Voyage d'une Parisienne dans l'Himalaya occidental
Part 22
Ce sont donc ces dernières bêtes au poil fauve, à la course rapide, dont nous avons entendu si souvent les sifflements aigus sur les hauteurs glacées du Déosaï, qui, en creusant leurs profonds terriers, font venir des parcelles d’or à la surface du sol. Ces trous, dans le Baltistan, n’étaient pas cousus d’or, et la journée de ces travailleurs ne leur rapportait guère plus de six anas.
Relativement c’était encore un beau gain, surtout quand on songe qu’au Cachemire un ouvrier qui gagne trois roupies par mois peut nourrir trois femmes, et que le salaire des plus habiles ouvriers de la capitale cachemirienne ne s’élève pas à plus de six ou huit anas par jour.
C’est qu’avec deux ou trois anas ces Cachemiriens vivent très bien, eux et toute leur famille; le riz cuit à l’eau et assaisonné de poivre rouge ou de piment leur suffit et même au delà. Dans le Baltistan, la nourriture est encore à meilleur marché.
De Gangani à Karkitchou nous suivons pendant quelque temps encore les bords du Sourou, qui dans ces parages est beaucoup plus large et beaucoup plus rapide qu’à son embouchure; puis, après avoir tourné à droite, nous retrouvons le Chigar, qui, venant du Déosaï, se jette dans le Sourou.
Deux larges torrents qui se précipitent au printemps dans cette rivière sont maintenant à sec; ils doivent être assez difficiles à traverser en cette saison.
M. de F... essaye encore de tirer des canards, mais, hélas pour notre pauvre table, il est beaucoup moins heureux cette fois, et les volatiles s’enfuient sans nous laisser un des leurs.
Les montagnes des bords du Chigar sont moins hautes et moins rocheuses que celles du Sourou et surtout de l’Indus, mais elles ne sont pas plus habitées, à part quelques frais villages qui viennent rompre de temps en temps l’aridité de cette grandiose nature; les rives ont un air morne et triste.
Les animaux eux-mêmes en ont peur, car, hormis quelques pies plus belles que les nôtres et quelques rares oiseaux, aucun gazouillement ne vient distraire les échos d’alentour. Les chiens n’égayent plus de leurs aboiements les hameaux que nous traversons et où nous nous arrêtons.
La rive droite du Chigar paraît assez bien faite; elle est aussi beaucoup plus fréquentée que la nôtre, car elle mène à Leh, capitale du Ladak; du reste nous la retrouverons.
La route que nous avons suivie depuis Skardo est toute nouvelle et n’a été encore parcourue que par quelques rares personnes étrangères ou indigènes.
Les indigènes que nous rencontrons font d’ailleurs de grands détours pour nous éviter, ou plutôt pour éviter nos chiens, dont ils ont une peur horrible. Ces chiens, que nous nous sommes procurés à Skardo, sont d’une race toute particulière et viennent du Ghilghit.
Nous arrivons à Karkitchou, village situé au pied du Chigar et entouré de nombreuses plantations de millet et de tabac. Les églantiers y atteignent une grosseur inconnue en Europe, et leurs tiges pourraient faire les cannes les plus originales qui se soient vues. Cette gorge est magnifique; on voit, à plusieurs milles de distance, une double rangée de montagnes, dont les pics aigus et dentelés s’élèvent menaçants vers le ciel. Ces sommets sont hauts de plus de 5200 mètres et atteignent jusqu’à 5500 mètres. Le torrent qui s’échappe de la terre en bouillonnant semble sortir des entrailles de ces monstres gigantesques. Sur les pentes douces le cèdre deodar a fait place à des genévriers arborescents, le cèdre, cet arbre si original, a dit de Kirman, «qu’il offre l’aspect d’une pyramide compacte et régulière surmontée d’une flèche effilée d’un vert pâle et blanchâtre. Le tout fait penser aux formes sveltes et délicates de nos clochetons gothiques.» Nous revoyons le rhododendron, que nous avons tant admiré à Simla, mais il est plus petit et forme avec le myricanos (tamaris) de ravissants buissons.
