Voyage d'une femme autour du monde

Part 6

Chapter 63,835 wordsPublic domain

_27 septembre._ De Porto d’Estrella à Pétropolis il y a encore sept leguas. Ordinairement on fait ce trajet sur des mulets, que l’on paye 4 milreis par tête. Mais à Rio-de-Janeiro on nous avait dépeint ce chemin comme une belle promenade à travers de magnifiques forêts, très-fréquentée, très-sûre, formant la principale route de jonction avec Minas Gueras; nous nous décidâmes donc à faire la route à pied, d’autant plus que le comte désirait herboriser, et moi ramasser des insectes. Les deux premières leguas traversaient une large vallée, couverte en grande partie de buissons épais et de jeunes bois, et entourée de hautes montagnes. Les ananas sauvages se présentaient assez bien sur le bord du sentier; ils n’étaient pas encore tout à fait mûrs et brillaient d’une couleur rosée; malheureusement ils sont loin d’être aussi savoureux au goût qu’ils sont beaux à la vue, et on ne les cueille que rarement. Ce qui me fit beaucoup de plaisir, ce furent les colibris; j’en vis plusieurs de la plus petite espèce. On ne peut véritablement rien imaginer de plus délicat et de plus gracieux que ce petit oiseau. Il va chercher sa nourriture dans le calice des fleurs, et tourne autour d’elles en voltigeant comme le papillon, avec lequel on peut facilement le confondre dans son vol rapide. Rarement on le voit se poser sur les branches.

Après avoir traversé la vallée, nous arrivâmes à la _serra_ (c’est le nom que les Brésiliens donnent au sommet de toutes les montagnes qu’il faut franchir; celle que nous avions devant nous a 900 mètres de haut). Une large route pavée mène, à travers des forêts vierges, à la cime de la montagne. Je m’étais toujours figuré que dans une forêt vierge les arbres devaient avoir des troncs d’une grosseur et d’une hauteur extraordinaires: ce ne fut pas ce que je trouvai ici; probablement la végétation est trop forte, et les troncs principaux sont étouffés par la masse des petits arbres, des lianes et des plantes grimpantes. Ces deux dernières espèces sont si nombreuses et couvrent tellement les arbres, que souvent on en aperçoit à peine les feuilles: ce n’est pas pour en voir les troncs. Un botaniste, M. Schleierer, nous assura avoir trouvé une fois sur un arbre des lianes et des plantes grimpantes de six espèces différentes.

Nous fîmes une riche récolte de fleurs, de plantes et d’insectes, et nous parcourûmes gaiement notre chemin, charmés par les forêts magnifiques et par les vues non moins ravissantes qui s’ouvraient devant nous, au delà de la montagne et de la vallée, jusqu’à la mer avec ses baies, et jusqu’à la capitale du Brésil.

De nombreuses _truppas_[23] conduites par des nègres, ainsi que des piétons isolés que nous rencontrions à chaque instant, nous ôtèrent toute crainte, si bien que nous ne fûmes nullement effrayés de voir un nègre nous suivre constamment. Mais, quand nous nous trouvâmes seuls dans un endroit un peu écarté, il s’élança subitement, en tenant d’une main un long couteau, et de l’autre un _laso_[24]; il se jeta sur nous et nous donna à entendre, plus par gestes que par paroles, qu’il voulait nous entraîner et nous tuer dans la forêt.

