Voyage d'une femme autour du monde

Part 32

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_16 mars._ _Cumpully._ Le paysage de Woodgown à Cumpully est le plus beau que j’aie jamais admiré dans l’Inde. Ce qui me charma le plus, ce fut une montagne qui se trouve à quelques milles de _Kundalla_. On est au milieu d’une grande chaîne qui forme les groupes les plus variés; les cimes s’entassent les unes sur les autres et se surpassent en beautés fantastiques. Il y a ici d’énormes terrasses de pierres, des cônes aplatis, des chapiteaux de pointes et de créneaux; là on croit voir des ruines et des fortifications, ou une large voûte étendue sur un majestueux édifice, ou bien une tour gigantesque en style gothique. La montagne de _Funnel_, qui a la forme d’une cheminée, présente l’aspect le plus étrange. De l’autre côté, on découvre une vaste plaine, et à son extrémité la surface de la mer si longtemps désirée. Une grande partie des montagnes est couverte de superbes et vertes forêts; je fus si transportée de la richesse des beautés de la nature, que, pour la première fois, je fus contente de mon attelage de bœufs cheminant avec la plus grande lenteur.

Entre _Woodgown_ et _Kundalla_, on rencontre un petit endroit, _Karly_, également renommé à cause de ses temples de rochers, éloignés de deux milles. Je ne les visitai pas, car on m’avait assuré qu’ils n’étaient pas moitié si intéressants que ceux d’_Adjunta_ et d’_Élora_.

Kundalla occupe le plateau d’une montagne. On y trouve plusieurs jolies maisons de campagne où des familles européennes de la présidence de Bombay viennent passer le temps des chaleurs.

Dans le pays de Dekan, ainsi que dans celui de Bombay, je trouvai les indigènes moins beaux que dans le Bengale et dans l’Hindoustan. Leurs traits étaient beaucoup plus communs, et annonçaient moins de bonté et de franchise.

Depuis quelques jours, nous rencontrions encore de très-grands convois de bœufs. Plusieurs des conducteurs menaient avec eux leurs familles. Les femmes étaient toutes sales et toutes déguenillées, mais surchargées de parures de toute espèce. Sur tout le corps pendaient des galons de laine de couleur et des houppes; leurs bras étaient couverts de bracelets de métal, d’or et de perles de verre; aux oreilles, indépendamment des pendants, étaient attachées de grosses houppes de laine, et les pieds étaient chargés de chaînes et d’anneaux pesants. Ainsi parée et surchargée, la belle était assise sur le dos d’un bœuf ou bien trottait à côté des bêtes.

_17 mars._ Depuis l’attaque du nègre brésilien, je n’avais pas éprouvé une peur comparable à celle que je ressentis aujourd’hui. Dès le commencement du voyage, mon voiturier m’avait semblé un peu singulier, ou plutôt fou: tantôt il querellait ses bœufs, tantôt il les caressait, tantôt il apostrophait les passants, tantôt il se tournait de mon côté et me regardait fixement pendant quelques minutes. Mais, comme j’avais un domestique qui marchait toujours à côté du baili, je n’y fis pas grande attention. Ce matin mon domestique avait, à mon insu, pris les devants pour aller à la station voisine. Je me trouvai donc seule avec le voiturier détraqué sur une route passablement solitaire. Au bout de quelque temps, il descendit de voiture et marcha derrière, tout contre le baili. Les bailis ne sont couverts de nattes de paille que sur les côtés, et restent ouverts devant et derrière. J’aurais donc pu voir ce qu’il faisait, mais je ne voulus pas me retourner, pour ne pas lui donner l’idée que je le croyais capable de quelque mauvaise intention. Je ne tournais qu’insensiblement ma tête de côté pour pouvoir l’observer un peu. Bientôt il revint sur le devant, prit sur le baili, à mon grand effroi, la cognée que tout voiturier porte avec lui, et se remit de nouveau à marcher par derrière. Je commençai alors à croire qu’il méditait quelque mauvais coup; mais, comme je ne pouvais songer à lui échapper, je ne devais pas faire voir la moindre crainte. Tout doucement et sans rien dire j’attirai à moi mon manteau et je le roulai pour garantir au moins ma tête, s’il brandissait par hasard contre moi sa cognée.