A Karkitchou, M. de Ujfalvy mensura des Ladakis; ceux-ci ont le type mongol, il n’y a pas à s’y méprendre. Ils ont les pommettes saillantes et le crâne beaucoup plus volumineux que celui des Baltis; les sourcils, qui chez ce dernier peuple sont arqués et même croisés, deviennent chez les Ladakis très peu fournis et arqués vers les extrémités seulement; ils ont les yeux obliques et le nez gros et court, tandis que celui des Baltis est long et étroit vers la base et d’une belle forme. Les Baltis ont la bouche petite, les lèvres fines et moqueuses, tandis que les Ladakis ont la bouche grande et les lèvres grosses et renversées en dehors. Ils ont en outre de grandes oreilles, et la figure affecte la forme du losange. Enfin les Ladakis, au lieu d’avoir les cheveux bouclés comme leurs voisins, les ont raides, épais et droits; leur barbe, loin d’être abondante, est rare, et leur peau est glabre. Ils sont de taille trapue et moyenne; leur charpente est osseuse et massive; les extrémités sont très grandes, et leurs jambes sont beaucoup plus courtes que celles des Baltis.
Pour quiconque a vu des hommes de ces deux races, il ne peut plus les confondre. M. de F..., qui les esquisse et qui, comme peintre, doit avoir le coup d’œil juste, les reconnaît tout de suite. Et, fait caractéristique, le Ladaki a surtout les paupières bridées près des tempes, détail qui n’existe pas chez le Balti.
Nous achetons le costume d’un Ladaki, que, entre parenthèses, nous payons assez cher. Cet habillement doit son caractère au bonnet dont ils se couvrent le chef, bonnet qui est en velours sombre garni d’une bordure éclatante et qui ressemble à celui des Napolitains; mais il est moins pointu, beaucoup plus large et beaucoup plus volumineux. Les Ladakis portent une longue robe en laine blanche serrée à la taille par une ceinture, un pantalon, des bottes en grosse laine et peu montantes. Leur jambe est entourée d’une bande de coton sur laquelle court un ruban de couleur qui sert à la maintenir. Une boucle d’oreille à l’oreille droite et un bracelet. Un briquet pend à leur ceinture. Ils ont en plus une seconde écharpe dans laquelle ils se drapent.
Le costume des femmes est à peu près pareil à celui des hommes, moins le bonnet. La robe est garnie d’un gros effilé de laine imitant la fourrure. Leur coiffure consiste en une longue bande d’étoffe, toute garnie de grosses turquoises percées aux deux extrémités afin de pouvoir les fixer sur l’étoffe. Cette longue bande rappelle un peu la coiffure des femmes bakchirs qui habitent les montagnes de l’Oural. Mais chez ces dernières les cheveux sont enveloppés par un bonnet tout couvert de perles d’où s’échappe par derrière cette longue bande qui chez les Bakchirs est garnie de coquillages et de broderies. Chez les Ladakies, les cheveux embrouillés et tressés se mêlent à cette étrange coiffure, qui se vend un prix excessif. Lorsque nous voulûmes en acheter une, on nous demanda de 250 à 300 roupies. Nous dûmes y renoncer, tant le prix était élevé.
A Srinagar, chez la femme du gouverneur anglais de Leh, j’ai vu une jeune femme ladakie, sa servante, qui avait un très riche costume; elle portait en outre à ses poignets des cercles en porcelaine qu’elle avait eu toutes les peines du monde à faire entrer; ses mains avaient été meurtries pendant plus de huit jours, et les cicatrices étaient restées assez longtemps. Aussi ces bracelets, une fois mis, ne quittent plus les poignets.
La polyandrie est en usage chez les Ladakis, et, comme dans le Koulou, les frères ont souvent la même femme, ce qui n’empêche pas que la femme prend quelquefois en outre pour époux un étranger qui s’introduit dans la famille sans que personne y trouve à redire.
