Voyage d'une femme autour du monde
Part 5
Les mœurs et les coutumes du Brésil ne me sont pas assez familières pour me permettre de porter un jugement précis, et je suis obligée de me borner à quelques renseignements. En somme, elles semblent se distinguer peu de celles des Européens; car les possesseurs actuels du pays viennent du Portugal, et l’on pourrait nommer avec raison les Brésiliens des Européens transportés en Amérique. Que dans ce transport quelques habitudes se soient perdues et qu’il en soit né de nouvelles, cela est bien naturel. La qualité distinctive des Européens devenus Américains est une soif de l’or qui tourne à la frénésie, et qui de l’Européen pusillanime fait souvent un héros: car il faut véritablement de l’héroïsme pour demeurer seul dans une plantation au milieu de plusieurs centaines d’esclaves, loin de tout secours et avec la perspective d’être perdu sans ressource à la première révolte.
Cet amour extraordinaire du gain n’est pas propre exclusivement aux hommes; il se trouve aussi chez les femmes, et il y a ici une coutume très-répandue qui le favorise beaucoup: c’est que le mari, au lieu de donner à sa femme ce qu’on appelle des épingles, lui achète, suivant ses moyens, un ou plusieurs esclaves mâles ou femelles, dont elle peut disposer à son gré. La femme fait ordinairement apprendre à ses esclaves à faire la cuisine, à coudre et à broder, ou même à exercer des métiers, et elle les loue ensuite au jour, à la semaine ou au mois[21], à des gens qui n’ont pas d’esclaves; ou bien elle les autorise à blanchir dans sa propre maison le linge de personnes étrangères, ou encore elle leur fait exécuter d’élégants travaux et de fines broderies qu’elle les envoie ensuite vendre dehors. L’argent qu’elle en retire ainsi est ordinairement consacré à sa toilette et à ses menus plaisirs.
Chez les gens d’affaires et les artisans, si la femme aide son mari dans ses travaux, ce n’est que moyennant un salaire.
En général, au Brésil, les mœurs sont peu satisfaisantes. La corruption qui y règne peut en grande partie être imputée à la première éducation des enfants, qui est entièrement abandonnée aux soins des nègres. Ce sont des négresses qui leur servent de nourrices, de gouvernantes et de surveillantes, et j’ai vu souvent de petites filles de huit à dix ans que de jeunes nègres accompagnaient à l’école ou partout ailleurs. La sensualité des noirs est trop connue pour que ce seul fait ne suffise pas à expliquer une corruption générale et très-précoce. Nulle part je n’ai vu autant d’enfants au visage pâle et usé que dans les rues de Rio-de-Janeiro. Une seconde cause d’immoralité est assurément le manque de religion. Le Brésil est profondément catholique; sous ce rapport, l’Espagne et l’Italie peuvent peut-être seules lui être comparées. Presque tous les jours il y a des processions, des prières, des fêtes religieuses; mais tout cela n’est qu’un divertissement, et les principes religieux manquent entièrement.
C’est à ces deux causes qu’il faut aussi attribuer la fréquence des meurtres; au Brésil, on tue moins pour voler que par haine et par vengeance. Le meurtrier commet le crime lui-même ou le fait commettre à vil prix par un de ses esclaves. Si le coupable est riche, il ne doit pas s’inquiéter beaucoup d’être découvert; car l’or ici, m’a-t-on dit, peut tout arranger. Je vis à Rio-de-Janeiro quelques hommes qu’on assurait avoir commis ou fait commettre, non pas un meurtre, mais plusieurs; et non-seulement ils étaient en liberté, mais ils étaient reçus dans toutes les sociétés.
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En finissant, qu’il me soit permis d’adresser quelques mots à ceux de mes compatriotes qui veulent quitter leur pays pour aller chercher fortune sur les côtes lointaines du Brésil; quelques mots seulement que je voudrais voir répandre le plus possible.