Il me laissa quelque temps dans cette pénible position; puis il revint prendre sa place et me regarda d’une manière effrayante. Enfin il redescendit et recommença plusieurs fois le même jeu. Ce ne fut qu’au bout d’une heure, qui me parut interminable, qu’il mit sa cognée de côté, resta assis sur la voiture, et se contenta de me regarder de temps en temps fixement. Une autre heure plus tard, nous arrivâmes à la station, où je rejoignis mon domestique, à qui je défendis de me quitter désormais.

Les villages que nous traversâmes aujourd’hui étaient des plus misérables; les cabanes étaient composées de murs de jonc ou de roseau recouverts de feuilles de palmier; il y en avait qui manquaient même de façade. Ces villages sont généralement habités par des Mahrattes, tribu assez puissante jadis dans l’Inde, et notamment dans la presqu’île en deçà du Gange. Chassés au XVIII^{e} siècle par les Mogols et les Hindous, les Mahrattes se réfugièrent dans les montagnes qui s’étendent de Surate à Goa. La plus grande partie de ce peuple fut forcée de se soumettre aux Anglais au XIX^{e} siècle. Parmi les princes mahrattes, Scindiah passe pour être le seul qui maintient encore un peu son indépendance. Les autres reçoivent des pensions.

Les Mahrattes sont sectateurs de Brahma. Ils ont une forte complexion. Leur teint passe du noir sale au brun clair; les traits de leur physionomie sont laids et rusés. Endurcis contre toutes les fatigues, ils ne vivent pour ainsi dire que de riz et d’eau, et leur caractère est, dit-on, cruel, astucieux et féroce. Avant d’aller au combat, ils s’enivrent en buvant de l’opium, ou en fumant du chanvre sauvage en guise de tabac.

L’après-midi, j’arrivai au petit endroit nommé _Pannwell_. Vers le soir on s’embarque sur le fleuve Pannwell, on entre en mer, et on débarque vers le matin à Bombay.

J’avais fait heureusement en sept semaines le long et pénible voyage de Delhi à Pannwell. Si je réussis dans cette entreprise au delà de mes espérances, je le dois en grande partie aux bontés des administrateurs anglais, qui secondèrent de leur mieux une pauvre Allemande inconnue; aussi leur générosité ne s’effacera jamais de ma mémoire. Je les en remercie encore une fois du fond de mon cœur, et la meilleure preuve que je puisse leur donner de ma reconnaissance, c’est de proclamer tout haut combien il serait à désirer que mes compatriotes, les consuls et les ambassadeurs d’Autriche, leur ressemblassent.

Je descendis à _Bombay_ dans la maison de campagne du consul de Hambourg, M. Wattenbach. Je m’étais flattée de l’espoir que je réclamerais son hospitalité pour peu de jours seulement et que je pourrais continuer au plus tôt mon voyage, et profiter encore des _moussons_[113] dans le trajet du golfe d’Arabie et du golfe Persique. Mais les jours se changèrent en semaines; car la saison favorable était déjà passée, et c’était chose fort difficile que de trouver alors une occasion de m’embarquer.

M. Wattenbach me rendit le séjour de Bombay très-agréable; il me montra même toutes les curiosités, et m’accompagna dans une excursion à Éléphanta et à Salsette.

Bombay est situé dans une petite île extrêmement jolie, séparée du continent par un tout petit bras de mer; sa superficie est de près de cinq milles carrés, habités par 250 000 âmes. Bombay est le chef-lieu de l’Inde occidentale, et, comme son port est le meilleur et le plus sûr de toute cette côte, c’est le principal entrepôt des marchandises de l’Inde, de la Malaisie, de la Perse, de l’Arabie et de l’Abyssinie. Pour le commerce, Bombay ne le cède qu’à Calcutta; on y entend toutes les langues du monde civilisé et on en voit les costumes et les diverses mœurs.