La jeune servante que nous avons vue à Srinagar, chez la femme du fonctionnaire anglais attaché au service du maharadjah, avait déjà changé trois fois de mari, alléguant toujours qu’il ne lui plaisait plus. Cet usage de la polyandrie est une raison économique au suprême degré et qu’il est impossible de détruire; il empêche l’augmentation par trop nombreuse de la famille. Les biens ne sont pas divisés, et c’est une cause vitale dans un pays si pauvre, paraît-il, et où toutes les terres qui peuvent être cultivées sont défrichées depuis longtemps.
Ils ne peuvent pas non plus se livrer à un grand commerce, à cause de la difficulté des communications. Le riz, par exemple, est chez eux un objet de luxe. Le bois est rare dans ce pays, où pourtant on en a grand besoin. Dans les montagnes il y a des conifères, mais la difficulté du transport rend l’exploitation impossible; aussi le plus généralement on brûle ou de la fiente des animaux, ou des arbustes dont on fait des fagots.
Toutes les maisons sont construites en pierres, et, au milieu de la salle où on se réunit, se trouve le foyer avec une ouverture au-dessus, pour laisser passer la fumée. Voilà qui rappelle les kibitkas kirghises, où l’on se brûle par devant, tandis qu’on gèle derrière. Les Ladakis que M. de Ujfalvy mensurait étaient bien sales et ils me paraissaient en cela dépasser les Dardous. Comme leur religion ne les oblige pas aux ablutions, ils ne se lavent jamais le corps, et, pour ce qui est de leurs vêtements, ils trouvent que les rapproprier est chose superflue; ils attendent qu’ils tombent en lambeaux pour en changer. C’est une race robuste; les femmes travaillent autant que les hommes. Ils sont généralement très doux et très pacifiques; ils aiment beaucoup les fêtes. Quoiqu’ils n’aient pas de vigne, ils se grisent très bien avec une bière qu’ils appellent _chang_. Nous voulions acheter à de ces bons Ladakis un moulin à prières, mais ils n’en avaient pas, et il nous fut impossible de nous en procurer; nous le regrettâmes vivement, car c’est un objet très curieux.
Les lamas ou prêtres portent toujours entre leurs doigts ce petit objet cylindrique, qu’ils font tourner et qui débite leurs prières pour eux; ils peuvent alors s’occuper d’autres choses.
Les Ladakis ont une instruction relative. Les enfants sont confiés aux prêtres, et, comme l’hiver est très long dans leur pays, ils peuvent donner une grande partie de leur temps à cette occupation.
Ils cultivent le froment et l’orge et se servent des vaches et des yacks pour le labour. La boisson générale est le thé. Chez eux la division des castes n’existe pas, et, comme ils sont éloignés des Hindous, ils n’en ont pas autant subi l’influence; au lieu de laisser leurs morts exposés sur des rochers pour devenir la proie des animaux sauvages, ils les brûlent, comme ils le faisaient autrefois, après les avoir gardés quelques jours chez eux. Plus ils sont de haute condition, plus on les garde de temps.
Les musiciens et les forgerons sont méprisés par eux et forment une caste tout à fait à part, avec laquelle les autres agriculteurs ne s’allient jamais. Ils avaient l’air très étonnés de l’opération que M. de Ujfalvy faisait sur eux; mais, comme les costumes qu’on leur acheta furent très bien payés et que le bakchich qu’on leur donna leur paraissait une grosse somme, ils se laissèrent non seulement mensurer, mais ils se prêtèrent de bonne grâce et sans remuer aux exigences nécessaires pour la reproduction de leurs traits sur le papier.
Cette journée fut très amusante pour nous, et j’avoue qu’elle donna bien envie à M. de Ujfalvy de pousser un peu avant dans leur pays; mais la question d’argent, qui nous avait déjà arrêtés pour franchir le Karakoroum, se présenta, quoique de beaucoup amoindrie cependant, et nous fit grandement réfléchir.
Il fallut pourtant nous résigner, et ce fut avec un grand soupir de tristesse que, le lendemain, 11, nous franchîmes un pont branlant sur le Chigar pour atteindre sa rive gauche, où nous retrouvâmes la route qui devait ou nous conduire à Leh ou nous ramener à Srinagar. Devant nous c’est Srinagar, derrière c’est la capitale du Ladak!... Quel dommage!... Nouveau soupir!... Le chemin est large, et l’on voit qu’il est fréquenté; nous rencontrons quelques rares voyageurs, plus heureux que nous, qui suivent le Chigar sur sa droite et se dirigent vers cette capitale.