Il y a en Europe des gens qui ne sont guère meilleurs que les négriers africains; ils parlent sans cesse à tous les malheureux de la richesse de l’Amérique, de la beauté des pays lointains, de la fertilité du sol et du manque de travailleurs. Mais ont-ils le moindre souci de voir s’améliorer le sort des malheureux? Non; ils ont des vaisseaux, ils veulent les fréter, et ils prennent à leurs pauvres victimes les derniers restes de leur petit avoir.
Pendant mon séjour ici, il arriva quelques vaisseaux chargés de ces malheureux émigrants, que le gouvernement n’avait pas appelés et auxquels il ne donna aucun secours. Ils n’avaient pas d’argent; ils ne pouvaient pas acheter de terres, ni se présenter comme travailleurs dans des plantations: car personne ici ne prend à son service des Européens, que le travail tuerait bientôt sous un climat auquel ils ne sont pas habitués. Les infortunés ne savaient donc que résoudre et qu’espérer; ils commencèrent par aller mendier de tous côtés dans la ville, et à la fin se résignèrent aux positions les plus misérables. Il en est autrement de ceux qui sont appelés par le gouvernement du Brésil pour cultiver le sol dans les colonies: ils reçoivent un lot de terrain boisé, des vivres et aussi d’autres secours; mais, s’ils viennent sans argent, leur sort n’est guère plus digne d’envie: le besoin, la faim et la maladie emportent la plupart d’entre eux, et un petit nombre seulement arrivent, après des fatigues sans relâche, et grâce à une santé de fer, à se faire une existence meilleure que celle qu’ils avaient dans leur patrie. Les artisans seuls trouvent vite à s’établir et parviennent à une position aisée: mais cela aussi pourrait changer bientôt, car il arrive chaque année à Rio beaucoup d’artisans, et chaque jour les nègres deviennent plus habiles dans les métiers de toute sorte.
Avant de quitter sa patrie, on devrait chercher à s’éclairer, réfléchir longtemps et mûrement, et ne pas se laisser entraîner par des espérances trompeuses. La déception est d’autant plus terrible qu’elle arrive quand on ne peut plus remédier au mal, et que le malheureux succombe au besoin et à la misère.
RENSEIGNEMENTS STATISTIQUES SUR LE BRÉSIL.
La superficie du Brésil est de 130 000 milles carrés. Sa population est de 6 millions d’habitants, sur lesquels on compte à peu près 900 000 blancs; le reste est un mélange de nègres, de mulâtres, de métis et d’habitants primitifs ou Indiens. On compte environ 3 millions d’esclaves nègres et 500 000 Indiens, parmi lesquels figurent les sauvages les plus barbares, tels que les Botocudes.
La ville principale et la capitale est Rio-de-Janeiro, qui a 215 000 habitants, 50 églises et chapelles, 5 couvents, une université, un port excellent et un marché très-vaste.
Le Brésil est un empire constitutionnel, avec deux chambres, le sénat et la chambre des représentants. Jusqu’en 1822, le pays a été gouverné par un vice-roi envoyé du Portugal. C’est en cette qualité que le prince royal du Portugal, dom Pedro, après une révolte, déclara le Brésil empire indépendant avec un gouvernement représentatif: il se fit proclamer lui-même empereur, sous le nom de dom Pedro I^{er}. En 1831, il abdiqua en faveur de son fils, l’empereur actuel, dom Pedro II.
La religion dominante est la religion catholique; la langue la plus répandue est le portugais.
Au Brésil, le pays de l’or et des pierres précieuses, on n’emploie pour les échanges ordinaires que le papier et le cuivre. L’or et l’argent sont conservés en lingots ou expédiés à l’étranger.
L’unité monétaire est le reis, dont 1 mille (1 milreis) vaut environ 1 florin 7 kreutzers[22]. Cependant, en fait de monnaies de cuivre, il y a:
Le demi-vingt et un, valant 10 reis,
Le vingt et un, valant 20 reis,
Le double vingt et un, valant 40 reis.
Le patah vaut 320 reis, le crusado 400 reis.
