Voyage d'une Parisienne dans l'Himalaya occidental
Part 21
Enfin nous sommes sur le faîte. Gens et bêtes, tout le monde souffle. Nous remontons sur nos chevaux et nous suivons péniblement des corniches qui montent et qui descendent à chaque instant. Quelle route longue et pénible!... Va-t-elle donc finir? nous apercevons de loin la descente. Quelle joie!...
Mais celle-ci, de près, est horrible. Impossible de penser à la faire à cheval. C’est à pied qu’il faut aller. Nos pauvres chaussures: comme les cordonniers seraient contents si l’on avait toujours de pareilles routes.
Deux heures durant, nous descendons sur du sable, sur des pierres, sur des rocs, sautant, glissant, enjambant des marches d’une hauteur à laquelle nos architectes n’auraient jamais songé.
Cependant les balcons sont solides, mais les corniches tournent un peu trop. Heureusement cet escalier vertigineux touche à sa fin.
De loin nous voyons la station. Mais nous devons nous arrêter à Do, car à Karmagne il n’y a pas de place pour nos tentes, et nous en sommes encore à trois milles. D’ailleurs nous sommes si fatigués que nous ne demandons pas mieux que de nous reposer.
J’ai toutes les peines du monde à trouver un cordonnier pour réparer mes bottes toutes déchirées. Enfin nous en rencontrons un, qui me remet une pièce grossière. C’est toujours mieux qu’un trou. Ici les indigènes vont pieds nus: c’est moins coûteux et les réparations ne se font pas sentir. Les élégants, car il y a toujours des élégants, même dans les cités les plus sauvages, les élégants, dis-je, portent des espèces de sandales en cuir. Sur les chemins pierreux et sablonneux, c’est la meilleure des chaussures: seulement il ne faut pas qu’elles soient mouillées. Celles que les Baltis confectionnent pour leur usage particulier sont grossièrement travaillées; mais à Srinagar il s’en fait de très jolies et de fort commodes. Il y a non seulement une chaussette de cuir, mais il y a en plus une semelle très forte, qu’on met à volonté et qui s’attache au pied par des courroies élégamment agencées. L’après-midi le radjah de Karmagne est venu nous donner le salam. Il nous fait apporter des melons, des raisins et de superbes abricots; ils sont loin cependant d’être aussi bons que ceux de Chigar.
Décidément les Baltis aiment les fleurs; ils s’en mettent sur la tête, à défaut d’autre parure. Cela fait un curieux effet de voir des jeunes garçons entièrement nus, la tête lourdement chargée, suivant la saison, de fleurs blanches ou rouges.
Cette population laborieuse possède une civilisation relative, car ils ont dans tous les villages des waterclosets placés de distance en distance. Ce sont de petites constructions en terre et en pierres en forme d’escargots.
Eux aussi, pour se guérir, se brûlent le corps. M. de Ujfalvy en a vu qui avaient le ventre couvert de cicatrices.
La récolte des moissons est faite; tous les épis, arrachés de terre, sont mis en tas semblables à nos meules, affectant néanmoins la forme carrée.
Le 7 septembre nous voit en selle à six heures. Entre Do et Karmagne, on dirait un pays détruit par le feu, tant les pierres, effritées par le temps, sont remarquablement belles. On croit voir à chaque pas les ruines de palais en cendres. Les montagnes elles-mêmes sont quelquefois en marbre.
Le pont en corde qui traverse l’Indus et sur lequel on se rend à Karmagne est bien plus imposant que celui du Tchinab. Il est plus élevé, plus long et, par cela même, plus secoué par le vent; cette réunion de brindilles de bois dont on fait des cordes a quelque chose de vertigineux.
Nous descendons de nos montures, et, guidés par des coulis, nous nous avançons jusqu’au milieu du pont. Ce pont pourrait plutôt s’appeler une échelle, car c’est sur chaque échelon qu’il faut poser le pied. L’Indus, roulant ses eaux impétueuses, paraît, entre chaque échelon, prêt à vous engloutir au moindre faux pas. La tête vous tourne si vous n’en avez l’habitude, et, sans l’aide de vos coulis, le passage serait d’une extrême difficulté. Quant aux chevaux, il leur est impraticable; aussi traversent-ils l’Indus à la nage, soutenus par des cordes qu’on tire de l’autre côté de la rive. Bon nombre de bêtes se noient à ces terribles passages, ou sont entraînées par le courant. On m’avait fait un tel tableau de ces ponts, que je m’étais imaginée ne jamais pouvoir en franchir.