Jusqu’à l’endroit où le Dras se jette dans le Chigar, la route que nous suivons est bien monotone, mais, quand nous arrivons au contour de la montagne qui suit la première rivière, elle devient plus belle et le défilé est plus pittoresque.
Quelques vestiges de végétation. Des saules, des genévriers bordent le cours d’eau, et les églantiers vous éraflent le visage en passant.
Le village de Karghil, que nous traversons, possède aussi un emplacement pour le jeu de polo. Du reste, ainsi que je l’ai déjà dit, tous les villages, tels que Tolti, Karmagne, Parkouta, avaient aussi le leur. L’amusement favori de ces peuples doit avoir partout sa place.
Près d’arriver à Tachgan, nous traversons le Dras sur un pont de bois beaucoup plus branlant que le précédent, et nous voilà sur la rive gauche, sans arbres, par conséquent sans ombre au milieu d’un terrain pierreux et sablonneux, sur lequel il pleut rarement. Tachgan est composé de quelques pauvres maisons en plein soleil et en plein vent. On a planté, grâce à des irrigations, un petit bois de saules, mais ils sont si jeunes encore, que leur ombre ne se fait pas sentir. Les nuits sont très froides; les soirées et les matinées sont très fraîches. L’après-midi, le soleil est brûlant.
Nous voyons à gauche la cime du Naktoul toute couverte de neige, car elle a 5475 mètres. Il y a d’autres pics, mais ceux-ci sont moins élevés; aussi de rares fils d’argent et quelques places blanches seulement se laissent voir sur leurs crêtes dénudées.
Le 13, François, notre brave traducteur, nous réveille à quatre heures moins un quart; il s’est trompé, le pauvre garçon, il a pris le clair de lune pour le lever de l’aurore, et, lorsque nous regardons à notre montre, nous voyons cette heure matinale. Inutile de nous rendormir pour une heure, nous prenons notre parti en braves et nous nous jetons en bas du lit. Nous tremblons bien un peu, car il ne fait pas chaud sous la tente. A cinq heures, le vrai jour apparaît et nous voit à cheval.
La route qui conduit à la ville de Dras passe, en longeant de temps à autre la rivière, par une large vallée traversée par de nombreux petits cours d’eau qui se jettent dans la rivière de Dras. Le terrain est cultivé partout et nous sommes à l’époque de la moisson.
Les moissonneurs arrachent le blé; d’autres ont déjà mis les épis sous le pied des chevaux pour être battus.
On voit que les bêtes ont l’habitude de faire ce travail; elles tournent sans se tromper, sans changer d’allure et avec un ensemble admirable. Quatre chevaux sont attachés très légèrement l’un à l’autre. Quelquefois aussi ce sont des yacks qui travaillent avec un cheval. Ici ces animaux ne sont pas de race pure, mais toujours mélangés.
La ville de Dras est une réunion de petits villages situés à quelque distance les uns des autres, et, comme pour les protéger, au centre et dans le fond de la vallée se dresse une forteresse, la plus importante en grandeur de tout le Baltistan. Mais avec les armes de guerre actuelles son importance est illusoire, et il suffirait de couronner les hauteurs, facilement accessibles, qui la dominent, pour la réduire à néant.
Les montagnes qui encaissent la vallée de Dras sont généralement herbeuses et sont de loin en loin dominées par des pics neigeux. On élève beaucoup de bestiaux et on a fait des commencements de plantations; le dattier sauvage et le saule viennent très bien.
Dras est à 3033 mètres d’altitude; malgré cette élévation, le blé y mûrit en assez grande quantité. Le soleil est si chaud pendant le jour, qu’il doit réparer avec usure les fraîcheurs des nuits et des soirées. Le ciel est d’un bleu sans nuages et me rappelle celui du Turkestan.