Le plus petit billet de banque est d’un milreis.
Le mille brésilien, appelé _legua_, est un peu plus court que le mille géographique: 18 leguas font 15 milles géographiques.
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Le prix d’un passe-port est considérable: il s’élève à 16 milreis.
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La distance de Hambourg à Rio-de-Janeiro peut s’évaluer à 8 ou 9000 milles marins.
CHAPITRE III.
ENVIRONS DE RIO-DE-JANEIRO.
I. Cascade de Teschuka.--Boa Vista.--Le jardin botanique et ses environs.
Cette promenade est une des plus intéressantes; mais on est obligé d’y consacrer deux jours, car le jardin botanique à lui seul demande déjà plusieurs heures.
Le comte Berchthold et moi nous allâmes en omnibus jusqu’à Andaracky, à une legua, et nous continuâmes la route à pied, à travers des parties boisées et de petites collines. D’élégantes maisons de campagne sont situées à peu de distance sur les collines et sur la route.
Après avoir fait encore une legua, nous arrivâmes par un sentier à une petite cascade qui n’est ni haute ni abondante; c’est pourtant la plus importante des environs de Rio-de-Janeiro. Nous retournâmes sur la grand’route, et, au bout d’une demi-heure, nous atteignîmes une petite éminence d’où l’on apercevait une vallée d’un aspect original. Une partie ressemblait à un véritable chaos, l’autre à un jardin fleuri. La première était remplie de blocs de granit, parmi lesquels se dressaient d’énormes colosses, tandis qu’à d’autres places de grands quartiers de rocher s’étageaient les uns au-dessus des autres; de l’autre côté, on voyait les plus magnifiques arbres fruitiers au milieu d’une luxuriante verdure. Cette vallée pittoresque est entourée de trois côtés par de belles montagnes; le quatrième côté est ouvert et donne une libre vue sur la mer.
Nous trouvâmes dans cette vallée une petite _venda_, où nous réparâmes nos forces avec un peu de pain et de vin; puis nous nous remîmes en route vers la grande cascade. Nous trouvâmes la grande moins remarquable que la petite. Un tout petit ruisseau descendait sur une paroi de rocher large, mais peu inclinée, et tombait en plusieurs filets dans la vallée.
Après avoir traversé la vallée, nous arrivâmes au _Porto Massalu_. Des troncs d’arbres creusés, placés dans la baie devant quelques huttes, nous annonçaient que les habitants étaient des pêcheurs. Nous louâmes un de ces jolis bateaux pour traverser l’étroite baie. Ce fut tout au plus l’affaire d’un quart d’heure; mais, en notre qualité d’étrangers, on nous fit payer deux milreis.
Il nous fallut ensuite tantôt traverser des plaines de sable, tantôt gravir et descendre de mauvais chemins de montagnes. Nous fîmes bien encore de cette manière fatigante trois leguas, et nous arrivâmes à la pointe d’une montagne qui s’élève comme un mur de séparation entre deux grandes vallées. Cette pointe s’appelle la _Boa Vista_ (la belle vue) et à bon droit; car on aperçoit de son sommet les deux vallées avec les montagnes et les chaînes de collines qui les traversent. On voit encore d’autres montagnes élevées, notamment le _Corcovado_ et les _Deux Frères_; plus loin, la capitale, les maisons de campagne et les villages environnants, les baies et la pleine mer.
Nous quittâmes à regret ce beau point de vue; mais, ne sachant pas quelle distance nous avions à parcourir pour trouver un gîte, nous étions forcés de nous hâter. On ne voit sur ces routes solitaires que des nègres avec qui une rencontre de nuit ne serait pas précisément très-désirable. Nous descendîmes dans la vallée, résolus de passer la nuit dans la première hôtellerie venue.
