe Touroungoumbé et s’avance jusqu’à Bagoyna. Tous les révoltés fuyaient. Il revint sur ses pas jusqu’à Kouroutté, village alors désert. Il entra dans les broussailles, et, tournant Diangounté à l’Ouest, vint, en dix jours de marche, tomber à Marcoïa, capitale du Bélédougou[117] et centre actif d’où les révoltés du Kaarta dirigeaient leurs coups contre lui. Il y avait là une grande quantité de Pouls du Bakhounou, de Djawaras du Kaarta et de Massassis, qui, après s’être rendus et avoir suivi El Hadj au Fouta, s’étaient enfuis.
Le siége de Marcoïa ne fut pas long. El Hadj y avait amené les deux canons obusiers qui étaient en son pouvoir. Il tira quelques coups avec des boulets qu’il avait fait ramasser au siége de Médine et envoya un obus qui éclata au-dessus du village. La panique s’empara des Bambaras, qui dirent qu’El Hadj les fusillait sur terre et que le ciel les fusillait d’en haut. Un mouvement de terreur indicible s’empara d’eux ; El Hadj en profitant, lança son armée, et le village fut pris après un grand massacre. Le roi, entre autres, fut pris vivant et tué. On s’établit dans le village après l’avoir débarrassé des cadavres, qui furent abandonnés aux hyènes.
[Décoration]
[Note 100 : On prétend que c’est Oulibo qui les engagea à se soumettre, en leur faisant un tableau effrayant des forces de son nouveau maître.]
[Note 101 : Les Kountiguis, quoique esclaves, étaient investis de grands commandements territoriaux et militaires.]
[Note 102 : On raconte à ce sujet un fait qui est en contradiction avec le caractère que Raffenel prête aux griots, dont il veut faire de nouveaux Blondel. Lorsqu’Abdoul quitta Ségou, le griot du roi le chargea de dire à El Hadj qu’il savait bien qu’avant peu il serait le vrai maître du pays, et que le jour où cela arriverait, il se souvînt du griot qui lui était tout dévoué.
Quand El Hadj, plus tard, se fut emparé de Ségou, ce griot s’enfuit d’abord chez le roi du Macina, Ahmadi-Ahmadou ; mais sa femme tomba aux mains d’El Hadj. Elle se réclama de Tierno-Abdoul, et elle fut très-bien traitée. Un peu plus tard, ce griot voyant El Hadj se soutenir malgré les attaques du Macina, vint le trouver ; il fut très-bien reçu, et, quand il eut chanté son nouveau maître, on lui donna une maison, des chevaux, des esclaves, et il fut installé dans l’intérieur même de Ségou-Sikoro. Quand, plus tard, El Hadj partit pour le Macina, le même griot, au lieu de le suivre, demanda à rester avec Ahmadou à Ségou, et tant que le pays fut tranquille, il ne bougea pas ; mais aux premiers symptômes de révolte, il servit d’espion aux Bambaras. Chaque jour, il tenait les chefs révoltés au courant de ce qu’on préparait à Ségou. Quand Sansandig fut révolté, il y envoyait des courriers, mais il en fit tant qu’il fut surpris ; on le surveilla ; il s’en aperçut et prit la fuite vers Bamakou ; mais Ahmadou, informé à temps, le fit poursuivre, et cette histoire finit comme toutes les autres, _on lui coupa le cou_.]
[Note 103 : Le siége de Médine commença le 20 avril 1857.]
[Note 104 : Ce chiffre de vingt-trois mille paraît exagéré ; il m’a été donné par Samfarba, qui s’y trouvait ; mais, d’après d’autres renseignements, je pense qu’il faudrait le réduire à quinze mille, beaucoup de Talibés ayant quitté El Hadj après la prise de Sabouciré pour retourner chez eux avec leur butin, qui étai considérable.]
[Note 105 : La délivrance de Médine est du 18 juillet 1857.]
[Note 106 : Je ne saurais trop répéter que ce récit renferme des inexactitudes volontaires, des oublis de tous genres ; c’est ainsi qu’il ne fait pas mention d’un beau combat livré par le gouverneur Faidherbe, à toute l’armée d’El Hadj et à un immense convoi qui arrivait du Fouta faire la jonction avec le marabout. Ce combat eut lieu cinq jours après la délivrance de Médine.
J’aurais pu rétablir ces faits, mais j’ai voulu laisser le récit tel qu’il m’a été fait par les Talibés ; tel quel, il contient des renseignements utiles.]
[Note 107 : De Courba, El Hadj expédia Alpha Ousman (un de ses meilleurs généraux), avec une armée de mille cinq cents hommes pour ravager le Bambouk, le Ba Fing, le Gangaran, le Bagniaka Dougou, le Gadougou, le Nabou, en un mot tous les pays Malinkés non soumis. Une fois cette besogne faite, Alpha Ousman remonta au Birgo ; il y fonda Mourgoula, place forte, d’où il opéra sur le Foula Dougou, pendant le temps qu’El Hadj était dans le Fouta (1858).]
[Note 108 : Ce fut à Koundian qu’El Hadj apprit que Somsom Tata, dans le Bondou, avait été enlevé par le gouverneur, ainsi que Kana Makhounou (Khasso, rive droite).]
[Note 109 : Après la délivrance de Médine et l’affaire de Somsom Tata, le Bondou s’était soumis à Boubakar Saada ; le Logo et le Natiaga avaient été réoccupés par leurs chefs.]
[Note 110 : N’dioum (Ferlo), dans le Bondou, était révolté. Boubakar Saada alla l’attaquer avec deux mille hommes ; il ne pouvait pas le prendre ; le commandant de Bakel alla le secourir avec deux obusiers et vingt hommes. L’armée ayant attaqué et commencé à brûler le village, trouva une grande résistance, se débanda, et M. Cornu, abandonné avec ses quelques hommes, fut forcé de prendre la fuite (novembre 1857).]
[Note 111 : C’était par son ordre qu’on le faisait, mais c’est toujours la même tactique.]
[Note 112 : _Cauri_, fête musulmane.]
[Note 113 : Son armée avait déjà été repoussée quelques jours avant, à Matam, fort construit en 1857.]
[Note 114 : Fils d’Adama, sœur d’El Hadj.]
[Note 115 : En décembre 1859, me rendant à l’oasis du Tagant, j’ai visité ce champ de bataille, qui était encore couvert d’ossements. Les deux partis s’attribuent la victoire.]
[Note 116 : Brick alors stationnaire à Arondou.]
[Note 117 : Le Bélédougou, pays tributaire de Ségou, habité par les Bambaras Béléris, situé sur la rive gauche du Niger, de Bamakou à Yamina.]
CHAPITRE XVI.
Séjour à Marcoïa. — Attaques des Bambaras. — On chasse les femmes. — Entrée dans le Fadougou. — Prise de Damfa. — Bataille en rase campagne. — Entrée à Yamina. — Prise de Diabal. — Prise d’Oïtala. — El Hadj entre à Sansandig, qui se rend. — Correspondance avec le roi du Macina. — Guerre et victoire d’El Hadj sur les armées réunies de Macina et Ségou. — El Hadj entre à Ségou-Sikoro.
Presque le même jour, à peu de distance, Alpha Ousman, que nous avons laissé à Mourgoula, réussissait, après une première attaque infructueuse, à s’emparer de Bangassi, capitale du Foula-Dougou, qu’il détruisait, et, apprenant que El Hadj était à Marcoïa, il laissait une petite garnison à Mourgoula et allait rejoindre son maître.
El Hadj resta cinq mois à Marcoïa ; il y était depuis peu de temps, lorsqu’il apprit par un Bakiri, nommé Tambo, la prise de Guémou[118] par les Français, et la mort de Sirey Adama. Ce Bakiri avait lui-même pris part à la lutte avec une bande de cavaliers qui avaient été chassés par les volontaires de Bakel.
El Hadj avait trouvé à Marcoïa une grande quantité de mil, mais il avait beaucoup de monde à nourrir. Aussi commença-t-on tout de suite à ravager le Bélédougou. Pendant ce temps, les Djawaras qui s’étaient réfugiés à Ségou y trouvèrent Ali, nommé depuis peu roi à la place de Toroco-Mari, assassiné par les captifs révoltés ; ils lui dirent que, s’il n’y prenait pas garde, El Hadj avant peu viendrait l’attaquer. Ali n’écouta pas d’abord, mais quand il vit le marabout maître de Marcoïa, il s’indigna de son audace et donna une armée à Karounka[119] et à ses Djawaras. Ils vinrent attaquer El Hadj, qui les repoussa, et ils rentrèrent à Ségou ; alors le Fadougou réunit une armée à laquelle vint se joindre tout le pays, à l’exception des Soninkés musulmans, avec lesquels El Hadj avait des intelligences.
Cette armée n’eut pas plus de succès que la première.
Cette fois, Ali s’effraya sérieusement, et il rassembla lui-même une armée qu’il confia à deux de ses Kountiguis, Bagui et Bonoto ; ils ne furent pas plus heureux et firent des pertes nombreuses.
Le temps s’écoulait et les vivres devenaient plus rares à Marcoïa ; on en manqua bientôt tout à fait. El Hadj rassembla les chefs et leur dit qu’il fallait sortir, que s’il se sauvait à Nioro tout le pays allait se lever et qu’ils succomberaient, qu’on prendrait leurs femmes et leurs enfants ; que, d’ailleurs, le Ségou était venu l’attaquer, et que Dieu lui commandait de faire la guerre aux Keffirs. Les chefs acceptèrent de faire la guerre avec le Ségou ; mais, au moment de rassembler l’armée, El Hadj déclara qu’il fallait abandonner toutes les femmes, qui étaient trop gênantes pour une pareille campagne, que lui-même donnerait l’exemple. Cette proposition souleva un orage indicible ; mais, après le premier mouvement, chacun réfléchit, un certain nombre consentirent, d’autres profitèrent du moment pour déserter un drapeau qu’ils servaient malgré eux et se frayèrent un chemin vers le Sénégal. Un grand nombre périt en route, mais là, comme à l’époque de la famine de Nioro, on vit revenir sur les bords du Sénégal des bandes d’individus, où femmes et enfants dominaient, véritables squelettes ambulants[120] qui n’avaient depuis un mois, quelquefois plus, que des herbes pour se nourrir.
Le sacrifice ordonné fut accompli, et l’armée se mit en marche, suivie d’une autre véritable armée de femmes qu’on chassait pour les maintenir à distance. Un grand nombre de ces malheureuses, qui ne suivaient qu’à peine, manquant de tout, furent ramassées par les Bambaras qui, rencontrant chez elles de plus beaux types que chez eux, en firent leurs femmes et leurs esclaves[121].
El Hadj alors se dirigea sur Séguébala (Saknabala) et entra à son tour dans le Fadougou, d’où on était venu l’attaquer. Ce fut à Marconnah, village de Soninkés musulmans, dans le Lambalaké, qu’il alla d’abord. Là, Barada Tunkara, chef de Toumboula, vint se rendre à lui ; El Hadj lui fit des cadeaux et le renvoya, lui disant de bien garder les Soninkés, qu’il mit tous entre ses mains.
El Hadj se rendit ensuite à Damfa, où il éprouva assez de résistance ; mais les canons ayant été mis en batterie, la panique, dès le deuxième coup, s’empara du village dont les habitants prirent la fuite par l’extrémité opposée à l’attaque ; on en fit un grand massacre, et le chef, nommé Dombé, pris vivant, fut décapité ; après cela, les fortifications furent rasées. Damfa était le chef-lieu du Damfari, et Dombé portait le titre de roi de ce pays.
El Hadj passa vingt-cinq jours à Damfa ; puis, apprenant que deux formidables armées arrivaient à sa rencontre, sous le commandement de Bagui et de Bonoto, renforcées de tous les Bambaras du Fadougou et des Djawaras, il sortit et passa entre les deux armées qui voulaient le prendre entre deux feux. Les armées se mirent à sa poursuite et l’attaquèrent le lendemain matin ; El Hadj était prêt, tandis que les Bambaras arrivaient débandés ; après une demi-heure de combat, ces derniers étaient en fuite dans toutes les directions ; on ne les poursuivit pas, et El Hadj, par une marche forcée, arriva le lendemain matin à Dioni. Sans s’y arrêter, et trouvant tous les villages déserts, il arriva à Yamina, que ses habitants venaient d’abandonner en grande partie. Il y entra et s’y installa aussitôt pour s’y défendre. Peu de jours après, il célébra le Cauri (avril 1860).
Tout d’abord il se trouva tranquille ; les habitants de la ville y rentrèrent peu à peu et se rendirent. El Hadj les accueillit bien puis, apprenant que le village de Diabal rassemblait une armée, il envoya Tierno Ousman pour le détruire, ce qui se fit sans grande difficulté. Les habitants se jetèrent dans le marigot qui porte le nom du village et un grand nombre s’y noyèrent.
El Hadj resta ainsi à Yamina quatre à cinq mois ; mais les vivres étant épuisés, il fallut songer à marcher en avant, et on alla occuper le village désert de Tamani, dont les habitants avaient fui, abandonnant toutes les provisions. Il laissait derrière lui, à Yamina, une forte garnison et les femmes qui avaient pu suivre.
Le Ségou en entier se prit alors de peur quand il vit qu’El Hadj en voulait au territoire de Ségou proprement dit (de Yamina à Sansandig sur les deux rives du fleuve). Les populations se soulevèrent en masse et vinrent se rassembler en armée à Oïtala, sous le commandement de Tata, fils d’Ali et premier prince de Ségou.
El Hadj, dès qu’il l’apprit, se disposa à les attaquer.
Quelques jours après, en effet, il était en marche avec l’armée et arrivait devant Oïtala, où plus de 15000 hommes d’armée étaient rassemblés ; à neuf heures du matin on attaqua, mais cette fois la fusillade des défenseurs fut tellement vive que les Talibés reculèrent, laissant près de 300 morts sur les remparts du village ; les canons furent abandonnés, et Samba N’diaye, en allant avec 30 Yoloffs les rechercher, eut 7 hommes blessés mortellement et 15 atteints plus ou moins gravement. Les roues étaient d’ailleurs cassées. El Hadj, à la vue de la retraite de ses compagnies démoralisées, s’approcha un peu du village et descendit s’asseoir au pied d’un arbre. On vint alors l’entourer : — « Où voulez-vous aller ? leur dit-il ; retourner à Nioro ? Ne savez-vous pas que vous périrez tous en route, de faim ou par les attaques de Ségou, qui vous poursuivra. Je vous le dis (m’bimi), il faut mourir ici ou vaincre. »
Ces paroles ranimèrent un peu les Talibés, mais il ne put les décider à retourner à l’attaque, et on cerna à peu près le village ; puis, ayant reconnu un petit village de forgerons abandonné, on y entra et, pendant cinq jours, on travailla à réparer les affûts des canons qui n’avaient pu tirer qu’un seul coup le jour de l’attaque. Le cinquième jour, El Hadj rouvrit le feu avec ses canons et, s’apercevant que la déroute était à l’intérieur du village par suite des éclats d’obus, il lança ses troupes à l’assaut, et à six heures et demie du matin le village fut pris. On fit un grand massacre ; Tata, le défenseur, fut tué ainsi que ses frères, et leurs mères, sœurs, femmes et griotes devinrent le butin d’El Hadj. On fit entrer les nombreux blessés dans le village et on s’y établit ; on enterra les morts et on se prépara à de nouvelles luttes[122].
Ce fut à ce moment qu’un marabout de Sansandig, nommé Koro Mama, écrivit à El Hadj de venir sans retard et d’entrer dans la ville qui se rendrait à lui. Koro Mama était le chef des Couma[123], qui fondèrent Sansandig et en furent longtemps les chefs ; qui l’étaient même probablement au moment du passage de Mongo Park. Depuis peu, le commandement était dévolu aux Cissey, autre famille soninké qui avait chèrement acheté cette faveur au roi de Ségou. Tous ces marchands, très-riches d’ailleurs, étaient musulmans, et, voyant un coreligionnaire aussi puissant que l’était à ce moment El Hadj, ils pensèrent sans doute qu’en se soumettant à lui ils auraient le bénéfice de la suppression d’impôts ; mais, bien loin d’atteindre ce but, dès qu’El Hadj fut entré chez eux, ils virent bien qu’ils n’avaient fait que changer de maître et, au lieu d’un maître éloigné, auquel une fois le tribut payé on ne doit plus rien, c’était un maître incessamment présent qu’ils s’étaient donné.
El Hadj, dès qu’il reçut la lettre de Koro Mama, se mit en marche ; c’était vingt-six jours après la prise d’Oïtala ; en trois jours on fut à Sansandig, qui ouvrit ses portes au marabout, au milieu du chant des griots et de toutes les fantasias imaginables.
El Hadj passa cinq mois dans les murs de Sansandig, organisant les impôts, supprimant à son profit ceux que percevait le chef de la ville, aussi bien que ceux qui autrefois étaient touchés par les différents chefs bambaras et le roi de Ségou.
Mais le Macina commençait à s’inquiéter et à se remuer ; soit que réellement le roi de ce pays eût accepté le rôle de protecteur, à la condition qu’Ali se ferait musulman, soit qu’il fût contrarié de voir que le Ségou qu’il avait longtemps convoité allait lui échapper, soit enfin rivalité de métier qui le poussait à regarder El Hadj comme un pauvre mendiant, disait-il, il écrivit à ce dernier, l’engageant dans son intérêt à abandonner le pays de Ségou, qui était sa propriété, puisque ce pays s’était rendu à lui, et qu’il l’avait converti à l’islamisme.
Ce fut un grand ennui pour El Hadj, mais il était trop adroit pour se donner l’apparence d’un tort ; aussi répondit-il à Ahmadi-Ahmadou, roi du Macina : « Je me suis battu avec le Ségou qui est venu m’attaquer ; je l’ai chassé depuis Marcoïa jusqu’ici ; je ne puis le laisser maintenant ; si tu veux le bien, voici ce que je te propose : Fais[124] ton armée, mettons-nous ensemble, comme deux bons musulmans, pour écraser les Keffirs, et alors nous partagerons le pays et ses dépouilles. »
Ahmadi-Ahmadou, en dépit des victoires d’El Hadj Omar, ne pouvait croire à sa force, et il regarda sa proposition comme une insulte ; il ne répondit qu’en lui envoyant l’ordre de sortir de Sansandig, au plus vite, lui disant que s’il n’obéissait pas on l’en chasserait par force, et, ce disant, il rassembla une armée de 8000 cavaliers et 6000 hommes à pied, tous armés de lances, à l’exception de 1000 fusiliers, sous le commandement de Balobo[125]. Cette armée vint camper à Koni[126] sur le bord du Niger.
Il n’était plus temps de parlementer, et cependant El Hadj envoya encore une lettre à Balobo pour lui dire que, s’il faisait un pas de plus sur le territoire de Ségou, lui, El Hadj, irait prendre Hamdallahi.
Pour toute réponse, Balobo envoya à Ségou-Sikoro 500 cavaliers pour prévenir Ali, dont l’armée vint se réunir à celle de Balobo, sur le bord du fleuve à Tayo, petit village en face même de Sansandig.
El Hadj ne bougea pas ; pendant deux mois on resta dans cette position. Cependant un jour, les pêcheurs des deux camps échangèrent, de leurs pirogues, quelques coups de fusil ; aussitôt les Talibés, croyant à une attaque, se précipitent dans le lit du fleuve, qui était guéable à ce moment : ils avaient de l’eau jusqu’aux aisselles et portaient leurs fusils et leur poudre sur la tête. Vainement El Hadj les fait rappeler ; l’armée est pleine d’ardeur ; elle a été depuis peu renforcée de contingents venus depuis Nioro au bruit des victoires. Avant que ses ordres, qu’il fait porter par ses chefs, envoyant sa sandale, son chapelet, son satala même en témoignage de la source d’où ils émanent, avant que ses ordres soient entendus, 500 hommes ont traversé le fleuve et sont tombés sur les Maciniens. Ceux-ci cèdent le terrain ; les Talibés s’engagent, et, lorsque les troupes du Macina reviennent sur eux, aucun n’échappe : ils sont, les uns après les autres, cloués à terre par les lances du Macina, que les cavaliers manient avec une adresse merveilleuse. Le lendemain, El Hadj ne pouvait plus contenir son armée, frémissante du désir de venger les victimes de la veille.
Il partagea cependant son monde en deux colonnes : l’une, commandée par Alpha Oumar Boïla, l’autre par Alpha Ousman. Pendant que le premier traversait à Sansandig même le fleuve, Alpha Ousman était allé le traverser à quelques lieues plus bas.
Aussi, lorsque les Maciniens, qui attendaient que l’armée d’Alpha Oumar fût passée pour l’attaquer, s’ébranlèrent, ils furent pris entre deux feux, et, au premier choc, se débandèrent, les Maciniens reprenant le chemin de leur pays de toute la vitesse de leurs chevaux et les Bambaras la route de Ségou-Sikoro.
El Hadj, pendant ce temps, était resté en prières dans Sansandig. Il fit camper ses deux colonnes victorieuses à Kragno[127], village abandonné, et, cinq jours après le combat, vint se mettre à leur tête, laissant une garnison de mille Talibés à Sansandig sous le commandement de Bakar Tako. Puis il demeura encore deux jours à Kragno.
Pendant ce temps d’arrêt, Alpha Oumar avait été avec une armée jusqu’à Sarrau, s’assurer que les Maciniens étaient bien en fuite. Lorsqu’il revint, El Hadj, rassuré de ce côté, s’avança jusqu’à Bamabougou. L’armée de Ségou, au lieu de se renfermer dans les murs, commit la faute si souvent répétée de sortir. Elle vint se former à Banancoro ; mais, dès qu’elle apprit qu’El Hadj approchait, elle ne se sentit pas le courage d’attendre et prit la fuite avant que le marabout fût en vue. Deux ou trois chefs seulement, dévoués à leur maître, allèrent à Ségou- Sikoro prévenir Ali qu’il n’avait plus d’armée et qu’il n’avait que le temps de fuir.
Il monta tout de suite à cheval et sortit par la porte de l’Ouest.
Le même jour, El Hadj entrait à Ségou-Sikoro à neuf heures et demie du matin, ne s’étant pas arrêté une minute depuis Bamabougou ; c’était un mois et deux jours avant le Cauri (le 10 mars 1861).
[Décoration]
[Note 118 : La prise de Guémou, le 25 octobre 1859, est un des beaux faits d’armes accomplis au Sénégal : sur mille cinq cents hommes, volontaires compris, nous eûmes trente-neuf tués, dont un officier et quatre-vingt-dix-sept blessés, dont six officiers ; on tua deux cent cinquante hommes à l’ennemi et on fit mille cinq cents prisonniers.]
[Note 119 : Karounka, chef des Djawaras, fut peu après surpris par une colonne dirigée par les espions d’El Hadj et tué après une énergique défense.]
[Note 120 : Pour ma part, j’en recueillis quelques centaines à Makhana, en mai 1860.]
[Note 121 : Plus tard, quand El Hadj fut vainqueur, il les fit restituer ; la plupart étaient enceintes des Bambaras, et on raconte que quelques-unes désertèrent pour retourner chez les Bambaras, ce qui ne nous étonne pas, car elles devaient y trouver plus de bien-être.]
[Note 122 : La prise d’Oïtala passe à Ségou pour le combat le plus meurtrier qu’aient jamais vu les Talibés. Plus tard, sous le rapport des pertes de l’ennemi, on y a comparé la prise de Toghou, à laquelle j’assistais et dont je donne plus loin le récit.]
[Note 123 : Grande famille soninké.]
[Note 124 : Expression du pays comme quelques autres plus ou moins bizarres que j’emploie à dessein, afin de donner une idée du style nègre.]
[Note 125 : Balobo était l’oncle d’Ahmadi-Ahmadou.]
[Note 126 : Koni est aujourd’hui détruit. Je n’ai pu en savoir au juste la position, qui devait être à une dizaine de lieues en aval de Sansandig.]
[Note 127 : Kragno ; d’autres prononcent Kérangou, Kérano, Kérango.]
CHAPITRE XVII.
El Hadj à Ségou. — Il envoie à la recherche d’Ali. — Le Macina vient l’attaquer à Ségou. — Correspondance entre Ahmadi-Ahmadou et El Hadj. — El Hadj remet le commandement à Ahmadou, son fils, et part pour le Macina le 13 avril 1862. — Combat de Konihou. — Bataille de Saéwal. — Conduite héroïque d’Ahmadi-Ahmadou. — El Hadj entre à Hamdallahi. — Ahmadi-Ahmadou est fait prisonnier. — Sa mort. — Soumission du Macina. — Ali prisonnier. — El Hadj est maître du pays de Tombouctou au Sénégal. — Motifs qui lui ont facilité la conquête du Macina et coup d’œil sur le passé de cet État. — Ahmadou vient à Hamdallahi. — Projet de révolte découvert au Macina.
C’est le 10 mars 1861 qu’El Hadj Omar entrait en maître dans Ségou, prenant possession du palais et des trésors accumulés depuis des siècles par les divers rois qui s’étaient succédé dans ce pays. Les femmes et les enfants de la famille royale, leurs griots et leurs captifs étaient en son pouvoir.
Il s’occupa aussitôt de bâtir sa maison, c’est-à-dire de fortifier un réduit dans lequel se trouvèrent enfermés tous les magasins à or, à poudre, à étoffes, à sel, à cauris ou autres marchandises.
Peu à peu les différents chefs de captifs écrivirent ou plutôt firent écrire par des marabouts de l’intérieur qu’ils voulaient se rendre à El Hadj. Celui-ci les engagea à venir et les reçut très-bien ; dès lors tous se rallièrent, et moins de trois mois après son entrée à Ségou- Sikoro on comptait les quelques Kountiguis qui n’étaient pas soumis. Cet exemple, du reste, trouvait dans le Baninko des imitateurs, et bientôt on vint de tous côtés ; et depuis Tengrela jusqu’au désert, El Hadj put se dire le maître de ce vaste pays. El Hadj imposait à tous de se raser la tête, de ne plus boire de liqueurs fermentées, de faire le salam, de ne plus manger de chiens, de chevaux ni d’animaux morts de maladie ; il prenait des otages pour en faire des sofas ; puis, lorsque le pays fut bien soumis, il fit construire, toujours sous la direction de Samba N’diaye, les fortifications de la ville.
Tout était pour le mieux, mais Ali vivait encore, et El Hadj, qui avait pour principe de tuer tous ses ennemis, comprenait que tant que ce roi vivrait, il ne pouvait y avoir de sécurité pour lui.
Aussi, peu de jours après son entrée à Ségou, il avait expédié Alpha Oumar et sa colonne à la poursuite d’Ali dans le Baninko. On disait qu’Ali était alors à Touna, mais il fut prévenu, on ne le trouva pas et on rentra à Ségou. Cette fois, ce monarque détrôné, suivi de tous ceux qui avaient bien voulu lui rester fidèles, était allé chercher secours et refuge dans le Macina.
Dans ce pays, il y avait une grande animosité contre El Hadj, et le roi expédia tout de suite une armée avec l’ordre de reprendre Ségou-Sikoro. Cette armée était, dit-on, de plus de trente mille hommes, dont au moins dix mille cavaliers. Elle vint se camper dans les environs de Koghou, c’est-à-dire en vue de Ségou-Sikoro, où elle resta quatorze jours sans attaquer : le quinzième jour, quatre à cinq cents hommes d’El Hadj, qui étaient partis par l’intérieur, rencontrèrent un parti de Maciniens qui venaient d’enlever des bœufs et l’attaquèrent. Chaque jour, l’armée d’El Hadj sortait sous les murs de la ville, s’avançant quelquefois jusqu’à Soninkoura ; puis, quand venait le soir, les Maciniens reculaient jusqu’à Banancoro et El Hadj rentrait à Ségou. Cette fois encore, en entendant des coups de fusil, El Hadj voulut empêcher les Talibés de s’élancer ; mais sa patrouille, après avoir chassé le parti des Maciniens jusqu’à son camp, revenait chassée à son tour. L’armée d’El Hadj s’élança et fit reculer les Maciniens. Ceux-ci revinrent à la charge et le combat dura, avec des chances diverses, de deux heures de l’après-midi jusqu’à la nuit. Les Maciniens alors lâchèrent pied, et El Hadj ayant donné l’ordre de les poursuivre, l’armée presque entière se mit à leur poursuite, pendant deux jours, faisant un grand massacre des traînards. Ali, qui était là, et les chefs de l’armée, échappèrent avec les meilleures troupes. El Hadj rentra à Ségou, et apprenant qu’Ali était à Docou, près de Kouna dans le Macina, il envoya Mahmadi Sidy Yanké pour l’attaquer ; Ali se sauva encore et alla à Fomponna ; puis, de là, il rejoignit Ahmadi-Ahmadou, roi du Macina, qui le plaça à Konikou près de Poremane où Babolo tenait garnison à la tête de son armée.
Mais alors, soit que les Maciniens fussent intimidés par leur défaite, soit qu’une partie des marabouts se fût déclarée pour le nouveau prophète, soit qu’il leur répugnât de faire la guerre contre des musulmans en faveur de Keffirs, soit enfin par suite de dissensions intestines[128], il arriva que, sur la demande de plusieurs chefs, Ahmadi-Ahmadou envoya quelques hommes à El Hadj Omar, pour lui proposer de régler leur différend à l’amiable. « Il espérait, me dit Samba N’diaye, que El Hadj se contenterait du bien qu’il avait acquis et quitterait le pays qu’Ahmadi-Ahmadou eût pris alors, car Ali ne comptait plus pour rien. » Mais El Hadj répondit (et à ce moment tout le pays lui était soumis) qu’il ne pouvait accepter cette proposition, que le Macina était venu l’attaquer au Bakhounou depuis longtemps, qu’il était revenu l’attaquer à Sansandig, lui, bon musulman, suivant la loi et faisant la guerre aux Keffirs ; qu’alors il lui avait offert de se mettre ensemble et qu’il eût dans ce cas loyalement partagé le bénéfice de la victoire ; mais que Ahmadi-Ahmadou avait refusé, qu’il s’était mis contre lui avec les Keffirs, et que maintenant il voulait la paix. Cela n’est pas juste, ajoutait El Hadj. « Si tu veux venir en justice (saria), nous ferons prononcer un jugement par un bon marabout, et ce qu’il dira sera bien dit. »
Ahmadi-Ahmadou, petit-fils du fondateur du Macina, était dans son pays une espèce de prophète ; d’après la coutume de tous les États musulmans, il joignait l’autorité religieuse à l’autorité civile, et outre l’humiliation de traiter avec El Hadj, il ne pouvait le considérer comme un marabout aussi _fort_[129] que lui. Aussi sa réponse fut-elle provoquante au dernier point. « Si je t’ai demandé la paix, c’est que les gens de mon pays la désiraient ; quant à moi, j’ai toujours souhaité de me battre avec toi, et si tu ne viens pas m’attaquer, je marcherai contre toi. »
Tout cet échange de lettres ne se faisait pas avec une très-grande rapidité, bien qu’on ne compte que six jours de marche de Ségou-Sikoro à Hamdallahi ; le temps se passait, et près d’un an s’était écoulé depuis le jour où El Hadj avait pris possession de Ségou. Il rassembla tous les Bambaras, qui, depuis qu’ils s’étaient rendus, n’avaient pas tenté la moindre révolte, et il leur dit qu’il laissait son fils aîné, Ahmadou[130], pour les commander ; que, du reste, c’était à Ahmadou qu’appartenaient toutes ses richesses, tout ce que Dieu lui avait donné, et qu’il fallait lui obéir comme à lui-même. Tous promirent d’obéir. Du reste, depuis qu’il avait fait venir Ahmadou près de lui, El Hadj l’avait fait connaître de l’armée, disant qu’il lui donnait tous ses biens et ne se réservait que le commandement de l’armée. Et depuis ce temps, lorsqu’un chef ou quelqu’un des fils d’El Hadj venait lui demander un présent, un cheval, un captif, de l’or ou autre chose, le plus souvent le marabout le renvoyait à son fils aîné, qui, disait-on, avait la main plus serrée que son père. De là, violentes disputes entre Ahmadou et ses frères, surtout Mackiou, le second fils d’El Hadj, qui était aussi bouillant que son frère était calme, et aussi généreux, prodigue même que ce dernier était économe et parcimonieux.
El Hadj annonça le départ de l’armée, et dix jours après le cauri de 1862, c’est-à-dire le 13 avril, il quitta Ségou-Sikoro, et opérant avec l’activité que nous lui avons toujours vu déployer, il parvenait, la même année, à faire la fête de Tabaski[131] (fête des moutons) à Hamdallahi.
En quittant Ségou-Sikoro, El Hadj, suivi de ses fils Mackiou, Adi, Maï, Mountaga, de quelques enfants en bas âge et de quelques-uns de ses neveux, entre autres de Tidiani, fils d’Alpha Ahmadou, son frère, et de Seïdou Abi et Ibrahim Abi, fils de Tierno Boubakar, le plus jeune de ses frères aînés, alla camper près de Dougassou, village qu’il avait fait occuper par des Talibés, ainsi que Bamabougou, Koghé et les villages riverains, tels que Mbébala et Banancoro. Il y a près du village de Dougassou un lac nommé Déba ; ce fut là qu’il s’établit pour organiser son armée.
Il prit avec lui les meilleurs chefs : Alpha Oumar Boïla, Alpha Ousman, Mahmady Sidy Yanké, Mahmady Yoroba et nombre d’autres, tous morts aujourd’hui. Il réunit trente mille hommes, tant sofas que Talibés, ne laissant à Ségou-Sikoro que quinze cents Talibés et un certain nombre de Djawaras, de Massassis, c’est-à-dire de quoi défendre la ville. Il descendit alors au Sud, passa le Bakhoy et cheminant à travers les broussailles sans s’arrêter, passant en vue de Touna, il vint par une marche continue et rapide à Konihou. Là Balobo l’attendait, et il y eut un choc meurtrier ; mais l’armée du Macina ne put tenir contre la fusillade, et Balobo fut obligé de se replier sur Jenné, où se trouvait Ahmadi-Ahmadou avec une grosse colonne de troupes. Ce dernier, en apprenant cette nouvelle victoire d’El Hadj, ne put cacher son mécontentement ; il traita fort mal son oncle Balobo, lui reprochant d’avoir eu peur, et disant : « Moi, je n’aurais pas reculé, je me serais fait tuer. » Et immédiatement il fit battre le tam-tam de guerre et il sortit en personne avec toute l’armée. Il rejoignit avec El Hadj à Saéwal, sur les bords du Bakhoy. El Hadj avait bien rangé son monde pour se défendre, car il ne voulait pas attaquer. En effet, l’armée du Macina se précipita sur les Talibés ; les terribles lanciers maciniens, le chapeau sur les yeux pour n’être pas effrayés par le feu des fusils, se précipitaient, chargeant côte à côte comme de vieux bataillons et avec un ensemble admirable ; mais mis en déroute par les décharges à bout portant des fusils d’El Hadj, ils ne parvenaient pas à faire brèche dans les rangs épais des Talibés : les morts tombaient sur les morts, la victoire demeurait indécise. On se battit ainsi toute la journée et la plus grande partie de la nuit. Alors Ahmadi-Ahmadou ne parvenant pas à ébranler l’armée d’El Hadj, résolut de l’affamer. Disposant de forces très-considérables, plus de cinquante mille hommes, il cerna l’armée du marabout, groupée très-serrée et en cercle. Fatale résolution, qui lui fit perdre son pays !
En effet, El Hadj avait, dans les vingt-quatre heures de combat, épuisé ses balles ; il avait bien de la poudre, mais les balles manquaient, et si le combat eût continué, c’en était fait de l’armée conquérante. Il employa activement le répit qu’on lui donnait, et pendant cinq jours et cinq nuits les forgerons n’arrêtèrent pas[132]. On avait trouvé du fer à Poremane, on fabriqua dix mille balles par jour. Le cinquième jour, El Hadj fit palabre et déclara qu’il allait se mettre en route et que le lendemain (si bon Dieu voulait, _Ché Allaho_), il coucherait à Hamdallahi. Personne n’y croyait ; mais El Hadj était décidé à jouer le tout pour le tout ; depuis plusieurs jours on jeûnait quoiqu’on eût un troupeau de bœufs ; il les fit tous abattre, et chacun put manger à son appétit.
Ce qu’on ignorait dans l’armée, c’est que pendant la nuit un des chefs d’Ahmadi-Ahmadou était venu se rendre à El Hadj, et que celui-ci l’ayant accusé d’être un espion, il était monté sur un arbre et avait indiqué la disposition du campement des Maciniens, l’endroit où étaient le roi et les principaux chefs. Aussi, au jour, El Hadj appela ses chefs, dressa aussitôt son plan de bataille, chargeant telle ou telle compagnie d’attaquer tel ou tel point, et se réservant d’attaquer lui-même Ahmadi- Ahmadou, à la tête des Torodos. A six heures du matin, les dispositions étaient prises. Et, chose qui montrait sa confiance, El Hadj fit mettre les canons et leurs affûts sur le dos des chameaux, disant que, _Ché Allaho_, cela ne servirait pas. Puis le signal de l’attaque ayant été donné, il s’avança en personne : les Torodos formaient son avant-garde ; il venait ensuite avec les poudres et ses sofas, son _diomfoutou_[133], puis les femmes et sa _smala_, et enfin une compagnie de sofas et ses Haoussankés (Haoussanis). Ahmadi avait vu le mouvement et se préparait de son côté : il avait mis sa cavalerie en arrière et l’infanterie couchée en avant.
El Hadj avançait toujours, défendant de tirer, malgré la fusillade des Maciniens et la grêle de traits, de flèches, de sagayes qui pleuvait sur ses hommes ; enfin, quand il ne fut plus qu’à cinquante pas, les Maciniens ayant fait une nouvelle décharge, El Hadj leva les mains en l’air, et d’une voix puissante s’écria : _Awa ! awa !_ (en avant ! en avant !) Le choc eut lieu, violent, irrésistible. L’infanterie du Macina fut culbutée ; plus de la moitié de la cavalerie prit la fuite, mais Ahmadi-Ahmadou ne bougea pas. Quand il vit que ses efforts ne pouvaient rallier l’armée, pleurant de rage et entouré de ses fidèles, il s’élança en avant, faisant une terrible charge. Semblable au lion qui, blessé mortellement, effraye encore ses ennemis et, dans les derniers moments de son agonie, fait de nombreuses victimes, Ahmadi-Ahmadou, blessé à la poitrine et un bras cassé par une balle, faisait pleuvoir la mort sous ses coups. Pénétrant au milieu des rangs des Talibés, il planta trois lances dans la poitrine de trois chefs, disant : « Pour mon grand-père, pour mon père et pour moi ! » C’étaient, en effet, les lances de sa famille, héritage précieusement gardé dont il s’était armé pour ce combat suprême.
Tant d’héroïsme devait être vain. Il ne lui restait plus qu’une poignée d’hommes ; il fallut fuir, plutôt entraîné par son cheval que de son propre gré, et telle était la frayeur de ceux qui avaient été témoins de ses hauts faits que personne n’osa le poursuivre. Aujourd’hui encore, on ne parle pas sans respect de ce roi aussi brave que malheureux.
Quand on songea à le poursuivre, ses hommes l’avaient jeté dans une pirogue, et il échappait, porté par les eaux rapides du Bakhoy.
El Hadj ramassa ses blessés, enterra ses morts et continua à s’avancer. A quatre heures et demie du soir, il campa devant Hamdallahi, immense ville sans fortifications que sa population avait abandonnée. Le lendemain matin, on entrait s’y loger. Ce fut dans l’ordre suivant : le Gannar, compagnie du pavillon blanc ; les Irlabés au pavillon noir ; le Toro au pavillon blanc et rouge, et enfin El Hadj et son monde, qui allèrent occuper la maison du roi. El Hadj alors défendit de poursuivre les Maciniens ou de leur faire aucun mal, disant que c’étaient des musulmans, qu’ils lui reviendraient et qu’il n’avait eu affaire qu’à Ahmadi-Ahmadou. Seulement, sur les indications qui lui furent données, il envoya Alpha Oumar avec une armée à la poursuite de cette infortuné prince, pendant qu’une autre colonne de sofas le cherchait d’un autre côté, sous les ordres du nommé Naréba Moussa. On ne tarda pas à le rejoindre ; il fuyait du côté de Tombouctou avec quatre pirogues, dont l’une contenait sa mère, sa grand’mère avec leurs biens ; la deuxième, sa propre fortune et les livres de son père et de son grand-père ; la troisième, les chefs et ceux de sa famille qui le suivaient. Dans la quatrième, il était seul avec quelques serviteurs. Dès qu’il vit qu’il était prisonnier, il se voila la face et dit qu’il préférait êtré tué tout de suite que de retourner voir El Hadj. On le mit alors sous bonne escorte et on le fit remonter jusqu’à Mopti (Isaaca de Caillé). Pendant ce temps un courrier allait prévenir El Hadj de cette prise importante. La réponse ne se fit pas attendre, et on lui coupa le cou. Quant à Ali, le roi détrôné de Ségou, il tomba aussi au pouvoir d’El Hadj, qui, cette fois, eut un mouvement de clémence et se borna à le mettre aux fers.
Trois jours après son entrée à Hamdallahi, tout le Macina, chefs en tête, venait faire sa soumission à El Hadj, qui se trouvait ainsi maître de la plus vaste étendue de territoire qu’un chef nègre ait jamais eue en son pouvoir. De Médine à Tombouctou et de Tengrela au désert, tout était soumis à sa loi.
Nous sommes à la fin de juin 1862, et à partir de ce moment, le récit qui va suivre sera le résultat de nos recherches, de renseignements obtenus à la longue à force de patience ; quelques-uns des événements que nous allons rapporter ne nous ont été connus que dans les derniers mois de notre séjour.
D’après un traité conclu entre le cheik du Macina et celui de Tombouctou, l’impôt de la ville et du marché était partagé entre ces deux chefs. El Hadj s’empressa donc d’envoyer une colonne vers Tombouctou pour y ramasser tout ce que Ahmadi-Ahmadou y avait en dépôt. Cette opération se fit sans difficultés au dire des Talibés, et l’armée rentra à Hamdallahi ; et dès lors le pays fut tranquille. Balobo, Abdoul-Salam[134] et leurs enfants vinrent vivre près d’El Hadj, surveillés, mais libres. Au fond du cœur ils espéraient qu’El Hadj, un jour ou l’autre, leur remettrait le commandement du pays, et ils prenaient patience. Pendant ce temps de tranquilité, El Hadj appela Ahmadou à Hamdallahi. Il venait, profitant du calme du pays, de faire construire des fortifications à l’instar de celles de Ségou. Ahmadou s’y rendit, laissant, suivant les ordres de son père, le commandement de Ségou-Sikoro à Oulibo, chef des Bambaras, secondé par Tierno-Abdoul, qui, en arrivant dans le pays, y avait, grâce à sa connaissance parfaite des gens et des affaires, conquis un rang important. Ahmadou resta un mois et demi ou deux mois à Hamdallahi, et rentra à Ségou, où aucun désordre ne s’était produit.
Quel était le but de ce voyage ? Était-ce simplement pour voir son fils, lui donner des instructions, ou bien pour voir comment se comporterait le pays en son absence ? Personne n’a pu me donner d’indications à ce sujet. Mais au bout de quelques mois, El Hadj fit de nouveau appeler Ahmadou. C’était au commencement de 1863, et cette fois il annonçait l’intention de lui remettre le commandement du Macina, comme de tous les pays conquis, et de continuer à opérer contre les infidèles à la tête de ses troupes grossies de celles du Macina.
C’est alors qu’éclate la révolte du Macina, contre-révolution qui semble avoir anéanti El Hadj, ses espérances et une partie de sa famille. Mais pour l’intelligence de la suite du récit, il est nécessaire de se reporter à ce qu’était le Macina, de connaître sa constitution, et de comprendre comment El Hadj en était devenu si facilement le maître.
C’est vers 1770 que fut fondé le Macina par un Peuhl nommé Ahmadou Amat Labbo, qui, de même que Othman Dan Fodio, dans le Haoussa, et que El Hadj Omar plus tard, s’était posé en prophète. Tous ces Peuhls, du reste, et c’est un fait remarquable, sont originaires du Fouta sénégalais.
Lorsque Caillé, en 1828, passait à Jenné, cette ville et les districts qui l’environnent avaient été conquis sur le Ségou par Ahmadou Cheik, fils du fondateur du Macina, qui lui succédait et qui, suivant l’habitude des Peuhls, eût dû avoir pour successeurs ses frères Balobo et Abdoul Salam. Mais Ahmadou Cheik, voulant laisser le trône à son fils, avait inventé un subterfuge, et de son vivant, avait abdiqué en sa faveur, comme El Hadj le faisait lui-même en faveur de son fils Ahmadou, afin de lui éviter les compétitions de ses propres frères, lors de sa mort. Tant que Cheik Ahmadou vécut, les frères dépossédés se soumirent, et plus tard, quand il fut mort, se voyant impuissants à saisir la couronne, ils se résignèrent, mais avec une secrète envie. Quand El Hadj se présenta, le pays était donc en proie aux factions, et c’est ce qui fit, prétendent quelques Talibés, que Balobo et Abdoul Salam le virent venir avec plaisir, car ils espéraient qu’une fois leur neveu Ahmadi- Ahmadou détrôné, ils reprendraient le commandement qui leur revenait.
Peut-être est-ce là qu’il faut chercher la cause de la fuite de la cavalerie au premier choc, lors de la bataille de Saéwal, qui livra le Macina à El Hadj. Mais à coup sûr, ce fut le motif de la soumission immédiate de Balobo et d’Abdoul Salam, qui ne protestèrent pas un instant contre la mort de leur infortuné neveu.
Toujours est-il que, dès que ces chefs perdirent l’espérance de se voir conférer par El Hadj le rang qu’ils convoitaient et que ce dernier manifesta l’intention de remettre à son fils Ahmadou le gouvernement du pays, ils commencèrent à former un complot de révolte. Mais ne se sentant pas assez puissants, ils sollicitèrent l’appui du cheik de Tombouctou, Sidy Ahmed Beckay.
Voici comment ce complot fut découvert :
Pendant qu’El Hadj conférait avec Ahmadou pour lui donner ses instructions, un Talibé, nommé Modibo Daouda, talibé (élève) de Cheik Ahmed Beckay dans sa jeunesse, et qui était venu se joindre à El Hadj Omar depuis Nioro, reçut secrètement une lettre de Sidy Beckay, son premier marabout. Celui-ci, confiant dans le dévouement qu’il supposait avoir inspiré à son ancien talibé, écrivait que les chefs du Macina lui demandaient son appui pour chasser El Hadj ; mais qu’avant de réunir son armée, il voulait savoir au juste quelles étaient les forces d’El Hadj, quelle était sa manière de combattre, de ranger son armée, et il lui disait de venir lui rapporter la réponse à ses questions.
Modibo Daouda, qui avait quitté Sidy Beckay en l’appelant son père, en lui jurant qu’il était toujours à son service, qui peut-être lui avait écrit des protestations de ce genre, dont les noirs, surtout les musulmans, sont si prodigues, ne se crut sans doute pas engagé envers son ancien maître et protecteur, et vint montrer la lettre à El Hadj Omar.
[Décoration]
[Note 128 : C’était là le véritable motif.]
[Note 129 : _Fort_, selon l’expression du pays, instruit.]
[Note 130 : Ahmadou, élevé à Dinguiray, était venu, sur l’ordre de son père, le rejoindre avec un autre de ses frères dès la prise de Marcoïa. C’est l’armée d’Alpha Ousman qui, depuis Mourgoula, les avait escortés ; plus tard, Aguibou et un autre fils d’El Hadj qui l’a suivi au Macina, étaient aussi venus.]
[Note 131 : La Tabaski tombe aux environs du 25 juin.]
[Note 132 : Les forgerons accompagnent toujours les armées pour réparer les fusils, faire des balles. Ils emportent leurs outils à bras ou sur la tête.]
[Note 133 : Les Talibés du Diomfoutou sont ceux qui sont spécialement attachés à la garde du roi.]
[Note 134 : Abdoul-Salam, Peuhl, comme toute la famille royale du Macina, était presque blanc de peau. C’était un oncle d’Ahmadi-Ahmadou.]
CHAPITRE XVIII.
Révolte du Macina. — Les chefs du Macina sont mis aux fers. — Ahmadou rentre à Ségou. — Projet de révolte à Ségou. — Ahmadou s’empare des Kountiguis, les envoie à son père qui les tue. — Derniers événements connus du Macina. — On envoie un convoi de poudre à Ségou ; il est attaqué par les Maciniens. — La révolte du Ségou et ses motifs. — Attaque et prise de Bamabougou par les révoltés. — Révolte de Sansandig. — Supplice de Coro-Mama. — Attaque de Koghé par le Sarrau. — Victoire des Talibés à Oueïna, à Koghé, à Soukourou. — Échec des Bambaras à Fantambougou. — Prise de Ségala, de Dionkoloni. — L’armée de Nioro arrive à Ségou. — Première expédition de Sansandig. — Politique à Ségou. — Deuxième expédition de Sansandig.
Le grand marabout, si soupçonneux d’habitude, n’avait rien deviné ; ses espions, ne parlant pas la langue Sonrhay, n’avaient sans doute pas pu comprendre les palabres de Balobo ou n’avaient pu s’y glisser. Toujours est-il que son étonnement égala sa fureur. Il fit sur-le-champ battre le tabala ; toute l’armée arriva, et, quand il fut entouré de tous les chefs, que sa garde de sofas fut rangée, que Abdoul Salam, Balobo et leurs enfants furent placés près de lui, il demanda brusquement à Balobo : « Connais-tu l’écriture de Sidy Ahmed Beckay ? » et, sur la réponse affirmative de ce dernier, il lui tendit la lettre. Les Maciniens, confondus, ne nièrent même pas, ils baissèrent la tête. Alors El Hadj, après leur avoir reproché leur ingratitude, leur disant qu’il les avait comblés de bienfaits depuis qu’ils s’étaient rendus (c’était vrai), ordonna qu’on les mit aux fers tous, et, « _il est bien malheureux_, me dit Samba Ndiaye, _qu’il ne leur ait pas fait couper le cou, car le pays ne se fût pas révolté_. »
El Hadj avait d’autant moins de peine à croire à ces projets de révolte, que déjà, quelque temps auparavant, il avait reçu, m’affirma Tambo Bakiri qui se trouvait alors à Hamdallahi, une lettre de Sidy Ahmed Beckay qui l’engageait à remettre le pays à la famille de Ahmadi- Ahmadou, lettre à laquelle était joint un cadeau de sept chevaux de belle race maure (Tambo en avait eu un que j’ai vu à Ségou-Sikoro). El Hadj n’avait pas répondu, mais il avait bien reçu le messager, qui était parent de Sidy Beckay, et il l’avait renvoyé avec de très-beaux cadeaux[135].
Toujours est-il que, comprenant enfin le véritable état du pays et voyant une révolte imminente, il renvoya Ahmadou à Ségou, en lui disant de se presser, sous peine de ne plus pouvoir y rentrer, car il venait de recevoir une lettre qui l’inquiétait.
Ahmadou fit diligence et rentra à Ségou en cinq jours, et là il apprit que les chefs bambaras avaient palabré pour se révolter, et que Tierno- Abdoul, informé par ses espions, avait prévenu El Hadj au plus vite.
Lorsque El Hadj avait quitté Ségou pour le Macina, il avait emmené la plupart des Kountiguis (chefs de captifs) et entre autres Diombokené ou Dionimbokénié qui était leur grand chef ; quand le Macina fut soumis, il les renvoya à Ségou pour tranquilliser le pays et le tenir bien soumis. Il pensait que ces hommes, qui venaient de se battre pour sa cause, lui seraient dévoués. C’était bien peu connaître le cœur humain. Les Kountiguis, comme tous les Bambaras, rêvaient la vengeance et la liberté, non la liberté réelle, puisque, esclaves de père en fils, le premier emploi qu’ils en eussent fait eût été de se donner un nouveau maître, mais en quelque sorte leur autonomie, leur culte, leur Dieu, leur eau-de-vie et le droit d’en abuser. Entre eux et les chefs du Macina, il y avait des ramifications, et le complot devait éclater partout à la fois, rendant la liberté à Ali, qu’ils se proposaient de replacer sur le trône de Ségou, en même temps que Balobo serait monté sur celui de Macina.
Tout cela devait échouer.
Mars 1863.
Ahmadou, en rentrant à Ségou, affecta de ne croire à rien ; il fit célébrer une fête, et le lendemain les Kountiguis vinrent en masse le complimenter suivant l’usage. Il les reçut très-bien, leur fit de grands cadeaux de cauris et de gourous, et leur dit : « On m’a dit que vous vouliez me trahir ; mais je n’y crois pas. » Et, comme ils protestèrent de leur dévouement, il leur recommanda de venir le jour de la fête du Cauri, qui était peu après, qu’il aurait quelque chose d’important à leur dire de la part d’El Hadj, dont il lirait une lettre ce jour-là.
En effet, le 23 mars, jour du Cauri, ils étaient là, à l’exception d’un seul[136]. Ahmadou fit le palabre avec les Talibés sous les arbres, comme d’habitude ; puis après avoir palabré avec tous les Bambaras présents, il fit faire une grande distribution de cauris aux chefs et leur dit de venir chez lui, qu’il leur ferait une communication. Ceux-ci le suivirent. Ahmadou, une fois rentré, s’assit ; peu après, il rentra un instant dans son logis, pendant que les Talibés entouraient les Bambaras de tous côtés. Ahmadou sortit alors et leur dit : « Vous avez voulu me trahir, je vais vous punir. » Un seul, Sambakénié, protesta ; mais on les saisit, et on trouva que la plupart étaient armés sous leurs vêtements. Ahmadou les fit mettre aux fers dans une pirogue, et les expédia à son père, sous la conduite de Tierno Abdoul. Huit jours après, Abdoul, arrivé en face d’Hamdallahi, envoyait demander les ordres d’El Hadj. Ce dernier ne voulut pas les voir, et on les exécuta sur le bord du Niger. Abdoul, à la suite de cet événement, passa quelques jours à Hamdallahi, puis il rentra à Ségou-Sikoro, en mai 1863. Il rapportait la nouvelle que Balobo, Abdoul Salam et son fils avaient réussi à briser leurs fers et à s’échapper, et qu’El Hadj, furieux, avait fait tuer tous les autres princes qui étaient en son pouvoir, ainsi qu’Ali, de façon à ce qu’ils ne pussent pas s’échapper. Ainsi mourut obscurément le dernier roi bambara de Ségou.
Le Macina n’était pas encore révolté, mais peu s’en fallait. Quelques jours plus tard, un certain nombre de ceux qui restaient fidèles vinrent demander à El Hadj une armée pour réduire un village qui se fortifiait et était _mourti_ (révolté). Ce dernier consentit à donner cinq cents Talibés, et la colonne partit.
Arrivés devant l’ennemi, le Maciniens, au nombre de mille, se joignirent aux révoltés et assaillirent les Talibés, dont quelques-uns à peine se sauvèrent en se jetant dans un petit village. Deux ou trois, montés sur des chevaux rapides, allèrent pendant la nuit prévenir El Hadj.
Celui-ci fit alors sortir une grande armée sous les ordres d’Alpha Oumar ; il lui confia deux petits canons en cuivre (pierriers pris à bord d’un brick de commerce français au Sénégal) ; et, le même jour, craignant de manquer de poudre, il envoya un Talibé, nommé Amadi Daouda, que j’ai connu à Ségou et dont je tiens une partie de ces détails, pour demander de la poudre au plus vite. On partit tout de suite, et cent cinquante somonos se mirent en route, chargés de barils qui variaient de cinquante à soixante livres ; ils étaient conduits par trois cents Talibés.
Ils arrivèrent sans encombre jusqu’au Bourgou[137], mais là, attaqués près de Jenné, ils virent les porteurs jeter leurs barils par terre ; les Talibés prirent la fuite, poursuivis tous par les cavaliers lanciers qui en firent un grand massacre. J’ai bien souvent vu un muet, esclave bambara, qui en réchappa, nous représenter par une mimique très- expressive cette scène d’un affreux carnage. Les Pouls du Macina ne le cèdent en rien aux Toucouleurs pour la cruauté. Quand ils avaient blessé un homme, ils s’amusaient à le piquer de petits coups de lance jusqu’à ce qu’il ne donnât plus signe de sensibilité. C’est ce que notre muet exprimait d’une façon aussi énergique qu’intelligente.
Ce massacre est de la fin de mai 1863. Depuis cette époque les communications naturelles étaient fermées avec le Macina. Pendant quelque temps encore Ahmadou avait reçu des lettres de son père ; mais à mon arrivée, en février 1864, bien qu’on prétendît que des courriers secrets lui arrivaient, bien que je l’aie moi-même souvent cru, me laissant prendre à tous les subterfuges auxquels on avait recours pour répandre cette opinion, il me paraît assuré que depuis sept mois il n’avait plus de nouvelles du Macina que par des déserteurs de l’armée paternelle ou par des captifs du Macina s’échappant ; et quant aux espions, les plus courageux dépassaient rarement les premiers villages ennemis. Il est facile de comprendre pourquoi dans cette situation politique Ahmadou ne pouvait nous laisser aller en avant et pourquoi il nous retenait sous prétexte de nous envoyer à son père, voulant laisser supposer à tout le monde qu’il avait des nouvelles du Macina et qu’El Hadj s’y trouvait toujours en bonne position.
