Voyage d'une Parisienne dans l'Himalaya occidental
Part 5
C’est à la suite de cette coutume qu’il y a tant de veuves aux Indes; un vieillard pouvant épouser une enfant, il n’est pas rare alors que l’enfant devienne veuve même avant d’être femme, et, quoique le mariage ne soit pas toujours consommé, elle ne peut pourtant jamais se remarier. Le sort d’une veuve aux Indes est très misérable; réduite à la servitude, à la misère, au mépris public et aux reproches de sa famille et même de ses fils, il n’est pas étonnant qu’elle préfère la mort, d’autant plus que par là elle doit sauver elle et son mari de l’enfer et attirer à ses enfants et à toute sa famille une grande considération. Aussi, dès qu’une fille naissait, on lui mettait sous les yeux le tableau du sort qui l’attendait si son mari venait à mourir avant elle, on lui faisait un éloge pompeux de tous les avantages qu’elle retirerait de son sacrifice dans l’autre monde et de la considération qui entourerait sa famille ici-bas. Qui sait si cette dernière considération surtout n’était pas propre à rendre éloquents ceux qui n’étaient pas les acteurs de ce supplice? Il est vrai que, sans son approbation, on ne pouvait la conduire au sacrifice, mais on l’entourait de tant d’obsessions, et la puissance des préjugés du monde est si grande, que la plupart s’y soumettaient. Aussitôt on lui témoignait les plus grands honneurs; on lui mettait une branche de manguier dans la main, on lui teignait en rouge le bord des pieds, elle prenait un bain et on la couvrait de vêtements neufs. Un tambour battait sans interruption et annonçait la triste cérémonie, puis on la conduisait devant le bûcher, on lui faisait réciter les prières d’usage, elle se dépouillait ensuite de ses ornements, qu’elle offrait à ses amis, et, après avoir attaché des tresses rouges à ses bras, relevé ses cheveux avec un peigne neuf, elle faisait sur son front les marques de la caste à laquelle elle appartenait, et, tournant sept fois autour du bûcher, elle y montait ensuite et s’étendait sur le corps de son mari. Alors on relevait sur elle les pièces d’étoffe qu’on avait placées sur le plancher, et avec des cordes on attachait les deux corps ensemble. Aussitôt le fils du défunt mettait le feu avec une torche au bûcher, et, aidé d’autres personnes, le feu s’allumait de toutes parts. Pour l’alimenter, on jetait dessus du beurre clarifié et des fagots jusqu’à ce que le corps fût entièrement consumé, ce qui était l’affaire de deux heures. Il y avait, certes, des femmes qui montraient un grand courage, mais il y en avait d’autres, m’a-t-on dit, qui, vaincues par la peur, refusaient même au dernier moment, se traînaient à genoux et s’échappaient en poussant de grands cris; alors on les poursuivait et on les forçait à ce sacrifice en les accablant de mauvais traitements, et, quant aux concubines des grands personnages, on les saisissait de force pour rendre la cérémonie plus émouvante.
Heureusement que les Anglais sont parvenus à faire cesser cette coutume barbare, mais le sort des veuves ne s’en est pas amélioré, et telle est la force des usages qu’il y en a qui le regrettent.
Dans quelques parties de l’Hindoustan on enterrait les morts; alors les femmes étaient enterrées vivantes, mais on avait soin de les étrangler quand la terre était sur le point de les couvrir.
Les femmes hindoues sont généralement bien faites. Elles ont les traits fins, mais le teint jaune, plutôt de la couleur olive; elles se fanent vite; les plus estimées ont un teint clair. On les dit spirituelles et aimant à causer; du reste, celles qu’on entend parler ont un organe très agréable et elles sont excessivement gracieuses dans leur démarche et dans leurs manières. Elles adorent la parure et surtout le corail, probablement parce que le rouge relève leur teint; c’est la couleur des brunes, dit-on, ce doit être la leur.
