Voyage d'une Parisienne dans l'Himalaya occidental

Part 6

Chapter 63,906 wordsPublic domain

Ces tridents en fer sont tout ce qu’il y a de plus sacré pour les Hindous. Jamais, à quelque prix que ce soit, nous n’avions pu nous en procurer un, et notre compagnon de voyage était persuadé que, si nous venions à nous en emparer d’un pauvre petit, le village s’en apercevrait et nous ferait pour le moins un mauvais parti. Mais dans le Chamba, par une circonstance tout exceptionnelle, M. de Ujfalvy put s’en procurer un; il profita de l’occasion et laissa à la place une roupie, malgré les supplications de notre compagnon, qui voyait tout le village à nos trousses. Il n’en fut rien, heureusement.

Nous rentrons vite au bungalow; M. de Ujfalvy doit procéder aux mensurations anthropologiques de vingt hommes et femmes du Koulou, vingt hommes et femmes de Mandi, et quelques gens du Lahouli.

La chose alla bien pour les hommes, et le bakchich qu’on leur donna parut les satisfaire. Mais, lorsque je voulus mesurer les femmes, elles pleurèrent et tremblèrent tellement que je dus y renoncer; après trois ou quatre essais, voyant que les pleurs de ces femmes mécontentaient les hommes, je cessai mon opération, dans la crainte d’entraver les travaux de mon mari. Les tresses qu’elles font avec leurs cheveux étaient aussi une grande difficulté et ralentissaient encore le travail de la mensuration; je le regrettai doublement, car quelques-unes d’entre elles étaient fort jolies, surtout celles de Mandi.

Les Koulous sont généralement d’une taille au-dessous de la moyenne; ils ont le front moyen et droit; les bosses sourcilières sont nulles, le nez long, droit et courbé. La bouche est assez grande; leurs lèvres sont grosses et généralement renversées en dehors. Leurs cheveux sont noirs et frisés, et la barbe est abondante. Ils ont, en général, le cou fort, mais cependant leur taille est assez fine, et ils ont peu d’embonpoint; cela vient, je pense, de la grande habitude qu’ils ont de faire de longues marches pour se rendre d’un village à un autre. Les Lahoulis sont plus grands que leurs voisins, mais le type est à peu près le même; leurs yeux sont plus droits et leurs dents souvent usées; les mains sont grandes, mais leurs pieds sont petits.

Le travail fini, vite il nous faut aller examiner le jeune fils de l’ancien radjah dépossédé. Il est en visite chez le chef de district anglais. Au milieu de la conversation il nous fit voir ses bijoux, consistant en chaînes d’argent, en colliers, en bracelets, en bagues et en bijoux de jade incrusté de pierres fines, travail qu’on fait seulement aux Indes et en Chine, car le jade est très dur à travailler. Voulait-il nous les vendre? Peut-être. Il ne lui restait de son ancienne splendeur qu’un bonnet garni de plumes de lophophore. Il avait une jolie tête, mais le corps était épais et petit.

Il portait des souliers vernis, témoignage de sa servitude et des efforts qu’il faisait sans doute pour s’europaniser.

Soultanpour est la résidence d’un commissaire britannique. Comme toujours, il y a la ville indigène et quelques habitations anglaises; ces dernières, tout nouvellement bâties, sont très éloignées l’une de l’autre.

Pour nous rendre du bungalow à la première, nous suivons un chemin ombragé, le long duquel les indigènes ont construit quelques misérables échoppes, nous traversons un torrent sur un pont très rustique, nous montons une pente assez rapide et nous arrivons à la porte de la ville; celle-ci a dû être fortifiée autrefois, car on n’y peut entrer que par des portes hautes et étroites.

Jadis, au temps des radjahs, ces portes étaient soigneusement fermées la nuit, à cause des voleurs de grands chemins qui avaient l’habitude de rôder autour.

Mais, depuis que les Anglais ont eu l’excellente idée de pensionner le dernier de ces principicules, la sécurité est revenue et les portes restent grandes ouvertes.

La principale rue de Soultanpour, que les indigènes appellent plus volontiers Koulou, est étroite, sale et tortueuse; elle représente en même temps le bazar de la ville.