Ce fut de cette manière qu’après plusieurs mois de séjour à Ségou nous étions encore dans l’incertitude sur le compte d’El Hadj. Au début, tout le monde nous disait que chaque jour arrivaient de Sansandig des femmes, qui annonçaient que l’armée d’Alpha Ousman venait vers Ségou ; une autre fois, c’était Alpha Oumar ; on disait que les communications étaient fermées par ordre d’El Hadj qui voulait empêcher les Talibés de revenir à Ségou, où la plupart avaient leur famille et leur maison ; que, du reste, il était maître de tout le Macina, et que s’il n’intervenait pas dans les affaires de Ségou, c’est qu’il voulait voir si, après lui, ses fils seraient capables de se diriger tout seuls.
Ces versions n’étaient pas à notre adresse ; elles émanaient du palais d’Ahmadou et se répandaient au milieu des Talibés, qui les acceptaient, ou feignaient de les accepter comme vraies.
Pendant que El Hadj était ainsi dans le Macina, occupé par la révolte du pays, voyons ce qui se passait à Ségou. En y rentrant, Ahmadou, ayant sans doute besoin de ressources, frappa un impôt sur Sansandig. Il demanda qu’on lui livrât 500 pagnes ou dampés[138]. Les gens de Sansandig vinrent le trouver et lui adressèrent quelques humbles prières pour qu’on diminuât un peu cette charge. Au lieu de leur accorder leur demande, Ahmadou leur dit : « Ce ne sera pas 500, ce sera 1000. Allez. » Et les mille pagnes furent livrés. Mais au mois d’août 1863, les Bambaras séparèrent leur cause de celle d’Ahmadou. Déjà depuis quelque temps les Talibés chargés de percevoir les impôts dans le Kaminian Dougou, avaient été obligés de rentrer à Ségou. Ils avaient signalé à Ahmadou la fermentation du pays, en demandant une armée, qui alors fût venue facilement à bout des révoltés. Ahmadou, s’appuyant sur les ordres de son père, refusa, poussé à cela par Mohammed Bobo, disent les Talibés. Enfin, après quelques mois de séparation, on entama les hostilités. L’armée du Kaminian Dougou se rassembla et vint tomber sur Bamabougou, qui, surpris sans défense, fut enlevé. Une quarantaine de Talibés qui s’y trouvaient furent mis à mort, et on prit tout ce qu’on trouva, femmes, enfants et bestiaux. Trois jours après, Sansandig se révoltait. Voici dans quelles conditions eut lieu cette révolte. J’ai recueilli ce récit au mois de septembre 1865, au siége de la ville, de la bouche de gens du village qui avaient assisté à la tuerie et au martyre qui furent la conséquence de ce soulèvement.
La révolte de Sansandig n’est pas un fait isolé. Tous les Soninkés du pays de Ségou avaient conféré entre eux, et voyant qu’El Hadj était enfermé dans le Macina et que sous le commandement du marabout ils avaient vu leurs charges augmenter au lieu de diminuer, ils avaient décidé de se révolter et de forcer Ahmadou à quitter le pays. L’impôt arbitraire levé par Ahmadou fut le dernier coup. Quelques jours avant la révolte, Koro Mama, le marabout qui avait livré la ville à El Hadj, envoyait son griot prévenir Ahmadou que la révolte était imminente et que s’il n’envoyait pas du renfort il ne répondait de rien. Koro Mama, qui avait le moins souffert de l’occupation des marabouts, était entièrement dévoué au gouvernement d’El Hadj, et il prenait des mesures pour dominer cette révolte. C’est ainsi qu’il envoyait dire à tous ses captifs, au nombre de plusieurs milliers, et composant de nombreux villages dans l’intérieur, de prendre les armes et d’arriver en ville au plus tôt. Mais il était trop tard ; le soir même où le griot arrivait à Ségou, deux armées entraient à Sansandig, appelées par Boubou Cissey. L’une était de Kalaris[139], commandée par Souqué ; l’autre venait de Sokolo, commandée par Dougaba, et en même temps les captifs de Boubou Cissey, chef du village, prenaient les armes et attaquaient les Talibés dans les rues. Quelques-uns, sous le commandement de leur chef Bakar Taco, se réfugièrent dans une maison où ils tinrent longtemps, mais où enfin ils furent tous massacrés. Après cela restait Koro Mama. Les chefs du village, réunis à ceux des deux armées de renfort, lui firent dire de venir palabrer avec eux. Il s’y refusa, et il était si bien gardé dans sa maison qu’on n’osait pas aller l’attaquer ; mais deux de ses parents, Abderhaman Couma et Baba Couma, chef des Couma, famille à laquelle appartenait Koro Mama, allèrent le trouver et le trahirent[140]. Amené devant les chefs, Koro Mama refusa de s’associer à la révolte. Musulman fanatique, il leur reprocha leur manque de religion, l’usage des boissons fermentées[141], et, menacé de mort, ne trahit pas un seul instant sa cause. Alors on décida qu’on allait le tuer.
On le mit en pirogue et on le descendit sur l’autre rive, presque en face du village de Médina, sous un groupe de beaux arbres. Il demanda qu’on lui laissât faire le salam, dire son chapelet, et cela lui fut accordé. Puis après il dit qu’il était prêt. Alors on lui coupa un poignet, puis l’autre ; et pendant ce temps on ne put lui tirer d’autres plaintes que le mot suprême des musulmans : _Lahi, Lahi, Allah. Mahammed Raçould y Allah_[142]. On lui trancha ensuite les bras, puis les épaules, puis les pieds, les genoux, et enfin, voyant qu’il était sans connaissance, on lui coupa le cou, après quoi on lui ouvrit le corps et on en retira le cœur, encore palpitant, qu’on porta aux chefs ; l’un d’eux prit son petit doigt pour en faire un gris-gris. Quant à ses biens, on les partagea, et sa famille en eut la plus grande partie.
Quelques jours après, le Sarraudougou (province de Sarrau), voyant le succès obtenu par le Kaminiandougou, rassemble son armée et vient tomber sur le village de Koghé. Pendant que cette attaque se prépare, Ahmadou, pour venger le massacre de Bamabougou, a envoyé contre Oueïna une armée commandée par Alpha Abdoul Belnabé, qui, après avoir emporté ce village de vive force, se retire et reçoit l’ordre de camper à Marcadougouba. C’est en ce moment que l’armée de Sarrau tombe sur Koghé. Le village est à demi pris, lorsque, au bruit du tam-tam et de la fusillade, arrive l’armée d’Alpha Abdoul Belnabé, qui rentre dans le village à la suite des assaillants, dont un petit nombre échappe.
Quelque temps après, Ahmadou fait sortir une armée, commandée par Tierno Alassane (Torodo)[143]. Elle va attaquer Soukourou, village du chef du Kaminiandougou, qu’elle emporte, et Soukoro Kari, le chef, et son frère Bilama, tombent en son pouvoir et sont exécutés.
Grâce à ces coups frappés rapidement et tous dans la même direction, en vue de dégager la route du Macina, Ahmadou a repris un peu de prestige, même aux yeux des Bambaras. C’est alors que Dougaba, chef de Sokolo, sort de Sansandig et vient faire diversion en pillant impitoyablement les Bambaras encore soumis à Ahmadou. Il tombe à Fantambougou, village peuhl sur la rive gauche, à hauteur de Sama Marca. Il rencontre là une armée, envoyée en toute hâte par Ahmadou, sous le commandement de Sirey Moctar[144]. Elle attendait à Sama Marca ; an premier coup de fusil, elle se jette sur les Bambaras, et Dougaba avec cent cinquante au moins des siens paye de la vie son imprudence.
Alors les Pouls, trop exposés, quittent leur village et vont camper à Kalabougou, en face de Ségou Bougou. Les Bambaras reviennent les attaquer, sont encore battus, et cette fois les Pouls eux-mêmes organisent une armée pour aller détruire Kaba, village de l’intérieur (rive gauche), à la hauteur de Sérékhalla.
Comme on le voit, c’est dans les Peuhls et les esclaves qu’Ahmadou trouva un appui.
Nous sommes au mois de novembre 1863.
Ahmadou apprend que le roi de Ségala (Sarnari), nommé Alahi, a rassemblé une armée pour attaquer Gouloumba, village du Fadougou, demeuré fidèle à El Hadj. Sans perdre un instant, il envoie une armée pour attaquer Ségala. Elle l’emporte, tue le chef et prend son frère et son forgeron, qu’on emmène à Ségou.
Quatre jours après cette nouvelle, Ahmadou reçoit un courrier de l’armée de Nioro, qui est venue attaquer le village de Dionkoloni et l’a emporté le même jour que celle de Ségou emportait Gouloumba. Sur-le-champ, il envoie porter à cette armée l’ordre de venir à Ségou pour une expédition, et reçoit ainsi un renfort important de talibés ; car, dès cette époque, Moustaf, l’esclave d’El Hadj, chef à Nioro, a su, par une politique habile, se faire une véritable armée. Les émigrants du Fouta, tous les chefs qui ont eu maille à partir avec l’autorité française et qui pourraient craindre d’être pris, se sauvent à Nioro, et s’y trouvant bien accueillis, la plupart s’y établissent, s’y marient et fondent une nouvelle famille.
L’armée de Nioro, forte de plus de deux mille hommes, arrive donc ; on la fait camper hors de la ville, où Ahmadou va la recevoir en grande pompe, et le lendemain même, réunie à l’armée de Tierno Alassane, qui déjà a combattu à Soukourou, elle va attaquer Sansandig.
A cette époque, Sansandig n’avait pas les murailles que j’y ai vues plus tard ; son tata irrégulier n’avait guère en beaucoup d’endroits que deux mètres de haut ; les portes de la ville, qui, quelques mois auparavant, n’existaient pour ainsi dire pas, n’étaient guère redoutables. C’étaient quelques planches réunies à la hâte, avec une mauvaise construction en terre à peine séchée.
Aussi, dès le premier assaut donné avec des troupes fraîches et enivrées de la double victoire qu’elles avaient remportée, on entra dans le village presque sans résistance et malgré l’armée de Bambaras qui s’y trouvait retenue par Boubou Cissey. On attaqua par l’extrémité occidentale de la ville, point faiblement défendu, parce que toutes les maisons riches sont à l’autre extrémité. Une colonne de cavalerie avait été envoyée surveiller ce qui se passait à l’autre bout du village, et une réserve restait sous le commandement de Tierno Alassane pour garder les poudres, les bagages, les chevaux des assaillants et les nombreux ânes qu’on avait amenés, malgré les ordres d’Ahmadou, pour les charger de butin.
En effet, les Talibés se répandent dans le village, et, trouvant des cases gorgées de ce qu’ils appellent des richesses, ils ne peuvent résister à la tentation et s’arrêtent à piller ; ils ramassent des pierres de sel, des cauris, des gouroux, des pagnes, du coton, des captifs, tout leur est bon, et pendant ce temps les Bambaras effrayés sortent par l’autre extrémité du village, pour s’ouvrir un passage ou pour revenir prendre les assaillants par derrière. Au premier coup de fusil des Bambaras, qui en effet reviennent attaquer par derrière, la colonne de cavalerie qui surveille cette extrémité prend la fuite au galop et retourne vers Tierno Alassane. La réserve s’effraye et s’enfuit en désordre. Au bruit que cela fait, les Talibés qui sont dans le village montent sur les toits, et, voyant l’armée en fuite, abandonnent le village avec ce qu’ils ont pris de butin et, attaqués par les Bambaras dans leur fuite, laissent plus d’un des leurs sur le théâtre du combat. L’armée rentre à Ségou dans le plus grand désordre, abandonnant en route bon nombre de captifs et surtout des fusils qu’on a jetés dans le fleuve pour pouvoir le traverser plus vite. Cette expédition est de décembre 1863.
Ce fut un grand découragement à Ségou au retour de cette colonne si maltraitée. On ne pouvait s’y dissimuler de quel puissant effet serait cet échec dans le pays. En effet, les Bambaras commencèrent à se remuer de plus belle, et beaucoup désertèrent.
Quant au combat lui-même, il fut naturellement l’objet de bien des commentaires. Chacun le racontait à sa manière, attribuant la faute à son voisin. Dans le vulgaire on la jeta sur ceux qui, s’arrêtant à piller au lieu de chasser les Bambaras, avaient permis à ceux-ci de former une attaque contre l’armée. Mais il paraît démontré que la véritable cause fut la mauvaise volonté de la cavalerie composée de Foutankè (hommes du Fouta central), qui, mécontents de voir que plusieurs fois de suite on donnait le commandement de l’armée à un homme du Toro, avaient pris la fuite après avoir refusé de se battre, disait- on.
Pour bien comprendre ce fait, qui est une de ces questions de politique intérieure si importante dans les pays nègres, il faut savoir que le Fouta sénégalais est divisé en trois parties, dont l’une, le Fouta central, commandait les deux autres, le Toro et le Damga, lesquels, bien qu’indépendants, étaient en quelque sorte vassaux. El Hadj, né dans le Toro, tâcha de relever au milieu de ses bandes le Toro ; mais s’il fut lui-même accepté par les gens du Fouta central (Lao, Ebiabé, Irlabé), il ne put jamais faire prévaloir le parti Toro sur celui du Fouta. Quand il les traitait sur le même pied, tout allait bien ; mais dès qu’il voulait deux fois de suite donner le commandement au Toro, le Fouta ne marchait pas et entraînait souvent le Damga à sa suite. De là des difficultés sans nombre dont El Hadj, profond politique, était venu à bout par la ruse et par l’appui que lui donnait Alpha Oumar Boïla, descendant d’une famille d’Almamis et qui, à ce titre, était universellement respecté.
Ahmadou, plus entêté, lui, dans ses idées, poussé d’ailleurs à la fermeté excessive et souvent maladroite par son ami Mohammed Bobo, le Fouta Diallonké, imposait Tierno Alassane comme chef. Tierno avait commandé avec succès à Soukorou, à Ségala ; on lui avait encore obéi. Mais à Sansandig on en était las, et, d’ailleurs, disons-le, car nous avons connu une grande partie des personnages qui sont en scène, Tierno Alassane, marabout dans toute la force du terme, ne savait pas se faire aimer. Il donnait peu. En outre il était mou au combat, et quoique brave il passait son temps à marmoter son chapelet, sans donner un seul ordre et laissant faire. S’il eût voulu commander d’ailleurs, il n’eût pas été écouté et il eût entendu bien des voix lui répondre qu’on était d’aussi bonne, de meilleure famille même que lui.
Comme on le voit, dans la république religieuse du Fouta il y a un grand esprit aristocratique, ou pour mieux dire, il y a cet esprit de caste qui a bien longtemps régi l’Europe et qui y a encore tant d’influence en dépit des idées modernes.
Cependant, si entêté que fût Ahmadou, il ne pouvait refuser de se rendre à l’évidence, et il fut bientôt clair pour lui que la cause de sa défaite était le mauvais vouloir des Talibés mécontents.
Il eût renvoyé le lendemain une armée sous les ordres d’un autre chef plus sympathique, qu’il eût sans doute obtenu une victoire. Mais avec la lenteur, qui, dès ce moment, caractérisa toutes ses actions, il réfléchit et réfléchit si longtemps qu’il laissa aux Talibés de l’armée de Nioro le temps d’avoir à souffrir de toutes les misères de la vie de Ségou.
A Ségou tout s’achète : pas de cauris, pas de mil, pas de viande : rien à manger.
Vainement Ahmadou donnait des captifs et un peu de sel. Ses cadeaux étaient vite dévorés par les grands ou donnés par eux aux petits, et il restait des mécontents.
De plus, Sansandig, instruit par l’expérience et s’attendant à ce qui allait arriver, se fortifiait, élevait ses murailles, perçait des meurtrières, et, qui plus est, appelait du Macina un renfort de troupes que Boubou Cissey, réuni aux principaux habitants, prenait à sa charge pour la nourriture, les habits, les esclaves, les femmes et toutes fournitures.
En février 1864, Ahmadou, après de nombreux palabres et des préparatifs qui avaient dû être, par leur longueur, connus de tout le pays, confiait enfin son armée, renforcée de celle de Nioro, à Alpha Abdoul Belnabé, qui alla de nouveau attaquer Sansandig. L’attaque fut conduite de la même manière, mais on trouva une plus grande résistance. A peine était- on entré dans le village, que tout à coup une véritable armée, non pas de fuyards cette fois, mais de gens disposés à l’attaque, sortit, comme la première fois, de l’extrémité opposée du village et, se précipitant avec force sur la réserve de l’armée, la culbuta. Tout lâcha pied, et vainement Alpha Abdoul Belnabé déploya un courage surhumain, vainement il mit pied à terre pour rentrer dans le village, vainement quelques chefs imitèrent son exemple et se firent tuer à ses pieds, vainement enfin lui-même trouva la mort : l’armée poursuivie rentra, en déroute complète, sans son chef, laissant cette fois bien plus de morts et de blessés sur les chemins et ne rapportant aucun butin.
Ce fut cette expédition dont la nouvelle me parvint dans le Fadougou. Ahmadou a _cassé_ (détruit) Sansandig, disait-on alors. C’est à cette défaite autant qu’à la révolte du Bélédougou qu’était due la fermentation à laquelle le Fadougou était en proie au moment de mon passage. Voilà quelle était la situation quand j’arrivai à Ségou, et on comprendra pourquoi Ahmadou se souciait peu de me la faire connaître.
Le trait saillant du caractère des noirs étant l’insouciance, il faut bien se persuader qu’il y avait fort peu de gens à Ségou qui appréciassent bien la position du pays. Quand ils sortaient d’un palabre d’Ahmadou, ils étaient tout à fait sous l’influence des louanges qu’un griot lui avait données, ou d’une nouvelle apportée par quelque femme qui, prise au Macina, et revenue par Sansandig, avait eu sa leçon faite à l’avance, et se serait bien gardée de dire un mot de vérité. De là ces nouvelles qui nous induisaient sans cesse en erreur et qui si longtemps nous ont caché ce qui se passait vraiment dans le pays. Si on ajoute que la plupart des Talibés ne connaissaient pas le pays, que je ne pouvais qu’à la longue savoir où étaient situés les villages dont on me parlait, on comprendra combien la connaissance de tous ces faits et de l’esprit du pays a dû être pénible à acquérir.
[Décoration]
[Note 135 : Il est curieux de rapprocher cette version de celle qui a été donnée par les Maures. (Voyez le premier chapitre : Instructions.)]
[Note 136 : Un de ceux qui s’étaient soumis, car un certain nombre avaient fui et ne s’étaient jamais rendus à El Hadj.]
[Note 137 : Le Bourgou est le pays marécageux compris entre le Bakhoy, le Niger, le marigot de Djenné et celui de Diakha ; il est très-peuplé et très-riche en cultures.]
[Note 138 : Valeur de 800000 cauris au moins. Le moindre pagne vaut de 1200 à 1500, les dampés de 4000 à 8000.]
[Note 139 : Kalaris, tribu bambara, au nord de Sansandig.]
[Note 140 : Je n’ai pu savoir comment.]
[Note 141 : L’eau-de-vie de mil.]
[Note 142 : Dieu est Dieu, Mohammed est son prophète.]
[Note 143 : Tierno Alassane était à poste fixe chef de l’armée pendant mon séjour à Ségou-Sikoro.]
[Note 144 : Frère de Sirey Adama, tué à Guémou en 1859, neveu d’El Hadj, fils de Sirey Torodo et d’Adama, sœur d’El Hadj.]
CHAPITRE XIX.
Séjour à Ségou-Sikoro. — Palabre avec Ahmadou. — Le carême musulman. — Fête du Cauri. — Ahmadou et sa toilette. — Son cheval. — Son palabre. — Ahmadou me fait appeler. — Mon désappointement. — Visite d’un ancien soldat français aujourd’hui Talibé. — Partage des captifs. — Évaluation de la population de Ségou-Sikoro et des partisans d’Ahmadou. — Je ne peux acheter de chevaux. — Accident sans suite. — Le mot d’un musulman ayant passé vingt ans à Saint-Louis. — Nouveau palabre avec Ahmadou. — Le salpêtre impôt. — Bruits inquiétants. — Colère de Quintin. — Bruits favorables à notre départ. — Je me décide à attendre encore. — Ahmadou nous envoie deux esclaves. — Impossibilité de partir. — Nos dépenses.
1er mars 1864.
Le premier mars je fis demander à Ahmadou de me recevoir pour parler d’affaires. Il était deux heures de l’après-midi, c’est l’heure du salam ; il me remit à plus tard. Vers quatre heures je renvoyai de nouveau Samba N’diaye et à cinq heures seulement Ahmadou me fit dire de venir.
Je le trouvai chez lui, entouré d’une assez grande foule. Aussitôt les politesses échangées, j’insistai pour lui parler d’affaires. Il ordonna alors à tout le monde de sortir, ne gardant qu’un petit nombre d’intimes. C’étaient Sidy Abdallah (Maure), Mohammed Bobo, Oulibo, Tierno-Abdoul, et quelques autres, puis Samba N’diaye et enfin Samba- Yoro, mon interprète.
Je pris la parole et lui dis :
« Depuis Guémou, il n’y a plus eu de guerre entre nous. Cependant nous savions qu’il y avait des Talibés à Kouniakary, à Koundian, et il nous eût été facile d’aller les chercher. Si nous ne l’avons pas fait, c’est qu’on a dit au gouverneur qu’El Hadj avait déclaré qu’il ne voulait plus faire la guerre aux blancs. Le jour où le gouverneur a su cela, il a voulu envoyer quelqu’un à ton père, car si nous faisons la guerre à ceux qui nous offensent, nous désirons la paix avec tous les gens de bien. Mais El Hadj était loin, nous étions souvent sans nouvelles de lui. Les routes n’étaient pas sûres, il n’y avait pas moyen d’envoyer un officier. Maintenant le gouverneur, qui était allé en France, est revenu ; on lui a assuré que tu étais roi de Ségou, que ton père était maître du Macina ; il m’a envoyé te parler et m’entendre avec toi ; il ne te veut que du bien, et comme preuve il t’a envoyé deux officiers. Maintenant que je suis arrivé, je te demande : Peux-tu m’envoyer à ton père ? ou veux-tu que je te dise ce que j’ai à lui dire, et si je parle, peux-tu me donner une réponse ? »
Ahmadou me parla avec une grande simplicité ; il répondit à mes questions sans se compromettre, comme on va le voir :
« Depuis que le monde est monde, me dit-t-il, on s’est fait la guerre et après cela on est devenu amis. Chaikhou (El Hadj) ne travaille que pour la gloire de Dieu. S’il avait le désir de s’enrichir ou de commander, il pourrait se reposer et jouir de tout ce qu’il a acquis. Ce n’est pas là ce qu’il veut. Il veut faire la guerre pour arranger le pays, en chasser les keffirs et les mauvaises gens. Quant aux bons, il ne veut pas leur faire la guerre. Ce sont de méchantes gens qui ont brouillé ses affaires avec vous. Maintenant tu es venu de France[145] jusqu’ici, nous en sommes heureux, bien heureux. Si je pouvais te donner moi-même une réponse dès ce soir, nos affaires seraient arrangées suivant tes désirs, autant que je pourrais le faire. Mais, tu sais, les vieilles gens aiment bien le respect. Chaikhou vit encore, il est très-bien portant, et je ne puis par respect rien terminer sans le prévenir. Si je le faisais, ce que j’aurais fait serait fini, car il m’a tout laissé entre les mains. Mais je ne dois pas agir ainsi. D’ailleurs il y a longtemps qu’il m’a dit : « Les blancs viendront me trouver et j’aurai besoin de parler avec eux. »
Enfin, quant à mon départ, il me dit qu’il ne pouvait me fixer d’époque, mais qu’il le presserait le plus possible dès que la route serait praticable.
J’insistai à mon tour, car toutes ces réticences ne me semblaient pas de bon augure, et pensant que cela pourrait être d’un bon effet, je lui déclarai que je ne pouvais rester longtemps chez lui, et que le 20 mai je renoncerais à aller à Hamdallahi parce que je désirais rentrer à Saint-Louis avant les pluies. Enfin je demandai à faire partir deux courriers pour annoncer au gouverneur que j’étais arrivé.
Il remit la réponse au lendemain.
En effet, le lendemain matin il me reçut en petit comité dans la cour intérieure où j’étais entré la première fois ; il me promit d’expédier mes courriers, mais non tout de suite, et me dit de préparer mes lettres.
Puis il causa de nos usages, ainsi qu’il l’avait déjà fait à chaque visite, me questionnant beaucoup sur des choses dont on lui avait parlé, sur les divers peuples de l’Europe, leur force, leur gouvernement, leur religion ; la guerre de Crimée, Stamboul[146], les chemins de fer, les télégraphes, l’armée. On conçoit que la conversation ne pouvait guère languir. J’essayai de lui glisser quelques idées pratiques et je lui insinuai que si, dans tout son pays, il y avait des routes droites, larges de cinq à six mètres (dix à douze coudées), cela abrégerait les distances et que bientôt il y aurait des voitures. Puis il me demanda à voir mes dessins, et si les paysages ne le frappèrent que médiocrement, les figures et les types l’étonnèrent au dernier point.
En rentrant chez moi, je reçus un mouton et un bœuf.
6 mars 1864.
Je ne revis Ahmadou que le 6 mars, le docteur venait d’avoir la fièvre ; comme dans tout le cours de notre voyage, après les grandes fatigues, nous subissions le contre-coup. Ahmadou remarqua l’altération de ses traits. J’insistai pour expédier nos courriers, pour partir nous-mêmes, mais je n’obtins que ces réponses exaspérantes avec lesquelles il me fallut si longtemps satisfaire mon impatience : « Tout à l’heure, Ché Allaho. Bientôt, etc. »
Je lui demandai s’il pensait que la chose fût possible dans huit jours, et il me répondit : « Peut-être, Ché Allaho ; » et moi, peu habitué encore à ces réponses, j’eus la simplicité d’y voir une espérance.
Comme je questionnais au sujet des nouvelles qu’on me donnait du Macina, il me répondit du bout des lèvres qu’El Hadj avait _cassé_ tout le Macina. Et de fait, chaque jour on annonçait que des villages du Macina étaient venus se réfugier du côté du Kalari, province habitée par des Bambaras Kalaris au nord de Sansandig.
Rentré chez moi, j’employai mes loisirs à faire le tracé du fleuve, de Yamina à Ségou, d’après mon levé en pirogue, et à prendre des renseignements sur la famille d’El Hadj. La chaleur était accablante, le thermomètre ne montait qu’à 38° ; mais dans notre cour, carré de 6 mètres de côté, entouré de murailles en terre, l’air ne circulait pas ; dans notre case, la chaleur était encore plus fatigante et il s’y joignait les émanations des fosses d’aisances et de la cuisine.
Nous étions en plein mois de Ramadan, ou carême musulman ; les Talibés jeûnaient ponctuellement pour la plupart. On sait en quoi consiste ce jeûne : on ne doit pas manger du lever du soleil au coucher et on ne doit ni boire, ni avaler sa salive, ni se rincer la bouche, ni fumer. Aussi, pendant ce temps et surtout lorsque le carême tombe en pleine saison sèche, comme cette année, les musulmans dorment une partie du jour et restent le plus longtemps possible dans leurs cases. Le 8 mars on guettait l’apparition de la lune qui devait terminer ce jeûne, si rigoureux et si pénible, que la plupart le rompent plusieurs fois, sauf à restituer ensuite les jours de jeûne non observés. Mais la lune ne se montra pas. En revanche, on nous apporta la nouvelle suivante : « Une femme est arrivée chez Ahmadou ; elle s’est enfuie de Sansandig où ses maîtres se sont réfugiés parce que son village _a été cassé_ par Alpha Oumar. Pendant ce temps, Alpha Ousman opère sur la rive droite. Ahmadou a donné l’ordre à l’armée campée à Koghé d’envoyer 40 chevaux en éclaireurs. »
Le lendemain, c’était un homme qui apportait des nouvelles analogues, et toutes ces nouvelles, j’en ai eu la preuve plus tard, étaient inventées pour ranimer l’espoir chez les Talibés, pour leur faire croire, à l’approche de la fête du Cauri, que bientôt El Hadj serait au milieu d’eux, et surtout pour écarter l’idée de sa mort, que quelques-uns commençaient à soupçonner.
Le 9 mars, la lune montra son croissant argenté mince comme un filet, et tout aussitôt, en dépit des ordres qu’Ahmadou avait fait crier dans le village par les griots, une salve de coups de fusils partit de tous les toits pour saluer l’apparition de l’astre des nuits et la fin du jeûne. Mes laptots avaient aussi préparé leurs fusils, mais je voulus donner l’exemple de l’obéissance, et je défendis de tirer.
Cependant je désirais savoir le motif de la défense, et je le demandai à Samba N’diaye, qui répondit que c’était pour ne pas gaspiller de la poudre, car, quoiqu’on en fabriquât beaucoup, on en consommait davantage encore.
Ce même soir, l’armée de Koghé, qui était placée depuis longtemps comme armée d’observation dans ce village, rentrait pour la fête. Il y avait à peu près cinq cents chevaux.
9 mars 1864.
Le lendemain, 10, était donc la fête du Cauri. Dès le soir, j’envoyai en cadeau à Ahmadou une pièce de mérinos bleu de ciel, d’environ douze mètres. C’était une étoffe très-belle de nuance et de qualité. C’était d’ailleurs le premier présent que je lui faisais, car le gouvernement n’ayant pas jugé à propos de lui en envoyer, je n’avais pas voulu avoir l’air d’offrir des bagatelles qui, dans ma pacotille, étaient des objets d’échange, et qui eussent passé dans l’opinion publique pour le cadeau du gouverneur, qu’on eût trouvé à coup sûr très-mesquin.
Ce cadeau, qui ne dépassait pas une valeur de 60 francs, fit plaisir à Ahmadou ; il fit tailler deux boubous, en prit un pour lui, et donna l’autre à son frère Aguibou. La nuance était de son goût. Cette étoffe légère, chaude et simple, lui convenait. Mon messager interrogé lui dit que cela valait 20 francs la coudée[147], que je l’avais apporté pour lui, qu’il n’y avait que les gens très-riches qui en eussent, et comme ce n’était pas un des objets ordinaires de traite au Sénégal, aucun des Toucouleurs ne s’inscrivit en faux contre ces assertions. Ahmadou fut content et me fit remercier. J’avais témoigné le désir d’assister à la fête, on mit à ma disposition le cheval de Samba N’diaye et un autre pour le docteur.
10 mars 1864.
Vers huit heures, le tam-tam de guerre ayant battu la marche annonçant la sortie d’Ahmadou, nous montâmes nos coursiers et nous nous rendîmes hors de la ville, passant par la grande porte du marché, accompagnés des sofas qui avaient été depuis notre arrivée affectés à notre service.
Le docteur allait à une allure paisible comme en voyage ; quant à moi, habitué depuis l’enfance à monter à cheval, et sentant pour la première fois depuis mon départ de Saint-Louis un cheval vigoureux entre mes jambes, je rendis la bride et je franchis au galop le kilomètre qui sépare la porte de l’extrémité du village des Somonos, étonnant considérablement les noirs qui s’extasiaient de voir un blanc savoir faire courir aussi bien qu’eux un cheval, et monter sur une selle sans y être emboîté, comme ils le sont sur leurs selles indigènes.
Il y a à l’extrémité Est du village des Somonos un vaste emplacement où le terrain sablonneux a une teinte rouge que je crois due à un oxyde de fer, et est à peu près dépourvu d’herbes, tant à cause du ravinage qu’y opèrent les eaux de pluie, qu’à cause du piétinement continuel dont il est l’objet ; de grands arbres, benténiers (fromagers), figuiers à racines pendantes, et quelques doubalels ombragent une partie de cette place. C’est là qu’on fait la fête du Cauri et en général toutes les fêtes religieuses et les grands palabres.
Ahmadou, arrivé avant nous, était en grande toilette ; par-dessus son costume habituel il avait un boubou blanc brodé, un superbe bournous arabe, de drap bleu de ciel, garni de passementeries d’argent, dont les pans relevés sur les épaules montraient une doublure de soie jaune, verte et rouge, du plus bel effet (pour les noirs) ; un turban noir, du plus beau tissu indigène, garnissait sa tête sans être d’une dimension trop exagérée. Il avait aux pieds des bottes vernies à tiges rouges, imprimées en or, dépouille ramassée à l’affaire de Ndioum avec les canons de Bakel, et qui sans doute avaient fait partie de la toilette de quelque traitant volontaire de l’expédition ; enfin il tenait à la main le bâton des rois bambaras, canne en bois, de 1m,25 de long, garnie de cuir, à la façon dont Malinkés et Bambaras garnissent leurs fourreaux de sabres.
Un sabre, dont le fourreau de cuir à large palette avait été travaillé avec beaucoup de soin par quelque artiste cordonnier, était sa seule arme. Il s’était placé au pied du plus bel arbre, dont les racines entremêlées formaient une espèce de siége. On avait depuis le matin couvert cette place avec du sable de rivière bien fin et de couleur rouge. Autour d’Ahmadou étaient Aguibou son frère, Mahmadou Abi, Alioun, Mustaf, ses divers cousins, en grande toilette, plus les chefs et ses intimes habituels. Derrière lui en demi-cercle se tenait sa garde de sofas, dont l’un portait le fusil d’Ahmadou, fusil français à deux coups garni d’argent.
Tous étaient en habit de fête et présentaient l’aspect d’une mascarade : les uns en robe de chambre de lampas jaune, les autres avec des tuniques de velours vert doublé de soie rouge, d’autres en étoffe de cretonne, à grands ramages, couverte d’oiseaux de couleur ; puis d’autres enfin en lomas brodé de soie qu’ils portaient avec une élégance qui faisait contraste avec l’air gêné qu’avaient les premiers sous des ajustements auxquels ils ne sont pas habitués. Toute cette défroque sort les jours de fête, des magasins d’Ali, qui sont devenus ceux de El Hadj.
Enfin, autour de ces principaux acteurs se tenait la foule des Talibés, dont les groupes furent bientôt si serrés qu’on ne pouvait plus circuler, et tout à l’entour de ce vaste cercle, les chevaux qui avaient amené leurs maîtres, les uns piaffant, tenus en brides par de jeunes sofas, d’autres hennissant, entravés et rongeant leur frein. Un peu à l’écart, le cheval d’Ahmadou était maintenu à grand’peine par deux hommes qui avaient eu soin de faire écarter les juments.
C’était un cheval entier du Macina, superbe bête au poil noir luisant, sans autre tache qu’à l’un des pieds. Sous la selle du Macina, était un tapis marocain. La tétière de la bride, garnie de drap rouge, avait été couverte de pendeloques d’étain ou de fer-blanc, de ronds de cuivre, assez analogues aux harnachements des mules espagnoles et sous lesquels disparaissait plus de la moitié de la tête. La bride elle-même était plate, tressée en cuir mince, avec une régularité parfaite : aux crochets qui la réunissaient avec le mors était une chaîne de fer, et au point de jonction pendaient des glands en une espèce de passementerie de cuir.
Quant à la selle, j’ai dit que c’était une selle de Macina. Ce genre de selles diffère de celui que nous voyons aux Maures et qui est en usage dans tout le Sénégal, en ce que la palette de l’arrière est beaucoup plus large et plus haute, ressemblant aux anciennes selles à la française, à cette différence près que celles du Macina sont plus grandes et ont la palette de devant plus élevée. A celle d’Ahmadou étaient suspendus quatre sacs de cuir contenant des pistolets d’arçon garnis de cuivre, d’origine anglaise. Je contemplai longtemps ce spectacle bien curieux. Dans la plaine arrivaient en groupes les compagnies de sofas, musiciens et griots en tête, marchant pas à pas, puis les retardataires courant au galop. Les Talibés avaient revêtu leurs plus beaux vêtements, tous blancs ou bleus avec des turbans blancs ou noirs. Au milieu de toute cette foule criaient et gesticulaient les griots du roi, Samba Farba et Diali Mahmady, vêtus de soie, d’or et d’écarlate, ordonnant le silence, se démenant, criant de s’asseoir, de tenir les chevaux ; plus loin quelques sofas du roi, armés de fouets en cuir, couraient autour du cercle pour imposer le silence aux réfractaires et aux jeunes esclaves. Enfin, sur le toit des cases du village des Somonos, hommes et femmes étaient juchés pour contempler ce spectacle. Tel était l’aspect général de cette fête, dans laquelle, presque seul avec le docteur, je m’abstenais de prendre un rôle actif.
Ahmadou, dès que l’assistance lui parut suffisamment nombreuse, se leva pour le Salam, qui fut prononcé par Tierno Alassane.
Tierno était placé devant Ahmadou, aux côtés duquel se tenaient ses frères, ses cousins et ses plus intimes, sur deux rangs ; en face de lui était sa garde de sofas, immobile ou à peu près.
Tous les Talibés, après avoir déposé devant eux leurs fusils et leurs sabres, suivaient la prière ; et le spectacle de ces quatre ou cinq mille hommes se prosternant ensemble et par des gestes identiques, ne manquait pas de cet air imposant qui se remarque dans tous les actes de la vie privée aussi bien que dans les cérémonies religieuses des musulmans, et auquel on peut se laisser prendre quand on ne perce pas au delà de toutes ces apparences.
Dès que le Salam fut terminé, Ahmadou vint reprendre sa première place. Les Talibés qui s’étaient mis en rang pour le Salam se groupèrent de nouveau en cercle, tenant chacun leur fusil haut entre leurs jambes. Quand le silence fut établi, Ahmadou se leva. Il commença son palabre aux Talibés, et ainsi qu’on me le dit plus tard, il leur lut d’abord un manuscrit de quelques pages qu’il tenait à la main, texte arabe, qu’il traduisait en peuhl en le commentant, et qui était l’historique des guerres de Mahomet. Puis après, il leur fit une longue allocution, leur reprochant de n’être pas assez braves, de s’être laissé chasser par les Bambaras, et les traitant fort durement. Les principaux chefs répondirent par l’intermédiaire de Samba Farba, rejetant l’accusation et se défendant de leur mieux.
Ahmadou, reprenant la parole, devint plus mordant encore, et il termina en demandant qu’on lui fournît tout de suite une armée. Nous verrons ce que _tout de suite_ signifie.
Ce palabre avait duré jusqu’à onze heures et demie ; j’étais resté jusqu’à la fin. Mais voyant les Bambaras et les sofas venir se grouper pour palabrer à leur tour, je me rappelai les exigences de mon estomac, et je rentrai à la maison, où était déjà le docteur, qui n’avait pas eu ma patience.
A peine avais-je commencé à déjeuner que Samba N’diaye vint me chercher à cheval, me priant de venir avec tous mes hommes parler à Ahmadou. Je crus un instant qu’il s’agissait de quelque nouvelle importante, qu’Ahmadou allait profiter de ce jour solennel pour régler mon départ pour le Macina. Mais en arrivant sous le soleil de midi au lieu du palabre, je fus étrangement désappointé quand je vis qu’il ne s’agissait que de me faire voir aux Bambaras, auxquels on venait sans doute de dire que le gouvernement avait envoyé _faire Toubi_ (demander pardon), et qui, n’ayant jamais vu de blancs, croyaient peut-être que j’étais un Maure. Pour achever de me mettre en belle humeur, Ahmadou me demanda de faire faire une décharge par mes hommes à la mode des blancs. — Je fis faire un feu de peloton ; après quoi, voyant que je n’avais rien à attendre, je prétextai un mal de tête et rentrai ; puis, une fois à la case, je ne cachai pas ma mauvaise humeur à Samba N’diaye, le priant de dire à Ahmadou que je n’aimais pas à être dérangé pour rien en plein soleil. Je suis sûr qu’il n’aura jamais fait ma commission.
Pendant ce temps, les sofas et une partie des jeunes Talibés se livraient à la fantasia dans la plaine. J’avais vu aux pieds d’Ahmadou quelques barils de poudre et plusieurs sacs de balles dont il se fait accompagner dans ces occasions solennelles. Il avait distribué quelques- uns de ces barils et on les brûlait consciencieusement, cassant des fusils qui éclataient sous l’effort des charges démesurées, et souvent estropiaient ceux qui les tiraient. Ce fut tout ce que je vis de cette fête ; j’y avais gagné un violent mal de tête, mais le soir, j’appris différents détails ; entre autres, que les Bambaras avaient refusé de faire le Salam ; puis je reçus ce même jour la visite d’un ancien soldat noir de la compagnie indigène du Sénégal ; il se nommait Ahmadou. D’abord esclave à Saint-Louis, puis soldat pendant quatorze ans pour se racheter, il avait été domestique des commandants de Bakel, MM. Hecquart et Rey, et enfin, en 1845, lorsque M. Rey, pour lequel il professe un attachement sans bornes, quitta ce poste, il alla se joindre aux bandes d’El Hadj. Il n’y a pas fait fortune, malgré sa bravoure ; il est très- pauvre, et vit de son travail avec sa femme, la seule qu’il ait eue. Il parle bien le français et vient de temps à autres causer avec Samba N’diaye des beaux souvenirs de la vie d’autrefois, qu’ils regrettent sans vouloir se l’avouer.
Il me raconta les deux attaques de Sansandig, auxquelles il avait reçu plusieurs blessures. Il me montra quatre blessures de balles, dont deux avaient traversé son bras droit ; sur deux autres qui avaient frappé la cuisse, une avait pénétré.
Mais il ne put me dire, pas plus que personne, pourquoi Ahmadou demandait une armée et de quel côté elle devait opérer.
13 mars 1864.
Les jours suivants, les nouvelles du Macina qu’on m’avait annoncées, se confirmaient de plus en plus. Deux sofas, prisonniers à Sansandig depuis la dernière affaire, s’en étaient échappés et rapportaient ces bruits. Enfin le 13 mars, nous fûmes réveillés par le tabala battu à la mosquée ; l’armée sortait : on disait que les Bambaras révoltés, commandés par Mari, le dernier frère d’Ali et prétendant à la couronne de Ségou, s’étaient emparés d’un village distant de quatre à cinq lieues.
Ce fait, qui dénotait le fâcheux état du pays, m’inquiéta, bien que le même jour les cavaliers fussent rentrés, disant que tout était pour le mieux. Aussi, le 15, je tentais une démarche près d’Ahmadou pour qu’il me laissât partir. — J’insistai par cinq ou six fois, mais sans pouvoir obtenir aucune promesse. — Ahmadou craignait pour moi, disait-il, — et, quant à faire partir mes courriers pour Saint-Louis, il craignait pour eux. Il fallait attendre.
Les choses en restèrent là jusqu’au 22 mars. Pendant ce temps, Ahmadou s’occupait de faire le partage du butin ramassé à la première expédition de Sansandig. Ce butin était encore assez considérable ; car on partagea à raison de deux captifs (femmes) pour 850 hommes, et à ce moment je fis ce calcul que 500 captifs ainsi partagés portaient à 170000 environ le nombre des partageants, c’est-à-dire des partisans d’El Hadj, tant Bambaras que Talibés et Sofas, puisque sur tout le partage de ce genre, Ahmadou a d’abord le cinquième. — Je retrouve sur mes notes cette évaluation, que vingt mille au moins des partageants sont de Ségou, dont huit à neuf mille _intrà muros_ et le reste dans le Goupouilli, le village des Somonos, ou même les villages voisins, tels que Ségou-Koro, Ségou-Coura, etc. Cela porterait la population de Ségou-Sikoro à au moins 36000 âmes dans les murs et à plus du double en tout. Aujourd’hui je pense que cette évaluation est peut-être trop forte de moitié, quant aux hommes, et que toute la ville de Ségou-Sikoro avec ses faubourgs ne contient guère plus de dix mille hommes ou enfants mâles adultes.
La chaleur augmentait, la contrariété altérait ma santé, de tous côtés je ne voyais que des obstacles. Je cherchais à me prémunir contre tout événement, et dans cette vue je demandais à acheter des chevaux ; mais soit mot d’ordre donné, soit qu’il n’y en eût réellement pas à vendre, toutes mes tentatives à cet égard étaient vaines. Je tombai sérieusement malade et il me fallut, pour éprouver un peu de soulagement, venir m’installer sous la vérandah de notre cour, car la case n’était plus habitable. Je profitai de ce moment pour envoyer Samba Yoro faire visite à Ahmadou et le presser un peu. Il fut très-bien reçu, et Ahmadou nous envoya du sucre et des gourous, mais Samba Yoro n’obtint rien relativement à mon départ. Dès que je fus un peu mieux, je commençai quelques promenades sur le cheval de Samba N’diaye ; j’éprouvais ainsi le plaisir de me soustraire à tout contact, d’être seul. Je réfléchissais alors profondément à ma situation. Dans une de ces promenades, j’étais tellement préoccupé de mes pensées que je laissais galoper tout doucement mon cheval sans faire attention aux personnes que je rencontrais et qui se garaient, ainsi que c’est l’habitude dans ce pays. Je ne vis pas une vieille femme, à demi aveugle et sourde, qui marchait appuyée sur un bâton, et j’arrivai sur elle sans qu’elle m’entendît. Mon cheval se détourna naturellement, mais la vieille, effrayée et perdant la tête, se jeta dans ses jambes et tomba à terre sans connaissance. Bien que le choc eût été très-léger, je crus à quelque grave accident. Des femmes qui revenaient du marché essayèrent de la remuer, mais évanouie ou non, elle ne bougeait plus. Je courus aussitôt vers le village pour chercher mes laptots et le docteur afin de lui porter secours. J’en rencontrai quelques-uns qui partirent tout de suite pour relever la vieille, mais qui la trouvèrent debout. Il paraît qu’en me voyant m’éloigner, elle avait repris connaissance. On me l’amena, ainsi que j’en avais donné l’ordre, et je lui fis présent de mille cauris. Elle s’en alla enchantée ; elle n’avait peut-être plus que quelques jours à vivre. Le lendemain son maître, car c’était une esclave, vint chercher à m’extorquer aussi quelque chose, sous prétexte que j’avais détérioré son bien. Je le reçus assez mal. Le soir, comme je causais de cela avec Samba N’diaye et que je lui exprimais combien j’eusse été désolé d’avoir causé une mort aussi malheureuse : « Bah ! s’écria-t-il, et quand même tu l’aurais tuée, ce n’est qu’une Kefir ! »
Voilà encore un effet de la religion musulmane, et l’homme qui proférait ce mot avait été élevé par les blancs pendant vingt ans !
Le lendemain de cet incident, je fis deux fois demander à parler à Ahmadou, et chaque fois on me répondit qu’il était sous les arbres de la porte de son père. Je voyais là une fin de non-recevoir, et j’allai le trouver pour lui demander une audience qu’il me promit pour le lendemain.
25 mars 1864.
Je me présentai donc le 25 mars dans l’après-midi. Ahmadou était dans la première cour de sa maison, entouré d’une assez nombreuse compagnie, dans laquelle je remarquai quelques Maures et entre autres, Sidy Abd Allah, qui, à cette époque, d’après Samba N’diaye, se déclarait ouvertement l’ennemi des blancs.
Tout d’abord, je fus interrompu par une affaire de Bambaras qui dura assez longtemps. Ils venaient apporter des paniers de salpêtre et de charbon pour la fabrication de la poudre, ce qui est un des impôts en nature qu’ils payent. Ce salpêtre était blanc, très-pur et bien cristallisé. On le recueille sur de vieux tatas, où, selon toute probabilité, il vient en efflorescence par suite de la décomposition des matières animales qui ont servi à la construction ; on le lave pour l’isoler de la terre, et on fait épaissir la solution, qu’on laisse cristalliser. Quant au charbon, il est fabriqué à l’air libre, un peu avec toutes espèces de bois taillis.
Le palabre dura longtemps. Ahmadou, interprété par Diali Mahmady, le griot mandingue, reprochait à ses sujets de se relâcher dans le payement de cet impôt, de n’apporter qu’une faible partie de ce qu’ils devaient fournir.
Les chefs, vieillards blanchis par l’âge, la tête rasée et découverte, baissaient la tête et s’excusaient humblement, disant que les jeunes gens avaient fui, qu’ils n’étaient plus nombreux et faisaient ce qu’ils pouvaient, que bien des villages refusaient l’impôt, ne les écoutant pas.
Toujours est-il qu’au lieu de cinquante charges qu’il eussent dû fournir ils n’en apportaient que vingt-neuf.
Dès que ce palabre fut fini, j’insistai pour parler confidentiellement à Ahmadou. Il renvoya alors tout le monde, à l’exception de sept à huit personnes, et je lui rappelai aussitôt que l’époque que j’avais fixée pour mon départ approchait, qu’il n’y avait plus que quatre jours, et que je venais savoir s’il pouvait me donner une réponse. Je lui observai que mes instructions me recommandaient de rentrer avant les pluies, et je terminai en lui disant qu’il fallait dans quatre jours partir pour Hamdallahi ou n’y pas aller. Sa réponse fut toujours la même : « Ton affaire est entre mes mains, expression dont alors je ne comprenais pas la portée, mais qui signifie : Tu es à ma discrétion, puisqu’on t’a envoyé à moi. Je m’en occupe. Bientôt, si le bon Dieu le veut, tu iras. Mais je te demande un peu de patience. » Pendant plus d’une heure, ce fut le même thème soutenu de part et d’autre. Je ne cédai rien ni lui non plus. Cependant, en réponse à de gracieuses paroles que je lui adressai relativement à son hospitalité (qui cependant commençait à se ralentir), il me dit que tout cela n’était rien, et que quand il nous mettrait en route, alors seulement il ferait quelque chose pour nous.
A toutes mes instances pour traiter avec lui les questions dont j’étais chargé, il répondit que quand il serait sûr que nous ne pourrions pas aller à Hamdallahi, il serait temps de causer de cela ; que Dieu pouvait tout, et que même avant quatre jours la route pouvait être ouverte.
Mal interprété par Samba Yoro, qui, intimidé, n’osait insister comme je l’aurais désiré, je ne pus rien obtenir de plus. Néanmoins, j’étais assez satisfait de l’ensemble de cette entrevue, dans laquelle Ahmadou avait toujours parlé avec courtoisie et calme, lorsque, en sortant, Sambo Yoro me dit qu’il avait entendu des paroles inquiétantes, d’après lesquelles il était sûr qu’on nous retiendrait de force, si nous voulions partir ; qu’on avait dit à Ahmadou de le faire, parce que si nous partions, c’est que nous n’étions pas venus pour le voir, mais bien pour espionner ce qui se passait.
Ces propos étaient absurdes, mais ce n’était pas la première fois que nous les entendions. N’était-ce pas avec de semblables paroles que Diango à Koundian, et Dandangoura à Guémoukoura, avaient tenté de me faire dévier de mes projets ? Elles me causèrent cependant une véritable colère. Sans réfléchir qu’Ahmadou, auquel seul nous avions affaire, n’avait pas dit un mot de cela, je m’en affectai et je secouai vigoureusement Samba Yoro pour n’avoir pas interpellé ceux qui parlaient en présence d’Ahmadou, pour ne m’avoir pas prévenu au moins pendant le palabre. Au reste, je l’ai dit, Samba Yoro se laissait intimider par les attitudes essentiellement musulmanes, par le grand air d’Ahmadou. Il était sous le charme de l’islamisme. D’ailleurs, peu communicatif et quelquefois menteur, comme presque tous les noirs, il ne m’inspirait alors que peu de confiance : il en inspirait encore moins au docteur Quintin, qui en arrivait à le croire capable de s’entendre avec Samba N’diaye, non pour nous trahir dans un dessein hostile, mais pour nous faire rester en nous intimidant.
Nous finîmes donc par croire qu’il avait inventé tout cela sous l’empire de la peur que lui avait causée quelque mot malveillant prononcé par un de ces Toucouleurs toujours disposés à faire le mal.
Vers le soir, il y eut une scène qui sembla donner raison à l’opinion du docteur. Samba N’diaye essaya de m’arracher une promesse de rester, et, pour cela, il se fit l’écho du bruit d’après lequel on prétendait que nous étions venus comme espions.
Mais, chose à laquelle il ne s’attendait pas, pendant que moi, calme, j’écoutais, réfléchissant à la gravité sans cesse croissante de notre position, le docteur, si doux, si calme d’habitude, s’emporta, et, le menaçant d’aller se plaindre à Ahmadou si un tel propos était encore répété, il le chassa presque de notre hangar. Samba N’diaye rabattit aussitôt de son dire et, par une de ces manœuvres auxquelles les noirs excellent, il donna des explications incompréhensibles.
Quant à moi, je le répète, j’avais gardé mon sang-froid, et je me bornai à lui dire que le jour où je serais décidé à partir, si quelqu’un s’avisait de m’arrêter, je lui ferais sauter la cervelle, par la simple raison que, comme envoyé (ambassadeur), j’étais inviolable, et qu’au lieu d’arranger les affaires, celui qui voudrait me retenir ne réussirait qu’à faire recommencer la guerre avec le gouverneur du Sénégal ; que si sincèrement il voulait le bien, il pouvait dire cela à Ahmadou par opposition aux conseils qu’on semblait lui donner.
Cette scène était terminée, mais je passai une partie de la nuit à méditer. Il était évident que bon nombre de gens (et à cette époque, bien à tort, j’accusais surtout les Toucouleurs), cherchaient à me nuire dans l’esprit d’Ahmadou, et je me demandais si réellement on me laisserait partir. D’un autre côté, j’avais presque fixé un ultimatum en donnant une date : revenir sur une promesse était grave ; mais s’attirer un conflit l’était encore plus.
On peut concevoir mes inquiétudes.
Le lendemain et le surlendemain de ce jour, les affaires semblèrent tourner au mieux. Un de nos voisins, marabout du Fouta-Djallon, m’affirma que dans un palabre Ahmadou avait reçu le jour même le conseil des Torodos de me faire partir le plus tôt possible.
Le surlendemain encore, un des guides venus avec nous depuis Dianghirté, nous dit qu’Ahmadou avait demandé aux chefs du village une armée qui, réunie à celle de Koghé, me conduirait à Hamdallahi. Il ajoutait que les chefs avaient refusé, disant que si l’armée partait pour le Macina, les Bambaras se révolteraient, et prendraient la ville en tuant tout le monde ; qu’on était convenu d’attendre une nouvelle armée demandée à Nioro, qui devait arriver avant quinze jours et qui garderait le village pendant qu’on nous conduirait.
Ces bruits, confirmés par d’excellentes nouvelles du Macina qui arrivaient chaque jour, me donnèrent de l’espérance. Comment ne pas y croire, d’ailleurs, lorsque tout le monde me disait la même chose et qu’on m’amenait un homme qui, arrivé depuis cinq jours du Macina, me promettait de me conduire à Hamdallahi sans accident ?
1er avril 1864.
Cependant le 1er avril, dernier jour de mon ultimatum, je demandai à voir Ahmadou. Ce jour et les suivants, il me fut impossible d’arriver jusqu’à lui. J’étais très-malade depuis quelque temps ; c’est à peine si j’avais la force d’écrire mes notes, et le massage seul me faisait éprouver un peu de bien-être et me donnait du sommeil. Le docteur n’était guère mieux que moi. J’employais quelques braves femmes à cela, en les payant de quelques cauris ou d’un peu d’ambre menu. Ahmadou en fut instruit et, saisissant ce prétexte, il nous envoya deux esclaves, nous disant que, dans le pays, il savait qu’on ne pouvait se passer des soins d’une femme et que, quand nous partirions, si nous ne voulions pas les emmener, nous n’aurions qu’à les lui laisser. Mon premier mouvement fut de refuser ce présent, si contraire à nos mœurs ; mais Samba N’diaye m’affirma que je blesserais Ahmadou, qui ne comprendrait pas nos susceptibilités. En outre, je souffrais depuis longtemps de la difficulté de me faire servir[148], et imitant l’exemple de Richard Lander, je finis par accepter.
Ces filles de races bambara et soninké mélangées, étaient-elles jolies ? Telle est la question qui m’a été souvent posée. — Non.
L’une, Fatimata, était une assez jolie négresse si on veut, mais très- maigre quoique musclée. Les membres inférieurs, les pieds et les mains étaient affreux. L’autre, mieux faite, était plus laide de figure. Du reste je saisis cette occasion de dire que si rien n’est plus rare qu’une jolie négresse, il en existe cependant de positivement jolies et de très-remarquables par la douceur de la physionomie, par la perfection des formes et la délicatesse des attaches. Sans doute leur beauté n’est pas le type conventionnel de la beauté européenne, on chercherait vainement un profil grec. Mais si dans un salon d’Europe je pouvais transporter telle _Gada_ (esclave fille de service) du palais d’Ahmadou dans ses vêtements de fête, couverte d’or et de soie et qu’elle pût se produire sans être embarrassée, je le mets hors de doute, tous ceux qui sont artistes admireraient presque sans restriction.
Dans le courant d’avril, on renforça l’armée de Koghé de nombreux contingents. Il devenait évident qu’il se préparait quelque chose. Diverses personnes annonçaient que l’armée de Nioro approchait ; je me décidai à attendre son arrivée. Du reste, les nouvelles arrivaient de tous les côtés, variant du tout au tout du jour au lendemain, mais révélant une situation impossible d’anarchie, qui ne pouvait me laisser aucun espoir de me mettre en route sans être sous la protection d’un guide officiel connaissant mieux le pays que moi. Je ne pouvais d’ailleurs songer à partir sans chevaux, et Ahmadou seul pouvait m’en donner ou m’en céder. En dépit de son hospitalité, qui quelquefois éprouvait des hauts et des bas, je dépensais plus de mille cauris[149] par jour. Il nous fallait acheter le bois de la cuisine, notre nourriture propre, du poisson, de la viande fraîche, le savon pour laver le linge de tout le monde, quelques ustensiles, tels que des vases de terre pour cuisine ou pour tenir l’eau fraîche, le mil ainsi qu’un peu de paille pour les mules et pour Farabanco, notre unique cheval.