A notre arrivée à Kôt, il y a encore une noce dans ce délicieux petit village, situé sur les flancs de l’Himalaya. M. de Ujfalvy paya les coulis et leur donna un bakchich ou pourboire; mais au moment du partage ils murmurèrent et enfin vinrent réclamer; mon mari alors se fit rendre l’argent et leur donna le prix juste qu’il leur devait; le partage se fit alors sans murmures et ils s’éloignèrent enchantés. Il n’y avait pas de quoi. Mais j’imagine que le bakchich avait été pour eux un sujet de contestation et qu’ils étaient heureux de s’en débarrasser.
De Kôt pour aller à Djibi, il nous fallut franchir une passe de 3000 mètres. A cette hauteur, la végétation est encore splendide et aucune trace de neige ne se fait pressentir. Les bambous des pays chauds s’étalent de place en place sur notre route; ils se mêlent à de beaux conifères et à de magnifiques châtaigniers, dont les troncs creusés par le temps ont servi de cheminée aux indigènes. Quels barbares! Plus nous montons, plus le spectacle est enchanteur: les vallons, les montagnes s’ouvrent devant nous, les nuages sont au-dessous de nos pieds, et un champ immense de fraisiers en fleur s’offre à nos regards. Bientôt nous sommes au sommet de la passe. Un bloc gigantesque accusant une autre chaîne de montagnes se dresse fièrement à notre droite; sa pointe est garnie de cèdres deodar; ils croissent droits et fiers comme la nature qui les entoure.
Nous laissons souffler nos montures, puis nous redescendons au milieu d’un dédale de roches. La mousse tombe des arbres en jolies grappes; le torrent nous rencontre et nous conduit au rest house. Là l’_assistant commissary_ du Koulou avait envoyé à notre rencontre deux hommes pour nous accompagner; ils nous présentèrent leurs lettres de créance, écrites en anglais, et se mirent à notre disposition. L’un d’eux avait un beau turban rouge et à son côté un couteau gourka. Les Gourkas sont des habitants du Népaul qui ont pris service dans l’armée anglaise; ce sont les plus braves soldats indigènes. Au commencement du combat, ils jettent, de préférence, leurs autres armes et se servent de leurs sabres. Ce sont eux qui font la police des Anglais. L’autre envoyé était un _tchouprassi_, espèce de sous-officier de police. Mais nous ne fûmes pas mieux servis pour cela. Il faut dire à la louange des Russes qu’ils savent bien mieux se faire obéir des indigènes dans le Turkestan, que les Anglais des Hindous.
Il est vrai que, à part la caste des kchatriyas, les Hindous sont en général doux, indolents, timides et efféminés. La chaleur du climat, cette abstinence de viande et de liqueur doivent contribuer beaucoup à développer cette indolence naturelle, et le repos est leur plus grand bonheur.
Cet officier de police indigène qui nous était envoyé ne savait pas un mot d’anglais. Les Anglais parlent la langue des indigènes, et les Russes, au contraire, forcent les indigènes qu’ils emploient à parler leur langue. Pourtant les Russes ne sont pas plus détestés des peuples du Turkestan que les Anglais ne le sont des peuples de l’Inde. Cela prouve encore une fois que les peuples de l’Orient ne reconnaissent que la force brutale. Soyez doux avec eux, ils vous méprisent.
Les temples que nous rencontrons sur notre passage sont pauvres et misérables. Le dieu ne fait pas ses frais.
Malgré nos deux envoyés, nous éprouvons quelques difficultés à avoir des vivres; pourtant, à la station, le tchouprassi est parvenu à nous faire avoir du beurre fondu, qu’on appelle _ghî_: c’est celui qu’on emploie généralement aux Indes. Les œufs qu’on nous apporte sont excessivement petits, mais il ne faut pas nous plaindre, car dans l’Inde il y a des parties où l’on ne peut se procurer même ce régal, tant les Hindous ont horreur de détruire toute créature vivante; l’œuf qui deviendra un poulet est déjà, à leurs yeux, un être vivant. De cela il faudrait conclure que l’Hindou ne doit pas pouvoir répandre le sang, et pourtant sa religion lui ordonne des sacrifices, non seulement d’animaux, mais d’hommes; cependant ceux-ci sont plus rares.