Nous ne portions pas d’armes avec nous, puisqu’on nous avait représenté ce pays comme tout à fait sans danger, et nous n’avions pour nous défendre que nos parasols. Je possédais un couteau de poche, que je tirai à l’instant, et je l’ouvris, fermement décidée à vendre chèrement ma vie. Nous évitâmes les coups autant que nous le pouvions avec nos ombrelles: mais les ombrelles ne tinrent pas longtemps; de plus, le nègre parvint à saisir la mienne; en essayant de me l’arracher, il la cassa et il ne me resta dans la main qu’un bout du manche; pendant ce combat, le couteau avait échappé des mains du nègre et roulé à quelque pas: je me précipitai promptement dessus, et je croyais déjà le saisir, quand lui, plus rapide que moi, me repoussa de la main et du pied et s’empara de nouveau de son arme: il la brandit furieux au-dessus de ma tête et me fit deux blessures, dont l’une assez profonde, au haut du bras gauche[25]: je me regardais comme perdue, et le désespoir seul me donna le courage de faire aussi usage de mon couteau. Je portai un coup dans la poitrine du nègre; il l’évita et je le blessai profondément à la main. Le comte sauta sur lui et le saisit par derrière, tandis que je me hâtais de me relever. Tout cela s’était passé dans l’espace de quelques instants; la blessure qu’il avait reçue avait rendu le nègre furieux, il grinçait des dents comme un animal féroce et brandissait son couteau avec une rapidité terrible. Bientôt le comte reçut aussi une blessure qui lui déchira toute la main, et nous étions perdus si Dieu ne nous avait envoyé du secours. Nous entendîmes des pas de chevaux sur le pavé, et immédiatement le nègre nous laissa et se sauva dans la forêt. L’instant d’après, deux cavaliers parurent au coin de la route; nous nous empressâmes d’aller au-devant deux: nos blessures saignantes et nos parasols déchirés eurent bientôt expliqué notre situation. Ils nous demandèrent quelle direction le fugitif avait prise, s’élancèrent à bas de leurs chevaux et cherchèrent à le rattraper; mais leur peine aurait été inutile, s’il n’était venu deux nègres qui leur prêtèrent secours et saisirent bien vite le fugitif. On le lia et, comme il ne voulait pas marcher, on l’accabla de tant de coups, surtout à la tête, que je craignais qu’on ne brisât le crâne du pauvre diable. Mais il ne changea pas de contenance et demeura comme attaché au sol. Il fallut que les deux nègres l’enlevassent; alors il se mit à mordre autour de lui avec une rage de bête féroce. On le porta ainsi jusqu’à la maison la plus proche. Nous suivîmes nos sauveurs, le comte et moi, et, après avoir fait panser nos blessures, nous continuâmes notre voyage non sans quelque crainte, surtout quand nous rencontrions un ou plusieurs nègres, mais sans nouvel accident, et toujours avec la même admiration pour les beautés du paysage.

La colonie de Pétropolis est située au milieu d’une forêt vierge, à 833 mètres au-dessus de la mer. Il n’y a guère plus de quatorze mois qu’elle a été fondée, et son but principal est de cultiver pour les besoins de la capitale différentes espèces de fruits et de légumes d’Europe, qui dans les pays tropicaux ne viennent qu’à une hauteur considérable. Une petite rangée de maisons formait déjà une rue, et sur une place défrichée se dressait la charpente d’une plus grande construction: c’était une maison de plaisance de l’empereur; mais cette résidence ne pouvait avoir que difficilement un aspect impérial, car les portes d’entrée, basses et étroites, faisaient un étrange contraste avec les larges et grandes fenêtres. C’est autour du château que se formera la ville. Cependant il y a beaucoup de huttes isolées, plus loin, dans l’intérieur de la forêt. Une partie des colons, comme les ouvriers, les petits marchands, occupaient de petites constructions dans le voisinage du château; les agriculteurs étaient établis sur des emplacements plus considérables, mais qui n’avaient pas cependant plus de deux ou trois arpents. Quelle misère ne faut-il pas que ces braves gens aient soufferte dans leur patrie pour aller chercher quelques arpents de terre dans un autre hémisphère!

Nous retrouvâmes ici avec son fils notre bonne petite vieille, qui avait fait avec nous le voyage d’Allemagne à Rio-de-Janeiro. La joie de pouvoir travailler à côté de son cher enfant l’avait rajeunie. Son fils fut notre guide; il nous conduisit partout dans la nouvelle colonie. Elle est établie dans des gorges larges; les montagnes qui l’entourent sont tellement à pic, que lorsqu’elles auront été déboisées et transformées en jardins, la terre végétale sera facilement entraînée par les fortes pluies.

A une legua de la colonie, il y a une cascade qui se précipite dans un gouffre naturel. Elle est plus remarquable par les belles montagnes où elle est enfermée, par la sainte obscurité des forêts vierges qui l’entourent, que par la hauteur ou l’abondance de la chute.