Cette réunion de petits villages appelés Dras est un rendez-vous de tous les peuples, tels que les Ladakis, les Dardes et les Baltis; ces peuples s’y confondent, s’y croisent, ce qui fait que leur type n’est pas aussi bien défini que lorsqu’on les examine dans leurs propres pays. C’est sans doute ce qui a fait dire que les Baltis étaient des Mongols.
Pour qui va chez ces derniers, la différence saute aux yeux. Il est clair que M. Drew, grand géologue, a regardé bien plus attentivement les pierres et les montagnes que les peuples qui les habitaient.
Les peuplades des environs de Dras sont si mélangées par cette cohabitation, que nous y avons vu des Ladakis à nez crochu, des Baltis à face épatée et des Dardous à pommettes saillantes.
Dras possède deux places pour le polo, une tout près de la station et l’autre plus éloignée.
C’est à la première que nous nous rendîmes le lendemain, après que mon mari eut mensuré d’autres Ladakis. Mais cette population si mélangée n’a que peu d’intérêt pour lui.
Au moment où, montés sur nos coursiers, nous nous mettons en marche pour nous rendre au polo, la musique, pour nous faire honneur, se met à éclater. Aux sons si bizarres de ces instruments, nos chevaux prirent une telle peur qu’ils partirent au galop, emportés au milieu de cette large vallée par une course folle à laquelle les indigènes se mêlèrent pour les arrêter. Mais ils n’y purent parvenir; nos bêtes lancées, après une bonne nuit de repos, aspiraient, les naseaux au vent, le bonheur de se croire libres. Enfin, à force de leur parler, de les retenir, et lassées peut-être elles-mêmes de cette course échevelée, elles se calmèrent et, toutes frémissantes encore, entrèrent dans l’enceinte du polo.
Nous prîmes place sur une petite élévation de terrain dominant l’emplacement, qui est magnifique et pourrait contenir un grand nombre de cavaliers.
Les Dardous sont beaucoup moins habiles à ce jeu que les Baltis; la façon dont ils lancent la boule est moins élégante: celle-ci est du reste plus petite et le bâton est aussi d’une forme différente.
Les chevaux dardous sont moins bien dressés à ce jeu que ceux de Skardo, et presque toujours ils dépassent l’enceinte. Ils n’étaient qu’une quinzaine de cavaliers dans ce grand espace; aussi l’animation était moins grande et le coup d’œil s’en ressentait. Leurs chevaux, étant plus élevés, sont aussi plus disgracieux: un cheval efflanqué qui caracole, tourne et retourne, s’arrête, s’élance, n’a rien de gracieux pour l’œil, et c’est l’effet que nous produisit un grand Dardou monté sur un pareil coursier, aussi maigre que sa bête et qui faisait revivre en nous le souvenir de don Quichotte.
A Dras il y a un grand nombre de tatous, ou chevaux de montagne, et mon mari fit l’acquisition d’une de ces bonnes bêtes, assez forte pour pouvoir le porter; pour soixante roupies le marché fut conclu. Son pauvre cheval, qui s’était déferré sur ces horribles routes, avait le pied tellement gonflé qu’il fallait le laisser à Dras au soin du saïs, avec ordre de venir nous rejoindre lorsque la bête pourrait marcher. Nous pouvons avoir confiance en cet homme: un bon saïs n’abandonne jamais son cheval, et il fait quelquefois de deux à trois cents milles tout seul avec lui et le ramène toujours en bon état à son propriétaire, quelle que soit la distance. Si, par hasard, il arrive un accident, il se fait donner un certificat par les autorités de l’endroit où cet accident est survenu. Mais c’est un fait qui est excessivement rare.
Dras possède un misérable bungalow que le maharadjah a fait construire pour les étrangers. C’est un simple _meza nino_ composé de plusieurs pièces qui sont assez propres et en assez bon état; il est situé près du bagh ou jardin.
Le caravansérail pour les indigènes est un bâtiment carré composé de chambres ouvrant sur une véranda, donnant elle-même sur une cour. Des hangars sont destinés à protéger les chevaux. Près des écuries il y avait un immense chaudron d’une forme tout à fait étrange. Cet ustensile sert-il aux hommes ou aux animaux?