C’est de la pointe de _Malabar_ qu’on a la plus belle vue de l’île et de la ville de Bombay, comme aussi des îles voisines de Salsette, d’Éléphanta, de Kolabeh, de Caranjah et du continent. Les grands environs se composent surtout de basses collines couvertes de beaux cocotiers et de dattiers; on voit aussi, dans la plaine qui entoure la ville, beaucoup de ces bois dont on a fait des jardins en les séparant par des murs. Les indigènes aiment à établir leurs habitations à l’ombre touffue des arbres, tandis que les Européens cherchent au contraire l’air et la lumière. Les villas de ces derniers sont jolies et commodes, mais elles ne peuvent, ni pour la grandeur ni pour la magnificence, se comparer à celles de Calcutta. La ville est située dans une plaine, le long du rivage de la mer.

Il faut chercher la vie active et remuante des riches négociants indigènes et européens dans la partie fortifiée, dans le fort, qui forme un grand carré. Ici on trouve dans des magasins et des entrepôts spacieux des marchandises de toutes les parties du monde. Les rues sont jolies; la grande place, appelée _the Green_, est superbe. Parmi les édifices, la halle de la ville, dont la grande salle n’a point de pareille, l’église anglaise, le palais du gouverneur et la Monnaie, se distinguent par leur architecture.

La ville ouverte et la ville noire[114] se rattachent au fort et sont infiniment plus grandes. Dans la ville ouverte, les rues sont très-régulières et très-larges; je n’ai rien vu de semblable dans aucune autre ville de l’Inde, et on les arrose souvent. Beaucoup de maisons étaient ornées de colonnes de bois artistement ciselées, de chapiteaux et de galeries. La visite du bazar est très-curieuse, non pas à cause des riches marchandises qui y sont étalées, comme le prétendent beaucoup de voyageurs (car on n’en voit pas plus que dans d’autres bazars; on n’y trouve même pas les belles boiseries en mosaïque dans lesquelles Bombay excelle), mais à cause des types différents qui affluent ici plus que partout ailleurs. Les trois quarts se composent, il est vrai, d’Hindous; mais le reste offre un mélange varié de mahométans, de Perses, d’adorateurs du feu, de Mahrattes, de Juifs, d’Arabes, de Bédouins, de nègres, de descendants de Portugais, de quelques centaines d’Européens, et même de quelques Chinois et Hottentots. Il faut quelque temps pour distinguer ces diverses races au costume et à la physionomie.

De toutes les tribus fixées à Bombay, les plus riches sont les adorateurs du feu, appelés aussi _Guèbres_ ou _Parsis_. Chassés de la Perse, il y a environ douze cents ans, ils s’établirent le long de la côte occidentale de l’Inde. Comme ils sont extrêmement laborieux et industrieux, très-instruits et très-bienfaisants, on ne voit chez eux ni pauvres ni mendiants, et tous semblent être à leur aise. Les belles maisons habitées par les Européens appartiennent pour la plupart aux Parsis; ce sont eux qui possèdent les plus vastes domaines. On les voit se promener dans de superbes équipages, et ils sont entourés de nombreux domestiques. Un des plus riches, Jamseitze Jeejebhoy, a fait construire de ses propres deniers un bel hôpital en style gothique, où il entretient des médecins européens et où il reçoit des malades de toutes les religions. Nommé chevalier par le gouvernement anglais, cet homme généreux est certainement le premier Hindou à qui l’on ait accordé une telle distinction.

Puisque je parle des adorateurs du feu, je vais dire tout de suite tout ce que je sais de ces hommes, pour l’avoir vu moi-même, ou pour l’avoir entendu raconter par un des plus éclairés et des plus distingués, M. Manuckjee-Cursetjée.