_29 septembre._ Malgré notre accident, nous revînmes à Porto d’Estrella à pied; nous montâmes dans une barque, et nous naviguâmes par une belle nuit vers Rio-de-Janeiro, où nous arrivâmes heureusement le matin. Partout, à Pétropolis comme dans la capitale, on s’étonna beaucoup de l’attaque à laquelle nous avions été exposés, et sans nos blessures on n’aurait pas voulu y croire. On prétendait que le drôle était ivre ou fou. Ce n’est que plus tard que nous sûmes le véritable motif qui l’avait poussé. Son maître l’avait châtié peu auparavant pour quelque délit quand il nous rencontra dans la forêt, et il crut sans doute qu’il s’offrait à lui une occasion de satisfaire impunément sa fureur contre les blancs.

CHAPITRE IV.

Voyage dans l’intérieur du Brésil.--Les petites villes de Morroqueimado (Novo Friburgo) et d’Aldea da Pedro.--Plantations des Européens.--Bois incendiés.--Forêts vierges.--Dernier établissement des blancs.--Visite aux Indiens, appelés aussi Puris ou Rabocles.--Retour à Rio-de-Janeiro.

J’entrepris encore ce voyage en compagnie du comte Berchtold, après être convenue avec lui que nous pénétrerions dans l’intérieur du pays et que nous ferions une visite aux aborigènes du Brésil.

_2 octobre._ Le matin nous quittâmes Rio-de-Janeiro pour nous rendre sur un vapeur au port de _Sampajo_, éloigné de 24 milles marins. Ce port, situé à l’embouchure du fleuve _Maccacou_, n’a qu’un seul hôtel et deux ou trois petites maisons. Nous y louâmes des mulets pour aller à la ville de _Morroqueimado_, éloignée de 20 leguas.

A cette occasion, je dois faire remarquer qu’au Brésil on a l’habitude de louer des mulets sans guide, ce qui est une marque de grande confiance donnée aux voyageurs. Quand on est arrivé au lieu de sa destination, on remet les bêtes à un endroit désigné par le loueur. Cependant, comme nous ne connaissions pas le chemin, nous préférâmes emmener un guide. Nous eûmes d’autant moins à nous repentir de cette précaution, que nous trouvâmes en beaucoup d’endroits le chemin intercepté par des barrières de bois qu’il fallait toujours ouvrir et fermer après soi.

Arrivés à deux heures à _Porto Sampajo_, nous résolûmes de pousser 4 leguas plus loin, et d’aller jusqu’à _Ponte de Pinheiro_. Le chemin, dans presque toute sa longueur, passait par des vallées couvertes de buissons ou de broussailles et entourées de basses montagnes. En somme, tout ce pays offrait un aspect très-sauvage, et on ne voyait que par-ci par-là quelques maigres pâturages et quelques misérables cabanes.

La petite ville de _Ponte de Cairas_, où nous passâmes, ne renferme que quelques magasins, quelques vendas, plusieurs maisonnettes, une petite église et une pharmacie. La principale place avait l’air d’un pacage. Ponte de Pinheiro est un peu plus grand. Nous y trouvâmes un très-bon gîte et un excellent souper composé d’un poulet au riz, de pain blanc, de farine de manioc et de vin du Portugal; on nous donna de bons lits, mais aussi notre dépense s’éleva, avec le déjeuner, à 4 milreis.

_3 octobre._ Nous ne pûmes partir qu’à sept heures du matin. Ici, comme partout ailleurs dans ce pays, on a beaucoup de peine à se mettre en route de bonne heure.

Pendant toute la journée le paysage demeura ce que nous l’avions vu la veille; mais nous commencions à nous approcher des montagnes plus élevées. Le chemin était généralement assez bon, mais les ponts jetés sur les ruisseaux et sur les flaques d’eau étaient détestables; aussi nous estimions-nous toujours très-heureux de les franchir sans accident. Après avoir mis à peu près trois heures pour faire deux leguas, nous arrivâmes à la grande _fazinda_ (plantation) de sucre de Collegio, qui ressemble parfaitement à une terre seigneuriale. A une habitation spacieuse est jointe une chapelle; les fermes et métairies sont placées autour, et toute la propriété est enceinte d’un mur élevé.