Les boutiques y sont maigrement achalandées; la plupart sont fermées et n’ouvrent que pour la grande fête annuelle du mois de septembre. On nous offre des lotas en cuivre de formes différentes; quelques-uns sont grossièrement travaillés, mais la forme en est toujours jolie, de grosse toile, du fil, de la poterie, etc., qui ne nous donnèrent certes pas l’idée de la perfection à laquelle les Hindous s’élevèrent dans la fabrication de la porcelaine, puisque, à ce que prétendent quelques archéologues, ce sont eux qui l’apprirent dans les temps les plus reculés aux Chinois. Ils fabriquèrent autrefois ces beaux vases jaspés de bleu et de rouge sur un fond blanc, qu’on appelait murrhins et dont les Romains faisaient grand cas. Ils durent, en effet, être des premiers à fabriquer la porcelaine, car ils trouvèrent dans leur pays une grande quantité de terre argileuse.

Un bania nous présente de très beaux vases en cuivre, et, malgré le prix assez élevé qu’il en demandait, mon mari finit pourtant par s’arranger avec lui.

Les banias sont des marchands hindous qui font le commerce; ils prêtent aussi de l’argent sur les bijoux, donc ils sont un peu usuriers.

Nous quittons la ville par une autre porte, et nous arrivons sur un terre-plein sur lequel s’élève le palais du raï: c’est le titre que portaient les rois du Koulou. Ce palais, dont l’extérieur n’a rien de frappant, est composé d’un grand nombre de constructions plus ou moins dans le style du pays. Nous entrons dans une première cour, puis on nous conduit, par un escalier dont les degrés paraissent être taillés pour des géants, à une espèce de salle d’attente où l’on a disposé trois fauteuils pour nous recevoir. Un secrétaire du raï s’est élancé pour transmettre à son maître notre désir de visiter son palais. Quinze minutes après il revient avec une réponse affirmative.

Il est probable qu’il a fallu du temps pour faire rentrer ces dames dans leur harem; nous pénétrons dans une seconde cour, à la porte de laquelle tous les indigènes ont soin de déposer leurs chaussures, et nous arrivons par un second escalier, qui, cette fois, est excessivement étroit et bas, à plusieurs salles carrées superposées, ouvertes, et dont les murs sont revêtus d’un stuc splendide. Ce revêtement ainsi que les peintures murales, en partie effacées, sont les seuls ornements de ce palais qui méritent d’être mentionnés.

Ce sont les derniers vestiges d’une ancienne magnificence au milieu de murs crevassés, d’escaliers caducs et de cours remplies d’herbe. Les peintures murales représentent des scènes du bouddhisme ou des chasses de radjahs. Quelques-unes sont assez jolies. La salle du second étage est ébréchée d’un côté: ce sont les traces qu’un boulet sikh y a laissées il y a près de quarante ans. Rien n’a été fait pour les réparer. Nous visitons encore quelques autres cours; partout la même vétusté, la même malpropreté, la même indolence. Ici un vieux palanquin éventré pourrit aux rayons du soleil; là des excréments de vache s’étalent sur des balustrades de fenêtre finement sculptées.

Le jeune raï dont j’ai parlé hier reçoit, dit-on, 25 000 fr. par an du gouvernement anglais. Vous me direz que c’est une somme plus que suffisante pour vivre dans un pays perdu au milieu de l’Himalaya? Eh bien, vous vous trompez; ce prince a perdu son royaume, mais en revanche tous les parasites qui se trouvent à une cour asiatique lui sont restés; il a des centaines de gens à nourrir qui encombrent son palais et qui ne lui savent aucun gré pour une chose qu’ils considèrent comme absolument naturelle. Il lui reste à peine de quoi entretenir son bonnet en plumes de lophophore, ses colliers, ses bracelets en argent massif, et les quelques ornements en or que son père lui a laissés. Pauvre jeune prince! Doit-il s’ennuyer au milieu de son palais délabré, entouré d’une multitude abjecte! Il est vrai qu’il lui reste ses femmes, et ce n’est pas peu dire, car les femmes de Koulou sont vantées pour leur beauté, mais leur caractère infidèle doit donner du fil à retordre au jeune raï.