Les adorateurs du feu croient à un seul être suprême. Ils rendent un culte aux quatre éléments, surtout au feu et au soleil, parce qu’ils se les représentent comme émanations de l’être suprême. Ils tâchent d’assister tous les matins au lever du soleil; il sortent des maisons, souvent même de la ville, pour saluer cet astre de leurs prières. Indépendamment des éléments, les vaches leur sont encore sacrées.

Peu de temps après mon arrivée, j’allai un matin me promener sur les esplanades, dans l’intention d’y voir, suivant les relations que j’avais lues, cette masse de Parsis (on n’en compte en tout que 6000 dans toute l’île de Bombay) qui s’y assemblent pour attendre le premier rayon du soleil, et qui, lors de son apparition, se prosternent comme à un signal donné et poussent de grands cris de joie. Je vis bien plusieurs Parsis, mais non pas en groupes; par-ci par-là, il y en avait qui se tenaient isolés, lisaient des yeux dans un livre, ou bien récitaient tout bas quelque prière. Ils n’arrivèrent pas non plus tous à la fois; il en vint encore plusieurs à neuf heures.

Il en fut de même des cadavres qui, à ce qu’on m’avait dit, devaient être livrés sur les toits aux bêtes de proie. Je n’en vis pas un seul. A Calcutta, un M. V..., revenu depuis peu de Bombay, m’avait assuré en avoir vu plusieurs. Je ne pouvais me figurer que le gouvernement anglais autorisât une coutume aussi barbare et aussi contraire à la salubrité publique; mais jusqu’à la preuve du contraire il fallut bien ajouter foi à ce récit: aussi, quand j’eus fait la connaissance de M. Manuckjee, la première question que je lui adressai fut pour lui demander comment les Parsis enterraient leurs morts. Il me conduisit à une colline en dehors de la ville, et me montra un mur de 8 mètres de haut qui renfermait un espace d’environ 20 mètres de circonférence. Dans cette enceinte, disait-il, on a élevé une grande bière partagée en trois compartiments, et à côté, on a creusé une grande fosse. Les corps sont placés sur la bière, les hommes dans le premier compartiment, les femmes dans le second et les enfants dans le troisième. Attachés avec des liens de fer ils sont, d’après les principes de leur religion, abandonnés à l’action de l’air. Les oiseaux de proie, qui résident toujours par grandes bandes dans ces endroits, se précipitent avidement sur les corps et dévorent en peu de temps la chair et la peau; les ossements sont recueillis et jetés dans la fosse. Quand elle est pleine, on abandonne ce lieu de sépulture et on en établit un nouveau.

Quelques riches Parsis ont des sépultures particulières, au-dessus desquelles ils font tendre des treillages de fil de fer, pour empêcher les morts de leur famille d’être déchirés par les oiseaux de proie.

Personne, à l’exception des prêtres qui portent le corps dans les lieux de sépulture, ne peut y pénétrer. On en ferme même la porte en toute hâte; car y jeter seulement un regard serait déjà un crime. Les prêtres, ou plutôt les porteurs, sont considérés comme si impurs, qu’exclus du reste de la société, ils constituent une caste à part. Celui qui a le malheur de toucher en passant un tel homme, est obligé de détruire aussitôt ses habits et d’aller se baigner.

Les Parsis ne sont pas moins scrupuleux pour admettre les étrangers dans leurs temples; à moins de partager leurs croyances, on ne peut les visiter, ni même les examiner à l’extérieur. Ces temples, que je ne pus voir ici qu’au dehors, sont très-petits, simples, et n’attirent pas l’attention par une architecture particulière. La ronde galerie est entourée d’un vestibule ceint d’un mur. On ne peut approcher que jusqu’au passage qui conduit du mur au vestibule. Le plus beau temple de Bombay est un édifice très-insignifiant[115]. A cette occasion, il me faut encore contredire les voyageurs, qui font les plus pompeuses descriptions des beaux temples des adorateurs du feu.