A une grande distance, les plaines et les coteaux étaient plantés de cannes à sucre; mais malheureusement nous ne pûmes pas voir faire le sucre, car les cannes n’étaient pas encore mûres.

Au Brésil, la richesse d’un possesseur de plantations est évaluée d’après le nombre des esclaves. Il y avait dans cette plantation huit cents esclaves, ce qui constituait une fortune considérable, puisque chaque esclave mâle coûte de 6 à 700 milreis.

_Santa-Anna_ est un endroit peu considérable, qui ne consiste qu’en quelques maisons, une petite église et une pharmacie. On trouve toujours une pharmacie, là même où il n’y a qu’un groupe de douze à quinze maisonnettes. Un hôtelier nommé Gebhart nous écorcha sans pitié en nous faisant payer 3 milreis pour une omelette, une bouteille de vin et un peu de mil donné à nos mulets.

Nous allâmes ce jour-là seulement jusqu’à _Mendoza_ (3 leguas), qui est encore plus insignifiant que _Santa Anna_. Une mercerie et une venda furent les seules habitations que nous rencontrâmes le long de la route; mais nous finîmes par découvrir dans le fond du paysage une fazinda de manioc. Nous la visitâmes, et le maître de la plantation eut la complaisance de nous offrir du café noir, comme c’est l’usage au Brésil, et de nous faire voir tout son établissement.

Le manioc est un arbuste à tige tortue, haut de 2 à 3 mètres, noueux, tendre, cassant, à feuilles palmées, à fleurs rougeâtres qui s’épanouissent en bouquets aux mois de juillet et d’août; son fruit capsulaire a trois coques, et les graines sont luisantes, d’un gris blanchâtre. La partie la plus importante de cet arbuste est sa racine tuberculeuse, qui pèse de deux à trois livres et remplace le blé dans tout le Brésil.

La racine, ratissée et lavée, est râpée à l’aide d’une meule couverte d’aspérités, qu’on fait tourner par des nègres jusqu’à ce qu’elle soit entièrement en poudre. La masse est alors placée dans une corbeille, fortement lavée et ensuite complétement écrasée avec le pressoir; enfin, on étend la farine sur de grandes plaques de fer où on la fait sécher doucement à une chaleur modérée. Elle ressemble alors tout à fait à de la farine grossière et se consomme en guise de pain, ou mouillée ou sèche.

Dans le premier cas, on apprête la fécule avec de l’eau chaude et on en fait une sorte de bouillie; dans le second, on la sert dans de petits paniers, et chaque convive en prend autant qu’il en veut pour en répandre sur les mets.

_4 octobre._ Les montagnes se resserrent de plus en plus et les bois deviennent plus épais et plus touffus. Ce qui est d’une beauté au-dessus de toute description, ce sont les plantes grimpantes qui ne couvrent pas seulement tout le sol, mais qui s’enlacent si bien aux arbres que leurs belles fleurs pendent aux branches les plus élevées et semblent une floraison merveilleuse des arbres eux-mêmes; il y a aussi des plantes dont les touffes de feuilles jaunes et rouges ressemblent aux plus belles fleurs; on en voit d’autres dont les grandes feuilles blanches brillent comme de l’argent au milieu d’une mer de verdure. On pourrait vraiment appeler ces bois les jardins gigantesques du monde. Les palmiers ont presque entièrement disparu.

Nous fûmes bientôt arrivés au pied de la montagne que nous avions à franchir. Nous atteignîmes quelquefois des points si élevés et si découverts, qu’en jetant nos regards en arrière nous apercevions jusqu’à la capitale. Nous trouvâmes une venda sur le sommet de la montagne (_Alta da Serra_, à 4 leguas de Mendoza). De ce point il y a encore 4 leguas jusqu’à _Morroqueimada_. Nous fîmes ce chemin très-lentement, car il fallait toujours monter et descendre. Nous étions presque toujours entourés de tous côtés de superbes forêts, et quelques petites plantations de _cabi_[26] ou de millet nous rappelaient rarement le voisinage des hommes. Nous n’aperçûmes la petite ville qu’après avoir passé la dernière colline et qu’en nous trouvant pour ainsi dire en face d’elle. La ville est encaissée dans un grand bassin de montagnes très-pittoresques, à environ 1000 mètres au-dessus du niveau de la mer. Comme le jour baissait, nous fûmes bien aises d’arriver à notre gîte avant la nuit. Nous trouvâmes un asile à côté de la ville, chez un Allemand du nom de Lindenroth, qui nous traita bien et ne nous fit pas payer cher, car il ne nous prit qu’un milreis par personne pour le logement et pour trois bons repas.