Puis enfin, de temps à autre, j’étais obligé de faire aux laptots une distribution de cauris pour leurs besoins personnels, et quelque parcimonie que j’y apportasse, les marchandises que je vendais s’épuisaient petit à petit. C’étaient surtout les étoffes de coton qui avaient cours, mais l’ambre, le corail étaient dépréciés à cause de la misère générale ; le gros ambre seul se vendait chez les chefs et encore avec peu de bénéfices.
En dehors de ces dépenses, j’avais mille petits cadeaux à faire : d’abord aux mendiants qui abondent là plus que partout ailleurs, et auxquels il fallait donner, ne fût-ce que pour ne pas se déconsidérer, et ensuite aux gens auxquels je demandais des renseignements sur le pays et qui ne venaient le plus souvent me les donner bons ou mauvais qu’après promesse d’un cadeau.
Tout cela m’obligeait à songer au départ, et si je me décidai à attendre l’arrivée de cette armée de Nioro, c’était parce que je reconnaissais l’impossibilité de partir. Bien souvent depuis, le docteur et moi avons regretté de n’avoir pas alors tenté de partir à tous risques ; nous ne fussions pas partis, mais nous aurions avancé de quelques mois une scène violente, et par suite de ces quelques mois d’avance, nous serions partis peut-être quinze ou dix-huit mois plus tôt de Ségou.
[Décoration]
[Note 145 : J’appris quelques jours après qu’on disait dans le pays que le _roi de France_ avait fait demander la paix à El Hadj.]
[Note 146 : Nom sous lequel tous les Musulmans désignent Constantinople.]
[Note 147 : On mesure toutes les étoffes à la coudée.]
[Note 148 : On sait l’invincible répugnance des noirs à accomplir certains soins domestiques indispensables près des malades, et qui, chez eux, sont exclusivement réservés aux femmes.]
[Note 149 : Mille cauris, environ 3 francs.]
CHAPITRE XX.
Le bruit court que Sansandig va se rendre, qu’El Hadj est vainqueur au Macina. — On bat le tabala. — Extrait du journal de voyage. — Deux types de griots : Diali Mahmady et Sontoukou. — Menaces des Bambaras sur divers points. — J’obtiens de faire partir mes courriers. — Envoi d’une lettre au gouverneur. — Les parents chez les Toucouleurs. — Tierno- Abdoul. — Alpha Ahmadou.
Avril 1864.
Pendant ce mois, Ahmadou passait toutes ses journées sous les arbres de la maison de son père.
Il palabrait. De tous côtés arrivaient des renseignements. Le 4 avril des villages bambaras de la rive droite venaient faire leur soumission. Le même jour on apprenait que des Maures de Tichit, retournant dans leur pays après avoir vendu leur sel à Yamina, avaient été attaqués et pillés par les Bambaras révoltés ; on disait cette fois que l’armée de Nioro était rassemblée à Touroungoumbé et qu’elle attendait des contingents de Koniakary.
Le 5 avril, une femme arrivée de Sansandig annonçait qu’une foule de gens du Macina étaient venus s’y réfugier, et qu’on avait palabré pour renvoyer à Ahmadou tous les captifs qu’on avait pris sur lui, et que Boubou Cissey (le chef du village) s’y était seul opposé.
Le 6 avril on commença à faire des razzias. Cinq cavaliers allèrent du côté de Sansandig et ramenèrent un troupeau de cent bœufs et quatre prisonniers. Les bœufs furent réclamés par des villages qui s’étaient rendus ; mais ils n’étaient pas près de les avoir. Quant aux hommes, deux furent immédiatement décapités par ordre d’Ahmadou. Ils étaient de Sansandig. C’étaient des keffirs : c’est tout dire.
Le 7 avril, trois cavaliers de Koghé prirent sept femmes près de Sarrau et tuèrent deux hommes. Le soir on les interrogea ; elles confirmèrent le bruit des succès d’El Hadj au Macina et dirent que Mari, le frère d’Ali, était à Holocouna près de Sarrau ; elles affirmèrent qu’il n’avait que peu de monde et que ce village n’avait pas voulu le laisser entrer dans ses murs.
Le 8 avril on annonça que les cavaliers de Koghé, au nombre de cent vingt, avaient pris quarante personnes aux environs de Sarrau : on leur avait tué deux chevaux.
Enfin, le 9 avril, on battit le tabala à la mosquée, et les griots parcoururent la ville en criant à l’armée de sortir, d’aller à Koghé, que l’armée de Sansandig était sortie et avait traversé le fleuve.
En effet, un assez grand nombre de Talibés sortirent. Quant à Samba N’diaye, qui, aux termes des ordres d’El Hadj, ne devait jamais quitter Ségou, il avait depuis quelques jours envoyé un de ses captifs, Diatourou, rejoindre l’armée ; mais il ne croyait pas à cette nouvelle de la sortie de l’armée de Sansandig, et était convaincu qu’Ahmadou disait cela pour faire sortir les Talibés, qui ne se souciaient pas d’aller à l’armée.
Comme je plaisantais à ce sujet, il me dit : « Ce n’est pas manque de courage, mais nous sommes fâchés contre Ahmadou ; nous manquons de tout ; il ne donne rien, pas même des fusils. Il y a beaucoup d’hommes qui n’en ont pas, et quand ils vont en demander, Ahmadou, qui en a plus de mille dans ses magasins, répond : Qu’as-tu fait du tien ? — Je l’ai vendu pour manger, pour nourrir ma femme. — Eh bien, vends ta femme, tu achèteras un fusil ! répond Ahmadou. » Or, bien qu’il s’agisse de femmes esclaves, cela blesse ; car chez les noirs il est rare qu’une fois qu’une esclave a eu les faveurs du maître, il la chasse ou la vende si elle ne se conduit pas mal, et depuis le moment où elle devient mère, sa liberté lui est acquise et elle ne peut plus être vendue. Elle peut en revanche être battue, et cela lui arrive.
En résumé je reconnus, d’après cette conversation, qu’il y avait un mécontentement assez vif contre Ahmadou, une jalousie contre ses sofas qu’il soigne bien, et surtout contre ses intimes, Mohammed Bobo, Sontoukou, Sidy Abdallah et autres, qu’il comble de cadeaux et qu’on accuse de toutes les fautes qu’il fait.
Samba N’diaye me disait : « Si Ahmadou voulait, avec un seul des toulons d’or ramassés dans les magasins de son père, il pourrait faire vivre l’armée pendant dix ans. Au lieu de cela, il nous laisse mourir de faim, et tous les six mois à peu près il fait un présent qui, une fois partagé, donne à chacun six cents cauris au plus et un morceau de sel. Que veux-tu qu’on fasse de cela ? Ce n’est pas ainsi qu’El Hadj agissait, il était très-généreux, et quant à moi, sans ce qu’il m’a donné, je ne sais comment je vivrais. »
En effet, Samba N’diaye, qui touchait la ration, comme il dit (c’est-à- dire cent moules de mil par mois et une pierre de sel tous les deux mois), ne se donnait pas la peine d’aller faire sa cour et ne recevait que fort peu de cadeaux d’Ahmadou.
10 avril 1864.
Le 10 avril, on apprenait que l’armée n’était pas sortie de Sansandig, mais qu’elle existait toujours ; et comme preuve, quand on la croyait dans l’Est, elle passait dans l’Ouest et allait piller Faracco.
Le même jour on exécutait sept prisonniers au marché, et je m’écriais : Si l’armée de Nioro ne nous dégage pas, que devenir ? Tout autour de nous la guerre, et pour nous protéger un pouvoir mal établi.
Comme on le voit, il ne pouvait plus être question de partir.
11 avril 1864.
Le 11 avril, on apprenait que l’armée de Nioro approchait.
13 avril 1864.
Le 13 avril, on expédiait en toute hâte trois cents hommes à Yamina qui avait voulu se révolter. On disait que cette troupe devait envoyer au- devant de l’armée de Nioro pour faire hâter son arrivée.
14 avril 1864.
Le 14 avril, on ramenait cent cinquante captives ; la plupart des hommes pris avaient été exécutés. Ces malheureux avaient tous été ramassés aux environs de Sarrau. Sept hommes pris vivants furent tués. On disait qu’un courrier d’El Hadj était en route.
15 avril 1864.
Le 15 avril, des prisonniers affirmaient que l’armée d’El Hadj s’était avancée jusqu’auprès de Sarrau, où elle avait brûlé un petit village. L’armée de Koghé avait reçu l’ordre de suspendre ses razzias, et tout le monde disait, même Samba N’diaye, qui jusqu’alors s’était tenu sur une grande réserve, que, dès que l’armée de Nioro arriverait, nous partirions.
Ce même jour, je reçus la visite de Diali Mahmady, avec toute sa troupe de griots ; il s’était mis en grande toilette.
Diali Mahmady était un griot dans toute l’acception du mot, capable de chanter pour n’importe qui, de faire de la musique sur la grande guitare mandingue pendant toute une journée pour obtenir un cadeau.
Combien de fois ne l’avons-nous pas vu aller donner une bamboula (fête et danse nègre) à la porte d’Ahmadou, accompagné de ses sept femmes et de toutes ses griotes ou amies de la maison, et cela pendant six et sept jours de suite, pour obtenir un bambou richement brodé en soie, ou quelque autre chose qu’il convoitait !
Dès mon arrivée, il avait voulu me faire de la musique ; mais Ahmadou, qui avait placé une garde à ma porte pour empêcher qu’on m’importunât, le lui avait défendu. Cette fois il venait me faire une visite.
Il portait un bonnet de drap vert de la forme ordinaire des bonnets mandingues, par-dessus lequel il avait enroulé un turban de soie du Levant brochée d’or. Un manteau de soie rouge et jaune, sur un boubou de soie jaune et bleue brochée, complétait ce costume. Il demeura longtemps assis, et voyant que je ne lui faisais pas de cadeau, il finit par me demander un bonnet de velours brodé d’or. J’en avais déjà donné deux à Ahmadou ; je m’empressai de le satisfaire et je le renvoyai content : j’étais sûr qu’il ne me serait pas hostile.
Diali Mahmady était, du reste, un homme intelligent, qui avait voyagé sur toute la côte ; il avait été à Sierra Leone, où il avait séjourné. Il comprenait un peu l’anglais, il avait le goût du luxe très-développé, et sa maison en témoignait. Il était libre ; mais c’était le plus riche des griots libres, parce qu’il gagnait beaucoup à donner ses fêtes.
Lorsque je quittai Ségou, il me confia vingt-huit gros d’or[150] pour lui envoyer une paire d’épaulettes, un chapeau à claque, un habit d’uniforme, un pantalon et des souliers vernis. C’était une preuve de confiance bien peu commune de la part d’un noir.
J’avais reçu le matin même la visite de Sontoukou, qui, quoique griot et esclave, est vraiment le plus grand seigneur de Ségou. Non-seulement sa maison, située près de celle d’Ahmadou, étonne, mais il y a un cachet de propreté et même de luxe dans son habillement, et de douceur dans ses manières, qui surprend de la part d’un noir qui n’a jamais vu de blancs. Il ne demandait jamais de cadeau, mais (pour un griot c’est extraordinaire) il donnait beaucoup et ne venait jamais chez moi sans m’apporter quelques gourous ; quand j’allais le voir, il m’offrait aussi, soit une poule grasse, soit autre chose. Je ne manquais pas, en retour, de lui faire quelques cadeaux d’ambre ou d’argent. En somme, il ne perdait pas au change, mais, je le répète, il n’agissait pas dans des vues intéressées et donnait beaucoup à tout le monde. C’était, du reste, un de mes plus gros acheteurs, et il payait à terme, très-régulièrement pour Ségou.
16 avril 1864.
Le 16 avril, on annonçait que l’armée de Nioro approchait, qu’une armée de Dinguiray était en train d’opérer dans le Foula Dougou, et en même temps que les Bambaras venaient d’attaquer, dans le sud de Ségou, deux petits villages de Bambaras soumis, Minianka et Nagassola ; mais on ajoutait que les Talibés, accourus au secours, avaient tué trente-cinq hommes. Le 17, on disait que l’armée de Nioro avait dû passer Damfa, et en même temps que des courriers envoyés par Tidiani, neveu d’El Hadj et chef de son armée, arrivaient de Say.
Le lendemain, ces courriers n’étaient plus que des Diawandous qui arrivaient de la frontière du Macina.
J’envoyai Samba N’diaye demander à Ahmadou ce qu’il en était ; et en même temps, rappelant que la saison des pluies était venue, je demandais à partir.
En effet, les orages et tornades étaient arrivés.
Samba N’diaye revint avec une troisième version. Ahmadou lui avait répondu que, d’après ses nouvelles, El Hadj serait sorti d’Hamdallahi avec une armée, et qu’il aurait battu l’armée du Macina à Mopti ; les Touaregs Bourdamé seraient venus le trouver en ce lieu pour dire qu’ils cernaient Cheick Ahmed Beckay de Tombouctou, et qu’il pouvait envoyer une armée, qui le prendrait. Alors il aurait envoyé Tidiani avec une armée, accompagné du fils de Galadjo[151]. Ils auraient remporté une victoire, et Cheick Ahmed Beckay serait pris ou mort. El Hadj serait à Conna où il attendrait.
Voilà les nouvelles que m’apportait Samba N’diaye ; mais, pour mon départ, rien. Il ajoutait qu’au Macina on avait fait un grand massacre de prisonniers, de Peuhls particulièrement, et que dans une seule journée on en avait exécuté mille.
Ici, écrivais-je alors, on est plus modeste ; on ne les tue que par petit nombre, et ce matin encore quatre ont succombé. Je ne prévoyais pas alors à quels massacres j’assisterais.
Le même jour, on battait le tabala à la mosquée, et une armée allait en toute hâte secourir Dougassou, qu’on disait attaqué par l’armée de Mari, qui avait abandonné Holocouna et était de l’autre côté du Bakhoy, à Touna.
19 avril 1864.
Le 19 au soir, je reprochai à Samba N’diaye, qui me faisait des protestations de dévouement aux blancs, l’apathie qu’il montrait pour nos affaires ; je récapitulai tout ce qui s’était passé, et lui montrant que l’hivernage était arrivé, qu’on pouvait passer sans grand danger dans les broussailles, je demandai au moins à faire partir mes courriers pour Saint-Louis : d’autant plus que l’armée de Nioro étant en route, si ce qu’on m’affirmait était vrai, elle devait laisser un chemin ouvert.
Samba N’diaye promit de s’en occuper, et en effet, dès le lendemain, il obtenait d’Ahmadou une promesse de départ pour les courriers et une audience pour le lendemain.
Mais le lendemain Ahmadou était occupé sous ses arbres. On apportait des nouvelles de révolte dans le Birgo. On disait Mourgoula pris. Voyant que je ne pouvais lui parler, je lui fis dire par Samba Yoro que s’il voulait seulement me donner un guide j’allais expédier mes courriers moi-même. A mon grand étonnement, il y consentit, et dit que le lendemain il fournirait le guide et le laissez-passer. Je mis alors mes lettres au courant, j’y ajoutai quelques post-scriptum, et, après bien des allées et des venues, le 23 avril au soir mes courriers étaient prêts à partir. Seulement l’un d’eux, Ibrahim, étant malade et surtout effrayé de l’état du pays, avait refusé le service, et je l’avais remplacé par Yssa, l’un de mes hommes. A partir de ce moment Ibrahim, qui non-seulement avait refusé de marcher, mais avait même cherché à détourner de son devoir Seïdou, son compagnon, cessa de compter parmi les miens. Je le chassai et défendis qu’il entrât dans ma maison.
Dès que j’eus l’assurance que mes courriers partiraient, je fus content, car j’allais enfin donner de mes nouvelles à ma famille, et quelle que fût l’incertitude qui planait sur l’époque de mon retour, ce seul fait de me permettre d’écrire témoignait une certaine confiance de bon augure. Je résumai ces impressions dans ma lettre au Gouverneur, dont je reproduirai un passage qui mieux que ce que je pourrais ajouter aujourd’hui, montrera quelle était alors ma situation d’esprit.
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« Il me devient impossible, dans l’état actuel du pays, de rien vous dire relativement à mon retour ; je crois que je serai forcé de passer ici presque toute la saison des pluies. Cette idée m’effraye bien un peu, mais j’y gagnerai de compléter une foule de renseignements et peut- être d’entrer au Macina en qualité d’Européen, ce qu’on n’a jamais pu faire jusqu’ici.
« Quoi qu’il en soit, je me hâte de profiter de la permission d’expédier les courriers, de peur qu’une mauvaise nouvelle ne fasse changer d’avis. Quoique la position d’El Hadj ne soit pas aussi belle qu’on voudrait me le faire croire, il dispose encore de forces considérables, et je ne mets pas en doute qu’il n’ait la possibilité de réunir quarante mille fusils[152]. En outre, il a à Ségou-Sikoro un trésor, c’est tout l’or ramassé par les rois bambaras, sur lequel il a fait main basse, et qui, même en faisant la part de l’exagération très-large, dépasserait une valeur de vingt millions[153], sans compter les marchandises et cauris, le sel, etc. En outre, il a à Koundian tout l’or amassé dans les divers pillages du Bambouk. Vous voyez, Monsieur le Gouverneur, qu’il est loin d’être aux abois.
« Toutes mes demandes pour aller en avant échouent devant la protection dont on me couvre. « Nous ne voudrions pas qu’il t’arrivât rien, me dit- on ; s’il t’arrivait du mal en route, El Hadj serait bien en colère, » etc., etc. Mais quand je leur dis que l’inaction me rend malade, eux qui ne conçoivent pas de plus grand bonheur que de ne rien faire, ne répondent rien et se mettent à rire. En somme, personne de nous n’est sérieusement malade[154]. Il est impossible de se dissimuler l’affaiblissement que nous ressentons, qui est l’effet de plusieurs indispositions et d’une trop grande fatigue jointe à de grandes privations. Il y a quatre mois aujourd’hui que nous sommes privés de lit, de pain et de vin !
« Une chose que j’oubliais de vous dire, c’est que je crains fortement que nous ne soyons à tout jamais retenus ici, si le bruit venait à se répandre que l’on construit un fort à Bafoulabé. Plusieurs fois on m’en a parlé avec inquiétude, et cependant je suis très-convaincu qu’El Hadj, quand je l’aurai vu, n’y fera pas d’opposition, tandis qu’actuellement vous auriez certainement l’armée de Koundian et celle de Kouniakary contre vos projets. »
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24 avril 1864.
Le 24 au matin le vieux Tierno-Abdoul, qui avait été, comme chef des Peuhls, chargé de nous fournir le guide de nos courriers, termina enfin cette grande affaire, et, vers midi, mes hommes étaient en route.
Je pouvais à peine le croire, tant j’étais habitué à la lenteur des noirs pour les moindres choses ; il me semblait que cette affaire avait marché avec une rapidité effrayante.
Dès que Seïdou et Yssa furent en chemin, chacun se vanta de m’avoir aidé, mais en somme, avec Samba N’diaye, il n’y avait eu que Tierno- Abdoul dans cette affaire, ainsi que quelques vieux Toucouleurs, entre autres Alpha Ahmadou, cousin germain d’El Hadj par sa mère, qui demeurait dans notre voisinage. Il était, bien entendu, désigné sous le nom de frère d’El Hadj, et Ahmadou l’appelait son père ; c’est à la mode des noirs, qui ne connaissent que fort peu de degrés de parenté. Voici comment on les désigne en Peuhl :
Père, _ba_ ; mère, _né_ ; frère aîné, _maono_ ; frère cadet, _minié_ ; sœur du père, _gourgoul_ ; grand-père, _mama_ ; frère de la mère _kaw_.
En dehors de ces parents (_legniol_, tous les parents) les cousins et oncles se désignent sous le nom de grand frère, petit frère, petit père, etc.
Cet Alpha Ahmadou ne jouissait pas d’un grand crédit auprès d’Ahmadou, vis-à-vis duquel il ne se gênait pas beaucoup pour exprimer son opinion, avec cette indépendance de caractère qui est le propre des Toucouleurs dans les relations de famille ; mais ses avis, s’ils n’étaient presque jamais écoutés, étaient souvent désagréables, et alors Ahmadou s’en vengeait à sa manière habituelle. Il faisait la sourde oreille, quand son vieux cousin venait lui demander un captif ou une _bafal_[155] de sel pour nourrir sa maison. Le vieux était du reste assez mendiant, j’en ai eu souvent la preuve, et il m’a fallu quelquefois répondre par des refus à ses demandes un peu trop indiscrètes. Néanmoins nous étions bien ensemble.
[Décoration]
[Note 150 : Le gros vaut environ 12 fr. 50 c.]
[Note 151 : Galadjo, chef du Macina avant la conquête de Mohammed Amat Labbo.]
[Note 152 : Je le croyais alors ; mais mon opinion à cet égard a été complétement changée depuis.]
[Note 153 : C’est encore aujourd’hui, suivant moi, une estimation très- restreinte.]
[Note 154 : Le docteur Quintin relevait de maladie.]
[Note 155 : Pierre de sel de Tichit, décrite plus haut.]
CHAPITRE XXI.
L’hivernage arrive. — Samba N’diaye est malade et a peur. — Je suis malade du foie. — Les exécutions et le champ des exécutés. — Les morts et les enterrements à Ségou. — Nouvelle tentative infructueuse pour aller au Macina. — L’hospitalité d’Ahmadou se ralentit. — Les nouvelles s’améliorent à l’approche de la Tabaski. — Tierno-Abdoul, ses confidences et ses mensonges. — L’armée se rassemble. — Exécutions nombreuses. — Expédition de Fogni. — Visite d’Aguibou. — Première visite de Sidy Abdallah. — Fête de la Tabaski. — Exécution de trente-sept prisonniers et de deux enfants. — Arrivée de l’armée attendue de Nioro. — Nous recevons une lettre du commandant de Bakel et des instructions nouvelles du Gouverneur.
Cependant l’hivernage était arrivé, le temps était gris, la température, quoique ne dépassant pas 38 degrés, était écrasante — et nombre de noirs eux-mêmes ressentaient l’influence de la saison. Samba N’diaye, notre hôte, fut pris de maux de ventre et j’eus l’occasion de voir combien sa religion, dont cependant en temps ordinaire il était un sectaire fanatique, et qui, en raison de ses doctrines, eût dû lui fournir de grandes consolations, lui donnait peu de courage. Il se croyait mort, et même après avoir été guéri, il se regardait encore comme malade.
Moi, je me sentais attaqué du foie, j’avais par moments une vive oppression, des douleurs lancinantes dans le côté droit ; c’était, à n’en pas douter, une reprise d’hépatite ; heureusement elle fut légère et quelques purges de calomel[156] me soulagèrent promptement. — Je repris le plus tôt possible mes promenades à cheval.
Dans l’une d’elles, revenant vers le marché, je traversai le champ des exécutions. C’était la première fois.
Dans un rayon de cinquante mètres, situé à moins de cent pas des boucheries du marché, où j’apercevais des bœufs vivants, gisaient plus de cinquante squelettes incomplets, étendus sur le sol, blanchis par le soleil. Plus de deux cents crânes éparpillés, avec des masses d’ossements et les cadavres des gens tués tous les jours précédents étaient à demi-rongés par les hyènes la nuit, et le jour par les vautours et les corbeaux, qui, à mon approche, s’élevèrent de dessus ce festin dégoûtant. A ce moment ce coup d’œil me révoltait, je n’y étais pas fait, mais c’est l’usage dans tous les pays musulmans du Soudan de ne pas enterrer les corps des ennemis tués, soit à la guerre, soit en leur qualité de prisonniers.
Quant aux morts de maladies, les Talibés enterrent les leurs, selon les rites musulmans, dans des fosses étroites, où le corps, placé sur le côté et enseveli, est tourné vers l’Est ; mais, faute de creuser suffisamment ces sortes de fosses, les hyènes, lorsque les cadavres manquent au champ des suppliciés, viennent les déterrer et les enlever. On peut le remarquer en passant dans le cimetière placé sous les murs de la ville, à Ségou-Sikoro, entre les deux portes du marché.
Quant à ce qui est des keffirs esclaves chez les Talibés, on les traîne simplement dans la plaine ou au bord du fleuve, et tout est dit.
Quelquefois les Bambaras, esclaves de Bambaras, sont enterrés par leurs maîtres, mais alors c’est le plus simplement du monde. Rien n’indique leur sépulture, et il peut arriver de passer dessus sans s’en apercevoir.
Nulle part dans mon voyage je n’ai rien vu qui ressemblât à un cimetière. Dans quelques villages de Soninkés musulmans, j’ai remarqué au milieu du village des tombes sur lesquelles on avait fait un tas de sable et placé d’énormes pierres debout ; mais à l’exception de ces tombeaux, de marabouts pour la plupart, je suis porté à croire que c’est dans leur maison même que les Bambaras enterrent leurs parents.
29 avril 1864.
Le 29, je profitai d’un moment où Samba N’diaye allait prévenir Ahmadou que le dernier bœuf qu’il m’avait donné était mangé, et je le chargeai de faire une nouvelle démarche pour obtenir qu’on me laissât partir pour le Macina, non avec une armée, mais incognito avec deux ou trois de mes hommes.
Ahmadou donna l’ordre de délivrer un bœuf vivant aux laptots, mais il rejeta ma seconde demande. J’en fus d’autant plus fâché que les nouvelles n’arrivaient plus. On n’entendait rien d’aucun côté. Même en ce qui touchait l’armée de Nioro, qui, depuis le temps qu’on en parlait, eût dû être arrivée, tout était muet.
L’hospitalité d’Ahmadou, si large au début, se ralentissait. Les bœufs qu’il me fournissait et que les laptots découpaient en lanières de viande qu’ils faisaient sécher au soleil pour leur nourriture, n’arrivaient plus régulièrement, et souvent pendant deux jours, trois jours même, j’étais obligé de pourvoir à la nourriture de tous mes hommes dans l’intervalle qui séparait deux envois. Sans refuser tout à fait, Ahmadou se faisait tirer l’oreille lorsque, d’après ses ordres, Samba N’diaye allait l’avertir que nos provisions étaient épuisées.
Aussi, je le répète, je fus quelques jours sous l’empire d’un accablement moral — auquel venait se joindre la fatigue écrasante d’une température qui atteignait 40 degrés. Je passais toute la journée sur mon tara[157], épuisé, haletant, ne me dérangeant que pour vendre de temps en temps quelque morceau d’ambre ou de corail aux acheteuses qui venaient nous trouver. — Le temps d’ailleurs se soutenait beau en dépit de nuages. On se hâtait dans tous les coins de la ville de passer de nouvelles couches de pisé sur les terrasses, car il était évident que l’hivernage approchait.
Mai 1864.
Le 7 mai les nouvelles recommencèrent à arriver avec l’approche de la fête de la Tabaski[158] : Samba N’diaye se nourrissait de l’espoir de voir subitement arriver El Hadj pour célébrer cette fête, qui est, on le sait, une grande fête chez les musulmans. Mais sur quoi se fondait cet espoir ? Nous l’apprîmes le soir même. On disait qu’un ancien captif d’Ahmadi Ahmadou[159] était arrivé à Sansandig, et avait raconté que Tidiani avait pris à Tombouctou Cheick Ahmed Beckay, Balobo et deux autres chefs. Il les avait ramenés à El Hadj, à Konna ; et celui-ci, après être rentré à Hamdallahi, avait envoyé Alpha Oumar et Amat Tamsir son fils (neveu), chacun avec une armée, l’un à Jenné, l’autre à Faraméqué (Ferma-gha). On ajoutait qu’un homme du Macina, qui était à Sansandig, était parti à cette nouvelle pour s’en assurer et avait trouvé son village détruit. Alors les chefs de Sansandig, disait-on, avaient fait un palabre et l’un d’eux avait proposé de venir se rendre à Ahmadou en ramenant tous les captifs qu’on lui avait pris. — On prétendait que, cette fois, Boubou Cissey avait accepté et que l’envoyé de Sansandig était à Koghé. On ajoutait que tous les gens du Macina réfugiés à Sansandig en étaient partis à cette décision.
Cette nouvelle était évidemment fausse et je commençais à être exaspéré, à ne plus croire à rien et à vouloir obtenir une solution coûte que coûte, quand nous fûmes arrêtés dans ce projet par une série de mensonges si bien préparés que je ne crois pas que l’individu le plus fin ne s’y fût, comme nous, laissé prendre.
Le docteur Quintin soignait depuis quelque temps le vieux Tierno-Abdoul, qu’on appelle aussi Abdoul Ségou, à cause de son long séjour dans ce pays et pour le distinguer d’un autre Tierno-Abdoul, Torodo de distinction, avec lequel nous aurons l’occasion de faire connaissance.
Ce vieux chef qui, en sa qualité de chef des Pouhls, était nécessairement au courant de ce qui se passait, puisque pour tout départ de colonne ou de courriers, c’est lui qui est chargé de fournir des guides[160], confia de lui-même au docteur que nous allions partir pour le Macina après la Tabaski, que dans ce moment Ahmadou s’occupait beaucoup de nous. Le 8 mai, il ajoutait qu’un courrier d’Hamdallahi était arrivé dans la nuit et qu’on en attendait un autre, et il disait au docteur de revenir le lendemain matin, qu’il saurait alors les nouvelles arrivées par ces courriers.
Il recommandait le plus grand secret, disant que c’était par suite de son amitié pour les blancs qu’il nous confiait cela : qu’Ahmadou était un enfant qui ne connaissait pas nos usages, mais que lui était là, et que nous pouvions avoir confiance en lui ; que pour Samba N’diaye[161] notre hôte, ce n’était pas un bon homme et qu’il ne ferait rien pour nous servir, parce qu’il était de son intérêt que nous restassions chez lui : en effet, il avait des profits considérables sur les vivres qu’Ahmadou nous envoyait, surtout sur les bœufs et moutons que nous abattions, sans compter les cadeaux que je lui faisais de temps à autre.
9 mai 1864.
Le 9 mai, le vieux Tierno reprenait ses confidences. Suivant lui l’armée de Koghé était partie la nuit pour opérer sa jonction avec l’armée de Tidiani[162] à Sansandig.
Ahmadou voulait, disait Tierno, attaquer les rebelles, mais El Hadj n’avait pas voulu et déjà il était mécontent qu’on eût été deux fois attaquer ce village, et il avait envoyé avec Tidiani le frère de Boubou Cissey (qu’il avait emmené au Macina), afin de tâcher d’arranger les affaires à l’amiable.
El Hadj, d’après Abdoul, savait notre arrivée[163], mais il croyait que nous étions quatre. Il avait demandé si nous étions des blancs de France ou des blancs de Saint-Louis (mulâtres). Il avait aussi entendu parler de notre canot, resté comme on le sait à Bafoulabé.
Le docteur demanda alors au vieux noir pourquoi on ne nous avait pas envoyés avec l’armée, et il lui répondit avec un calme imperturbable, que l’ordre était arrivé trop tard, puis il se leva en disant qu’il allait voir Ahmadou à ce sujet. D’après Abdoul l’armée de Koghé avait fait un tour pour traverser le fleuve au-dessus de Ségou-Sikoro à un gué, et il ajoutait que maintenant nous n’aurions plus besoin d’attendre l’arrivée de Nioro.
Le même soir, Samba N’diaye nous annonçait, et c’était vrai, que l’armée de Koghé avait campé à Cochonna, que l’armée de Ségou se rassemblait à Soninkoura, où Ahmadou avait passé toute la journée, et qu’on faisait le plus grand mystère de sa destination. Il y avait bien eu un mouvement fait par l’armée de Koghé, mais ce n’était qu’une bande de cavaliers qui avaient traversé le fleuve à Sama Bambara, avaient fait des prisonniers, et on venait de les exécuter au nombre de dix-huit. Déjà la veille on en avait tué plusieurs.
11, 12 et 13 mai 1864.
Le 11 mai, on battait le tabala et l’armée se rassemblait. Le 12 mai cela continuait encore. Enfin le 13, à deux heures, l’armée partait et personne ne savait où elle allait, ou du moins ceux qui le savaient ne le disaient pas ; mais nous, tout entiers sous l’inspiration de Tierno- Abdoul, nous pensions qu’on allait attaquer Sansandig.
Le soir, cependant, Ahmadou appelait les chefs et demandait cent hommes de bonne volonté pour aller défendre Koghé pendant cette expédition, disant qu’il craignait Sansandig. Cela paraissait incompatible avec ce que nous croyions savoir ; aussi nous supposâmes que c’était une ruse pour cacher la direction de l’armée.
14 mai 1864.
Le 14 mai au soir, on eut enfin des nouvelles de l’armée, et le 15 on nous faisait le récit de ses exploits. Elle était allée à Fogni et l’avait détruit après un combat meurtrier. Voilà ce qu’on nous raconta. Il y avait quelques jours qu’un marabout venant de Yamina était allé à Fogni changer de piroguiers, comme nous l’avions fait nous-mêmes en venant à Ségou. Il attendait, quand des Bambaras révoltés, qui se trouvaient dans le village, s’emparèrent de lui et lui coupèrent le cou. Depuis lors, le village était révolté. Pendant que l’armée de Ségou s’y rendait, forte de douze à quinze mille hommes, les contingents de Yamina (les Sofas) arrivaient de leur côté les premiers en présence du village, qui fit sortir son armée des quatre tatas composant l’ensemble de Fogni[164]. Mais quand ils virent arriver l’armée de Ségou, commandée par Tierno Alassane, les révoltés se dépêchèrent de rentrer. L’assaut fut donné aussitôt et le village emporté. Ceux qui tentèrent de s’échapper à la nage furent presque tous tués dans l’eau ou se noyèrent ; Tierno Alassane, prévenu, alors qu’il était déjà maître du village, qu’une bande de cavaliers et de fantassins bambaras traversait le fleuve pour venir au secours des défenseurs, envoya ses cavaliers pour les cerner. Malheureusement ceux-ci se pressèrent trop d’attaquer, avant que les Bambaras ne fussent en présence du gros de l’armée. Les Bambaras se débandèrent, on les poursuivit, mais quelques-uns purent échapper. La plupart se jetèrent dans le fleuve pour le traverser ; ils tombèrent dans un endroit profond, où beaucoup se noyèrent, blessés par les balles des Talibés qui les tiraient comme à la cible.
Ainsi Tierno-Abdoul nous avait joués : cependant il soutenait au docteur que tout ce qu’il avait dit était vrai, mais que cette expédition avait été nécessaire et qu’Ahmadou avait dû la faire avant d’aller à Sansandig, afin de donner du courage à l’armée intimidée par ses deux derniers échecs.
En réalité, Ahmadou, ainsi que je le sus plus tard, venait de jouer là une partie considérable. Fogni révolté pouvait lui couper ses communications par eau avec Yamina, c’est-à-dire lui ôter l’espérance de recevoir des renforts de Nioro. Du reste, Souqué, le chef bambara, que nous avons vu à Sansandig lors de la dernière expédition et qui venait de périr à Fogni, était doublement dangereux, d’abord à cause de ses forces, mais aussi parce qu’il annonçait la mort d’El Hadj, dont il promenait, prétendait-il, un bras. Il n’en avait pas fallu davantage dans un pays disposé à la révolte pour lui attirer promptement de nombreux auxiliaires. Il pillait d’ailleurs impitoyablement tous ceux qui ne se révoltaient pas. Aussi les habitants de quatorze villages étaient-ils renfermés dans Fogni, et on peut prévoir ce que fût devenue la situation si on n’y eût pas remporté la victoire.
Le lendemain 16 mai, Ahmadou sortait à cheval en grande pompe avec les princes, les griots et tous les chefs, précédé du tabala, pour aller au- devant de l’armée victorieuse qui rentrait un peu à la débandade, chacun ramenant ses captifs. Les chefs arrivaient par groupes, entourés de leurs esclaves ; deux compagnies seulement étaient en ordre et avançaient méthodiquement, avec la musique en tête, précédée de quelques cavaliers faisant de la fantasia : c’était la compagnie de Tierno Alassane, le chef de l’armée, et celle des griots. Dès que ces compagnies eurent rejoint Ahmadou, qui eut à donner autant de poignées de main qu’il y avait d’hommes dans l’armée, chacun rentra chez lui.
Aussitôt on entendit les pleurs redoubler dans les cases : c’étaient les veuves et les parents des victimes qui témoignaient de leur peine par des sanglots et des cris lamentables. Il est difficile de savoir au juste ce que coûtait à Ahmadou cette expédition, mais dans la compagnie de Nioro on comptait huit tués, cinq chevaux tués et trente hommes blessés.
Ce même soir, on faisait courir une nouvelle qui ranima notre espoir : on disait que l’armée n’était rentrée que pour la Tabaski et qu’elle allait repartir tout de suite ; aussi, en écrivant cette bonne nouvelle, je disais : Sera-ce enfin pour Sansandig ?
Pendant ces quelques jours, j’avais fait la connaissance assez intime d’Aguibou, le frère d’Ahmadou ; il était venu me voir plusieurs fois et passer d’assez longues heures près de moi. La curiosité entrait pour beaucoup dans ses visites, car après avoir vu lui-même, il tenait à faire voir aux jeunes Talibés qui formaient sa suite habituelle, sorte de parasites qui, tout en faisant près de lui le métier de domestiques, de commissionnaires, lui racontent, en le massant, toutes les nouvelles fausses ou vraies et souvent dénaturées qui circulent dans la ville, lui extorquent tout ce qu’il a et vivent à ses dépens. Mais c’est la mode chez les princes africains, et celui qui vit autrement est mal vu et taxé d’avarice. De plus, j’avais eu une visite importante, celle de Sidy Abdallah, le maure de Tichit, qui jusqu’alors avait dédaigné de venir nous voir, ce dont il s’était excusé en entrant. J’avais pu me convaincre de son intelligence en lui montrant mes cartes, dont il avait compris aussitôt l’usage. Je l’avais interrogé sur la route de Nioro à Tichit, qu’il me dit être barrée par les Ouled Mbariks et Ouled Naceurs.
17 mai 1864.
Le 17 mai était la fête de la Tabaski ; ce fut, comme cérémonie, la répétition de la fête du Cauri. Le palabre fut court. Après avoir vu égorger le mouton par Tierno Alassane, Ahmadou demanda une armée, qui lui fut promise, mais avec peu d’empressement, comme cela arrive chaque fois qu’il y a du butin en provision. Pendant le palabre deux hommes vinrent d’un village du bord du fleuve dire que les Bambaras se montraient de l’autre côté ; on fit partir sur-le-champ trente-cinq cavaliers.
La fête fut terminée par l’exécution de trente-sept Bambaras pris à Fogni ; on les avait interrogés longuement : la plupart avaient été à Sansandig et en étaient venus avec l’armée de Souqué.
Un peu plus tard, on exécuta deux jeunes enfants de quinze à seize ans, et le soir les cavaliers expédiés pendant le palabre rentrèrent et dirent que les Bambaras avaient attaqué un petit village soumis, auquel ils avaient pris deux femmes et tué deux hommes.
18 mai 1864.
Le 18, la fête dura pour la ville ; les griots et griotes, cordonniers et forgerons réunis en bandes, allaient de case en case demander leur fête. Les femmes dansaient dans les cases et emportaient toujours quelques cauris.
Ces danses chez quelques-unes avaient un caractère tout spécial que je n’avais jamais vu au Sénégal. C’étaient des griotes Soninkés, et pendant qu’elles battaient des mains, une esclave de la maison se mettait à danser un pas violent. Elle sautait d’un pied sur l’autre, alternativement, en avant et en arrière, projetant ses deux bras avec violence en sens inverse du mouvement des jambes. Ainsi, quand elle faisait un pas en avant, ses deux bras lancés impétueusement en arrière, venaient, par une espèce de dislocation, se rejoindre ; et, si elle ressautait en arrière, ses mains venaient se frapper devant elle ; pendant ce temps, grâce à une souplesse de cou incroyable, la tête se balançait avec une force telle que, comme dans les danses des Khassonkés, son casque de cheveux allait lui frapper le dos.
Après cette danse, une vieille griote, ayant son enfant attaché dans un pagne sur le dos, comme toutes les négresses, dansa un pas, peut-être un peu moins violent, mais rendu plus cynique par les gestes dont elle l’accompagnait.
Le soir de ce jour on annonçait l’arrivée de l’armée de Nioro si impatiemment attendue ; on la disait forte de seize mille hommes, qu’on décomposait ainsi : mille Khassonkés, deux mille maures Sidy Mahmoud, trois mille Talibés des bords du Sénégal et dix mille Bambaras, Djawaras, Peulhs, etc.
Bien que nous fussions assez habitués aux exagérations des noirs, nous espérions que nous allions voir une force respectable ; aussi fûmes-nous bien détrompés quand le lendemain, Ahmadou étant sorti avec tous ses frères, les chefs, les sofas et une partie des Talibés, pour recevoir cette armée, qui, comme on le voit, arrivait rapidement, nous vîmes arriver non pas seize mille hommes, mais peut-être seize cents, et encore dans le nombre y avait-il des sofas de la garnison de Yamina qu’on avait rappelés. Cette armée était conduite par un cousin d’Ahmadou nommé Seïdou Dalia Touré. J’étais monté sur nos mules pour aller assister à la fantasia habituelle et indispensable en pareille occasion ; j’y rencontrai Samba N’diaye, qui me dit : « Je viens de voir un homme qui a une lettre du gouverneur ; cette lettre a été portée à Nioro par des gens des environs de Bakel. L’homme qui la porte va la remettre à Ahmadou. »
Cette nouvelle m’étonnait beaucoup ; que signifiait cette lettre du gouverneur ? Mon esprit se mit à travailler. Je me persuadai qu’il n’avait pas reçu mes lettres de Koundian et, qu’inquiet de mon sort, il écrivait à Ahmadou. Je craignais que cela ne compliquât ma situation et que surtout, si la lettre était menaçante, cela ne me fit retenir indéfiniment.
Cependant il était tard et d’ailleurs cette lettre était pour Ahmadou. Il me fallut attendre au milieu de mes inquiétudes, augmentées par le tabala de guerre qu’on battait à coups redoublés pour faire sortir l’armée, pendant que les griots parcouraient la ville et ses faubourgs, en criant d’aller à Koghé.
A quatre heures du matin le tabala cessa ; on disait que les Bambaras menaçaient Koghé, mais personne n’y croyait.
20 mai 1864.
Avec le jour j’envoyai Samba N’diaye à la recherche du porteur de la lettre ; il revint vers dix heures, me disant qu’il l’avait vu, qu’il y avait tout un paquet. Alors mes craintes furent calmées, ces lettres étaient pour moi sans doute, et j’allais recevoir des nouvelles de ma famille. L’impatience me gagna, je ne pouvais plus tenir en repos. On me disait qu’Ahmadou était en palabre avec Oulibo et que le courrier ne voulait pas remettre les lettres à d’autres qu’à lui. Mais je ne pouvais rester ainsi ; nous passions, le docteur et moi, de la plus extrême confiance aux plus graves appréhensions ; trois fois, je renvoyai Samba N’diaye, et enfin, à cinq heures du soir, vingt quatre heures après l’arrivée du courrier il m’amena celui-ci qui me remit une lettre, la seule qu’il eût. Elle était du commandant de Bakel, le capitaine Faliu, qui m’envoyait une copie d’instructions du gouverneur. Je reproduis ces deux documents.
LE COMMANDANT DE BAKEL A M. MAGE.
« Mon cher Mage[165],
« J’adresse cette copie d’une lettre du gouverneur, au chef de Koniakary pour qu’il vous la fasse parvenir : deux copies de cette lettre ont été, par mes soins, envoyées au commandant de Médine, qui vous les adressera par deux voies différentes.
« L’original, qui se trouve entre mes mains, vous parviendra par un courrier que je vous expédie directement.
« Le gouverneur recommande ces précautions, afin que vous ayez connaissance le plus tôt possible de ses vues pour étendre nos relations commerciales vers le Niger.
« Bonne santé à vous et à M. Quintin, bonne réussite et prompt retour.
« Tout à vous,
« FALIU.
« Notre pauvre docteur Lequerré vient de mourir. »
A cette lettre était jointe celle-ci :
« Mon cher capitaine,
« Je viens de recevoir votre lettre, datée de Koundian le 6 janvier, m’annonçant que le surlendemain vous deviez partir pour Bamakou. J’ai lu avec le plus grand intérêt tous les renseignements que vous m’avez envoyés jusqu’à présent ; nous les conservons avec soin et ne publions de vous que des nouvelles tout à fait sommaires. On s’occupe beaucoup en France de votre voyage. J’ai été heureux d’apprendre que vous et M. Quintin jouissiez d’une bonne santé. Le succès de votre mission me semble comme à vous presque assuré aujourd’hui. Je vous envoie des lettres de Mme Mage, qui se porte très-bien.
« L’occupation sérieuse par El Hadj de Koniakary et de Koundian[166] m’a donné à réfléchir.
« Nous établir à Bafoulabé, comme si c’était chez nous, n’avancerait guère la question commerciale ; cela ne ferait que reculer notre frontière de quarante lieues, sans nous ouvrir une voie commerciale vers le Niger.
« La rive droite du Bafing étant à El Hadj d’après nos conventions, admettons que Bafoulabé est sur son terrain et établissons-nous-y aux mêmes conditions qui pourraient être ensuite admises pour nos deux ou trois autres établissements et ensuite pour Bamakou.
« Je suppose que tous ces points dépendent du royaume de Ségou ; c’est donc au roi du Ségou que nous aurions affaire directement. Tâchez de bien disposer pour nous le fils d’El Hadj, qu’on dit capable.
« A quelles conditions se feraient ces établissements, que nous appellerions comptoirs français dans l’empire d’El Hadj Omar ? Voilà ce que vous aurez à débattre.
« 1o Je suppose qu’on nous délimite un terrain assez vaste pour faire une enceinte fermée (sans canons s’il le faut), qui renfermerait le personnel du poste, les traitants et leurs magasins, et en outre, en dehors de l’enceinte fermée, des jardins ou lougans. A Bafoulabé il nous faudrait toute la Pointe, dix hectares au moins, puisque le terrain est inoccupé.
2o El-Hadj nous louerait à perpétuité.
3o Le pavillon français flotterait sur nos comptoirs, mais seulement, comme signe de nationalité et de protection, comme El Hadj a pu voir flotter tous les pavillons européens sur les consulats au Caire et même à Djedda.
« 4o Nous payerions un loyer annuel pour le terrain, soit mille francs par an et par comptoir.
« 5o Personne n’aurait le droit d’entrer sans notre permission dans nos comptoirs.
« 6o Les contestations entre un sujet français des comptoirs et un sujet d’El Hadj demeurant au dehors seraient réglées contradictoirement par le chef du comptoir et le chef territorial du lieu.
« 7o Les marchandises que nous enverrions à nos comptoirs payeraient, à leur entrée dans le comptoir où elles doivent être mises en vente, cinq pour cent au percepteur préposé sur place par El Hadj ou par le roi.
« 8o El Hadj percevrait, en outre, s’il le voulait, cinq pour cent de la part de ses sujets, ou bien sur les produits qu’ils apporteraient. Cela ferait donc en tout la dîme qu’il perçoit, dit-on, aujourd’hui sur les caravanes.
« Nous ne pourrions pas supporter seuls le droit de dix pour cent d’entrée sur nos marchandises sans savoir même si elles seraient vendues ensuite.
« 9o La plus entière sécurité serait assurée à nos caravanes de marchandises et de produits.
« Voilà les bases qui me paraissent acceptables.
« Si le pouvoir d’El Hadj était renversé dans le Macina et lui-même tué, comme on le croit ici, vous pourriez entamer cependant les mêmes négociations avec le roi de Ségou ou autre chef partiel, dans le cas d’un démembrement complet.
« Agréez, mon cher capitaine, ainsi que M. Quintin, l’assurance de mes sentiments les plus affectueux.
« _Le gouverneur du Sénégal_,
« _Signé_ : FAIDHERBE. »
Il est facile de se rendre compte des impressions que nous causèrent ces deux lettres. Au lieu des lettres que le gouverneur nous annonçait, qui nous eussent apporté des nouvelles si impatiemment attendues depuis le mois d’octobre, je ne recevais qu’une lettre insignifiante d’un camarade qui, n’espérant peut-être pas me la faire parvenir, ne m’écrivait que quelques lignes et qui m’annonçait la mort d’un collègue de Quintin, d’un de ses amis même.
Ainsi, pendant que nous, exposés à toutes les rigueurs du climat africain, manquant de tout, même des choses les plus habituelles à un Européen (le pain et le vin), nous nous soutenions en bonne santé ou du moins encore robustes, un de nos camarades, entouré de tout le bien-être de la vie des postes, d’un confortable relatif, avait succombé à la fièvre. N’y avait-il pas là quelque chose d’extraordinaire, de fatal ou de providentiel, une protection miraculeuse ou divine qui nous accompagnait et n’a cessé à travers toutes nos épreuves de nous soutenir et de nous donner la force de les traverser ?
Après le dépit de ne pas recevoir d’autres lettres, tempéré chez moi par l’espérance de santé que contenait, relativement à ma femme, la lettre du gouverneur, ce furent ces pensées qui nous assaillirent.
Puis après, je me livrai avec soin à l’étude de ces nouvelles instructions. Elles facilitaient ma mission, en ce sens qu’elles accordaient à El Hadj un terrain (la pointe de Bafoulabé) que nous lui avions contesté jusque là, bien qu’il l’occupât, sinon de fait, au moins moralement, par suite de la proximité de sa forteresse de Koundian ; mais elles me créaient une difficulté dont j’appréciai de suite la valeur, en me fixant un tarif de droits d’entrée contraires aux usages du pays, qui sont de toucher un dixième, comme droits réguliers, sur toute espèce de produits importés par caravane.
Les instructions données à mon départ de Saint-Louis, que j’ai rapportées au commencement de cette relation, laissaient un champ plus large aux stipulations du traité. Elles s’exprimaient ainsi :
« Si considérables que fussent les droits qu’il (El Hadj) percevrait sur son territoire.... »
Et aujourd’hui je me trouvais limité à un droit d’entrée de cinq pour cent.
Cela était tout différent, et je ne voyais guère de chance de le faire accepter.
[Décoration]
[Note 156 : Le calomel, administré à doses convenables, est efficace dans la plupart des maladies des pays chauds, notamment dans l’hépatite et la dyssenterie, et contre les suites des fièvres bilieuses.]
[Note 157 : Lit fait de bâtons croisés recouverts d’une natte.]
[Note 158 : Fête des moutons. Après le Salam d’usage, on égorge un mouton, et quiconque a le moyen en tue un chez lui.]
[Note 159 : Ahmadi Ahmadou, le roi du Macina, tué par El Hadj.]
[Note 160 : Les guides sont presque toujours des Pouhls, qui, en raison de leur existence nomade au milieu des troupeaux, connaissent le pays mieux que personne.]
[Note 161 : En le calomniant, Tierno-Abdoul voulait sans doute nous mettre en défiance et nous empêcher de lui communiquer ses confidences.]
[Note 162 : Neveu d’El Hadj, chef d’armée, disait-on.]
[Note 163 : Cela répondait à une question que je faisais souvent : « El Hadj sait-il que nous sommes ici ? »]
[Note 164 : Ces quatre tatas sont situés à quelques mètres les uns des autres.]
[Note 165 : J’étais lié depuis plusieurs années avec le capitaine Faliu.]
[Note 166 : On ne soupçonnait pas avant mon voyage l’occupation de Koundian.]
CHAPITRE XXII.
Je vais voir Ahmadou. — Notre départ devient de plus en plus problématique. — Tentative près d’Ahmadou par l’intermédiaire d’Alpha Ahmadou, son cousin. — Insuccès. — Partage des prises de Fogni. — Bases du partage. — Nouveaux mensonges de Tierno-Abdoul. — On désarme le pays. — Bamabougou est attaqué par l’armée de Mari. — Scène entre Diali Mahmady et Alpha Ahmadou. — Les coups de corde de la justice musulmane. — L’éducation musulmane chez les nègres.
20 mai 1864.
Néanmoins, ne prenant ces propositions que pour ce qu’elles devaient être et étaient en effet, un désir _dont il fallait se rapprocher le plus possible_, je n’hésitai pas à aller voir Ahmadou pour lui faire _proprio motu_ les compliments du gouverneur, qui ne gâtaient rien à la chose, et lui dire qu’en réponse à mes lettres de Koundian, dans lesquelles j’avais fait savoir la bonne réception qui m’y avait été faite, le gouverneur améliorait encore les propositions que j’étais chargé de lui soumettre ; qu’il me disait de rentrer avant la saison des pluies, mais que puisque l’armée de Nioro était arrivée, j’allais sans doute partir pour le Macina, et que je demandais à partir le plus tôt possible.
J’avais, en effet, toujours considéré l’arrivée de l’armée de Nioro comme notre port de salut, relativement à notre départ. Samba N’diaye m’avait affirmé de la manière la plus péremptoire que, dès qu’elle serait là, nous partirions, et comme j’avais hésité à le croire, il m’avait dit qu’il ne pouvait me citer celui de qui il le tenait, mais qu’il n’en doutait pas et ne pouvait en douter. La veille encore il me l’avait répété à peu près dans ces termes : « Eh bien, tu dois être content, voilà l’armée de Nioro, tu vas partir. »
Aussi je disais cela avec confiance, mais je n’obtins pas de réponse, et en sortant de l’audience j’appris qu’Ahmadou, en m’entendant lui dire que l’on m’avait affirmé que l’armée de Nioro arrivée je partirais, avait demandé très-bas à Samba N’diaye : Qui lui a dit cela ? — Moi, dit Samba. — Pourquoi te mêles-tu de mes affaires ? avait répondu Ahmadou. — Parce que Bo (Oulibo) me l’a dit, avait répondu Samba N’diaye. Et ce petit entretien avait échappé pendant que je terminais ce que je lui disais. Ensuite Ahmadou avait paru embarrassé, ses réponses avaient été pleines de réticences et il m’avait congédié, sous prétexte que l’heure du salam était arrivée (le salam du soir se fait entre cinq et six heures).
Le soir je reçus la visite du Peuhl qui avait conduit Seïdou et Yssa jusqu’à Damfa, où il les avait laissés. En route, ils avaient rencontré un parti de Bambaras au nombre de quinze. En voyant les marques du passage des chevaux tout le monde avait voulu, disait le guide, se jeter dans les broussailles ; mais Yssa s’y était refusé, et, après avoir préparé ses cartouches, il s’était assis au pied d’un arbre, en disant : « Si vous vous cachez, moi, j’attendrai là. » Alors ils étaient revenus et avaient continué leur route sans être inquiétés. Tout le monde admirait ; mais ce qui m’importait le plus c’est que mes envoyés étaient en route, et je calculais déjà le moment où des nouvelles certaines de notre situation viendraient rassurer le gouverneur et nos familles. Quant à cette jolie histoire d’Yssa, j’appris plus tard qu’elle n’était vraie qu’approximativement et qu’elle avait été embellie, augmentée pour me faire plaisir afin d’exciter ma générosité en vantant la bravoure de nos hommes, ce qui ne pouvait que m’enorgueillir. Pour un noir, pour un de ces individus auxquels certains esprits malades ont voulu retirer la qualité d’homme, et qu’on a placé à un niveau inférieur au nôtre dans l’échelle des êtres, il faut avouer que ce n’est pas trop mal.
21 mai 1864.
Le lendemain, 21 mai, je fis demander à Ahmadou d’aller de nouveau lui parler, ainsi que nous en étions convenus la veille avant de rompre le palabre. Mais bientôt Samba N’diaye, qui, depuis notre arrivée à Ségou, avait toujours été notre intermédiaire pour ces sortes de demandes, revint me dire qu’Ahmadou ne voulait pas encore me mettre en route.
Comme on le pense, je n’acceptai pas cette réponse avec plaisir ni avec calme, et puisque Samba N’diaye était intermédiaire, je le chargeai, en termes très-vifs, de dire à Ahmadou que j’étais loin d’être satisfait de ses procédés.
En effet, il nous devenait de plus en plus difficile de voir Ahmadou ; nombre de fois j’avais demandé jusqu’à trois et quatre jours de suite à le visiter, sans obtenir d’audience. Il refusait pour un motif ou pour un autre.
Un jour il palabrait sous les arbres de son père au milieu d’une foule telle que je ne pouvais lui parler d’affaires, ou bien il était chez les femmes de son père, ou dans ses magasins, etc., etc.
De guerre lasse, fatigué de lutter contre cette force d’inertie qui est la grande force des noirs en toute circonstance, j’avais plusieurs fois renoncé à ces audiences. Ma fierté d’Européen se révoltait à l’idée de faire antichambre à la porte d’un noir et de ne pouvoir obtenir d’être admis. Hélas ! par la suite j’ai dû en rabattre et apprendre à mes dépens qu’en pays nègres, quand on n’est pas le plus fort il faut être humble, et tâcher seulement, ce qui n’est pas facile, de l’être sans bassesse.
Samba N’diaye, bien entendu, ne fit pas ma commission. Cela devait être. Aussi, un peu plus tard, en y réfléchissant, je fis demander au vieil Alpha Ahmadou, notre voisin, de venir me parler en confidence. Il n’était pas chez lui ; il se tenait généralement une bonne partie de la journée sous un doubalel[167] magnifique, situé près la porte de l’Ouest et à l’ombre duquel il dissertait et commentait le Coran en présence de vieux talibés et de quelques élèves, parmi lesquels était son fils Ousman. Il y avait près de là une mosquée en plein air, c’est-à-dire un espace entouré de branchages secs, bien nettoyé, sablé, ayant du côté de l’Est une saillie pour le marabout qui fait la prière, et à côté un cimetière sans aucune autre indication que le relief des buttes de terre qui recouvrent les tombes et quelques épines posées sur les plus récentes, pour les garantir des griffes des hyènes et des souillures des animaux domestiques.
