Voyage d'une femme autour du monde
Part 33
Quand je fis ma première visite à M. Manuckjee, la mère et les filles étaient assises dans la salle de réception, et étaient occupées d’ouvrages à la main. J’assistai à leur repas, faveur qu’un Parsi orthodoxe ne m’aurait pas accordée. Mais il ne me fut pas permis de m’asseoir à leur table. On me mit d’abord un couvert séparément, et je dînai seule. On me servit plusieurs mets qui, à peu de choses près, étaient préparés à l’européenne. Tous, à l’exception du maître de la maison, me regardaient manger avec un couteau et une fourchette. Les domestiques eux-mêmes furent attirés par ce spectacle; quand j’eus satisfait mon appétit en présence du public, et suivant les règles de l’art, on nettoya la table et tout autour aussi soigneusement que si j’avais été pestiférée. Ensuite, on apporta des pains plats, que l’on posa en guise d’assiettes sur la table, qui n’avait point de nappe, et six ou sept petits plats avec les mêmes mets qu’on m’avait offerts. La famille se lava les mains et la figure, et le père prononça une courte prière. Tous, à l’exception du plus jeune des enfants, qui ne comptait que six ans, s’assirent à table, et mirent la main droite dans les différents plats. Ils déchiquetaient la viande des os de poulet et de mouton, détachaient le poisson par morceaux des arêtes, les passaient ensuite dans les diverses sauces et les faisaient passer si habilement dans la bouche, que la lèvre n’était pas touchée par la main. Celui à qui cela arriverait par mégarde doit se lever aussitôt et se laver de nouveau la main, ou bien il faut qu’il prenne devant lui le plat dans lequel il met la main sans l’avoir lavée, et il ne peut plus toucher à aucun autre mets. Pendant tout le repas, la main gauche reste complétement en repos.
Cette manière de manger paraît, il est vrai, très-peu appétissante; mais, au fond, elle n’a rien de choquant; la main est lavée et ne touche à rien en dehors des mets. Lorsqu’on veut boire, on ne porte pas le vase aux lèvres; mais on se verse très-artistement la boisson dans la bouche largement ouverte. Avant que les enfants aient acquis cette adresse à manger et à boire, il ne leur est pas permis de prendre part aux repas des grandes personnes, quand même ils porteraient le cordon sacré autour du corps.
Ce qu’on boit le plus communément à Bombay, c’est le _soud_, appelé aussi _toddy_, espèce de boisson spiritueuse et légère que l’on tire des cocotiers et des dattiers. Les droits prélevés sur ces arbres sont très-élevés; car on les compte un à un, comme en Égypte, et on les impose séparément. Un arbre qui n’est destiné qu’à porter des fruits paye un quart de roupie ou une demi-roupie, tandis que le cocotier, dont on fait le toddy, paye trois quarts de roupie et même une roupie. Ici les indigènes ne montent pas aux palmiers au moyen de cordes à nœuds, mais à l’aide d’entailles dans lesquelles ils posent les pieds.
Pendant mon séjour à Bombay, il mourut dans le voisinage de M. Wattenbach une vieille Hindoue, dont la mort me fournit l’occasion de voir des funérailles indiennes. Déjà, quand elle fut sur le point de mourir, les femmes qui l’entouraient élevèrent de temps en temps d’horribles cris, qu’elles continuèrent par intervalles, quand elle eut cessé de vivre. Peu à peu on vit arriver de petits groupes de six à huit femmes, qui se mirent également à hurler, dès qu’elles aperçurent la maison mortuaire. Elles entrèrent toutes dans la maison, tandis que les hommes, qui étaient venus en grand nombre, s’assirent tranquillement au dehors. Au bout de quelques heures, la morte fut enveloppée dans un drap blanc, posée sur une bière ouverte, et portée par des hommes affectés à ce service à l’endroit où le corps devait être brûlé. Un d’entre eux tenait un vase rempli de charbons et un morceau de bois enflammé pour allumer le bûcher avec le feu de la maison mortuaire.