Il est vrai aussi que les maris ne sont guère tendres pour leurs femmes, si l’on en juge par une aventure assez drôle arrivée à un ancien commissaire du district. Ce fonctionnaire anglais était un jour en inspection, et, dans le moment où il se trouvait sur le bord de la rivière, plusieurs maris avec leur femme sans doute la traversaient sur des outres, lorsqu’un remous fit chavirer les outres, et la femme disparut sous les flots écumeux; les maris s’empressèrent de ne pas porter secours à leur femme: ce que voyant, le fonctionnaire se jeta à l’eau et, au péril de sa vie, ramena la femme sur la berge. Celle-ci revenue à la vie, les maris vinrent remercier le commissaire et lui demandèrent un bakchich pour avoir sauvé leur femme. «Comment! un bakchich? dit celui-ci étonné, car chez nous c’est ordinairement celui qui a sauvé, non qui est sauvé, qu’on récompense.--Sans doute, lui repartirent les maris avec calme, si tu as sauvé notre femme, c’est que tu y voyais intérêt; il faut donc que tu lui fasses une pension pendant le reste de sa vie.» Cette manière d’envisager la chose n’étant pas du goût du fonctionnaire, il renvoya les maris sans bakchich.

Toujours est-il que maintenant il y a un beau pont près de Soultanpour, et l’on n’est plus obligé de traverser la rivière sur des outres; cette manière de passer les cours d’eau est cependant encore en usage dans toute cette région de l’Himalaya et aussi dans le Pendjab. Lorsque la rivière est tant soit peu calme, il n’y a aucun danger; une fois les outres en peau de bœuf ou de mouton gonflées, on les laisse aller au courant en les dirigeant un peu; mais dans les rivières du Pendjab, surtout au moment de la saison des pluies, où le moindre petit cours d’eau à sec quelquefois devient en un rien de temps un torrent impétueux roulant ses flots avec fracas, le passage des rivières avec ces outres offre toujours un réel péril. Les Anglais font tout leur possible pour diminuer cette manière de passage, mais il en reste encore, surtout dans les parties que nous avions l’intention de visiter.

CHAPITRE V

LES VALLÉES DE MANDI ET DE KANGRA

Départ de Soultanpour.--La mule de M. Clarke.--La passe de Babou.-- Le Mandi.--Visite aux ruines d’une antique forteresse.--Surpris par l’orage.--Le temple de Baïdjnath.--Les vallées de Mandi et de Kangra.--Nous traversons des torrents.--Lucioles et choléra.-- Dharmsala.--Plantation du thé.--Sa fabrication.--Kangra.--Le temple d’or, le bazar.--Voyage dans la plaine.--Nourpour.

A Soultanpour nous augmentons notre personnel d’un cuisinier, parce qu’à partir de cette ville jusqu’à Tchamba les rest houses sont plus nombreux que les bungalows, et que dans les premiers, sans ce personnage indispensable, on court grand risque de n’avoir rien à manger. Nous prenons donc un musulman et nous le chargeons d’acheter tout ce qu’il faut pour faire la cuisine.

M. Clarke, notre compagnon, fit aussi un changement. Sa monture, qu’il avait achetée à Simla, lui semblait trop peu accoutumée à ces petits sentiers des montagnes; il résolut de s’en débarrasser. Pour un Anglais, notre compagnon aimait peu la race chevaline; il regrettait toujours les chemins de fer, et aurait trouvé l’Himalaya bien plus beau si des voies ferrées l’avaient traversé. Donc, son cheval hennissant et piaffant un peu trop souvent à son gré, il s’était décidé à le changer et avait acheté, en conséquence, une autre bête, dont on lui avait fait un grand éloge. Mais voilà que le dimanche matin 19, au moment de partir, il devient impossible à M. Clarke de pouvoir enfourcher sa bête; elle donne des ruades à son nouveau propriétaire, et cela avec un air tellement furieux que notre compagnon n’est rien moins que rassuré. Il semblait véritablement atterré, lorsque M. de Ujfalvy lui conseilla de résilier le marché et de prendre un mulet. Aussitôt dit, aussitôt fait. M. Clarke choisit la plus grande mule qu’il put trouver, et, après nous avoir demandé s’il n’était pas ridicule sur cet utile animal, il se mit à caracoler et à vouloir nous devancer; mais son ardeur fut ralentie par la réception forcée du docteur hindou et du forestier du district. Ces deux indigènes, par extraordinaire, parlaient très bien l’anglais.