Peu après que je l’eus fait demander, le vieux marabout arriva avec un empressement de bon augure. Il marchait encore d’un pas allègre bien qu’âgé de soixante-sept ans à cette époque ; mais par contenance bien plus que par nécessité, il s’appuyait sur une grande canne à grosse pomme de fer ressemblant beaucoup à une canne de tambour-major, mais dont le bout qui touche à terre était garni d’une douille terminée par un morceau de fer plat[168]. Un vieux bonnet rouge très-sale couvrait son chef religieusement rasé ; le reste de ses vêtements, semblables à ceux de la foule (c’est un boubou et un _toubé_[169]), étaient propres quoiqu’en mauvais état. Alpha Ahmadou était fils d’une sœur de Seïdou, le père d’El Hadj.
Je le fis entrer dans ma case, et là, seul avec le docteur et Samba Yoro, je lui expliquai ma position. Je lui dis que son âge et sa parenté lui donnaient le droit de parler sévèrement à Ahmadou, qui ne se conduisait pas bien à notre égard : que j’étais malade, fatigué, et qu’il me fallait une réponse ; que je le priais, lui qui avait vécu parmi les blancs, de mener cette affaire à bien.
Le vieux marabout entra avec zèle dans notre cause, promit d’admonester Ahmadou, qu’il blâma hautement de sa manière d’agir ; disant de lui-même que dès notre arrivée on eût dû envoyer des courriers au Macina demander des ordres à El Hadj relativement à nous, et nous renvoyer à Saint-Louis ou traiter avec nous.
Puis il me dit, comme Tierno-Abdoul, de me méfier de Samba N’diaye, qui avait tout intérêt à nous garder pour vivre sur nos ressources et d’ailleurs n’osait pas parler franchement à Ahmadou.
Comme on le voit, le marabout, tout en entrant dans notre parti, nous disait qu’on eût dû envoyer des courriers au Macina. Selon lui, qu’il le crût ou affectât de le croire, El Hadj était donc là, il était donc possible d’y aller. Et le soir, pour fortifier cette opinion, on venait d’autre part nous dire que le palabre de la veille entre Ahmadou et Oulibo avait pour cause l’arrivée de deux courriers du Macina.
22 mai 1864.
Aussi nous espérions toujours. Le 22 mai, le docteur, qui continuait d’avoir confiance en Tierno-Abdoul, alla le relancer, et, trouvant chez lui Alpha Ahmadou, chercha à leur faire combiner leur influence en notre faveur.
Ces deux individus allaient s’entendre comme larrons en foire ou plutôt en vrais Toucouleurs ; c’étaient d’ailleurs deux vieux roués qui avaient couru un peu le monde, et l’un d’eux au moins, Tierno-Abdoul, avait pris part à la tentative de Dilé[170], ce marabout, qui, après avoir tenté de jouer, en 1839, le rôle qu’El Hadj joua plus tard avec succès, fut pendu dans le Cayor, et avant son supplice, but un verre d’eau-de-vie, comme un simple griot.
Abdoul prétendit qu’Ahmadou ne nous voulait que du bien, qu’il s’occupait de notre départ, que (_Che Allaho_) nous allions partir bientôt, que les nouvelles du Macina étaient des meilleures, que les courriers arrivés l’avant-veille devaient repartir le jour même, mais qu’avant leur départ, Ahmadou, pour un motif qu’on ignorait, voulait rassembler une armée qui serait prête dans deux jours.
En dépit des promesses, des espérances, non-seulement Ahmadou ne rassemblait pas d’armée, mais il s’occupait simplement de faire le partage des prises de Fogni. Voici sur quelles bases s’opèrent toujours ces partages.
L’armée est composée de Talibés, de Sofas et de Toubourous (on nomme ainsi les Bambaras, Djwaras, Massassis, Khassonkés, Peuhls et autres qui se sont soumis contraints par la force).
Dans chacune de ces compagnies on calcule le nombre d’hommes et de chevaux, en comptant un cheval pour deux hommes. De là une première base d’appréciation qui fournit un partage en trois parts proportionnelles aux nombres ainsi trouvés. Alors sur la part des Talibés, Ahmadou prélève un cinquième, sur celle des Toubourous la moitié, et le tout sur les Sofas, qui sont ses esclaves personnels.
Quant aux Sofas ou esclaves appartenant aux Talibés, ils comptent parmi les Talibés et marchent avec eux en compagnie.
Après ce partage, il y a la répartition entre les divers groupes de Talibés dont se compose l’armée, Toro, Irlabés, Gannar, pour le Fouta, puis les Soninkés, Khassonkés, Yoloffs ; puis les Maures de Sidy Abdallah, l’armée de Nioro, les Fouta Diallonkés de Boubakar Mahmady Diam et de Bobo, etc., etc.
On opère de même entre les groupes de Toubourous ci-dessus mentionnés ; après quoi dans chaque groupe on fait le partage par case, après avoir généralement prélevé sur le tout un cadeau pour le chef du groupe, qui, malgré cela, touche sa part proportionnelle aux nombres d’hommes et de chevaux sortis de sa case.
Il en résulte que tel chef qui est resté à Ségou, comme Samba N’diaye, touche autant de parts individuelles qu’il a envoyé de captifs et de chevaux, à raison de deux parts par cheval.
Mais ce partage ne s’opère que sur les captifs ou prises en nature que chacun, une fois rentré à Ségou, rapporte à Ahmadou, et on ne se fait pas faute de cacher qui un captif, qu’on laisse sur la route dans un village, qui de l’ambre, qui des gourous que l’on mange, un fusil que l’on vend, etc. Aussi le résultat de ce système est que chacun n’a qu’une préoccupation, piller le plus qu’il peut, afin, tout en rendant une bonne part au partage général, de pouvoir cacher le plus possible de Kouloulous (c’est ainsi qu’on nomme tout ce qui est soustrait au partage). Pour remédier à cela, Ahmadou, avant Fogni, avait supplié les Talibés de ne pas s’occuper de pillage, mais bien de se battre, leur promettant, en cas de victoire, un présent sur la part qui reviendrait aux Toubourous.
En conséquence de cette promesse, Ahmadou rassembla les Talibés et leur dit qu’il était prêt à la tenir, mais que cela allait mécontenter les Toubourous, qui s’étaient bien battus. Les Talibés alors répondirent qu’il fallait partager comme d’habitude sans avoir égard à ce qu’on leur avait fait espérer. Alors Ahmadou leur fit cadeau de ce qui lui revenait personnellement sur les Toubourous, et naturellement ils furent enchantés.
On peut juger des prises par ce fait que la compagnie de Samba N’diaye (les Sarracolets du Kaméra et du Guoy) reçut quatorze captifs pour environ soixante-quinze hommes libres, chefs de case.
Naturellement, Alpha Ahmadou n’avait pu parler à Ahmadou le jour du partage ; ce fut du moins ce qu’il me répondit quand il me vit venir le soir pour apprendre le résultat qu’il m’avait promis.
Le lendemain ce fut de même. La chaleur était accablante et, bien qu’il n’y eût eu qu’un peu de pluies, la crue du fleuve avait commencé. Je la faisais observer journellement, mais les premiers mouvements ascensionnels sont alternés de baisses.
25 mai 1864.
Le 25 mai, Samba N’diaye nous racontait qu’une femme, venue du Macina, avait vu El Hadj et annonçait son arrivée prochaine, et que c’était sans doute pour cela qu’on ne nous faisait pas partir.
Quant à Alpha Ahmadou, il me dit qu’il fallait que j’écrivisse une lettre à Ahmadou ou que j’allasse moi-même le trouver parce que lui ne pouvait plus lui parler, et j’appris qu’en effet aux premiers mots qu’il avait prononcés de notre affaire, Ahmadou l’avait engagé à ne pas se mêler de ce qui ne le regardait pas.
Pour ce qui est de la nouvelle donnée par Samba N’diaye, nous n’y croyions pas, mais nous craignions que ce ne fût un nouveau prétexte.
Restait Tierno-Abdoul, et, si j’étais découragé, le docteur avait encore foi en lui. Le vieux lui disait bien que la femme du Macina avait menti, mais il soutenait qu’on s’occupait de nous, et que dès que le partage de Fogni, qui n’était par terminé, serait enfin fini, nous partirions.
Pour moi, je ne croyais pas à Tierno-Abdoul ; j’étais découragé. Je ne croyais pas davantage à Samba N’diaye, mais je sentais que je ne pouvais plus retourner à Saint-Louis par suite des menaces de l’hivernage qui chaque jour s’annonçait par des tornades avortées, des coups de vent, un temps lourd et les autres signes connus de l’hivernage du Sénégal.
Quant aux laptots, jusque-là si résignés, ils commençaient à s’aigrir et demandaient à partir ; et convaincu que personne ne comprenait ce que nous souffrions, j’étais presque content de les trouver dans cette disposition, espérant que lorsqu’on verrait que nos noirs même souffraient, on apprécierait mieux notre situation.
Alors je m’écriais : « Que je comprends ce que Barth a dû souffrir pendant sept mois à Tombouctou !... » Et pourtant, il y trouvait plus de ressources que nous n’en avions, mais sous bien des rapports sa position était semblable à la nôtre.
Cependant, Abdoul persistait dans ses affirmations.
29 mai 1864.
Le 29 mai il disait, en expédiant devant le docteur deux courriers à Yamina pour rappeler l’armée qui s’y trouvait, que nous allions partir, que la lettre qui l’annonçait à El Hadj partait le jour même ; que, comme Sansandig était à craindre, on mettrait avec nous six cents chevaux et neuf cents fantassins ; sur ce nombre deux cents chevaux et quatre cents hommes reviendraient, une fois ce village passé. D’un autre côté, Samba N’diaye rapportait qu’Ahmadou venait de faire rappeler tous les hommes de l’armée qui couraient dans le pays pour palabrer. Tant est grand le besoin d’espérance, que je me pris à croire à notre départ. En présence de ces affirmations si positives, si détaillées, je me laissai gagner par la confiance de Quintin. On disait qu’El Hadj s’était rapproché et que nous le joindrions avant d’arriver à Hamdallahi.
Et cependant, l’état politique du pays ne s’améliorait pas. Ce même jour, on annonçait que Bamabougou était pris ou attaqué par les Bambaras, que quatorze Talibés avaient été tués par l’armée de Mari, qui traversait le fleuve pour aller à Sansandig, et toute l’armée sortait au bruit du tabala, sous le commandement de Tierno Alassane. Le soir tout était démenti, mais il était évident qu’il y avait eu quelque chose. Ce n’étaient que des désertions de villages entiers qui fuyaient, laissant leurs approvisionnements de mil, et allaient grossir les rangs de l’armée de Mari ; et, deux jours après, j’apprenais qu’Ahmadou faisait enlever les fusils, les arcs, flèches, lances et jusqu’aux sabres et grands couteaux des Bambaras soumis, tant on craignait une révolte générale.
Au milieu de ces alternatives d’espérance et de crainte, ma santé s’altérait de jour en jour ; à pied, j’avais à peine la force d’aller jusqu’au marché ; à cheval, la tête me tournait ; et l’hivernage était décidément arrivé.
1er juin 1864.
Le 1er juin, le fleuve était monté de vingt-deux centimètres et je constatais que les fruits du shé commençaient à mûrir. Quoique verts encore, ils étaient sucrés et commençaient à arriver au marché, après avoir été mûris artificiellement dans la paille.
Le même jour, Abdoul prétendit que notre départ était fixé au 27 de la lune, c’est-à-dire au lendemain, que l’armée de Yamina était en route, et que dès qu’Ahmadou aurait palabré avec les chefs, le soir il nous ferait appeler et nous préviendrait. J’y croyais avec bien de la peine, mais Quintin avait une telle confiance qu’elle me gagnait par moments. En attendant, le soir une violente tornade venait enfin dissiper nos doutes sur le début de l’hivernage. Les laptots ne pouvant plus tenir sous leur hangar couvert de paille, ils se réfugièrent, avec les captifs de la case, dans les bilours[171], couverts en terre, mais où la pluie fouettait par des portes mal bouchées au moyen de nattes ou de peaux de bœufs. Des toits, l’eau chargée de limon, descendait par les gouttières en grosses colonnes qui eurent bientôt transformé notre petite cour en un lac, faute d’écoulement suffisant. De la toiture mal couverte de notre case, une eau sale suintait et tombait sur nous goutte à goutte. C’était le prélude de ce qu’on a à souffrir pendant cette saison.
Le lendemain, le docteur attendait, plein d’espérance ; mais l’armée de Yamina n’arriva pas. Vainement, montés sur le toit de la maison, nous interrogions d’un œil inquiet l’horizon à l’ouest, en respirant les effluves de l’atmosphère rafraîchie par la pluie torrentielle de la veille. Nous ne vîmes rien, si ce n’est sur les nombreux toits de la ville, des gens occupés à réparer les dégâts de la pluie. Les retardataires qui, avec leur insouciance habituelle, avaient attendu jusque-là, se hâtaient d’étendre sur les toits une couche de boue mélangée de fumier, afin que ce mastic infect, promptement séché par les rayons ardents du soleil, les abritât contre l’humidité.
3 juin 1864.
Le 3 au matin, le docteur, un peu désappointé, courait chez le vieux Abdoul, qui lui donna une explication toute naturelle. On avait trouvé l’armée de Yamina répandue dans la campagne, entre Yamina et Banamba, et elle ne pouvait venir que le lendemain.
Le soir, on n’eut pas de nouvelles par lui ; Samba N’diaye nous dit qu’Ahmadou demandait une armée, mais que les Talibés ne voulaient pas partir sans un cadeau de cauris, parce qu’ils n’avaient rien à laisser à manger à leurs femmes et à leurs enfants. Ce n’était pas la première fois que j’entendais de pareilles doléances. Généralement on se plaignait de l’avarice d’Ahmadou, qu’on rejetait sur le dos de ses conseillers ordinaires Bobo, Sidy Abdallah et Oulibo.
Cependant le jour même il avait donné pour l’armée de Nioro deux cent mille cauris et dix pierres de sel ou bafals, et de plus à chaque chef une femme (esclave destinée à être épouse[172]), et une captive. Mais en somme, quand il faut partager dix bafals et deux cent mille cauris entre plus de mille personnes, la part n’est pas grosse et on ne vit pas longtemps là-dessus.
Le 4, l’armée de Yamina n’arriva pas, et Tierno-Abdoul, sans doute à bout de raisons, ne bougeait plus de ses lougans, situés à une lieue et demie au Sud-Ouest de Ségou. Le docteur le guettait en vain.
7 juin 1864.
Ce ne fut que le 7 juin, deuxième jour du grand anniversaire musulman, qu’il parvint à le joindre. Avec son air tranquille ordinaire et toujours souriant, le vieux lui dit qu’Ahmadou était un enfant, qu’il disait une chose et l’oubliait après, qu’il ne finissait de rien et qu’après avoir remis jusqu’à aujourd’hui, il avait dit ce matin que nous serions partis avant Tamkarette (fête musulmane), qui tombe le 15 ; que l’armée de Yamina était occupée à ramasser les armes dans les villages, mais que sous peu cela serait terminé et que le 10 elle serait ici. Comme le docteur lui signalait mon impatience, alléguant que l’époque que j’avais fixée au gouverneur comme date de mon retour approchait, et que je voulais aller le dire à Ahmadou, Abdoul insista pour qu’on prît patience trois jours encore, affirmant que cette fois l’armée était bien pour nous et qu’on ne s’occuperait de rien avant notre départ. Il ajoutait qu’Ahmadou était si pressé, qu’il lui avait défendu d’aller coucher à ses lougans, avant que l’armée ne fût en route.
Les jours suivants nous acquérions la certitude qu’on désarmait le pays, et on nous faisait espérer qu’une fois ce désarmement terminé, nous pourrions partir.
J’envoyai Samba Yoro chez Ahmadou, mais sans obtenir une réponse catégorique, et par-dessus le marché nous étions de plus en plus malades. A l’hépatite avaient succédé des clous. Aujourd’hui, je souffrais encore de faiblesse et de maux de tête continuels, et le docteur avait quelquefois la fièvre.
12 juin 1864.
Enfin, le 12 juin on annonçait de nouveau l’arrivée de courriers du Macina. Tierno-Abdoul prétendait avoir une lettre de son fils ; la veille, Mohammed Bobo avait dit à Samba N’diaye qu’avant huit jours on aurait des nouvelles du Macina.
Abdoul soutenait toujours que nous allions partir le 15 ; il affirmait avoir vu la lettre d’El Hadj, écrite de Tenenkou (Macina), dans laquelle il ordonnait de nous conduire avec une armée.
Mais pour faire diversion, le même soir on attaquait Bamabougou, et le bruit courait que l’assaillant était Mari en personne. L’armée sortit en toute hâte, et l’après-midi on disait que Mari était pris avec sa femme et ses bagages.
Le soir on démentait la prise de Mari, et on allait même jusqu’à avancer qu’il n’était pas là. Mais ce qui restait démontré, c’est qu’on avait attaqué Bamabougou, et que sans les secours de Ségou qui étaient arrivés à temps, ce village eût été pris ; car c’était bien l’armée de Mari qui était là tout entière ; elle avait déjà fait des trous dans le tata et arrêté les secours venus de Koghé ; Mari, qui réellement se trouvait présent, s’en alla en pirogue pendant que ses cavaliers traversaient le fleuve.
Outre ces nouvelles, nous avions pour occuper nos loisirs des études de mœurs qui ne manquaient pas d’un certain intérêt.
Quelques jours auparavant, Diali Mahmady, ce griot dont j’ai parlé, parcourait les rues à la tête d’une bande d’autres griots, allant mendier de case en case, sa guitare à la main et accompagné de ses femmes frappant des cymbales de fer et chantant. Le vieil Alpha Ahmadou se trouva sur son chemin, et Diali l’ayant importuné, soit en mendiant soit d’autre façon, ce vieillard lui fit des reproches sur le manque de dignité de sa conduite, lui rappelant qu’étant interprète officiel d’Ahmadou pour le Bambara, il n’était pas convenable qu’il allât ainsi mendier, et promener des femmes par la ville au lieu de les garder à la maison, comme doit le faire un bon musulman.
Diali Mahmady, en vrai griot, au lieu d’accepter cette admonestation, se remit à railler le vieillard sur son avarice et sur sa manière de vivre, et finalement mit les rieurs de son côté, puis, voyant son succès, il continua à bafouer le vieil Alpha en public. Celui-ci, furieux, alla porter plainte de la façon la plus énergique à Ahmadou, qui, avec ses habitudes de justice expéditive, donna l’ordre de saisir Diali Mahmady et de lui couper le cou.
Diali Mahmady, qui savait fort bien qu’il était dans son tort, prévenu à temps, alla se réfugier chez le vieil Alpha lui-même et implora sa grâce. Au fond Alpha n’était pas méchant ; il alla plaider la cause de celui qu’il avait attaqué, et Diali Mahmady eut à subir les effets de la clémence royale : on lui administra cinquante coups de fouet.
Diali Mahmady était libre, mais il paraît qu’il avait voulu deux fois retourner en son pays, malgré El Hadj et Ahmadou, et cette trahison l’avait fait passer au rang de captif au point de vue de la justice, vu qu’ayant, au jugement d’Ahmadou, mérité la mort, c’était pure clémence de ne pas le tuer. Quant aux coups de corde, personne à Ségou ne peut s’en racheter comme dans d’autres pays musulmans en payant l’amende : les jugements soit d’Ahmadou, soit de Tierno Boubou, kadi de la ville, étaient sans appel. C’est ainsi qu’Oulibo s’étant un jour permis chez Tierno Boubou une observation sur un jugement que celui-ci venait de prononcer, fut, séance tenante, condamné à recevoir cinquante coups, qu’il reçut en effet malgré sa qualité de second chef de Ségou et de remplaçant d’Ahmadou durant ses absences.
Une autre fois j’appris des princes eux-mêmes, un jour qu’ils étaient venus me voir, que comme ils s’étaient disputés et qu’Aguibou avait appelé Abdoulaye (Touré) en justice à ce sujet, ce dernier avait été condamné à vingt coups de corde, sentence qui fut exécutée sans retard.
Du reste en fait de mœurs ce pays, par suite du mélange des races rassemblées sous l’étendard du conquérant, présente toute la variété possible et sur le tout se sont incrustés les usages musulmans. C’est ainsi que les enfants _fils de chefs_ et autres vont à l’école des marabouts et entre leurs leçons vont de porte en porte une calebasse à la main mendier quelques grains de mil pour leur marabout dont ils sont serviteurs pendant toute leur éducation.
Que peut-on attendre de ces enfants élevés à mendier, habitués à voir la cruauté élevée à la hauteur d’une vertu, le fanatisme à l’état de sainteté et la femme libre ou non avilie et traitée en esclave ?
Telle est en quelques mots l’éducation musulmane chez les nègres.
[Décoration]
[Note 167 : Arbre toujours vert.]
[Note 168 : Telles sont les cannes des marabouts du Macina.]
[Note 169 : _Toubé_, pantalon à la mode arabe ou turque.]
[Note 170 : Voyez la _Notice sur le Oualo_, par M. Azan. (_Revue maritime et coloniale_, 1864, février, p. 357.)]
[Note 171 : Sorte de corps de garde à l’entrée des cours.]
[Note 172 : Ce sont en général des femmes ou filles de chefs prises à la guerre et qui, échues en part à Ahmadou, sont destinées au diomfoutou (harem) pour en faire des présents à l’occasion.]
CHAPITRE XXIII.
Nouvelle entrevue avec Ahmadou. — Réponses évasives quant à notre départ. — Je promets de rester jusqu’aux hautes eaux. — Nouvelles diverses et mensonges relatifs à notre départ. — Alassane Ghirladjo. — Nouvelles du Macina. — On doit y porter du mil. — Exécutions nombreuses à Ségou. — Hivernage. — Les fourmis noires. — Les caravanes de gourous circulent en pleine guerre. — Nouvelles qu’elles apportent du Macina. — Je tente encore d’acheter des chevaux ou de m’en faire céder par Ahmadou. — L’armée se rassemble et traverse le fleuve à Ségou Koro. — Nouveau désappointement ; elle n’est pas pour nous conduire. — Expédition de Tocoroba. — Échec. — Récit d’un talibé. — Pertes nombreuses de l’armée. — Mort d’un de nos voisins. — Un jeune ménage à Ségou. — Une pauvre veuve. — Mort de Fahmahra. — Karounka blessé.
19 juin 1864.
Le 19 juin, après avoir tenté, depuis deux jours, de voir Ahmadou, j’appris qu’il était sous les arbres de la maison de son père. Je lui fis demander à lui parler, et je me rendis auprès de lui dès que sa réponse me parvint. J’avais emporté deux petits bancs pour ne pas m’accroupir dans le sable, ce qui est très-fatigant. Après les politesses, j’entamai encore une fois la question de notre départ. Il me fut impossible d’avoir une réponse sérieuse. Plus de vingt fois je revins à la charge pour obtenir une décision, mais toujours, avec une adresse incroyable, Ahmadou restait dans des généralités. Je voulais qu’il me fixât une limite, après laquelle il me renverrait à Saint- Louis. Il s’y refusait. J’en vins alors à lui déclarer que je serais forcé de partir quand même. Il me pria encore de rester, me disant que des envoyés devaient savoir attendre. A cela je répondis qu’on n’avait jamais vu retenir des envoyés malgré eux. Alors son ton devint plus vif, plus aigre. Il répondit qu’il ne me gardait pas de force. Voyant que je ne gagnais rien et que je ne faisais que l’indisposer, je demandai si aux hautes eaux je pourrais partir en pirogue pour Hamdallahi. Mais je ne pus rien obtenir de positif. Il me fit force protestations de bon vouloir, mais pas d’engagements, et voyant qu’il témoignait depuis quelque temps, par de fréquentes distractions, son ennui de ne pouvoir terminer ce palabre, je le rompis en lui disant que j’attendrais encore les hautes eaux : mais que si, à cette époque, on ne me faisait pas partir pour le Macina, je partirais pour Saint-Louis.
Son dernier mot avait été : « Tu partiras peut-être avant cela. » Mais j’étais trop habitué à ces paroles vagues pour y voir une espérance. Je comptais davantage sur la chance de partir en pirogue aux hautes eaux, idée que Samba N’diaye avait toujours approuvée, qu’il avait, disait-il, développée à Ahmadou et qui avait été appuyée par quelques Toucouleurs ; ces derniers avaient affirmé à Ahmadou que rien en ce moment ne pouvait arrêter les blancs dans une pirogue bien armée.
Puis j’avais obtenu un mot d’Ahmadou : c’est qu’on ne me retenait pas de force, et j’y voyais la conviction que le jour où je voudrais partir à mes risques et périls, on ne m’arrêterait pas. Cette conviction, je ne l’ai pas toujours eue par la suite.
Il n’y avait donc qu’à attendre, et tout en enregistrant avec soin toutes les nouvelles qui nous parvenaient, je m’occupais de plus en plus de prendre des renseignements sur le pays, soin plus difficile que cela ne semble. Cependant je glanais de droite et de gauche, ne négligeant rien de ce qui paraissait devoir intéresser la colonie du Sénégal ou la géographie. Souvent j’enregistrais des erreurs, et lorsqu’il s’agissait de géographie, une fois le fait constaté, j’en étais quitte pour déchirer et refaire ; mais quant aux nouvelles politiques, je les prenais comme elles venaient. Je le répète, elles n’étaient pas faites pour moi et tout le monde s’y trompait.
On pourra juger de leur diversité par ce fait. Un Guidimakha, envoyé des bords du Sénégal vers Ahmadou ou plutôt vers El Hadj par sa province (Guidimakha), logeait dans notre case ; il y logeait avant nous, et comme il ne me gênait pas je l’y laissai. C’était un homme doux, musulman fervent en apparence, et comme il s’était frotté aux blancs et qu’il pouvait aller à la source des nouvelles, j’espérais par lui obtenir des renseignements utiles. Le lendemain de ce palabre avec Ahmadou, le plus vif que j’eusse eu jusqu’alors, le Guidimakha, dont le nom était Ahmadou, m’amena un talibé de grand air, nommé Alassane Ghirladjo. Je n’ai jamais vu un personnage aussi mystérieux.
Avant de dire un mot, il faisait fermer les portes, s’assurait que personne n’était là pour écouter, et généralement racontait des choses peu importantes. Il m’assura que beaucoup de talibés étaient bien disposés pour moi, désiraient me voir partir, et qu’Ahmadou eût déjà rassemblé une armée si les chefs avaient été d’accord avec lui ; que lui savait tout parce qu’il était intime d’Ahmadou qui ne lui cachait rien, etc., etc. En réalité, il était bien avec Ahmadou, parce qu’il était brave, mais tous les renseignements qu’il me donna furent toujours complétement insignifiants.
Le lendemain, 20 juin, Abdoul Ségou disait au docteur qu’on attendait, le 22, un courrier d’El Hadj qu’on recevrait en grande pompe ; que le dernier arrivé avait dit de préparer du mil pour l’envoyer au Macina où on en manquait ; il ajoutait que, dès que le courrier serait arrivé, on s’occuperait de rassembler une armée qui nous conduirait en même temps que le mil. Ce bruit n’était pas seulement à notre adresse, car, le lendemain, de trois côtés différents, entre autres par Alassane Ghirladjo, on confirmait la nouvelle de l’arrivée de ce courrier officiel.
23 juin 1864.
Le 23 juin, ce courrier était, disait-on, arrivé dans la nuit. On l’avait reçu sans pompe. On racontait qu’El Hadj s’était battu dans le Macina : on attendait un autre courrier dans douze jours (c’était l’intervalle ordinaire qu’on mettait entre les arrivées de ces courriers), et on rassemblerait alors une armée pour conduire cent pirogues de mil. El Hadj n’était plus à Tenenkou, mais un peu plus loin, et il avait promis d’envoyer Tidiani avec une armée au-devant du convoi.
Pendant que ces bruits venaient ranimer l’espérance, on continuait à désarmer consciencieusement les Bambaras et à raser leurs tatas. Chaque jour on apportait des paquets de fusils, de lances, d’arcs, et chaque jour, si la population de quelques villages venait se rendre, celles de beaucoup d’autres s’enfuyaient, traversaient le Bakhoy et allaient vers le Sud chercher un peu de repos. Ceux qui fuyaient étaient poursuivis, et, quand on les prenait, ils étaient immédiatement décapités. Un jour c’étaient trente-quatre hommes, le lendemain, deux, trois, cinq. Le nombre variait, mais presque chaque jour apportait aux hyènes leur contingent.
25 juin 1864.
Le 25 les choses allaient mieux. Ahmadou demandait une armée, distribuait des fusils aux talibés, et Abdoul, que j’allai voir (il avait la dyssenterie), m’affirmait qu’El Hadj était à trois jours de marche au delà de Sarrau, et qu’en allant vers lui nous rencontrerions cinq armées espacées sur cette route.
Juillet 1864.
Nous étions en plein hivernage, les pluies étaient torrentielles bien que peu longues ; la ville, dont les rues par endroits n’ont presque pas d’écoulement, était transformée en une série de lacs, et, après chaque pluie, nous avions un désagrément inconnu jusqu’alors. De toutes les fentes de murailles et du sol sortaient des vols de fourmis noires, ailées, dont la piqûre est brûlante. Quelquefois, la nuit, ces fourmis m’avaient éveillé en sursaut, mais jamais je ne les avais vues en vol aussi considérable. Puis, après une ou deux heures, elles perdaient leurs ailes et rentraient dans la fourmilière.
Bien plus innocentes étaient ces énormes fourmis rouges, qui atteignent jusqu’à deux centimètres de long, ont de fortes _tentacules_ et venaient simplement envahir nos calebasses de miel ou notre sucre lorsque nous en avions.
Au milieu de tout cela, le docteur était pris de dyssenterie, et, dès qu’il allait mieux, c’était moi qui tombais malade.
Nos animaux mêmes étaient malades, et je perdais peu après un de mes ânes.
J’avais obtenu de faire couvrir en terre le hangar des laptots ; ils n’étaient pas bien, mais c’était supportable. D’ailleurs, nous espérions partir sous peu. En dépit des bruits contradictoires, l’espoir m’avait repris. Et cependant on annonçait de bien mauvaises nouvelles. Tous les Bambaras du Fadougou, sous la pression des Massassis de Guémené, les mêmes qui étaient venus au-devant de moi à Tiéfougoula, s’étaient révoltés, et cette route, la seule praticable pour le retour, était fermée.
Mais tant que durait l’espoir d’aller au Macina, je m’inquiétais bien peu des moyens du retour. Je me disais, plein d’enthousiasme, que si la position d’El Hadj était réellement ce que j’espérais, il me serait facile de revenir, soit par le Kaarta, soit en descendant le fleuve, idée à laquelle, en dépit de mes chétives ressources, je me rattachais toujours.
Il n’y avait pas jusqu’à des marchands de gourous, venus de Tengrela à Boghé ou Kalaké en caravane, qui n’apportassent des nouvelles de nature à affermir mes espérances. Ils disaient que peu de temps auparavant ils étaient allés porter des gourous à Hamdallahi, et qu’ils les avaient vendus contre des captifs aux talibés qui ne savaient que faire de leurs prisonniers, et les leur avaient donnés à vil prix, si bien qu’ils en avaient emmené neuf cents dans le Sud.
C’est un fait à noter et qui indique combien l’esprit commercial est développé chez les Bambaras, que ces arrivées de caravanes dans un pays qui était en proie à une anarchie comme celle qui nous environnait.
Ces caravanes, réunies à Tengrela, venant souvent du Sud, c’est-à-dire des montagnes de la chaîne de Kong, et quelquefois des pays inconnus qui sont au Sud de ces montagnes, arrivent, après une marche de vingt-cinq à trente-trois jours, sur les bords du Niger ; mais avant d’y arriver elles passent, au sud du Bakhoy, dans des pays entièrement révoltés, qui ne tentent même pas de les arrêter et se contentent de percevoir un impôt. Caillé nous a décrit la manière de cheminer de ces caravanes, avec lesquelles il a parcouru la grande distance de Tengrela à Djenné ; je n’ai rien à ajouter aux détails qu’il donne, sinon qu’ayant interrogé ces Diulas au sujet des botoques, j’ai toujours obtenu cette même réponse, que les femmes, à Tengrela et dans tout le pays, portaient l’anneau dans la cloison nasale comme à Ségou ; mais il m’a été impossible de savoir ce que pouvait être le double jeton passé dans la lèvre, décrit par Caillé, comme remarqué par lui sur toute la route. J’ai bien entendu parler du Miniankala, pays très-sauvage situé au Nord- Nord-Est de Tengrela et précisément sur la route de Caillé, où les gens se passent, dit-on, à travers les lèvres des morceaux de bois, et ensuite s’attachent la bouche par un fil enroulé aux deux extrémités de ces morceaux de bois ; mais, vrai ou non, ce détail ne ressemble guère à la botoque de Caillé.
8 juillet 1864.
Le 8 juillet je reçus la visite de Tierno Alassane, qui venait me demander de la poudre et qui, pour l’obtenir, ne se fit pas faute de mentir en affirmant que l’armée qu’Ahmadou avait tant de peine à réunir était pour nous. Mais, par une prudence et une méfiance bien naturelles après tous les contes que l’on m’avait faits jusqu’alors, je lui répondis que dès que je serais en route je lui donnerais de la poudre.
J’avais jusque-là fait de nombreuses démarches pour me procurer des chevaux ; leur mauvais succès m’avait un peu irrité et je m’en plaignais à Samba N’diaye, le priant d’en parler à Ahmadou. Il était, en effet, bien important pour nous d’avoir des chevaux, à cause de la complication d’événements qui venait nous couper la route du retour. Au fond, quoique gardant quelque espérance d’aller au Macina avec l’armée qu’on rassemblait à Ségou Coro, je n’avais plus de confiance bien établie, et s’il y avait des jours où j’espérais, dans d’autres, voyant les choses en noir, je me demandais si, bientôt cernés dans Ségou par les Bambaras unis aux Maciniens, nous ne serions pas réduits à fuir après nous être ouvert un passage de vive force. Dans ce cas, que faire sans de bons chevaux ?
Aujourd’hui, je suis certain qu’on ne voulait pas nous en laisser acheter, de peur que nous ne prissions la clef des champs, clef fort dangereuse en ce moment-là, et qui ne nous eût pas menés loin sans nous mettre aux mains d’un parti de Bambaras, dont le premier acte eût été de nous couper la tête. Mais alors j’étais convaincu que pour cet achat il ne devait y avoir mauvaise volonté d’aucun côté, et je priai Samba N’diaye de demander à Ahmadou de nous faciliter la chose.
Samba fit la commission, mais de telle manière que je semblais demander à Ahmadou de me vendre deux chevaux. Or, si Ahmadou ne donne pas souvent et s’il achète rarement, il se croirait déshonoré de vendre quoi que ce soit. Aussi parut-il vexé de ma demande, et il répondit à Samba : « Je ne vends pas de chevaux ; tu n’as qu’à en chercher en ville. »
12 juillet 1864.
Enfin le 12 juillet, on comptait cette armée dont on parlait tant. Cette opération se fait de la manière suivante : dans chaque compagnie, les hommes désignés pour marcher, par leur chef de compagnie, viennent déposer leurs fusils en rangs près de la demeure du chef, qui, lorsqu’ils sont au complet, va en informer Ahmadou.
Lorsqu’il y a des retardataires, et il y en a toujours, car la plupart des Talibés, ne vivant qu’aux dépens des Bambaras, qu’ils vont rançonner dans les villages soumis, s’ennuient de voir durer l’opération et partent à tour de rôle, on court après eux et, pendant qu’on en cherche quelques-uns, dix ou douze autres partent ; il faut de nouveau aller à leur poursuite, et ainsi de suite, si bien que cette opération, commencée le 12, ne se terminait que le 22 juillet. Encore les choses avaient-elles marché vite. Le 23, on envoyait les poudres à Tierno Alassane, et le 24, l’armée commençait à traverser le fleuve. Ce fut la première fois que j’allai à cheval jusque-là. La campagne était déjà très-verte, le mil grandissait.
Pendant qu’Ahmadou s’occupait ainsi de l’armée, beaucoup de nouvelles arrivaient. J’avais eu bien du désappointement en voyant sortir l’armée sans partir avec elle, et surtout quand j’avais appris qu’elle allait du côté de Yamina. Mais Sonkoutou, que j’étais allé voir, m’avait affirmé que nous allions partir sous peu en pirogues, ce qui, on le sait, était toujours l’idée de Samba N’diaye. Sidy Abdhallah aussi m’avait dit que j’allais partir _Dioni-dioni_ (tout de suite).
Quant au vieil Abdoul, il était très-malade et personne ne l’approchait.
Le 19, il arrivait un homme qui allait trouver Samba N’diaye et lui dire que deux hommes étaient en route venant de Macina avec une lettre d’El Hadj pour nous (nous concernant). Samba N’diaye, tout joyeux, se laissait aller à un accès de générosité et lui donnait la moitié du seul gourou qu’il possédât et quarante cauris, et venait aussitôt m’apporter cette bonne nouvelle, à laquelle, à son grand scandale, je n’ajoutai pas foi. Je venais d’être désappointé relativement à l’armée, et j’étais encore en défiance.
Et bien m’en prenait ; car, les jours suivants, je pus railler à mon tour Samba N’diaye qui était abasourdi de s’être laissé duper. Le 24, pendant que l’armée traversait le fleuve en pirogues, à Ségou-Koro, non sans faire quelques naufrages et noyer quelques chevaux par suite d’excès de chargement, il arriva un Diawandou du Macina qui apportait aussi des nouvelles ; il disait que El Hadj s’était retiré dans les montagnes qui sont derrière Hamdallahi, à Bandiagara, village d’où dorénavant on fera partir toutes les nouvelles le concernant, et qu’il avait expédié cinq armées dans le pays ; que Tidiani gardait Hamdallahi ; que la population des montagnes lui était entièrement soumise.
Dès que l’armée fut en route, il fut impossible de voir Ahmadou qui, renfermé chez ses femmes, attendait le résultat. Personne ne savait au juste où était allée l’armée. Abdoul avait eu l’audace de nous dire qu’elle allait revenir traverser le fleuve pour marcher dans l’Est. Mais nous ne pouvions y croire, et nous apprîmes bientôt que l’armée était allée du côté de Yamina attaquer un village nommé Tocoroba, dans lequel les Bambaras révoltés s’étaient fortifiés et d’où ils pillaient à la ronde tous les villages du Fadougou. Elle avait été repoussée et faisait des pertes nombreuses. Cette nouvelle parvint le 29, et on renvoya aussitôt de la poudre à l’armée, dont les blessés arrivèrent dans les premiers jours d’août. On vint de la part d’Ahmadou prier le docteur d’aller soigner un chef blessé gravement ; c’était le frère d’un Talibé, nommé Tierno-Cirey, lequel avait été tué sur place. Il ne voulut pas laisser sonder sa blessure (balle dans le ventre), mais il fit le récit suivant, que je reproduis tel qu’il a été interprété : « Je vis que mon frère, dont le cheval avait été tué, était tombé près du tata. J’allai voir ce qu’il avait. Il avait la jambe cassée. Je lui demandai s’il pouvait se sauver. Il dit que non, que son cheval était tué, et qu’il resterait là. Alors je brisai son fusil et son sabre et, à ce moment, je fus blessé et je tombai. Mon frère me croyait mort et il se disposait à casser mon fusil quand je revins à la vie. Il me demanda si je pouvais partir. Je lui dis que oui, mais je ne voulais pas le laisser. Il me pria de partir, et je m’en allai. Puis je sais que les Bambaras firent un trou au tata, près de l’endroit où mon frère était tombé, et le tuèrent. »
Cette perte n’était pas la seule. Une de nos voisines, brave femme du Fouta, avait perdu son mari. C’était un pauvre ménage qui vivait du coton que filait la femme et d’un petit commerce de sel que faisait le mari. Ils avaient une petite fille et la femme était grosse ; cet événement la laissait dans la plus profonde misère. Aussi son désespoir était-il réel, et les pleurs et sanglots qu’on entend toujours en pareille occurrence et qui sont souvent plus d’étiquette que sincères, surtout à Ségou (où une femme se déconsidérerait si on n’entendait pas ses pleurs de tout son quartier trois jours durant), étaient-ils cette fois les échos d’une vraie douleur. — Dans cette même cour habitait un jeune Toucouleur d’une vingtaine d’années, avec sa femme âgée d’à peu près quatorze ans. C’était ce que j’appelais un ménage de moineaux. Pour toute fortune, le mari avait ses habits, car son fusil n’était même pas à lui. Samba-Djenéba était un pauvre hère, bon garçon au demeurant. Il avait épousé une jeune fille qui ne possédait pas plus que lui et à laquelle il avait donné comme cadeau de noces un simple pagne. Un bœuf, présent d’un des princes, avait été tué en cette occasion, et ils étaient venus percher dans une hutte en sécos, où tout le mobilier était un tara ou lit de bambous et une ou deux calebasses. On ne faisait pas souvent la cuisine dans ce ménage, on ne mangeait même pas tous les jours, et souvent cela occasionnait des querelles, il faut croire, car à travers les nattes mal jointes de leur nid d’oiseaux, on entendait parfois des plaintes et, disons-le à la honte du mari, il les accueillait généralement d’une façon fort énergique. Alors, au lieu de tendres paroles, c’étaient des pleurs qui nous parvenaient.
De ce côté, la muraille de notre cour n’avait guère qu’un mètre vingt- cinq centimètres de hauteur, de telle sorte que nous suivions jour par jour les événements de ce ménage. Un jour, à la suite d’une querelle, Coumba, la femme, ou plutôt l’enfant, partit. On la ramena et le ménage vécut encore quelque temps d’amour et de l’air du temps ; puis elle repartit, revint et partit définitivement séparée légalement. Peu après, cette jeune veuve, qui n’avait pas quinze ans, se remariait avec un ami de son mari, qui était un peu plus à l’aise.
Tels étaient les hôtes de cette pauvre maison. J’ai bien souvent, je l’avoue, admiré leur insouciance que j’ai bien souvent enviée.
Néanmoins, les pleurs et les cris ne cessaient pas dans nos environs, ce qui témoignait assez des pertes qu’on avait faites à cette expédition. Bientôt l’un des captifs arrivés avec Fahmahra de Koundian vint nous apprendre que notre infortuné guide avait été tué. Son griot, son ami Niama, avait recueilli son cheval et son fusil, ses harnachements, sa poire à poudre ; c’était tout ce que nous devions revoir de ce pauvre garçon.
Puis j’appris quelques jours après que Karounka, le chef des sofas qu’on avait placés à notre porte, lors de notre arrivée, et qui était parti pour cette expédition, avait la jambe cassée.
[Décoration]
CHAPITRE XXIV.
Sidy et sa conduite. — Il refuse le service. — Querelle. — Bataille. — Conduite des autres laptots en cette occasion. — Je lui fais donner cinquante coups de corde. — Il s’échappe. — Ahmadou me le fait ramener. — Palabre du 10 août avec Ahmadou. — Je donne un nouveau délai de vingt- cinq jours. — Mari menace Faracco. — Maladresses d’Ahmadou. — Nouvelles du Macina. — Palabre du 10 septembre. — Mes relations avec Ahmadou se tendent. — Je me prépare à partir. — Inquiétudes et dispositions de mes hommes. — Entente parfaite avec le docteur.
Août 1864.
Les fâcheuses conséquences de cette expédition me décidèrent à tenter une nouvelle démarche pour rentrer à Saint-Louis, car je commençais à croire qu’on ne voulait pas m’envoyer au Macina, et ne soupçonnant pas les vraies raisons de ce mauvais vouloir, je crus, ce qu’on disait à Ségou, qu’El Hadj craignait la désertion de ses Talibés une fois la route ouverte. J’attendis cependant quelques jours, pendant lesquels il se passa un événement assez grave. Sidy, le laptot Khassonké, qui était chargé de ma cuisine, avait un mauvais caractère. Orgueilleux à l’excès et ne sentant pas le frein de la discipline, il s’était avisé depuis notre départ de se targuer du titre de prince. Diakhité[173] d’origine, il se rengorgeait chaque fois qu’à la mode des noirs on le saluait de son nom de famille. Ne s’était-il pas même avisé de se dire parent de Sambala de Médina, ce qui, après tout, pouvait être vrai, sans signifier grand’chose ? Jusque-là, il n’y avait rien de grave, mais il lui avait pris fantaisie, lui que je plaçais au dernier rang dans ma bande, de traiter les autres du haut de sa grandeur. Depuis son arrivée à Ségou, où il avait trouvé un parent, Sambala Khoy[174], il souffrait des infimes fonctions qu’il remplissait. Mais, après tout, ces fonctions, Samba Yoro, un capitaine de rivière, les avait remplies avant lui, et je faisais la sourde oreille, chargeant Samba Yoro, devenu mon intendant, de lui faire faire sa besogne. Ils se prirent de querelle ; ce n’était pas la première fois, mais ils se battirent et je fus averti par un roulement de coups de la nouvelle phase de leurs relations. Je vins pour mettre le holà, et voyant qu’on n’écoutait pas ma parole, j’empoignai Sidy d’une main encore vigoureuse et je dis à Samba Yoro de le lâcher. Comme Sidy ne se tenait pas tranquille entre mes mains et essayait de m’échapper, je lui administrai une vigoureuse correction, et comme je suis doué d’une certaine force musculaire, il dut la sentir : ne pouvant me résister, il se résigna. Je le lâchai alors, d’autant que les autres laptots venaient me le retirer des mains ; mais en ce moment, pris d’une fureur subite, il se précipita sur une baïonnette qu’il dégaina et allait s’élancer sur moi, quand Boubakary Gnian l’arrêta en lui enlevant au vol cette arme. Ce fut heureux pour Sidy, car, ayant vu son mouvement, j’avais saisi mon revolver pendu à la muraille, et il allait payer cher sa tentative, mais il n’en passa pas moins un vilain quart d’heure. Il ne voulut pas se tenir tranquille en dépit de Boubakar, de Bakary Guëye et de Déthié, qui le maintenaient et qui étaient plus furieux que moi. Alors Bakary lui administra dans un coin la plus solide raclée qu’un homme ait jamais reçue et on l’attacha par les pieds et par les mains.
Ce n’était pas tout, il fallait un exemple, car Sidy déjà une fois, à Makan Diambougou, avait fait une scène de ce genre, quoique moins violente, et, après l’avoir chassé, je ne l’avais réadmis au nombre des miens qu’après lui avoir fait demander pardon à genoux. Depuis, à propos de railleries à Yamina, il s’était battu avec Bara, et en le surprenant, j’avais dû le punir. Je me déterminai à le faire frapper régulièrement de cinquante coups de corde sur le dos, après quoi je le fis attacher de nouveau, et comme tout cela avait causé une émotion dans le quartier, surtout parmi les femmes de la case, dont une (la première femme de Samba N’diaye) était Khassonké et avait Sidy en grande considération, je le fis mettre sous le petit hangar de la cour intérieure où il se trouvait isolé.
La nuit, il parvint à s’échapper, se réfugia chez Sonkoutou, qui le conduisit chez Ahmadou ; mais ce dernier me le renvoya accompagné de deux sofas en me faisant dire par Samba N’diaye que mes affaires avec mes hommes ne le regardaient pas et qu’à l’exception de la mort, je pouvais leur infliger toute peine que je voudrais. Il me faisait toutefois demander grâce pour Sidy, demande que j’accordai, très-content que j’étais de la conduite d’Ahmadou dans cette affaire.
Néanmoins je demandai à parler à Ahmadou et il me fit prier d’attendre la rentrée de cette malheureuse armée. Elle ne tarda pas à revenir en partie ; quelques contingents étaient restés à Yamina avec une partie des blessés, et je me décidai à prévenir Ahmadou que je voulais partir pour Saint-Louis à la fin de la lune si je n’étais pas en route pour le Macina ; nous étions alors aux premiers jours de la lune.
Le 10 août, je parvins, non sans peine, et après avoir stationné vainement à sa porte toute la matinée, à le voir dans l’après-midi. Au premier mot que Samba N’diaye lui avait dit de notre présence, il avait cherché à éviter une entrevue qui devait forcément être orageuse. Il avait demandé ce que nous voulions ; Samba avait répondu : Partir d’un côté ou de l’autre. Ahmadou avait alors répliqué : « Mais je ne puis rien lui dire, je rassemble l’armée, » échappatoire que nous avions entendue si souvent, phrase qui semblait donner l’espérance que l’armée se rassemblait pour nous, et qui n’avait qu’une signification, qu’un but : c’était de me faire attendre.
Le palabre fut long, difficile. Je soutenais que j’étais obligé de retourner à Saint-Louis. Il chercha à me retenir. Nous insistâmes avec une ténacité égale. Je ne gagnai rien ni lui non plus, mais il se montra irrité, et, pour la première fois, chercha à nous inspirer quelques craintes sur notre départ et sur sa possibilité.
Mon dernier mot avait été : « Dans vingt-cinq jours je désire partir pour Saint-Louis, et, fût-ce à pied, je partirai. »
10 août 1864.
C’était le 10 août et les vingt-cinq jours nous menaient au 5 septembre. Pendant ce temps, les nouvelles continuaient à arriver. J’étais décidé à partir, et je m’inquiétais peu de ces bruits qui, du reste, avaient moins le caractère de véracité que ceux du passé. Je cherchais à entraîner quelques mécontents qui pussent me servir de guides, car il était évident qu’Ahmadou ne m’en fournirait pas plus que de chevaux. Un instant, je crus avoir réussi à décider l’envoyé du Guidimakha qui était dans notre case ; mais plus nous nous rapprochions de la date fixée, plus ses irrésolutions devenaient évidentes, et je vis que je ne pourrais compter sur lui.
Septembre 1864.
Cependant les circonstances s’aggravaient. On disait que l’armée de Mari menaçait le village de Faracco, village de sofas de la couronne, commandé par un Kountigui nommé Coro, et il était à craindre que ce chef ne trahît Ahmadou en faveur de son ancien maître ; aussi Ahmadou faisait-il tous ses efforts pour faire sortir l’armée. Il y parvint ; mais l’état des choses ne s’améliora pas, et le 6 septembre l’armée sortait encore et campait sur la rive droite, pendant que les forces de Yamina arrivaient d’un autre côté. Ahmadou avait défendu d’attaquer sans son ordre, espérant prendre Mari entre deux feux et l’anéantir ; mais il mit tant de temps à ses préparatifs que Mari, sans doute effrayé, ne jugea pas à propos d’attendre et, remontant vers le nord, échappa au moment où on croyait le tenir. C’était une maladresse bien grande que d’agir ainsi envers lui. Si on eût attaqué immédiatement, au lieu de rester en présence de l’ennemi, comme on le fit, chaque armée se tenant retranchée dans un village, il est probable que Mari, dont les forces n’étaient pas grandes à ce moment, eût été battu. Quoi qu’il en soit, il disparut, emportant le maïs de Faracco, qui était presque mûr et que ses sofas ne voulurent sans doute pas laisser sur pied. Pendant que tout ceci se passait, je n’avais pas songé à me mettre en route ; je ne voulais pas partir sans voir encore Ahmadou, mais nous étions au 10 septembre ; j’avais fait demander à Ahmadou de le voir, et en réponse il m’avait envoyé une jarre de miel. Alors j’avais envoyé Samba Yoro lui dire que je désirais le voir le même jour ou le lendemain, et que, s’il le fallait, j’irais lui parler sous les arbres où il passe toutes ses journées. Il avait répondu que je pouvais venir, qu’il me dirait bonjour, mais que pour parler d’affaires il n’en avait pas le temps, que d’ailleurs il savait que c’était pour mon départ. En même temps que je recevais cette réponse, il arrivait des nouvelles du Macina par un Talibé qui, parti avec El Hadj, revenait à Ségou.
Je ne pus voir moi-même ce Talibé, mais voici le récit officiel de ses nouvelles :
« J’ai laissé El Hadj sur les montagnes (derrière Hamdallahi). Tidiani venait de rentrer avec l’armée. Balobo est chassé dans le Bourgou. Cheick Ahmed Beckay est à Tombouctou. Tout le pays sur la rive droite est soumis à El Hadj, et j’y ai passé tranquillement. J’ai remonté le Bakhoy en pirogue. Mais là j’ai été attaqué, ma pirogue a été pillée, et il m’a fallu redescendre jusqu’au village de Yamina (sur le Bakhoy) pour trouver un cheval, avec lequel je suis venu à travers les broussailles en trois jours. »
Samba N’diaye, sans doute pour ranimer notre espoir, affirmait que ce Talibé se faisait fort de nous conduire au Macina. Mais il ne put le décider à venir. Ahmadou lui avait fait de beaux cadeaux, sans doute en lui recommandant le silence, et il ne voulait pas se compromettre.
10 septembre 1864.
Enfin, le 10, je me décidai à faire une dernière tentative près d’Ahmadou, pour obtenir des chevaux, un guide et l’autorisation de partir.
D’abord il refusa de me voir, et Samba N’diaye, qui prévoyait un orage, alla se réfugier dans la maison d’El Hadj, afin que je ne pusse l’y joindre.
Cela, tout en me contrariant, ne m’arrêta pas ; j’allai avec le docteur et mes interprètes trouver Ahmadou sous les arbres. Dès le premier mot, je lui fis comprendre que je voulais absolument lui parler. Alors il fit appeler Samba N’diaye, et, pendant qu’on allait le chercher, il me dit que Samba lui avait parlé et qu’il avait répondu que dès qu’il aurait le temps il me ferait appeler.
« Oui, repartis-je, mais je ne puis attendre. Je n’ai pas grand’chose à te dire que tu n’aies entendu, mais il faut que je te le dise.
— Mais, répliqua Ahmadou, c’est une longue affaire.
— Non, dis-je, le délai que je t’avais fixé est passé. Je ne suis pas parti parce que j’ai attendu que ton armée fût rentrée, mais je vais me préparer, et dans dix jours je partirai. Je viens te prévenir. Si tu veux nous aider, tu le peux. Je n’ai pas de chevaux ni de guide. Je voudrais que tu m’en donnasses ; je voudrais surtout que tu te décidasses à arranger les affaires pour lesquelles je suis venu. »
Ahmadou se récria et recommença ses théories sur le devoir d’un envoyé, qui doit savoir attendre qu’on le renvoie et qu’on arrange ses affaires (et le fait est que dans les usages des noirs il en est ainsi).
Je lui dis alors fort sèchement que j’avais assez attendu, que je ne pouvais plus rester ainsi sans même savoir pourquoi je restais ; que je voulais partir.
J’avais un peu haussé la voix, et en réalité j’étais obligé cette fois encore comme cela m’était si souvent arrivé, de faire appel à tout mon calme pour ne pas me laisser aller à des explosions de colère provoquées par cette force d’inertie contre laquelle je luttais. Ahmadou me dit que je ne devais pas me fâcher, qu’on avait vu des envoyés attendre bien plus longtemps que je ne l’avais fait.
Ma cause était perdue, mais je ne voulais pas reculer ; je fus de plus en plus roide et j’en vins à lui dire (ce qui n’était pas vrai) : « Si tu me disais maintenant d’aller à Hamdallahi, je n’irais plus.... »
C’était une maladresse. Ahmadou en tira parti tout de suite.
« Alors, dit-il, tu n’es pas venu pour voir El Hadj, puisque tu ne veux plus aller vers lui. »
C’était trop fort. Je lui rappelai que j’attendais depuis sept mois ; que j’avais souffert, dans cet espoir, toutes les misères de la vie que je menais, vie impossible pour un blanc. « Mais, du reste, dis-je, il est inutile de te rappeler cela : tu le sais aussi bien que moi, et je n’ai plus qu’une chose à faire, c’est de m’en aller. Tu as encore dix jours, si tu veux te bien conduire avec nous ; sinon je partirai à pied. »
Il essaya encore de me désarmer, mais j’ajoutai :
« J’ai dit dix jours, je n’ai rien à changer. »
Ce fut mon dernier mot.
Dès que je fus levé, j’acquis par mes deux interprètes la conviction qu’un parti hostile poussait Ahmadou à m’empêcher de partir. Et en reprenant le palabre dans une conversation avec Boubakary Gnian, je vis combien il est difficile de ne pas faire d’erreurs avec de mauvais interprètes. C’est ainsi qu’à un moment où Ahmadou disait : « Il faut que tu restes, » ou : « Je veux que tu restes, » on me traduisait : « Je désirerais que tu restasses » (bien entendu l’interprète tourne ainsi : Il désire que tu restes).
Il est vrai que, chez les noirs, désir de prince est une loi que l’on transgresse rarement ; mais pour moi ces deux expressions avaient une signification bien différente.
Le docteur, qui ne voulait pas croire aux intentions malveillantes, demeurait persuadé qu’on nous laisserait partir. Quant à Samba N’diaye, il s’abstenait disant : « C’est une affaire entre Ahmadou et toi. »
En somme, j’étais dans une position bien délicate.
Une route difficile, pour ne pas dire impossible, sans guide, sans chevaux ; un violent désir de terminer ma mission en rapportant un traité au moins d’amitié et de commerce, et l’espoir d’arriver à ce résultat : telles étaient mes raisons pour rester.
L’inquiétude sur les événements ultérieurs du pays, la crainte pour ma santé et celle de mes compagnons ; un besoin d’échapper à la vie mortelle que nous menions depuis près d’un an : voilà quelles étaient mes raisons pour partir.