Les femmes restèrent assemblées devant la maison, et formèrent un cercle étroit dont le milieu fut occupé par une pleureuse à gages. Cette femme se mit à entonner un chant lugubre de plusieurs strophes; à la fin de chacune d’elles, toutes les autres femmes reprenaient en chœur, en se frappant la poitrine en mesure de la main droite, et en inclinant la tête jusqu’à terre. Elles faisaient ces mouvements aussi vite et d’une manière aussi uniforme que si on les avait fait marcher à la baguette comme des marionnettes.
Après un quart d’heure, il se fit une courte pause. Puis on entonna un autre chant, pendant lequel les femmes se frappèrent la poitrine des deux poings, avec une telle violence que l’on pouvait entendre au loin les coups qu’elles se donnaient. Après chaque coup, elles élevaient leurs mains bien haut, et inclinaient la tête bien bas, tout cela d’une manière cadencée et prompte. Cette représentation fut encore plus comique que la première. Après s’être démenées ainsi longuement, elles s’assirent en cercle, burent du toddy et fumèrent du tabac.
Le lendemain, les femmes et les hommes répétèrent la visite. Les derniers n’entrèrent pas non plus, cette fois, dans la maison; ils firent du feu et préparèrent un simple repas. Toutes les fois qu’arrivait un groupe de femmes, un des hommes approchait de la porte pour l’annoncer. Aussitôt la femme qui menait le deuil sortait de la maison pour recevoir les nouvelles venues. Elle se jetait à terre devant elles avec tant de véhémence, que je croyais qu’elle ne se relèverait plus. Les survenantes se frappaient une fois la poitrine avec le poing, et portaient ensuite les mains à la tête. La personne qui conduisait le deuil se levait dans l’intervalle, se jetait impétueusement au cou de chacune des femmes, passait son mouchoir autour de la tête de sa consolatrice, et se mettait à hurler avec elle à l’envi. Tous ces mouvements se faisaient également très-vite, et une douzaine d’embrassements étaient expédiés en un clin d’œil. Après cette réception touchante, les femmes entraient dans la maison et continuaient à hurler de temps en temps. Ce n’est qu’au coucher du soleil qu’un silence complet s’établit, et un repas mit fin à toute la cérémonie. Les femmes mangèrent dans la maison, les hommes en plein air.
Les funérailles et les noces coûtent toujours beaucoup d’argent aux Hindous. Les funérailles que je viens de décrire étaient celles d’une femme de la classe pauvre. Cependant il fallut, pendant deux jours, prodiguer le toddy et fournir le repas à un grand nombre de convives. Ajoutez à cela le bûcher, qui coûte encore assez cher, lors même qu’il n’est que de bois ordinaire. Chez les riches, qui brûlent dans ces occasions les bois les plus précieux, un bûcher revient souvent à plus de mille roupies.
Un jour, je rencontrai le cortége funèbre d’un enfant hindou. Étendu sur un coussin, il était couvert d’un drap blanc, jonché de fleurs belles et fraîches. Un homme le portait sur ses deux bras avec précaution, comme s’il dormait. Il n’y avait que des hommes dans le cortége.
Les Hindous n’ont pas de dimanches ni de jours fériés fixes dans la semaine; mais ils ont des fêtes périodiques qui durent plusieurs jours. J’en vis célébrer une le 11 avril, le _Warusche-Parupu_ ou fête du nouvel an. Ce fut une espèce de farce de carnaval, dont le principal divertissement consiste à s’asperger et à se barbouiller les uns les autres de couleurs jaune, brune et rouge, et à se peindre les joues et le front des mêmes couleurs. Le tam-tam bruyant ou quelques violons ouvrent le cortége; ensuite viennent des groupes plus ou moins nombreux, et tout ce monde se porte d’une maison à l’autre, en riant et en chantant. Quelques-uns trouvèrent bien en cette occasion le toddy un peu trop à leur goût, mais cependant pas au point de perdre la tête et de dépasser les bornes de la décence. Les femmes ne prennent pas part à ces processions publiques[116]; mais le soir hommes et femmes s’assemblent dans les maisons, et dans ces réunions, dit-on, on ne respecte pas toujours assez la décence.