Après qu’ils nous eurent salués en portant la main à leur front et en s’inclinant jusqu’à terre, nous partîmes, accompagnés du percepteur des contributions, qui remplaçait le chef du district, obligé de partir en inspection avant notre départ. En Orient, lorsqu’on veut faire un honneur à quelqu’un, on l’accompagne jusqu’aux dernières limites de la ville.

Notre cortège ainsi formé avait une mine très respectable. M. Clarke trottait sur sa mule, fort satisfait; M. de Ujfalvy et moi montions nos petits chevaux, et nos domestiques fermaient la marche. Mais voilà que tout à coup, au milieu d’un chemin ravissant, la mule de notre nouveau cuisinier, mise sans doute en belle humeur à la vue de ces belles prairies, jette son cavalier par terre et se roule avec délices sur ces gazons émaillés de fleurs. M. Clarke alors se félicite de n’avoir pas choisi cette bête, si faible à la tentation. Le pauvre cuisinier, après bien des efforts, parvint cependant à dompter cet animal par trop expansif, et nous le voyons repartir et s’éloigner en toute hâte de ce chemin séduisant.

Un orage épouvantable nous surprit comme nous gravissions des corniches fort escarpées, et jusqu’au rest house la pluie nous fouetta le visage. Un orage dans les montagnes est un spectacle grandiose, mais, pour bien l’admirer, je crois qu’il vaut mieux ne pas avoir à en supporter les effets.

Le 20 nous avons à franchir le col de Babou, situé à une altitude de 3000 mètres, qui nous fait passer du Koulou dans le Mandi. Les corniches se déroulent à nos yeux en spirales, et, si le chemin n’était pas aussi mauvais, nous jouirions d’un spectacle splendide. Nos pauvres bêtes font peine à voir, tant elles sont accablées de fatigue; allons, un peu de courage et nous arriverons au bout; elles le comprennent sans doute et redoublent d’efforts pour escalader ces rochers. Un faux pas de nos montures, et nous pouvons aller nous broyer la tête contre un de ces blocs de pierre qui jonchent la route! Enfin la passe est franchie, et devant nous s’étale une vue superbe. A Badavan une dispute s’élève entre nos muletiers, dont l’un, qui a promis d’en payer un autre, se refuse à tenir sa promesse. Il paraît que le cas n’est pas rare, car, dans les stations, le règlement ordonne aux maîtres de tout payer eux-mêmes. Les habitants sont pourtant honnêtes, et les crimes dans le Koulou et le Mandi ne sont pas fréquents.

La pluie a rafraîchi le temps, et nos hommes, à moitié nus, s’enveloppent dans un morceau de toile de coton; ils se replient sur leurs jambes et ont l’air de grelotter. La fièvre d’ailleurs est fréquente dans ces régions, à cause des changements subits de température.

Aux deux extrémités de la route, le radjah avait trouvé bon de mettre un poteau kilométrique, mais c’était la seule concession qu’il avait faite au gouvernement anglais. Un contrôle, à quoi bon! c’est bon pour des Occidentaux, mais pour moi Oriental, ma volonté suffit. Là-bas le commencement, ici la fin; cela me plaît ainsi, cela doit satisfaire, et cela les satisfait. Il n’est pas de peuple plus soumis au joug d’un despote, et cela sans murmures, car le repos leur est plus cher que la liberté; pourvu qu’ils aient un peu de riz et d’eau, le reste leur est complètement indifférent. Les révolutions amenées par les intrigues du palais, les massacres mêmes ne peuvent les tirer de leur torpeur. S’il survient un changement de gouvernement, à peine s’informent-ils du nom de leur nouveau maître, et, pourvu qu’il ne touche ni à leur religion ni à leurs lois, le maître, quel qu’il soit, leur est indifférent. Aussi les Anglais, en habiles politiques, se sont bien gardés de les faire sortir de leur indolence.