Il y a à Dras un radjah, qui est le vassal du maharadjah du Cachemire; on y trouve aussi un maître de poste.
La poste de Dras à Skardo est très bien organisée, et, quoiqu’il y ait près de dix stations jusqu’à la capitale du Baltistan, les hommes, se relayant nuit et jour, ne mettent que deux fois vingt-quatre heures à les franchir.
Le 15 au matin nous quittons cette cité, arrosée par la rivière qui lui donne son nom et qui coule avec une grande rapidité; nous admirons, en passant, la forteresse placée sur les bords et très belle avec les quatre tours dont elle est flanquée.
Le chemin que nous parcourons est relativement assez plat; la montée est très douce, puisque Dras est déjà à une assez haute altitude.
La station de Matayan n’est pas un village, mais une étape, où nous ne nous arrêtons pas; c’est à deux milles plus loin que nous campons. Déjà les montagnes se couvrent d’arbustes et prennent un aspect tout à fait alpestre; de beaux pâturages nourrissent des chèvres, des bœufs et cette espèce de yack mélangé qu’on appelle _sou_. Les chevaux sont plus grands que les tatous des montagnes du haut Indus et ne pourraient pas passer sur les étroites corniches, sur les frêles balcons de la nouvelle route de Méta-Manghel.
C’est par troupes que nous les rencontrons paissant sur ces hauts vallons. La nuit est glaciale; à six heures, sous la tente, nous n’avons que trois degrés; aussi nous prenons notre chocolat à la hâte et nous montons à cheval tout transis; nos gens grelottent.
La route est superbe et les ruisseaux gardent des traces de la gelée de la nuit; nos chevaux hennissent et enflent leurs naseaux; nous commençons à gravir la passe la plus douce que nous ayons encore rencontrée et par laquelle nous entrerons dans la vallée du Sind.
Les cours d’eau que nous traversons proviennent tous de la fonte des neiges, dont les pics sont couverts; l’eau est glaciale, et nos guides nous préviennent de n’y pas laisser boire nos bêtes. Le chemin est rempli de moraines, sur quelques-unes desquelles nous marchons; à notre gauche nous pouvons admirer une superbe montagne couverte de neiges éternelles.
Sur une longueur de cent mètres environ, la rivière disparaît sous un pont de neige pour reparaître et disparaître encore sous une nouvelle couche neigeuse. Une rivière s’échappe avec impétuosité d’un de ces énormes glaciers; de sa violence même résulte une magnifique cascade que nous contemplons quelques instants au milieu d’une nature triste et mélancolique; plus loin un petit lac qui est formé par de la neige fondue se décharge dans une rivière dont le changement de direction nous avertit que nous sommes sur le col. Il court dans la direction du Cachemire. Nous franchissons encore une moraine; puis une dure montée, et nous sommes sur le point le plus élevé du col du Zodjila (3390 mètres).
Devant nous, presque à notre hauteur, d’épais tapis de neige s’offrent à nos yeux; les pointes des cimes qui percent ces tapis contrastent seules avec cette blancheur.
Ce sont les pics de la fameuse montagne le Govashbaari (5351 mètres). Un peu plus bas, les pentes se garnissent d’arbres touffus, et le conifère svelte et droit les domine de toute son élégance. A notre gauche des rochers immenses plongent à pic leur pied monstrueux dans le Sind, les flancs couverts d’arbres d’un beau vert. Ils semblent être les ruines d’un vaste château des temps mythologiques, construit pour ces titans qui combattaient les dieux. Devant nous les bouleaux à la blanche écorce nous rappellent nos pays occidentaux, et en bas, bien bas, la rivière du Sind arrose de ses méandres la riante et riche vallée que nous apercevons à nos pieds et par laquelle nous allons voyager. Nous admirons ce magnifique tableau, qui embrasse un tel horizon de montagnes, que la plume ne saurait le décrire. Nos yeux, accoutumés à tant de beaux paysages, n’ont encore rien contemplé qui réunisse des choses si diverses et cependant si bien harmonisées entre elles.