Certes se voir suspendu au-dessus d’un fleuve immense qui roule ses eaux grisâtres sous un plancher balancé au gré du vent n’a rien de bien rassurant, mais avec du courage et de la bonne volonté on vient à bout de tout, et il faut en faire provision en voyage.
Karmagne, situé sur la rive droite de l’Indus, est un des plus beaux sites du Baltistan riverain. Le vieux palais du radjah est construit sur le haut d’une montagne; il semble être soudé dans le roc; les fenêtres en bois qui s’en détachent font un effet superbe. Il est très grand et devait autrefois servir de château fort, car sa position est formidable. Le nouveau palais, tout neuf, tout coquet, avec ses fenêtres en forme de tourelles et ses boiseries jaunes toutes reluisantes de vernis, ressemble à un joli chalet, dont le pied est caché par un jardin où les fleurs se mêlent agréablement aux arbres. Il s’élève à quelques pas seulement du vieux château.
L’habitation du frère du radjah, pour être plus petite, n’en est pas moins séduisante et paraît surgir complètement d’une touffe de verdure du plus beau vert qui domine le fleuve.
Plus on remonte l’Indus, plus les villages se rapprochent les uns des autres. Les chemins qui courent sur la rive droite du fleuve sont tellement effrayants, les escaliers qui le surplombent pour joindre un sentier à un autre sont tellement exigus qu’ils nous font trouver notre chemin superbe. Ce sentier, du reste, n’est praticable que pour les piétons.
A quelque distance de Do se trouve le cimetière des Baltis; leurs tombes rappellent un peu le rez-de-chaussée de leurs maisons. Ce sont de petits édicules en maçonnerie de gros cailloux, de forme carrée et peu élevés au-dessus du sol. La tombe de leurs saints se trouve toujours dans un endroit assez isolé; elle est entourée de longs bâtons au haut desquels flottent de petits morceaux d’étoffe rouge et blanche.
Les Baltis de la secte nourbakchis se rasent le milieu de la tête et laissent le reste de leurs cheveux bouclés, ainsi que le font leurs frères; leurs femmes, que nous rencontrons, ne sont certes pas jolies, et la propreté n’est pas leur côté faible.
La route est toujours la même: décombres, rocs et pierres; quelques-unes gardent l’empreinte de dessins curieux, que M. de Ujfalvy s’empresse de reproduire sur du papier. Ce sont surtout des scènes de chasse. Il y a bien longtemps que ces dessins ont été faits. Les Baltis d’aujourd’hui n’en seraient pas capables.
Encore un bien mauvais passage, grand Dieu! et nous serons à Baïtan.
L’étape est courte, six cosses ou dix milles. Une cosse baltistane vaut un mille et demi et un peu plus. Mais les Baltis ne sont pas toujours très sûrs eux-mêmes de leurs distances.
Les Baltis portent quelquefois sur leur grosse chemise de _patou_ (lainage grossier) un bracelet ou plutôt un bourrelet d’étoffe, qu’ils fixent à leur bras avec une petite broche en cuivre; ils enferment dans ce bourrelet un talisman. Ils portent aussi des amulettes au cou, et, quand on les mensure, il faut bien se garder de toucher à ces objets, car ils perdraient alors leur privilège sacré. Aussi les protègent-ils avec leurs mains.