Les montagnes sont boisées et couvertes de rocs désagrégés. Que de fois avons-nous entendu de formidables bruits répercutés par toutes les montagnes voisines! C’étaient des morceaux de corniche qui venaient de s’écrouler, et, quelques heures après, aux mêmes endroits, nos chevaux trouvaient à peine une place pour y poser leurs pieds. Nous frémissions à cette vue, en songeant que nous aurions pu être là.

Nous franchissons encore deux cols plus bas, et nous suivons le cours du Dol, jolie petite rivière très rapide. Ces cours d’eau, quand surviennent les pluies, se changent en torrents impétueux. On a bâti un pont convenable à la place de l’ancien, qui était en lianes et qu’il fallait traverser à califourchon. Dans cette singulière position, les deux pieds suspendus au-dessus de l’abîme, on vous tirait par une corde sur l’autre rive. Pour les hommes, la chose était encore possible, mais pour les animaux?

La vallée qui s’ouvre en tournant à droite est une des plus belles que nous ayons vues. Jusqu’à Djentigri, la nouvelle station, c’est tout ce qu’on peut imaginer de plus beau. Mais ces 18 kilomètres, toujours en montée, sont bien fatigants, et hommes et bêtes ne demandent qu’à se reposer.

Nous trouvons à la station un Anglais qui veut passer ses examens pour entrer au service des Indes, et voyage dans ces montagnes pour apprendre les dialectes, qui diffèrent un peu de ceux des plaines. Les examens pour les fonctionnaires anglais sont très difficiles, et on choisit toujours les meilleurs sujets de l’Angleterre, tout au contraire de ce que l’on fait au Turkestan. Aussi la première question du général Kaufmann, gouverneur du Turkestan, lorsqu’un nouveau fonctionnaire se présente à lui, est-elle celle-ci: «Qu’a-t-il fait? A-t-il volé? A-t-il enlevé une danseuse?» Ce «qu’a-t-il fait?» me semble bien caractéristique. Les fonctionnaires anglais, contrairement à leurs collègues du Turkestan, sont d’une honnêteté scrupuleuse; on les paye d’ailleurs très largement. En revanche, les petits employés indigènes sont très mal rétribués, et leur honnêteté laisse beaucoup à désirer. Pour remédier à cet état de choses, on met près d’eux des fonctionnaires anglais payés au centuple. Il me semble qu’il serait beaucoup plus économique de donner un traitement raisonnable aux plus petits et d’exiger d’eux l’honnêteté. Mais vis-à-vis des Orientaux ce système de compensation serait douteux, leur esprit d’équilibre est toujours chancelant.

Le lendemain nous descendons à travers une ravissante forêt dont les chênes sont, non pas notre vieux chêne, mais le teck, qui fournit un excellent bois de construction. Il a la solidité du chêne et il est plus souple et presque aussi léger que le sapin.

Nous côtoyons des mines de sel, où tous les ouvriers sont à leur poste; ces étranges travailleurs, drapés dans leur blanche couverture qui leur tient lieu de toge, ont l’aspect de Romains antiques.

L’heure du repos a sonné. Leurs regards mélancoliques et doux nous suivent avec curiosité. Près d’un village, un bananier nous dit à sa manière qu’il fait bien chaud dans ces parages. Le caoutchouc, bel arbre droit et fier, semble me prendre à témoin de la cruauté qu’il y a de l’enfermer dans nos appartements parisiens.

De 3000 mètres nous sommes descendus à 1200 mètres d’altitude. La chaleur est grande; heureusement que le rest house est sur une hauteur. M. de Ujfalvy, qui a des lettres à écrire et des notes à rassembler, décide que nous nous arrêterons à Dilon jusqu’au lendemain. Qu’allons-nous faire? M. Clarke et moi, nous nous proposons d’aller visiter une ancienne forteresse qui s’élève sur une haute montagne. Il y a une route carrossable, nous dit-on, mais mon mari ne veut pas que j’aille à cheval; on loue donc six coulis, qui me porteront dans un dandy. Le dandy est une espèce de hamac attaché aux deux extrémités à un long morceau de bois; on est assis en travers, de façon que le morceau de bois passe devant vous, pour que vous puissiez vous y retenir, tandis que les reins sont soutenus par une sangle. Deux hommes portent le dandy par les extrémités du bâton. Ce mode de transport est très pratique, surtout dans les montagnes, mais il n’est pas confortable.