Les fêtes des martyrs ne sont plus célébrées avec beaucoup de pompe: leur temps est passé. Je n’en vis aucune; mais je fus assez heureuse pour voir un martyr qui faisait courir beaucoup de monde. Ce saint homme avait tenu vingt-trois ans, sans changer de place, un bras tourné en l’air et la paume de la main assez ouverte pour qu’un pot de fleurs pût y rester. Les vingt-trois ans étaient écoulés, et le pot de fleurs fut enlevé. Mais la main et le bras ne purent plus changer de position, car les muscles s’étaient contractés; le bras était amaigri, presque décharné, et dégoûtant à voir.
L’île _Éléphanta_ est à six ou huit milles marins de Bombay. M. Wattenbach eut la complaisance de m’y conduire. Je trouvai d’assez hautes montagnes que nous ne gravîmes pas. Nous nous contentâmes de visiter les temples situés tout près du point du débarquement.
Le principal temple ressemble aux grands _Viharas_ d’Adjunta, à cela près que des deux côtés il est séparé du rocher, et qu’il n’y tient que par le haut, par le bas et par le derrière. Dans le sanctuaire se trouve un buste colossal à trois têtes. Plusieurs croient qu’il représente la _Trimurti_, c’est-à-dire la trinité hindoue. Une des têtes regarde en face; l’autre de profil, à gauche; la troisième de profil, à droite. Le buste, y compris la coiffure, a plus de deux mètres et demi. Le long des murs et dans les niches, il y a beaucoup de statues et de figures colossales, et parfois des scènes entières de la théogonie hindoue. Ce qu’il y a de remarquable dans les figures de femmes, c’est qu’elles ont toutes la hanche gauche en dehors et la hanche droite en dedans. Les colonnes sont massives et cannelées. Je ne vis nulle part de reliefs. Le temple semble être consacré à Chiva.
Près de ce temple, il y en a un autre plus petit, dont les murs sont également couverts de divinités. Tous deux ont beaucoup souffert. En faisant la conquête de l’île de Bombay, les Portugais, emportés par un noble zèle pour leur religion, n’eurent rien de plus pressé que de braquer le canon et de détruire les abominables temples des païens, ce qui leur fut bien plus facile que de convertir les peuples idolâtres. Plusieurs colonnes sont tout à fait en ruines; presque toutes sont plus ou moins endommagées; le sol est couvert de décombres. Aucun des dieux et des personnages de leur suite n’a échappé entièrement à ce vandalisme.
De la façade du grand temple on a une magnifique vue, au delà de la mer, du côté de la ville et des jolies collines qui l’environnent. Nous restâmes ici toute une journée qui se passa très-agréablement. Les heures brûlantes du jour, nous les employâmes à lire à l’ombre des temples. M. Wattenbach avait envoyé d’avance plusieurs serviteurs, parmi lesquels se trouvait un cuisinier; il avait fait transporter aussi des tables, des chaises, de la vaisselle, des livres et des journaux. A mon avis, c’était déjà beaucoup de luxe; mais qu’auraient dit mes bonnes compatriotes, si elles avaient vu la famille anglaise avec laquelle nous nous rencontrâmes ici par hasard? Cette famille traînait à sa suite des lits de repos et des fauteuils, d’énormes tapis, une tente et beaucoup d’autres objets. Voilà ce qu’on peut appeler une simple partie de campagne.
_Salsette_ (appelée aussi l’île aux Tigres) est reliée à Bombay par une courte digue artificielle. La distance, depuis le fort de la ville jusqu’au petit village derrière lequel sont situés les temples, est de dix-huit milles, que nous fîmes en trois heures, au moyen de chevaux de relais. La route était excellente et unie, aussi la voiture roula-t-elle comme sur une aire à battre le grain.
Les beautés naturelles de cette île surpassent de beaucoup celles de Bombay. Ce ne sont pas des collines qu’on trouve ici, mais de superbes chaînes de montagnes, couvertes de bois touffus, du milieu desquels s’élèvent encore çà et là des pans de rochers tout nus. Les vallées sont plantées de beaux champs de blé et de verts palmiers élancés.