Décidément je deviens médecin. J’ai fait à Skardo une cure merveilleuse en guérissant le fils du djemel-dar, qui, depuis trois ans, avait un point de côté. Deux rigollots ont opéré ce miracle. Depuis ce temps, le père, qu’on a adjoint à notre suite pour nous guider dans notre chemin jusqu’à Srinagar, me présente toutes les personnes qui sont malades. On amène aussi à mon mari jusqu’aux aveugles, auxquels, hélas! il ne peut rendre la vue. Il leur conseille d’aller à Srinagar se faire faire l’opération ou se laisser soigner, car il n’a pas, dit-il, les instruments nécessaires ni les remèdes suffisants à sa portée. A ceux qui ont la fièvre, M. de Ujfalvy leur donne de la quinine, et moi je mets des cataplasmes et du cérat sur les plaies de ces malheureux. Ces médicaments les guérissent, et ils ont une foi aveugle en nous. Le jeune tchouprassi a eu les amygdales gonflées par le froid; je lui ai mis une cravate au cou, et, ô merveille! le lendemain son mal avait disparu.
Qui m’aurait jamais dit que, mon mari et moi, nous exercerions la médecine dans le gouvernement du Baltistan? Heureusement ce n’est pas comme en France, car, n’ayant pas de diplôme, on nous enfermerait pour exercice illégal de cette profession.
Dans ces montagnes si près du ciel, les maladies sont assez rares. Les hommes, toujours au grand air, aguerris dès leur plus tendre enfance à toutes les intempéries des saisons, vivant sobrement, donnent peu de prise aux maladies passagères; seules les maladies héréditaires peuvent vicier leur sang, et la malpropreté est leur plus grande ennemie.
Le soir, à Baïtan, notre mounchi, escorté du djemel-dar, nous demande si demain nous voulons prendre par le haut de la montagne ou suivre le bord de la rivière; nous nous décidons pour le fleuve, et, le 8 au matin, nous sommes sur ses bords par un chemin exécrable. Nous avons mal fait; cette route est horrible, même pour les piétons. Impossible de passer à cheval entre le bord de la rivière et le roc. Les corniches, sur lesquelles j’avance en frissonnant, me font recommander mon âme à Dieu; les balcons me donnent le vertige. Nous sommes plus souvent à pied que sur nos bêtes. Plus nous allons, plus le chemin devient mauvais (_crabe_, comme on dit dans le Baltistan), et nous arrivons exténués à Tarkouti, après avoir remarqué un petit village si haut perché que nous avons demandé son nom: il s’appelle Tchirchiki.
Tarkouti est réputé pour son manque d’herbe absolu. Cet endroit est aussi un de ceux où l’Indus est le plus mauvais; c’est presque un torrent mugissant.
Les montagnes changent cependant d’aspect et de hauteur.
Le 9, après quelques milles toujours en montagnes, nous quittons les bords de l’Indus et nous sommes sur ceux du Sourou, qui se jette à cet endroit dans ce fleuve, dont il va grossir les eaux.
Adieu donc, puissant torrent dont le nom a résonné à mes oreilles d’enfant; femme, je te quitte sans regret, car tes bords arides sont d’une beauté trop sauvage pour moi. Quelle habitude de ces âpres paysages doit avoir l’homme qui s’enferme dans ces rudes contrées qu’il aime et dont il fait ses délices! Dans notre imagination civilisée, nous ne pouvons nous faire une idée de ces pays dans lesquels notre semblable vit au milieu d’une monotonie perpétuelle. Vie tranquille, sans animation, au milieu de cette nature dévastatrice. Tandis que nous, enfermés dans une nature qui se plie à tous nos besoins, à toutes nos exigences, nous sommes remuants, agiles et en proie à toutes les convoitises de la civilisation.
Le Sourou a les eaux plus vertes; la nouvelle vallée est plus encaissée. La rive droite est élevée et ardue, on sent encore les confins de l’Indus. La rive gauche présente toujours l’aspect d’un lieu de démolition, mais les aspérités sont plus arrondies. De Tarkouti à Altintang il y a 14 milles, c’est une longue étape. La station est habitée par des Baltis et des Brokpas. Les plantations sont toujours en gradins, et l’on voit qu’il ne doit pas pleuvoir beaucoup, car les canaux d’irrigation sont bien aménagés; l’aqueduc qui les fournit retombe en cascade.
Les Brokpas habitent encore plus haut dans la montagne; on les fait descendre pour que M. de Ujfalvy puisse les mensurer; aussi leur donnons-nous un bon bakchich, et ils ne regrettent pas leur course.