Dix jours nous restaient, et je commençais mes préparatifs. J’avais une forte réserve de cauris ; j’avais encore quelques marchandises. Je fis sortir mes harnais, j’ordonnai de les mettre en état ; je fis quelques provisions de route, et pris, en un mot, toutes les dispositions nécessaires au départ. Si on me laissait partir, une fois à Yamina, je trouverais certainement un guide en le payant ; mais il fallait partir, c’était là le difficile.
Sur ces entrefaites arriva une caravane de deux cents ânes, disait-on, mais dans tous les cas fort nombreuse, venant du Diafounou et du Diombokho. Les Diulas étaient tous Soninkés. Nous sûmes par eux que la route était praticable, quoique difficile, et qu’arrivés à Damfa, craignant d’être pillés par les Bambaras, il leur avait fallu demander une escorte à Yamina pour parvenir jusque-là sans courir les risques d’un pillage.
Les derniers jours se passèrent dans des alternatives de nouvelles qui n’étaient ni meilleures ni plus mauvaises. Le chef de la caravane, avec lequel j’avais causé longuement, me disait que, sans guide, il était impossible de passer entre Yamina et Nioro, parce que beaucoup de villages étaient révoltés et qu’il fallait les éviter.
Je sentais qu’au cas où nous partirions, une grande responsabilité allait peser sur moi. Si en route nous étions attaqués, que faire avec si peu d’hommes ? Abandonner les bagages, nos notes, journaux, cartes, perdre le fruit de tout notre travail et sauver nos corps ; revenir enfin les mains vides après avoir sacrifié plus d’un an pour ne rapporter aucun résultat, soit politique, soit géographique ?
Je méditais à ce sujet de longues heures, et il me semblait, plus j’y réfléchissais, que là n’était pas le vrai chemin, le chemin du devoir, que je m’efforçais de suivre en faisant sans cesse abnégation de moi- même.
Mais, d’un autre côté, faire de nouvelles concessions, attendre encore sans promesse de la part d’Ahmadou, et jusqu’à quand ? cela n’était pas admissible ; et quelles raisons eussé-je eu à donner pour avoir attendu ? Voilà ce que m’objectait Quintin, qui poussait au départ de toutes ses forces.
L’exposé que je viens de faire de nos deux manières de voir résume assez bien notre situation. Après avoir délibéré avec mon compagnon, je persistai dans mes préparatifs ostensibles de départ ; nous étions convaincus que cela amènerait une concession pour nous retenir, et, comme on va le voir, nous ne nous trompions pas.
Nos laptots, tout en se préparant aussi, étaient partagés d’opinion. Les uns obéissaient, mais semblaient désespérés de quitter Ahmadou sans qu’il nous y eût autorisés ; ils me faisaient entrevoir les beaux cadeaux que nous y perdions tous. Pauvres gens ! la manière dont ils ont quitté Ségou a été leur vraie punition, plus forte assurément que la plus grande peine que, dans un moment de colère, j’eusse osé leur infliger.
Ils se berçaient de l’espoir de partir tous montés à cheval, supérieurement vêtus de boubous lomas brodés, avec de beaux turbans[175] en Tamba Sembé ; et quant au docteur et à moi !!! C’était une fortune que nous devions emporter.
Quelques autres, espérant moins de la générosité d’Ahmadou, étaient indifférents. L’un, Boubakary Gnian, ayant un fort abcès, prévoyait des souffrances en route.
Enfin, d’autres encore pensaient qu’on ne nous laisserait pas partir. Ils s’en allaient quêter à ce sujet des renseignements en ville ; et soit que ce fût l’opinion générale, soit qu’on voulût m’intimider, ces bruits m’arrivèrent de plus en plus alarmants.
Or, si cela arrivait, que fallait-il faire ? Résister dix contre dix mille ? C’était risquer de perdre le bénéfice de tous nos sacrifices, d’être peut-être après cela traités en prisonniers au lieu de l’être en hôtes comme nous l’avions été jusqu’alors.
Nous en discutâmes donc encore Quintin et moi et, tout en reconnaissant la gravité de la situation, notre départ nous parut douteux, et nous convînmes d’aller en avant jusqu’au moment où l’ordre d’Ahmadou nous viendrait de ne pas sortir de la ville.
[Décoration]
[Note 173 : Diakhité, famille de Peuls du Khasso.]
[Note 174 : Sambala Khoy (Sambala Blanc).]
[Note 175 : Il ne faut pas oublier que le noir, quel qu’il soit, allie avec une propreté médiocre une grande vanité quant aux vêtements.]
CHAPITRE XXV.
Samba N’diaye tente d’obtenir pour moi une audience secrète d’Ahmadou ; il échoue et s’allie avec Tierno-Abdoul, Oulibo et Mahmadou Dieber pour intervenir. — Je pose des conditions pour rester encore et j’obtiens le départ d’un courrier avec une lettre d’Ahmadou pour le gouverneur. — Départ de Bakary Guëye. — L’armée sort. — Expédition de Gouni contre Niansong. — Nouvelle défaite et ses causes. — Ahmadou sévit contre les Somonos. — Ce qu’ils sont. — Leur village. — Arrivée de Seïdou. — Lettres nombreuses. — Mauvaises nouvelles et souffrances morales. — Lettres du gouverneur. — Lettre de M. Perraud.
13 septembre 1864.
Samba N’diaye lui-même essaya de nous intimider, et, sachant fort bien que le docteur ne l’aimait pas, il me prit à part. L’occasion était belle ; j’étais seul avec lui. Je fis semblant de croire à ses craintes sur notre départ et je lui dis d’un air profondément triste que j’étais résolu à mourir plutôt que de rester à Ségou sans savoir jusqu’à quand j’y resterais ; que j’étais las et dégoûté de tous les mensonges de la ville, aussi bien de ceux qui concernaient les Bambaras que de ceux qui venaient du Macina ; que lui-même m’avait trompé en m’affirmant que je partirais pour Hamdallahi après l’arrivée de l’armée de Nioro, et que je ne resterais que lorsque Ahmadou lui-même, qui, disait on, ne mentait jamais, m’aurait donné une assurance au sujet de mon retour à Saint- Louis ou de mon départ pour le Macina.
Et pour exciter son zèle je lui fis confidence d’un projet que j’avais de remonter le fleuve avec des bateaux à vapeur, des canons et de venir donner un coup de main à Ahmadou pour soumettre tout le pays.
15 septembre 1864.
Samba N’diaye s’enflamma de nouveau pour notre cause, et alla chez Ahmadou pour obtenir une audience où nous ne fussions que nous trois ; Ahmadou la promit. Puis, le soir arrive, il fit appeler Samba N’diaye et lui dit que, toute réflexion faite, il lui déléguait le soin de causer avec moi. Samba N’diaye arriva l’oreille basse et triste. Voyant que ma ruse n’avait pas obtenu le résultat que j’en attendais (qui était d’avoir un entretien avec Ahmadou sans autre influence que celle de Samba N’diaye, que j’eusse gagné, tant par la parole que par un cadeau), je lui répondis qu’alors je n’avais plus qu’à partir quoi qu’il pût en résulter, car mourir tout d’un coup ou mourir des privations morales et physiques que j’endurais, cela se valait, et qu’en somme, j’aimais autant qu’Ahmadou me fît arrêter, qu’en ce cas je me sauverais, et qu’une fois prisonnier, toute ma responsabilité serait à couvert, car je n’aurais plus que le soin de moi-même.
Ce disant, je donnai l’ordre de faire des achats de couscous pour la route.
Cette fois Samba N’diaye s’émut ; il ne craignit pas de donner tort à Ahmadou, et me dit : « Je ne puis pas laisser les choses ainsi. Je vais aller parler à Abdoul Ségou, à Oulibo, à Alpha Ahmadou et à Mahmadou Dieber. »
En effet, le lendemain ces personnages arrivaient chez moi avec Samba N’diaye ; j’avoue que je ne les attendais pas. D’un commun accord ils avaient décidé de ne pas appeler Alpha Ahmadou à cause de l’aigreur de son caractère, et parce que Ahmadou n’aimait pas qu’il se mêlât de ses affaires[176].
J’ai déjà parlé de ces personnages. Mahmadou Dieber, que je voyais pour la première fois, est un homme âgé de cinquante ans passés, borgne ; c’est un Peuhl Fouta Diallonké ; son regard est profond, son nez légèrement crochu, ce qui, du reste, se voit quelquefois chez les Peuhls et dans leurs croisements avec certaines races comme les Massasis.
Je fis étendre deux nattes par terre, et nous entrâmes dans ma case, dont je fis défendre la porte.
Samba N’diaye me dit aussitôt qu’il les avait réunis pour se mettre comme intermédiaires entre Ahmadou et moi, que je n’avais qu’à leur répéter tout ce que j’avais à dire.
Je repris alors l’historique de mes griefs, ne me faisant pas faute de traiter tout le monde de menteur. Je dis que j’étais fatigué de toute cette comédie et que je voulais partir pour Saint-Louis ; qu’ils n’avaient qu’une chose à faire, c’était d’obtenir d’Ahmadou un guide et des chevaux pour moi ; que quant à m’arrêter comme quelques personnes le lui avaient peut-être conseillé, il en était libre, mais que ce serait brouiller à tout jamais ses affaires avec la colonie du Sénégal, et que, quant à moi, cela m’était fort égal, car au moins je saurais à quoi m’en tenir sur ses intentions.
Je rappelai les propositions que je lui avais envoyé faire par Samba N’diaye, de conférer avec moi des affaires qui m’avaient amené, propositions auxquelles il avait répondu en disant que le commerce pour lui n’était rien. Après cela, dis-je, je n’ai plus rien à faire ici, puisque je ne suis venu que pour le commerce.
Tierno-Abdoul prit alors la parole et dit qu’ils étaient venus me trouver parce que El Hadj, en partant, les avait laissés, eux, gens âgés et d’expérience, pour diriger son fils, et qu’ils ne cesseraient pas de travailler pour me mettre d’accord avec celui-ci.
Ils ne pouvaient pas accepter ce que je proposais, car Ahmadou n’y consentirait pas, mais ils pouvaient, si je le voulais, aller offrir à Ahmadou de faire une lettre pour le gouverneur, que j’en ferais une aussi, que les deux courriers partiraient tout de suite, et qu’au retour, si le gouverneur me rappelait, on me laisserait partir ; que, pour ce qui était des mensonges, il n’en fallait plus parler, que c’était fini, et que quant aux paroles d’Ahmadou relatives au commerce, il ne pouvait pas les avoir prononcées, ou qu’on m’avait mal rapporté ses paroles.
J’avais fort envie d’accepter, car je calculais qu’un courrier pouvait aller et revenir en trois mois, et qu’à son retour, nous serions dans la meilleure saison pour voyager. Mais après quelques mots échangés avec le docteur, je me décidai à persister dans ma première résolution. Il était évident qu’on craignait notre départ et qu’on allait faire des concessions. — Mahmadou Dieber dit quelques mots pour appuyer l’avis de Tierno-Abdoul. — Puis Oulibo parla et s’épuisa en protestations d’amitié et de bon vouloir, me comblant d’éloges pour m’attendrir. Mais je fus inflexible. Alors, à mon grand étonnement, ils sortirent, et n’allèrent même pas chez Ahmadou.
Plus tard, Samba N’diaye vint me demander pourquoi je n’avais pas accepté ce qu’on m’avait proposé, en demandant qu’on me fît partir pour le Macina ou qu’on me donnât une parole sûre à ce sujet. Je lui dis que je n’y avais pas pensé, mais que si Ahmadou s’engageait à me faire partir pour le Macina j’attendrais le retour du courrier, que j’expédierais tout de suite à Saint-Louis ; que, quant au courrier d’Ahmadou, ce serait une occasion de retard ; que d’ailleurs ce courrier serait assez mal reçu du gouverneur, qui ne serait pas content de me voir retenu.
17 septembre 1864.
Il alla rechercher les trois vieux diplomates, et, le 17 septembre, le palabre recommença, et nous arrivâmes promptement à poser les conditions suivantes :
1o Un courrier (l’un de mes hommes) partira de suite pour Saint-Louis avec mes lettres et une d’Ahmadou au gouverneur. On hâtera son voyage par tous les moyens possibles, chevaux, guides, etc. On donnera à Nioro des ordres pour hâter son retour quand il reviendra ;
2o Le jour de son retour, si je suis encore à Ségou, on me fera partir sans retard si le gouverneur me réclame, et on me fournira des chevaux et des guides pour le retour à Saint-Louis ;
3o Ahmadou alors arrangera toutes les affaires dont j’ai à lui parler pour le commerce ;
4o Ahmadou promet de s’occuper de nous envoyer au Macina, à son père, le plus tôt possible, et de nous dire en particulier ce qu’il va faire pour cela ;
5o A ces conditions j’attendrai le retour du courrier.
Ces conditions acceptées par nos ambassadeurs, ils allèrent les porter à Ahmadou, et tout d’abord je fus inquiet de ne pas les voir revenir ; mais je sus bientôt qu’après le salam de deux heures Ahmadou nous ferait appeler.
Je n’y allais pas sans une certaine émotion, que l’on comprendra quand on saura que nous étions tous deux, Quintin et moi, assez malades et assez faibles pour craindre de ne pouvoir résister six mois encore à la vie que nous menions.
Chez Ahmadou la convention passa sans plus de difficultés, sauf l’article relatif au voyage au Macina, qui fut enveloppé de tant de réticences, que je crus de plus en plus qu’Ahmadou ne voulait pas ou ne pouvait pas m’y envoyer ; néanmoins, désireux d’éclaircir ce fait, je le pressai tellement qu’il remit au lendemain sa réponse à ce sujet. Quant au reste, il me répéta lui-même par trois fois le sens de ce qu’il promettait, et notamment que le jour où le courrier reviendrait, si le gouverneur me rappelait, je partirais le soir si le courrier arrivait le matin.
Cette condition à elle seule, mise en regard de la perspective de partir sans secours ni protection à travers un pays en proie à une grande anarchie, valait bien trois mois d’attente, délai auquel nous avions fixé la durée de ce voyage.
Je rentrai donc à la case, et ce fut mon fidèle compagnon du désert, Bakary Guëye, que je chargeai d’aller porter ces lettres. Il ne parlait que le yoloff, mais je lui adjoignis Sidy comme interprète, en lui disant de ne pas le ramener.
J’écrivis longuement au gouverneur ; je lui expliquai en détail la situation du pays et l’urgence qu’il y avait à rentrer avant que les choses ne s’aggravassent ; je lui demandai de me renvoyer deux laptots avec Bakary pour remplacer Sidy dont j’étais mécontent, et Yssa qui était parti avec Seïdou.
Je fis le calque de mes travaux géographiques et notamment de ma carte d’ensemble. Puis j’écrivis aux commandants de divers postes pour qu’ils hâtassent le plus possible le voyage de mes deux hommes.
Après cela, je donnai de longues heures à ma famille et à quelques amis qui me suivaient de leurs vœux ; j’émettais l’espoir de rentrer vers le mois de mars ou d’avril 1865, espoir que je partageais et qui se fût réalisé peut-être, si les circonstances politiques ne s’étaient pas modifiées.
Ces lettres furent terminées le 19 septembre, et le même jour j’allai chez Ahmadou qui fut plus aimable qu’il ne l’avait été depuis longtemps. Il avait préparé sa lettre, tout allait bien ; mais je crus devoir le prévenir que j’allais plus que jamais être à sa charge, parce que mes ressources étaient presque épuisées, que les marchandises qui me restaient ne se vendaient pas (ambre et corail menu, cornaline), et que je serais obligé de lui demander des cauris pour attendre le retour de mon envoyé. Il répondit que cela n’était pas une difficulté et qu’il m’en fournirait tant que j’en demanderais ; et de fait, bien qu’il m’ait quelquefois fait attendre, il m’en a toujours donné quand je lui en demandai par la suite.
20 septembre 1864.
Enfin, le 20 septembre, je fis partir Bakary, après lui avoir fait mes recommandations de se hâter. Avec lui partaient Sidy et trois hommes du Guidimakha envoyés par Ahmadou. Un ordre d’Ahmadou prescrivait à Tierno Alassane, qui se trouvait avec l’armée à Yamina, de les mettre en route, c’est-à-dire de les habiller et de leur fournir un cheval et des vivres pour le voyage. Cet ordre que j’ignorais fut ponctuellement exécuté, mais il causa cinq ou six jours de retard à Yamina, retard que j’appris peu après et dont j’allai me plaindre à Ahmadou. Nous avions ainsi calculé notre affaire : quinze jours de Yamina à Nioro, sept de Nioro à Médine, quinze de Médine à Podor, et trois jours de retard : total quarante jours ; cinq jours à Saint-Louis, puis le même temps pour le retour que pour aller : en tout quatre-vingt-cinq ou quatre-vingt-dix jours, pendant lesquels nous étions sûrs de rester à Ségou-Sikoro ; car aller au Macina devenait bien peu probable, après l’embarras qu’Ahmadou avait témoigné au sujet de cette demande.
Pour tuer le temps pendant ces longues journées, je me mis à travailler ; j’avais fait jour par jour le lever de ma route en venant, mais lorsque ces levers à la boussole ne s’accordaient pas avec mes observations, je m’étais contenté de le noter. Je mis tout ce travail au net, réduisant mes routes proportionnellement ; puis je refis quelques dessins qui n’étaient qu’esquissés. Je fis le portrait de diverses personnes, entre autres de deux jeunes filles Peuhls remarquables par leurs coiffures, et je me remis de plus belle à questionner sur le Macina pour compléter la carte de ce pays dressée par renseignement, et la moindre de mes conquêtes géographiques n’a pas été de chercher, au milieu de la foule de renseignements contradictoires, le véritable cours du Niger entre Ségou et Tombouctou. Je parvins ainsi, quelques promenades à cheval aidant, à tuer les heures.
Ce fut à cette époque que je déterminai par les distances luni-solaires la longitude de Ségou, que je trouvai peu différente de celle donnée par le lever à la boussole.
Octobre 1864.
Cependant Ahmadou rassemblait une armée, on ne savait trop pourquoi ; aussi, montrait-on généralement peu d’empressement. Dans chaque compagnie, c’était à qui ne marcherait pas, et dans celle de Samba N’diaye (les Soninkés du Galam[177]), cela occasionnait des disputes, qui naturellement avaient lieu dans notre case, puisque c’était en même temps celle de Samba. Je n’ai jamais vu dans ma vie des gens se disputer avec une telle énergie ; c’était à croire qu’ils allaient s’arracher les yeux, mais tout se passait en paroles.
Cela m’était d’autant plus pénible que j’étais malade, et que j’aurais eu grand besoin de repos. Bien que le fleuve baissât depuis le 15 septembre, l’hivernage n’était pas terminé ; les nuits étaient souvent accablantes, et le matin, quand on aurait pu goûter un peu de repos, nos braillards arrivaient.
10 octobre 1864.
Enfin, l’armée partit le 10 octobre, et nous apprîmes qu’elle allait dans l’ouest au secours de l’almami de Kénenkou[178], qui était menacé par les Bambaras révoltés, réunis à une demi-journée de marche de son village, et fortifiés à Gouni sous le commandement de Nionsong, chef des anciens captifs de Ségou, qui, lors de la prise de Ségou-Sikoro, avait fui, mais ne s’était jamais rendu. Ce Nionsong opérait, du reste, pour son compte.
Pendant quatre jours, on n’entendit parler de rien. Comme d’habitude, Ahmadou s’était renfermé et attendait le résultat. Enfin, le 16, on reçut deux nouvelles contradictoires, ce qui était mauvais signe :
1o Les Bambaras ont pris la fuite ; l’armée a détruit le village ;
2o On a pris la moitié du village, et ensuite on en a été chassé.
Aucune des deux nouvelles n’était vraie. La vérité, c’était que l’armée avait refusé d’obéir à Tierno Alassane. Les Talibés, tous cavaliers à peu près, avaient refusé de descendre de cheval et d’aller à l’assaut, qui n’avait été donné que par les sofas, et au premier coup de fusil, les cavaliers ayant pris la fuite, tout le monde les avait imités, trop heureux que les Bambaras ne les poursuivissent pas.
Du reste, si les Talibés étaient mécontents et disaient qu’Ahmadou les avait fait partir de force et qu’on ne les ferait pas battre de force, il y avait deux autres faits encore plus sérieux : l’un, que j’ai signalé, était la persistance d’Ahmadou à donner le commandement à Tierno Alassane, homme du Toro, peu populaire ; l’autre, le mécontentement de voir qu’il n’y avait de cadeaux de la part d’Ahmadou que pour Sidy Abdallah, Bobo, et ses intimes qui ne se battaient pas, tandis que la partie active de l’armée manquait du nécessaire.
Quant à Ahmadou, il était furieux et avait défendu sa porte aux Talibés.
Pour ce qui est de nous, je souffrais moi d’un atroce mal de dents, et le docteur avait la fièvre.
20 octobre 1864.
Les choses en étaient là quand je reçus, le 20 octobre, la visite du fils du chef de Marconnah, qui, alors enfant, nous avait servi de guide jusqu’à Banamba, lors de notre arrivée, et qui aujourd’hui, devenu presque un homme, venait de la part de son père voir Ahmadou et lui demander des armes et des pierres à fusil pour se défendre, car le pays était bien agité. Il avait apporté en présent, à Ahmadou, une belle tamba-sembé de la part de son père ; car, même quand on vient demander du secours contre l’ennemi commun, il est de règle, en pays nègre, de ne se présenter devant le roi qu’un cadeau à la main. J’appris par lui que le Bakhounou, dont on parlait un peu, n’était pas encore révolté, sauf le village de Bassakha dont le chef Maoundé s’était prononcé ouvertement.
Pendant que ces nouvelles, assez inquiétantes au point de vue du retour de mon courrier, m’arrivaient, à Ségou même on n’était guère tranquille, et Ahmadou, craignant la révolte des Somonos (pêcheurs), venait de leur enlever leurs pirogues et leurs fusils ; les privant ainsi des moyens de fuir et aussi de leurs principaux moyens d’existence, puisqu’ils ne pouvaient plus pêcher que de dessus la terre ferme.
Ces Somonos sont Soninkés d’origine. On prétend que c’étaient dans l’origine des pêcheurs qui, tombés comme esclaves entre les mains du roi de Ségou, lui proposèrent de faire des pirogues et de pêcher pour lui. Ils réussirent très-bien, et le roi enchanté leur donna des captifs pour qu’ils leur apprissent ce métier. Puis, par la suite, à chaque expédition, il leur donnait une partie des captifs qui lui revenaient dans le partage, et les Somonos se répandaient sur le littoral, formant dans chaque village une espèce de corporation, vivant à part, travaillant, faisant les transports par eau au moyen des pirogues, dont ils avaient le monopole et qui leur rapportaient beaucoup de cauris, surtout les jours de marché.
Ils devinrent très-riches ; mais aussi quels travailleurs ! Ils ne se contentaient pas de la pêche ; leurs femmes vendaient un peu de tout au marché. Ils faisaient le commerce du sel, de verroteries, d’étoffes ; ils étaient tisserands, teinturiers et tous maçons.
Quant à leurs charges envers leur maître, le roi de Ségou, c’étaient : 1o un impôt de cauris ; 2o des contingents à fournir à l’armée ; 3o le service des pirogues par ordre du roi ; 4o la réparation et la construction de toutes les murailles des villes fortifiées ou des palais du monarque.
Les Somonos ont encore, dans leurs villages, gardé les mêmes charges, mais ils n’ont pas les mêmes ressources. Ils ne reçoivent plus de captifs en dépôt après les expéditions, dans lesquelles ils portent la poudre et les armes de rechange sur leur tête. Mais en revanche, quand un prince a besoin de _manger_ un captif, soit pour en donner la valeur en détail, soit pour payer ses dettes à un forgeron ou au cordonnier qu’il a fait travailler, il s’en va chez un Somono un peu riche enlever le captif qui lui convient, et si l’on ne veut pas le donner ou si le maître du captif se plaint, on le bat.
C’était l’habitude du jeune prince Mahmadou Abi d’agir ainsi à Ségou, et Ahmadou, pour l’en empêcher, fut obligé de le menacer de le mettre aux fers : ni plus ni moins. Il n’avait pas vingt ans !
Les Somonos occupent à Ségou-Sikoro le faubourg à l’Est de la ville, faubourg qui s’étend plus sur le fleuve que la ville elle-même, dont la façade riveraine n’a pas mille mètres de développement. Irrégulier au suprême degré, malpropre par endroits, ce village des Somonos est cependant bien plus intéressant que la ville.
Tout le long, sur le bord du fleuve, les cordiers, qui ne sont que les Somonos eux-mêmes, après avoir amassé en tas l’herbe qu’ils emploient comme textile et qu’ils appellent nda-dou (bissab-bouki des Yoloff), la font pourrir dans l’eau, puis la battent et en tirent un chanvre assez blanc, qu’ils peignent, qu’ils filent eux-mêmes et tressent en cordes qui étonnent par leur régularité, et dont les plus grosses atteignent deux centimètres de diamètre. Plus loin, ce sont eux encore qu’on voit travailler à l’intérieur d’une pirogue avec leur petite herminette de moins d’un pied de manche, au fer épais et large de deux ou trois centimètres.
Dans un autre endroit, vous en trouvez raccommodant des filets ou les faisant sécher ; d’autres captifs, hommes ou femmes, arrosent les champs de tabac qu’ils plantent au bord du fleuve et qu’ils entremêlent de champs de melons[179], de haricots dont les feuilles servent à faire le bouillon de ceux qui ne peuvent acheter de viande, pour tremper le couscous ou le lack-lallo. Puis, au milieu de tout cela, le bruit des métiers de tisserands se fait entendre. Dans un coin, de vieux Somonos comptent des cauris sur une peau de bœuf, et des myriades d’enfants, entièrement nus, jouent à terre ou dans l’eau. En un mot, partout l’activité, le travail, quelquefois l’aisance, au lieu de la paresse et de la misère mal déguisée du village des Talibés.
Du reste, les Somonos recueillent le fruit de leur travail ; ils vivent bien relativement aux Talibés. L’usage des boucheries au marché démontre assez que la viande et le poisson sont pour eux les aliments ordinaires, tandis que chez bon nombre de Talibés c’est un extra assez rare.
En outre, ils ne dédaignent pas le confortable. Le docteur a visité quelques-unes de leurs maisons, qui ne le cèdent pas à celles des chefs les mieux installés à Ségou. En dehors, ils plantent de beaux arbres, généralement des fromagers ou des doubalels, pour s’abriter du soleil, et leur maison commune, dont j’ai pris le dessin, sorte de hangar qui sert à réparer les filets et à faire le partage du poisson, est, par son architecture, qui rappelle les palais égyptiens, une des plus curieuses de la ville.
31 octobre 1864.
Tandis qu’au milieu d’alternatives de santé et de maladie, pris de rhumatismes dans les genoux, j’observais, je notais tout ce qui me paraissait intéressant, on vint, le 31, me dire que Seïdou, le courrier que j’avais expédié à Saint-Louis, était de retour et qu’il venait s’établir dans le pays. On comprendra sans peine l’émotion que me causait cette nouvelle. Il me semblait impossible que Seïdou fût parti, même pour venir s’établir à Ségou, sans en avoir averti le gouverneur, sans avoir pris des lettres pour moi.
Néanmoins, comme on m’affirmait qu’il n’avait rien dit pour moi et qu’il était allé directement chez Ahmadou, j’envoyai à sa recherche pour le prier de passer chez moi le plus vite possible. La seule nouvelle qu’il eût donnée, c’est qu’il avait croisé Bakary Guëye à Nioro. C’était déjà quelque chose, et, à l’heure qu’il était, mon courrier devait avoir dépassé Bakel. Mais qu’on se figure mon impatience, qui, comme bien on pense, ne fut guère diminuée quand Samba N’diaye vint m’annoncer qu’il y avait un plein toulon de lettres pour moi. Enfin, après une autre demi- heure d’attente, Ahmadou, qui était dans la maison de son père, sortit et m’envoya Seïdou.
Je le fis entrer et nous commençâmes à dépouiller un volumineux courrier. Quelle joie était la nôtre ! et cependant elle ne devait pas être longue. Ces lettres, si impatiemment désirées, ne nous apportaient que le deuil et la tristesse.
Mon compagnon Quintin n’en avait pas une seule. Celui qui avait été chargé de recevoir sa correspondance à Saint-Louis n’avait pas été informé du départ du courrier, et moi, quelque répugnance que j’éprouve à faire entrer le public dans les souffrances de ma vie privée, il faut bien que je le dise pour qu’on puisse apprécier toutes les douleurs qui m’ont assailli, moi, j’étais frappé par une nouvelle affreuse. L’enfant sur lequel j’avais compté pour apaiser les chagrins de ma femme, cet enfant si désiré dont on m’annonçait la naissance avec des élans de joie indescriptibles, on m’apprenait aussi sa mort, et au milieu de ses angoisses, ma jeune femme ne trouvait qu’un cri : « Reviens, j’ai besoin de toi pour me consoler. »
Que le ciel préserve toute créature d’une souffrance pareille à celle que j’éprouvai et qu’il me fallut refouler ; car je sentais que je devais, au lieu d’attrister encore de mes chagrins mon compagnon privé de nouvelles, lui apporter plutôt des consolations. Du moins pour lui on pouvait dire (nous le sûmes plus tard), ce que je lui répétais avec amertume : « Pas de nouvelles valent mieux que de mauvaises. »
Mais ce n’est pas tout, la mort avait frappé de rudes coups dans ma famille, et des parents que j’aimais avaient été moissonnés à la fleur de l’âge.
Et parmi mes amis même, j’en avais à regretter ; car un des officiers de la garnison du Sénégal, avec qui j’étais le plus lié, le capitaine Laurens, du génie, venait de tomber en brave avec quatre autres officiers sur le champ de bataille, et sur cent cinquante hommes qui l’accompagnaient dans ce triste épisode des guerres du Cayor, c’est à peine si vingt-cinq avaient échappé !
Au milieu de toutes ces lettres, de ce courant de nouvelles, de journaux dont quelques-uns donnaient des nouvelles plus ou moins exactes de notre position, les uns l’exagérant, les autres ne se rendant pas compte de sa gravité, par la raison qu’ils ne connaissaient pas le pays ; au milieu, dis-je, de ces nouvelles tristes ou gaies, le gouverneur, malade lui- même, ne m’avait fait écrire que quelques lignes, et les voici :
« Bakel, 15 août 1864.
« Mon cher capitaine,
« J’ai reçu les lettres que vous m’avez envoyées par le courrier Seïdou ; mais depuis son arrivée je n’ai reçu aucune nouvelle de vous, soit directes, soit indirectes. Comme, d’un autre côté, je sais que les partisans d’El Hadj Omar sont en guerre ouverte avec les Bambaras révoltés, je suppose que vous êtes bloqués dans Ségou et que les communications sont interrompues avec le haut Sénégal. D’ici à peu de jours, le courrier Seïdou partira pour essayer de vous rejoindre, et il vous portera, s’il arrive, quelques marchandises peu encombrantes que je lui ferai remettre pour vous ; car vous devez commencer à être un peu à court d’argent. De plus, j’enverrai un courrier qui portera une lettre au chef des Bambaras qui assiégent Ségou, afin qu’il vous facilite le moyen de revenir le plus tôt possible à Saint-Louis, si vous tombez entre ses mains. J’espère que cela pourra se faire bientôt.
« Recevez, mon cher capitaine, etc.
« Le gouverneur.
« _Signé_ : FAIDHERBE. »
Et plus bas de sa main :
« Je suis bien malade, au moment où je vous signe cette lettre, revenant de Médine. Ce courrier vous portera des lettres de France à votre adresse.
« _Signé_ : FAIDHERBE. »
En effet, le gouverneur était allé se renseigner à Médine, et à peine fut-il revenu à Saint-Louis, que le courrier qui l’avait accompagné dans ce voyage fut expédié avec tout ce qu’on trouva à la poste à mon adresse, et une somme de cinq cents francs représentée par deux cents francs d’argent et une filière d’ambre no 1, de trois cents francs.
Comme on peut le voir, le gouverneur était bien au courant de la situation politique de Ségou. Il appréciait l’impossibilité dans laquelle nous étions, non-seulement de revenir, mais même de correspondre ; heureusement on lui avait exagéré les choses en lui laissant supposer que nous étions assiégés dans Ségou, car alors nous eussions dû dire adieu à la vie, à moins d’un miracle.
De toutes nos lettres, dont quelques-unes étaient cependant consolantes, il y en avait une qui m’alla au cœur. Elle était d’un officier que j’avais à peine entrevu à Saint-Louis, mais qui, ayant tenté un voyage au désert pour se rendre à Tombouctou, avait pu, dans les quelques jours qu’il avait passés en route, apprécier à leur juste valeur les mérites et les difficultés des explorations en Afrique. Cette lettre, empreinte d’un enthousiasme exagéré pour notre œuvre, me combla de joie. Au moins, me dis-je, il y a quelques personnes qui ne me décrieront pas, qui ne me jetteront pas la pierre au retour, et cette pensée fut consolante entre toutes.
La lettre en question (je me plais à en citer l’auteur, pour le moment agréable que je lui ai dû, au milieu de mes peines) était signée Perraud[180], lieutenant de spahis, commandant le fort de Médine.
[Décoration]
[Note 176 : A cause de sa parenté, qui pouvait, d’après les usages peuhls, lui donner le droit de lui parler irrévérencieusement.]
[Note 177 : Pays compris, sur les bords du Sénégal, de Matam à Médine.]
[Note 178 : Grand village de Soninkés musulmans, sous le commandement d’un almami, chef cumulant le pouvoir civil et le pouvoir religieux.]
[Note 179 : Ou plutôt de pastèques, bien que le melon existe aussi dans le pays, en petite quantité il est vrai.]
[Note 180 : Quelques mois plus tard, M. Perraud venait à notre recherche et s’avançait, le premier Européen, jusqu’à Nioro, sillonnant un pays vierge d’explorations.]
CHAPITRE XXVI.
Je fais un cadeau à Ahmadou. — Les repas et la cuisine d’Ahmadou. — Le miel et la manière de le récolter. — Promenades aux environs de Ségou. — Arrivée d’Amadi Boubakar, de Tambo et de Massiré. — Samba N’diaye me fait une avanie. — J’obtiens gain de cause auprès d’Ahmadou. — Visite à Tierno-Abdoul à Diofina. — Histoire de Ségou. — Conversation avec Tambo. — Température du mois de décembre à Ségou. — Ahmadou distribue des fusils. — Bruits divers. — Scènes de mœurs. — Le Diomfoutou d’El Hadj. — Je demande en vain à envoyer Seïdou au-devant de Bakary Guëye.
Novembre 1864.
En m’envoyant cinq cents francs, le gouverneur avait bien jugé de ma position et de mes ressources, et les deux marchandises (argent et ambre no 1) étaient peut-être celles dont l’écoulement était le plus facile. Seulement, comme quelques jours auparavant j’avais reçu d’Ahmadou quatre-vingt mille cauris (cent mille du pays), qui devaient amplement me suffire jusqu’en janvier, où j’attendais le retour de Bakary, je me décidai à ne conserver que l’argent pour un cas imprévu, et à donner la filière d’ambre à Ahmadou. Ce n’était qu’un faible dédommagement des dépenses qu’il faisait pour nous ; mais en raison de la grande valeur du gros ambre et de la beauté de celui qu’on m’avait envoyé, ce cadeau prenait une proportion dont l’effet devait m’être utile plus tard.
Ce ne fut que le 4 novembre, lorsque j’eus lu tout ce qui m’était arrivé, jusqu’aux almanachs comiques qu’un de nos camarades[181] m’avait envoyés, que je vis Ahmadou. Vers huit heures et demie, j’allai à sa porte et Samba N’diaye entra pour lui faire savoir que nous étions là. Il était sorti ; ce qui veut dire qu’il n’était plus chez ses femmes ; mais dans la cour où il se trouvait, il n’y a qu’un petit nombre de personnes qui aient leurs entrées, et je dus attendre un peu. Samba N’diaye, du reste, revint tout de suite me dire que, comme c’était vendredi (le dimanche des musulmans, jour de grand salam à la mosquée), Ahmadou se faisait raser la tête et la barbe, et qu’il me priait d’attendre parce qu’il allait déjeuner.
Le déjeuner d’Ahmadou nécessiterait à peine un plus grand couvert que celui de ses moindres sujets, n’était le nombre d’individus qui y prennent part. En effet, les chefs Fouta Djallonkés, Bobo, Boubakar Mahmady Diam et son frère Billo, chefs du Tabala, Sonkoutou le griot intime, Sidy Abdallah, Ngour le forgeron d’Ahmadou, son cordonnier, et quelquefois un de ses chefs de captifs, tous les princes de sa famille en outre y avaient encore à cette époque table ouverte[182]. Sadhio, esclave d’Ahmadou qui l’accompagne depuis son enfance, était l’intendant en chef de ces repas, qui se composent d’un certain nombre de calebasses de couscous, de riz cuit avec de la volaille, de lack-lallo, de mafé et à peu près de toutes les variantes de ces nourritures dont le riz, le mil et maïs sont l’unique base, et qui sont la nourriture de tous les nègres à quelque rang qu’ils appartiennent.
Du reste, à en juger par deux plats d’une sorte de poule au riz que Sadhio m’avait envoyés à mon arrivée à Ségou, la cuisine n’était pas désagréable. Lorsque Ahmadou est prêt, Sadhio fait envoyer par les _gadas_ (femmes esclaves de la _maison_) les calebasses en nombre proportionnel aux convives qui sont là. On se range à l’entour, après s’être lavé les mains, et on mange à même avec les mains. Après quoi, on se lave de nouveau les mains, la bouche, et bien que ces plats soient gras, on ne se lave qu’à l’eau claire et on s’essuie en se frottant les mains, soit sur la tête, soit sur ses vêtements, soit même pas du tout, ce qui est le cas le plus général.
Quand Ahmadou eut déjeuné, il nous reçut, et, avec une grâce parfaite, me demanda si j’avais des nouvelles de ma famille et du gouverneur. Après cette conversation, qui dura assez longtemps, je lui dis que le gouverneur m’engageait à rentrer. Aussitôt sa figure devint inquiète et il me répondit : « Mais nous sommes convenus d’attendre Bakary. » Je vis qu’il serait inutile d’entamer cette question, puisque le gouverneur n’avait pas songé à écrire en arabe à Ahmadou, pour le prier de hâter mon retour, et je me décidai à attendre.
Je lui fis présent de la filière d’ambre, ce qui fut l’occasion de nombreuses questions sur l’origine de l’ambre, sur le pays d’où il venait, puis sur sa valeur, et de là sur le commerce en général, puis sur tous les pays, et enfin sur la forme de la terre ; et quand j’affirmai qu’elle était ronde, tout le monde témoigna une notable incrédulité, sauf Bobo qui dit « _Gonga_ » (c’est vrai), et Ahmadou, qui généralement s’efforçait de ne rien laisser voir sur sa figure.
En somme, je fus très-content de cette entrevue. Ahmadou, en exécution d’une promesse faite au moment du départ de Bakary, avait donné l’ordre de m’envoyer des chevaux pour me promener aux alentours de Ségou. De plus, chose remarquable, il ne leva pas l’audience sans nous faire donner un pain de sucre qu’il avait envoyé chercher dans les magasins d’El Hadj.
Depuis longtemps nous en étions privés, Ahmadou nous ayant dit qu’il n’en avait plus à lui, et nous étions réduits au miel, qui en ce moment était fort mauvais.
Les Bambaras, qui ont la spécialité de récolter le miel, établissent de nombreuses ruches dans les arbres, aux abords des villages, et chaque mois, au moment de la pleine lune, ils vont retirer une partie du miel pendant la nuit et aux flambeaux. Les abeilles effarées quittent leur ruche, dont on enlève le couvercle au milieu du bourdonnement et non sans piqûres, puis on la referme et l’essaim y rentre petit à petit.
Ces ruches sont des paniers en paille tressée, ouverts par un bout et pointus par l’autre ; l’extrémité ouverte est bouchée avec un couvercle en calebasse, que l’on fixe au moyen de terre glaise, après avoir pratiqué un trou au milieu.
Quant au miel, tantôt blanc, tantôt rouge et quelquefois noir, il est de temps en temps très-bon mais souvent aussi détestable.
A la suite de cette entrevue avec Ahmadou, je restai quelque temps sans le voir. Je lisais et relisais les journaux d’Europe qui m’étaient parvenus ; lettres, revues, journaux, je les sus bientôt par cœur, et ce fut alors que, voyant combien la lecture était un baume efficace à mes souffrances, je me mis à étudier les trois seuls livres que possédait le docteur : une géologie, une botanique et un formulaire de médecine.
Ces lectures devenaient l’objet de conversations instructives entre mon compagnon et moi, et j’appris ainsi bien des choses que jamais je n’avais eu le temps ni l’idée d’étudier.
Nous faisions aussi de nombreuses promenades dans la campagne. Nous partions le matin de bonne heure. Un de nos hommes emportait de quoi déjeuner et nous ne rentrions que le soir.
La campagne était magnifique. Le mil était mûr ; on le récoltait dans les champs et on le mettait en grands tas sur des places nettoyées à l’avance, bien unies, où on devait battre celui qui était destiné à rentrer à la ville. Les fruits des karités mûrs couvraient encore les arbres, qui abondent dans la plaine et s’élèvent çà et là dans les lougans.
A peu de distance de la ville, le terrain, d’abord plat et uni comme au cordeau, s’accidente légèrement. La ligne bleuâtre des collines qu’on apercevait de Ségou n’est plus qu’un horizon peu étendu et bientôt on se trouve au milieu de collines dont la plus élevée n’atteint guère plus de 20 mètres d’élévation au-dessus de la plaine. Encore quelques lieues et on ne voit plus rien devant soi qui annonce des montagnes vers le Sud, et si l’on continuait à marcher dans cette direction, on ne tarderait pas à voir le Bakhoy.
Malheureusement le pays n’était guère tranquille. Ahmadou qui ne voulait pas, par prudence, disait-il, et de crainte qu’il ne nous arrivât du mal, nous laisser aller au Macina, ne se souciait pas que je m’éloignasse de Ségou-Sikoro, et toutes mes demandes pour aller jusqu’au Bakhoy ou même jusqu’à Dougassou, le village de Talibés le plus au Sud, échouèrent. Je ne dépassai pas Dougadougou[183], et c’est à l’obligeance de Samba N’diaye que je dus de m’avancer aussi loin un jour que nous étions allés passer l’après-midi dans ses lougans à Bandiougoubougou.
17 novembre 1864.
Sur ces entrefaites arriva, le 17 novembre, une caravane de gens de Kouniakary qui venaient apporter à Ahmadou de la poudre et des fusils ; quelques Diulas étaient dans le nombre, mais les chefs de cette bande étaient un Toucouleur, nommé Amadi Boubakar, et Tambo, Bakiri de Lanel.
Cet Amadi Boubakar, de la famille des Li, était apparenté à tout ce qu’il y a de distingué parmi les Toucouleurs résidant à Ségou ; c’était un Torodo.
Quant à Tambo, il parlait le français. Dans sa jeunesse, il avait habité Saint-Louis et les comptoirs du fleuve où il avait fait la traite ; il avait même tenu, pour le compte d’un traitant de Bakel, un comptoir de traite à Lanel. C’était un très-brave garçon, aimant beaucoup les blancs ; il nous témoigna une grande amitié et par la suite il nous rendit des services dans les expéditions où nous nous trouvâmes de compagnie.
Massiré, l’un de ses hommes, Sarracolet qui avait servi comme laptot sur la flottille du Sénégal, s’attacha tout de suite à nous et nous fut utile en ce sens que je le chargeai souvent d’aller me vendre différentes marchandises, dont, avec la facilité qu’il avait de se promener dans le pays, il se défaisait plus avantageusement que moi.
Massiré avait, du reste, servi sous mes ordres quelques jours, lorsque, en 1861, je fus appelé à commander l’aviso à vapeur _le Griffon_ ; il s’y trouvait embarqué, mais, effrayé de quelques sévérités auxquelles je fus obligé d’avoir recours pour remettre ce navire sur un pied plus militaire que celui où je l’avais trouvé, il avait demandé son débarquement, et depuis cette époque il s’était fait Diula.
Tambo, qui avait laissé sa maison (femmes, serviteurs, chevaux, captifs et fortune) à Tiguine, près de Kouniakary, était aussi pressé que nous de rentrer dans ses foyers et nous avions en lui un bon informateur ; il nous rapportait fidèlement les nouvelles qui circulaient. Bien que dévoué à Ahmadou et très-attaché à sa religion, Tambo eût été incapable de nous tromper par des mensonges, et de plus nous avions l’avantage de pouvoir converser avec lui.
Il jouissait, du reste, de beaucoup de considération auprès des chefs de Ségou, et sa bravoure comme soldat lui donnait son franc parler, même, dans une certaine mesure, vis-à-vis d’Ahmadou, qui a besoin de ménager de tels auxiliaires.
Bien entendu, Tambo croyait aux nouvelles de Macina comme tout le monde, et comme moi-même j’y crus longtemps encore.
18 novembre 1864.
Ce fut à cette époque (18 novembre) que devint enfin certaine pour nous la nouvelle de la mort des principaux chefs qu’El Hadj avait emmenés au Macina, et entre autres de ses deux meilleurs chefs, Alpha Oumar Boïla, auquel il avait dû, comme je l’ai dit, non-seulement des victoires, mais souvent la soumission des Toucouleurs mécontents, et Alpha Ousman, qui avait conquis la plupart des pays malinkés à l’époque où El Hadj était dans le Fouta ou dans le Kaarta. En apportant cette nouvelle, un Khassonké, qui disait venir de l’armée de Tidiani (qu’il avait laissé à Poremane avec vingt-cinq mille Pouls du Macina), ajoutait que mille à quinze cents hommes de l’armée du Macina étaient en train de ravager le pays entre Sarrau et Djenné. Le lendemain, un autre homme annonçait que Sidy Ahmed Beckay s’était soumis à El Hadj, et que son fils Sidy faisait la guerre à Balobo pour le compte d’El Hadj.
Tout en recevant ces nouvelles, Ahmadou ne réussissait pas à faire sortir l’armée ; le tabala battait toute la nuit, quelques cavaliers partaient le matin et rentraient le soir. Personne ne croyait aux prétendus mouvements de Mari.
Ce fut à ce moment que je reçus la seule avanie que j’aie eu à souffrir pendant mon voyage : aventure incompréhensible, mais dans laquelle il me fallut déployer une certaine énergie sous peine de voir mon caractère officiel ruiné dans l’esprit de tous.
Le 23 novembre, je fis demander à Ahmadou un guide pour aller à Dougassou. Il ne répondit pas, ce qui signifiait pour nous qui étions au courant de ses usages : « Je ne me soucie pas que tu y ailles. »
Du reste, c’était logique et je m’y attendais. Du moment qu’il ne voulait pas m’envoyer au Macina pour ne pas m’exposer, il ne pouvait m’autoriser à m’éloigner de Ségou jusqu’à Dougassou, théâtre ordinaire des razzias des Bambaras du Baninko, où j’eusse pu me trouver tout aussi exposé qu’en plein Macina. Aussi n’insistai-je pas pour aller à Dougassou, mais seulement pour aller me promener à cheval n’importe où, soit à Velengana, soit ailleurs, Samba N’diaye m’ayant répondu que si je voulais aller à Velengana, Ahmadou consentirait. Le 26 novembre arriva. Le soir, convaincu que Samba mettait de la mauvaise volonté à demander les chevaux, je lui dis que je me décidais à faire l’excursion, monté sur les mules. Mais alors, à mon grand étonnement, il me déclara qu’Ahmadou ne voulait pas que je sortisse du tata, qui, disait-il, était bien assez grand pour me promener.
J’entrai en colère et le reçus fort mal, lui déclarant que je ne me laisserais pas traiter ainsi, que je prétendais être libre de mes mouvements, et, après une courte scène, je me retirai.
27 novembre 1864.
Le lendemain dimanche, 27 novembre, je fis seller les mules au jour et me disposai à sortir comme je le faisais habituellement. Pendant que je me préparais, j’entendis Samba N’diaye qui parlait en yoloff à mes laptots et les engageait à ne pas me laisser sortir. Je parus alors et lui dis qu’il était inutile qu’il se mêlât de cette affaire et que j’allais à Siracoro. Il me pria d’attendre qu’il eût été prévenir Ahmadou, mais cela sur un ton qui ressemblait à un ordre. J’étais peu disposé à l’écouter.
« Va prévenir Ahmadou, si tu veux, lui dis-je, moi je pars me promener. » J’enfourchai ma mule, le docteur la sienne et nous nous dirigeâmes vers la porte du village la plus rapprochée. Au moment où j’y arrivais, je trouvai, sur la petite place, Samba N’diaye qui m’y avait précédé au lieu d’aller chez Ahmadou, et qui saisit ma bride pour m’arrêter en me disant : « Où vas-tu donc ? Allons, retourne ! » Cette fois, je ne fus plus maître de ma colère : « Lâche ma bride, lui dis-je énergiquement. Lâche, lâche donc ! » et voyant qu’il tenait bon : « Tant pis pour toi, » m’écriai-je, et je piquai des deux éperons la mule. C’était une vigoureuse bête ; peu habituée à sentir l’éperon, elle se précipita en avant assez fortement pour que Samba N’diaye fût obligé de la lâcher, et faisant volte-face, elle se mit à distribuer une série de ruades qui eurent bientôt fait dégager la place aux curieux qui s’assemblaient malgré l’heure matinale.
Je m’élançai alors vers la porte ; mais Samba N’diaye avait crié au porte-clefs et gardien de la fermer, et, si je franchis la première, je me heurtai à la deuxième que je trouvai close.
De plus, on envoyait l’ordre de fermer toutes les portes. J’étais donc prisonnier dans la ville et il ne me restait plus qu’à savoir si c’était par ordre d’Ahmadou. A l’air de Samba N’diaye j’en doutais ; il me semblait embarrassé. L’acte assez grave qu’il venait de se permettre paraissait avoir été accompli dans un moment de rage, plutôt qu’en exécution d’un ordre.
Cela me rendit tout mon sang-froid. Après tout, il fallait savoir à quoi s’en tenir. Je descendis de ma monture et je me dirigeai sans retard vers la maison d’Ahmadou. Il n’était pas sept heures, et de plus il faisait bien froid[184] ; sur la route je ne rencontrai presque personne. Je savais que je ne verrais pas Ahmadou, mais ma présence à sa porte à une telle heure et en costume de promenade, c’est-à-dire botté et éperonné, devait attirer l’attention et me faciliter le moyen de le voir.
En effet, j’arpentais sa cour depuis cinq à six minutes, quand son frère Aguibou sortit de la maison où il habitait et tout surpris de me voir, vint à moi.
Je le suppliai de dire à son frère que je désirais le voir sans retard pour une affaire de la plus haute importance. J’étais ému, très-ému même, une certaine altération pouvait se remarquer sur mes traits. Aguibou, qui déjà la veille avait sans doute entendu parler de cette affaire, me demanda s’il s’agissait des chevaux. « Oui, lui dis-je, mais il y a autre chose. Dis à Ahmadou que je tiens à le voir le plus tôt possible, que je ne puis rester aujourd’hui sans le voir. »
Aguibou entra tout de suite chez son frère, car seul des princes il a ses entrées, et il ressortit un instant après avec Samba N’diaye. Ahmadou me faisait souhaiter le bonjour et donnait l’ordre, en envoyant _sa sandale_ comme preuve que cet ordre émanait de lui, de me délivrer sur-le-champ deux chevaux pour aller me promener. C’était une victoire, mais il me fallait plus. Je renvoyai Aguibou le remercier, lui dire que j’avais renoncé à ma promenade, mais qu’il était important que je lui parlasse le jour même.
La réponse ne se fit pas attendre, Ahmadou me renvoyait à l’après-midi. Ainsi nous n’étions donc pas prisonniers ; Samba N’diaye, par entêtement ou dans un excès de zèle, dont à coup sûr il avait été blâmé, avait pris sur lui cette mesure violente qui m’avait causé cet émoi. Du reste, il était pâle et visiblement troublé.
Je rentrai à la maison tranquilliser mes hommes ; puis, comme le bruit commençait à se répandre dans le quartier que j’avais voulu me sauver de chez Ahmadou, que j’étais _mourti_ (révolté, en fuite), j’allai, afin de bien faire voir qu’il n’en était rien, me faire ouvrir par Samba N’diaye les portes de la ville, où la foule attendait depuis une heure sans pouvoir passer, et, accompagné du docteur et de l’un de mes hommes, je me rendis à la maison de Tierno-Abdoul, située à environ deux mille cinq cents pas du mur du tata, au lieu qu’on appelle Douabougou, sorte de petit village qui termine le goupouilli de Ségou, sans avoir de limites bien nettes.
Tierno-Abdoul occupe là un grand terrain ; sa maison personnelle est un vaste carré garni d’un tata sur lequel on a placé des piquets de bois, comme autour du tata d’El Hadj, pour le garantir contre l’escalade ; la porte est ornée de sculptures en terre, analogues à celles qui garnissent toutes les belles maisons du pays. Le bilour ou corps de garde d’entrée sert de prison ; c’est là qu’Abdoul met aux fers tous les individus suspects qu’Ahmadou lui confie. Quant à la disposition intérieure, c’est toujours le système ordinaire, une suite de cours dont les entrées ne sont jamais en face l’une de l’autre, et que séparent des hangars ou bilours qui servent de corps de garde aux sofas.
Autour de cette maison particulière, de nombreux terrains appartiennent à Abdoul, qui les fait occuper par ses fils, ses serviteurs et cette classe d’individus qui, bien que libres, sont comme vivant à ses dépens, en quelque sorte ses vassaux. Cela a créé, grâce à l’autorité de ce vieillard, le noir le plus travailleur de tout le Ségou, une sorte de petite ville bien bâtie, propre, sur la place de laquelle la nature a planté depuis de longues années deux immenses benténiers entre les racines et à l’ombre desquels se tiennent bien des palabres, sans compter l’école du marabout, auquel est confiée l’éducation des jeunes fils de Tierno-Abdoul, et de Hiaïa, cousin germain d’Ahmadou, spécialement confié par El Hadj à Tierno-Abdoul.
Nous ne trouvâmes pas Abdoul, mais à dessein nous prolongeâmes notre promenade jusqu’à l’heure de déjeuner. Puis à midi et demi j’allai chez Ahmadou ; il réglait une affaire qui dura longtemps, et comme l’heure du salam approchait, il me fit prier d’aller attendre chez moi, qu’il me ferait appeler après la prière.
Ce ne fut qu’à trois heures que je le vis. Il était en petit comité de chefs. Après les politesses, j’exposai mes griefs à Ahmadou dans des termes polis, mais énergiques et avec une émotion que je ne pouvais dominer, et que personne à Ségou ne m’avait encore vue. Après tout, il s’agissait du succès de ma mission ; il fallait me faire respecter coûte que coûte. Aussi je lui dis que c’était à lui de prendre des mesures pour empêcher dorénavant pareille avanie de m’être faite ; que, quant à moi, je ne saurais la supporter, et que, si pareil fait se renouvelait, je me ferais respecter en me servant de mes armes, si je ne pouvais y arriver par la douceur.
Samba N’diaye prit à son tour la parole, et expliqua qu’il avait voulu m’empêcher de sortir sur les mules, parce que cela était presque faire un affront à Ahmadou. Il broda sur ce thème, entassant mensonge sur mensonge. Pendant son discours, de nombreuses et violentes interruptions m’échappèrent, ainsi qu’au docteur, habituellement si calme, et dès qu’il eut fini, je lui répliquai de la façon la plus vigoureuse, le traitant de menteur, lui reprochant son ingratitude envers les blancs, dont il n’avait reçu que des bienfaits dans sa jeunesse et qu’il trahissait aujourd’hui. Ensuite je me plaignis à Ahmadou que Samba N’diaye, qu’il m’avait donné comme intermédiaire, ne fît pas mes commissions, ne vînt pas lui dire lorsque je désirais une audience, et ne me répétât pas ce qu’Ahmadou disait pour moi. Enfin je demandai à changer de maison.
Ahmadou alors prit la parole, et dès son premier mot je vis que ma cause était gagnée. Il me donna sa parole que pendant tout le temps que je resterais à Ségou, je serais respecté de tout le monde ; que, quant à lui, il n’était pour rien dans ce qui s’était passé le matin, et que jamais pareille chose ne se renouvellerait.
Il me raconta que le matin seulement Samba N’diaye était venu lui dire que je voulais sortir, bon gré mal gré, et qu’en envoyant Aguibou pour me faire donner les chevaux, il avait bien vu qu’on ne lui avait pas tout dit, mais que tout était expliqué.
Après d’autres protestations, il me pria de rester logé où j’étais, disant que la maison était à moi, et non à Samba N’diaye, et que dorénavant je n’aurais qu’à envoyer Samba Yoro (l’un de mes noirs) avec Samba N’diaye quand je donnerais une commission à faire près de lui.
Samba N’diaye chercha ensuite à s’excuser, mais ses explications n’avaient pas de sens ; aussi refusai-je pour le moment de lui pardonner, et je dis à Ahmadou qu’il était fort heureux que, depuis mon arrivée dans le pays, j’eusse pris l’habitude de marcher sans arme et même sans bâton, parce que, dans ma colère du matin, j’aurais certainement corrigé Samba si je ne l’eusse pas tué sur le coup. Cela ne souleva pas d’objection, car jusqu’à un certain point les noirs ont le respect de la liberté individuelle et la conscience du cas de légitime défense.
28 novembre 1864.
Cette scène était terminée et j’y avais plutôt gagné que perdu.