L’île ne semble pas très-peuplée. Je ne vis que peu de villages et une seule petite ville, habitée par des Mahrattes, aussi misérables et aussi sales que ceux de Kundulla.
Du petit village où nous quittâmes la voiture, nous eûmes encore trois milles à faire pour arriver aux temples.
Le principal temple est le seul qui soit construit dans le style d’un _chaitya_; mais il est entouré d’un péristyle excessivement élevé, aux deux extrémités duquel on voit, dans des niches, des divinités de sept mètres de haut. Sur la droite de ce temple se trouve un autre temple contigu, qui renferme quelques cellules de prêtres, des emblèmes de divinités et des reliefs. Indépendamment de ces deux temples, il y en a encore un grand nombre de bien plus petits, creusés dans les rochers, et qui se prolongent des deux côtés des temples principaux. On en porte le nombre à cent.
Tous, à l’exception du principal temple, sont des viharas; mais la plupart ne sont pas plus grands que des cellules et n’ont rien qui les fasse remarquer.
Les temples d’Éléphanta et de Salsette sont bien inférieurs à ceux d’Adjunta et d’Élora pour la grandeur, la magnificence et l’architecture, et ne sont vraiment de quelque intérêt que pour ceux qui n’ont pas vu ces derniers.
On dit que l’on visite peu les temples pratiqués dans les rochers de Salsette, parce qu’on y est exposé à beaucoup de dangers. La contrée est infestée non-seulement par des tigres, mais aussi par une quantité prodigieuse d’abeilles sauvages, qui bourdonnent sans cesse autour des temples et empêchent d’y pénétrer. On doit en outre y rencontrer partout des brigands, connus sous le nom de _bheels_[117]. Nous fûmes assez heureux pour n’éprouver aucun de ces malheurs. Plus tard, je poussai même l’audace jusqu’à entreprendre seule quelques courses au milieu des rochers. La vue superficielle d’un temple ne m’ayant pas suffi, je profitai de la sieste de mes compagnons pour grimper secrètement, de rocher en rocher, jusqu’aux monuments les plus élevés et les plus reculés. Dans un de ces temples, je trouvai la peau et les cornes d’une chèvre dévorée, spectacle qui ne laissa pas de faire quelque impression sur moi. Mais comptant sur la sauvagerie bien connue des tigres, qui en plein jour fuient plutôt l’homme qu’ils n’osent l’aborder, je continuai bravement mes explorations.
Nous n’eûmes, comme je viens de le dire, aucun danger à courir. Il n’en fut pas de même de deux voyageurs qui, quelques jours plus tard, faillirent, non pas être dévorés par les tigres, mais périr sous les piqûres des abeilles. L’un d’eux eut l’imprudence de frapper à une ouverture du rocher: il en sortit soudain un énorme essaim d’abeilles, et ce ne fut qu’avec beaucoup de peine que les deux infortunés parvinrent à leur échapper, la tête, la figure et les mains abîmées. Cette aventure fut publiée par les journaux pour prémunir d’autres voyageurs.
Le climat de Bombay est plus sain que celui de Calcutta, et, quoique Bombay soit situé à cinq degrés plus au sud, la chaleur y est plus supportable, grâce à de constantes brises de mer. On y est tourmenté par les moustiques comme dans tous les autres pays de la zone torride. Un soir il se glissa même une scolopendre aux mille pieds dans ma chambre à coucher, mais je fus assez heureuse pour m’en apercevoir à temps.
J’étais déjà décidée à me servir d’une barque arabe qui devait partir le 2 avril pour _Bassora_, quand M. Wattenbach vint me prévenir que le 10 un petit vapeur allait faire le premier voyage de Bassora. J’en fus enchantée; mais j’étais loin de m’imaginer qu’il en serait de ce vapeur comme des voiliers, dont le départ est remis de jour en jour. Ce ne fut que le 23 avril que nous sortîmes du port de Bombay.
CHAPITRE XVII.
Départ de Bombay.--La petite vérole se déclare.--Mascate.--Bandr-Abas.--Les Persans.--Le détroit de Kishm.--Bushire.--Le Schatel-Arab.--Bassora.--Le Tigre.--Tribus des Bédouins.--Ctésiphon et Séleucie.--Arrivée à Bagdad.