Les animaux en honneur autrefois pour ces sacrifices étaient surtout le _taureau_ et le _cheval_, mais, il faut bien le dire, depuis longtemps cette coutume a disparu.
Du reste, les Hindous ne craignent pas la mort; ils la considèrent comme le terme de leurs misères, et la récompense qu’ils attendent dans l’autre vie est capable de leur faire accomplir les plus grands sacrifices.
Le suicide, par exemple, est regardé comme devant leur procurer les félicités éternelles, et l’on m’a raconté qu’il y avait des fanatiques qui se tranchaient eux-mêmes la tête au moyen d’une mécanique. J’aime à croire que les Anglais, qui ont empêché déjà bien de sanglants sacrifices, ont mis un terme à ceux-ci. Mais il est bien difficile de réduire les fanatiques; on guérit quelquefois la folie, mais jamais la bêtise.
On nous amena un chevreau. Pauvre petite bête, toute blanche, toute tremblante, comme si elle se doutait du sort qui l’attend. J’avoue que je sacrifierais bien mon dîner et que le cœur me bat. Le prix arrêté (une roupie), on l’emmène; un jeune Sikh à turban rouge tire son grand sabre, et à peine me suis-je détournée, que, d’un seul coup, la tête du pauvre petit animal est tranchée. L’homme, avec un grand calme, essuie alors l’instrument et s’empare de la tête, qu’il a eu soin de réclamer comme salaire. Je ne pus m’empêcher d’admirer son adresse, et si j’avais à me faire couper la tête, j’aimerais autant lui qu’un autre comme opérateur.
Cet homme est de la tribu sikh; cette secte a eu pour maître un philosophe appelé Nanek. Les Sikhs habitent dans la province de Lahore et dans le pays compris entre le Cachemire et Tutta, une partie du Moultan et du Sindy, et vont jusqu’aux environs de Delhi. Ils forment des cantons indépendants, mais, dès qu’ils sont menacés, tous les chefs des cantons sont convoqués afin d’élire un dictateur, qui abdique le pouvoir lorsque l’ordre est rétabli. Ce sont les Cincinnatus de là-bas. Leur principal temple se trouve à Amritsir; on l’appelle le Temple d’or. Ils forment d’assez bons soldats au service des Anglais.
Dans l’enclos de la station il y a une pierre qui ressemble à une tombe. M. de Ujfalvy demande l’explication; nous n’obtenons que cette obscure réponse: Un homme s’est promené par toute la montagne en disant et criant que tout était sale et mauvais ici. En l’honneur de cet événement, tout à fait extraordinaire aux yeux des Orientaux en raison, sans doute, de son obscurité, on a élevé à cet homme une pierre sur laquelle on dit des prières.
M. de Ujfalvy acheta en cet endroit des bijoux en argent fort originaux, ce qui nous fit passer quelques agréables instants. En outre, un riche fonctionnaire indigène en villégiature dans ce charmant endroit, ayant appris notre arrivée, vint, par curiosité sans doute, nous rendre visite. Il nous fut très utile pour nos achats de bijoux, et il consulta M. de Ujfalvy au sujet de sa maladie: il pouvait à peine marcher et souffrait de forts aphtes dans la bouche. Une pierre infernale lui fut donnée, avec les explications nécessaires pour s’en servir. Il m’offrit alors une peau de panthère, puis une ravissante petite gazelle toute jeune, et, en souvenir du lieu où je la reçus, je l’appelai Djebi. Après quoi, suivi de tous ses serviteurs, il se retira sous sa tente, dressée à quelques pas du bungalow.
Le 14 nous partions pour Manglaor, accompagnés par le chant du maïna, charmant oiseau fort commun dans l’Inde.
Il fera beau, car la cicade fait entendre un bruit qui ressemble un peu à celui d’une scierie à vapeur. Cicade est le nom latin de la cigale, mais celle de l’Inde est beaucoup plus grande que sa sœur d’Europe.