Le lendemain nous allâmes passer la journée sous les beaux arbres de Kounébougou, village situé à quelques lieues au Sud de Ségou. Nous nous installâmes sous les grands fromagers, et nous nous rendîmes au village pour emprunter de quoi faire cuire notre déjeuner (une soupe de poule avec du couscous). Nous comptions acheter du mil pour les chevaux ; mais le chef, vieux Bambara, habitué à voir les Talibés prendre au lieu de demander à acheter, refusa de nous en vendre. Nous étions à discuter avec lui, lorsque vint à passer Paté Dali, Talibé (Poul Diawandou), qui jouit d’une grande influence à Ségou, et qui se rendait à ses lougans et à ses troupeaux[185]. Il s’interposa en ordonnant au vieux Bambara de délivrer immédiatement un panier de mil pour les chevaux, de nous donner un coq pour notre souper, le menaçant de faire un rapport de ceci à Ahmadou s’il n’obéissait pas ; puis il emmena un de mes hommes pour lui faire donner du lait au troupeau ; mais comme il était déjà tard, on n’en put avoir, et il m’envoya de son côté une belle poule. Alors nous commençâmes notre cuisine. Dans un grand vase on fit cuire les volatiles à grand bouillon, avec du sel, du poivre indigène et des oignons. Puis, au bout d’une heure, on y versa du riz que nous avions apporté. Nos laptots firent griller de la viande sur les charbons, et comme tout cela se passait par une belle journée, à l’ombre des plus beaux arbres du monde, arbres séculaires dont une douzaine eussent suffi pour abriter un corps d’armée, nous revînmes le soir à Ségou enchantés et reposés.
29 novembre 1864.
Le 29 novembre Samba N’diaye vint me souhaiter le bonjour, et, comme on peut le croire, je le reçus assez mal. Alors il m’expliqua qu’Ahmadou lui avait dit de me retenir, de m’empêcher de sortir, et qu’il avait dû exécuter cet ordre. Samba Farba, qui arriva sur ces entrefaites, trouva le moyen de me faire rire avec ses farces de griot, et le calme se rétablit ; mais bien longtemps encore je gardai une froideur très-grande avec Samba N’diaye. Je savais maintenant ce que je pouvais attendre de lui, et cependant par la suite encore il m’a rendu des services assez importants.
Décembre 1864.
Enfin décembre arriva ; c’était le mois où j’attendais Bakary Guëye et ma délivrance. La température était rafraîchie ; un rhumatisme du genou, qui m’avait fait cruellement souffrir, paraissait enfin céder à l’application constante de cataplasmes très-chauds. Les affaires du pays n’allaient pas plus mal ; on faisait rentrer une partie de l’armée d’observation de Yamina, ce qui semblait indiquer moins de danger de ce côté. Tout semblait donc tourner en notre faveur. Depuis l’arrivée de Seïdou, Ahmadou se montrait plus affable ; il semblait qu’on eût enfin abjuré toute défiance à notre égard, et si ce n’était pas tout à fait exact il s’en fallait de peu[186].
7 décembre 1864.
Le vieux Tierno-Abdoul, au milieu de tous ses mensonges, qu’il avait faits du reste sans intention de nous nuire, avait du bon, et sérieusement il eût été fâché de nous voir arriver malheur. C’était l’homme de Ségou qui pouvait le mieux me donner des renseignements sur le pays, et quand je lui en demandai il m’invita à venir passer une journée à ses lougans. Nous y fûmes admirablement reçus : outre un magnifique repas, il nous avait fait cadeau d’un mouton vivant resté à Ségou. Son fils alla nous conduire à quatre lieues plus au Sud jusqu’aux ruines d’une ancienne capitale du pays, Ngoy Tomassa, village dont on ne voit plus que quelques buttes de terre indiquant la place des murailles, entre lesquelles de nombreux arbres fruitiers du pays croissent, sans que personne, à cause de l’état d’anarchie, se hasarde à aller couper les fruits. Nous ne nous étions nous-mêmes avancés jusque-là que bien armés, et sous l’escorte de quinze à vingt cavaliers. A notre retour, après avoir copieusement déjeuné, nous fîmes cercle, et le vieux nous raconta l’histoire de Ségou depuis Bitto ou Tiguitto, qui semble être le fondateur de la puissance de l’empire bambara.
Certes le récit de Tierno-Abdoul était loin d’être complet, et j’eusse bien voulu lui adresser des questions. Mais tous les noirs sont les mêmes à cet égard ; ils racontent leurs histoires toujours de la même manière, comme un conte qu’ils ont appris par cœur ou forgé d’après des souvenirs quelquefois un peu vagues, et toute question n’aboutit qu’à leur faire recommencer par le commencement, comme ces élèves en musique qui ne peuvent reprendre une phrase musicale qu’à la première note.
Au reste, cette histoire du royaume de Ségou ressemblait assez à certains abrégés de l’histoire de France. Tel roi régna tant d’années et fit telle chose, tel autre le remplaça et fit..., etc.
Mais tel quel ce récit trouve sa place dans nos études, car il contient une assez grande quantité de faits nouveaux.
HISTOIRE DE SÉGOU.
L’histoire de Ségou, est-il besoin de le dire, n’est écrite nulle part. Il n’existe même pas un seul griot qui puisse la raconter en entier. Quelques griots bambaras, conservateurs par état des légendes et des hauts faits de leurs concitoyens, vous diront bien ce qui s’est passé depuis Bitto, en entremêlant leur récit d’exagérations semblables à celles que Raffenel nous a si poétiquement rapportées.
Ces mêmes faits nous ont été racontés par Tierno-Abdoul qui, à une instruction musulmane assez avancée, joignait le jugement acquis par de longs voyages et un séjour assez prolongé près des Européens.
Plus tard, le docteur Quintin obtint d’un vieux pêcheur fort riche quelques détails sur l’arrivée des Bambaras dans le pays, et, en rapportant les faits et discutant les dates, je suis arrivé à faire le résumé suivant :
Les Bambaras sont originaires d’un pays situé au Sud des montagnes de Kong, et désigné sous le nom de Torone ou Torong. Ils arrivèrent dans le Ségou sous la conduite d’un chef nommé Khaladian, s’expatriant, dit-on, pour ne pas embrasser l’islamisme, que les Malinkés, qui dominaient dans leur pays, venaient d’adopter. Il n’y a aucune donnée qui permette de fixer exactement l’époque à laquelle Khaladian arriva ainsi dans le Ségou, mais cependant, comme on sait qu’il fut aïeul de Bitto, le fondateur de la puissance bambara, qui régnait vers l’an 1700, il n’est guère possible de faire remonter cette entrée des Bambaras sur le territoire de Ségou au delà de 1600.
Les Bambaras entraient dans le pays des Soninkés qui étaient commandés par une famille de Koïta. Ces Soninkés étaient musulmans, et ce sont leurs descendants qui peuplent encore les villages soninkés et musulmans de Ségou ; ils étaient en guerre avec les peuplades environnantes, Malinkés à l’Ouest dans le Manding et le Bélédougou, Soninkés non musulmans au Nord dans le Ouagadou, et Pouls du Macina, dans l’Est.
Cultivateurs de mœurs douces et commerçants, ils accueillirent les Bambaras qui venaient leur demander l’hospitalité et qui, étant plus aguerris, leur devenaient de précieux auxiliaires.
En effet, les Bambaras jouèrent de suite un rôle très-important, et s’ils ne commandaient pas le pays, ils y avaient du moins une grande influence.
La capitale du pays avait été longtemps à Kangaba, où les Soninkés étaient mélangés de Malinkés (et de fait les Koïta sont, je crois, d’origine Malinké, ou du moins il y a des Malinkés-Koïta).
Le dernier roi des Soninkés de Ségou fut Siramakha Koïta, qui vivait à Marcadougouba. Lorsqu’il mourut, telle était l’influence des Bambaras, que tout le pays était entre leurs mains et qu’on ne renomma pas de chef.
Khaladian Kourbari eut sept fils qui se dispersèrent dans tout le pays, s’en partageant pour ainsi dire le commandement. Parmi ses petits-fils, on en cite particulièrement deux : Massa, qui fut le père de tous les Massassis (littéralement _Massa-si_, graine de Massa), et Souma, qui fut père de Bitto.
Jusqu’à ce que ce dernier chef se fît connaître, le pays fut en proie à l’anarchie. Après la mort de Siramakha Koïta, les fils et les petits- fils de Khaladian se disputaient, se battaient. Bitto, qu’on appelle aussi Tiguitto, fut le fondateur de Ségou-Koro ; c’est là qu’il organisa son armée et qu’il commença la guerre acharnée qu’il fit à tous ses parents. On estime son règne à quarante ans. Il soumit tout le pays, en chassa tous les Massassis ses cousins, et entre autres Sey Bamana, qui alla fonder le royaume de Kaarta, dont il fut le premier roi Kourbari[187]. Lorsque Bitto mourut, il était maître de toute la fortune possible. Ses magasins regorgeaient de trésors, d’étoffes d’or, de cauris et de sel, et ses captifs se comptaient par milliers.
Ce fut Dékoro, son fils, qui lui succéda. Dès cette époque, les captifs de Ségou étaient organisés par grands commandements, à peu près comme je retrouve aujourd’hui les sofas : c’est-à-dire que lorsqu’un captif avait la confiance du maître, on lui donnait des esclaves, des trésors, qu’il devenait chef puissant tout en restant esclave. Ces captifs composaient toute la force armée du pays. C’étaient eux qui allaient à la guerre faire des razzias, enlever des villages, dont les femmes et hommes se vendaient à Tombouctou et à Sansandig, en échange des marchandises apportées d’au delà du désert par les Maures, tandis que les enfants étaient dressés à ce métier de sofas du roi, en attendant qu’ils fussent en âge d’aller grossir les rangs de l’armée et de marcher à de nouveaux massacres.
On prétend que les Kourbaris se montraient fort cruels et que, par simple caprice, ils faisaient souvent couper un nombre considérable de têtes, et que Dékoro qui montait sur le trône, dépassait tout ce qu’on avait vu jusqu’alors dans ce genre.
Fit-il, comme nous l’a rapporté Raffenel dans un récit émouvant, tuer dix mille esclaves pour arroser de leur sang les fondations naissantes de Ségou-Sikoro, ou projeta-t-il simplement d’accomplir cette monstruosité, comme Tierno-Abdoul nous l’a affirmé ? Avait-il, comme le dit un autre informateur, projeté la mort de cent grands chefs d’esclaves et deux cents petits chefs, afin de diminuer leur puissance ? Toujours est-il qu’un beau jour les chefs de captifs de Ségou complotèrent de l’assassiner, et qu’ayant séduit par leurs promesses le nommé Bilal, son esclave de confiance, ils entrèrent dans sa maison pendant qu’il se baignait et s’en saisirent, le mirent à mort ainsi que tous ceux de ses enfants qui ne prirent pas la fuite. Et loin de tenir leurs promesses, ils tuèrent aussi Bilal, qui fut ainsi puni de sa trahison.
On nomma alors roi un deuxième fils de Bitto, nommé Bakary ; mais quinze jours après il disparut et nul ne sait ce qu’il est devenu.
C’est alors qu’un des chefs de captifs prend le pouvoir. Cet esclave de la veille, roi aujourd’hui, se nomme Tomassa. Quelques années avant, tout jeune encore, il était esclave d’une femme fort riche du village de Nérékoro : il quitta sa maîtresse, vint trouver Bitto et lui demanda de le prendre comme esclave en l’achetant à sa maîtresse ; il disait qu’il aimait le travail et que sa maîtresse était une femme de vie déréglée qui buvait et gaspillait tout son bien.
Bitto le racheta et le donna à une de ses femmes favorites. Quand l’époque des semailles arriva, celle-ci envoya Tomassa cultiver en lui confiant six esclaves ; il travailla tellement qu’une fois le mil coupé, il vint dire à sa maîtresse qu’à eux sept ils ne pouvaient suffire à transporter toute la récolte, et, une fois cela fini, il fallut plus de trois mois pour creuser et préparer toutes les calebasses qu’il avait plantées sans parler du coton et des autres graines. Il demandait chaque jour du monde pour l’aider. Cela vint aux oreilles du roi qui, enchanté de voir un si rude travailleur, le fit appeler et le nomma de suite chef de captifs. Alors, dit Tierno-Abdoul, qui, comme tous les noirs, ne se fait pas faute d’exagérer, la première année, le roi lui confia tous les captifs pris à la guerre au nombre de 10000, la deuxième année, ce fut 20000, la troisième 40000 et la quatrième 60000. Ce fut alors que Bitto mourut et que Dékoro lui succéda.
Il y avait au village de Pérenguilé un autre chef de captifs (Poul Bari) nommé Kagnoubagnouma, il avait reçu de Bitto autant de chevaux que Tomassa d’esclaves.
Lorsque Dékoro, trahi par ses esclaves, fut assassiné, Kagnoubagnouma vint trouver Tomassa à N’goy et ils s’entendirent entre eux pour venger leur maître, dit Tierno-Abdoul, mais en réalité pour s’emparer du pouvoir. Ils tombèrent sur les esclaves de Ségou, et Tomassa, d’après ses conventions avec Kagnouba-gnouma, fut nommé roi (vers 1744).
Mais bientôt il fut en dispute avec les chefs de captifs qui voulurent le forcer à venir habiter à Ségou-Koro, comme les rois, ses prédécesseurs. Tomassa qui, chez lui, à N’goy, se sentait indépendant, refusa en disant qu’il ne voulait pas habiter le lieu où son maître avait été tué. On lui dit alors : « Mais tu manques d’eau. » « J’en aurai », dit-il, et il donna à chaque chef de compagnie d’esclaves l’ordre de percer un puits, on en fit 349, et il alla se construire un petit village à côté où, pour lui seul, il fit faire 60 puits.
Alors on revint à la charge et on lui dit :
« Là où tu es, tu ne peux avoir de poisson, rien qu’en te l’apportant il a le temps de se gâter. »
(N’goy n’est guère qu’à quatre ou cinq heures des bords du fleuve.)
« C’est bien, dit-il, je ferai faire un canal, et les pirogues viendront me le porter jusqu’ici. »
Et il fit commencer le canal.
Alors les chefs, voyant qu’ils n’auraient pas gain de cause, se réunirent, le trahirent et le tuèrent.
Kagnoubagnouma était-il pour quelque chose dans ce meurtre ? Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il appela le fils de Tomassa et lui dit :
« J’avais nommé ton père roi, il est mort, c’est à moi de le remplacer, vous me remplacerez à ma mort. »
Le fils aîné de Tomassa ayant refusé cet arrangement, la guerre fut déclarée entre eux. Kagnouba roi alla l’assiéger dans son village et l’enferma pendant huit mois. Le village fut pris, 20000 hommes furent massacrés et les autres partisans de Tomassa furent obligés de passer le Bakhoy pour se soustraire à la fureur du vainqueur. Ils retournèrent au Bendougou, pays de Monga, sous la conduite des fils de Tomassa, et partout sur leur passage dévastèrent le pays en brûlant les villages et en emmenant le peuple en esclavage.
Kagnoubagnouma, quatrième roi, Bambara, fut alors définitivement nommé (1747) ; il gouverna trois ans et mourut naturellement.
1750. C’est alors Kafa Diougou, un des esclaves, chef de la conspiration contre Dékoro, qui prend le commandement et, après environ trois ans de règne, meurt naturellement.
1753. Alors paraît N’golo, le vrai fondateur de la monarchie bambara. Ce n’était qu’un esclave né au village de Niola, près Boghé (Ségou). Il avait été donné au roi en payement de _coutumes_ (impôt) et était arrivé, par son mérite et par sa bravoure, à être chef de sofas. Dès qu’il voulut prendre le pouvoir, il trouva un compétiteur dans un autre chef de captifs nommé Sangué. Mais il triompha de son rival et commanda 37 ans.
Il se battit surtout avec le Macina et repoussa ses tentatives d’envahissement et d’indépendance. Il fut alors maître de tout le pays depuis le Manding jusqu’à Tombouctou qui lui payait tribut.
Un Kalari, nommé Sidy Baba, qui voulut rester indépendant, soutint contre ce roi une guerre qui dura huit ans, mais il fut défait et tué à Sologna, près de Ségala (Sarnari).
N’golo, maître alors sur les bords du fleuve, se dirigea vers le Sud et alla jusqu’au Mosi. Il y était depuis un mois et dix jours quand il tomba malade et mourut.
Ce fut un grand deuil : on tua un bœuf noir, on en prit la peau et on y cousit le corps du roi qu’on ramena à Ségou-Sikoro (que le premier il avait habité comme roi) où on l’enterra (1790).
Le fils aîné de ce grand roi était mort dans un combat au Macina. Ce fut Mansong qui monta sur le trône. Il était, lui, fils d’une femme esclave prise à la guerre, et son frère Niénancoro était fils d’une femme libre qui était fille ou petite-fille de Bitto, et qui était d’ailleurs la première femme de N’golo.
Niénancoro refusa d’obéir à son frère et la guerre civile fut dans le pays. Mansong était à Ségou-Sikoro et son frère à Ségou-Koura avec une armée. Mansong alla attaquer, mais il fut chassé jusque près de la maison d’Abdoul (Douabougou). Le chef de l’armée de Niénancoro était Marca Bemba (Marca est l’équivalent de Soninké). Chaque fois qu’il faisait une sortie, ses ennemis étaient pris de panique, tant il maniait sa lance avec force et adresse.
Mansong alors, pour entraîner ses esclaves, leur distribua de l’or et Niénancoro appela à son secours les chefs du Kaarta, dont Daisé Courbari était alors roi. Daisé vint camper dans Yamina et dit à Niénancoro :
« Tu m’as donné de l’or, mais Bitto a tué mon grand-père et a pris son crâne dont il a fait un grisgris. Si tu veux que je vienne à ton secours, il faut me rendre la tête de mon aïeul. »
Niénancoro accepta, mais Marca Bemba lui fit observer que les grisgris de N’golo étaient dans cette tête et qu’il ne pouvait pas la donner sans déshonneur. Ils arrangèrent alors une autre tête semblable et la livrèrent à Daisé qui, satisfait, retourna chez lui.
Mansong continuait à distribuer de l’or à ses chefs de captifs, et ceux- ci en envoyèrent aux chefs de captifs de Niénancoro, qui consentirent alors à trahir leur maître. On convint qu’à la première bataille, on ne mettrait pas de balles dans les fusils.
La bataille eut lieu suivant le plan convenu, l’armée de Mansong se sauva, on la poursuivit et, pendant ce temps, une autre armée faisant le tour vint prendre Niénancoro à Diofina. On le mit en pirogue et on le conduisit à Mansong qui le mit aux fers (1792).
Après ces événements Mansong commanda seize ans, et ce fut dans cette période qu’il reçut, en 1796 et en 1805, les deux visites de Mongo Park. Si l’on se reporte au récit de ce voyageur, on voit qu’au moment de son premier voyage, les armées de Mansong ravageaient le Kaarta gouverné par Daisé ; c’étaient sans doute des représailles de la visite de Daisé à Yamina et du secours moral que sa présence avait apporté à Niénancoro.
Mansong fut malade à Ségou et alla habiter Siracoro, qui était en quelque sorte sa maison de campagne.
Ce fut là qu’il mourut, mais on l’enterra à Ségou-Sikoro. C’est alors que se succèdent ses enfants.
1808. C’est Dah qui ouvre la liste. A peine nommé, il se vit obligé de faire une armée et de porter la guerre au Bendougou, où il s’empara de Khoré.
1818. Après dix ans de règne, il vit le Macina qu’il commandait encore, dit-on, à Ségou, lui échapper. Amadou Amat Labbo, marabout peuhl, était alors à la tête de ce mouvement politique et religieux et fondait l’empire du Macina, où il eut pour successeurs Amadou Cheickou (Sego Ahmadou, de Caillé) et Amadi Amadou, ses fils et petit-fils.
Le règne de Dah finit en 1827, et ce monarque est remplacé par son frère Tiéfolo. Ce dernier était né le même jour que Dah, mais d’une autre mère. Mansong était alors malade et couché ; la mère de Tiéfolo, dès qu’elle fut délivrée, envoya un esclave prévenir le roi de la naissance de ce fils, mais l’esclave en route trouva des gens qui dînaient et s’arrêta à manger, si bien qu’il arriva chez Mansong après le captif qui venait d’un autre côté annoncer la naissance de Dah, qui pourtant était né quatre heures plus tard que son frère.
Le lendemain, il y eut grande discussion pour savoir quel était l’aîné. Bien qu’il ne fût pas musulman, Mansong consulta les marabouts ; mais, malgré leur avis, il dit : « Dah a été annoncé le premier, ce sera l’aîné. » Et il fut fait ainsi qu’il avait décidé ; seulement Tiéfolo une fois grand tua de sa main le captif qui, par sa négligence ou sa faim, lui avait fait perdre son droit d’aînesse.
1827. Tiéfolo régna environ douze ans ; c’est sous son règne qu’Abdoul, mon informateur, vint dans le Ségou pour y habiter, après la défaite de Dilé dans le Oualo (1833). C’est également à cette époque qu’El Hadj passa dans le pays revenant de son pèlerinage à la Mecque.
1839. Tiéfolo mourut et fut remplacé par son frère Niénemba, qui était à Oïtala. Il ne régna que deux ans et quelques mois et mourut.
1841. Kragno Beuh, qui le remplaça, régna huit ans et mourut. Il avait habité Kragno ou Kerango avant d’être roi, d’où son surnom.
1849. Nalouma Kouma, de Sani, son frère, le remplaça, mais vécut deux ans à peine sur le trône.
1851. Massala Demba, qui le remplaça, règne trois ans.
1854. Torocoro Mari règne quatre ans et quelques mois, et nous avons raconté sa mort, qui a lieu en 1859. Il est assassiné par les esclaves, et son frère Ali, qui le remplace, est détrôné par El Hadj en 1861 et tué au Macina en 1863.
Il reste encore, comme descendant de Mansong :
Mari, qui a lui-même des enfants et soutient une lutte acharnée contre Ahmadou, et deux fils de Torocoro Mari, qui sont Sofas d’Ahmadou, à Ségou, et en plus, quelques enfants en bas âge.
Telle est l’histoire de Ségou. Le jour où j’obtins ces renseignements j’eus avec Tambo un entretien sérieux. Cet homme était celui qui, en 1859, après l’expédition de Guémou, était allé porter à El Hadj, alors à Marcoïa, la nouvelle de la prise du village et de la mort de son neveu Sirey Adama, l’héroïque défenseur de cette ville. L’année suivante, revenu vers le Sénégal, il s’était établi à Tiguin, et au mois de juillet venait sans crainte à Bakel faire des achats. Là il avait rencontré le gouverneur, M. Faidherbe, auquel il n’avait pas craint de se présenter, lui donnant l’assurance des bonnes intentions d’El Hadj au sujet des blancs, et faisant ainsi décider un voyage, pour lequel M. Faidherbe me désigna tout d’abord, malgré les demandes nombreuses d’officiers de bonne volonté qui sollicitaient cette mission comme une faveur.
Malheureusement le conseil d’administration de la colonie fit des difficultés et le voyage n’eut pas lieu. Je dis malheureusement, car à cette époque il se fût effectué sans peine ; on serait arrivé, avec El Hadj vainqueur, jusqu’au Ségou, et peut-être au Macina, et à coup sûr la science eût eu une plus large part dans les résultats. Quoi qu’il en soit, Tambo me raconta ces détails, que je connaissais depuis longtemps, et ajouta, ce que je savais aussi, que Sambala, roi du Khasso, cherchait, par tous les moyens possibles, à susciter des difficultés entre les partisans d’El Hadj et le gouverneur, soit en pillant à l’occasion les Talibés, afin de les pousser à des représailles sur les traitants, soit en faisant courir de fausses nouvelles. C’est ainsi que, d’après Tambo, et Seïdou confirmait ce fait, Sambala avait répandu le bruit de notre mort, nous disant tués par El Hadj. C’est encore ainsi qu’au moment de mon départ, il avait envoyé, si j’en crois Tambo, prévenir son frère Khartoum Sambala, qui réside à Médina, près Kouniakary, que j’allais à Bafoulabé pour y construire un poste, disant qu’il l’en avertissait afin qu’on le fît savoir à El Hadj, etc.
Au même moment, Sambala envoyait son armée piller Courba, village soumis à El Hadj près de Koundian, ce qui, comme je l’ai dit au commencement de cette relation, nous avait suscité bien des difficultés.
Il était assez singulier, il faut en convenir, de venir étudier la politique du Sénégal, à Ségou-Sikoro, mais je ne pouvais faire autrement que de reconnaître beaucoup de justesse dans tous ces faits et ces appréciations.
A cette époque de l’année, le temps se refroidit considérablement à Ségou. Souvent le matin jusqu’à dix heures, la température ne dépasse guère 15° à 18° centigrades, et à quatre ou cinq heures du matin dans la campagne, il n’est pas rare de la voir à 10° ou 11°. Les habitants gèlent, ils restent dans leur case, enveloppés de couvertures de coton, accroupis autour d’une sorte de marmite en terre (les cuisines du pays), où ils brûlent de petits morceaux de bois, se chauffant et s’enfumant tout à la fois, et en les voyant se plaindre du froid, je ne pouvais m’empêcher de me rappeler les Péruviens de Lima, qui ne voyant jamais de pluie, mais ayant quelquefois une rosée assez forte qui se prolonge en brume jusqu’à neuf ou dix heures du matin, s’accostent dans les rues en se plaignant de cette affreuse pluie.
Néanmoins, telle quelle, la température de Ségou qui, à cette époque de l’année, passerait en Europe pour fort agréable, est dans ce pays la cause de bien des souffrances. Les pauvres, qui ne peuvent se chauffer, car il faut acheter le bois, les captifs qui couchent dans des cours ou des hangars non fermés, et qui n’ont pas toujours des vêtements, et à plus forte raison des couvertures, tous ces gens souffrent. On entend des enfants tousser, pleurer ; les malades abondent, et les blessés, qui sont nombreux, souffrent de leurs plaies cicatrisées, aussi bien que de celles qui ne sont pas encore guéries.
Quant à nous, nous avions froid, et nous sortions nos derniers vêtements d’Europe, réservés pour les occasions exceptionnelles de maladie. Nous allions nous promener dans les rues désertes de la ville, combattant la fraîcheur du temps par l’exercice, mais ne trouvant pas d’imitateurs.
J’ai dit qu’au nombre de nos voisins se trouvait une pauvre femme dont le mari avait été tué à Tocoroba ; la malheureuse veuve était encore enceinte, et la misère pesait de tout son poids sur elle. Un matin elle n’avait rien à manger, et rien pour se chauffer ni couvrir sa petite fille qui pleurait. Je lui fis donner quelques morceaux de bois par- dessus le mur, et nos laptots, plus humains que les trois quarts des Talibés de Ségou, lui firent passer, n’ayant rien autre chose à donner, une portion de leur repas de couscous. Ce repas, cependant, était diminué chaque jour par les nombreux parasites qui venaient régulièrement à l’heure s’asseoir dans la cour jusqu’à ce qu’on les eût invités à _faire comme nous_, c’est-à-dire à manger. Aussi nos pauvres laptots, victimes de leur hospitalité et d’ailleurs un peu rationnés pour leur mil par Oulibo, leur fournisseur habituel, se plaignaient-ils souvent d’avoir l’estomac creux.
Plus l’époque probable du retour de Bakary approchait, plus je m’efforçais de recueillir des renseignements sur les pays que je ne pouvais plus espérer de visiter. J’atteignis dans ces occupations le 18 décembre, quatre-vingt-dixième jour depuis le départ de nos lettres. A cette époque on réunissait une armée ; on disait que Mari était à Holocouna, et on se préparait.
Ahmadou distribua six cents fusils aux Talibés. C’étaient ceux qui provenaient du désarmement des Bambaras ; ils étaient très-mauvais, car, bien entendu, les bons n’avaient pas été livrés. Pour les cacher, les Bambaras emploient une grande habileté : ils font une rigole dans la muraille ou le sol de leur case, et après avoir bien enveloppé le fusil, ils le mettent dedans et maçonnent pardessus, de telle sorte, qu’à moins de démolir la case, il est impossible de rien trouver. C’est, du reste, de la même manière, dit-on, que les Malinkés du Bambouk cachaient leur or : si bien qu’on raconte que lorsque El Hadj entrait dans un village, on en défonçait entièrement le sol et les maisons, non pas tant pour le détruire que pour découvrir l’or, dont on trouva, de cette façon, des quantités considérables.
Nous comptions les jours avec impatience, et cependant ils n’étaient pas vides pour nous, mais remplis de scènes de mœurs au moins bizarres.
Le 23 décembre, j’apprenais que quelques jours auparavant le jeune Mahmadou Abi, cousin germain d’Ahmadou, ayant besoin d’un esclave, avait envoyé quatre sofas chez un Somono assez riche, et qu’après l’avoir mis aux fers dans sa propre maison, il avait fait faire une razzia de ses captifs et en avait envoyé vendre deux au marché.
Ahmadou, en ayant été prévenu, avait fait appeler son cousin devant tout le monde et l’avait traité très-durement, le menaçant, s’il recommençait, de le mettre aux fers comme le premier venu, puis il l’avait forcé à restituer sa prise ; et, comme il fallait une victime, les quatre sofas qui avaient fait le coup avaient reçu cent coups de cordes chacun. Le plus joli, c’est que le malheureux Somono, appelé à son tour, et vivement interpellé pour s’être laissé piller sans porter plainte à Ahmadou, avait reçu aussi cent coups de corde, afin qu’il sût dorénavant qu’on lui rendrait justice même contre les princes.
Presque au même moment, un Diula qui était venu faire une réclamation, me racontait ceci : « Je vais depuis plusieurs années acheter des marchandises à Bakel, je les porte à Nioro, où je les change contre du sel, que je vais vendre au Bouré ; j’achète de l’or, que je rapporte à Bakel, ainsi que des bœufs que j’achète aux Maures. Or, l’année dernière, comme j’allais à Bakel avec ma caravane d’or, de dents d’éléphants et de gomme du Bakhounou, Tierno Moussa (Talibé, chef à Kouniakary,) n’a pas voulu me laisser passer, alléguant la défense d’El Hadj de faire commerce avec les Keffirs. Mais ce n’est qu’un prétexte, car lui, il fait ce commerce, et il ne veut pas que d’autres le fassent, parce que c’est le moyen d’être seul et de vendre les marchandises le prix qu’il veut. »
Enfin, pour clore cette série d’anecdotes, le 25 décembre les princesses prisonnières au _Diomfoutou_, les femmes d’El Hadj comme on les appelle ici, étaient convaincues d’avoir formé un complot, d’avoir défoncé un magasin de cauris et d’en avoir volé une assez grande quantité. Ahmadou était allé avec un nerf de bœuf à la main, décidé à faire lui-même une distribution à ses mères comme il dit, que seul il peut visiter avec Samba N’diaye et Aguibou ; mais en route l’influence d’Oulibo l’avait décidé à en rester aux menaces, et il avait reçu comme excuse ce simple mot : « Nous mourons de faim et nous avons pris ces cauris pour acheter de quoi manger. »
Le Diomfoutou, on le sait, est le harem d’El Hadj, ou son sérail. Il y a là de tout, non-seulement ses propres femmes, mais encore toutes les femmes ou filles de chefs qu’il a vaincus et qui sont tombées en son pouvoir. Ce sont ces dernières qu’on désigne sous le nom de princesses. La plupart ont un certain nombre de femmes esclaves affectées à leur service et qui vont chercher l’eau, faire les achats au marché, vendre le coton filé par les nobles mains de leurs maîtresses, ou les gourous (noix de colats) qu’Ahmadou leur a fait distribuer.
Le total de ces femmes est d’au moins huit cents. Elles reçoivent pour leur entretien du mil en quantité suffisante, du poisson, que les Somonos fournissent régulièrement à certains jours de la semaine, du lait et du beurre une fois la semaine. Voilà pour la nourriture. Ce qu’elles veulent en plus, elles sont obligées de se le procurer par leur travail, qui se borne généralement à filer le coton, qu’elles font ensuite tisser en pagnes, quand elles ne le vendent pas tel quel : quelques-unes font de la teinture, d’autres tissent en paille des ronds fort jolis, nuancés de différentes couleurs et destinés à servir de couvercles de calebasse.
De temps à autre, Ahmadou fait à ses mères une distribution de cauris ou de gourous, puis deux fois l’an elles reçoivent un grand pagne et un petit ; les femmes adultes et les vieilles reçoivent de plus un dampé ou couverture de coton.
Les jours de fête, Ahmadou envoie un certain nombre de bœufs et de moutons, qu’on abat pour ces dames, qui souvent s’arrachent les morceaux, car chez elles les disputes ne sont pas rares.
Quelques-unes doivent aux générosités d’Ahmadou ou de son père (celles qui ont été honorées de ses faveurs) un certain nombre d’esclaves, ou bien des vaches qu’elles confient au berger du village, et dont on leur porte le lait chaque soir. Voilà ce qu’est le Diomfoutou, qui, malgré la parcimonie d’Ahmadou, coûte fort cher à entretenir, eu égard au peu de revenus de la couronne.
Cependant les jours passaient et Bakary n’arrivait pas. J’essayai de voir Ahmadou, mais il était très-préoccupé avec les Talibés de divers villages. Je lui fis demander l’autorisation d’envoyer Seïdou au-devant de Bakary, mais je n’obtins d’autre réponse que celle-ci : « Bakary ne peut pas être encore revenu. » Et de fait Ahmadou ne l’attendait pas encore, ne pouvant supposer que le gouverneur se fût hâté au point de le faire repartir aussitôt arrivé.
[Décoration]
[Note 181 : M. Lafon de Fongaulfier, lieutenant de vaisseau.]
[Note 182 : Depuis, à la suite d’une discussion, Ahmadou les a renvoyés tous, et ils ne mangeaient plus chez lui, à mon départ, que sur invitation.]
[Note 183 : Village situé à six ou sept lieues de Ségou-Sikoro.]
[Note 184 : 12 à 14° centigrades.]
[Note 185 : Paté Dali est un des hommes de confiance d’Ahmadou, qui lui a confié de grands troupeaux, ce qui lui donne une véritable fortune, qu’en vrai Diawandou il ne prodigue pas.]
[Note 186 : Seïdou, ancien captif de la maison de Tierno-Abdoul kadi, talibé de Ségou, plus tard kadi de la ville, s’était racheté par son travail de tisserand. Il jouissait de l’amitié et de la confiance absolue de son ancien maître, grâce à l’influence duquel il pouvait s’employer en notre faveur. Il nous a rendu de la sorte, et presque en secret, de grands services. Il était, du reste, très-estimé d’Ahmadou.]
[Note 187 : Ces quelques mots peuvent suffire à faire comprendre la différence entre Massassis et Kourbaris. Tous sont Kourbaris, mais les Massassis sont une branche de la famille.]
CHAPITRE XXVII.
Le jour de l’an 1865. — Cadeaux à Ahmadou et à divers. — Visite du fils de Samba Oumané. — Les nouvelles qu’il apporte. — Nouvelles de Bakary. — Arrivée de Daouda Gagny. — Bakary est à Nioro. — Mari est à Toghou. — Tierno Alassane est battu. — Ahmadou va partir. — Je l’accompagne. — Munitions de l’armée. — Arrivée à Marcadougouba.
Janvier 1865.
Enfin le 1er janvier 1865 arriva, et, d’après ce principe que les petits cadeaux entretiennent l’amitié, j’envoyai à Ahmadou 100 fr. d’argent, une filière d’ambre no 4 et une de corail no 6 (en tout environ cent quatre-vingts francs), en lui faisant expliquer que c’était le premier jour de notre année, et qu’il était d’habitude parmi les blancs de faire des présents ce jour-là.
Je fis distribuer cinq cents cauris à chacun de mes laptots et je leur donnai une calebasse de miel en ruche, qu’Ahmadou m’avait envoyée, puis je distribuai à toutes les femmes de la case deux cents cauris chacune, et aux captifs quelques centaines de cauris à partager.
Samba N’diaye, à sa grande joie, et d’autant plus qu’il ne l’espérait pas, eut un boubou de coton blanc, d’une valeur de six mille cauris au moins à Ségou ; et j’en donnai également un au vieil Abdoul, pour le remercier de la bonne hospitalité que nous avions reçue de lui à ses lougans.
Ahmadou avait paru enchanté de son cadeau, surtout de l’argent, et avait promis qu’il me ferait appeler, dès qu’il serait un peu dégagé des occupations qui l’accablaient. En effet, il y avait diverses questions pendantes, et d’abord celle de la formation de l’armée, qu’il cherchait à réunir sans succès ; puis, une querelle suivie de bataille, qui avait eu lieu au marché de Bamabougou, entre les Bambaras et les Talibés, qui avaient voulu prendre des marchandises sans payer, ce qui leur valut par la suite cinquante coups de corde à chacun, donnés par l’ordre d’Ahmadou. Enfin différentes razzias s’opéraient, et l’une avait ramené cent quatre-vingts bœufs, enlevés autour de Sansandig.
2 janvier 1865.
Le 2 janvier je reçus la visite du fils de Samba Oumané, qui a joué et joue encore un rôle dans les affaires du Toro (Sénégal). Samba Oumané, on le sait, avait fait assassiner par son fils le Lamtoro[188] nommé par le gouverneur, et voyant qu’il allait avoir maille à partir avec la justice des blancs, il s’était enfui. Il était venu à Nioro, et son fils arrivait à Ségou pour y chercher fortune. Il me disait que son père et lui aimaient bien les blancs, que leurs disputes étaient entre eux et les gens du Toro, noirs comme eux, mais qu’ils n’avaient rien contre nous ; au contraire. Je le reçus froidement, car, bien que de sa part ce fût plus excusable peut-être que de la part de tout autre, il s’était en somme rendu coupable d’un assassinat de sang-froid.
Il m’apportait quelques nouvelles, entre autres que l’armée de Koniakary, commandée par Tierno Moussa, était venue à Nioro, et qu’avec ces deux armées réunies on avait attaqué le Bakhounou révolté. Comme toujours, lorsqu’un noir raconte une bataille à laquelle il a pris part, on avait remporté la victoire, à Bollé et à Barsafé. Son père était resté avec l’armée de Nioro à Bagoyna.
Mais ce qu’il ne put me dire, c’est ce que venaient faire des envoyés de Tierno Moussa qui étaient arrivés depuis quelques jours.
A force de le faire causer, je finis cependant par savoir que Tierno Moussa, après avoir attaqué, avait été attaqué à son tour par les révoltés de Ouaïnka et de Bassakha et qu’il avait été forcé de se réfugier à Bagoyna. Il était donc probable que son envoyé venait apporter une lettre pour demander du renfort.
Ces bruits n’étaient qu’à demi rassurants, et le retard de Bakary compliquait notre situation. Ahmadou, à qui j’avais fait demander des cauris, avait, en me les envoyant, refusé de répondre à ma demande d’envoyer Seïdou au-devant de Bakary ; sa grande préoccupation était de faire faire de bons tatas dans tout le pays et il distribuait des cauris aux Talibés des maisons de Ségou.
8 janvier 1865.
Le 8 janvier, nous eûmes, par un individu qui avait accompagné Bakary jusqu’à Médina, près Koniakary, la certitude que celui-ci était arrivé au Sénégal. Cet homme disait avoir quitté Nioro le 13 décembre et n’avoir pas eu de nouvelle du retour de Bakary. Cependant, à Yamina, il avait entendu, dans les derniers jours de décembre, des hommes du Bakhounou dire que les envoyés des blancs étaient en route pour revenir et qu’on les avait vus à Serro.
Ceci nous donnait bien peu d’espoir et je commençais à croire que la route du Bakhounou était fermée et qu’on me le cachait, lorsque le 10 janvier Daouda Gagny, chef de Bagoyna, arriva à Ségou. Je mis Seïdou en quête de nouvelles, et tout d’abord il n’apporta rien de bon : on n’avait pas entendu parler de Bakary. Mais le 11 janvier, un de nos amis nègres, un Massassi de Bongourou, nommé Diocounda, député près d’Ahmadou par son père, vint nous faire le récit suivant : « Daouda Gagny, avant de se mettre en route, a envoyé son captif de confiance à Nioro, où il a trouvé, chez Mustaf, deux envoyés des blancs qui portent un bonnet comme on n’en a jamais vu dans le pays. Le lendemain ce captif a quitté Nioro, et trois jours après son arrivée à Bagoyna, Daouda est parti. » C’est au docteur que nous étions redevables de cette bonne nouvelle, car Diocounda était surtout son camarade à lui, et c’était lui qui l’avait envoyé en quête d’événements.
Tout compte fait, il y avait dix-neuf jours que nos messagers étaient à Nioro. Cette nouvelle nous fut confirmée par Samba N’diaye, qui alla voir Daouda Gagny en personne. Quant aux événements du pays, on disait que Tierno Moussa avait été battu à Bollé, et que, n’ayant pas voulu rentrer à Bagoyna, il était à Touroungoumbé, dans le Kingui. On disait aussi que la route de Nioro à Bagoyna était difficile à cause des pillages des Maures, et que de Bagoyna à Ouosébougou elle l’était à cause des Bambaras.
Avec tout cela nous ne soupçonnions pas la vérité et nous nous réjouissions. Sans doute Bakary allait arriver, chaque jour je l’attendais et je n’attachais plus d’importance aux fausses nouvelles qui arrivaient du Macina. Enfin, le 19 janvier, je fis de nouveau prier Ahmadou d’envoyer au-devant de Bakary. Il répondit qu’il l’attendait lui-même chaque jour, et que si dans quelques jours il n’arrivait pas on pouvait revenir lui parler.
Ce fut à ce moment que la situation changea de face à Ségou même, et qu’il nous fallut dévorer notre impatience en face des dangers qui venaient nous assaillir.
Au moment où Ahmadou cherchait de plus en plus à réunir son armée, luttant contre les nombreux mécontentements, surtout contre ceux de gens tels que Amadi Boubakar, Tambo, etc., qui, arrivés depuis peu, se plaignaient de n’avoir ni maison, ni femme, ni moyen d’existence, et de ne pouvoir rentrer chez eux, retenus qu’ils étaient comme moi par Ahmadou ; au moment où il venait de donner l’ordre que personne ne quittât la ville pendant deux jours parce qu’il avait des nouvelles à donner à l’armée, un cavalier arriva bride abattue de Koghé, annonçant qu’un homme, parti pour la chasse, avait rencontré une armée campée à Toghou, près de ce village.
Aussitôt le tabala battit à la mosquée, et dès qu’un peu de monde fut réuni, Ahmadou alla à la grande place des palabres, sous les grands arbres des Somonos, et l’armée partit, comme d’habitude, à la débandade.
Le soir, cette nouvelle, à laquelle peu de gens croyaient, était confirmée.
24 janvier 1865.
Le 24 janvier, on savait que c’était l’armée de Mari qui était venue à Toghou. On disait que ce village avait refusé de le recevoir. En attendant, il partait de nouveaux renforts pour l’armée. Ahmadou avait donné l’ordre de cerner le village, si l’ennemi s’y trouvait renfermé, et de le prévenir ; si, au contraire, on le trouvait dans la campagne, on devait le chasser et le poursuivre. Les uns disaient que Mari n’avait que ses captifs, les autres, qu’il avait une forte armée. Les uns racontaient qu’il était aux abois, ayant été chassé de Sarrau, de Sansandig, et qu’il n’osait plus rentrer dans le Baninko dont la population, fatiguée de ses exactions, lui était hostile ; d’autres que le village de Toghou l’avait appelé au nom de tous les Bambaras du pays.
Tout cela, ajoutai-je sur mon journal, ne m’amène pas Bakary, et si Tierno Moussa, comme on le dit, est retourné chercher des renforts à Koniakary, c’est notre seule chance de le voir bientôt. Malheureusement jamais je n’avais mieux jugé.
Dans l’après-midi, on vint demander de la poudre. Ahmadou fit partir cent vingt barils portés à tête d’homme. Le soir deux cavaliers arrivèrent et après avoir parlé avec Ahmadou, repartirent tout de suite avec ordre de ne dire mot à qui que ce soit. C’était mauvais signe.
Aussitôt Ahmadou fit appeler les chefs, et leur palabre dura une partie de la nuit.
25 janvier 1865.
Le 25 janvier, on disait que les Bambaras avaient repoussé l’armée en plaine après lui avoir enlevé son tabala et ses poudres, et étaient rentrés ensuite dans le village de Toghou. On disait aussi que le pavillon avait été pris et que Tierno Alassane, le chef de l’armée, ayant eu son cheval tué, avait failli être pris. Plus tard on niait la prise du pavillon, et on racontait qu’au premier choc le porteur du tabala ayant été tué, les Bambaras (Somonos), qui portent la poudre, avaient jeté leurs barils et s’étaient sauvés ; que c’est à cela qu’on avait dû la perte des poudres et du tabala ; mais que, dès que le gros de l’armée était arrivé, on avait chassé les Bambaras, qui s’étaient sauvés dans le village où se trouvait Mari.
On rapportait aussi qu’on avait tué cent Bambaras et pris vingt chevaux, et qu’on n’avait perdu que trois hommes.
Mais nous ne tardâmes pas à apprécier la gravité de la situation. Ahmadou, furieux de son nouvel échec et comprenant peut-être qu’il jouait sa dernière partie s’il la perdait, s’était décidé à prendre le commandement de l’armée en personne. Il avait envoyé chercher des renforts de tous côtés jusqu’à Kenenkou, où se trouvaient les Djawaras, et en attendant qu’il s’y rendît en personne, il avait envoyé Oulibo et Tierno-Abdoul à l’armée. Tout le monde, à part quelques vieillards impotents, faisait ses préparatifs de départ ; la situation était grave ; Ahmadou battu ne fût peut-être pas rentré dans Ségou, je n’aurais peut-être su sa défaite qu’en tombant au pouvoir des Bambaras, et dans ce cas ma mort eût été immédiate. Ces réflexions me décidèrent à lui demander de partir avec lui. Cela ne pouvait que lui être agréable, et, en cas de désastre, nous étions plus en sûreté avec son escorte que seuls et sans chevaux dans Ségou. Ahmadou accueillit notre demande avec plaisir ; il en fut même flatté, mais il ajouta qu’il ne partait pas encore.
Néanmoins je me préparai à tout événement. Je mis en état mes harnachements et tout mon bagage portatif de voyage ; je mis mes carnets de notes et mes papiers en bon ordre, donnant mes instructions à tout le monde pour le cas où il m’arriverait malheur, afin que ces papiers ne fussent pas perdus. Puis je rassemblai mon peu d’argent, d’ambre et de corail, avec un peu d’or que j’avais acheté pour avoir une valeur portative, et j’attendis.
Le 26, les sofas de Yamina et les Pouls de Ségou arrivèrent.
Le 27, les détachements de Kenenkou se rallièrent à leur tour, et Ahmadou demanda deux cents hommes de bonne volonté pour former une avant-garde. Quand il les eut choisis, il en prit cent pour garder la ville sous le commandement d’Oulibo.
28 janvier 1865.
Le 28 janvier, nous fûmes réveillés par le tabala ; nous nous hâtâmes de faire nos préparatifs. Le docteur, qui, quand il m’avait vu décidé à accompagner Ahmadou, m’avait simplement dit de demander aussi un cheval pour lui, était prêt ; on assurait qu’Ahmadou partait à deux heures, et, comme il avait dit à Samba N’diaye de me prêter son cheval, je lui en fis demander un second, et il répondit de le demander à Aguibou, mais qu’il allait d’ailleurs m’envoyer Oulibo.
En effet, vers une heure, Oulibo vint me dire qu’Ahmadou craignait pour nous les fatigues et les dangers de l’expédition, et que si nous voulions rester à Ségou, nous ne manquerions de rien ; que si nous voulions partir, il ne nous en empêcherait pas, mais qu’il fallait que nous sussions qu’il allait se battre jusqu’à la victoire et qu’il ne reculerait pas devant les Bambaras, _Ché-Allaho_.
Il était évident qu’Ahmadou ne demandait pas mieux que de nous voir l’accompagner ; les Talibés qui étaient avec Oulibo ne le cachaient même pas. J’insistai et ne trouvai pas de résistance. Il avait seulement voulu mettre sa responsabilité à l’abri en cas d’accident.
A deux heures, le second cheval arrivait, et à deux heures et demie nous allions rejoindre Ahmadou sous les arbres de la place, dont il ne bougeait plus depuis trois jours. On assemblait devant lui la poudre et les balles, et, à quatre heures, après le salam, on en fit la distribution aux porteurs qui commencèrent tout de suite à se mettre en marche. J’emmenais tous mes hommes, à l’exception de Boukary Gnian, qui, ayant un gros abcès, ne pouvait marcher.
Les munitions se composaient de :
140 barils de poudre du pays, d’environ 30 kilogrammes l’un ; soit 4200 kilogrammes.
33 sacs de poudre d’Europe de 15 à 20 kilogrammes.
27 paquets de 4 fusils chaque, pour rechange.
9 gros toulons de pierres à fusil.
150 sac de 1000 balles de fer chacun, soit 150,000 balles.
A cinq heures et demie, le tout était chargé et en route, sur la tête de plus de trois cents Somonos, dont quelques-uns ployaient sous le faix ; quelques-uns, plus riches, avaient chargé des ânes de leur fardeau et n’avaient que le soin de les conduire. Enfin, une douzaine d’énormes calebasses représentaient le bagage d’Ahmadou et ses provisions. Quant à nous, nous n’avions qu’un toulon de couscous, deux de _bourakié_ ou couscous mélangé de miel et d’arachides pilées, un sac de sel et des peaux de bouc pour l’eau. La marche fut d’abord lente ; l’armée, qui accompagnait Ahmadou, occupait un immense espace, et à travers la poussière, éclairée des rayons du soleil couchant, les costumes bigarrés, cette énorme foule mélangée de piétons, de chevaux et même d’ânes, présentaient un coup d’œil magnifique. Je voulais d’abord me tenir près d’Ahmadou, mais comme il marchait au milieu de sa garde de Sofas à pied, il me fallut y renoncer sous peine d’en écraser quelques- uns.
A Soninkoura, le premier village après Ségou, on fut obligé d’arrêter un instant. Là, deux Talibés se prirent de querelle et menaçaient d’en venir aux coups. Ahmadou mit le holà par ces simples paroles : « Ce n’est pas aujourd’hui qu’il faut se battre. Gardez votre courage pour demain, cela vaudra mieux. »
En effet, nous supposions tous que le lendemain Ahmadou attaquerait l’ennemi.
Après Soninkoura, la marche devint plus facile ; je me décidai à m’en aller tout tranquillement, et comme, dans les ténèbres, mes laptots, en voulant me suivre, se déchiraient les jambes dans les épines, je les renvoyai, leur disant que je les retrouverais au campement. Le docteur était parti de son côté. Je laissai mon cheval marcher à son pas, et bientôt je rattrapai les porteurs de poudre de l’avant-garde. Nous passâmes successivement les villages de Koghou Mbébala, Banancoro, Nérecoro, Dialocoro, Bafoubougou, et là nous quittâmes le bord du fleuve que nous avions suivi jusqu’alors. Les sons d’une musique composée de tamtams et de flûtes se firent bientôt entendre ; puis nous aperçûmes de nombreux feux au milieu des arbres ; nous étions à Marcadougouba, où se trouvait campée en dehors du village l’armée de Tierno Alassane, et c’était Fali, le chef des sofas, qui se donnait un bal pour se distraire et se consoler de la défaite. Après avoir erré quelque temps au milieu de ces feux et des divers groupes, je finis par rallier mes laptots, puis enfin le docteur et nous campâmes au pied du premier arbre que nous trouvâmes sur le bord de la route. Le difficile était d’attacher les chevaux qui, animés par le grand air, par la vue des juments, s’échappaient et parcouraient le camp en hennissant. Par trois fois le mien s’échappa ; enfin je perçai un trou profond en terre en forme de cône renversé ; un bâton fut mis en travers au fond et une entrave fixée dessus nous fournit un point d’attache suffisant. Nos laptots trouvèrent un amas de cannes de mil dans le village, et sans plus de façon, imitant l’exemple des Talibés, ils s’en emparèrent, de telle sorte que nous eûmes un feu comme tout le monde. Au surplus, ce n’était pas du luxe, car la nuit était fraîche et nous n’avions emporté qu’une couverture pour tout campement, pensant que le lendemain serait jour de combat.
[Décoration]
[Note 188 : Lamtoro, chef du Toro (province du Fouta).]
CHAPITRE XXVIII.
Préparatifs d’Ahmadou et séjour à Marcadougouba. — Égards que l’on a pour nous. — Nous devenons populaires. — Causes de l’insuccès de Tierno Alassane. — Récit de Tambo. — Palabres d’Ahmadou. — Défi des Talibés aux Sofas. — Réponse des Sofas. — Visite d’Aguibou. — Impressions. — Départ pour Toghou. — L’ordre de marche. — Halte.
A peine Ahmadou fut-il campé dans les cases que Fali lui avait fait préparer, que nous en fûmes avertis par un sofa qui parcourait le camp en appelant Samba Yoro. C’était Ahmadou qui le faisait chercher pour s’informer de notre campement et pour lui remettre un demi-pain de sucre pour tremper le couscous de notre souper. Cette attention, en un pareil moment, avait bien son mérite. Peu après les griots à cheval parcouraient le camp, réclamant le silence, recommandant de tenir les chevaux. La musique de Fali cessa son bruit infernal, et chacun fut libre de dormir.
29 janvier 1865.
_Dimanche, 29 janvier._ — A cinq heures et demie du matin, la musique recommença à jouer et, à ce bruit, tout le monde se leva. Je sus tout de suite qu’on n’attaquerait pas de la journée. Notre premier soin fut alors de visiter le village pour chercher quelque nourriture et tenter d’acheter de la viande ou de la volaille afin de nous soutenir ; mais ce fut en vain. A l’approche de l’armée, les habitants avaient caché leurs bestiaux et leurs poules dans les coins les plus inaccessibles de leur maison, et si on entendait le bruit des animaux, on ne les voyait pas ; quand on demandait à acheter à la porte d’une maison, on ne vous répondait pas, et la personne à laquelle on s’adressait s’empressait de rentrer dans l’intérieur.
Marcadougouba est un très-grand village, mais fort peu habité. Son nom indique suffisamment que c’est un village de Soninkés[189], et deux mosquées à hautes tours en terre montraient que c’étaient des musulmans qui l’habitaient. L’une de ces tours, ogivale dans le haut, n’avait pas moins de quinze mètres. De nombreux puits, profonds de vingt-cinq à trente mètres, donnent de l’eau en abondance, et, malgré cela, vu le nombre considérable d’hommes réunis en ce lieu, ils ne suffisaient pas en ce moment. Aussi mes laptots, plutôt que d’attendre leur tour pour puiser l’eau, préféraient faire boire les chevaux à Somono Dougouni, village situé au bord du fleuve, à environ une demi-heure de route au Nord.
Autour du village, en dehors, et même dans quelques terrains vagues à l’intérieur, on cultivait du tabac.
Dès que nous fûmes bien convaincus qu’il n’y avait rien à acheter, nous revînmes au camp, et l’un des hommes de Samba N’diaye, un nommé Souleyman, vint me demander si je voulais qu’on me fît une case. Je n’eus garde de refuser, et, pendant que nous allions voir l’arrivée de divers détachements qui ralliaient l’armée, Souleyman, après avoir pris les ordres d’Ahmadou, dit à Fali de nous construire une case, ce qui fut fait par les sofas avec une promptitude remarquable. Nos laptots profitèrent de l’occasion pour se munir de sécos aux dépens du village, ainsi que de bois à brûler, et nous fûmes installés.
Les détachements qui arrivaient étaient composés de gens de Somono Dougouni, de Bamabougou, de Koghé ; il y avait des Talibés et des Toubourous. Enfin, Tierno-Abdoul arriva avec l’avant-garde, qui était restée en observation, les sofas seuls étant à Marcadougouba. Leur arrivée fut l’objet d’une courte fantasia, cérémonie indispensable en pareille occasion.
Une chose me surprenait, c’est qu’au milieu de ce tohu-bohu général, où chacun cherchait des ressources pour son compte, nous étions l’objet de politesses et d’égards de la part de tous ; et, dès ce moment, jusqu’à mon départ, il en a toujours été ainsi. Il semblait que le fait d’être venu à l’armée avec eux eût modifié ma position, et, de fait, il est impossible de dire à quel point cela me rendit populaire.
Peu après, un peloton de sofas, qu’on avait envoyés voir ce qui se passait, revint de Toghou. Ils avaient trouvé Mari campé avec son armée derrière la ville, et quand on les avait aperçus, un griot à cheval s’était avancé en leur criant : « Talibés, vous en avez goûté la première fois. Si vous y revenez, ce sera bien autre chose. »
Mari, disaient-ils, avait beaucoup de monde.
A peine mes laptots m’avaient-ils fait ce rapport, que Tambo vint me voir et me raconta la première attaque ainsi qu’il suit :
L’armée de Tierno Alassane est venue jusqu’à portée de fusil de Toghou ; l’armée de Mari était rangée. Tierno Alassane, sollicité d’attaquer par les Talibés, refusa, disant qu’Ahmadou avait défendu d’attaquer sans qu’il fût prévenu. Alors les cavaliers bambaras sont venus trois fois charger ; les Talibés à cheval se sont élancés à leur rencontre, et les Bambaras se sont sauvés. Mais à ce moment, un Poul Talibé, à cheval, alla se camper entre les deux armées pour faire preuve de courage. Les Bambaras chargèrent pour s’emparer de lui ; les Talibés allèrent à son secours, et la mêlée devint générale. Seulement, Tierno Alassane ne voulut pas y prendre part avec sa compagnie d’infanterie, et la panique s’étant mise dans les rangs, tous les porteurs de poudre s’enfuirent ; l’infanterie les suivit. Le porteur du tabala fut tué, et les Bambaras, après s’être emparés de la poudre et du tabala, rentrèrent dans le village. On dit, ajouta Tambo, que Mari a tout de suite envoyé le tabala à Sansandig, comme preuve de sa victoire.