Nous fûmes plus heureux qu’on ne l’est d’ordinaire dans ces occasions: nous trouvâmes non-seulement un excellent hôtel avec des chambres propres et de beaux meubles, mais une compagnie qui nous amusa beaucoup. Une famille de mulâtres attira surtout mon attention. La femme, beauté assez massive, d’une trentaine d’années, était parée comme ne le serait pas chez nous une femme du plus mauvais goût: elle portait tous ses bijoux sur elle. Partout où elle avait pu mettre des diamants et de l’or, elle n’y avait pas manqué. Une robe de soie épaisse et un châle magnifique couvraient son corps brun foncé, et un petit chapeau de soie blanche, mignon et coquet, était comiquement placé sur son énorme tête. Le mari et les cinq enfants faisaient un digne pendant à leur épouse et mère. Il n’y avait pas jusqu’à la bonne d’enfant, une négresse pur sang, qui ne fût surchargée d’ornements. Elle avait à un bras cinq bracelets et six à l’autre: c’étaient des bracelets en pierre, en perles et en coraux; mais, autant qu’il me sembla, ils n’étaient pas de la plus belle qualité.
Quand la famille partit, il arriva deux landaus attelés de quatre chevaux, dans lesquels monsieur, madame, les enfants et la bonne, montèrent avec une dignité également majestueuse.
Je regardais encore les voitures, qui se dirigeaient avec une grande rapidité vers la ville, quand un cavalier nous aborda en nous saluant gracieusement: c’était notre ami M. Geiger. Quand il apprit que nous voulions passer la nuit dans cet endroit, il nous engagea à l’accompagner à la propriété de son beau-père, située dans le voisinage.
Nous y fîmes connaissance d’un digne vieillard de soixante-dix ans, qui était encore directeur de la Société d’architecture et des arts plastiques. Nous admirâmes son beau jardin et sa coquette habitation, construite dans le style italien et avec beaucoup de goût.
Le lendemain, de grand matin, j’allai avec le comte Berchthold au jardin botanique, que nous avions un très-grand désir de visiter: nous espérions y voir des arbres et des fleurs de tous les pays dans leur plus grande beauté; mais nous fûmes bien désenchantés. Le jardin est encore trop nouvellement planté: aucun arbre n’a atteint son développement; il n’y a pas un grand choix de fleurs et de plantes, et le peu qui s’y trouve ne porte pas d’étiquettes qui apprennent les noms aux curieux. Pour nous, ce qui nous intéressa le plus ce furent les calebassiers, dont les fruits pèsent de dix à vingt-cinq livres et contiennent une grande quantité de graines que mangent non-seulement les singes, mais encore les hommes. Il y avait, en outre, des girofliers, des camphriers, des cacaoyers, des cannelliers, des arbres à thé, etc. Nous vîmes aussi des palmiers d’une espèce toute particulière. La partie inférieure du tronc, jusqu’à une hauteur de deux ou trois pieds environ, était brune, lisse, et avait la forme de cuves; la tige qui en partait était vert clair, également lisse et brillante comme si on l’avait vernie. Ils n’étaient pas très-élevés, et la couronne de feuilles se trouvait, comme dans les autres palmiers, à l’extrémité de l’arbre. Malheureusement, nous ne pûmes pas en savoir le nom, et dans le cours de mon voyage je n’en vis pas un seul de la même espèce.
Nous ne quittâmes le jardin que dans l’après-midi; nous fîmes une legua jusqu’à Botafogo, et là nous prîmes l’omnibus pour retourner à la ville.
II. Excursion au mont Corcovado, 675 mètres au-dessus du niveau de la mer.
M. Geiger nous avait invités, le comte Berchthold, M. Rister (un Viennois) et moi, à faire une excursion au mont Corcovado.
Le 1^{er} novembre, époque où souvent chez nous il vente et il pleut, tandis qu’ici le soleil est brillant et chaud et le ciel sans nuages, nous partîmes de bonne heure.
Le bel aqueduc nous guida vers la source, où nous arrivâmes au bout d’une heure et demie de marche. De hautes forêts nous abritèrent sous leur feuillage épais, si bien que la grande chaleur qui, dans le courant du jour, s’éleva à 38 degrés (au soleil), ne nous gêna pas trop.