Ce sont les individus les plus sales et les plus déguenillés que nous ayons encore rencontrés. Leur type est, à peu de chose près, le même que celui de leurs voisins. Ils nous observent très étonnés, mais cependant ils restent excessivement tranquilles lorsqu’il s’agit de les dessiner. En partant le 10 au matin, nous voyons le sommet neigeux d’un géant himalayen éclairé par les rayons du soleil naissant; il est dans toute sa beauté. Mais le chemin est si difficile qu’il nous faut y reporter toute notre attention. Nous passons heureusement un balcon en saillie sur la rivière; mais à peine le cheval qui fermait notre caravane l’a-t-il laissé derrière lui que nous entendons un grand bruit, répercuté par toutes les montagnes environnantes. Nous sommes glacés d’effroi et regardons nos guides, qui s’écrient: _Sahar! sahar!_ (montagnes). C’est en effet un morceau de ce bloc qui s’est détaché, entraînant dans sa chute le balcon sur lequel nous venons de passer. Nous devenons plus pâles encore à la pensée du danger auquel nous avons échappé. Heureusement nos coulis sont en avant. Les Baltis sont les porteurs les plus exacts que nous ayons eus jusqu’à présent.
Au hameau voisin, si on peut appeler ainsi ces nids de verdure qu’on rencontre à d’assez longues distances sur la route, tous les hommes sont en émoi pour aller réparer le passage, qu’il faut vite refaire avant la saison rigoureuse.
Sur la rive droite du Sourou, dont la vallée continue à être toujours resserrée, surgit un village d’une grandeur remarquable, et les arbres qui abritent les êtres humains vivant dans cette solitude font l’effet d’une oasis dans le désert. N’en est-ce donc pas un que ces monstruosités terrestres?
A Gangani nous nous remettons de notre effroi et nous achetons à très bon compte des tiges d’églantiers d’une grosseur remarquable. Toute la route en est garnie et leurs boutons rouges me remettent en mémoire une très bonne sauce qu’on fait avec ces fruits en Autriche pour manger le gibier.
A Tarkouti j’avais pris comme saïs un Balti âgé de dix-huit ans, à la figure intelligente; nous l’avions fait habiller proprement, car il était à peine vêtu, et nous avions entouré sa tête d’un turban. Cet ornement, l’orgueil de tout bon musulman, le plongea dans le plus profond enchantement. Il ne se sentait pas d’aise.
Le couli de Mme de F..., brave Cachemirien égaré à Skardo, où elle l’avait engagé, s’imagina immédiatement que, faisant l’office de saïs, il devait aussi porter un turban. Il osa formuler sa demande à sa maîtresse, qui, tout en riant à l’idée de ce garçon à peine vêtu, refusa bel et bien de lui couvrir la tête. La figure de ce pauvre garçon prit un tel air de tristesse qu’il faisait pitié; pour eux, un turban c’est la beauté poussée au plus haut point, l’idéal de tout désir.
Pourtant l’appétit vient en mangeant, et mon saïs Mahomet, satisfait et déjà habitué à son turban, ne pensait plus qu’à une chose: à avoir une position sociale plus élevée; déjà de couli il était devenu saïs: qui donc l’empêcherait de devenir valet de chambre, _bera_, position qu’il nous déclara être beaucoup plus de son goût? Soigner les chevaux, fi donc! Après huit jours d’élévation, déjà si ambitieux! Mais nous fîmes la sourde oreille, et saïs il restera, à moins toutefois qu’il ne devienne maçon, terrassier ou manœuvre, comme ceux qui sont à Simla. Les Baltis, étant très laborieux, sont employés en grand nombre par les Anglais pour leurs travaux. Aussi s’expatrient-ils volontiers, sachant qu’ils seront bien rétribués. Mais ils reviennent cependant avec bonheur dans leurs hautes contrées, lorsqu’ils ont amassé quelque argent. Ils imitent en cela les Italiens qui accourent dans le Tyrol et remplacent volontiers comme manœuvres les laborieux Tyroliens, trop orgueilleux pour se prêter à de pareils travaux.