D’après Tambo, les Talibés bien commandés eussent pu remporter la victoire ou au moins repousser les Bambaras dans le village ; car Mari n’avait, dit-il, que cinq cents chevaux et mille hommes à pied. Mais, depuis, il a reçu beaucoup de renforts et il lui en arrive constamment. Ceci confirmait ce que nous avions supposé. Tout le pays se levait en masse pour venir rejoindre son ancien maître, et un nouvel échec eût été la perte d’Ahmadou et de ses partisans.
Tambo, du reste, était un bon informateur ; il avait pris une part vigoureuse au combat du 25, et il était allé enlever des mains des Bambaras un jeune parent de Samba N’diaye, nommé Mahmodou, au moment où ce jeune homme venait de tomber blessé d’un coup de lance, qui, après lui avoir déchiré le cou sur dix centimètres de long, lui avait percé la main. Tambo, qui le suivait des yeux, s’était élancé sur son vigoureux cheval, présent d’El Hadj, qui, comme je l’ai dit, l’avait reçu lui-même du fils de Sidy Ahmed Beckay de Tombouctou, et il avait eu le bonheur d’abattre d’un coup de fusil le Bambara qui allait achever son jeune parent. Il l’avait ensuite enlevé en croupe et l’avait ramené.
Le soir de ce même jour, Ahmadou partagea quatre-vingts barils de poudre entre les diverses compagnies, en recommandant de ne pas la gaspiller et défendant de tirer un seul coup en fantasia sous peine de coups de corde.
Dans cette journée, nous avions eu beaucoup de fatigues et nous avions peu mangé ; en dépit de nos efforts, jusqu’à deux heures, nous n’avions rien trouvé à acheter, lorsque Souleyman, plus heureux, réussit à nous procurer deux petits poulets gros comme le poing. Nous fîmes bouillir ce maigre régal pour en tremper le couscous ; mais je dois dire que j’ai rarement rien trouvé de plus mauvais. Un peu plus tard, Ahmadou nous envoya dix-huit poules magnifiques, que les gens du village étaient venus lui apporter sur la réquisition de Tierno-Abdoul, avec cent vingt calebasses de lack-lallo, destiné aux sofas. Mon premier mouvement fut d’accepter ; mais le docteur, croyant qu’Ahmadou se privait, insista pour que je n’en prisse que quelques-unes. Je renvoyai donc douze poules, en faisant remercier Ahmadou ; mais, ainsi que je m’y attendais, il ne voulut pas les recevoir et me dit que si j’en avais de trop, je pouvais les donner à qui je voudrais, que, pour lui, il les avait données, que c’était fini.
Mes laptots étaient enchantés. Je leur en donnai cinq, j’en pris deux pour notre souper ; et convaincu que le lendemain on attaquerait, ne voulant rien avoir qui gênât mes mouvements, je distribuai les autres entre les principaux chefs et ceux qui, tels que Fali et Souleyman, nous avaient été utiles. Mon ami Samba Farba vint demander sa part, et j’en envoyai à Tierno-Abdoul, à Mahmadou Dieber, à Sonkoutou et à Sidy- Abdallah. — Ce dernier cadeau était politique, je savais qu’avec les cadeaux on fait tout des Maures, et cette fois encore je ne me trompais pas.
Tous furent enchantés, et ils le furent bien davantage quand, le soir, Ahmadou, m’ayant envoyé par Mahmadou Dieber un superbe mouton gras, j’en fis la distribution, dans laquelle le nombre des élus fut encore plus considérable. Plusieurs vinrent me remercier en personne, Tierno-Abdoul et Tierno-Alassane, entre autres, qui vinrent la nuit, pendant mon sommeil, m’apporter la nouvelle qu’on ne partirait pas le lendemain. Si je l’eusse su plus tôt, j’avoue que j’aurais été moins généreux. Enfin, tout était distribué, et il nous restait encore de quoi vivre le lendemain à peu près : c’était plus que suffisant, et la Providence veillait sur nous.
Ce qui avait contribué à faire croire que le lendemain serait le grand jour, c’est que la lune paraissait ce soir même. Elle avait été accueillie aux cris de _Yallah salam, Yallah tagui ballel, Yallah boni Keffirs_[190], cris poussés par toute l’armée avec un entrain remarquable, et cette voix immense s’élevant dans la plaine de dessous les arbres avait bien sa grandeur. Les chevaux, effrayés, hennirent et se cabrèrent, et un frisson général sembla courir dans tout le camp.
30 janvier 1865.
Le lundi, 30 janvier, nous fûmes réveillés, comme d’habitude, par la musique de Fali, et presque aussitôt, malgré l’heure matinale, Ahmadou commença un palabre avec les Talibés. Ce fut d’abord la répétition du palabre de la fête du Cauri ; mais après la lecture, il leur reprocha de ne pas se battre, leur rappelant tout le bien qu’ils avaient reçu de son père et de lui ; leur disant que depuis le départ de son père ils ne faisaient rien ; que les Sofas se battaient ainsi que les Toubourous, et qu’eux se reposaient ; que s’ils avaient agi de la sorte avec son père, ils n’eussent pas pris le pays qu’ils ont conquis. Puis après, il invita chaque compagnie à nommer cent hommes intrépides pour marcher en avant. Cela se fit sans peine, et alors Ahmadou, continuant son palabre, commença à demander la restitution des _kouloulous_ (objets pillés à la guerre et soustraits au partage général), disant qu’il fallait, si l’on mourait, aller vers Dieu les mains vides du bien de ses frères. Cette opération fut longue ; personne ne se décidait à parler. Enfin, lentement, très-lentement, on en vit se lever : l’un restituait un pagne, l’autre une peau de bouc pour l’eau, un couteau, un chapelet ; enfin, l’un avoua un fusil qu’il avait vendu cinq mille cauris, disant que s’il était tué il avait un esclave qui représenterait plus que cette valeur, un autre avoua un captif qu’il avait _mangé_ ; ce fut du moins ce qu’il répondit quand Ahmadou lui demanda ce qu’il en avait fait.
Cette scène était vraiment curieuse, et elle dura longtemps. Une fois terminée, Ahmadou alla à chaque compagnie s’assurer lui-même du nombre d’hommes, qu’on comptait par les fusils mis en rang, par terre, à côté les uns des autres. Il assigna à chacune des grandes compagnies son campement pour la nuit, afin qu’on fût prêt à partir au premier signal. Puis il retourna faire un nouveau palabre avec les Sofas, qu’il venait de voir faire de la fantasia, ayant à leur tête Aguibou, son frère, qui défilait en caracolant sur le beau cheval d’Arsec, le chef de Sofas, garde-magasin, cuisinier, barbier d’Ahmadou et bourreau à l’occasion[191].
Aux Sofas, il ne fit pas de longs discours. Il leur dit qu’il comptait sur eux ; il leur rappela ses bienfaits et ceux de son père, les cadeaux qu’ils recevaient de lui, leur recommanda de ne pas s’arrêter à piller, mais de se battre jusqu’à ce que la victoire fût complète ; il leur dit qu’il voulait s’avancer jusqu’à dix pas de l’ennemi sans tirer, et leur recommanda d’avoir soin de mettre beaucoup de poudre et dix balles dans chaque canon de fusil, et de ne jamais reculer.
A ce moment du palabre, un Talibé se présenta. Il s’avança aux deux tiers du rond formé par les Sofas accroupis, et là, debout, appuyé sur son fusil, il demanda à parler aux Sofas de la part des Talibés. C’était un grand Fouta Diallonké présentant un type Peulh passablement pur ; sa couleur était assez claire, sa pose était digne. Il prit la parole, et, d’une voix très-nette, salua les Sofas et leur dit : « Demain nous allons marcher au combat. Sofas ! les Talibés m’envoient vous dire que demain, si l’on rencontre l’ennemi dans la plaine, ils vous montreront comment on doit le combattre et le chasser ; si on l’attaque derrière des murailles, ils vous apprendront à les escalader. » Puis, ce défi porté, il resta immobile et calme au milieu d’un cercle bruyant, qui, à ces paroles, s’était levé furieux et gesticulant.
Ahmadou, à grand’peine, rétablit le silence et l’ordre, et jeta un peu de calme sur les passions haineuses qu’on venait de surexciter ; car il ne faut pas oublier qu’entre Sofas et Talibés, bien que servant la même cause, le même homme, il y a une haine immense.
Puis, dès que le silence fut complet, il répéta ses instructions et donna la parole aux chefs des Sofas pour répondre au défi de Tierno- Moussa. Le premier qui parla fut le jeune Fali, le Sofa le plus brave, prince et fils de roi, élevé à côté d’Ahmadou après la mort de son père. Il avait toujours vécu dans le luxe et le bien-être ; malgré cela, il n’était pas obséquieux pour son maître ; il le servait, mais, comme je l’ai déjà dit, ne paraissait pas l’aimer ; et Ahmadou ne s’y trompait pas, car un jour Aguibou me dit : « Crois-tu que Fali oublie que mon père a tué le sien ? »
Fali se leva, à côté d’Ahmadou, avec son air nonchalant, la tête couverte d’un bonnet rouge, le corps habillé d’un boubou de mousseline blanche. Il se redressa lentement, et, appuyé sur son fusil, il dit :
« Salut aux Talibés ! Je ne leur dis qu’une chose : ils ont menti ! » Puis il se rassit.
Ce fut alors à Yougoucoullé de parler. C’était un vieux Sofa qui avait fait toutes les guerres. Il portait un de ces grands chapeaux de paille du pays, dont toutes les pailles réunies au sommet, sans être tressées, forment un immense plumet. Ses boubous étaient ramassés dans sa ceinture comme en temps de guerre ; il portait toutes ses armes et était couvert de grisgris. Il parlait avec calme ; son attitude était magnifique.
« Talibés, dit-il, je vous salue. J’ai bien entendu vos paroles : vous avez raison, et ce n’est pas aux esclaves à parler autrement que leurs maîtres. Je ne vous contredirai pas. Vous savez cependant que souvent dans un combat un homme en prend un autre plus brave que lui.
« Moi, quoique esclave, j’ai fait toutes les guerres d’El Hadj, depuis Dinguiray jusqu’à Ségou. Partout je me suis bien battu, et personne n’a pu dire qu’il m’avait vu reculer. Talibés, nous allons nous battre demain ; je ne vous dis qu’une chose : celui qui me verra reculer, ne verra pas la lune le soir ! »
Après plusieurs discours de ce genre, le palabre fut rompu, et Ahmadou alla palabrer avec les Toubourous. Après eux, il parla aux Peuhls, puis aux Djawaras, et à quatre heures seulement rentra dans son gourbi, et, comme la veille, reçut toute la soirée des visites, répondant à tout, s’occupant de tout avec une activité vraiment merveilleuse, surtout de la part d’un homme habitué à la mollesse. J’envoyai, dès qu’il fut rentré, Samba Yoro le saluer de ma part. Il répondit qu’il m’avait vu dans tous ses palabres et que cela lui avait fait plaisir. Il fut très- gracieux, et le soir il m’envoya, par le Sofa de sa porte, nommé Moussa, deux grands paniers de poissons que le village avait fait pêcher pour lui.
Peu après, je reçus la visite d’Aguibou, qui fut plus affectueux pour moi que de coutume. Entre autres choses, il me demanda, quand je serais rentré dans mon pays, de lui écrire. Puis il me dit : « Quand tu partiras, je te prierai de m’envoyer un fusil comme le tien ; j’en ai bien un pareil (à piston), mais il n’est pas joli et je n’ai plus de capsules. » J’avais depuis longtemps songé à lui donner le mien, qui ne me servait à rien, puisque je ne pouvais pas chasser à cause de l’état d’anarchie du pays, mais je ne me décidai pas encore. Le soir chacun fit ses préparatifs.
31 janvier 1865.
Ahmadou avait annoncé le départ pour quatre heures du matin. A deux heures, je me réveillai, et, travaillé par une impression qui m’a toujours dominé la veille d’un combat, il me fut impossible de me rendormir. Je fis chauffer un peu de bouillon qui restait, et, profitant des derniers moments d’isolement, j’écrivis sur mon carnet ces notes :
« Dans une heure on va se mettre en marche. J’espère que nous aurons la victoire ; mais si je suis tué, que ma femme sache bien que ma dernière pensée se sera partagée entre elle, mon frère et ma sœur. Dans tous les cas, j’aurai fait mon devoir, ou ce que je croyais l’être, et maintenant, à la grâce de Dieu[192] ! »
D’après les précautions que je voyais prendre à Ahmadou, d’après le déploiement de toutes ses forces, il était évident que la partie qui allait se jouer sur l’échiquier de la guerre était un véritable va-tout.
Si la victoire était seulement balancée par Mari, tout le pays allait se rallier autour de lui. Les Sofas eux-mêmes trahiraient, la route de Nioro, déjà fermée, ne serait plus ouverte, et nous étions indéfiniment retenus à Ségou.
Si Mari remportait la victoire, les Talibés étaient à tout jamais perdus, et les murailles de Ségou ne les auraient pas protégés contre les Bambaras. Dans ce cas, notre position eût été critique, et, n’ayant nul espoir de recueillir le fruit de la neutralité, je m’étais décidé à jeter dans le côté de la balance qui me semblait offrir le plus de garanties, le poids moral de ma présence et à l’occasion celui de neuf hommes courageux.
Cette résolution m’avait coûté, mais elle était indispensable et, par la suite, je n’ai eu qu’à m’en applaudir.
Dès que j’eus fini d’écrire, je réveillai les hommes, j’envoyai remplir d’eau les peaux de bouc, car je savais qu’on n’en trouverait plus qu’une fois le village pris, je fis boire les chevaux, et je sellai et bridai le mien moi-même avec le plus grand soin.
A trois heures et demie, un des princes, Alioun, vint prendre son cheval, qui était attaché près de nous, et me dit qu’Ahmadou était déjà aux avant-gardes. Je m’empressai de l’y rejoindre au moment même où la musique de Fali sonnait le réveil dans la plus grande obscurité. A quatre heures, on se mettait en marche sur plusieurs colonnes et au milieu d’un désordre apparent ; à la lueur de grands feux, on pouvait déjà distinguer à peu près des compagnies groupées, se formant par colonnes, sur les flancs et en avant.
Jusqu’au jour, il ne me fut pas possible de me bien rendre compte de l’ordre de marche. A sept heures et demie, nous arrivâmes devant un petit village bambara, désert et en ruines. Tous ceux qui manquaient d’eau en prirent dans une grande mare et on alla faire halte à petite distance. Alors les compagnies se rangèrent en ordre de bataille.
Sur un demi-cercle se trouvaient les quatre grandes colonnes de Talibés ; les Sofas et les Djawaras étaient à la gauche. Quant aux Pouls, ils avaient disparu, ou plutôt ils étaient allés par une une autre route fermer le chemin de l’Est.
[Décoration]
[Note 189 : Marca veut dire Soninké en langue bambara.]
[Note 190 : _Yallah salam_ est un salut à Dieu. — _Yallah tagui ballel_, nous a-t-on dit, signifie : « Dieu protége ses serviteurs. » — _Yallah boni Keffirs_ : « Dieu fasse périr les Keffirs. » — _Boni_ est un mot peulh qui signifie _gâter, abîmer_.]
[Note 191 : Ce cheval, gris pommelé, d’une belle taille, avec une forte encolure et un large poitrail, réalisait l’idée que je me fais du cheval de guerre du temps des croisades.]
[Note 192 : Si je reproduis cette note entière, c’est qu’elle me paraît pouvoir faire apprécier la situation comme je l’appréciais moi-même et qu’elle me rappelle et peut montrer au lecteur que j’envisageais le danger sans trouble.]
CHAPITRE XXIX.
Revue d’Ahmadou. — Arrivée devant Toghou. — La bataille et l’assaut du village. — Incidents divers. — Exécution. — Ali le bourreau. — Alioun Penda blessé. — La nuit du combat. — Massacre de 97 Bambaras. — Le sourire des morts. — Tournée de visite aux blessés. — On entre au village. — Départ de Toghou. — 3500 captifs. — Massacre de vieilles femmes. — Retour à Ségou. — Entrée triomphale. — Mort d’Alioun. — Son enterrement.
31 janvier 1865.
Ahmadou, quittant sa garde, alla passer la revue de toutes ses compagnies, parlant à chacune rapidement. Je le suivis dans ce mouvement et je m’applaudis de l’avoir fait, car sans cela je ne me serais pas bien rendu compte de ses forces. Il y avait bien là quatre mille chevaux et six mille fantassins au moins. Ahmadou donna ses ordres pour la formation des colonnes d’assaut, et on se remit en marche. Les colonnes se formaient rapidement en ordre grossier et plutôt groupées qu’alignées. A neuf heures, on faisait halte en vue du village de Toghou, dans une grande plaine. Je me portai à l’avant-garde d’Ahmadou, suivi du docteur et de mes hommes. Nous n’étions pas à six cents mètres de l’ennemi. Mari, sorti du village, avait rangé son armée à cinquante pas en avant de la face des murailles. La ligne des fantassins était très-grande ; trois à quatre cents cavaliers occupaient la gauche, et, derrière cette armée, on voyait sur les murailles et sur les toits des maisons une deuxième ligne de défenseurs. Je fis aussitôt offrir à Ahmadou de démonter à coups de carabine les cavaliers qui faisaient de la fantasia, mais il avait son plan et me fit prier de ne pas tirer avant qu’il eût donné le signal des coups de fusil.
Cinq colonnes de fantassins s’étaient formées, composées des hommes à pied et d’une grande partie des cavaliers qui avaient mis pied à terre.
A la droite, c’était une colonne de Talibés _Irlabés_, au pavillon noir, commandée par Tierno-Abdoul. Venaient ensuite : une colonne de Sofas, au pavillon rouge, conduite par Fali et Yougoucoullé ; la colonne du milieu du Toro, au pavillon rouge et blanc, commandée par Tierno Alassane, et devant laquelle marchait aussi Mahmadou Dieber, le Fouta Diallonké ; puis la colonne de Toubourous, sans pavillon, et enfin, à la gauche, les Talibés du Gannar, conduits par Tierno Abdoul Kadi, l’un des Talibés les plus braves de l’armée, dont j’ai déjà parlé.
Ces colonnes, aussitôt qu’elles furent formées, s’avancèrent vers l’ennemi, en marchant au pas, et les Talibés chantant en cadence : _Lahilahi Allah, Mohammed raçould y Allah_[193].
L’ennemi ne bougeait pas. Les Bambaras étaient accroupis par terre, attendant sans doute qu’on tirât pour se lever et se précipiter sur les Talibés désarmés ; mais on ne leur en laissa pas le temps. Les colonnes s’avancèrent jusqu’à moins de cent pas de l’ennemi et se précipitèrent en courant, jusqu’à ce que les Bambaras effrayés se levassent en masse. La fusillade commença alors, au signal donné par un homme désigné à l’avance par Ahmadou dans chaque compagnie. On tirait à bout portant sur une foule folle de terreur, qui cherchait à rentrer dans le village. Entassés aux portes et surpris par la mitraille que vomissait chaque fusil des Talibés, achevés à l’arme blanche, les Bambaras tombaient en rangs serrés les uns sur les autres, et les Talibés, entrant sans coup férir, poursuivaient sur les toits, dans les rues, les nombreux fuyards. Quant à la cavalerie, au premier coup de fusil elle avait pris la fuite, en tournant le village de toute la vitesse de ses chevaux, et était allée rejoindre Mari, qui, au milieu d’une garde peu nombreuse, était sur une colline, laissant à ses esclaves le soin de sa cause.
En moins de trois minutes, les cinq colonnes étaient dans le village et les Bambaras défendaient en vain leurs maisons. Dès que je vis ce résultat, je revins au galop vers Ahmadou lui annoncer la victoire, puis je partis à la recherche de mes hommes, qui, eux aussi, emportés par l’ardeur guerrière et par l’amour-propre, s’étaient avancés au premier rang. Je n’en trouvai d’abord aucun.
La défense du village était plus sérieuse que je ne l’eusse cru.
Les Bambaras et, entre autres, toute une compagnie de Sofas de Mari, réfugiée dans une case, faisaient arme de tout. Sachant, par l’exemple du passé, qu’ils n’avaient pas de quartier à attendre, ils se défendaient jusqu’à la mort. Un instant la colonne des Djawaras et des Toubourous fut repoussée en désordre. En vain, avec quelques chefs, je me portai devant eux pour les ramener à l’ennemi ; ils étaient effrayés, et ce ne fut qu’après un quart d’heure qu’ils se remirent.
Quelques bandes de Bambaras s’enfuyaient sur la gauche, où je m’étais placé pour voir à mon aise. Ils allaient se réfugier, en déroute, dans des broussailles épaisses ; personne n’osait les y poursuivre. Entraîné un instant par des cavaliers qui semblaient les charger, je partis avec le docteur, qui s’exposait beaucoup et qui, sous prétexte qu’il avait la vue basse, s’approchait sans cesse, malgré mes prières ; mais bientôt nous fûmes abandonnés de tous les cavaliers, et comme j’étais à bonne portée de pistolet, voyant toute une bande qui s’enfuyait de mon côté, je la détournai en lui envoyant les six coups de mon revolver ; un homme tomba blessé, mais quelques instants après il parvint à se sauver.
On avait fait des prisonniers, qui semblaient hébétés et fous de terreur ; les uns disaient que Mari était dans le village, d’autres qu’il avait fui. On prit une de ses griotes qui, à la suite de la prise de Ségou par El Hadj, avait déjà été prisonnière, puis s’était enfuie ; elle était couverte d’or et elle se mit à chanter Ahmadou, qui lui fit grâce. En revanche, deux chefs du village, faits prisonniers dans leur propre maison, entre autres celui qui portait le titre d’Almami de Toghou, furent exécutés tout de suite. Je n’étais pas là, et, quand je revins, j’aperçus devant Ahmadou deux corps sans tête, étendus sur le ventre, avec les jarrets et les articulations coupés et un coup de sabre en travers sur les reins, qui leur avait tranché l’épine dorsale. Ces mutilations avaient été faites après coup. Mais la journée ne se passa pas sans que je visse l’atroce spectacle d’une exécution, et ce souvenir restera gravé dans ma mémoire. J’en vois encore les moindres détails. C’était un jeune Sofa de Mari, qu’on avait retiré vivant de dessous un tas de cadavres. Au lieu d’être rasé comme tous les musulmans, il portait les cheveux tressés en casque, comme ceux des femmes, et à la mode bambara ; on lui avait attaché les coudes derrière le dos de manière à lui disloquer en partie les épaules. Il était debout. Après qu’on l’eut dépouillé de tout vêtement, un Sofa, accroupi, se plaça derrière lui. Il regardait de tous côtés d’un air inquiet, quand Ali Talibé, en grand honneur à Ségou, et qui alors était bourreau en titre, homme athlétique, mais à la figure bestiale et à l’œil féroce[194], s’avança par derrière, et d’un seul coup de sabre lui fit voler la tête. Le corps tomba en avant ; deux longs jets de sang s’élancèrent du col ; quelques convulsions agitèrent encore ce qui avait été un homme, et pendant qu’Ali essuyait son sabre dans l’herbe avec un calme atroce, tout mouvement cessait.
Cependant je m’inquiétais de ne pas voir revenir mes hommes ; dans le village on se battait toujours, une case se défendait, et malgré le feu qu’on introduisait par les toitures, l’ennemi ne se rendait pas encore ; ce ne fut que lorsqu’ils furent attaqués par les flammes que les malheureux défenseurs essayèrent de fuir et tombèrent un à un en sortant de leurs cases, frappés par la mitraille des fusils.
Vers une heure, je vis Samba Yoro rentrer épuisé, portant deux fusils ; je devinai un malheur. Alioun, le plus brave peut-être de mes hommes, était tombé ; il avait une balle dans le crâne. Cependant il respirait encore, il fallait le secourir. Je dis à Samba Yoro de chercher ses compagnons, il ne tarda pas à les réunir dans le village ; Dethié avait reçu une brique sur la nuque, il avait été contusionné par l’explosion d’un baril de poudre, avait eu ses vêtements traversés par les balles, mais c’était tout ; les autres n’avaient que des balles mortes. Vers trois heures, on m’apporta Alioun sur une porte de case qui servait de brancard. Il avait repris connaissance, mais il souffrait beaucoup ; la balle était logée dans l’os du crâne au beau milieu de la tête, et tellement encastrée, que d’abord le docteur crut qu’elle n’avait fait que déchirer la peau.
Vers quatre heures, les Bambaras avaient tous succombé ou à peu près ; dans le village on ne tirait plus que de rares coups de fusils. Quelques ennemis étant encore cachés dans les cases, on n’osait y pénétrer à cause de l’obscurité qui y règne, et on attendait qu’ils s’échappassent. Ahmadou se porta sur la gauche, puis derrière le village, sur la colline où la veille encore campaient les Bambaras. Je lui fis demander s’il y passerait la nuit, afin d’y transporter mon pauvre blessé, et sur sa réponse affirmative, j’envoyai chercher celui-ci ; mais presque aussitôt on commença la fusillade sur les broussailles. Les Bambaras qui s’y trouvaient avaient essayé de fuir dans l’Est, mais ils avaient rencontré les Peuhls, qui les avaient rejetés sur le village. Ils ne cessèrent de tirer que vers la nuit, et le _tabala_ résonna constamment. Néanmoins on était harassé, on n’avait rien mangé depuis la veille, à l’exception de quelques gourous, ressource précieuse qu’on avait trouvée en abondance dans les cases du village. Malgré l’effet excitant de cette nourriture, chacun de ceux qui ne gardaient pas le village ou qui n’étaient pas au combat d’avant-garde dormaient d’un profond sommeil. A minuit on eut une alerte : deux Bambaras venaient d’être saisis ; ils poussaient des cris perçants. On crut un instant à une attaque du camp par les Bambaras ; une immense rumeur s’éleva au milieu des chevaux frissonnants. Quelques- uns s’échappèrent et leur galop à travers le camp ajouta à l’illusion. Surpris dans notre sommeil, la main sur nos armes, nous fûmes aussitôt debout, et mon premier soin fut de sauter près de mon cheval qui était tout sellé, afin de l’empêcher de s’échapper. Mais bientôt tout se calma, et la voix des griots s’éleva dans le calme de la nuit, criant de rester en repos. Dès lors le silence ne fut plus troublé que par quelques coups de fusil dans le village ou aux avant-postes, par le son redoublé du tabala ; et la fusillade des Bambaras se ralentit, indiquant l’épuisement de leur poudre.
Mon pauvre blessé allait mieux, nous conservions encore l’espoir de le sauver et j’achevai ma nuit sans me réveiller, malgré les impressions d’horreur dont j’avais fait provision pendant cette journée.
1er février 1865.
Le jour paraissait à peine que toute l’armée se transportait dans les broussailles pour en finir ; on y trouva les Bambaras sans défense et on en fit une horrible boucherie. Une bande de quatre-vingt-dix-sept, espérant peut-être dans la clémence des vainqueurs, posa les armes et sortit d’une broussaille en criant : Pardon ! (_Toubira !_)
Ils furent aussitôt conduits à Ahmadou, entre deux rangs pressés de Sofas. On les interrogea longuement. Ils dirent qu’ils avaient été envoyés de Sansandig ; d’autres avaient dit être venus de Boushé, de Sarrau et même de Ségou-Sikoro. Tous furent livrés au bourreau, et Ahmadou, supposant que ce spectacle pouvait m’intéresser, envoya un Talibé me prévenir afin que je pusse y assister ; mais je ne me sentais pas le cœur de supporter une pareille émotion. Les exécutions déjà trop nombreuses de la veille m’avaient agité et je me privai de ce spectacle ; seulement le soir, en voulant me rendre compte du nombre des morts, je passai près du champ des suppliciés ; on les avait conduits là, tous bien serrés par la foule et tenus simplement par des bras humains ; au milieu du cercle s’était placé le bourreau, qui avait commencé à abattre les têtes, au hasard, sans ordre, comme elles passaient à portée de son bras. Quelques-unes n’étaient même pas détachées du tronc, et, chose curieuse, elles avaient presque toutes le sourire aux lèvres. Les yeux qui n’étaient pas fermés avaient dans leur immobilité une expression indéfinissable qui me fit longtemps réfléchir. Faut-il donc croire qu’au seuil d’une autre vie, ces martyrs de la barbarie et de l’islamisme, qui se battaient sans savoir pourquoi, qui ont été massacrés si cruellement, ont eu une apparition, qu’une lueur immense s’est produite dans leur intelligence et qu’un horizon nouveau s’est étendu devant leurs yeux ?
Cette pensée m’obséda longtemps et je ne me détachai pas facilement de ce lieu d’horreur.
Au jour j’avais commencé avec le docteur une tournée de blessés ; déjà la veille il en avait opéré bon nombre ; malheureusement, manquant d’instruments et réduit aux ressources de sa trousse, il y en avait beaucoup pour lesquels il ne pouvait rien. Je l’aidais de mon mieux dans ces extractions de balles toujours si douloureuses pour le patient. J’eus là l’occasion de remarquer encore une fois combien le système nerveux des noirs est moins développé ou moins sensible que le nôtre ; c’est à cela qu’ils doivent de supporter facilement les opérations, de même qu’ils doivent au climat d’en guérir d’une façon merveilleuse et dans des cas désespérés.
Tout en secourant les blessés, nous visitâmes le village, opération non sans danger, car dans quelques rares maisons on tirait encore et on était exposé à recevoir une balle destinée à un Bambara fuyant. Mais depuis la veille trop de balles avaient sifflé à nos oreilles pour que cela nous arrêtât, et bien que leur musique m’ait toujours fait secouer la tête ou saluer, comme on dit vulgairement, elle ne m’a jamais empêché d’aller où j’avais l’intention de me rendre.
Il est impossible de décrire le spectacle que présentait Toghou. Dans les maisons, dans les rues, les cadavres étaient étendus dans toutes les positions. Dans le réduit où l’on s’était si longtemps défendu, chaque case était transformée en un charnier infect. Les toitures enflammées par le haut avaient brûlé des centaines de malheureux, dont les cris sourds avaient seuls révélé l’agonie. Dans quelques cases on s’était pendu de désespoir ; à une porte de la ville plus de cinq cents cadavres étaient couchés les uns sur les autres ; c’était la porte attaquée par les Talibés. Plus tard j’allai dans les broussailles ; on peut dire que tout le village et ses environs n’étaient qu’un champ de morts, et le lendemain, lorsque de dessous les décombres enflammés du village on eut tiré ces cadavres à demi brûlés et qu’on les eut portés dans la plaine, l’odeur infecte qui s’en exhalait empestait l’air à une longue distance. Certes, c’est rester au-dessous du vrai que de dire que deux mille cinq cents Bambaras avaient péri là, et plus tard, quand les Peuhls revinrent à cheval, leurs lances encore sanglantes témoignèrent des coups portés par eux aux fugitifs. Ahmadou envoya visiter le terrain de leurs exploits, et on m’affirma qu’ils en avaient tué beaucoup. En somme, d’une voix unanime on reconnaissait que depuis le commencement des guerres d’El Hadj, sauf à Oïtala, on n’avait pas vu pareil massacre. Quant aux pertes d’Ahmadou elles étaient presque insignifiantes : on ne comptait pas cent morts et deux cents blessés.
Il faut, du reste, avoir vu les fautes commises par les Bambaras pour comprendre cette disproportion de pertes. S’ils eussent attendu derrière leurs murs, le résultat eût été bien différent, et Ahmadou fût peut-être retourné à Ségou avec un échec de plus, car ce village était prodigieusement riche et pouvait soutenir un long siége. Il y avait de la poudre et du mil en quantités immenses, sans compter toutes les autres substances nutritives, telles que haricots, riz, etc.
Pendant toute la première nuit, on avait mangé dans le village les poules, les chèvres et les moutons, et quand on songe qu’une armée de plus de dix mille hommes avait vécu là-dessus, on ne s’étonnera pas que le lendemain je n’aie pu trouver un seul poulet. En revanche, tout le monde mâchait des gourous. Beaucoup avaient rempli leurs sacs de cauris, et le butin était tel, qu’on ne pouvait l’emporter.
Ahmadou entra dans le village vers dix heures, et vint s’installer dans la case du chef. Nous habitions en face de lui, et on disait qu’il allait passer là trois jours. Chacun appréciait à sa manière le résultat de la victoire ; l’opinion générale était que Mari était à tout jamais perdu et qu’il ne pourrait plus réunir d’armée. C’était aussi la nôtre, mais nous comptions sans les fautes d’Ahmadou. Si, profitant de sa victoire, il fût allé en ce moment avec une armée enthousiaste tomber sur Sansandig, il l’eût sans doute enlevé, et alors il était maître du pays ; mais dès le lendemain, cédant aux sollicitations de tous ses amis, avides de partager le butin, il rentrait à Ségou.
Ahmadou m’avait fait remercier de ce que j’avais fait pour sa cause et il s’était occupé de nous procurer de quoi manger, ce qui n’était pas facile dans un village pareil. Après nous avoir envoyé une jambe de bœuf, il donna sa canne à Souleyman pour qu’il parcourût le village et prît pour nous ce qu’il trouverait, sel ou autre chose. En somme, nous n’eûmes qu’à nous louer de lui, et, au moment du départ, il nous fournit une compagnie de Sofas pour porter mon pauvre Alioun, que je fis placer sur un lit (tara) du pays. Sans doute, tout cela ne se faisait pas facilement, mais cela se faisait, et c’était beaucoup. Le départ du village fut difficile. Chacun se chargeait de bagages ; quelques-uns avaient envoyé chercher des ânes pour porter le butin, et c’était un spectacle bien curieux que ces guerriers de la veille transformés en marchands de vieille ferraille. Tout leur était bon : ceux-ci portaient des calebasses de hautes formes, ceux-là des sacs de mil, des chandeliers du pays, tiges de fer munies d’une ou plusieurs coquilles, dans lesquelles on brûle une mèche de coton qui trempe dans l’huile d’arachides ou le beurre de Karité ; d’autres enlevaient une porte, des fusils, des lances, des haches ou des outils de forgeron et de tisserand. Les uns avaient du coton, d’autres du tabac ou des boules d’indigo ; et puis venaient la file ou plutôt les files de captifs. Dire ce qu’il y en avait, je ne le pus qu’à Ségou quand on fit le partage. Environ trois mille cinq cents femmes ou enfants étaient là, attachés par le cou, lourdement chargés, marchant sous les coups des Sofas. Quelques femmes, trop vieilles, tombaient sous leur fardeau, et refusant de marcher, furent assassinées. Un coup de fusil dans les reins et ce fut fini ; je fus contraint de voir cela et il me fallut rester calme et ne pas faire sauter la tête au misérable qui venait de commettre ce crime. Nos laptots et quelques Talibés même en étaient indignés, mais c’était l’exception, et la masse passait, et avec un geste de dédain ne trouvait que cette épitaphe : Keffir ! Et ceux qui commettaient ces atrocités, qu’on le sache bien, c’étaient eux-mêmes des Keffirs, des Bambaras, des esclaves de père en fils, d’anciens esclaves des Massassis du Kaarta ou des Courbaris de Ségou qui avaient eu leur sauvagerie et leur cruauté doublées d’une teinte d’islamisme tel qu’on le prêche en Afrique. Que ces quelques mots puissent servir à faire apprécier la situation intérieure de ces pays et soient utilisés par ces philanthropes qui veulent laisser la civilisation marcher d’elle-même et se refusent à l’imposer par la force ! Nous passâmes ce même jour devant Marcadougouba. Ahmadou refusa de s’y arrêter ; on entendait pleurer dans le village : c’étaient les mères et les veuves des Bambaras révoltés, car ce village avait, comme tous les autres, fourni ses contingents à Mari, et du moins les vainqueurs n’empêchaient pas, comme nous l’avons vu faire en Europe, les sœurs et les mères de pleurer leurs frères et leurs enfants. On continua la marche jusqu’à Bafoubougou, où l’on campa dans les broussailles. Mon premier soin fut de me baigner au fleuve ; puis après, il fallut préparer le souper, assez maigre d’ailleurs. Une poule tuée _in extremis_ trempa notre couscous, et telle était notre fatigue que le soir, Ahmadou nous ayant envoyé un superbe poisson, personne n’eut le courage de le faire cuire. Au milieu de ses épreuves, notre pauvre blessé allait mieux et nous avions bon espoir.
3 février 1865.
Le 3 février au jour, on se mit en route ; la marche était triomphale : à chaque village on faisait de la fantasia ; des députations venaient féliciter Ahmadou, et les griots s’égosillaient à chanter sa victoire. Tandis que les coups de fusil des villages répondaient en sourdine aux coups éclatants des fusils des Sofas qui, chantant et dansant, tourbillonnaient autour du roi ; tandis que les Talibés venaient à tour de rôle le saluer, Ahmadou, à cheval, son turban relevé sur la bouche, restait calme, et un pied passé par-dessus la selle, récitait son chapelet ; mais son œil brillait et la joie du triomphe illuminait ce qu’on voyait de sa figure.
Enfin, à Ségou-Sikoro, où nous arrivâmes vers dix heures, Oulibo sortit avec tous ceux qui étaient restés à la garde de la ville et vint au- devant d’Ahmadou. La ville était en délire : sur le toit des maisons, les esclaves chantaient, dansaient, battaient des mains, et c’est à peine si, au milieu de la joie générale, on faisait attention à celles qui pleuraient un frère ou un époux. La fusillade devenait de plus en plus vive et dangereuse, car les fusils chargés outre mesure rendaient le bruit du canon, mais éclataient et blessaient ceux qui les tiraient, ainsi que leurs voisins. Je me séparai de la foule, et, suivi de Boubakary Gnian qui était venu au-devant de moi, je tournai le village et rentrai par la porte de l’Ouest. Dans la rue, les femmes et même celles qui jusqu’alors nous avaient à peine regardés, nous donnaient la main par-dessus les murs de leurs maisons ; d’autres, des voisines, venaient nous saluer ; enfin, on peut dire que ce jour on n’aurait trouvé personne à Ségou qui ne nous fût sympathique, sauf peut-être Mohammed Bobo.
10 février 1865.
Ce ne fut que vers deux heures qu’Alioun arriva avec ses porteurs. Je le fis installer immédiatement. Avec les tentes, on lui fit une chambre sous le hangar ; le docteur le pansa, et ce ne fut qu’alors qu’on reconnut l’existence de la balle dans le crâne où elle s’était incrustée. — Le lendemain, elle fut extraite, mais, hélas ! notre pauvre compagnon ne devait pas aller loin ; le 10, après une mauvaise nuit, une hémorragie terrible se déclara, le cerveau s’embarrassa, peu à peu le froid gagna les extrémités ; à 11 heures, il était sans connaissance, et à 1 heure 3 minutes, la respiration sifflante, le hoquet disparurent, et le cœur cessa de battre. J’envoyai tout de suite prévenir Ahmadou. Il répondit qu’il prierait Dieu pour Alioun, qui était mort, comme un musulman doit mourir, en combattant pour Dieu ; et vers deux heures et demie, arrivèrent deux marabouts qui n’étaient rien moins que Tierno Alassane, chargé de laver le corps et de l’ensevelir, et Alpha Ahmadou, qui devait faire les prières. On traitait mon pauvre compagnon comme un chef ; il allait être conduit en terre par un général et un prince. Je donnai une belle pièce de coton blanc pour servir de suaire ; on enleva le corps et on le porta en plein air près de la petite mosquée d’Alpha Ahmadou. Il fut posé sur une claie au-dessus d’un grand trou, et pendant qu’on creusait une fosse très-étroite d’un mètre de profondeur, Tierno Alassane lava le corps avec ses adjoints. Puis, il l’enveloppa dans l’étoffe de manière à former une espèce de bonnet sur la tête. La prière alors commença : le vieil Alpha se mit devant, debout ; tous nos amis qui avaient suivi le corps se placèrent sur deux rangs derrière lui. Il récita les prières à haute voix, et je remarquai que, si on les accompagne de mouvements analogues à ceux du salam, il n’y a pas de génuflexions. Puis, une fois cela terminé, on descendit le corps dans la tombe, en le plaçant sur le flanc droit et la figure tournée vers l’Est ; ensuite, on remplit la fosse de terre qu’on pila fortement, et on mit des épines dessus. Pendant toute la cérémonie, je m’étais tenu un peu à l’écart ; je suivais des yeux la dépouille de mon pauvre compagnon, et c’est un devoir pour moi de rendre à sa mémoire un hommage mérité.
Alioun était doux, fidèle, dévoué, c’était un modèle sous tous les rapports ; musulman fervent, il avait apporté dans le combat où il avait succombé, un courage qui avait fait l’admiration de tous, et son souvenir restera parmi tous ceux qui l’ont connu comme celui d’un brave.
Une fois mon pauvre compagnon en terre, je rentrai à la case, où j’eus à acquitter les frais de son enterrement, qui, discutés par Samba N’diaye, furent ainsi réglés :
2000 cauris à Alpha Ahmadou pour les prières ;
3000[195] à Tierno Alassane et aux gens qui avaient lavé le corps ;
1500 à ceux qui avaient creusé la fosse.
Dès le 4 février, on avait commencé à compter le butin et à en faire le partage. Ahmadou fit durer ce partage, car il réclamait des captifs volés par les Sofas ; après les captifs, on partagea les chiffons, satalas et ustensiles qui avaient été rapportés. Pour moi, je fis remettre à Ahmadou les lances, fusils, haches pris par mes hommes aux Bambaras tombés sous leurs coups, et, de plus, deux captives ramassées par Dethié N’diaye. Ahmadou voulut nous en faire cadeau, mais je lui répondis que je ne pouvais autoriser mes hommes à vendre des captifs pour s’en partager la valeur. Il dit alors qu’il leur ferait un cadeau, et plus tard, les deux captives furent données à Samba N’diaye.
Dès que nous fûmes rentrés à Ségou, je m’inquiétai d’avoir des nouvelles de Nioro et de Bakary Guëye, et rien de bon n’apparut de ce côté. Une ou deux fois on nous dit qu’une caravane arrivait de Nioro, et nous espérions que Bakary serait avec elle ; mais au bout de quelques jours, la caravane devenait un conte, comme il s’en fait tant dans ce pays. Ce qu’il y avait de plus positif, c’est que les caravanes qui, de Yamina, allaient faire du commerce à Touba et à Kiba, étaient souvent attaquées par les rôdeurs bambaras, qui ne craignaient pas de s’avancer jusqu’auprès des villages d’Ahmadou.
Le vieil Abdoul, que nous allions voir de temps à autre, nous affirmait que Bakary était avec l’armée de Tierno Moussa, et que si ce dernier ne craignait qu’il fût pillé, nous l’eussions vu arriver depuis longtemps ; mais toutes ces paroles ne l’amenaient pas, et nous connaissions maintenant assez le vieux Tierno pour savoir ce que valaient ses assurances. Pendant de longs mois, nous attendîmes en vain, toujours bercés d’espérances qui s’évanouirent peu à peu jusqu’au jour de la délivrance.
[Décoration]
[Note 193 : Prière musulmane : « Dieu est grand ; Mahomet est son prophète. » Je l’écris comme on prononce à Ségou.]
[Note 194 : Il est assez intéressant d’étudier la mobilité de la physionomie des noirs. Cet Ali, qui, dans ce moment, m’avait paru avoir le regard féroce, était habituellement l’homme le plus calme de Ségou, et son regard voilé avait une douceur incroyable.
Il en était de même d’Ahmadou, qui, dans certains moments, avait une grande douceur, dans d’autres, une grande dureté de physionomie.]
[Note 195 : On donne généralement un bœuf, qui vaut au moins 5 à 6000 cauris.]
CHAPITRE XXX.
Difficulté d’obtenir une audience pendant le partage du butin. — Le fils de Maoundé est mort. — Ce qu’il était. — Désertion de Soulé Kandi. — Le docteur est malade de la fièvre. — Nouvelles de Bakary Guëye et du Bakhounou. — Fausse alerte. — Je suis pris d’hépatite. — J’entre en relations avec Sidy Abdallah. — Pluie vers la fin de février. — Massiré apporte des certitudes fâcheuses sur l’état de la route de Nioro. — Fête du Cauri. — Je n’ai plus de quoi faire aucun présent à Ahmadou. — Samba Yoro pris d’hémoptysie. — J’obtiens une audience d’Ahmadou et je demande à partir. — Promesse d’expédier un courrier. — Diverses nouvelles. — On prépare une expédition. — J’apprends la mort de Cheick Sidy Ahmed Beckay de Tombouctou.
13 février 1865.
Mon pauvre Alioun était mort et une tristesse immense s’était emparée de moi. Je sollicitai une entrevue d’Ahmadou ; mais, occupé du partage des dépouilles des Bambaras, il refusa en m’ajournant.
Ce partage n’en finissait jamais, parce que chacun cachait les captifs qu’il avait ramassés et n’en livrait qu’une partie. Alors Ahmadou se fâchait, faisait appeler les Sofas chefs et leur ordonnait de livrer, qui 8 captifs, qui 10, qui 40, en proportion de ce qu’il supposait qu’on avait volé. Mais les captifs n’avaient garde d’obéir et opposaient un _non possumus_, qui est la grande force des noirs, comme de bien des blancs, force d’inertie qui paralyse tout.
Pendant ce temps, nous recevions des détails sur Mari. On l’avait d’abord dit réfugié à Sansandig, mais ce bruit fut bientôt démenti ; il avait fui dans le Kaminian Dougou, en faisant un grand détour, et il avait donné pour motif de sa défaite la stupidité de ses hommes qui n’avaient pas voulu se battre et avaient jeté des briques aux Talibés au lieu de leur envoyer des coups de fusil.
La vérité est qu’on n’avait jeté des briques que lorsqu’on avait manqué de poudre et de flèches, car les Bambaras se servent encore de l’arc et des flèches, qui ne sont pas empoisonnées, bien qu’on l’ait souvent prétendu.
A ce combat, un déserteur des rangs d’Ahmadou avait succombé. C’était le fils de Maoundé, le chef des Kagoros du Bakhounou.
Lorsque El Hadj s’empara du Bakhounou à son premier séjour dans le Kaarta, Maoundé s’étant rendu, il l’emmena avec lui en quelque sorte comme otage, et Maoundé le suivit au siége de Médine, à Koundian et dans le Fouta ; puis, de retour à Nioro, El Hadj, pensant que désormais ce chef lui serait dévoué, le replaça comme chef dans le Bakhounou et emmena à sa place son frère, chef de Bagoyna, et père de ce Daouda Gagny que je retrouve à Ségou, venant solliciter des secours et retenu comme moi. Le fils de ce Maoundé était dans la caravane avec laquelle j’étais arrivé au Niger, et là, il lui avait pris fantaisie de venir saluer Ahmadou, qui, suivant son habitude actuelle, l’avait prié de lui tenir compagnie. Maoundé fils, pris dans son piége, sollicita souvent de retourner dans ses foyers ; mais n’ayant pu l’obtenir et apprenant que son père s’était révolté depuis peu dans le Bakhounou, il avait déserté et était allé se joindre à Mari au moment où on avait appris qu’il était à Toghou. Son corps avait été reconnu parmi les morts.
Il avait été décapité par Mari, qui, en entrant à Toghou, y avait trouvé l’Almami de Boushé et quelques Talibés et les avait fait tuer tout de suite ; puis, Maoundé étant arrivé, il l’avait accusé d’être un espion, et sans plus informer, il l’avait fait tuer.
Du reste, ce Maoundé n’était pas le seul déserteur ; quelque temps auparavant, un griot nommé Soulé Kandi, un des plus riches de Ségou, et en quelque sorte un des plus choyés d’Ahmadou, avait disparu ; on le savait aussi chez Mari ou à Sansandig. Ce Soulé Kandi, bien qu’homme libre, s’était fait griot et sofa d’Ahmadou ; il couchait toutes les nuits devant la porte de son maître. Le motif de sa désertion était un mystère sur lequel on donnait beaucoup d’explications et entre autres celle-ci : on prétendait qu’il avait eu des relations avec une femme de l’intérieur de la maison d’Ahmadou, et qu’elle était enceinte ; qu’il s’était effrayé de la colère d’Ahmadou, et s’était sauvé.
D’autres disaient qu’il avait trahi en secret Ahmadou, et que celui-ci furieux avait fait venir deux sofas, avait fait creuser une fosse dans sa cour intérieure en leur défendant de le dire ; que Soulé Kandi l’ayant su, avait pensé que c’était pour lui, s’était sauvé, et qu’en l’apprenant, Ahmadou avait fait couper le cou aux deux sofas qui avaient dû, l’un ou l’autre, commettre une indiscrétion.
Ces bruits circulèrent en ville, mais rien ne fut démontré.
En attendant, soit contre coup de toutes nos émotions, soit fatigue extraordinaire causée tant par l’expédition que par les soins qu’il donnait aux blessés, le docteur était tombé malade ; il avait une fièvre lente, et les chaleurs qui arrivaient à grands pas nous fatiguaient beaucoup.
15 février 1865.
Le 15 février, un homme arriva de Bagoyna avec toute sa famille ; il venait s’établir à Ségou. Il confirmait de la plus triste façon le bruit de la révolte de Bakhounou, entre Bagoyna et Nioro. On y était menacé par les Maures Askeurs et Oulad el Rhouizi, auxquels s’était allié Amady Sambouné, chef des Peulhs à Hofara. De Bagoyna jusqu’à Yamina, cet homme avait été réduit à passer par les broussailles, presque tout le pays étant révolté ; il disait que nos envoyés étaient toujours à Nioro. Ces nouvelles si tristes pour nous étaient accompagnées d’espérances. Ainsi, on disait qu’Amady Sambouné voulait se soumettre, qu’il ne s’était révolté que par crainte des pillages des Maures, contre lesquels il n’était pas assez fort, ses villages n’étant que des goupouillis et sa fortune étant en troupeaux, mais qu’il voulait payer le tribut à Ahmadou, etc., etc. Tout cela était fait pour entretenir la confiance du public ; mais le fait certain c’était qu’Amady Sambouné, qui était fils d’une Mauresque et d’un Peuhl et n’avait jamais caché ses sympathies pour les Maures, venait enfin de jeter le masque.
Quelques jours après, nous avions une alerte à Ségou : on prétendait qu’une armée attaquerait Bamabougou. Cette nouvelle était invraisemblable, et en effet elle fut démentie le lendemain ; c’étaient, au contraire, les gens de Velentiguila qui, voyant quelques chevaux de Talibés paître sur les bords du fleuve, avaient cru à la présence d’une armée d’Ahmadou et avaient battu le tabala. De là venait l’émotion qui s’était produite.
A ce moment, Quintin allait mieux et moi plus mal : j’étais repris par les douleurs hépatiques et mon état se compliquait d’un rhumatisme du genou qui me faisait horriblement souffrir ; je commençais à me décourager.
Cette expédition si meurtrière n’amenait pas la soumission du pays comme je l’avais espéré, et on commençait à parler d’une autre expédition qui devait avoir lieu après le Cauri.
22 février 1865.
Comme pour confirmer ce bruit, Ahmadou faisait des dons à l’armée : le 22 février, il donnait aux Talibés 200 bœufs et 1 million de cauris. Quelque temps après, il en donnait autant aux Sofas.
Ce fut à cette époque que j’entrai en relations avec Sidy Abdallah. J’allai lui faire une visite pour avoir quelques nouvelles que devaient apporter des Maures venus de Tichit ; mais je ne pus rien savoir. Ils étaient venus avec leurs chameaux à travers les broussailles et sans passer à Nioro. Sidy Abdallah me reçut très-bien, et dès cette époque, nos relations devinrent de plus en plus amicales. De temps à autre, il me donnait des dattes qu’il recevait de Tichit, et quelquefois des gourous, et moi je lui donnais pour ses femmes de l’ambre, du corail ou de la cornaline, parfois un peu d’argent. Je le reconnaissais d’ailleurs comme un des hommes les plus intelligents du pays ; je savais qu’il avait un grand empire sur Ahmadou, par cela même qu’il affectait de n’en pas avoir : il était donc de bonne politique de bien vivre avec lui.
A mon grand chagrin, on commença alors à diminuer le lait qu’on devait nous fournir journellement, et malgré mes réclamations et les ordres qu’elles provoquèrent de la part d’Ahmadou, le lait n’augmenta plus ; je me vis contraint d’en acheter très-souvent, car c’était la meilleure partie de notre nourriture, et cela vint ajouter à la gêne que j’éprouvais.
La fin de février fut remarquable par une grande pluie, qui rafraîchit le temps, au point de nécessiter de notre part l’emploi de vêtements de drap ; l’année précédente, à Banamba, à la même époque, nous avions eu une petite pluie, mais ici c’étaient de belles et bonnes averses.
L’effet le plus désagréable de ces pluies anormales était sans contredit de faire fuir les vendeurs du marché, qui devenait désert et sur lequel nous ne pouvions rien trouver à acheter. Les bouchers n’avaient pas tué, les Somonos n’avaient pas pêché, et sans un mouton qu’Ahmadou nous avait donné quelques jours auparavant, nous eussions été condamnés à jeûner ou à peu près.
26 février 1865.
Le 26 février 1865, Massiré, qui était allé vendre diverses marchandises sur les marchés des environs de Yamina, revint. Il nous apportait de fâcheuses certitudes sur l’état politique du pays. Outre que personne ne venait de Nioro et que la route était coupée ; aux environs de Yamina, les Bambaras, par leurs razzias, ne justifiaient que trop la garnison qu’Ahmadou maintenait dans cette ville. Massiré, pour sa part, l’avait échappé belle quelques jours auparavant, en venant de Kiba à Yamina avec une quarantaine de Diulas, leurs captifs et leurs ânes chargés de pagnes et autres marchandises ; ils avaient été attaqués par des Bambaras et des Maures entre Kiba et Kéréwané, et bien qu’armés de fusils, ils n’avaient pas tenté de résistance. Les Maures en avaient tué quatre, en avaient pris plusieurs, ainsi que la plupart des femmes, les armes et les bagages, et Massiré, lourdement chargé de peaux de bouc et de cauris, n’avait dû d’échapper qu’à la rapidité de sa course. On supposait que ces Maures, qui avaient déjà commis d’autres pillages dans les environs, étaient des Tchappatos[196] de Goumbou (Bakhounou).
La pluie dura jusqu’au 28 février, jour de la fête du Cauri. Je profitai de cette occasion solennelle pour envoyer saluer Ahmadou, mais je n’avais plus de quoi lui faire un cadeau. La fête fut une répétition de celle de l’année précédente, à l’exception des costumes de la garde d’Ahmadou, qui n’étaient pas bariolés, sans doute à cause du mauvais temps de la veille, qui n’avait pas laissé le temps de sortir les défroques des magasins.
Les princes étaient habillés. Ahmadou avait un manteau de drap blanc brodé de soie bleue et jaune, Aguibou, un manteau de velours jaune safran, et les autres à l’avenant.
Je ne restai à la fête que jusqu’au moment du palabre, et alors je rentrai en ville, non sans difficulté, car Ahmadou avait donné l’ordre de ne laisser entrer personne, afin d’empêcher qu’on ne le quittât après le salam. Mais on finit par comprendre que cet ordre ne me concernait pas et j’obtins de passer. Pendant ce temps, Ahmadou réclamait les Kouloulous et disait qu’il voulait réunir une armée ; que toutefois il ne le ferait que quand on aurait rendu tout ce qu’on avait volé, et que, par conséquent, si on ne remettait pas les Kouloulous, c’est qu’on voudrait l’empêcher de former une armée et qu’il saurait alors qu’on avait peur d’aller se battre. Puis après, passant à un autre ordre d’idées, il dit qu’il ne fallait pas faire de coupure à la figure des enfants qui naissaient, comme le faisaient les Keffirs, qu’il ne convenait pas que les femmes se fissent des coiffures hautes avec des chiffons à l’intérieur[197], qu’on ne devait pas laisser les femmes mariées aller dans la rue ni au marché, et enfin que les Talibés devaient venir faire le salam à la mosquée au lieu de le faire chez eux, qu’on abandonnait la mosquée et que ce n’était pas bien.
Comme on le voit, c’était, à peu de variantes près, le palabre de l’année précédente ; mais un fait qui m’avait bien fait rire s’était produit au début. Ahmadou, voulant faire dégager la place du palabre pour les Talibés, avait dit de faire écarter les Bambaras, et ceux-ci se prenant de peur et croyant peut-être qu’on allait les fusiller, s’étaient sauvés de toute la vitesse de leurs jambes dans le village des Somonos.
Le soir, Samba Yoro fut pris d’hémoptysie. Il vomissait du sang. Heureusement le docteur avait du perchlorure de fer et il parvint à arrêter le mal assez rapidement.
Mars 1865.
Le 1er mars, nos laptots allèrent souhaiter la fête à Ahmadou, qui les reçut bien, leur donna 20000 cauris, et, sur ma demande, me fixa une audience pour le vendredi 3 mars. Mais quand je m’y présentai, Ahmadou trouvait, avec juste raison d’ailleurs, que le temps était froid, et il ne voulut pas sortir de sa case. Plus tard, il vint sous les arbres de la porte de son père, mais je ne pouvais lui dire là ce que j’avais à lui demander. Je lui fis rappeler mon audience ; il me remit au lendemain matin, puis le lendemain matin je fus renvoyé à l’après-midi.