Le vapeur du nom de _S. Ch. Forbes_, de la force de quarante chevaux, commandé par le capitaine Lichtfield, n’avait que deux cabines, une petite et une grande. L’une avait déjà été louée depuis longtemps par un Anglais, M. Ross. L’autre fut envahie par quelques Persans riches, avec leurs femmes et leurs enfants. Il fallut donc me contenter d’une place sur le pont. Cependant je dînais à la table du capitaine qui, pendant toute la traversée, me combla de soins et de prévenances.
Le petit bateau était, dans toute la force du terme, surchargé de monde. L’équipage seul se composait de quarante-cinq hommes; ajoutez à cela cent vingt-quatre passagers, la plupart Persans, mahométans et Arabes; car M. Ross et moi nous étions les seuls Européens. Quand toute cette masse d’individus fut réunie, il n’y eut pas sur le pont la plus petite place vide. Pour aller d’un endroit à l’autre, il fallait grimper par-dessus des caisses et des coffres sans nombre, et prendre toutes les précautions imaginables pour ne pas marcher sur la tête ou sur les pieds des passagers.
Dans ces circonstances critiques, j’ai l’habitude d’embrasser d’un coup d’œil tout le terrain, pour me mettre à l’abri de la cohue et pour tâcher de découvrir un asile auquel personne ne songe. Je trouvai ce que je cherchais, et je fus plus heureuse que tous les passagers, et même que M. Ross; car la chaleur et les insectes l’empêchaient de dormir dans sa petite cabine. Mon choix s’était arrêté sur la place qui se trouve au-dessous de la table à manger du capitaine, fixée sur le pont d’arrière. Je m’installai, j’y étendis mon manteau et j’y fus assez bien, sans avoir à craindre que l’on me marchât sur les mains et sur les pieds, ou même sur la tête.
En quittant Bombay j’avais été un peu indisposée; aussi le second jour de la traversée je fus prise d’un petit accès de fièvre bilieuse. Pendant cinq jours j’eus à lutter contre le mal; je sortais avec peine de mon asile avant les repas, pour céder la place aux pieds de la société. Je ne pris pas de médicament (je n’en porte jamais avec moi), et j’abandonnai le soin de ma guérison à la Providence et à ma forte constitution.
Un mal bien plus dangereux que le mien éclata le troisième jour de notre voyage. Dans la grande cabine la petite vérole exerçait ses ravages. Dix-huit femmes et sept enfants y étaient entassés et étaient assurément moins libres que les esclaves sur les vaisseaux négriers; l’air y était empesté, et il leur était impossible de pénétrer sur le pont encombré d’hommes. Nous autres passagers du pont, nous tremblions que l’air vicié ne se répandît par les écoutilles ouvertes sur tout le navire. Les enfants étaient déjà atteints de la petite vérole avant de s’embarquer, mais personne n’avait pu s’en douter, car les femmes furent amenées à bord bien tard dans la soirée, couvertes de voiles épais et enveloppées de grands draps, sous lesquels elles portaient les enfants. Ce ne fut que le troisième jour, quand un des enfants vint à mourir, que nous apprîmes le danger dont nous étions entourés.
L’enfant, enveloppé dans un drap blanc, et attaché sur une petite planche chargée de quelques morceaux de charbon de bois ou de pierres, fut descendu dans l’eau par la planche à bascule. Les flots l’engloutirent aussitôt, et il disparut à nos yeux.
J’ignore si quelques parents ou quelque personne affectueuse assista à ces tristes obsèques, mais je ne vis couler aucune larme. La pauvre mère dévorait sans doute son chagrin dans le silence; il lui était défendu d’accompagner son pauvre enfant au dernier moment. Ainsi le voulait la coutume.
Il y eut encore deux cas de mort. Les autres malades guérirent, et heureusement l’épidémie s’en tint là.
_30 avril._ Aujourd’hui nous approchâmes beaucoup de la côte d’Arabie, et nous vîmes une chaîne de montagnes nues, qui n’était rien moins que belle.