Selon l’assurance que m’en a donnée M. Manuckjee, le feu brûle dans une espèce de vase de fer, dans un temple ou un appartement tout à fait vide et dépourvu de tout ornement. Les Parsis prétendent que le feu qui brûle dans le principal temple, et qui, à ce qu’ils disent, a servi à allumer tous les autres, provient de celui que leur prophète Zoroastre a allumé en Perse il y a quatre mille ans. Quand ils furent chassés de Perse, ils emportèrent ce feu sacré: on ne l’entretient pas seulement à l’aide de bois à brûler ordinaire; mais on y mêle aussi des bois précieux, tels que le bois de sandal, le bois de rose et autres.

Les prêtres sont appelés _mages_; il y en a un assez grand nombre d’attachés à chaque temple. Pour le costume, ils ne se distinguent des autres Parsis que par un turban blanc. Il leur est permis de se marier.

Les femmes visitent ordinairement les temples à d’autres heures que les hommes. Il ne leur est pas précisément défendu d’y aller avec eux; mais elles ne le font jamais, et ne s’y rendent d’ailleurs que très-rarement.

Un pieux Parsi doit prier chaque jour quatre fois, et chaque fois pendant une heure; mais pour cela il n’a pas besoin de visiter le temple: il contemple le feu, la terre ou l’eau, ou bien il regarde en l’air. Celui à qui quatre heures de prières chaque jour paraissent trop longues s’entend avec les prêtres; ils sont bons et humains comme les prêtres d’autres religions, et dispensent volontiers de ces graves soucis les malades et les affligés, en échange de dons charitables.

Les Parsis aiment à faire leurs prières le matin en face du soleil, qu’ils adorent surtout comme le feu le plus grand et le plus sacré. Le culte du feu est poussé chez eux au point qu’ils n’exercent pas les métiers dans lesquels le feu est indispensable, qu’ils ne font aucun usage d’armes à feu, et qu’ils n’éteignent pas de lumière. Quant au feu de la cuisine, ils le laissent s’éteindre tout seul. Bien des voyageurs prétendent même qu’ils n’arrêtent pas les incendies. Mais il n’en est pas ainsi; on m’assura que, dans un grand incendie qui éclata il y a quelques années à Bombay, on avait vu plusieurs Parsis occupés à éteindre le feu.

M. Manuckjee eut la bonté de m’inviter à venir chez lui pour que j’apprisse à connaître la vie de famille des Parsis, et il m’introduisit aussi chez plusieurs de ses amis.

Je trouvai les chambres disposées à l’européenne, munies de chaises, de tables, de canapés, de lits, de tableaux, de glaces, etc. Le costume des femmes différait peu de celui des riches Hindoues. Seulement il était plus décent; car il ne se composait pas de mousseline transparente, mais d’étoffes de soie; de plus, elles portaient des pantalons. Ces étoffes de soie étaient richement brodées d’or, luxe qui s’étendait jusqu’aux enfants de trois ans. Ceux qui étaient au-dessous de cet âge, ainsi que les nouveau-nés, étaient enveloppés dans de simples étoffes de soie. Les enfants portaient tous de petits bonnets brodés d’or et d’argent. Une femme parse ne peut pas plus que la femme hindoue se passer de parures d’or, de perles et de pierreries. Elles en portent déjà beaucoup chez elles; mais dans les visites, dans les cérémonies et les solennités, la parure d’une dame riche dépasse souvent la valeur de cent mille roupies. Des enfants de sept à huit mois portent déjà des bagues et des bracelets avec pierres fines ou perles.

Le costume des hommes consiste en un large pantalon, en une chemise et un long cafetan. Leurs chemises et leurs pantalons sont souvent en soie blanche, les cafetans en percale blanche. Le turban diffère beaucoup de celui des mahométans: c’est un bonnet en coton de 25 à 30 centimètres de haut, recouvert d’une étoffe de couleur ou de toile cirée.