Enfin, le 4, je fus reçu, et après qu’il eut réglé une affaire de Bambaras, j’échangeai les politesses et lui exposai que depuis deux mois et demi les courriers étaient à Nioro, que j’étais malade et que je pouvais tomber d’un jour à l’autre pour ne plus me relever ; que lorsque j’avais accepté d’attendre le retour de Bakary, j’avais entendu que la route était libre et qu’ils reviendraient sans difficulté ; que si je venais à mourir, on dirait que c’était sa faute et que je demandais à partir.
J’insistai longuement, lui disant que, dans l’état du pays, je ne pouvais partir sans son secours et son consentement, et qu’en me retenant il prenait une grande responsabilité.
Ahmadou répondit qu’un homme était venu de Nioro, le mois précédent, et qu’il ne croyait pas que Bakary y fût ; qu’il ne pouvait m’autoriser à partir, mais que nous pouvions envoyer un autre courrier.
Je répondis que j’étais sûr que mes envoyés se trouvaient là ; et comme avec la même vivacité que moi, il me dit qu’il était sûr du contraire, je lui répétai ce que je tenais de Daouda Gagny.
« Quant à cela, dit Ahmadou, tu as peut-être raison. J’ai reçu une lettre de Nioro, de Mustaf[198] ; il me dit que trois blancs sont là, envoyés par le gouverneur, qui leur a ordonné de ne pas partir avant de m’avoir vu ; que ces blancs portent deux fusils magnifiques, deux burnous, deux bonnets et un sabre ; que ces objets sont tellement beaux, qu’on n’a jamais vu les pareils dans le pays ; que Mustaf demande s’il faut envoyer ces hommes à Ségou et que lui n’a pas encore répondu. Mais, ajouta-t-il, ce ne sont pas tes envoyés, mais des blancs, et tant que la réponse du gouverneur à la lettre que je lui ai écrite ne sera pas venue, il ne peut être question de partir. »
Je discutai longtemps ; Ahmadou, comme d’habitude, ne cédait rien, et j’en vins à lui demander de faire partir Seïdou pour aller chercher ces envoyés, promettant qu’alors j’attendrais son retour.
Il accorda, mais sans fixer l’époque du départ, sous prétexte de chercher un guide.
Malgré ces assurances, une fois rentrés chez nous, nous finîmes par nous convaincre que c’était bien Bakary qui était arrivé, accompagné de deux laptots supplémentaires que j’avais demandés dans ma lettre au gouverneur. C’était, du reste, l’avis général, et considérant que les noirs écrivent, avec des caractères arabes, des lettres où sont mêlés le plus souvent des mots arabes avec des mots peuhls ou soninkés et bambaras, je pensai qu’on pouvait avoir commis un contre-sens en lisant la lettre de Mustaf.
Cependant, puisque Ahmadou ne voulait pas nous lâcher, il fallait essayer de faire partir notre courrier Seïdou, et j’écrivis différentes lettres ; puis le 6 mars, je fis demander à Ahmadou si son intention était de faire venir tout de suite les envoyés qui étaient à Nioro, parce que, si la route était trop mauvaise, ils pourraient laisser leurs bagages et marchandises à Mustaf, et que, en définitive, je croyais bien que ce devaient être mes hommes.
Ahmadou me fit répondre de ne pas me presser ; que l’homme qui devait accompagner Seïdou n’était pas prêt, ayant quelques affaires à régler, et que, quant aux cadeaux, il verrait cela au moment du départ. Et il dit cette fois qu’il était sûr qu’il y avait deux blancs et trois laptots ; que ces blancs n’étaient pas, du reste, des blancs comme nous, mais de race mélangée.
Ceci me donna à réfléchir ; je me pris à penser que, poursuivant ses idées d’extension vers le Niger par le moyen de consulats, le gouverneur avait peut-être envoyé deux mulâtres pour continuer ma mission tout en faisant du commerce ; et, de fait, c’eût été une excellente idée si le pays eût été plus tranquille. Mais nous étions dans l’erreur, et nous n’eûmes que bien longtemps après la clef de cette énigme. Aujourd’hui encore je me demande si, dans tout ceci, Ahmadou a été bien sincère, s’il a eu l’intention de faire partir mon courrier. Ce qu’il y a de sûr, c’est que ce courrier, comme on le verra, remis de semaine en semaine, de mois en mois, resta à Ségou.
Pendant quelques jours, diverses nouvelles des plus contradictoires circulèrent sur les affaires du Macina, où l’on disait que Tidiani avait pris Kaka, que Balobo était en fuite et El Hadj à Jenné.
Le jour même où l’on m’annonçait cette nouvelle, des hommes du Baninko venaient faire leur soumission. Ahmadou les recevait très-bien, et après avoir fait écrire sur un _aloa_[199] une formule de serment terrible, il la fit laver avec de l’eau qu’il fit boire aux Bambaras, en leur disant que, s’ils manquaient à leur serment, cette eau les ferait mourir. Cela était-il de la vraie religion musulmane ou du fétichisme ?
Les jours suivants, on annonçait que les Peuhls de Ségou avaient fait des razzias de certaine importance, et que les Bambaras ayant voulu, à leur tour, venir les attaquer, s’étaient fait chasser avec des pertes considérables.
Le fait était vrai, car on rapportait les fusils pris à l’ennemi.
10 mars 1865.
Le 10 mars, Sidy Abdallah me confiait, sous le sceau du secret, que Seïdou allait enfin partir, mais dans quinze jours seulement, avec des Maures de Tichit, qui étaient à Yamina. Cette bonne nouvelle était malheureusement inexacte, comme on va le voir, et cela ne prouvera nullement que Sidy Abdallah ait voulu me tromper ; car j’ai tout lieu de croire qu’Ahmadou changeait souvent d’avis, et il peut très-bien se faire qu’après avoir adopté cette idée, il n’ait plus voulu la mettre à exécution, comme cela arrivait en mainte occasion, au dire de tous ses conseillers, qui prétendaient que Bobo seul lui faisait faire ses volontés.
En attendant, nous apprenions que les Djawaras, casernés à Kenenkou (haut Niger), avaient été attaqués par les Bambaras. Ils les avaient chassés, disait-on, et on rapportait des fusils. Mais, peu après, le 17 mars, Ahmadou ordonnait à l’armée de se préparer à partir avec lui, et recommandait de faire du couscous pour la route, de préparer des sandales et des peaux de bouc pour l’eau.
Pour achever de brouiller toutes nos idées sur l’état du pays, on annonçait qu’Amady Sambouné, qu’on avait dit révolté, arrivait à Ségou se joindre à Ahmadou avec toutes ses bandes, et quelque improbable que fût ce fait, il prenait du crédit.
Presque à la même époque, on nous apprenait une nouvelle qui ne fut pas, comme la précédente, démentie après peu de jours, mais qui se trouva confirmée par tous les récits : c’était la mort de Sidy Ahmed Beckay, mort à Tenenkou (Macina), pendant la lune précédente.
Il paraît que la guerre, qui ne cessait pas dans le Macina, l’avait appelé à cet endroit et qu’il y était mort six jours après son arrivée. A ce sujet, on forgeait des nouvelles du Macina, où, comme toujours, El Hadj se reposait et Tidiani marchait de victoires en victoires.
Cette mort m’attrista. Sidy Ahmed Beckay avait été le protecteur, l’ami du docteur Barth ; c’était un homme éclairé et bon. Ces gens-là sont malheureusement rares en Afrique, surtout chez les Maures, et leur mort est un deuil pour ceux qui désirent de tous leurs vœux la civilisation de l’Afrique et voudraient y travailler de tout leur pouvoir.
[Décoration]
[Note 196 : Maures mélangés de sang nègre.]
[Note 197 : Pour soutenir le casque de cheveux.]
[Note 198 : Mustaf, esclave d’El Hadj, gouverneur de Nioro.]
[Note 199 : Aloa, planchette qui sert à écrire les prières arabes et tient lieu, pour les Talibés à l’école, de cahier d’écriture et de lecture.]
CHAPITRE XXXI.
Lenteurs des préparatifs de l’armée. — Je me décide à partir. — Ahmadou sort. — Séjour à Ségou Koro. — Dispute de Talibés et de Sofas. — Influence de Tierno Abdoul Kadi qui apaise la querelle. — Départ définitif. — Une soupe de poulet mort. — Aspect de Fogni. — Kamini. — Les Karités ou Sché. — Les Khads. — Nombreux gibier. — Chasse à courre à la gazelle, à la pintade et à la perdrix. — Nous allons au secours de Kenenkou. — Dispute de Billo, chef du tabala, avec un Talibé. — 25 chevaux en éclaireurs. — J’arrive à Kenenkou. — L’almami. — Départ pour Dina. — Assaut. — Je monte à l’assaut. — Belle conduite de Dethié. — Panique. — Deuxième assaut. — Deuxième panique. — Je reçois une balle morte. — Troisième retraite. — On cerne le village. — Fuite du village. — Nombreux prisonniers. — Exécutions nombreuses. — Conduite héroïque et cruelle d’un Kagoro. — Ahmadou me fait supplier de ne plus m’exposer.
20 mars 1865.
Cependant, comme Ahmadou se préparait à partir avec l’armée, je lui fis demander à partir aussi. J’avais tiré un trop grand parti de ma première expédition, au point de vue de la popularité, pour n’en pas faire une seconde. C’était d’ailleurs un moyen unique de voir le pays. Personne ne savait encore de quel côté irait l’armée. Tambo et Amady Boubakar disaient que c’était du côté de Nioro, pour dégager cette route ; d’autres, que c’était du côté du Baninko, à la poursuite de Mari qui rentrait à Touna.
Je fis dire à Ahmadou que je désirais l’accompagner. Il refusa d’abord, disant qu’Alioun avait été tué, que c’était trop déjà ; mais il finit, sur mon insistance, par consentir, et même si facilement qu’il était clair qu’il n’avait refusé que pour la forme. Il me fit dire de préparer beaucoup de couscous, et je me décidai, prévoyant de longues marches, à emmener une mule chargée de divers bagages.
Quant au départ de Seïdou, on n’en parlait plus, et à mes demandes Ahmadou ne répondait pas.
21 mars 1865.
Le 21 mars, tout le monde se préparait à partir. On ne devait laisser à Ségou qu’un homme sur cinq dans chaque compagnie. Pendant que cela occasionnait bien des disputes de la part de gens qui, étant désignés, ne se souciaient pas de partir, le docteur et moi nous raccommodions nos guêtres, nous recousions nos seuls souliers européens, gardés pour les grandes occasions, car depuis longtemps, dans la ville, nous portions les pantoufles du pays.
Je fis offrir à Ahmadou de lui prêter une mule et deux cantines pour ses bagages. Samba N’diaye m’avait demandé de faire cette démarche, mais Ahmadou, en remerciant, refusa ; je lui faisais aussi demander des gourous pour la route ; à ce moment ils étaient hors de prix à Ségou, Ahmadou lui-même n’en avait pas assez et faisait acheter tout ce qu’on en trouvait à des prix exorbitants ; à la place, il m’envoya un pain de sucre.
24 mars 1865.
Les divers corps se préparaient lentement ; les Bambaras surtout. Ahmadou, le 24, leur déclara qu’il saurait se passer d’eux, mais qu’il les retrouverait. Ils demandèrent quelques jours, et d’après cela nous pensions que le départ n’était pas très-proche, quand le samedi, 25 mars, à deux heures et demie, le tabala battit à la mosquée. Je hâtai mes préparatifs, tout en envoyant chercher un cheval pour le docteur. Ahmadou était déjà sorti. Samba N’diaye monta sur son cheval sellé pour moi, et fort mal à son aise sur ma selle et dans mes longs étriers, il courut demander le cheval du docteur. Ahmadou fit démonter un Sofa et envoya un petit cheval maigre, en disant qu’à Ségou Koro, où il allait camper, il en fournirait un autre.
Nous ne fûmes prêts à partir qu’à cinq heures et demie. La mule était très-chargée, nous marchions lentement. A Ségou Koro je rejoignis Tambo, qui m’avait demandé de lui porter son couscous et de faire cause commune pendant cette expédition ; il avait un contingent de huit hommes, au nombre desquels étaient Massiré et quelques autres Diulas, emmenés bien à contre-cœur par Ahmadou. Massiré avait si peu envie de se battre, qu’il s’établit d’avance gardien de la mule pendant les affaires qu’on pourrait avoir. Ces Soninkés étaient bien les plus grands paresseux que j’aie jamais vus, et il fallut toute l’amitié que m’inspirait Tambo pour que, vingt fois dans l’expédition, je ne me séparasse pas d’eux. Une fois campés, ils ne remuaient plus, laissant à mes hommes et aux esclaves de Tambo le soin de faire la cuisine, d’aller chercher de l’eau, du bois, de la paille, etc., etc. Tambo lui-même ne parvenait pas à les faire bouger, et j’obtenais quelquefois plus par l’ascendant que j’avais sur tous ; mais, en somme, à part Tambo et ses captifs, qui se débrouillaient bien, et au jeune neveu de Samba N’diaye nommé Mahmodou, les autres ne me servaient à rien, bien au contraire.
A notre arrivée à Ségou Koro, la nuit était close, et comme personne n’avait préparé nos logements, nous fûmes trop heureux de trouver un arbre inoccupé ; c’était un beau fromager, situé au centre de ce qui avait été un enclos et qui aujourd’hui renfermait à peine quelques misérables cases en paille. Des pilons à couscous, plantés en terre, nous servirent jusqu’au lendemain à attacher nos chevaux, qui se détachèrent plus d’une fois et hennirent toute la nuit, en raison du va- et-vient dont ce camp de nuit fut le théâtre. Aussi, nous ne pûmes dormir un seul instant ; de nombreux ânes, qui suivaient l’expédition comme porteurs de bagages, ou même comme monture, vinrent ajouter leur musique à celle des chevaux, et quand le jour arriva, j’étais déjà fatigué.
Mon premier soin fut de faire l’inventaire des vivres que chacun portait et d’en prendre l’administration ; car si j’eusse laissé faire, avec l’insouciance des noirs on aurait tout mangé en deux jours, et après, dans les marches, on eût crié et souffert. Cela ne se fit pas sans soulever quelques orages. Le jeune Mahmodou, bien que Samba N’diaye m’eût remis toute autorité sur lui, ne se pliait pas facilement : il avait le caractère très-indépendant et il me fallut avoir quelquefois recours à Tambo, qui avait sur lui une double autorité comme parent et comme sauveur à l’affaire de Toghou. C’était, du reste, un bon enfant, qui avait assez de cœur, et en le prenant par les sentiments, on pouvait en tirer beaucoup.
Le 27 mars il n’était pas encore question de départ. C’est à peine si l’armée se rassemblait. Sur la route de Ségou à Ségou Koro, c’était un va-et-vient continuel ; les captives et même les femmes venaient apporter à manger à leurs maîtres ou à leurs maris. Nous ne trouvions rien à acheter, et j’allais partir pour Ségou, à cheval, suivi de Boubakar sur la mule, quand Ahmadou nous envoya une jambe de bœuf, je ne parle pas d’un panier d’œufs sur lequel (il y en avait 100 au moins) nous n’en pûmes trouver une douzaine de bons. C’était déjà quelque chose ; mais afin de m’assurer des ressources pour quelques jours, je partis pour Ségou et j’y arrivais au moment où Bara, que sur sa demande j’avais laissé à la garde de la case, partait avec Marianne, la cuisinière des laptots, pour leur porter un couscous. — Je laissai Marianne continuer sa route et je remmenai Bara que j’envoyai m’acheter des poules, des oignons, du laloo pour le couscous ; puis je réparai quelques oublis : je laissai des cauris pour acheter de la paille pour les ânes, je pris un sac de mil, et, après m’être baigné, je retournai au campement, où je rentrai vers trois heures, ayant un bien beau coup de soleil sur les mains et le bas de la figure, qui du jaune étaient passés au rouge brique. Le soir, Ahmadou m’envoya trois poules et je dirais que tout allait bien, sauf le docteur qui s’était trouvé indisposé.
Quant au but de l’expédition, rien ne transpirait ; on savait seulement qu’Ahmadou avait emmené tous les forgerons, ce qui fortifiait tout le monde dans l’opinion qu’on irait très-loin.
28 mars 1865.
Le 28 mars, le docteur n’allant pas mieux, se décida à se purger. Rien n’annonçait encore le départ. Ahmadou avait renvoyé les contingents de Bamabougou et de Koghé qui n’avaient pas le chiffre voulu et étaient composés seulement de jeunes gens. — Cependant le soir les griots parcouraient le camp en criant à tue-tête : _Hé Conou ouatambo dali diango Khoy !_ ce qui veut littéralement dire : _Eh ! l’armée, que personne ne sorte demain surtout !_ et le 29, le tamtam de guerre résonna. Ahmadou fit le palabre ordinaire, le même qu’il avait fait à Toghou (c’est-à-dire lecture des guerres de Mahomet), suivi de la demande de restituer les Kouloulous volés dans les dernières expéditions. La restitution la plus importante fut une somme de 30000 cauris pris par un Talibé à Toghou et 200 boules d’ambre prises par un Poul.
Nous pensions qu’on allait enfin se mettre en route, mais le lendemain on se remit à compter les compagnies, et les griots le soir dirent de faire chercher les retardataires. Sur ces entrefaites, il s’éleva entre Ahmadou et les Talibés une querelle qui retarda encore le départ.
30 mars 1865.
Le 30 mars, plusieurs Talibés de haut parage, tels que Saada Bané, Amadi Boubakar et quelques autres Torodos des premières familles du Fouta, voulurent entrer chez Ahmadou ; et les Sofas de garde à la porte ayant voulu s’y opposer, ils voulurent forcer la consigne. Les Sofas de garde appelèrent les autres, qui vinrent à leur secours, et une bataille à coups de poings, qui allait devenir sanglante, s’engageait, quand Ahmadou vint en personne et ordonna aux Talibés de sortir de chez lui. Ceux-ci sortirent furieux et humiliés de voir qu’on leur donnât tort et d’avoir eu le dessous avec les Sofas qui, je dois le dire, les traitent parfois assez insolemment, imitant en cela les domestiques de bien des maisons européennes. Le soir ces Talibés allèrent trouver Ahmadou pour s’excuser, mais en faisant des conditions que celui-ci ne voulut pas même écouter. Aussi le lendemain, les choses s’aggravaient. Les cinq chefs mécontents ralliaient à eux de nombreux partisans mécontents depuis longtemps. Ahmadou ayant voulu faire un palabre, ne put obtenir d’eux aucune réponse, même en les interpellant directement. A ses questions, ils baissaient la tête et murmuraient des prières en défilant leur chapelet, opposant à la volonté de leur chef la force d’inertie dont il donne si souvent l’exemple.
Or, il s’agissait d’une chose capitale, c’était d’obtenir des Talibés la parole de descendre de cheval pour aller à l’assaut du village.
2 avril 1865.
Cette querelle dura jusqu’au 2 avril dans l’après-midi et ne fut apaisée que par l’intermédiaire de Tierno Abdoul Kadi[200] devenu chef de la justice.
Ce même jour je reconduisais à Ségou Samba Yoro qui était pris de dyssenterie. Le lendemain on distribua la poudre aux Talibés. On désigna dans chaque compagnie une avant-garde, hommes de bonne volonté destinés à monter des premiers à l’assaut, et le soir, à quatre heures et demie, on se mettait en marche avec une vitesse d’environ 5400 mètres à l’heure. On se dirigea d’abord un instant au Sud, puis on tourna progressivement vers l’Ouest, de manière à revenir vers le fleuve. A huit heures et demie, on campa sur le bord d’un grand marigot, près d’un village appelé Ourotigui Toma[201], qui est voisin de Boumoundo.
Il faisait nuit, et depuis le matin nous étions à jeun ; il fallut d’abord nous rallier, chose plus difficile à faire qu’on ne pourrait le croire. Dans tout le camp on s’appelait de tous côtés. En marche il est impossible de ne pas se quitter ; d’ailleurs il est d’habitude que les cavaliers ne se mêlent pas aux piétons, qui marchent souvent en compagnie, en chantant le _Lahilahi, Allah_ ; et les bagages passent derrière ; au bout d’une demi-heure nous fûmes réunis, mais alors grand mécompte : deux poules que j’avais emportées vivantes, dans l’espoir d’en faire ma soupe, étaient mortes en route, et bien qu’on les eût saignées, comme on ne les avait pas vidées, elles s’étaient gâtées. Nous prîmes la moins mauvaise, et comme nous avions bien faim, nous en fîmes du bouillon pour tremper le couscous ; mais quelque affamé que je fusse, il me fut impossible d’en manger, et je préférai le bouillon des laptots fait avec de la viande séchée. Quant à Quintin, il paraît qu’il avait encore plus faim que moi, puisqu’il se décida à avaler cette maigre pitance. Depuis, il m’est arrivé quelquefois de me passer de manger vingt-quatre heures, mais je n’ai plus renouvelé l’expérience du bouillon de poulet mort.
Le lendemain, à cinq heures et demie, on reprenait la marche, qui fut d’abord très-lente. Elle était réglée par le tabala placé en avant sous la direction de Billo, Fouta Diallonké, frère de Boubakar Mahmady Diam. Personne n’a le droit de dépasser ce tabala sans la permission de Billo, qui ne l’accorde pas facilement, et me fit une faveur en m’autorisant à le faire.
Notre marche longeait le fleuve, à quelque distance dans l’intérieur ; nous passions à côté de villages pouls et nous apercevions sur notre droite les différents villages au bord de l’eau. La chaleur devenait écrasante, et à neuf heures du matin, tout le monde tirait la jambe, lorsque notre route vint rejoindre le bord du fleuve afin de permettre à chacun de boire à sa soif.
Nous ne fîmes halte que vers trois heures et demie ; nous étions à Fogni, et je pouvais juger par les squelettes et les ossements blanchis qui jonchaient la plaine, par les crânes qui roulaient sous les pas de nos chevaux, combien grand avait été le massacre des Bambaras. Cet immense village, qui se composait de trois tatas séparés, n’était plus qu’une ruine au milieu de laquelle s’élevaient quelques huttes en paille, habitées par des Djawaras, qu’Ahmadou y avait envoyés pour repeupler cette étape naturelle de la route de Yamina.
Nous campâmes près du village, dans l’intérieur et au pied d’un arbre, et, suivant l’exemple des Talibés, nous dévalisâmes une case pour fournir notre campement d’ustensiles, de bois à brûler et de tout le nécessaire. Je répugnais à ces mesures, mais j’avais reconnu l’impossibilité de me faire vendre quoi que ce fût, et il fallait vivre. Je ne pouvais continuellement tourmenter Ahmadou de ces menus détails, dont il ne s’occupe même pas pour son propre compte.
Le matin, il m’avait envoyé un mouton que le village de la veille lui avait donné. Cela nous fournit un souper excellent dont nous avions le plus grand besoin, après une marche pareille faite à jeun, et après le souper de la veille ; le soir, nous reçûmes un autre mouton que je fis réserver pour l’étape suivante. Le docteur en arrivant s’était étendu malade ; j’avais craint un instant qu’il n’eût une insolation, mais cette indisposition n’était que le résultat d’une fatigue trop grande ; le soir, il allait mieux, et le lendemain, après avoir dormi dix heures d’un sommeil profond, il s’éveillait dispos pour recommencer avec nous une marche tout aussi longue que celle de la veille et toujours en longeant le fleuve. Vers neuf heures et demie, nous apercevions Yamina et nous allions, en continuant vers l’Ouest, camper à Kamini ou plutôt à 2000 mètres de ce village sur le bord du fleuve.
Le pays offrait le même aspect que la veille : une grande plaine limitée au Sud par une chaîne de collines, qui semblaient s’élever à mesure que nous avancions vers l’Ouest ; les grands espaces cultivés n’étaient plantés que de schés (_Karités_), dont quelques-uns étaient d’une taille remarquable ; ils atteignaient jusqu’à quarante centimètres de diamètre en dessous des branches ; autour du village nous avions vu comme à l’ordinaire quelques benteniers et des khads, arbres de la famille des légumineuses, dont la gousse sert à l’engrais des bestiaux. Dans les broussailles, assez clairsemées d’ailleurs, on trouvait différents fruits sur lesquels on se précipitait. Ils sont en général mauvais, mais quand on a bien faim, on est heureux de les avoir, et l’acidité de quelques-uns ne laisse pas d’être agréable.
Mais ce qui dominait, c’était le gibier. Comme l’armée occupait une grande largeur, elle le rabattait en quelque sorte ; les perdrix et pintades, quand elles ne fuyaient pas vers l’Ouest, ne tardaient pas à être cernées : elles s’envolaient pour aller tomber dans une broussaille, où elles étaient bientôt prises vivantes, et nous en avons vu qui ont été forcées à la course par de jeunes Talibés. Les lièvres, par un préjugé musulman ou autre, étaient respectés ou plutôt méprisés ; mais ce qui m’attirait et m’enchantait, c’était la chasse aux biches et aux antilopes. En les voyant se lever à quelques pas de nous, nous les poursuivions et la plupart étaient forcées. D’abord je me bornai à regarder ce spectacle avec intérêt ; voulant ménager mon cheval, je ne me décidais pas à me livrer à ce violent exercice ; mais enfin, le charme l’emporta sur la raison et je me lançai sur une biche qui se levait à quelques pas de moi : quelques Sofas me suivirent.
L’animal nous gagna d’abord, et mon cheval, dont la course était peu rapide, perdit du terrain sur les Sofas ; mais bientôt je les rattrapai et je pris la tête ; la biche commençait à se fatiguer, elle courait en zigzags et était visiblement haletante. Une grande mare bordée d’herbe était devant nous, elle s’y jeta ; je m’arrêtai, mais les Sofas sautèrent à bas de cheval et attrapèrent le gibier. J’eus la naïveté de croire que nous allions le partager, et je leur passai mon couteau. On accourait de toutes parts, chacun empoigna un membre, dépeçant et emportant ce qu’il pouvait accrocher, et je restai en face des intestins et de mon couteau sanglant, que j’eus bien de la peine à me faire rendre. Des Talibés, qui arrivaient trop tard pour prendre leur part, voulurent s’interposer en ma faveur et me faire rendre une partie de l’animal, espérant sans doute en avoir un morceau ; mais on ne les écouta pas, et chacun partit au galop pour rejoindre la colonne.
Je rentrai un peu vexé, mais me promettant d’avoir ma revanche. Aussi, après avoir laissé souffler mon cheval une bonne demi-heure, je me lançai à la poursuite d’une autre biche, que je parvins à faire rouler par terre en faisant passer mon cheval sur elle ; trois fois elle se releva, et repartit en faisant un crochet, et la troisième fois elle fut abattue, clouée en terre par la lance d’un Sofa. Cette fois je ne perdis pas de temps : mon cheval ruisselait de sueur, il était haletant, je ne craignais pas qu’il s’échappât ; je sautai à terre, et dès qu’on eut coupé la gorge de l’animal avec mon sabre, je dépeçai un quartier comme si je n’avais fait que cela toute ma vie et, le suspendant à ma selle, j’allai reprendre mon poste en colonne, me promettant un bon souper pour le soir.
En effet, aussitôt campé, je mis moi-même la main à la boucherie, et pour commencer, pour la première fois de ma vie, j’écorchai très- proprement le mouton que les laptots amenaient, pendant que l’un d’eux faisait le feu pour la cuisine. Le bois ne manquait pas, et bientôt nous sentîmes le fumet délicieux de mon gigot de biche qui rôtissait, pendant que la grande marmite, empruntée un peu de force au village, faisait bouillir le mouton pour tremper un excellent couscous.
Cette vie au grand air m’avait rendu mon énergie, je me sentais revivre, je n’étais plus, comme à Ségou, indifférent à tout ; ici la moindre chose attirait mon attention, et, malgré les fatigues de la route, je trouvais le temps de noter mes impressions.
C’était la première fois de ma vie que je faisais une chasse à courre ; j’en éprouvai les émotions violentes, et, je dois le dire, cette journée demeure un des souvenirs agréables de mon voyage.
6 avril 1865.
Le lendemain 6 avril, avant le jour, on battait le tabala, et à 6 heures on était déjà en marche, longeant le fleuve qui s’incline au S.-O. On commençait à être fatigué, et comme tout le monde savait qu’on camperait le soir à Kénenkou et qu’on venait au secours de ce village, chacun se proposait de s’y rendre le plus directement possible ; aussi, le service de l’avant-garde était-il très-pénible, car les Talibés, qui y secondaient Billo, ne cessaient de courir après piétons et cavaliers, qui, se glissant sur les bords du fleuve ou dans les broussailles, cherchaient à devancer la colonne, dont la marche fort lente était trop fatigante. Cela occasionnait des disputes, et il arriva que Billo ayant voulu arrêter un Talibé du Fouta, et celui-ci s’étant obstiné à passer de force, Billo, exécutant les ordres d’Ahmadou, le frappa d’une petite badine ; l’autre prit son fusil et donna un coup de crosse dans la figure de Billo, qui, tout ensanglanté, fit arrêter le tabala et déclara qu’il ne bougerait plus jusqu’à ce qu’Ahmadou fût venu ; puis il se cramponna sur le boubou de ce Talibé, disant qu’il ne le laisserait pas partir. La marche menaçait d’être interrompue longtemps, quand Tierno Alassane arriva avec sa colonne du Toro. On porta l’affaire devant lui, et, séance tenante, il ordonna de donner cinquante coups de corde au Talibé récalcitrant, de par la loi du Coran interprétée par lui.
On commença à frapper ce malheureux ; mais au septième coup, Billo, qui au fond était un bon diable, pria de faire grâce, et l’on se remit en marche.
Dès lors, nous passâmes plusieurs villages déserts, quelques marigots, que nous laissions sur notre droite et un peu dans l’intérieur ; de l’autre côté du fleuve, à l’Ouest jusqu’à l’O.-N.-O., nous apercevions les montagnes du Bélédougou, dont la chaîne ne paraît pas avoir plus d’une centaine de mètres dans les endroits les plus élevés. La plaine, sur notre gauche, se limitait par des montagnes élevées et qui se rapprochaient insensiblement du fleuve. A 8 heures 45 minutes, on entendit sur le devant quelques coups de fusil et le son du tabala. Aussitôt Ahmadou envoya 25 chevaux en éclaireurs. Je m’empressai de profiter de l’occasion et je partis avec eux ; nous passâmes d’abord un village désert, et après une course rapide d’environ deux lieues et demie, nous arrivâmes en vue de Kenenkou. Personne ne paraissait sur les murs du village ; on resta quelque temps à se disputer, trois personnes voulant prendre le commandement de cette petite troupe, à laquelle plus de 50 cavaliers étaient venus se joindre.
Enfin, nous nous approchâmes du village, qui était préparé à la défense ; une double palissade garnie d’épines abritait les Peuhls campés en dehors des murs, entre le village et le fleuve. Toutes les portes du village étaient fermées, garnies de créneaux. On voyait qu’il avait dû être sérieusement menacé.
Le vieil almami, Soninké blanchi par l’âge, proprement mis, était sorti sous un arbre pour se préparer avec tous les jeunes gens à recevoir Ahmadou. J’allai le saluer avec Souleyman, homme de la compagnie de Samba N’diaye, qui s’était joint à moi et ne me quittait pas. Il se leva avec empressement et vint me serrer la main. C’était encore un vieux Diula qui, dans sa jeunesse, avait vu les blancs sur la côte et était heureux d’en revoir.
Ce village était depuis plusieurs mois harcelé par les Bambaras, qui, d’abord réunis à Gouni, y avaient été attaqués sans succès par l’armée d’Ahmadou, et venaient de se rapprocher en se fortifiant au village de Dina.
Presque tous les chefs de Sofas révoltés, les chefs de Bamakou de Manabougou, Nionsong, chef de Sofas de Ségou, qui, depuis la conquête du pays, ne s’était jamais rendu et s’était maintenu indépendant, des Massassis réfugiés dans le pays et nombre d’autres insoumis s’étaient réunis là, et la position de Kenenkou devenait de jour en jour plus critique. La dernière fois que l’almami était venu demander du secours à Ahmadou, il lui avait déclaré que si on ne le dégageait pas, il serait perdu et que, pour sauver sa tête, il serait obligé de _mourtir_ (se révolter). Quant au tabala entendu le matin, il avait été battu à Kenenkou, parce qu’on entendait quelques coups de fusils tirés par les Djawaras, dans les lougans récoltés, sur les Bambaras qui venaient pour piller.
Ainsi le but de l’expédition n’était plus un secret : c’était Dina, et le lendemain nous partions pour nous y rendre.
7 avril 1865.
Le 7 avril, à quatre heures et demie, la colonne, grossie des Djawaras et d’un fort contingent de gens de Kenenkou, se mettait en marche. Pendant une heure on longea le fleuve, marchant très-rapidement et toujours au S.-O. On était alors en vue des ruines de Khassa ; on fit halte et les colonnes s’organisèrent. On en forma trois. A cinq heures cinquante minutes, on reprenait la marche ; à six heures, on passait le village désert de Khoughou. La chaîne de montagnes de gauche, qui se rapprochait visiblement du fleuve, s’élevait en même temps ; à six heures et demie, nous étions resserrés entre le fleuve et une colline qui fut tournée par la colonne de gauche ; à six heures quarante-cinq minutes, nous passâmes trois villages, appelés Niélébalé, et à sept heures quarante minutes, on s’arrêtait devant Dina.
Les colonnes d’assaut s’organisèrent immédiatement.
A gauche, il y avait la compagnie des Talibés avec son drapeau noir.
Au milieu, l’armée de Ségou (Toro), avec son drapeau rouge et blanc.
A droite, les Sofas et Toubourous, avec leur drapeau rouge.
Ahmadou était comme d’habitude en arrière du centre, avec les Talibés et les Sofas du Diomfoutou, les porteurs des bagages et les captifs gardant les chevaux de leurs maîtres qui allaient monter à l’assaut.
Lorsque nous arrivâmes en vue du village, les Bambaras étaient en grande partie montés sur les toits des maisons et les murs de la ville ; on leur voyait des fusils à la main, ce qui montrait assez leur intention de se défendre.
Le village n’avait guère qu’un kilomètre de tour ; il était situé sur le haut de la berge, en bas de laquelle se trouvait un banc de sable et d’herbes qui doit être couvert aux hautes eaux. La face parallèle au fleuve, à part quelques endentements en crémaillère, était sensiblement droite, celle de gauche également[202] ; mais celle de l’intérieur était irrégulière et formait un angle rentrant, bien défendu par de nombreuses meurtrières croisant leurs feux.
Dans cet angle, mais séparés du village et sur la droite, se trouvaient deux petits tatas ruinés et abandonnés, qui devenaient de merveilleux abris pour nous, si on eût raisonné un plan d’attaque. De là aux murailles, on avait à peine quelques pas à franchir.
Le simple bon sens indiquait d’occuper ces positions avec des tirailleurs qui eussent empêché les Bambaras de rester sur les toits, et d’attaquer à l’assaut la face de gauche, sensiblement droite, et sur laquelle on eût pu lancer trois colonnes. Mais dans l’armée d’Ahmadou, chaque colonne attaque où bon lui semble, et comme il lui plaît. Aussi, lorsque le tabala battit pour indiquer le moment d’attaquer (il s’était arrêté en vue du village, battant la marche qu’on remplaçait par le roulement lent), les trois compagnies vinrent attaquer à la même place, et à la plus mauvaise, dans l’angle rentrant, où elles étaient prises entre des feux croisés.
La colonne de gauche et les Bafales[203] de la colonne du centre, escaladèrent les murs avec un vrai courage et malgré une vive résistance. Ces murs avaient 4 mètres de haut ; il fallait monter sur les épaules d’un homme pour y atteindre, et les premiers qui tentaient d’escalader étaient abattus à coups de sabre ou de fusil par les Bambaras couchés à plat ventre sur les toits. Malgré cela, les murailles étaient emportées sur la gauche de l’angle rentrant ; mais à la droite, les choses n’allaient pas aussi bien. Les Toubourous, pressés les uns contre les autres, pliés en deux et suant la peur, n’avançaient que sous les coups de fouet des Sofas. Singulière manière de mener des gens au combat !
Au début, j’avais supplié mes hommes de ne pas trop s’exposer, mais c’était peine perdue ; les voyant s’élancer avec les Bafales, je les avais suivis à cheval à travers les balles qui sifflaient dru, et j’étais arrivé au pied de la muraille ; mais là, mon cheval, effrayé des coups de fusil qu’on échangeait sous son nez à travers les meurtrières, se jeta sur la droite et m’emmena malgré moi au milieu des Toubourous. J’avais cependant eu le temps de voir l’un de mes hommes, Déthié N’diaye, qui, monté, je ne sais comment, un des premiers sur la muraille, avec une agilité de vrai matelot, enlevait les Talibés et les Sofas par les bras, avec autant de force et de sang-froid que si les balles n’eussent pas passé à ses oreilles, tuant à droite et à gauche autour de lui.
Ce spectacle m’enflamma ; je mis toute prudence, toute raison de côté, et, mû par l’amour-propre, par une force instinctive, par un besoin impérieux, sans réfléchir, je m’approchai de la muraille qui était la plus proche, et, montant debout sur mon cheval, que j’abandonnai, je sautai sur le mur et commençai à y faire brèche, cassant la terre à coups de poing, arrachant les briques, et je fis entrer par là deux de mes hommes qui, jusqu’alors, avaient vainement tenté d’escalader ; puis, une fois que j’eus enlevé une douzaine de compagnons, je me plaçai sur le toit de la case, mon revolver à la main, guettant le premier ennemi que je verrais. Mais c’est à peine si en ce moment un coup de fusil partait sur les toits du côté de l’ennemi, qui s’était réfugié dans un réduit séparé du reste du village par une grande rue. Dans le bas on se battait toujours, l’ennemi reculait de case en case, mais il semblait qu’il fût perdu, de telle sorte qu’après avoir attendu un petit quart d’heure, voyant près de 1500 de nos hommes dans le village, je redescendis, et retrouvant mon cheval, je me mis à me promener, regardant ce qui se passait.
Certes, dans notre armée, il se trouvait des gens braves, mais à côté d’eux, que de lâcheté et quel manque d’intelligence ! Il y avait là au pied des murailles 3000 à 4000 hommes, et c’est à peine si quelques-uns songeaient à démolir les cases abandonnées de l’ennemi ou à faire de nouveaux trous dans la muraille défendue. La plupart ne songeaient qu’à s’abriter, d’autres enfonçaient leurs fusils dans les meurtrières jusqu’à la crosse avant de faire feu, et de l’intérieur on leur prenait le canon qu’on cassait.
En descendant des murailles je retrouvai le docteur qui, pour bien voir, avait imaginé de venir se placer à bonne portée de balle du village, sous un arbre où déjà pas mal de gens avaient été blessés. Je l’en fis partir, et, convaincus que le village était pris, nous allâmes nous promener au pied des murs.
A peine y étions-nous, que le Diomfoutou s’avisa de pousser le cri de guerre et de malédiction : _Yallah tagui ballel. Yallah Boni Keffirs !_
L’effet en fut prodigieux, mais tout autre qu’on pouvait le supposer. A 8 heures 10 minutes on avait attaqué, il était 9 heures 30 minutes au moment où on poussa ce cri ; à 9 heures 53 minutes c’est à peine s’il restait 100 hommes de notre armée dans le village.
Pris d’une panique subite, les Toubourous s’étaient laissés dégringoler des murailles comme des paquets et en poussant les cris perçants qu’ils ne cessent de proférer en se battant, surtout en cas d’alarme. Les Talibés effrayés, ceux même qui gardaient les trous de la muraille, suivaient cet exemple ; mes hommes, sortant éperdus du village, vinrent me demander ce qu’il y avait, et me voyant les questionner sur cette panique, ils me répondaient par des mots entrecoupés.
Les Bambaras, au premier signal de fuite, étaient remontés sur les toits des maisons, et après avoir massacré quelques retardataires blessés, ils dansaient tout en lançant des coups de fusil aux fuyards, dont bon nombre furent ainsi blessés dans le dos.
Cependant comme le tabala d’Ahmadou s’était mis à rebattre avec plus d’intensité, on ne fut pas long à se remettre. En quelques instants les Talibés eurent regagné le terrain qu’on venait d’abandonner, et, cette fois, instruits par l’expérience, ils commencèrent à faire de grands trous dans les murailles conquises pour pouvoir se ménager une retraite. Car telle avait été la précipitation et l’encombrement de la première fuite, qu’on se battait à qui passerait et que plus d’un y laissa son fusil ; l’un de mes hommes y avait eu sa baïonnette arrachée.
A 1 heure 15 minutes, tout le monde pensait qu’enfin les Bambaras étaient aux abois, quand tout à coup, soit qu’ils aient fait un mouvement, soit qu’un cri ait été poussé dans l’intérieur du village, soit enfin plan concerté et trahison, les Toubourous s’enfuirent de nouveau.
Mais les Talibés, cette fois, ne les imitèrent pas, ce qui me confirma dans la pensée que les Bambaras en étaient à la dernière extrémité. Ils essayèrent un instant de remonter sur les toits, mais ce fut en vain. C’est à ce moment qu’en me promenant avec le docteur, à environ 200 mètres des murailles, je reçus dans le bras droit un coup qui m’engourdit. C’était un caillou en forme de balle d’un assez fort volume qui venait en ligne droite de chez les Bambaras, mais qui n’avait pas assez de poids pour me casser le bras ou même percer la peau à cette distance. Je fus heureux, car si au lieu d’un caillou j’eusse reçu une vraie balle, j’avais, à en juger par les gens qui furent blessés dans nos environs, grande chance de perdre le bras, tandis que j’en fus quitte pour une forte contusion.
Le combat continua dans le village jusqu’à 3 heures et demie, une troisième retraite eut lieu alors, et cette fois tout le monde sortit. Il y avait là des hommes qui depuis le matin n’avaient pas bu et n’en pouvaient plus. A ce moment le tabala cessa de battre.
Ahmadou descendit de cheval et alla sous un arbre palabrer avec les chefs. Différents prisonniers et prisonnières, dont quelques-uns étaient sortis du village volontairement, certifièrent qu’il ne s’y trouvait pas de puits et que la provision d’eau devait être épuisée. Alors Ahmadou décida qu’on allait cerner le village pendant la nuit. Il y eut bien quelques chefs qui opinèrent pour une attaque le soir, mais cette opinion eut peu d’écho, quoique chacun pensât que les Bambaras fuiraient dans la nuit.
J’appris alors que le chef du village en était sorti la veille, était venu se rendre à Ahmadou à Kénenkou, et qu’il avait le premier donné des renseignements sur le village, dans lequel se trouvaient Niansong et les chefs de Bamakou, Koulicoro et Manabougou, sans compter plusieurs autres.
Nous avions de nombreux blessés, le docteur en secourut le plus possible, mais les moyens de pansement manquaient, et, à part l’extraction des balles, il pouvait peu de chose.
Je remarquai un grand nombre de blessures par coups de sabre, qui avaient été reçues en escaladant les murailles. Heureusement, à part un homme de la compagnie de Tambo, nommé Bouna, qui avait une balle dans le dos, personne de nos compagnons n’était blessé.
A la nuit tombante, on cerna le village, mais auparavant, chose qui peint bien le caractère des noirs, les Talibés du Toro et quelques autres, tout fatigués qu’ils étaient et quoique se trouvant à quelques pas de leurs blessés, se mirent à faire leur danse guerrière, rangés en demi-cercle et chantant leur chant de guerre du Fouta, pendant que les plus adroits dansaient en faisant voltiger leurs fusils en l’air devant les rangs de leurs compagnons.
Nous étions assez nombreux pour pouvoir cerner étroitement le village, mais cette manœuvre fut mal faite et cela comme à dessein pour laisser un passage ; les compagnies laissèrent entre elles de grands intervalles, seulement elles préparaient des amas de paille afin qu’on pût les allumer et éclairer toute la scène. Au bord du fleuve on n’occupa pas la berge devant le village et, comme tout le monde était exténué de fatigue, on se coucha où l’on se trouvait. Nous devions avoir un superbe clair de lune ; mais le temps se couvrit, et à minuit il était tout à fait noir, quand, aux coups de fusil espacés qui avaient montré qu’on veillait aux avant-postes, succéda une fusillade assez vive. Aussitôt chacun de seller son cheval ; on criait que les Bambaras se sauvaient. On alluma aussitôt les feux préparés, ce qui avait le grave inconvénient d’éclairer toute la scène et de montrer aux Bambaras l’endroit le plus favorable pour la fuite[204].
Le docteur et moi nous allâmes au bord du fleuve : de la rive gauche du fleuve on tirait un assez grand nombre de coups de fusil, mais nous nous demandions si c’étaient les Bambaras du Bélédougou qui venaient faire diversion, ou si c’étaient des fugitifs. Dans tous les cas, il n’y avait rien à faire. La fusillade avait cessé, les feux s’éteignaient, je revins au camp. On ne voyait rien : dès que je fus passé, je vis tous les Bambaras passer si près de moi, que le docteur, qui était resté un peu en arrière, se trouva au milieu de leurs cavaliers et des coups de fusil, et Tambo reçut une balle dans le bras.
Aussitôt, sur la droite du village, on entendit une vive fusillade ; c’étaient les hommes à pied qui cherchaient à gagner les broussailles.
Ahmadou lança sur-le-champ les Djawaras et les Massassis à la poursuite des cavaliers. On fit beaucoup de prisonniers et on prit presque toutes les femmes. Les prisonniers, interrogés sommairement, furent exécutés immédiatement à la lueur des feux du camp.
Presque aussitôt on vit sortir du village 17 Talibés, qui y ayant été abandonnés lors de la dernière retraite, s’étaient enfermés dans une case, et, grâce à l’énergie d’un Yoloff qui se trouvait avec eux, avaient tenu tête aux Bambaras. Ces malheureux avaient failli être massacrés par les Sofas qui, entrés tout de suite dans le village pour piller, avaient cru tomber sur une case de Bambaras.
Le village était en notre pouvoir. Je me recouchai en me félicitant, ainsi que Quintin, de n’avoir cette fois aucun malheur à déplorer.
Il y a un vieux proverbe qui dit : Qui dort dîne. Nous avions alors doublement besoin de dormir, car depuis la veille au soir, nous n’avions eu pour toute nourriture qu’un peu de couscous trempé à l’eau.
8 avril 1865.
Le 8 avril, j’allai visiter le village : il n’y restait absolument rien, tout avait été enlevé par les Sofas et les Toubourous dans la nuit, et ils n’y avaient pas eu grand mal, car le village, qui s’attendait être attaqué, n’avait presque pas de vivres et n’eût pu soutenir un siége de huit jours. Du reste, prévoyant une attaque et décidés à tenter le sort des armes, les habitants avaient éloigné les femmes et les enfants, ne gardant que quelques esclaves pour faire la cuisine et servir les chefs.
Les rues avaient été coupées par des maçonneries, les portes du village étaient murées, mais assez légèrement pour qu’en quelques minutes on ait pu les ouvrir. Au bord du fleuve, une large brèche, faite en abattant un pan de muraille, indiquait par où on avait commencé à faire fuir les piétons. Enfin tous les murs étaient percés de meurtrières.
Un assez grand nombre de Bambaras avaient été tués sur les toits ou dans les cours, mais je vis aussi un certain nombre de Talibés et de Sofas auxquels on donnait une sépulture grossière en les couvrant de nattes, sur lesquelles on amassait des blocs de terre desséchée provenant du village.
Ahmadou alla camper dans le village avec quelques fidèles, mais en défendant au public d’y entrer. Moi j’allai chercher un arbre donnant un peu d’ombre.
Toute la journée se passa à donner la chasse aux fugitifs, dans les broussailles épaisses situées sur la droite du village.
Beaucoup sortirent pressés par la soif ou manquant de poudre et vinrent se rendre ; dans le nombre se trouvait un Maure : ils furent tous exécutés et le Maure fut souffleté par le fils de Sidy Abdallah avant d’être tué, ce qui est la plus grande injure qu’un Maure puisse faire à un autre. Cependant plus tard son corps fut enlevé et je pensai que Sidy Abdallah l’avait fait enterrer.
En revanche, si ceux-là venaient se livrer, un Kagoro, réfugié dans les broussailles avec sa femme, refusait obstinément de se rendre ; il avait tué plusieurs de ses agresseurs, et voyant qu’il succomberait, il avait, au dire d’un de ses camarades qui vint se rendre, assassiné sa femme qui voulait aussi sortir, disant qu’au moins en mourant il serait sûr que personne ne l’aurait après lui pour femme.
Un incident comique, il faut le dire, dans son atrocité, ce fut la venue d’un Bambara arrivant avec un panier de mil sur la tête, et qui, tombant au milieu des Toubourous et croyant avoir affaire aux gens de Niansong, leur avait demandé où était ce chef auquel il venait se réunir ; on le conduisit à Ahmadou et son compte fut vite réglé.
Au nombre des victimes de l’ennemi était encore un chef dont on avait mutilé le corps après l’avoir décapité. Je ne pus en savoir le nom.
Peu à peu les gens partis à la poursuite des cavaliers revinrent de Gouni, où ils avaient rejoint et tué quelques fuyards ; ils ramenaient les uns des chevaux, d’autres des bœufs et des captives. Le soir, le convoi des pirogues, expédiées de Ségou en même temps que nous, nous rejoignit pour prendre les blessés, qui étaient nombreux, mais dont en général l’état n’était pas très-grave.
Quant à nous, le soir, Ahmadou me faisait dire qu’il m’avait vu monter sur les murs du village, que c’était très-bien, mais qu’il en était très-mécontent, qu’il ne voulait pas que je m’exposasse ainsi, et que si je ne lui promettais pas de rester près de lui dans toutes les affaires, dorénavant il ne m’emmènerait plus à l’armée. Après tout, cette recommandation me devenait un prétexte pour retenir mes laptots : c’était tout ce que je demandais. Le nombre total des morts tués au combat ou exécutés était d’au moins 300 chez les Bambaras.
[Décoration]
[Note 200 : Talibé très-considéré, tant, comme marabout, pour son instruction que pour sa naissance.]
[Note 201 : Petit village de Toma (petit village de Peuhls).]
[Note 202 : Nous arrivions par l’intérieur.]
[Note 203 : Hommes de bonne volonté en avant-garde.]
[Note 204 : Quelques minutes avant, on dansait dans le village au son des cors en dents d’éléphant, et, dans notre camp, deux flûtes bambaras jouaient à l’unisson une mélodie plaintive, mais harmonieuse.]
CHAPITRE XXXII.
Départ de Dina. — Médina. — Gouni. — Koulicoro. — On va brûler les villages jusqu’à Manabougou. — Séjour à Gouni. — Ibrahim Mabo et Seïni Moussa. — Retour par la rive gauche. — Destruction des villages, du coton et du mil. — Le grand marigot du Bélédougou ou la Frina de Mongo Park. — Marches pénibles. — Pâturages magnifiques. — Rentrée à Yamina. — Ahmadou nous comble de soins. — Samba Yoro vient me rejoindre. — Séjour à Yamina. — Ahmadou reçoit des cadeaux de gré ou de force. — Visite à la case de Sérinté. — Retour à Ségou. — Diabal. — Traversée du fleuve à Mignon. — Marches prolongées. — Latir malade. — Nouvelles du Macina. — Je tombe malade de gastrite. — Ahmadou commence à nous marchander les cauris. — Je me plains à Oulibo. — Fête de Tabaski. — Danses diverses.
9 avril 1865.
Le dimanche 9 avril le tabala battit. Au jour on embarqua les blessés, et à 9 heures et demie on se mettait en marche ; mais, après vingt minutes, Ahmadou fit arrêter et palabra avec les chefs pour obtenir qu’on lui remît tout de suite les captifs, au nombre de 74, qu’il envoya à Kénenkou afin d’avoir toute liberté pour sa marche. Cela ne se fit pas sans peine ; enfin, après plusieurs départs et arrêts, nous partîmes à trois heures, longeant le fleuve. Il coulait toujours du S.-O. au N.-E. ; les montagnes de la rive droite, sur laquelle nous étions, paraissaient s’éloigner un peu, tandis que celles de la rive gauche bordaient littéralement le fleuve, laissant à peine un kilomètre de plaine dans les endroits où elles s’en éloignaient le plus. Dans l’intérieur du Bélédougou on voyait un autre plan de montagnes un peu plus élevées, indiquant combien le sol est accidenté.
Notre route inclina bientôt vers le Sud ; nous écartant un peu du fleuve, nous passâmes alors un marigot profond rempli de roches, qui doit être un torrent pendant la saison des pluies. Puis à 6 heures du soir nous passâmes un petit village nommé Kéko ou Kéka ; il était désert. Notre route, après quelques sinuosités, était venue rejoindre le fleuve, et à 7 heures 55 minutes le soir nous campions à côté d’un marigot que fait le fleuve entre une île et la berge.
Une ou deux pirogues avaient suivi l’armée, et le soir on apporta à Ahmadou des poissons. Il m’en envoya deux magnifiques, qui furent d’autant mieux venus que nous faisions fort maigre chère. Nous en étions réduits à tremper le couscous avec du bouillon de viande séchée au soleil. Je prie ceux qui sont exigeants pour leur nourriture de se mettre trois jours à ce régime, et si après ils ne sont pas disposés à trouver tout bon, j’en serai bien étonné.
10 avril 1865.
Le lundi 10 avril, à 5 heures et demie, on se disposait à partir. Le fleuve se dirigeait un instant au Sud, sur les deux rives une plaine peu étendue séparait la berge des montagnes, qui ne semblaient pas fort élevées ; mais moins d’une demi-heure après le départ, les montagnes de la rive gauche bordaient le fleuve, et leurs flancs, jusqu’alors unis, s’escarpaient ; on apercevait quelques mamelons et pics peu élevés, mais qui commençaient à donner du caractère au paysage.
De nouveau le fleuve venait du S.-O. A 6 heures et demie nous passâmes trois tatas en ruine, et dix minutes après nous longions les murs de Médina, grand village soninké abandonné et ruiné. Une grande mosquée, avec sa tour ogivale, me le fit aussitôt reconnaître pour un village musulman et par conséquent de Soninkés. De l’autre côté du fleuve et au pied de la montagne on apercevait Koulicoro ; enfin, à 6 heures 55 minutes, nous campions en face de Koulicoro, mais un peu plus loin, à Gouni, grand village composé de deux tatas situés à 1 kilomètre l’un de l’autre. Il n’était abandonné que depuis quelques heures. Aussi, en arrivant en face du village, toute l’armée s’élança au pillage.
Depuis la veille les cases étaient occupées ou retenues par les hommes partis à la poursuite des Bambaras. Il ne restait plus grand’chose à ramasser, et comme on était affamé on continua jusqu’à quatre villages situés un peu plus loin, deux au bord du fleuve et deux dans l’intérieur. Une partie du monde alla à Koulicoro en traversant le fleuve, et quelques-uns fouillèrent la montagne située derrière, où j’entendis tirer quelques coups de fusil sur des Bambaras qui s’y étaient réfugiés.
On trouvait du coton en abondance ; les femmes, en fuyant, en avaient abandonné beaucoup dans les broussailles, et, dans les cases même du village, on en avait laissé de grandes quantités. L’indigo, les ustensiles de ménage remplissaient les villages, mais de vivres, point. Enfin Tambo arriva, nous rapportant un grand toulon de riz en paille qu’il avait été _bamé_ (piller) ; il avait aussi un grand sac d’arachides. D’un autre côté, nos hommes avaient fini par trouver du beurre de karité, des haricots, des calebasses et de la farine de Houl[205]. Nous étions sûrs de ne pas mourir de faim pendant quarante- huit heures.
Dans l’après-midi, le chef des Somonos de Koulicoro vint se rendre. Ahmadou le reçut très-bien et lui dit d’aller chercher tout son monde et de s’établir à Kénenkou. C’était enfin de la bonne politique ; il accueillait les populations inoffensives et productrices et faisait la guerre aux guerriers.
Dans les villages on avait fait quelques captifs, ainsi que dans les broussailles ; en somme, on paraissait content de l’expédition et on ne parlait pas de rentrer. L’opinion générale était qu’on allait s’avancer jusqu’à Bamakou, et, pour ma part, je m’en félicitais déjà, ne regrettant qu’une chose, c’est qu’on ne parlât pas d’aller plus loin. Il est vrai qu’on disait qu’une fois à Bamakou on reviendrait par l’intérieur, en traversant le Bakhoy et qu’on irait jusqu’à Touna. Tout cela était sorti de la cervelle des Talibés, mais n’était pas entré dans celle d’Ahmadou.
Vers le soir j’allai me baigner au fleuve, à l’abri d’une chaussée de roches qui le traverse, mais laisse le passage des pirogues même en cette saison. Comme dans tout son cours, le fleuve offrait des alternatives de bassins profonds séparés par des gués qui, aux plus basses eaux, gardent de 0m 50 à 1 mètre d’eau.
11 avril 1865.
Le lendemain, 11 avril, tout le monde partait dans toutes les directions pour piller et ravager. Ahmadou avait ordonné de pousser jusqu’à Manabougou, et, si on le trouvait désert, d’y mettre le feu, ce qui fut fait. Un jeune homme, nommé Ibrahim Mabo (c’est-à-dire tisserand), envoyé en mission depuis quelque temps, par Tierno Moussa, de Koniakary, campait avec nous, ainsi que le propre fils de Tierno Moussa, nommé Seïni, qui, dans ce moment, était couché, contusionné fortement par une balle dans les reins. Ibrahim partit pour Manabougou et revint l’après-