Nous côtoyons le Tirtan-Nadi, et, à la station de Plass, près de Radjaori, nous achetons de beaux bijoux du Koulou, que nous payons au poids de l’argent; néanmoins, pour forcer les indigènes à s’en dessaisir, M. de Ujfalvy leur offre un joli bénéfice. Exaspération de M. Clarke, notre compagnon de voyage, qui prétend que nous gâtons les prix. Nous ne pouvions cependant pas prendre les gens à la gorge et les forcer à nous vendre leurs bijoux. Qu’aurait dit le gouvernement anglais? Et notre conscience? On prétend, il est vrai, que les collectionneurs en ont une très large.
Le chemin de Plass à Lardji, qui côtoie le Tirtan-Nadi, est invraisemblable; les pluies précédentes l’ont défoncé en maints endroits. La route est jonchée de lauriers-roses en fleur qui poussent au milieu des roches; c’est d’un effet ravissant.
A Lardji, le Tirtan-Nadi se réunit à une autre rivière aussi grise que sa voisine était blanche.
Les goitres sont fréquents chez les habitants de ce pays; la coutume qu’ils ont d’orner de bijoux cette difformité la rend encore plus apparente. Nous rencontrons des indigènes en villégiature sans doute, car ils se tiennent groupés près de la station. C’est toute une famille. La femme filait avec son pied; une autre coiffait son mari; un homme dévidait du fil, se servant aussi de son pied, et un autre sciait du bois, se servant du pied comme d’un étau. La flexibilité de ces basses extrémités est extraordinaire chez ces peuples; cela tient sans doute à la liberté qu’ils leur donnent.
Le 16 nous partons pour Ourli en traversant le (_Biasse_?). La corniche qui longe cette rivière est un des plus dangereux chemins que nous ayons suivis, car la route s’élève à pic à une hauteur vertigineuse, et la voie est juste assez large pour laisser passer nos bêtes. S’il survenait une rencontre, je ne sais comment nous ferions. Après deux heures nous quittons cependant cette dangereuse corniche et nous campons à Ourli; il n’y a ni bungalow ni rest house, et nous dressons nos tentes.
En arrivant au village, nous rencontrons la poste, qui est vraiment très bien organisée. Ce sont des hommes qui se succèdent d’étape en étape; celle-ci est presque toujours de douze milles anglais. Le messager court en portant un bâton à la main garni de petites clochettes, lesquelles, par leur bruit, avertissent les piétons d’avoir à se ranger.
Le 17 nous atteignons Soultanpour, capitale du Koulou. Nous nous sommes levés de bonne heure afin d’arriver avant la trop grande ardeur du soleil; mais malgré cela il fait déjà bien chaud avant que nous soyons parvenus à cette ville.
Nous rencontrons des femmes surchargées de bijoux; je me demande comment leur pauvre tête peut porter tout cela. Le nez se voit à peine, et les oreilles sont recourbées par le poids dont elles sont ornées. Il paraît, du reste, que c’est tout à fait joli de l’avoir grande et garnie de ces pendants. On appelle cela avoir une oreille «de lis». Voilà comment, dans tous les pays du monde, la manière de considérer le beau n’est pas la même, et comme les femmes se donnent beaucoup de peine pour se rendre plus laides qu’elles ne sont; en outre, elles sont couvertes de beaux vêtements en laine. Les Hindous de la plaine ont du coton. La façon dont elles mettent leur vêtement n’est plus la même: il forme jupe autour de la taille et se remet autour du cou en laissant celui-ci à découvert. Ces ajustements tiennent sans cordons, sans épingles chez les hommes. Les femmes se servent seulement de deux grosses épingles avec lesquelles elles retiennent leur vêtement sur la poitrine. Quelques-unes portent une jupe et un corsage à taille très courte. Nous les arrêtons pour voir de près comment sont posés leurs vêtements, car elles reviennent d’une fête et sont dans leurs plus beaux atours; elles sont enchantées d’attirer notre attention, et les maris aussi. Quelle profusion de bijoux! Le mari doit se ruiner? Non, car dans cet heureux et beau pays du Koulou, qu’on pourrait peut-être appeler le paradis des femmes, ces dernières ont plusieurs maris, quelquefois six ou sept, qui sont presque toujours frères. On pourrait croire que la jalousie et la discorde tourmentent les habitants; il n’en est rien cependant: la plus parfaite harmonie règne dans ces ménages, où tout est réglé d’avance.