Nous nous arrêtâmes à la source, et, sur un signe de M. Geiger, parut un nègre athlétique, chargé d’une grande corbeille pleine de provisions. La collation fut vite apprêtée: on étendit par terre une nappe blanche, et l’on plaça dessus les plats et les bouteilles. La gaieté et le rire assaisonnèrent le repas, et, fortifiés de corps et d’esprit, nous continuâmes notre course.
Le dernier cône de la montagne nous offrit quelques difficultés: il nous fallut monter à pic sur les rochers nus et brûlés par le soleil. En revanche, nous vîmes se dérouler devant nos yeux un panorama comme, assurément, le monde en offre peu. Tout ce que j’avais vu à mon entrée dans la baie se développait devant nous, plus découvert, plus étendu, et on en saisissait mieux le détail; on dominait d’un côté toute la ville, toutes les collines qui la couvrent à moitié, la grande baie qui s’étend jusqu’à la montagne des Orgues, et de l’autre côté la romantique vallée où se trouvent le jardin botanique et beaucoup de belles propriétés. Si vous allez à Rio-de-Janeiro, je vous recommande, n’eussiez-vous que quelques jours à y rester, de faire cette excursion, car on peut embrasser d’un seul coup d’œil toutes les richesses dont la nature a doté les environs de cette ville avec tant de prodigalité. On voit ici des forêts vierges qui, si elles ne sont pas aussi épaisses et aussi belles que celles qu’on trouve dans l’intérieur du pays, offrent néanmoins une force de végétation remarquable. On y voit des mimoses et des fougères d’une grandeur gigantesque, des palmiers, des caféiers venus sans culture, des orchidées, des plantes parasites et grimpantes, des fleurs et des arbrisseaux sans nombre; on y voit aussi les oiseaux aux couleurs les plus variées, les plus grands papillons, les plus brillants insectes, voltiger et sauter de fleur en fleur, de branche en branche. Un effet véritablement admirable est produit, dans l’obscurité de la nuit, par des milliers de vers luisants qui montent jusqu’à la cime des plus hauts arbres, et qui brillent, au milieu du feuillage et de la verdure, comme autant d’étoiles.
On m’avait dit que l’ascension de cette montagne était très-difficile, mais je ne trouvai pas qu’il en fût ainsi; en effet, on arrive très-facilement au sommet en trois heures et demie, et encore les trois quarts de la route peuvent se faire à cheval.
III. Châteaux de la famille impériale.
La véritable résidence de la famille impériale est le château _Christovao_, qui est situé à une demi-heure de la ville. L’empereur y passe presque toute l’année, et c’est même là que se traitent toutes les affaires politiques.
Ce château est petit, et ne se distingue ni par l’élégance ni par l’architecture; son seul mérite est sa position. Il s’élève sur une colline, et domine la montagne de l’Orgue et une des baies. Le parc est insignifiant et descend, de terrasses en terrasses, jusque dans la vallée. Un plus grand jardin, servant à la fois de pépinière et de jardin des plantes, y est joint: tous deux sont intéressants au plus haut degré pour des Européens. On y trouve une grande quantité de plantes que l’on ne voit pas chez nous, ou que l’on ne voit dans nos serres qu’avec des proportions naines. M. Riedl, directeur des deux jardins, eut la complaisance de me conduire lui-même partout, en attirant principalement mon attention sur les plantations de thé et de bambous.
Un autre jardin impérial se trouve à _Ponte de Caschu_, à une legua de la ville. Dans ce jardin il y a trois manguiers remarquables par leur âge et leur grosseur. Leurs branches couvrent une circonférence de plus de 25 mètres. Ils ne portent plus de fruits.
Parmi les promenades des environs, il faut encore signaler la montagne du Télégraphe, le jardin public (_Jardin publico_), la _praya do Flamingo_, les cloîtres Santa Gloria et Santa Theresa, etc.