Le soir, le brave Mahomet-Djan, que le radjah de Karmagne nous avait donné pour nous accompagner, nous a quittés; c’était dommage, car il était bien amusant. Chaque fois qu’il nous parlait, il croisait toujours ses mains, et, quand il nous disait: _Rasta khrab_ (mauvais chemin), il nous le disait d’un air si triste, si humilié, qu’on aurait pu croire que c’était sa faute; M. de Ujfalvy lui a acheté pour huit roupies un talisman en argent qui en avait coûté quatre. Malgré ce beau bénéfice, il a eu bien de la peine à se décider, bien que nous lui laissâmes le morceau de papier sur lequel est écrit le verset du Coran qui doit le protéger et dans lequel les Baltis ont une foi aveugle.
Aussi le médecin anglais de l’hôpital du Cachemire exige-t-il de tous les porteurs de talismans hindous ou musulmans qu’ils s’en dessaisissent. «Donnez le talisman, ou je ne vous soigne pas.» Malgré leur confiance en cet objet, ils finissent toujours par le lui remettre, en voyant la maladie s’aggraver. Alors seulement le médecin les soigne. La précaution est bonne, car ces malheureux, malgré les soins, malgré les médicaments, diraient toujours, si on leur laissait ce fétiche, qu’ils lui doivent leur guérison.
A propos de cette foi aveugle, M. Halévy, célèbre voyageur en Arabie, nous a raconté un fait très curieux qui lui est arrivé. Il passait dans ce pays pour un saint, et, un jour, un homme lui demande un talisman. Le voyageur était bien embarrassé. Enfin il lui vint une idée: il écrivit quelques lettres sur un morceau de papier devant son interlocuteur, et, adroitement en le roulant et en l’enfermant dans la petite amulette, il l’escamota et mit un papier vierge à la place. Puis, le remettant à celui qui lui avait donné l’hospitalité, il lui dit: «Je te donne ce talisman, mais garde-toi de l’ouvrir, car, si tu l’ouvrais, ce qui est écrit dedans disparaîtrait à l’instant même, et le talisman perdrait sa vertu». L’homme reçut ce don avec une reconnaissance sans égale et le suspendit à son cou. Mais la curiosité fut plus forte que la foi, et, après quelques jours, notre homme, tourmenté du désir de savoir ce qu’il y avait sur cette feuille, ne put résister à l’envie de l’ouvrir. Hélas! tout avait disparu, et le papier était vierge de toute trace d’écriture. Le malheureux vint trouver M. Halévy et lui avoua qu’il n’avait jamais vu de sorcier comme lui.
Nous mangeâmes à notre dîner des canards tués par M. de F... sur les bords escarpés du Sourou et qui sont véritablement délicieux. Le régal est grand pour nous, qui depuis notre entrée dans le Cachemire ne mangeons pas autre chose que du poulet (mourghi) ou du mouton en ragoût (gebab). Dans la région que nous venons de parcourir, le grand gibier, tel que l’ovis ammon, le cerf à grandes cornes, et tous les beaux animaux aux pieds agiles qui font l’orgueil du chasseur, est nombreux sur ces montagnes escarpées; aussi ces régions sont-elles parcourues surtout par des chasseurs, qui montent à des hauteurs presque inaccessibles.
Il faut rendre justice aux canards sauvages qui visitent les bords du Sourou et qui y sont en grand nombre: leur chair est excellente.
Nous sommes partis le 11, avec la promesse que nous aurons enfin une bonne route. Hélas! nous en avions perdu l’habitude depuis longtemps.
A part quelques montées et quelques corniches écroulées que l’on réparait, le chemin, depuis Gangani jusqu’à Karkitchou, est en effet relativement assez bon. Au sortir de Gangani nous rencontrâmes une pierre couverte d’inscriptions, que M. de Ujfalvy s’empressa de copier. Le chemin est bordé de distance en distance de trous larges et profonds, faits, paraît-il, par les chercheurs d’or.
Le Sourou charrie-t-il donc de l’or? Dans tous les cas, il ne doit pas y en avoir beaucoup, car les habitants qui s’occupent à ce travail ne sont pas plus riches que les autres.