Le lendemain 31 avril, nous aperçûmes, sur plusieurs beaux groupes de rochers, de petits donjons et des points fortifiés; enfin nous découvrîmes un grand fort sur une haute montagne, à l’entrée d’une baie.
Nous jetâmes l’ancre devant la ville de _Mascate_, située à l’extrémité de la baie. Cette ville, soumise à un prince arabe, est très-fortifiée et entourée de plusieurs rangées de rochers de formes étranges, également couronnés de tours et de forts. Le plus grand d’entre eux rappelle de tristes souvenirs. Il y avait là un ancien couvent de moines portugais; il fut attaqué une nuit par les Arabes, qui massacrèrent tous les moines. Cet événement eut lieu il y a à peu près deux cents ans.
Les maisons de la ville sont en pierre; elles ont de petites fenêtres et des terrasses en guise de toits. Deux soi-disant palais, dont un est habité par la mère du prince régnant, l’autre par le scheik (gouverneur), ne se distinguent des autres maisons que par une plus vaste circonférence. Plusieurs rues sont si étroites qu’il ne peut y passer que deux personnes de front. Le bazar, disposé à la turque, se compose de galeries couvertes, sous lesquelles les marchands se tiennent assis, les jambes croisées, devant leurs misérables marchandises.
La chaleur est très-étouffante dans la vallée de rochers où Mascate est encaissée (au soleil 41 degrés Réaumur); la lumière du soleil y est très-dangereuse pour les yeux, parce qu’elle n’est pas adoucie par la moindre verdure. Quelque loin que l’on porte la vue, on ne découvre nulle part ni arbre, ni buisson, ni le moindre brin d’herbe. Aussi tous ceux à qui leurs moyens le permettent tant soit peu, s’empressent, après avoir terminé leurs affaires, d’aller respirer le frais dans les villes situées le long de la mer. On ne trouve point ici d’Européens, le climat leur étant mortel.
Sur le revers de Mascate se trouve une longue vallée de rochers, dans laquelle on rencontre un village renfermant plusieurs tombes, et (chose merveilleuse!) un petit jardin avec six palmiers, un figuier et un grenadier. Ce village est plus grand et plus peuplé que Mascate; car il compte 6000 habitants, tandis que la ville n’en renferme que 4000. On ne peut se faire une idée de la misère, de la saleté et de la puanteur qui règnent dans ce village; les cabanes, qui semblent superposées l’une sur l’autre, sont très-petites, et seulement faites de roseaux et de feuilles de palmier. Toutes les immondices sont jetées devant les portes. Il faut beaucoup de résignation pour traverser un village de ce genre, et je suis étonnée que la peste ou d’autres épidémies n’y sévissent pas sans cesse. Les ophthalmies et la cécité y sont d’ailleurs des accidents très-fréquents.
De cette vallée[118] j’entrai dans une autre qui contient la plus grande curiosité de Mascate: c’est un assez grand jardin qui, avec ses palmiers, ses dattiers, ses fleurs, ses plantes et ses légumes, offre réellement l’image d’une oasis dans le désert. Cette végétation est due en grande partie à une irrigation infatigable. Le jardin appartient à un prince arabe. Mon guide me semblait être très-fier de cette merveille; il me demanda s’il y avait d’aussi beaux jardins dans mon pays.
Les femmes de Mascate portent une espèce de masque en étoffe bleue retenu par des agrafes ou des fils de fer, et qui ne touche pas la figure. Ce masque est coupé entre le front et le nez, de sorte que l’on voit quelque chose de plus que les yeux. Elles ne mettent ce masque que quand elles s’éloignent de la maison; chez elles et devant leurs cabanes, elles ont la figure découverte. Toutes les femmes que j’eus occasion de voir étaient laides; les hommes n’avaient pas non plus les traits délicats et fiers que l’on trouve si souvent chez les Arabes. Beaucoup de nègres servent ici comme esclaves.
J’avais fait mes excursions durant la plus grande chaleur (41 degrés Réaumur au soleil), et encore un peu épuisée de ma maladie, quoique je ne m’en fusse pas ressentie le moins du monde.