La polyandrie est, du reste, une des coutumes les plus curieuses des populations de l’Himalaya occidental, et, comme ces questions ne sont pas de ma compétence, je me bornerai à citer l’opinion de quelques-uns des voyageurs qui m’ont précédée et qui ont traité cette grave matière.
«La polyandrie, dit M. Louis Rousselet dans son _Ethnographie de l’Himalaya occidental_, c’est-à-dire la pluralité des époux pour une seule femme, est probablement le type de la plus ancienne organisation sociale des peuplades primitives de l’Inde et de l’Himalaya. Ce qui tendrait à prouver son antiquité, c’est que nous la trouvons encore aujourd’hui en usage chez des tribus séparées les unes des autres par de vastes espaces peuplés d’adeptes de la polygamie. Ainsi nous trouvons des pratiques polyandriques chez les Naïrs, à l’extrémité méridionale de l’Inde; chez les Baïgas, dans le Gondvana; chez les Garros, aux confins de l’Indo-Chine, et enfin, dans l’Himalaya occidental, au Ladak, au Rouptchou, au Spiti et au Koulou...
«Dans le Koulou, la polyandrie n’est plus que le souvenir d’une ancienne coutume. Elle tend à disparaître, et une grande partie de la population est polygame.
«Généralement, lorsque le frère aîné se marie, tous ses frères deviennent les époux de sa femme. Les enfants nés de cette union donnent le titre de pères à tous les conjointement-époux. Une femme a ainsi jusqu’à quatre maris à la fois, mais le nombre n’est pas limité. En dehors de cette forme régulière de la polyandrie, la femme a le droit de se choisir un ou plusieurs maris (et non amants) en dehors d’un groupe de frères. Le résultat de ces pratiques est que la population reste stationnaire; cependant elle ne diminue pas. Un autre résultat est que la pudeur féminine est inconnue et que la femme se livre sans résistance au premier étranger qui la sollicite.
«La femme, chez les Koulous polyandres, est le chef de la communauté. C’est elle qui administre les biens que les époux cultivent et dont ils lui remettent les fruits. C’est elle seule aussi qui dote les enfants et leur transmet ses biens par héritage; et, dans le cas où elle meurt avant ses conjoints, c’est sa fille aînée qui prend le rang de chef de la communauté.»
Dans la suite de notre voyage, lorsque nous atteindrons la haute vallée de l’Indus, nous rencontrerons des populations chez lesquelles la polyandrie s’est conservée avec bien plus de pureté que dans le Koulou, et j’aurai l’occasion de revenir sur ces si curieuses coutumes.
Chaque mari a son mois. S’il survient des enfants, le premier appartient à l’aîné des frères, le second au deuxième, et ainsi de suite. Quant aux filles qui naissaient en trop, on s’en débarrassait dès leur naissance. J’aime à croire qu’il n’en est plus ainsi et que les Anglais y auront mis bon ordre.
Les hommes travaillent sous les ordres de la femme et, sans doute pour avoir ses bonnes grâces, l’enrichissent de bijoux. Aussi les femmes ont-elles, dans cette partie des Indes, un air d’autorité et de commandement qu’on n’est pas habitué à leur voir.
On dit qu’elles sont plus jolies que partout ailleurs; cette particularité ne nous a pas frappés.
Mais, quoique ayant plusieurs maris, leurs mœurs n’en sont que plus faciles, et les jeunes Anglais en gardaient de doux souvenirs. On raconte que la femme d’un Anglais chef de district, très rigide, dit-on, pour faire cesser ces dérèglements, imagina un moyen des plus radicaux. Elle avait fait rendre par son mari une ordonnance qui enjoignait, sous les peines les plus sévères, aux maris frustrés dans leur bonheur conjugal, de ne donner aucune nourriture aux malheureux voyageurs assez imprudents pour se laisser aller aux charmes de ces séduisantes sirènes.