Depuis quelques jours déjà j’avais vu de grands trous creusés le long du chemin, dont je ne m’expliquais pas l’origine; le mounchi Gân-Patra, notre mounchi, me dit que des chercheurs d’or étaient venus autrefois dans la contrée, mais qu’ils avaient dû abandonner leurs recherches, car ce qu’ils avaient trouvé d’or était si peu de chose que c’était inférieur en valeur aux déboursés qu’ils devaient faire pour leurs travaux, On nous avait déjà raconté à Skardo que les orpailleurs qui exploraient les sables de l’Indus et ses affluents ne faisaient que de très maigres affaires.
Mon mari me raconta à ce sujet qu’autrefois le sol de ces contrées devait renfermer des quantités considérables d’or, car Hérodote en parle, et même d’une façon très curieuse.
Le soir, en rentrant sous notre tente, nous sortîmes de notre petite bibliothèque de voyage l’édition d’Hérodote que nous avions emportée, et voilà ce que nous trouvâmes au second chapitre, paragraphe 102:
«D’autres peuplades indiennes sont limitrophes du territoire de Caspatyre et de celui des Pactyices; elles demeurent au nord des autres Indiens et ont à peu près le même genre de vie que les Bactriens. Plus belliqueuses que tout le reste de ces peuples, ce sont elles qui vont à la recherche de l’or, car elles touchent à ce sol qui est désert à cause des sables. Dans le désert et dans le sable vivent des fourmis grosses presque comme des chiens, un peu plus que des renards.
«Le roi des Perses en a quelques-unes, qu’il fait prendre en ce lieu. Ces fourmis donc, faisant leur gîte sous terre, amoncellent le sable comme le font les fourmis en Grèce, auxquelles d’ailleurs elles ressemblent beaucoup. Mais dans l’Inde les amas de sable sont mêlés d’or... Les Indiens emploient donc cette méthode et cet attelage pour aller chercher de l’or, s’arrangeant de manière à faire leur provision pendant la chaleur la plus ardente. Car alors les fourmis se cachent en terre. En ces contrées, le soleil est dans sa plus grande ardeur après l’aurore et non, comme ailleurs, à midi. Son extrême force dure jusqu’au moment où chez nous finit le marché. Pendant tout ce temps il a beaucoup plus d’ardeur qu’en Grèce à midi; on est obligé, dit-on, de s’arroser alors à flots d’eau fraîche. La chaleur du milieu du jour est à peu près la même pour les Indiens que pour les autres hommes. Lorsque le soleil décline, il devient chez eux ce qu’ailleurs il est le matin. Plus il s’abaisse, plus il se refroidit, jusqu’au moment où, près de se coucher, il est tout à fait froid.
«Arrivés à leur but avec des sacs, les Indiens les remplissent de sable; après quoi le plus rapidement possible ils s’en retournent. Car, disent les Perses, les fourmis à l’odeur retrouvent leurs traces, et elles les poursuivent. Leur rapidité est sans pareille, de telle sorte que si les Indiens, pendant qu’elles se rassemblent, n’avaient point pris une grande avance, aucun d’eux ne pourrait échapper.
«Cependant les chameaux, inférieurs à la course aux femelles et plus vite fatigués, ne marchent point d’un pas égal; mais les chamelles, se souvenant de leurs petits qu’elles ont abandonnés, ne se ralentissent pas un instant. C’est ainsi que les Indiens se procurent la plus grande partie de l’or qu’ils possèdent, à ce que disent les Perses. Celui qu’ils obtiennent en creusant dans la contrée est moins abondant.»
Il s’est trouvé des personnes pour se moquer des récits fantastiques du grand historien grec.
Les fourmis fouisseuses du nord-ouest des Indes leur paraissaient aussi ridicules que l’air rempli de plumes dans les plaines de la Scythie; mais, depuis, Hérodote a été réhabilité. L’image des plumes remplissant l’air pour indiquer les flocons de neige qui tombent est très belle, surtout dans la bouche d’un Grec, qui ne savait pas ce que c’était que la neige et n’en parlait que par ouï-dire. Le fait des fourmis fouisseuses a mis plus longtemps avant d’être éclairci. Des auteurs croyaient que c’était une espèce d’hyène; aujourd’hui tout s’explique, depuis que nous avons fait de si rapides progrès dans la connaissance du sanscrit: dans cette langue on emploie le même mot pour désigner la fourmi et la marmotte.