_5 octobre._ La petite ville de _Novo Friburgo_ ou de _Morroqueimada_, fondée il y a environ une vingtaine d’années par des Allemands et des colons de la Suisse française, ne compte pas encore cent maisons en briques. Une grande partie de ces maisons forme une rue excessivement large, et les autres sont disséminées tout autour.

Déjà, à Rio-de-Janeiro, nous avions beaucoup parlé de MM. Beske et Freese. Nous nous étions bien promis de ne pas manquer de leur faire une visite.

M. Beske est naturaliste, et vit à Novo Friburgo avec sa femme, qui est presque aussi instruite que lui. Nous eûmes avec eux plusieurs conversations intéressantes; ils nous montrèrent des collections curieuses de quadrupèdes, d’oiseaux, de serpents, d’insectes; et parmi ces derniers, nous trouvâmes des échantillons plus remarquables qu’au musée de Rio-de-Janeiro.

M. Beske, sans cesse chargé de nombreuses commandes d’objets d’histoire naturelle, fait des envois fréquents en Europe.

M. Freese, chef et propriétaire d’une institution de garçons, n’a pas voulu établir sa maison dans la ville même; il a cherché un emplacement moins exposé aux rayons ardents du soleil.

Il fut assez aimable pour nous faire visiter son établissement dans les moindres détails. Comme nous étions allés le voir dans la soirée, les leçons étaient toutes finies; mais il nous présenta ses élèves, leur fit faire quelques exercices de gymnastique et leur proposa plusieurs questions d’histoire, de géographie, d’arithmétique, auxquelles ils répondirent avec beaucoup de sagacité et de justesse. Son institution compte soixante places, qui étaient toutes occupées, quoique le prix de la pension soit de mille milreis par an.

_6 octobre._ Nous avions eu l’intention de ne nous arrêter qu’un seul jour à Novo Friburgo, et de continuer aussitôt après notre voyage. Mais, malheureusement, la blessure que le comte avait reçue à la main, dans notre excursion à Petropolis, avait empiré, par suite des grandes chaleurs; l’inflammation s’y était mise, et il ne pouvait plus penser à continuer le voyage. Pour moi, je fus plus heureuse: comme mes blessures se trouvaient au bras, je pouvais les préserver et les soigner; d’ailleurs elles étaient en voie de guérison, ne me causaient aucune gêne, et n’offraient aucun danger.

Il ne me restait d’autre alternative que de voyager seule ou de renoncer à la partie la plus intéressante du voyage, la visite chez les Indiens! Il me fut impossible de me résoudre à ce dernier sacrifice. Aussi je m’informai si l’on pouvait entreprendre ce voyage avec quelque sécurité. Comme on m’assura que j’en pouvais courir la chance sans risquer beaucoup, et que M. Lindenroth me procura en outre un guide sûr, je me mis en route sans crainte, armée d’un pistolet à deux coups.

Nous marchâmes d’abord entre les montagnes, et nous descendîmes ensuite dans une région plus chaude.

Les vallées étaient pour la plupart étroites, et l’uniformité des contrées boisées se trouvait souvent coupée par des plantations; mais toutes ces plantations n’étaient pas belles à voir. Le plus grand nombre étaient tellement remplies de mauvaises herbes, que souvent l’on ne distinguait pas les plantes, surtout quand elles étaient encore jeunes et petites. Il n’y a que les plantations de sucre et de café qui soient entretenues avec beaucoup de soin.