Les maris, enchantés, s’étaient empressés d’obtempérer à cet édit, et les pauvres malheureux s’éloignaient au plus vite pour satisfaire leur estomac trop à jeun.
A Soultanpour il y a un bungalow très bien tenu; le chef de district, qui s’y trouvait momentanément, nous reçut avec cordialité; sa femme était à quelques milles de Soultanpour, dans les montagnes, afin d’y passer la saison chaude, et, lui, devait se rendre pour quelque temps en tournée d’inspection dans son district.
A peine sommes-nous arrivés dans ce pays séducteur qu’une musique retentissante éclate à nos oreilles. Quelle musique, grands dieux! Deux immenses trompettes en forme de crosse épiscopale mêlaient leurs sons à celui des grosses caisses, des tambours, des cris et des hurlements. Telle est la musique religieuse des Hindous, car c’était un dieu qu’on promenait en notre honneur. Ce dieu consistait en une quantité de têtes posées sur un palanquin orné de vieux châles de Cachemire et porté par deux hommes; deux autres, privilégiés entre tous, précédaient le palanquin: l’un portait un panier chargé de fruits, et l’autre un masque. Le grand prêtre, appelé _phourita_, drapé dans une couverture de laine blanche et le front marqué d’un signe rouge qui désignait sa caste, portait sur son épaule une cuiller et une sonnette en cuivre. Avec le premier instrument il emplit d’huile les lampes qui servent au culte.
Notre compagnon de voyage ayant voulu acquérir pour le musée de Kensington un poignard qui appartenait au dieu, il fallut consulter ce dernier. Le charivari redoubla et on fit faire volte-face au dieu. Puis le grand prêtre, après avoir pendant quelques instants, paraît-il, consulté le dieu, balbutia quelques paroles et répondit que le dieu voulait dix roupies au lieu de trois proposées par M. Clarke. Celui-ci n’en voulut pas démordre, ni le dieu non plus. Il entendait le commerce. M. Anderson, le chef du district qui nous accompagnait, marchanda et offrit cinq roupies. Alors le grand prêtre consulta encore une fois le dieu; celui-ci fut mécontent sans doute, car le grand prêtre parut tomber dans des convulsions; sa figure se contracta, ses membres s’agitèrent, son corps tremblait, et sa conversation avec le dieu paraissait des plus agitées. Son dieu le traitait vraisemblablement de gâte-métier, ne comprenant rien ni à la religion ni au commerce.
Hé quoi! il hésite! il se laisse dauber par un client! Au lieu de jurer avec aplomb qu’il ne peut céder à meilleur marché, de jurer qu’il perd même sur le prix de vente! Au lieu de mentir à propos et avec grandeur d’âme!... Cinq roupies seulement ce poignard! Mais ce serait donner, ce ne serait pas vendre! Un tel troc le dégraderait. Non, mille fois non! Qui donc alors continuerait à honorer sa divinité et s’approcherait de son autel en suppliant? Un étranger marchander son couteau, ce couteau qui allait être souillé par ce contact! Pour un pareil sacrilège il fallait demander plutôt le double à cet étranger! ce pingre! ce rat!... Et, dans sa langue hindoustani, cette apostrophe devait être bien plus jolie. Et la musique s’exhalait en hurlements plaintifs, et les instruments de cuivre lançaient des sons à faire frémir les plus braves; tous les assistants paraissaient consternés et attendaient la réponse du dieu avec terreur.
Enfin le dieu daigna pourtant se calmer. Le grand prêtre, interprète du dieu puissant, répondit que celui-ci y consentait, et que même, si on le contraignait, il le donnerait pour trois roupies, mais que c’était bien dix qu’il voulait. Alors M. Clarke, impatienté comme tout bon Anglais, remercia et laissa le poignard. Qui fut attrapé? Ce fut le grand prêtre, sans doute, qui croyait bien mettre les cinq roupies dans sa poche. Le poignard alla sans doute retrouver sa place au temple, où, avec de petits tridents en fer, ils garnissent les autels.