Les hommes et les femmes portent à la ceinture, par-dessus la chemise, un cordon noué en double qu’ils détachent pendant la prière et qu’ils tiennent à la main; autrement, ce cordon doit toujours rester autour du corps. Sur ce point, la loi est si sévère, que celui qui ne le porterait pas serait exclu de la communauté. Aucun traité, aucune affaire n’est valable si le cordon n’y figure pas. On l’attache autour du corps des enfants arrivés à l’âge de neuf ans. Avant cette cérémonie, ils ne font pas partie de la communauté. Jusque-là, il leur est même permis de manger des mets préparés par des chrétiens, et les petites filles peuvent accompagner leurs pères dans des endroits publics. Mais, en se revêtant du cordon, tout change; le fils mange à la table de son père; les filles restent chez elles, etc.

Une autre pièce religieuse est la chemise; elle doit avoir une certaine longueur et une certaine largeur, se composer de neuf coutures, et être croisée d’une manière particulière sur la poitrine.

Le Parsi ne peut prendre qu’une femme. Cependant si, dans un intervalle de neuf ans, elle ne lui donne pas d’enfants ou ne lui donne que des filles, il peut, de concert avec sa femme, se séparer d’elle et contracter une nouvelle alliance; mais il faut qu’il prenne soin de sa première femme. Celle-ci peut également se remarier. D’après ses idées religieuses, le Parsi ne peut compter sur une vraie félicité dans l’autre vie qu’autant qu’il a eu, en ce monde, une femme et un fils.

Les Parsis ne sont pas divisés en castes.

Dans le cours du temps, les Parsis ont adopté plusieurs coutumes des Hindous. C’est ainsi que les femmes ne peuvent pas se montrer dans des endroits publics; elles vivent dans la maison, séparées des hommes, mangent seules, et sont généralement regardées et traitées plutôt comme des choses que comme des personnes. Les filles sont promises dès l’enfance, et mariées à l’âge de quatorze ans. Mais le fiancé vient-il à mourir, les parents peuvent se mettre en quête d’un autre gendre. Chez les Parsis, c’est également une honte pour un père de ne pas trouver de maris pour ses filles.

Mais chez elles, les femmes des Parsis jouissent de beaucoup plus de liberté que les pauvres Hindoues. Elles peuvent rester assises sans voile aux fenêtres qui donnent sur la rue; elles peuvent même assister, la figure découverte, à une visite faite par un homme à leur mari; cependant cela arrive rarement.

Les Parsis se distinguent facilement de tous les autres Asiatiques par leur physionomie, surtout par leur teint, qui est plus blanc. Leurs traits sont assez réguliers, cependant un peu forts, et les mâchoires un peu larges. Je ne les trouvai pas aussi beaux que les mahométans et les Hindous.

M. Manuckjee fait une exception parmi ses compatriotes. Il est sans doute le premier qui ait visité Paris, Londres, et une grande partie de l’Italie. Les coutumes et les mœurs européennes lui plurent tellement, qu’à son retour il essaya d’introduire quelques réformes parmi ses coreligionnaires; mais il n’en fut pas seulement pour ses peines, on l’accusa de ne pas savoir ce qu’il voulait, et beaucoup de personnes lui retirèrent leur amitié et leur estime.

Dans son intérieur, il permit à sa famille de prendre une allure plus libre. Mais, à vrai dire, il ne put pas trop s’affranchir du joug de l’habitude, à moins de vouloir se brouiller complétement avec sa secte. Il fait élever ses filles à l’européenne; l’aînée joue un peu du piano, elle coud et elle brode. Elle m’écrivit assez gentiment sur un album un petit morceau en anglais. Le père ne l’a pas non plus promise: il désire que le goût de sa fille puisse s’accorder avec son propre choix. On me disait qu’elle aurait de la peine à trouver un mari, parce qu’elle avait reçu une éducation trop européenne; qu’elle avait déjà quatorze ans, et que le père n’avait pas encore de fiancé pour elle.