IV. Excursion à la colonie allemande nouvellement établie à Pétropolis.--Tentative de meurtre d’un nègre marron.
On me parla tant à Rio-de-Janeiro du rapide accroissement de Pétropolis, colonie nouvellement fondée par des Allemands dans les environs, de la beauté du pays où elle est située, des forêts vierges que traverse une partie de la route, que je ne pus résister au désir d’y faire une excursion. Mon compagnon de voyage, le comte Berchtold, était de la partie. Nous prîmes, le 26 septembre, deux places dans une des barques qui vont journellement au _Porto d’Estrella_, éloigné de 20 à 22 milles marins, et d’où on continue la route par terre. Nous traversâmes une baie qui se fait remarquer par ses vues vraiment pittoresques, et qui me rappela plusieurs fois bien vivement les lacs de la Suède, à l’aspect si particulier. Elle est bornée de collines ravissantes et couverte de petites îles et de groupes d’îles qui tantôt sont couvertes de palmiers, d’autres arbres et de buissons si serrés qu’elles semblent presque impénétrables, tantôt sortent isolément de la mer comme des roches colossales, et s’élèvent comme des tours les unes au-dessus des autres. Ce qu’il y a de remarquable dans ces dernières, ce sont leurs formes arrondies, qui semblent avoir été travaillées au ciseau.
Notre barque était conduite par quatre nègres, et commandée par un blanc. Au commencement nous allâmes à la voile, et les marins profitèrent de cet instant favorable pour prendre leur repas, qui se composait d’une portion de farine de manioc, de poissons séchés, de millet (_blé turc_) rôti, d’oranges, de cocos, et d’autres noix plus petites; il y avait même du pain blanc, ce qui est un objet de luxe pour les noirs. J’eus un plaisir infini à voir ces hommes aussi bien traités. Au bout de deux heures, le vent cessa, et les matelots furent obligés de recourir aux rames. Je trouvai la manœuvre de la rame très-incommode. Le matelot était obligé chaque fois de monter sur un banc placé devant lui, et de se jeter en arrière avec beaucoup de force pour relever la rame. Au bout de deux autres heures, nous quittâmes la mer et nous entrâmes à gauche dans le fleuve _Geromerim_, à l’embouchure duquel se trouve un hôtel où l’on s’arrêta une demi-heure. Je vis ici un phare assez singulier: c’était simplement une lanterne suspendue aux rochers. Au moment où la contrée perdait sa beauté pour le touriste, elle commençait seulement à devenir, pour le botaniste, magnifique et admirable: car les plus belles plantes aquatiques, entre autres la _nymphæa_, la _ponteder_ et le _cypripède_, s’étalaient dans l’eau et sur les bords du fleuve. Les deux premières s’élançaient autour des arbres voisins et grimpaient jusqu’à leur cime, et le _cypripède_ montait à une hauteur de 2 mètres à 2 mètres et demi. Les bords du fleuve sont plats, bordés de buissons peu élevés et de petits bois; le fond est formé par des chaînes de collines; les petites maisons que l’on aperçoit çà et là sont bâties en pierre et couvertes de tuiles, mais elles n’en paraissent pas moins assez misérables.
Nous restâmes sept heures sur le fleuve, et nous atteignîmes sans encombre _Porto d’Estrella_, qui ne manque pas d’importance, puisqu’il sert d’entrepôt aux marchandises qui viennent de l’intérieur du pays, et qui de là sont expédiées, par eau, à la capitale du Brésil. Il s’y trouve deux jolis hôtels et un bâtiment semblable à un caravanséraï turc, avec un immense toit en verre appuyé sur de forts piliers en maçonnerie. Le premier était destiné aux marchandises, et le second aux âniers, que nous vîmes agréablement campés et préparant leur repas du soir autour d’un feu qui pétillait gaiement. Quelque agrément que nous offrît cette sorte de gîte de nuit, nous préférâmes aller à l’hôtel de l’_Étoile_, où les chambres et les lits bien propres, et les mets parfaitement assaisonnés, nous plurent encore davantage.