Les caféiers s’élèvent par rangées sur des collines assez peu inclinées: ils atteignent une hauteur de 1^{m},80 à 3^{m},60; ils commencent à porter des graines dès la seconde année, au plus tard dès la troisième, et ils en portent pendant dix ans. Les feuilles du caféier sont oblongues, pointues, et ondulées aux bords; ses fleurs sont blanches; sa baie a la forme d’une cornouille, qui est d’un vert brillant, puis d’un rouge vermeil, et qui prend enfin une teinte brune tirant sur le noir. Tant que le grain est rouge, sa cosse extérieure est encore tendre, mais elle finit par durcir complétement et par offrir l’aspect d’une capsule ligneuse. Comme on trouve en même temps sur les arbrisseaux des fleurs et des graines tout à fait mûres, on recueille des fruits presque toute l’année. Quant à la récolte, elle se fait de deux manières: ou l’on cueille les graines, ou bien on étale de grandes nattes sous les arbrisseaux, et on les secoue en suite. Le premier mode est de beaucoup le plus pénible, mais il est infiniment supérieur à l’autre.

Un nouveau spectacle, qui se présenta pour la première fois à ma vue, fut l’embrasement d’un bois; on a souvent recours à ce procédé exécutif pour défricher la terre. Jusqu’ici je n’avais vu que de loin des nuages de fumée s’élever en l’air, et je désirais vivement m’approcher le plus possible d’un pareil incendie. Mon désir devait se réaliser le même jour; car mon chemin me conduisit entre ce bois en flammes et un terrain couvert de buissons auxquels on avait mis le feu.

L’espace qui séparait le bois de ce terrain n’était guère que de cinquante pas, et était tout à fait enveloppé de fumée. On entendait le pétillement du feu, et on voyait monter, au milieu des nuages de fumée, de fortes colonnes de flammes. De temps en temps éclataient des bruits semblables à des coups de canon, qui annonçaient la chute des grands arbres.

Quand mon guide approcha à cheval de ce foyer enflammé, j’eus un moment de peur; mais ma crainte ne fut pas de longue durée, car je réfléchis qu’il n’exposerait pas sa vie à la légère, et qu’il devait savoir par expérience comment on traversait ces endroits.

Il y avait à l’entrée de ce passage deux nègres chargés d’enseigner au voyageur la route qu’il avait à suivre, et de lui recommander la plus grande hâte. Mon guide me traduisit ces indications, et éperonna son cheval; je suivis son exemple, et nous nous jetâmes bride abattue dans la gorge fumante. Des cendres brûlantes volaient autour de nous, et la vapeur étouffante de la fumée nous oppressait encore plus que la chaleur produite par la flamme. Le souffle parut manquer à nos bêtes, et nous eûmes beaucoup de peine à les maintenir au galop. Heureusement l’espace à parcourir n’était que de cinq à six cents pas, et nous le traversâmes sans accident.

Un tel embrasement ne prend jamais une trop grande extension au Brésil, parce que la végétation est trop fraîche et résiste à l’action de la flamme. Il faut mettre le feu à plusieurs endroits, encore s’éteint-il souvent; aussi trouve-t-on des places entièrement intactes au milieu de la forêt incendiée. Bientôt après avoir passé cet endroit dangereux, nous arrivâmes à de superbes rochers, dont les flancs, presque perpendiculaires, pouvaient avoir de 200 à 250 mètres de hauteur.

Beaucoup de pans de rocher détachés gisaient le long du chemin et formaient de jolis groupes.

Je fus bien étonnée d’apprendre de mon guide que nous approchions du gîte où nous devions passer la nuit. Nous avions fait à peine 5 leguas; mais, à l’entendre, l’autre venda où nous aurions pu passer la nuit était trop éloignée. Dans la suite, je reconnus bien qu’il songeait simplement à prolonger un voyage qui ne lui rapportait pas mal d’argent, puisqu’il recevait chaque jour 4 milreis, sans compter sa nourriture et celle des deux mulets.

Nous passâmes donc la nuit chez M. Molass, dans une venda isolée, au milieu d’une forêt épaisse.

Pendant tout le jour, nous avions beaucoup souffert de la chaleur. Le thermomètre marquait au soleil 39 degrés.