Nous partons pour cette excursion à quatre heures de l’après-midi; je me munis de mon waterproof. M. Clarke décide qu’il ira à pied en s’aidant de son grand bâton ferré. Mais voilà que mes hommes, au lieu de prendre la route soi-disant carrossable, grimpent comme des chèvres sur le flanc de la montagne pour arriver au plus court, sans s’inquiéter de ma position plus ou moins difficile. Ils escaladent roche après roche; à chaque instant il me faut lever les pieds pour éviter le choc des pierres. Après trois quarts d’heure de cette montée à pic, nous sommes au premier mamelon: un petit temple bouddhique avec sa construction en forme de dôme, couronné du lion légendaire, nous offre le prétexte de nous reposer un peu. Des images du Bouddha, des tridents rouillés garnissent l’autel. Nous aurions bien voulu en prendre, mais notre guide et nos coulis ne nous quittent pas des yeux. Une de ces pièces, cependant, est assez curieuse: c’est un lion qui tourne la tête et se lèche la queue; ces idoles tombent de vétusté et sont réunies en un amas de ruines que semble garder un immense félin.

Nous repartons; mais à peine avons-nous fait quelques pas que nos guides nous déclarent qu’ils ne sont jamais montés plus haut. Ils cherchent, ils cherchent. Enfin ils ont trouvé le passage; je laisse là mon dandy; deux hommes me soutiennent, l’un par la main, l’autre par le bras, et me voilà enjambant des roches, posant mon pied sur des pierres qui roulent après notre passage. De cette façon, nous parvenons cependant à l’escalier de la forteresse. M. Clarke est en avant avec le guide. Cet escalier vermoulu, aux marches chancelantes, passe sous une porte qui conduit à un autre passage, sur lequel sont placées les meurtrières; le style de cette forteresse est remarquable, me dit mon compagnon, qui est un connaisseur. Au milieu de la citadelle, des pierres, des herbes, des décombres, mais rien que nous puissions emporter. Nous sommes vraiment déçus et nous nous rabattons sur le panorama, qui est fort beau. Désappointés, nous redescendons, et nous rencontrons la pluie qui commence à tomber. Je revêts mon waterproof, ma casquette de caoutchouc, et je me crois invulnérable; nous nous arrêtons quelque temps, et M. Clarke prend le croquis de cette vieille forteresse. En quelques coups de crayon, au roulement lointain du tonnerre, le papier a retracé fidèlement l’image de ces ruines, qui ont pour piédestal une immense montagne. Placée au bord d’un précipice et à une telle hauteur, cette citadelle devait, pour les armes d’autrefois, être inattaquable.

Pendant ce temps le ciel s’est obscurci; le tonnerre se rapproche en roulant perpétuellement comme une décharge d’artillerie, le vent s’élève et la pluie devient plus forte. Vite, je m’assois dans mon dandy. Les éclairs se succèdent et déchirent la nue, nous commençons à descendre. La pluie devient torrentielle, M. Clarke n’est plus qu’une fontaine. Nous avançons pourtant; mais, au moment d’une descente périlleuse, car nos hommes ont pris le même chemin que pour venir, une rafale de vent terrible jette mes deux hommes et moi par terre; nous roulons vers l’abîme, et c’en était fait de nous si les trois autres coulis ne s’étaient trouvés là. De leurs pieds agiles, de leurs mains habituées à saisir chaque saillie du sol, ils retiennent leurs compagnons, s’emparent des extrémités du dandy et nous tirent de notre périlleuse situation. Avec ce secours, les autres reprirent vite pied. Mes jambes meurtries furent en un instant inondées. Je fus mouillée jusqu’aux os. La tourmente qui se déchaînait était tellement violente que je n’avais pas le temps de penser au danger. Deux fois cependant, deux fois encore, mes hommes tombèrent, tant le chemin était glissant.